‹ Témoins de jours passésChapitre 2 sur 12 · K N E M IG II A T I · texte numérisé non relu

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présenter. « Le malin on menuisait, cartonnait, peignait pour vivre, le soir on s'enrubannait de son mieux. » on organisait des << redoutes », on dressait des paravents pour les charades et les comédies.

Tout à coup la grande pièce interrompt les petites. Le 17 octobre J7!>7, le traité de Campo Formio exige (pie l'armée de Condé soit dissoute et les émigrés chassés de l'Allemagne. « La consternation fut indicible lorsqu'un soir, en revenant de Berlin, le duc de Brunswick manda mon père et quelques autres personnes pour leur dire qu'il ne pouvait plus leur donner asile. » Du dernier volontaire à Louis M 111. réfugié près de Brunswick dans la petite maison d'un brasseur, chacun se demandait où aller. Vn caprice d'Empereur recueillit une partie de ceux que frappait la proscription républicaine. Paul 1 offrit a Louis XVIII l'asile de Mittau et prit à

solde l'armée de Condé, qui reçut l'uniforme et la cocarde russes. Llle se mit en marche vers ses quartiers d'hiver. Les Souvenirs disent avec une délieaexquise comme la première rougeur: « Tout ce que nous aimions, tout ce (pie nous allions aimer partait.

Quand s'ouvre l'année 17!»!!. Auguste de La Ferronn.i . g cantonné eu Volhynie, près de la capitale I)ubn<>. el bien loin de ce que, lui, a déjà commencé a aimer. Patience ! Le régiment de cavalerie noble où sert le jeune homme reçoit pour colonel le Due de B.tiw . Les vingt ans du prince ont besoin de conseils, on lui donne, sous le nom d'aide de

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camp, un mentor: le mentor est M. de Montsoreau. Celui-ci précède à Duhno sa femmeetses filles, les y appelle, et, la berline brune continuant de rouler et de verser, le 2 novembre 171)0, les voila a Duhno. Le Duc de Berry arrive à son tour. Il est seul, les Montsoreau ont un foyer; il aime la conversation, les Montsoreau ont de l'esprit; il joue de la flûte, les Montsoreau ont un piano : il n'en faut pas tant pour lier les gens. « Il semblait vraiment s'attacher à nous, surtout à ma mère, qu'il prit l'habitude d'appeler « mutter ». On lui présente Auguste ; entre le soldat et son colonel l'égalité des âges rend moins distante l'inégalité des grades, la sympathie du prince fait les avances au pauvre gentilhomme. Bientôt, sous le nom d' « ordonnance permanente », La Ferronnays reçoit ordre de suivre partout son chef, et il obéit avec d'autant plus de docilité que son devoir le conduit chaque jour chez les Montsoreau.

L'existence d'ailleurs était pour tous un rendezvous perpétuel, et l'hiver, en suspendant la lutte, activait les plaisirs. Installé au château de Duhno, le prince de Condé en faisait les honneurs à l'émigration. La princesse de Monaco l'y aidait : le scandale de leur liaison était si ancien qu'aux yeux indulgents de Pépoque il devenait une fidélité. Cette femme, vaillante dans le mal comme dans le bien, avait suivi son amour jusque sur les champs de bataille, vendu pour l'armée jusqu'à sa vaisselle plate, n'était pas plus ménagère de sa réputation (pie de son argent, et toujours jeune malgré les années, et toujours

princesse malgré les fautes, régnait sur une société qui n'avait pas droit d'être sévère et où les plus irréprochables avaient désappris d'être prude. Madame de Montsoreau, pieuse entre toutes et qui chaque matin allait à la messe, ne se faisait pas scrupule de paraître chez la princesse et d'y conduire ses filles. Près du prince, le duc d'Enghien tenait aussi état de maison, et, dans la paix comme dans la guerre, entraînait tout le monde, soldats et femmes, gens de cour et gens du peuple, par l'élan d'une grâce mutine et héroïque. Autour d'eux s'empivssaitl'aristocratiede ce pays, polonaise de race, où les émigrés trouvaient les élégances de leurs habitudes, la sympathie pour leurs mérites et le goût de leurs défauts. La Pologne « qui danse toujours » les entraîna dans son branle, et l'opulence des uns lit vis-à-vis à la pauvreté des autres dans un bal qui dura des mois.

Au printemps de 1799, autres plaisirs : la guerre recommence. Les Gondéens apprennent qu'ils sont sous les ordres de Souwaroff, le plus célèbre des généraux russes, et qu'ils opéreront en Suisse où va se livrer l'action décisive. La Ferronnays reprend sa place dans l<is rangs; M. de Montsoreau, qui suit le Due de Berry, ne peut pas laisser en arrière sa femme et ses fi lies, car cette marche est le retour. ■ On s'en allait a cette guerre comme à une fête. Personne ne doutait qu'elle ne se terminât par une triomphale entrée dans notre France que nous allions délivrer. Nos plus intimes, le prince Amédée de

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Broglie, de Saint-Marceau, le comte de Nassau. M. de Silly voyageaient en avant de l'armée pour Taire les logements. Ils avaient proposé à ma mère de faire route avec eux. Nous occupions donc chaque soir le logement que devait occuper, vingt-quatre heures après nous, M. le prince de Gondé. » Le tout d'ailleurs était régulier, mesdemoiselles de Montsoreau se trouvant inscrites sur le rôle des cavaliers nobles. « Je ne sais trop comment la chose avait pu se faire, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle fut faite ; nous louchâmes notre solde, ma sœur et moi, jusqu'à la fin de notre pauvre armée et nous reçûmes notre licenciement quand on en fut là. »

Les Condéens arrivèrent en ligne pour apprendre que la bataille de Zurich, les passages des Alpes, et les chances de la campagne étaient perdus. Ils n'ont qu'à soutenir à Constance un rude combat de rues et à repasser le Rhin, arrière-garde d'une retraite. Ils vont reprendre à la suite des troupes russes le chemin de la Yolhynie : mais Paul Ier a assez d'eux. Us passent à la solde de l'Angleterre, réduits à porter tour à tour toutes les cocardes contre les couleurs de leur pays, et tout satisfaits de rester en Allemagne. Leur petite armée n'en sortira plus. L'éclair de Marengo luit si rapide qu'on n'a pas le temps de se servir d'elle. Le traité d'Amiens la rend inutile dans l'Europe pacifiée. L'Angleterre prétend que ces Français conquièrent pour elle l'Egypte ; ils refusent, et, en 1802, sont licenciés.

Sur ces inutiles routes, deux êtres pourtant

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n'avaient pas fait de vaincs étapes. A Constance, la veille du combat, mademoiselle de Monlsoreau ne se rendait pas compte pourquoi elle souhaitait si fort « dos triomphes sans bataille et des héros sans coups de fusil ». A son angoisse quand elle entendit le canon, elle comprit. Ce jour-là, La Fcrronnays gagna la seule victoire qu'ait remportée l'armée de Condé. Quand la jeune Mlle revit quelques jours après, sain et sauf et passant a cheval, celui pour qui elle avait craint, « je le trouvai, dit-elle singulièrement embelli. 11 me lit tout à coup l'effet d'être très grand et très aminci. 11 avait un beau panache blanc qui llottait au vent, son uniforme lui allait bien, tout cela était gracieux et me parut si joli ! » C'est pourtant, mademoiselle, le même homme que vous trou> viez petit et gauche, le même costume que vous (lisiez commun et laid. Rien n'a changé que vous-même, votre saison d'aimer est venue.

Mais, pour les pères et les mères, c'est la saison de prévoir : comment espérer qu'ils fiancent ces deux pauvretés, ces deux soldes de huit sous par jour? Celle de La Ferronnays s'élève tout à coup a dix louis par mois : le Duc de Rerry l'a pris, après Constance, pour second aide de camp. Quelle joie de vivre toujours près d'e//«, mais quelle Incertitude de savoir si elle sera jamais à lui, et quel souci de ce maudit argent qu'il Faut pour acheter même le bonheur ! Le Duc de Berrj a deviné le secret de son ami, >\ intéresse, mais il est pauvre lui-même. Il vit de pensions : l'Angleterre, les Bourbons deNa-

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pies cl ceux d'Espagne lui en ont assuré. Mais la plus grosse est celle d'Espagne qui a songé à sa générosité en la promettant, et à ses finances en ne la payant pas. Il faut attendre; deux années passent encore. Tout à coup l'Espagne sert au Prince tout l'arriéré qu'elle lui devait, et la première pensée du Prince est de constituer avec celte somme une dot à son ami. Il parle à M. de Monlsorcau : celui-ci hésite. Bien que l'usage fût alors de consulter sur ces affaires tout le monde sauf les filles à marier, il a — clairvoyance paternelle ! — peur de contraindre son Albertine. Celle-ci, instruite jour par jour des négociations par une jeune femme qui les poursuit avec le Prince, garde son petit masque d'ignorante. Enfin « ma mère m'appela un matin, me fit asseoir auprès d'elle avec solennité et me dit : Ma chère Albertine, j'ai une nouvelle à vous apprendre, c'est (fuc nous allons vous marier. Croit-on que j'eus le front de répondre : Et avec qui? » Au nom d'Auguste, elle déclara qu'elle s'en rapportait au choix de ses parents. La mère, reconnaissant le fruit de ses soins dans cette docilité, conduisit sa fille à M. de Montsoreau. « Mon père me mena à la fenêtre et me regarda au grand jour pour voir par lui-même ce que j'avais au fond de l'àme. Il me sembla qu'il était rassuré. »

Il ne restait plus qu'à signer. Le trousseau était mince : « trois douzaines de chemises de toile fort grossière, autant de mouchoirs et aussi trois robes, une de bazin blanc, une de soie jaune et aussi une

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rol)C do noces. » Mais la rédaction du contrat avait été confiée à M. Kech, magistrat émigré et inébranlable sur les principes. Il minuta l'acte comme l'acte l'aurait été sans celte révolution qui, en droit, n'existait pas. « C'est ainsi qu'il énuméra les équipages et les diamants qui me seraient donnés. Rien ne put l'en faire démordre ; force fut de lui passer son innocente fantaisie. • M. Kech est l'émigration ellemême; elle conduisait sa vie comme il rédigeait ses contrats. Enfin le 23 mars 1802 arriva. En vain elle est coill'ée « en petits crochets » et enguirlandée de roses à la romaine, en vain lui est perdu dans son habit bleu à col gigantesque et sa culotte qui monte aux épaules sous un gilet court comme un rabat : il n'est pas de modes si extravagantes qu'elles puissent rendre laide la jeunesse et ridicule la constance. Etes-vous curieux de détails qui « datent » ? « Quand vint le moment de dire oui, je saluai ma mère, et M. de la Ferronays salua profondément M. le Duc de B»mt\ ... Nous dînâmes tous chez le Prince ; après le dîner on joua au pharaon, parce qu'il avait été dit que c'était l'usage en France. » Voulez-vous connaître ce qui n'a pas d'âge, l'émotion de l'amour et la voix du bonheur? « J'étais sa femme et pour moi, c'était tout. Les chances de la vie allèrent comme Dieu lés lit, les vicissitudes se succédèrent. Des angoisses sans nombre suivirent, mais j'étais sa femme. »

En même temps que se fixait leur sort s'achevait celui de l'émigration. Le 2(> avril 1802, le Premier Consul ouvrait à presque tous les exilés les portes de la France. Un compromis était offert aux royalistes : accepter cette Révolution vainement combattue et recouvrer leurs biens non aliénés, échanger leurs espérances politiques contre la paix de leur existence privée. Presque tous acceptèrent. Bientôt il ne resta plus autour de la famille royale qu'un tout petit groupe d'insoumis : les chefs qui étaient exclus de l'amnistie ; les courtisans qui trouvaient près des princes l'importance, les vanités, le vivre et le couvert, plus la chance de se faire récompenser de tous ces avantages comme de dévouements, si jamais l'exil se changeait en restauration ; enfin les fidèles véritables. Il est superflu de dire que La Ferronnays fut de ceux-ci.

L'Europe, favorable aux proscrits tant qu'ils

étaient tenus hors de leur patrie par un régime de spoliation et de sang, cessa de comprendre ceux qui refusaient de reprendre leur place dans une patrie pacifiée et sous un régime glorieux. Ces sentiments sont bien marqués par madame de la Ferronnays : « L'accalmie qui s'était faite en Allemagne depuis le Consulat y rendait la situation de nos princes et la notre absolument insupportables. On nous regardait comme fous de ne pas rentrer en France, et personne ne se gênait pour ridiculiser la cause que nous servions. » L'Angleterre seule, défendue contre tout apaisement par son dessein continu d'abaisser la France, et d'autant plus malveillante que montait notre fortune, échappa à l'influence exercée alors, même sur nos ennemis, par le génie de Bonaparte. Et c'est pourquoi ce qui restait d'émigration se trouva attiré en Angleterre. Le Comte d'Artois s'y était depuis longtemps établi. A la fin de 180*2 le Duc de Berrj alla l'y rejoindre, et bientôt il réclama Auguste (le la Ferronnays. M. de Montsoreau, qui, depuis le Consulat, tirait de France quelques ressources et craignait de ne pas les recevoir aussi facilement en Angleterre, demeura jusqu'en 1807 a Brunswick. Et, comme le pauvre Auguste n'était pas assez riche pour offrir à sa femme l'hospitalité de Londres, le père garda auprès de lui sa (illc. Ainsi commencèrent les séparations forcées qui, interrompues par la joie de quelques retours, allaient être la vie des jeunes époux : séparations heureuses ellesmêmes, non pour eux, mais pour nous, car elles

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nous ont valu ces lettres où M. de La Fcrronnays s'exprime avec]tant de sincérité sur les événements, sur les personnes, même royales, et fait connaître d'abord « son » prince, le Duc de Berry.

La Fcrronnays se sentait envers lui une grande dette et voulait l'acquitter. Pour cela, ce n'était pas assez de suivre les destinées du Duc, il fallait en toute occasion servir son honneur et, s'il se pouvait, sa gloire. La reconnaissance de La Fcrronnays rêvait d'un héros.

Le Duc de Berry n'en avait pas la mine. La taille trop courte, lesépaules trop hautes, le Iront trop bas, les yeux trop à fleur de tête, c'était un corps tout en trop et en trop peu. Son âme ressemblait à son corps. Il était la preuve qu'il peut y avoir des entants abandonnés, même sur les marches du trône. Jusqu'à dix ans, il avait connu la solitude à Versailles: le Comte d'Artois, son père, était toujours envolé en galanteries ; sa mère ne s'occupait qu'à suivre du regard ces butinages capricieux, inconsolable d'être à peu près la seule femme dont ce papillon ne s'approchât jamais. Dès 1701, elle avait cherché auprès du roi de Savoie, son frère, un refuge contre les menaces de la Révolution qui commençait et l'offense d'infidélités qui ne finissaient pas. Elle emmenait avec elle ses enfants, Berry et Angoulème ; à peine arrivaient-ils que le roi avait trouvé « les petits d'Artois bien encombrants. » Il avait fallu les expédiera l'armée des princes, et là, du moins, ils avaient chance de rencontrer leur père, puisque leur âge les obli-

ieait à rosier où l'on ne se battait pas. Mais l'armée ivait été dissoute et, jusqu'en 1796, ils avaient vécu confinés dans le château de Ilam en Westphalie, et confiés a un vieux gouverneur qui leur avait surtout ippris ;i monter à cheval. Il n'y avaiteu guère à s'oc- ;uper du Duc de Berry, quand il sortit de l'enfance, ju'une beauté sur le retour; elle avait appris à l'adolescent les passions d'un homme. Homme, il l'avait ■le mieux dès 179(i, à l'armée de Coudé, où il avait ait en face de l'ennemi son devoir de prince, 3t où il s'était montré ami généreux, ce que les princes ne sont pas toujours. Ses dons de nature, xmssés en sauvageons dans cette existence inculte, )ortaient quelques fruits, mais rares, amers, et dont a dureté faisait une blessure même quand ils tombaient en bienfaits. Des spontanéités de tendresse M d'esprit adoucissaient parfois sa rudesse, comme son sourire sa seule beauté, éclairait la maussaderie :1e son visage : mais rien ne perçait d'ordinaire les épaisseurs sombres de son ennui. C'est cet incu- •able ennui qui se tranformait en défauts et en yices. Sans culture, sans habitudes de travail, sans bree de méditation, ce prince ne trouvait pas de ressources en lui-même; son oisiveté vivait à la fenêtre, guettant les impressions du dehors. Les antaisies volaient dans sa tète comme des oiseaux dans une maison vide. Qu'une entreprise, un espoir, une idée lui apparussent, il les saisissait avec outes ses forces -ans emploi, et, d'une ardeur égale, h \ ait dans tous les projets son oisiveté. A peine

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entrevus, il prétendait les accomplir, ci lorsque les laits, qui ne sont pas courtisans, lui résistaient, comme il n'avait pas dans l'esprit des pensées de rechange, il sentait tout son bonheur engagé dans ce qui lui échappait. Alors il s'abattait en désespoirs ou se révoltait en violences, se vengeait sur les gens des déceptions que lui causaient les choses, paraissait méchant quand il n'était que malheureux. Et cela jusqu'à ce qu'ayant épuisé dans un vain eiFort la nouveauté de ses desseins, il s'en dégoûtât avant de les satisfaire, et les oubliât pour de nouveaux. Son énergie éclatait en caprices sans se perpétuer en volontés. Et comme sa passionne faisait pas de différence entre la valeur de ses désirs, il manquait toujours de mesure, disposé à prendre légèrement les plus essentielles affaires et au tragique les plus minimes. Ces inégalités, ces disproportions, ces indigences de la personne dans la grandeur du personnage faisaient songer à un Bourbon d'Espagne plus qu'à un Bourbon de France. Il était la décadence d'une race, il avait de la vieillesse le stigmate le plus triste, le retour à la puérilité: un enfant, avec quelques bons instincts et tout l'inachevé de l'enfance, tenait du droit monarchique le droit de gouverner les hommes, la future couronne de France.

Même durant ses années de soldat, qui furent les meilleures, ce défaut de sérieux et de nature se laissait surprendre. Rien certes de plus joliment français et royal que sa façon de marier son aide de

camp. Et pourtant ceux mêmes qui bénéficiaient de

ses bontés se demandaient si ses raisons d'agir valaient son action, et si dans le bonheur qu'il préparait a s^s amis, il n'y avait pas surtout un passetemps pour lui-même. Madame de La Ferronnays, en racontant les hésitations de son père à consentir, dit beaucoup par ces petites lignes : « Mon père, sans le dire, soupçonnait-il le Prince de s'amuser à l'aire une noce ? » Le Prince prouva bientôt que la noce ne l'amusait guère, et, après la légèreté dans les choses importantes, voici le désespoir pour des riens. Le jour même ou le Duc a obtenu la promesse du mariage, il s'imagine être oublié par les heureux qu'il vient de faire. « Le Prince ne se possédait plus, disait qu'il était le plus malheureux des hommes, qu'il était dans sa destinée de ne l'aire que dos ingrats, qu'il renonçait à l'espoir d'avoir jamais un ami. Enfin il se monta la tète jusqu'à la perdre tout à fait. Marchant à grands pas dans sa chambre, il dit toutà coup : « Jevais me tuer. » Il y avait sur la commode deux pistolets chargés : il en saisit un et I" mit devant sa bouche. Auguste, avec sang-froid car il en avait toujours dans ces occasions . prit l'autre, L'arma, Le mit contre sa tempe et dit au Prince: Monseigneur, je vous donne ma parole d'honneur que si vous vous tuez, je me tuerai aussi. • Lis restèrent ainsi quelques secondes. Enfin le Prince, subitement calmé, jeta sou pistolet, Auguste remit le sien où il l'avait pris, puis ils se jetèrent dan- les bras l'un de l'autre. »

Tout n'est pas joie dans la fidélité, et il faut du courage pour rester le compagnon d'un maître qu'on s'expose ainsi à suivre jusque dans l'autre monde. Mais La Ferronnays s'était donné, et la raison est dans ces lignes exquises à sa femme : « Quoi qu'il fasse il ne me rendra pas ingrat. Sans lui, tu n'aurais jamais été à moi. »

Quand La Ferronnays arrivaà Londres, il y trouva beaucoup d'agitation et de bruyants mystères autour du Comte d'Artois. Monsieur avait ce privilège que, toujours absent de l'action, il demeurait le chef des hommes les plus agités et le patron des mesures les plus violentes. Et il ne prépara jamais un complot aussi vaste que l'entreprise négociée avec Cadoudal et Pichegru. Pichegru devait travailler l'armée, Cadoudal avec deux cents chouans se défaire du Premier Consul, le duc d'Enghien soulever l'Est, le Duc de Berry l'Ouest, et par l'un ou l'autre chemin, Monsieur frayer la roule au roi. Tout réglé, Pichegru et Cadoudal partent pour Paris ; quelques émigrés les suivent ; et, comme Polignac, La Ferronnavs eût été du nombre, sans un ordre formel qui lui prescrit de ne pas quitter le Duc.de lîerry. Berry ne cesse de répéter qu'il veut partir et attend à Londres, Enghien est déjà surla frontière, le Comte d'Artois passe ses jours près de madame de Polastron mourante. Les réfugiés s'entretiennent du changement qui s'apprête, le tiennent pour si certain qu'ils ne savent pas sacrifier leur bavardage à ceux qui risquent leur vie ; le complot devenu le secret

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