Témoins de jours passés
« Je ne me sens ni assez de vanité, ni assez d'humilité pour écrire mes Mémoires », disait M. de La Ferronnays vers la (in de sa vie. Sans qu'il eut à les composer, ils se trouvèrent faits, faits non par l'orgueil ou la modestie mais par la tendresse.
M. de La Ferronnays avait épousé la plus exquise des femmes. Ce n'était pas seulement leur jeunesse, c'était leur nature qui s'était choisie. Loin que le temps usât la solide douceur de cette union, il leur avait apporté des raisons toujours nouvelles et une fierté croissante de s'aimer. De tels sentiments ne vont pas sans une confiance absolue. Dire et redire, dans tous les détails, ses premières épreuves n'avait pas été pour M. de La Ferronnays le moindre bonheur de l'existence à deux: il se plaisait à mettre en commun avec sa compagne même les jours vécus
('; Souveniri tires des papiers du Comte A. de la Ferloimni/s (1717-1814), par le marquis Cost;» de Beauregard, de l'Académie française, in-8° 1900, Pion.
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avant elle, <it a être plaint encore pour des maux finis. Quand le service d^* princes ['éloignait du foyer, il continuait ces chers entretiens en de longues lettres où il racontait les événements et luimême. Madame de La Ferronnays avait pour son mari un culte et ce petit excès d'admiration qui est l'impartialité de l'amour. Toutes ces lettres, toujours sous sa main, relues aux heures où la solitude fait plus de vide au cœur, étaient son trésor de l'absence. Et quand vint la séparation après laquelle on n'attend plus de retour, vivre, pour la veuve, fut se souvenir. Elle eut besoin de compléter cette correspondance par le récit de leurs deux existences si bien confondues en une seule : raconter le bonheur passé est encore du bonheur. Et elle écrivit les u Souvenirs d'une vieille femme dédiés à ses enfants. » Lettres et Souvenirs étaient depuis gardés parla famille comme un dépôt pieux et discret quand M. le marquis Costa de Beauregard fut, du droit de l'amitié, admis à le consulter.
M. le marquis Costa de Beauregard est un chercheur d'hommes. 11 travaille et il excelle à rétablir en leur naturel les existences qu'il lui plaît d'étudier : mais il est difïicile sur ses modèles. Aujourd'hui que la beauté perd sa puissance inspiratrice et que les laideurs surtout excitent les talents, II. Costa de Beauregard a cette originalité que son talent doit admirer pour produire. Il a beau dire quelque part : «pour bien écrire la vie d'un homme il faudrait ne pas l'aimer »,M. Costa de Beauregard
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n'écriraitpas la vie d'un homme qu'il n'aimerait pas. Le gentilhomme a donné ses habitudes à l'artiste. Il considère que, parmi tant d'êtres disparus, en choisir un pour le rappeler à la mémoire des vivants est devenir responsable de cette préférence ; que le prendre pour étude est lier société avec .lui ; que le présenter aux contemporains est un peu se porter son çarant. A cet historien il faut de ces morts avec lesquels il eut été heureux de passer ses jours, de ces actions qu'il aurait voulu accomplir, de ces croyances qui restent les siennes. Ses biographies sont ses amitiés d'outre-tombe, et, sans s'en aviser peut-être, il cherche, pour les peindre, des visages qui lui ressemblent.
Combien tout cela apparaît dans Un homme d'autrefois, son premier ouvrage, et qui établit sa réputation ! Ce Costa, qui fut pour les princes de Savoie un si vaillant, sur et spirituel ami, avait été tout ensemble la foi à la monarchie, le dévouement à une famille royale, la ressource de la belle humeur dan- l'infortune, l'indépendance de l'esprit et la fidélité du cœur : en racontant cet aïeul, l'auteur honorait des causes chères, servies par les dons qu'il prise le plus, et représentées par l'un des siens. En La Ferronnays, le marquis deBeauregard a retrouvé un ■ homme d'autrefois ». La Ferronnays, comme Costa, avait été le familier des princes, le compagnon de l'exil ; lui aussi, avait maintenu son crédit par la plus dangereuse des imprudences, la sincérité. Si ses mérites ne se détachaient pas avec le
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même relief ({uc les dons si originaux de Costa, ils c'étaient pas moins nombreux dans leur solidité bien égale. Il avait été mêlé à de plus grands événements ; il avait servi l'aînée des familles royales, et toujours la première, puisqu'elle avait cessé d'être la plus puissante pour devenir la plus malheureuse. M. le marquis de Bcauregard a donc pensé que les récits d'un tel témoin méritaient d'être connus et le témoin lui-même de revivre. De là les Souvenirs qu'il a tirés des papiers La Ferronnays.
Y eût- il seulement dans ces pages le parfum de l'avril, le printemps d'un amour, la surprise, les jolies timidités, les angoisses silencieuses, puis la victoire de deux jeunes cœurs, et le roman d'une honnête aventure qu'on pourrait appeler l'idylle de l'émigration, le livre vaudrait d'être lu. Deux époux qui savent s'aimer et se le dire ne sont jamais banals. Ceux-ci moins que personne, à la fois si unis et si différents. Lui, jeté sans cesse hors de sa paix domestique par le goût de l'action, aimant en homme, puisque à certaines heures le succès lui tiendrait lieu de bonheur, mais plus conscient de ce qu'il perd à mesure qu'il s'éloigne, sentant mieux à chaque échec de ses projets la blessure de sa tendresse, et finissant par revenir à tire-d'aile comme le pigeon de la fable. Elle, fixée pour jamais, vivant toute en celui qui emporte tout quand il s'éloigne et ramené tout quand il revient ; plus atteinte par l'absence, mais sans une plainte parce qu'elle veut consoler ; soigneuse, si des larmes s'échappent de ses
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yeux, qu'elles ne tombent pas sur son papier, et ne laissant jamais voir que l'héroïsme de son sourire. Mais ces deux époux ne sont pas si occupés d'euxmêmes qu'ils ne regardent autour d'eux. L'égoïsme même de leur bonheur les tiendrait attentifs aux affaires publiques ; leur vie est emportée dans la grande tempête, leur avenir menacé par la Révolution, leur intérêt lié à la cause royale, leurs fonctionsles attachent au Duc de Berry. S'ils ne dirigent pas, ils savent ce que leurs maîtres pensent, et que penser de leurs maîtres. Et, comme ilsne se cachent rien l'un à l'autre, il y a, clans leurs confidences de chaque jour, de curieux détails sur les faits, et le plus sincère des jugements sur les personnages. Les lecteurs graves, qui n'ont pas de temps a perdre aux joies ou aux douleurs privées, et réservent leur attention aux misères des grands ou aux intérêts des peuples, ne seront pas les derniers a suivre ce jeune couple, car il traverse l'histoire et la raconte.
Auguste de La Ferronnays naquit en 1777 àSaint- Malo. 11 passa son enfance dans un manoir de Vendée. Son père, bon officier et bon courtisan, partageait sa vie entre son régiment et Versailles. Chaque année, il se souvenait, à la saison des chasses, qu'il avait une femme et des enfants dans une contrée giboyeuse, et la famille recouvrait son chef. Il donnait les heures de clarté aux bêtes, la somnolence du soir aux siens, et, après quelques jours, disparaissait jusqu'à l'année suivante.
Madame de La Ferronnays, créole de Saint-Domingue, était, dans la solitude de cet abandon et sous la pâleur de notre ciel, comme une âme qui a froid. D'autant plus mère qu'elle était moins épouse, elle étendait son affection douloureuse, comme une ombre trop matinale, sur les jeunes vies écloses d'elle: l'enfance a besoin de joie comme les plantes de soleil. Aucune influence d'homme n'eût dirigé Au-
guslc, s'il n'avait eu un oncle, évoque de Lisieux. Celui-ci, cadet de La Ferronnays, avait charge, tandis <|ue ses cinq frères portaient les armes, d'avoir de la sainteté pour six. Il était une de ces natures simples et pures, sur la bonté native desquelles le mal ne trouve pas de prises, mais dont l'innocence un peu moutonnière hèle trop et n'agit pas assez. Sur sa demande, madame de La Ferronnays consentit à lui confier Auguste, alors âgé de dix ans. L'évèque l'amena dans un collège que le diocèse de Lisieux entretenait à Paris, attacha à son neveu un abbé et, croyant avoir fait pour le mieux, le pasteur retourna à ses brebis. Le précepteur était de cette espèce qui se plaît à tyranniser sous prétexte d'assouplir. Quel changement pour l'oiseau tombé du nid, de se glacer à cette froideur, de se blesser à cette dureté, de se sentir étranger et haï 1 Là, il n'apprit guère qu'à souffrir : c'est, il est vrai, la science des sciences, mais n'est-ce pas trop tôt de la connaître à dix ans \ 11 fallut, pour délivrer le captif, la Révolution française. Elle promettait l'indépendance aux hommes, elle la donna du moins aux écoliers, puisque, au\ premiers désordres de la capitale, les collèges se fermèrent. Auguste prit son vol vers sa Vendée et les caresses de sa mère. Cette joie du bonheur retrouvé, et que la comparaison rendait plus parfait, ne dura pas. Vers la (in de 171)0, M. de La Ferronnays apparut.
Ce n'était pas cette fois pour sa chasse ordinaire : une autre, laehasscà l'homme, venait de s'ouvrir, et
la noblesse, devenue gibier à son tour, commençait à rinigrer. M. de La Ferronnays dit adieu à sa femme, et ordonna à son iils de le suivre. Ils partirent pour la Suisse, où déjà les attendait l'èvêque de Lisieux. .Menacé dans sa ville, pour n'avoir pas consenti à la Constitution du clergé, il avait du tirer au plus court et ne s'était arrêté qu'à Soleure. A peine s'y étaient-ils retrouvés, les deux frères tombèrent d'accord qu'il en fallait partir. L'un avait hâte d'être à Brunswick ou se rassemblaient les émigrés pacifiques, l'autre de gagner à Coblentz l'armée des princes. L'enfant était un embarras. L'oncle proposa de le laisser à Bellelay, abbaye voisine et collège renommé. Le père consentit, à la condition qu'on ne parlât pas de latin à Auguste : il ne voulait pas « qu'on en fit un capucin ».
Cette défense fut toute la part que M. de La Ferronnays prit à l'éducation de son fils ; elle se trouva utile à celui-ci. L'attrait pour ce qui est prohibé le rendit curieux de ce qu'on enseignait à ses condisciples, et, la bonté de sa mémoire aidant, il finit par savoir à peu près ce qu'on lui avait interdit de connaître. Là, le travail lui servit non seulement à apprendre, mais à oublier. Oisive, quelle eut été la v\e de l'enfant, reclus quatre années sans une visite, sans une lettre des siens? Une seule nouvelle lui parvint, la mort de sa mère. Madame de La Ferronnays, restée en France, était la plus exilée, puisque son (ils était loin : après deux ans passés sans rien apprendre de lui, elle n'avait pu supporter une-
plus longue incertitude, et dans l'espoir de recueillir quelque écho d'émigration, elle s'était rendue a Nantes, au moment où y régnait Carrier. Arrêtée aussitôt, oubliée treize mois en prison, elle avait, quand le 9 thermidor la délivra, épuisé la source de ses larmes et de sa vie. Elle était morte en chrétienne, sons un murmure, et seulement avec la hàtc d'une autre existence où les mères n'ignorent plus le sort de leurs enfants. La jeunesse ne connaît pas ces résignalions, dette cruauté de la vie et de la mort envers un être qui méritait si peu de souffrir parut au iils désolé une injustice de Dieu, et de son cœur, révolté contre la perte de sa mère, s'échappa toute la foi que sa mère lui avait apprise.
Il n'était donc pas capucin quand, en 1705, reparut son père à éclipses. L'émigration, à l'armée des princes, avait pris un premier contact avec les faits. Les talons rouges s'étaient embourbés dans les marais do la Champagne, les manans avaient fait repasser la frontière à leurs seigneurs, ce n'est pas avec des épées de bal que les rebelles pouvaient être vaincus. La noblesse résolue à se battre se groupait autour des Gondés, les seuls des princes qui fussent d.s soldats. M. de La Ferronnays, jugeant que l'heure des premières armes avait sonné pour son fils, vouait le prendre.
\vant de s'engager tous deux", ils passèrent par Brunswick pour \ voir l'évoque. En même temps qu'eux, arrivait dans celte ville une berline brune qui, sortie toute neuve de Paris cl de France en
1791, portait, depuis lors, de séjour eu séjour et d'attentes en déceptions, une famille d'émigrés. M. de Montsoreau avait été mêlé au projet de Varennes : familier des Tuileries, frère de madame de Tourzcl, alors gouvernante du Dauphin, il était parti, croyant précéder de quelques jours Louis XVI à la frontière, et emmenant sa femme avec ses deux filles. La seconde est celle qui écrivait cinquante ans plus tard : « Nous primes la route de l'exil dans cette pauvre berline brune que je vois encore, très jolie pour le temps, avec ses panneaux et ses portières entourées d'arabesques d'or. » On avait des bagages pour un voyage de quelques semaines. Les fourrures étaient restées à Paris où on les retrouverait à l'hiver, et madame de Montsoreau n'avait emporté qu'une saison de son missel pour une prière qui, selon le mot du marquis de Beaure gard, devait durer vingt-trois ans. Il y a des époques où Dieu réserve ses faveurs à ceux qui ne l'invoquent pas : les victoires des républicains poussaient devant eux la famille fugitive. « Nous étions à peine débarqués à Brunswick par d'affreux chemins où nous avions versé cinq fois avec notre pauvre berline brune qui n'en pouvait plus, quand un matin, au tournant d'une rue dont je ne me rappelle plus le nom, nous nous trouvâmes face à face avec les La Ferronnays. » Ce jour-là, les dix-sept ans d'Auguste, hier écolier, demain soldat, virent pour la première fois les douze ans de la petite fille qui s'appelait Albcrline de Montsoreau.
Ave/- vous suivi parfois du regard, à travers l'espace, ces fils légers qu'où croirait détachés d'un fuseau invisible, et qu'un souffle élève, abaisse, et emporte, images de nos destinées ? Parfois deux de ces fils se touchent ; les voilà joints au point d-e leur rencontre et désormais le vent les pousse ensemble ; autour de leur commune attache, leur souplesse s'attire, s'enroule, se mêle, bientôt ils ne forment plus qu'un. Ainsi flottaient, ainsi se touchèrent ces deux misères, ces deux jeunesses : désormais les malheurs publics, les exils des princes, les marches • les armées, les colères des nations allaient respecter ce frêle lien, rapprocher les existences de ces deux enfants, favoriser leur tendresse, et confondre leurs vies.
Eux, ne le prévoyaient guère à leur première rencontre. Elle le trouva « laid, petit, gauche, engoncé ;i l'excès ». Lui ne songeait qu'à la gloire de son premier uniforme, et bientôt après, il trouvait à S tarbach, l'habit gris, la veste écarlate, le casque à plumet blanc «1rs cavaliers nobles, et aussi les premiers huit sous, qui désormais devaienl suffire chaque jour à sa nourriture, son entretien et ses plaisirs. C'était la misère, mais la misère est l'épreuve que la jeunesse supporte le mieux. Le corps .1 ses énergies intactes, et l'imagination, que rrxpiThMicc n'a pas encore intimidée, jette sur l'indigence des réalités les voiles superbes <!<is rêves. Il apprenait le métier, n'avait pas besoin d'apprendre le courage, et il avait fait ses preuves quand, le
\\ TÉMOINS DE Joins PASSES
iO avril 17!)7, l'armistice de Lcoben donnant a l'armée de Condé quelque repos, il revint avec son père à Brunsw ick.
L'évêque, tandis que son neveu bataillait, avait fait l'aire la première communion à mademoiselle de Montsoreau, et, -ans se douter qu'il la préparât à un autre sacrement, s'était fort lié avec le père et la mère. Auguste, dans cette intimité, eut vite place: « Nous le vîmes bientôt tous les jours, mais, en dépit ou peut-être à cause de sa campagne, il n'était pas embelli. Tout de suite il eut l'air assez occupé de'nous, mais comme on s'occupait alors des jeunes filles, sans s'approcher d'elles et sans leur dire un mot. » Dieu sait pourtant si, depuis l'arrivée des émigrés, on parlait dans la petite ville ! Se recevoir était leur grande affaire; leur seul plaisir et le soulagement de tous leurs maux. .Mal logés, mal vêtus, mal nourris, ils allaient de galetas en galetas, se passaient de dîner pourvu qu'ils eussent i'aim en compagnie, gardaient toute leur élégante fierté sous leurs habits reprisés, sous leurs robes de jaconas à la Noël, et, rien qu'a se voir, changeaient toutes leurs grandes et petites épreuves en rires. Comme la Cour avait a Trianon joué a la bergerie, l'on eut dit que la noblesse de France se donnait la comédie de la pauvreté. Le duc et la duchesse de Brunswick, bénissant le ciel qu'il leur eut envoyé des Français malheureux pour mettre quelque gaieté dans 1 l bonheur allemand, avaient ouvert leur petite cour aux exilés. Aussitôt ce fut une fureur de se faire