‹ Témoins de jours passésChapitre 12 sur 12 · SOLS LE P R E M 1 E II E M I» I R E · texte numérisé non relu

SOLS LE P R E M 1 E II E M I» I R E

données à nos libertés. Les bienfaits de la société nouvelle étaient le meilleur moyen de briser toutes leurs attaches à leurs anciens maîtres et de les unir inséparablement à nous. Les principes de la Révolution nous avaient aidés à compléter nos frontières qu'ils nous interdisaient de dépasser : si violents ou si sceptiques qu'eussent été la Convention et le Directoire, ils n'avaient pas étendu leur conquête sur les pays étrangers où nous avait conduits la victoire. En Hollande, en Belgique, sur la rive droite du Rhin, en Italie, des républiques s'étaient établies, sous des gouvernements nationaux. Menacés par les retours offensifs des anciens maîtres, ils avaient besoin de notre appui pour se défendre, et c'est pour mieux s'assurer cette protection que leurs gouvernements avaient imité les vices du notre. Loin donc que cette autonomie fermât à notre inlluence ces États libres mais satellites, moins nous prétendions à leur conquête, plus nous nous assurions leur (idélité.

Cet état de choses donnait à Bonaparte autant d'influence sur ces États, plusieurs son œuvre, que sur la France. L'autorité de son exemple suffisait pour h- doter, eux aussi, d'un régime pacificateur, démesures réparatrices, de lois justes, de travaux utiles. Ces peuples, dont la France aurait respecté l'indépendance, assaini les institutions, satisfait les intérêts, nous auraient rendu autant de services qu'ils en auraient reçu de nous. Le moindre n'était 1»;k d'étendre leurs territoires tout le long de nos frontières et de former une séparation continue entre

la France et les grands peuples de l'Europe. Avec le contact était supprimée la cause la plus féconde des guerres. Aucune issue ne nous était laissée pour une politique de conquêtes, et, par contre, ces nationalités secondaires formaient comme un glacis défensif autour de la nôtre. Si les gouvernements absolus tentaient de continuer par les armes une lutte de principes contre la France, les républiques limitrophes, menacées comme nous, auraient été nos alliées nécessaires. Un groupe de cinquante millions d'hommes s'offrait donc à l'hégémonie du Premier Consul ; avec cette force immense, il pouvait affermir et défendre la société nouvelle. Et tandis que les vieux gouvernements n'avaient pour lutter contre lui que la guerre, la paix ne lui était pas moins efficace pour les combattre. L'ordre, les lois justes, les institutions égalitaires, la richesse de cet Occident qui toujours avait paru le centre de la civilisation, suffisaient pour éveiller chez les peuples encore soumis à l'ancien régime, des comparaisons, des envies, la lassitude du joug, le désir du changement ; semblable aux miroirs ardents d'Archimcde, la France, par la lumière, eût consumé à distance les forces ennemies.

Bien que Bonaparte fut apte à toutes les tâches, et qu'il sût même dans les travaux utiles mettre de la gloire, l'organisation pacifique de la France et des Etats limitrophes eût laissé inactives ses plus éclatantes, ses plus impérieuses facultés. Cette grandeur était-elle trop petite? Fallait-il autre chose à ce maître

des batailles, à cet homme fait pour parcourir et bouleverser le monde ? Les circonstances lui oiïraien t des devoirs conformes à sa nature, lui ouvraient toute grande la carrière des grandes luttes et la chance de transformer par les armes l'Europe, au nom d'une grande idée et au profit des peuples.

Il se mêlait en effet à cette puissance de la Révolution une faiblesse. Les démocraties et les républiques créent des gouvernements instables par essence, images de l'opinion populaire, absorbés par les difficultés sociales et les luttes intestines, pauvres d'ambitions extérieures, et mal préparés à conduire à bonne fin leurs conflits d'influence avec d'autres peuples. La science des traditions, la persévérance dans les desseins, la sollicitude pour les affaires extérieures, le goût des conquêtes et l'orgueil militaire, sont, au contraire, les traits dominants des pouvoirs aristocratiques et des monarchies absolues.

La France, en adoptant la première le régime démocratique au milieu d'une Europe gouvernée par des castes, des rois et des empereurs, se plaçait donc dan- des conditions d'infériorité. Et si l'Europe devait demeurer longtemps disputée par ces forces contraires, un jour étail à prévoir où, — Bonaparte ne suppléant plus par son génie à la faiblesse constitutive du régime, le premier enthousiasme de la nouveauté s'étant éteint, et la démocratie produisant ses conséquences naturelles, la France payerait peut être de sa grandeur - ss changements politiques.

Dès qu'elle avait perdu la foi monarchique et l'intelligence de l'inégalité, il importait donc à son avenir qu'elles disparussent partout : il devenait dangereux que d'autres Etats conservassent contre elle et son œuvre, avec la forte discipline d'une hiérarchie sociale et la puissance de l'autorité héréditaire, les armes offensives dont elle ne pouvait plus se servir.

Or, les puissances qui gardaient contre nous ces avantages étaient toutes, par quelque endroit, iniques et vulnérables, et il n'y avait guère d'ancien État en Europe qui ne fut grand d'une grande scélératesse. La Pologne, dépecée entre la Prusse, la Russie et l'Autriche, était le crime commun des trois plus grandes monarchies. La Prusse avait, par un brigandage, volé la Silésie à l'Autriche. L'Autriche tenait les races hongroise, italienne et slave sous le rude joug de la race allemande. Dans tout l'Orient, au sud et même au nord du Danube, les nationalités roumaine, serbe, bulgare, grecque, agonisaient sous la barbarie turque. Et l'Irlande n'était pas plus respectée de la libre Angleterre.

Ces races victimes, outre qu'elles étaient le droit, étaient une force. Force telle, que, depuis la chute de Napoléon, la révolte des peuples opprimés est devenue le fait le plus constant de l'histoire, a transformé ou ébranlé presque tous les États de l'Europe, et rempli notre siècle de son œuvre encore inachevée. Elle a commencé par l'insurrection de Grèce qui, au plu< fort de la Sainte-Alliance, imposa aux monar-

chics absolues la reconnaissance du droit nouveau. Elle s'est continuée par le triomphe de la cause nationale en Belgique, en Italie, dans les Balkans. Où elle n'a pas vaincu, elle a lutté: 1 Irlande n'a pas cessé de vouloir son indépendance, et de l'accroître, sans secours et sans espoir, la Pologne s'est plusieurs fois soulevée. L'antagonisme entre les diverses races de l'Autriche a, dans les jours de crise, menacé de rupture l'empire et perpétué, dans les jours calmes, la difficulté de vivre. Et si tant de nouveautés el tant de luttes n'ont cessé de surgir, spontanées, incompressibles, malgré les gouvernements unis pour maintenir le passé et défendre leur repos, est-il douteux que le triomphe des peuples eut été autrement prompt, étendu et ordonné, si, pour susciter, servir et diriger leurs efforts, ils axaient trouvé l'aide de la nation qu'était alors la France d de l'épée que tenait Bonaparte?

Cette œuvre d'émancipation était dans la logique de l'ardeur Libératrice qui, depuis dix ans, nous entraînait -ans nous lasser. Elle perpétuait en même temps nos traditions nationales, puisque le génie propre de la France est de défendre, dans le monde, la justice. Et l'œuvre de justice aurait été une œuvre d'intérêt. Rendre la vie aces nationalités, c'était les détacher des monarchies conquérantes, réduire la puissance des grands empires et augmenter le nombre des petits États. L'esprit particulariste de l'Allemagne <it de l'Italie conspirai! avec ce dessein. En aidant a L'émancipation des peuples, nous éla-

blissions donc un ordre où tout était à notre avantage, où notre unité, n'ayant rien a restituer à personne, devenait plus forte par l'affaiblissement des vieux États.

Les nouveaux, qui nous auraient du la vie, auraient re^'u aisément nos institutions. Le régime électif était la tradition du plus puissant parmi les peuples qui attendaient leur délivrance, la Pologne : il devenait le gouvernement naturel des races qui, sujettes la veille, n'avaient pas de dynasties nationales. Des trois aigles couronnés qui planaient sur l'Europe, deux, l'Autriche et la Prusse, démembrés, enfermés comme en cage dans leur aire relrécie, auraient-ils pu s'y défendre contre un amoindrissement dernier ? Napoléon empereur songea à détrôner les Habsbourg et les Hohenzollern ; eût-il été plus impossible à Bonaparte de tendre leur couronne au peuple lui-même, que de la porter d'une dynastie à une autre ? La démocratie n'avait-elle pas là un parti, surtout en Prusse? Et inoculer à la Prusse la Révolution, n'était-ce pas ruiner la force offensive qui, gardée intacte sous son armure féodale, nous a depuis fait tant de mal ? La Russie, par son immensité et l'absence de classes moyennes, déliait nos principes. Mais que la Pologne délivrée formât boulevard contre elle, que les races slaves des Balkans vissent luire leur liberté à l'Occident, la Russie était comme hors de l'Europe et rejetée vers l'Asie. L'Angleterre seule échappait à nos prises, mais elle était des anciens gouvernements le moins contraire aux

idées nouvelles, d'ailleurs elle respecte toujours les doctrines qui respectent son commerce, et Bonaparte s'épargnait la haine de la nation contre laquelle il se brisa.

Sans doute, cette transformation de l'Europe était une entreprise immense, mais pas plus vaste que le blocus continental. Elle ne pouvait être atteinte sans guerres, mais, clans les rangs ennemis même, elle nous assurait des partisans, tandis que le blocus lit de nos alliés nos adversaires. Lui engageait sans cesse, dans toute l'Europe, toutes nos forces et, sur chaque point, se trouvait tout entier compromis par tout échec ; elle pouvait s'accomplir par opérations distinctes, successives, proportionnées aux chances, sur le théâtre opportun.

Il y avait donc sous la main de Bonaparte les matériaux d'une autre Europe. Il était amené à pied d'oeuvre pour les employer. Sa puissance de renversements subits et d'improvisations durables pouvait hâter la marche du temps, épargner au monde les embarras des transitions lentes entre l'ancien et le nouveau régime, épargner à la France les risques de l'isolement démocratique au milieu des aristocraties et dc^ couronnes. (Dans les vastes régions où ses armes auraient organisé cet ordre nouveau, l'influence de Bonaparte aurait pu, grâce au commerce, à des lois uniformes, à des ententes internationales de plus en plus intimes et de plus en plus étendues, préparer ces Etats-Uni- d'Europe, qu'il eut L'occasion de fonder, auxquels il songea seulement à

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Sainte-Hélène, quand sa propre politique les avait pour longtemps rendus impossibles. Et si, usant tour à tour pour le bien général de tous ses dons, après avoir poussé jusqu'à une perfection inconnue l'art de la guerre, il avait détruit par elle les germes de discordes et fondé la paix comme la situation durable des peuples satisfaits et de la France forte, il aurait été fidèle à son origine, mandataire de son temps, précurseur de l'avenir, et jamais homme n'eût mieux servi à la fois sa gloire, son pays et la civilisation.

D'autres destinées furent choisies le jour où Bonaparte, par un de ces désirs qui commandent, se fit décerner l'Empire. 11 n'accroissait ni l'étendue ni la durée de son pouvoir : à trente-quatre ans qu'il avait alors, il possédait déjà l'autorité suprême, et pour sa vie. La sollicitude paternelle lui était étrangère : marié à Joséphine, il n'avait pas de fils et n'en espérait pas. Moins encore obéissait-il à l'esprit monarchique de la France : la France avait foi en un homme, non en une race, et l'Empire, décerné au génie, reposait sur le moins transmissible des droits. 11 céda à l'attrait d'un mot, à la majesté d'une apparence, et son ambition, abandonnant avec les titres de l'autorité révolutionnaire, les audaces novatrices, recula vers les formes anciennes du pouvoir.

La logique de ce passé l'emprisonna aussitôt. Pour soutenir le trône, il fallut créer une aristocratie héréditaire. Pour donner à cette aristocratie quelque fixité, les majorais commencèrent à rétablir la dis-

tinction entre les biens nobles et non nobles. Mauvaise copie de l'ancien régime, ces mesures étaient insuffisantes a improviser des institutions que le temps seul peut l'aire ; elles suffirent à menacer la conquête dont la France était le plus jalouse, l'égalité. A mesure que tout dans la nation se transformait pour l'avantage d'un homme, le maître prenait la place de la patrie : la plus pure source de l'enthousiasme fut tarie, le devoir descendit de moins haut. La patrie seule a droit et puissance pour obtenir des dévouements désintéressés et durables, on ne s'attache à la fortune d'un homme que pour la partager. Il n'y eut plus en France d'esprit et d'intérêt publics, mais seulement des fortunes personnelles, dont la fortune impériale était la première. Les récompenses devinrent le prix et bientôt le mobile des services ; elles développèrent la vanité, le goût de l'argent, la mollesse; quand les serviteurs eurent tout obtenu, la lassitude ; quand ils craignirent de perdre, la défection. L'Empire amoindrit donc les caractères et les énergies de toute la différence entre rattachement idéal, généreux, austère et constant que la patrie inspire à des citoyens, et l'amour égoïste, cupide, variable comme le succès, (pie des sujets portent a un maître.

La politique extérieure fut encore plus chang Empereur, Napoléon né pouvait laisser autour de la France une ceinture de républiques. Il ne fallait pas que l'institution condamnée par lui se montrât \ iable, et que la libella conservée par de petits peuples fit

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rougir le grand, leur éducateur, d'avoir perdu la sienne. Sauf la Suisse, qui fut abandonnée à la république comme à une infirmité de naissance et incurable, Napoléon, défaisant l'œuvre de la Révolution, voulut autour de nous des monarchies. Il ne pouvait rappeler les anciens souverains, nos ennemis déclarés. Il ne pouvait trouver dans ces pays des dynasties nouvelles, car il faut de la gloire à l'origine, et la gloire n'était qu'à lui. 11 fut donc contraint de gouverner ces peuples, soit qu'il les englobât dans l'Empire, soit qu'il leur donnât des princes de sa famille. Et cela entraîna deux conséquences funestes : d'une part, il imposait à ces nations ce que toute nation supporte malaisément, un gouvernement étranger ;• d'autre part, en étendant, par delà nos frontières naturelles, de la Hollande à la Sicile, la France, sous son sceptre ou le sceptre des siens, il devenait un péril pour l'Europe. Et ce fut dès lors le cercle vicieux : à chaque victoire, l'Empereur agrandissait son domaine pour décourager les coalitions par l'excès de sa puissance, et chaque pas en avant lui rendait plus hostile l'Europe, qui se trouvait tout entière menacée de conquête. Pour diviser ces haines et transformer quelquesunes en amitiés, Napoléon dut employer au dehors les mêmes moyens qu'au dedans, offrir des largesses aux ambitions. L'homme qui faisait de ses généraux des rois traita les rois comme ses généraux. Il tenta les souverains corruptibles par des accroissements de puissance, il prit à ceux dont il

avait à se plaindre pour grandir les Etats de ceux qu'il voulait gagner. Ayant renoncé à émanciper les peuples, il se mit presque aussitôt à les distribuer, sans souci de leur origine, au mépris de leurs volontés, il en lit la matière de son trafic et, par ce brutal asservissement des nations à la conquête et aux couronnes, se montra plus que jamais le restaurateur du passé.

Lui, cependant, parmi ces souverains au milieu desquels il avait eu la faiblesse de vouloir une place, restait un parvenu. 11 voyait les anciennes dynasties se mêler par des alliances de famille, il avait pris leurs mœurs, il avait besoin de se vieillir, il se laissa séduire par la perspective d'une union avec une archiduchesse d'Autriche. 11 se persuada, parce que l'alliance flattait son orgueil, qu'elle servirait ses intérêts. L'exemple de Louis XVI, qu'il se plut dés lors à appeler son oncle, eut dû lui prouver à quoi servent les liens de famille dans les conflits de la politique. A Bonaparte, celle union ne fut pas seulement inutile, mais funeste. Cet homme, dont la supériorité honorait tout un peuple et L'humanité même, fut traité par la maison de Habsbourg comme un de ces riches roturiers auxquels on sacrifie les descendantes des grandes familles en ruine : ce fut lui qui dut payer la dot, c'est-à-dire assurer l'Autriche contre toute dépossession de territoire. Trois ans après, a l'heure critique de sa destinée, au momenl ou commençait la guerre de Kussie, la nation polonaise était a ses genoux, n'attendant pour se

lever tout entière el le suivre qu'une promesse d'indépendance. Il désirait prononcer la parole qui lui aurait acquis ce peuple, il ne le pouvait plus. Aux délégués qui le conviaient à servir sa propre cause en réparant l'effroyable iniquité du partage, il dut répondre qu'il avait garanti à l'Autriche la dépouille gagnée par elle dans l'assassinat de la Pologne. Prisonnier de sa couronne, lié par elle aux vieux gouvernements, il était avec les spoliateurs, le dévouement des victimes se glaça. L'Empereur se désintéressait de leur vie, elles se désintéressèrent de sa victoire. La Pologne ne nous donna ni la base d'opérations, ni les hommes, ni surtout cet enthousiasme d'un peuple qui, oppose à l'enthousiasme du peuple russe, aurait peut-être changé la fortune.

Et quand cette fortune se déclara contre nous, si tous les peuples, comme à un signal attendu, se ruèrent sur notre défaite, si la France parut l'ennemi public, après avoir été l'espoir universel, c'est que Napoléon, par la politique née de l'Empire, avait violé tous les principes du droit nouveau, qu'il les avait violés après les avoir lui-même servis, glorifiés, semés dans l'immortalité, et que sa première œuvre, où il était l'homme de son pays et de son siècle, avait rendu vaine la seconde où, solitaire, il s'était lassé à remonter le cours du temps. Les nations qui, autour de nos frontières, avaient connu la liberté ou son nom, ne nous pardonnaient pas d'avoir détruit leur indépendance après la leur avoir portée. Les peuples de l'Europe entière se vengeaient

do n'avoir été qu'une monnaie d'échange pour les combinaisons inconstantes d'un joueur. Eux-mêmes, les souverains absolus, l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, affirmant le droit des races, combattant au nom de la liberté, tournaient contre nous les mots enchantés qui avaient fait notre force, et la Révolution, revenant victorieuse jusqu'au foyer d'où elle était sortie, employait au châtiment de son fils rebelle jusqu'aux chefs couronnés de l'ancien régime.

On a accusé Napoléon d'être trop ambitieux, il ne le fut pas assez. Il aima mieux dominer le monde que le transformer, et sa gloire fut cette colonne faite des canons pris à toute l'Europe et où il n'y a place, au faîte, que pour une statue. Il ne pensa qu'à lui. La vraie gloire est à ceux qui pensent aux autres ; ses rayons n'éblouissent pas, ils éclairent, réchauffent et fécondent ; ce n'est pas la stupeur, ni la crainte, ni le bruit, ni le bronze captif qui la perpétuent, c'est la reconnaissance. Et si hardi que soit, en face d'un tel homme, puissance de la nature, le murmure d'un roseau pensant, j'oserai le dire : dans la voie qu'elle préféra, cette imagination si puissante manqua d'idéal, et, dans le but qu'il fixa à son effort, cet incomparable génie manqua de « la plus grande intelligence ».

Si ces quinze ans de guerre, les hécatombes de cent batailles, la destruction de la jeunesse mâle

dans toute l'Europe, avaient fondé un état meilleur, il y aurait seulement à pleurer la cruelle loi qui toujours impose le sacrifice des uns comme une rançon pour le bien des autres, et a besoin de la mort pour préparer les œuvres de vie. Si tant d'efforts voulus, de souffrances commandées par le maitre de la France, avaient du moins assuré à cette France une primauté durable, le patriotisme ne regarderait pas au prix dont ce rang aurait été payé. Mais tant de prodiges, tant d'héroïsme, ce bouleversement de l'Europe, cette destruction si longtemps prolongée, ont abouti à grandir les adversaires que Napoléon tenait davantage à abattre et dont il disait la puissance mortelle à la nôtre : l'Angleterre, la Prusse et la Russie. Le système impérial en s'écroulant n'a pas même laissé une fondation sur laquelle l'avenir puisse rien élever ; pas un de ses trônes, pas une de ses limites n'a duré. Et surtout, la grande tâche léguée par le xviii" siècle au \i\" a été oubliée, l'avènement de la démocratie rendu plus lent et plus douloureux. La stérilité de cette œuvre évoque la vision do tous les pays ravagés, de tout le travail anéanti, de tous los foyers détruits, de tous les bonheurs perdus, de tous les intérêts publics ou privés qu'elle a écrasés. Tous élèvent contre elle une plainte terrible, car ils avaient droit de n'être sacrifiés qu'à un intérêt plus élevé, et cet intérêt n'apparaît pas. Cel immense vide de bonheur, de richesse et d'existence, a été fait par un seul homme, pour un seul homme. Alors apparaît L'impiété d'une

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telle ambition envers la patrie, envers le genre humain. Alors on se demande par quelle faute le monde a mérité que le génie même devint fléau. Alors apparaît la misère de ce victorieux, incapable de faire durer son rêve plus longtemps que les humbles vies sacrifiées à une chimère, et la conscience se soulève contre les vaines conquêtes, quand, dans l'Europe sanglante, elle contemple, derrière le mensonge des noms victorieux, les charniers de la gloire.

A L'ASSEMBLEE NATIONALE

A L'ASSEMBLÉE NATIONALE ■ — 1071 -1875

ïl en est clés générations ainsi que des hommes, rien de plus inégal que leur sort. Elles naissent heureuses ou malheureuses. Certaines ont surtout pour mérite la fidélité d'une fortune qui tourne à leur avantage leurs défauts mêmes, d'autres usent leurs efforts à lutter contre le destin hostile et sous lui demeurent écrasées.

Peu furent victimes à l'égal de celle qui grandit sous le second Empire, fut jeune au moment de la guerre contre l'Allemagne et la Commune, employa son âge mûr à élever parmi les ruines des institutions à la France et achève sa vieillesse dans le deuil du passé et la crainte de l'avenir. Et de cette génération, les plus injustement atteints par le malheur commun sont les Français qui ne se laissèrent rallier ni par l'Empire a la dictature, ni à la démagogie par la République, et n'ont cessé de combattre les excès dont ils n'ont cessé de souffrir.

\ . Journal de Charles de La combe publié par la Sociclc d'Histoire Comtemporaine 2 v. in-8°, Picard, 1907.

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L'un de ceux-là fut Charles de Lacombc. Ses traditions familiales l'avaient préparé aux doctrines qu'affermirent en lui ses maîtres, Dupanloup et Gratry, Berner et Falloux. Ces grands vaincus voyaient grandir leur revanche avec ce disciple et une élite de Français semblables à lui. Ces jeunes hommes avaient pour certitude que la révélation la plus parfaite du devoir est le christianisme, ils tenaient la monarchie pour le moins imparfait des gouvernements humains. Catholiques et légitimistes, ils ne prétendaient pas attacher la vie de la France à une double inertie, mais, au contraire, qu'entre ces pôles fixes, elle fut maîtresse de son mouvement. Amis des franchises politiques, ennemis de l'abstention par laquelle certains rendaient à la monarchie un hommage de paresse, eux préféraient travailler pour la royauté dès l'Empire, cherchant place à leurs idées et a leurs personnes dans les assemblées communales, dans les conseils généraux, à la Chambre. Cette énergie active les avait rassemblés autour d'un dernier maître, M. Thiers, qui menait alors la campagne des libertés nécessaires. Elles semblèrent conquérir le partisan le plus imprévu, l'Empereur lui-même, et la transition d'un pouvoir absolu à un gouvernement parlementaire s'achevait, quand la guerre vint détruire ensemble notre liberté nouvelle et notre grandeur ancienne. Après la défaite, la France, ne pardonnant pas a l'Empire d'avoir dissipé notre fortune, à la République de ne l'avoir pas rétablie, et plus sévère

à l'un et à l'autre régime pour s'être imposés à elle, se confia aux monarchistes, les seuls qui ne l'eussent ni violentée ni trompée.

La netteté de l'opposition faite par Charles de Lacombe à la dictature, impériale ou républicaine, une réputation déjà établie d'écrivain et commencée d'orateur, enfin la puissance impondérable qui, d'ordinaire, agit si peu dans les élections et qui, dans celles-là, décida tout, l'estime, désignèrent cet homme de trente-neuf ans à la confiance de ses concitoyens. Il n'y a aucune exagération à dire que, durant les cinq années de son mandat, Charles de Lacombe se donna tout à la politique. Elle était alors l'art de servir son pays et non de s'en servir. Il le servit à la tribune, où il parut trop rarement, car il avait de la parole publique cette angoisse qui, à la fois, décourage et inspire les vrais orateurs. De grands succès accueillirent ses discours qui s'échappaient comme le trop-plein d'une source profonde et dont la vibration intérieure n'avait jamais les sonorités «lu vide. Mais il n'était pas de ceux qui songent à la France seulement aux heures où elle les écoute. Partout où l'on pouvait aider à la lâche du bonheur public il fut présent et actif. Toujours occupé à s'instruire de la vérité et à la répandre par un commerce de lettres et de \isilcs avec ceux qu'il jugeait utile de consulter ou de conseiller; assidu aux réunions où les députés du même parti cherchaient leur voie parmi les difficultés, et prodigue la d'une action féconde en initiatives et créatrice de

concorde ; inscrit à deux de ces groupes, afin d'étendre de l'un à l'autre les ententes qu'il travaillait à former dans chacun d'eux, il lut un ouvrier des besognes continues, discrètes et efficaces. Lire utile fut son idée fixe, et il en était à ce point obsédé que, la journée finie, il revivait par le souvenir, la plume à la main, ses actes, ses démarches, ses entretiens, ses opinions, ses incertitudes, et, dans ces notes de chaque soir, faisait son examen de conscience.

Ces notes viennent d'être publiées. Les mains pieuses qui ont voulu déposer sur sa tombe une dernière fleur de sa pensée ne rendent pas seulement un hommage à sa mémoire, mais travaillent, comme il l'avait fait lui-même, à une œuvre d'utilité publique. Ce journal est un témoignage sur un des instants décisifs de notre histoire nationale. Il ne contient pas un récit complet des faits : Charles de Lacombe ne s'y adresse qu'à lui-même, n'a pas à se raconter les événements au milieu desquels il vit, ne les indique d'ordinaire que par des allusions, et le journal ne dispense pas les lecteurs qui voudraient apprendre cette histoire, de recourir à d'autres livres. Par contre, il apporte à tout esprit déjà informé sur l'ensemble des événements, une intelligence plus complète des causes qui les ont produits, des incidents par lesquels ils commencèrent, des obstacles par lesquels ils furent déviés. Il montre l'aspect changeant que prenaient à la lumière de chaque jour, les faits alors en formation, aujourd'hui cou-

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chés dans le passé avec leur immuable face. Il prouve quelle intensité eut la vie parlementaire autour de l'Assemblée nationale, combien les six grandes réunions, — sans compter les petites, — dans lesquelles s'étaient volontairement groupés et partagés les députés, eurent d'initiative, d'importance ; quelle activité, quelle volonté, quelle éloquence demeurent ensevelies dans les faits créés par elles ; enfin quels sentiments inspiraient tout cet effort.

Rien de plus simple en apparence que la situation le soir du 8 février 1871. Sur 750 élus, près des deux tiers étaient monarchistes, un tiers républicains. La royauté semblait naître de ces voles. C'est en se fiant à eux que M. de Falloux, de sa province, traçait à son jeune ami, la tache de l'Assemblée :

La république ne pacifie rien en France, elle bouleverse ; la monarchie bourbonnienne seule a donné et peut donner encore la durée et l'ordre. Assurément, la Restauration et la royauté de Louis Philippe n'ont pas été infaillibles ni exemptes de troubles ; mais, comparées à ce qui les a précédées et à ce qui les a suivies, elles gardent encore une incomparable supériorité. Mais si chacune d'elles a profité des leçons qu'elle a reçues, si la branche aînée est plus franchement libérale, et la branche cadette plus loyalement conservatrice, si, à défaut de ce qui pourrait manquer aux princes, leurs amis imposent le vrai programme du vrai régime représentatif, la France peut entrer encore dans les voies de la prospérité .. Quelle Assemblée peut-on rêver issue d'un

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mouvement populaire plus franc, plus spontané, plus unanime ; car vous n'êtes pas seulement la majorité, vous êtes la représentation du chiffre électoral le plus élevé que l'opinion conservatrice ait jamais obtenu, M. Rnycr-Collard passait pour une merveille, parce qu'il avait été <'du par sept départements. M. Thiers, qui personnifiait, au 8 février, la plus patriotique expression des monarchistes, des antirévolutionnaires, a été élu dans vingt-huit, et chaque députation ne l'a pas emporté, à quelques centaines ou quelques milliers de voix, comme en 1848. Vous avez été presque tous élus comme par acclamation. Si tout cela doit aboutir à des tergiversations, à des négations ou à des abdications, c'est à désespérer pour jamais de notre malheureux pays. Ah ! cher ami, si j'avais un atome de force, croyez bien que rien ne me serait plus doux que d'aller porter mon dernier soupir à la tribune, en poussant un suprême cri d'appel et de salut. Mais, vous qui êtes jeune, vous et vos jeunes amis, dans l'Assemblée et dans la presse, n'abusez pas de la modestie et ne prolongez pas trop la veillée des armes. En temps de paix, rien de mieux ; eu temps de guerre, on saisit son arme, à quelque page que l'on en soit à l'école de peloton, et Ton cour! vers le champ de bataille, au lieu d'y marcher pas à pas.

Le plus jeune était ce jour-là M. do Falloux. Dans la correspondance échangée entre eux, chacun semble emprunter l'âge de l'autre, Falloux pour pousser a L'action immédiate, Lacombe pour répondre : Si vous étiez a la Chambre, au milieu des difficultés <!<• la lutte, vous calmeriez ces saintes impatiences. »

De ces difficultés, la première «'lait dans l'Assem-

blée même. Ces monarchistes étaient divisés. Le groupe le plus considérable, fort d'à peu près cent cinquante députés, était composé d'orléanistes, les uns approbateurs de la rupture accomplie en 1830, les autres partisans d'une réconciliation qui effaçât la rupture, mais les uns et les autres résolus à ne pas abdiquer par la réconciliation, inquiets que l'avènement du comte de Chambord parût une revanche de la prérogative héréditaire sur la volonté publique, et attachés, comme au symbole d'un gouvernement moderne, au drapeau de 1781). Ils forment le centre droit. Cent vingt autres royalistes tenaient le régime de 1830 pour une usurpation et pour un malheur, considéraient le droit des Orléans comme aboli par celte révolte, et attendaient la soumission des cadets à la hiérarchie de la naissance, comme un retour de l'enfant prodigue. Pour les droits de la morale et pour l'orthodoxie du régime, ils ne souhaitaient pas que la royauté parvint trop vite au comte de Paris, ils désiraient qu'il eût à faire son stage de prince légitime, et que le comte de Chambord restaurât, en Bourbon, la royauté, avant de la transmettre au scepticisme historique des Orléans. Néanmoins ils n'étaient pas certains d'être en parfait accord avec leur prince, et souhaitaient au fond une monarchie moins subordonnée au Parlement que celle de Louis-Philippe, et moins indépendante du vœu national que le régime annoncé par le comte de Chambord. Amis de la liberté politique, ils se demandaient quelles garanties lui se-

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raient assurées sous un prince résolu à ne pas subir de conditions. Sans songer que la monarchie ne doit pas sa vertu aux vertus de son représentant, et sans qu'ils voulussent se rendre à la merci d'un maître, ils espéraient obtenir d'autant plus de sa générosité qu'ils se lieraient davantage à elle, et tenaient que la plus sure des constitutions était écrite dans le cœur de ce prince. Ils sont la droite. Enfin la royauté avait ses familiers et ses serviteurs domestiques. Au nombre d'une centaine, ils formaient l'extrême droite et ils apportaient dans la politique la simplicité d'un seul culte. Eux, détestaient deux fois 1830 : ils y voyaient une félonie familiale qui avait brisé l'hérédité monarchique par la main d'un prince parent, ils y voyaient une erreur révolutionnaire qui avait établi la prépondérance de la souveraineté parlementaire sur la souveraineté royale. Ils pensaient <pic les princes d'Orléans, fissent-ils amende honorable pour la félonie, ne renonceraient pas à la doctrine, en reprenant leur place dans la famille d'un roi sans (ils, assuraient l'avenir à une loyauté faussée dans son principe, et, par le rétablissement de l'ordre héréditaire, préparaient le triomphe de la révolution. Contre celle-ci, eux s'étaieni constitués les champions intraitables de la prérogative royale : et ce qui dans le comte de Chambord leur paraissait le plus royal, était son attachement au passé détruit par le régime de 1830. Leur catholicisme ardent se reconnaissait dans celui du prince, <-t se satisfaisait d'avance par le retour à la

religion d'État. Leur défiance contre les révoltes des sujets trouvait ses sûretés dans les répugnances du prince pour le régime parlementaire. Sauf ces similitudes qu'ils croyaient certaines entre les sentiments du roi et les leurs, ils auraient cru manquer de respect à la royauté, s'ils avaient établi aucune égalité de droits entre leurs désirs et la volonté du prince. Ils ne songeaient pas même à la pressentir, moins encore à peser sur elle. Ils attendaient ses ordres pour obéir, presque pour penser. Et, heureux de trouver un symbole à ce retour du passé dans l'avenir, ils espéraient le drapeau blanc.

La minorité républicaine était aussi divisée. A l'extrême gauche, les jacobins, résolus à mettre la république au-dessus du suffrage universel, comme l'extrême droite mettait la monarchie au-dessus du consentement national, et crédules à l'infaillibilité de la foule comme à l'extrême droite à l'infaillibilité d'un prince. A la gauche, des hommes partisans d'une république sage, mais persuadés que la première sagesse était de croire à un ordre spontané de la république, comme la droite comptait sur la grâce efficiente de la monarchie, et, pour ne pas perdre la république, prêts à s'allier aux jacobins, c'est-à-dire à en subir le joug. Au centre gauche, des hommes presque indifférents entre une république modérée et une monarchie constitutionnelle ; comme les hommes du centre droit, ennemis des extrêmes, d'où que vînt l'excès ; capables de chercher dans la royauté un refuge contre une démo-

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eratie violente, mais hostiles à la monarchie absolue, jaloux de la noblesse, prévenus contre la domination du clergé, et, plutôt que d'accepter le drapeau blanc, résignés, malgré la peur, aux hasards du gouvernement populaire.

Ces divergences n'empêchaient pas qu'il n'y eut dans l'Assemblée nationale une majorité désireuse d'une politique conservatrice. Mais pour inspirer confiance à des intérêts et favoriser des doctrines, il faut qu'un gouvernement ait lui-même un lendemain. La forme et le nom de ce gouvernement divisaient ceux qui eussent été d'accord pour tout le reste. Sur celte question préjudicielle, les discordes des monarchistes se trouvaient aiguës et celles des républicains apaisées. La monarchie n'existait pas, aucun des groupes monarchistes n'était assez nombreux pour la rétablir sans le concours des deux autres, et, avant de tenter une restauration, il fallait qu'ils se missent d'accord sur le régime et sur le roi. La république existait en fait, et tous les républicains étaient unanimes pour maintenir le fait. Les désaccords des monarchistes suspendaient leur action présente, l<is désaccords des républicains ne menaçaient que leur concorde future. Les vaincus avaient l'avantage de la possession, la garder était

croître chaque jour la force du fait par la force de l'habitude, et rendre plus difficile le changement. La transformation insensible du fait en droit, malgré L'Assemblée «-t par elle, est l'histoire de cinq années, là cette longue résistance où la majorité roya-

liste s'usait contre la république, n'aboutit qu'à paralyser, puis à dissoudre la majorité conservatrice.

L'Assemblée devait d'abord se choisir un président. Le 4 septembre, un député avait rompu avec ses amis au moment où ils saisissaient le pouvoir. Ils l'attendaient à l'Hôtel de Ville et il s'y était rendu, mais au nom du Corps législatif et pour protester contre la violence commise, et depuis lors il n'avait cessé de réclamer une Assemblée nationale. Enfin réunie, et assez inexpérimentée pour être reconnaissante, elle désigna, d'un geste spontané et noble, pour la présider, celui qui avait défendu le droit du suffrage contre le droit de l'émeute. Mais en nommant Grévy, elle consacrait, par son premier vote, un républicain. Dès que l'Assemblée est constituée, elle doit donner à l'État un chef, lui aussi désigné par son opposition à la guerre, son voyage à la recherche d'une Europe médiatrice, son hostilité à la dictature de Gambetta, son élection dans vingthuit départements. M. Thiers est un monarchiste : mais le gouvernement auquel il succède a un nom, la République. Omettre le mot paraîtrait condamner la chose. Or il faut que tous les détenteurs actuels de fonctions les transmettent régulièrement et que quelques-uns les conservent ; républicains, ne refuseront-ils pas leur concours à un régime qui se déclarerait dès l'abord contre leurs préférences? 11 n'y a plus de troupes ; la garde nationale a conservé ses armes ; elles sont, dans les grandes villes, aux

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mains d'une démagogie menaçante ; Paris semble prêt à donner à la révolte une place forte et une capitale. Faut-il ajouter à l'invasion le risque de la guerre civile, et pour un mot? Lacombe ouvre son journal par une protestation véhémente contre ce mol dont il semble deviner la puissance. Mais luimême subit la contrainte contre laquelle il se révoltait d'abord, et constate que force est de « reconnaître le l'ait sans engager l'avenir ». C'est cette liberté de l'avenir qui lut promise par M. Thiers et devint, entre l'Assemblée et lui, le pacte de Bordeaux.

Mais déjà les événements rompaient ce pacte. Bien qu'elle n'eut rien entrepris contre la République, L'Assemblée était royaliste, c'était trop pour la révolution retranchée dans Paris. La Commune éclata. Que l'exemple de Paris fût suivi par les grandes villes, c'était pour la France une anarchie et, peutêtre, le démembrement. Les délégués de ces grandes Villes vinrent trouver Thiers, et leurs paroles furent un ultimatum. Ou la garantie leur serail donnée que la République n'était pas menacée parla victoire de l'Assemblée sur la Commune, ou, pour défendre la République, ils se joindraient à la Commune : ils se contentaient, d'ailleurs, de la promesse discrète que M. Thiers ne se prêterait pas à une restauration. M. Thiers s'engagea, et, avec la plus légitime des excuses, sortit de la neutralité promise ;» l'Assemblée. 11 lui sullisait, il est vrai, pour rendre la liberté à l'Assemblée et a lui-même,

d'abandonner le pouvoir. Mais personne ne voulait alors de cette retraite : ni lui, ni l'Assemblée, ni la France.

Pendant que Thiers devenait ainsi un protecteur de la république, les royalistes s'occupaient d'ouvrir les voies à la monarchie. Les Orléans étaient bannis depuis 1048, comme les Courbons de la branche aînée depuis 1832. Le prince de Joinville et le duc d'Aumale, élus députés le 8 février et rentrés en France, attendaient, pour siéger, l'abrogation légale de leur exil. Ils demandaient justice, ils durent l'acheter. Le parti légitimiste ne voulait pas, en rappelant les princes, mettre des compétiteurs sur la route du roi, et prétendait que le chef de la maison d'Orléans reconnût, par une déclaration explicite, le comte de Ghambord pour le seul représentant du droit monarchique. M. Thiers proposait aux deux élus de ne pas occuper leurs sièges à la Chambre, alin de ne pas devenir un centre d'opposition contre le régime qui leur rendrait leur patrie. Les princes avaient pris l'un et l'autre engagement, et après la défaite de la Commune, l'heure sembla propice au centre droit et à la droite pour annoncer à la France, par l'abrogation des lois d'exil, l'entente des monarchistes entre eux et des Orléans avec le roi. Alors les républicains objectent que c'est une rupture de l'équilibre entre les partis, et que pour le rétablir il faudrait assurer à M. Thiers deux ou trois ans de pouvoir. C'est à M. Thiers qu'ils portent leurs doléances, il ne peut désapprouver une solution qui le

A L ASSEMBLEE NATIONALE

rend plus maître, et il se l'ait, auprès des droites, l'intermédiaire du désir exprimé par les gauches. Cette solidarité entre le chef de l'État et les adversaires des royalistes excite les premières irritations de la majorité. Lacombe les constate dès le 20 mai :

La droite et M. Thiers sont comme deux hommes qui, au fond, seraient faits pour s'entendre, mais qui auraient cessé de se voir et ne se connaîtraient plus l'un l'autre que par les commérages que ferait à chacun d'eux son entourage. De là, des malentendus qu'un mot d'explication aurait dissipés, et qui se développent, grossissent jusqu'à former, au moindre choc, de violents orages. J'ai souvent dit à M. Thiers qu'il devrait avoir, entre lui et la Chambre, des intermédiaires chargés de prévenir ces orages. Je dis aussi à bien des membres de la droite, qu'au lieu de se perdre en suppositions et en vivacités contre M. Thiers, ils devraient l'entourer, le conseiller, l'éclairer, voir en lui non pas, comme ils le répètent sans cesse, un obstacle et un ennemi définitifs, mais un auxiliaire possible et nécessaire ; pour réussir, la solution monarchique doit se tenter avec lui ; et, si l'on est obligé d'y travailler sans lui, il faut tout au moins se garder de paraître la poursuivre contre lui !

Garder Thiers en le séparant des républicains est

le premier plan de Lacombe ; il cherche, pour convaincre M. Thiers, de bons messagers :

28 mai. — Parlé ce matin avec Saint-Marc Girardin de L'utilité qu'il y aurait à faire sentir à M. Thiers que raccord existe entre les diverses nuances delà Chambre pour repousser du ministère et du pouvoir des hommes

tels que J. Favre, J. Simon, E. Picard et J. Ferry. Saint- Mare Girardin me répond : « Il faudrait pour cela dire à M. ïhiers : permettez-moi de vous donner une chiquenaude, et M. Thiers ne permettrait pas ; je ne vois guère d'utilité de conversations avec lui. Car pour moi, ou il ne me laisse pas parler, ou bien il a l'air d'accord avec moi sur tous les points ; mais alors c'est qu'il n'écoute pas. )

Le projet d'assurer à M. Thiers le pouvoir pendant trois ans gagne chez les républicains, augmente les défiances des monarchistes, et suscite par représailles chez plusieurs la pensée de renverser l'homme. Lacombe persiste à déconseiller la rupture ; il veut qu'on demande à Thiers de renoncer au projet des gauches. On cherche quel sera l'ambassadeur ; on s'avise que le mieux écouté sera Lacombe lui-même. Le récit de cette entrevue et de plusieurs autres fait revivre, pour ceux qui ont connu M. Thiers, tout l'homme, ses sincérités et ses ruses, ses emportements et ses caresses, et à travers les mouvantes apparences de ses humeurs, la fixité unique et rayonnante de sa certitude, sa foi infinie en lui-même, et la perpétuelle ostentation d'un moi qui n'est point haïssable, tant cette confiance se fonde sur de rares mérites, tant il y a de spontané dans ses vantardises, tant cet accent de Marseille égaie cet esprit de France, tant ce fin observateur d'autrui se juge en amoureux, tant celle vieille coquette s'adore en ingénue.

a l'assemblée nationale 177

/ juin. — A sept heures et demie du matin, je suis chez M. Thiers. Je le trouve devant sa table chargée de papiers. « Vous voyez, me dit-il, ma vie de tous les matins, je reçois toutes les dépêches adressées aux différents ministères, toutes me passent sous les yeux ; de celle manière, je suis au courant de tout ce qui se fait dans l'Etat ; mais ajoute-t-il,avec un air demi-chagrin, il ne faut pas qu'on me tracasse. — Mais, monsieur Thiers, lui dis-je, personne ne songe à vous tracasser ; la majorité, au contraire, ne désire rien tant que de marcher avec vous, et si vous aviez pu voir, dans ces derniers jours, combien chacun était heureux de penser que cet accord était chose faite, vous reconnaîtriez qu'on est bien loin de l'idée de vous faire des embarras ». Il me parle alors de la proposition relative aux princes; les difficultés qu'elle lui crée, les ombrages qu'elle cause à la gauche. « Les princes vous trompent, dit-il, vous autres légitimistes ; j'ai des lettres du comte de Paris, qui dit qu'on ne peut pas songer à s'entendre avec le comte de Chambord », et il insiste quelque temps sur ce thème. Je 1* écoutais d'un air assez incrédule, et je lui dis :

Mon Dieu, je ne veux pas examiner ce que peuvent penser les princes pour le moment ; il ne s'agit pas de cela; la question est une question de bonne foi; il y a une convention faite ; vous avez demandé aux princes certains engagements, en subordonnant à ces engagements votre consentement à la validation de leurs élections et à L'abrogation des lois d'exil ; ces engagements, les princes les ont pris ; c'était donc chose arrangée, et c'est vous-même qui, mercredi soir, nous L'avez appris, à M. de Kerdrel et à moi. Aujourd'hui, voilà qu'on soulève tout à coup une nouvelle clause ; il est naturel qu'on s'en élonne, et que les princes, qui ont promis ce qu'on leur a demandé, ne puissent pas, quand ils avaient le droit de croire tout conclu, accepter d'autres conditions. — Mais cette clause, reprend M. Thiers, vous vous en exa-

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gérez beaucoup la portée ; ce n'est pas moi qui la soulève, c'est la gauche, qui a bien droit à quelque garantie. Eh bien ! quoi ! trois ans de pouvoir ! Mais vous me connaissez bien ; avec mon caractère, si on me fait des difficultés sur un point. je planterai tout là dans huit jours. — Permettez, repris je, nous ne pouvons pas raisonner comme cela, nous voulons faire des choses sérieuses; si nous vous donnons le pouvoir pour trois ans, c'est pour le garder trois ans ; ce n'est pas avec la pensée que vous le quitterez dans huit jours. » — Il s'anima peu à peu, il dit que l'Assemblée se dépopularisait de plus en plus. « Entre elle et moi, dit-il, le pays n'hésiterait pas. — Oh ! répondis-je, c'est possible, mais cela tient d'abord à ce que le pays n'est pas au courant des motifs du désaccord entre vous et l'Assemblée. L'Assemblée, par patriotisme, a toujours évité le débat là-dessus ; et puis il n'est que trop vrai que le pays a toujours préféré le gouvernement d'un homme à celui des Assemblées ; mais ce n'est pas à vous, un maître de la vie parlementaire, à exploiter ce sentiment. » Il se calma tout d'un coup, comme frappé de mon observation, et me dit très doucement : « Aussi je ne le dis qu'à vous. » Puis il me parla des illusions de parti que je me faisais, du nombre restreint de ceux qui refusaient cette proposition de trois ans. La réunion Feray, disait-il, l'avait acceptée la veille ; j'ignorais alors ce qui en était, mais le fait était tout le contraire, la majorité de la réunion s'était prononcée contre la proposition. Enfin, il me dit : « Je suis fatigué, j'ai besoin qu'on me laisse. » Je me levai et il m'accompagna dans le premier salon en reprenant: « Vous n'êtes qu'une minorité, vous ne seriez pas cent, si l'on faisait une réélection. — Mais, monsieur Thiers, lui dis -je, vous me parlez du parti légitimiste, laissez-moi vous répéter ce que je vous ai dit bien des fois, c'est que dans les observations que je vous présente, je ne me place jamais au point de vue légitimiste ; quand je n'en-

a l'assemblée nationale 179

tends exprimer une opinion qu'au parti légitimiste, je n'en tiens aucun compte, mais quand je la vois partagée par les hommes qui représentent les diverses nuances du parti conservateur et libéral, le seul au nom duquel je vous aie jamais parlé, alors je m'en occupe et je viens vous en entretenir. Prenez, par exemple, M. Saint-Marc Girardin, M de Broglie. — Oh ! dit-il, le duc de Broglie, il a des calculs'... —Eh bien! M. Vitet. — Enfin, reprit-il, et à ce moment entrait M. Galmon, la proposition sera faite ce soir ; je demanderai moi-même l'urgence, et, si vous la repoussez, je donne ma démission ; vous serez responsables des conséquences. — Eh bien ! monsieur Thiers, repris-je vivement, vous m'obligez à vous dire que les véritables auteurs des révolutions ne sont pas toujours ceux qui les font; ce sont ceux qui les rendent nécessaires. Voilà la vérité de la situation. — Comment, la vérité de la situation ! est-ce que vous prétendez la connaître mieux que moi qui ai toutes ,les dépêches de l'Etat entre les mains? vous croyez que vous m'apprendrez ce qu'est la situation ?.".. — Je ne crois pas vous l'apprendre, mais comme représentant du peuple je l'étudié, et ce n'est qu'après un examen sérieux que je me forme une opinion. — Au reste, je ne vous en veux pas. — Vous avez bien raison, car c'est l'attachement le plus profond qui dicte mes paroles. — Oui, mais c'est un attachement bien mal inspiré. »

Je quittai M Thiers, attristé de ces dispositions et bien préoccupé de ce qui allait se passer. J'allai voir M. Vitet, qui était souffrant, et chez qui je trouvai le général Chabaud-Latour et M. Martel ; je leur racontai ma conversation <'t chacun de gémir sur ce qui se préparait. Nous lûmes d'avis que si L'urgence était demandée par M. Thiers, il conviendrait dent1 pas la repousser, mais à la condition qu'un orateur expliquerait, dans des termes conciliants pour M. Thiers, qu'elle n'impliquait aucun jugement sur Le fond.

180 TÉMOINS DE .joins PASSES

J'arrivai à la Chambre fort perplexe sur ce qui allait se passer, lorsque j'entendis dire que tout est arrange ; que M. Thiers accepte les lois sur les princes sans conditions nouvelles. En effet, M. Thiers vient de s'expliquer dans ce sens avec la commission. M, de Larcy me raconte qu'en entrant au conseil des ministres M. Thiers a dit qu'il fallait écarter la proposition ; Jules Favre a dit : « Monsieur Thiers, vous avez là une faiblesse coupable... » Bientôt après, je recontre M. Thiers, qui me donne la main en souriant... L'orage que j'avais essuyé le matin valut un beau ciel à la Chambre.

M. Thiers, en effet sans rien réclamer pour luimême, consentit a l'abrogation du bannissement. Le comte de Chain bord rentra aussitôt en France. Les monarchistes espèrent qu'il vient connaître son peuple et accoutumer le peuple à son roi, et les princes se préparent à reprendre, par une visite a leur cousin, leurrançde Bourbonsréconeiliés. Alors parait le manifeste du 5 juillet 1871, hymne de la fidélité royale au drapeau blanc. Un passage du journal nous instruit sur les motifs qui décidèrent le comte de Chambord, et sur les sentiments que la déclaration inspira aux royalistes comme Lacombe.

23 août. — Mont-Dore. — Rencontré ce matin M. de B., avec lequel je parle du drapeau, à propos de M. de Monti qui est venu voir ici. Dans la journée, il vient nie dire que M. de Monti désirait causer avec moi. Je l'avais déjà rencontré en 1853 à Venise, où j'avais été, avec ma famille, porter mon hommage à JI. le comte de Chambord. Je vais, le soir, le voir ; il me fait un long récit des circonstances qui ont amené le prince à faire son uiani-

feste. Le lendemain, il me demande un second entretien, pour préciser quelques points. Je résume les principaux traits de son récit : le prince avait appris qu'à Bordeaux quelques députés s'occupaient de négocier la fusion avec des députés orléanistes ; craignant qu'on ne l'engageât à son insu, il avait envoyé M. de Blacas pour bien faire connaître aux légitimistes qu'il n'entendait pas entrer dans ces négociations Sa pensée a toujours été celle-ci : « Je m'entends mieux avec mes cousins seuls qu'avec les politiques en travers. Je les attends et suis prêt à les recevoir ; ils devraient déjà être venus. Je ne parle pas d'Aumale, qui ne vient que le onzième, pour lui la visite m'importe peu; mais je voudrais beaucoup voir le comte de Paris, mon héritier si je n'ai pas d'enfants. On a dit que je voulais prendre pour héritier mon neveu de Parme, ou un prince de Naples, ce sont des sottises. C'est le comte de Paris qui est mon héritier ; je voudrais le voir et m'expliquer avec lui, mais je n'ai pas de conditions à accepter. »

J'avais dit à M. de Monti que le prince avait fait remercier de leur démarche les trois députés Maillé, Cuinont et de Meaux, qui avaient été voir les princes d'Orléans à Dreux ; il m'affirme que ce n'est pas exact ; c'est probablement M. de la Ferté qui l'a dit. M. de la Ferté avait le plus grand désir que la fusion se fit, et, pour la faciliter, il s'est avancé sur beaucoup de points, notamment sur le drapeau ; mais il n'avait aucune mission, il était à Versailles pour son compte personnel, sans aucun mandat du prince, qui l'a sévèrement admonesté quand il a connu les faits. Le prince fut informé du détail des n gocialions par une lettre de M. de Dampierre ; c'était I.' moment où plusieurs députés Maillé, Ernoul, etc., demandaient à aller le voir. Le prince ne voulut pas les recevoir; nous avions beaucoup de peine à l'empêcher de faire un éclat ; il est vif comme la poudre, il tient de son père et de sa mère, il n'est pas toujours commode ;

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il ne pouvait pas supporter l'idée qu'on l'eût engnge sans son consentement et (pic ses cousins crussent à une adhésion de sa part, qu'il n'avait pas donnée. « Si je les reçois disait-il en parlant de ceux qui avaient demandé à venir le voir, je serai forcé de leur dire ma pensée ; notre conversation finira par être connue; la France et l'Europe sauront par ricochet quelles sont mes idées..., cela n'est pas digne de moi. Du moment que j'ai à m'expliquer, il faut que je m'explique moi-même, directement, devant la France et devant l'Europe ; d'un autre coté, je ne peux pas refuser éternellement de voir ces messieurs (il désirait même beaucoup faire la connaissance d'Ernoul, dont il avait entendu parler par La Roche-Thulon) ; je ne puis pas non plus laisser venir mes cousins avec une idée erronée sur mes intentions, il faut que cette situation ait un terme. » Dès ce moment, la pensée du manifeste fut résolue ; il vint à Chambord pour la mettre en exécution. M> de Monti me dit qu'il fit tous ses efforts, comme M. de Blacas, pour empocher ou pour retarder le manifeste, non pas qu'il en blâmât le fond, mais il en contestait l'opportunité. Aujourd'hui que le prince avait adopté un autre parti, que le roi avait parlé, il n'y avait plus qu'à le suivre. « C'est en quoi nous différons », lui dis-je. Dans le cours de la conversation, il me rappela ces mots et me dit : « Quelle est votre pensée? Quelle différence ya-t-ilentre vous et les orléanistes ? — Mon Dieu! lui répondis-je, je vais vous parler très franchement, et je vous sais gré de me faire cette question, parce que je ne crains rien tant que les équivoques. J'ai toujours pensé que la monarchie serait le salut de ce pays, et quand je dis la monarchie, j'entends la monarchie unie ; la monarchie représentée par le chef de la maison de France, entouré des princes de sa famille. Si la France n'a pas cette monarchie-là, elle pourra vivre, mais ce sera pour elle une infirmité. Mais la monarchie pour moi ne consiste pas seulement dans le principe lé-

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gitimiste, elle repose sur deux termes : le droit du roi et le droit du pays. Le droit du roi n'est qu'un moyen, le meilleur de tous, de sauvegarder et de développer le droit du pays. Si par des circonstances ou des résolutions que je n'ai pas à juger, le roi détruit la vertu de son principe, s'il en rend l'application impossible, je ne peux pas le suivre. Eh bien ! pour moi, c'est là l'effet du manifeste sur le drapeau. Je comprends les liens qui peuvent attacher d'anciennes familles au drapeau blanc ; les souvenirs de gloire qu'il réveille en elles, les souvenirs de deuil que le drapeau tricolore peut leur rappeler. Mais que voulez-vous l On ne peut faire que ce sentiment très respectable soit partagé par la masse du pays; on ne peut pas faire que le temps n'ait marché... Voilà des générations nouvelles ; voilà des hommes qui sont nés en 1830, 32, 35, ils n'ont jamais connu que le drapeau tricolore, comment voulez-vous qu'ils le renient ? Vous me dites, vous qui étiez pourtant disposé à l'accepter, que vous n'avez que des raisons de le détester : ces raisons, le pays ne les a pas. Moi qui vous parle, et qui suis certainement des plus sympathiques parmi ceux que vous pouvez rencontrer, j'ai une famille où toutes les opinions sont mêlées : mon père avait servi sous le drapeau tricolore, comment voulez-vous que je déteste ce drapeau ! Et combien d'autres vous en diraient autant. Combien en avez-vous qui, sans être légitimistes, ne vous étaienl pas hostiles, qui. à un moment donné, sous le drapeau tricolore se seraient ralliés à la monarchie: ce drapeau représente pour eux la France moderne. Vnus ne pourrez pas faire que les hommes n'ajoutent foi à ces signes ; je sais combien sont calomnieuses toutes les phrases but le retour de l'ancien régime, mais, par la force des choses, pourectte bourgeoisie, pour ces paysans qui forment la nation après tout, le drapeau blanc c'est L'ancien régime. Et quel moment eboisit-on pour l'arborer ! Le moment où le drapeau tricolore vient d'être at-

Ti: MOINS DE JOURS PASSES

taqué par l'anarchie et consacré en quelque sorte par la lutte qu'il a soutenue contre elle. Cette déclaration est un malheur immense ; l'œuvre delà fusion, cette œuvre si difficile en d'autres temps, était faite, il ne restait plus qu'à lui donner son couronnement, et c'est celui de qui elle devait le recevoir qui la brise ! Pour moi, je le dis franchement, après les révolutions qui se sont succédé dans ce pays, je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais s'il faut choisir entre le drapeau du roi et le drapeau du pays, je ne me séparerai pas du pays. »

La lettre du prince, son refus de recevoir ses cousins en France, son retour en Autriche étaient les actes d'un homme qui, immuable en ses projets et conscient de leur impopularité, croit pénible pour lui et dangereux pour sa prérogative de vivre où les tristesses de ses sujets l'entourent déjà d'une prière muette, où l'air imprégné des poisons révolutionnaires préparerait aux défaillances la volonté royale. Il préfère l'asile étranger où il habite seul avec son droit.

Cet éclat était jeté par le roi même sur ses dissentiments avec la France, la veille du jour où cent quinze élections partielles sollicitaient la réponse du sentiment public. Le pays ne chercha plus ses représentants parmi les fidèles d'une royauté qui élevait contre elle-même des obstacles. La gratitude générale était pour l'homme qui les écartait, pour Thiers qui avait réduit la Commune, rendu au gouvernement la dignité d'un régime régulier, aux intérêts le calme où renaissait le travail. Le nom de Thiers était

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uni à celui de la République dans tous ces actes réparateurs, ils se confondaient dans la même popularité, le régime bénéficiant de l'homme. Ces élections commencèrent à dévier le courant conservateur en portant à la Chambre les candidats résolus à conserver la République de Thiers. L'autorité de ces suffrages prépare au profit de Thiers une prolongation de mandat. Tout ce que peut la droite est de réserver le pouvoir constituant de l'Assemblée, c'est-à-dire toujours l'avenir, mais elle aliène le présent. Le 31 août 1871, le vote de la proposition Rivet accorde à Thiers le gouvernement pour toute la durée de l'Assemblée, le titre de Président de la République et donne au régime un commencement de stabilité. Les monarchistes savent mauvais gré aux circonstances qui les contraignent, ils voudraient reprendre quelque avantage. Les princes de Joinville et le duc d'Aumale se laissent convaincre que la loi Rivet met fin à cette précarité du pouvoir qu'ils avaient promis de ne pas ébranler par leur présence à la Chambre. Le 18 décembre, ils prennent place dans i assemblée, et leurs partisans s'occupent de leur en faire une au gouvernement.

tô janvier 1872, — Le duc de Broglie nie prend à part... Des avances lui sont faites, et par lui aux princes, par des membres de la gauche et du centre gauche; ils admettraient l'idée d'un chef militaire, qui serait le duc d'Aumale, si M. Thiers venait à manquer ; mais ils le voudraient comme successeur et non comme compétiteur à M. Thiers. Je pense qu'on ne doit pas re-

10() TÉMOINS Di: JOUIS PASSES

pousser ces avances, mais qu'il faut avoir quelques principes arrêtés dont tout le monde sache qu'on ne se départira pas. «Alors, me dit le duc, si vous me voyez causer avec eux, ne croyez pas que je vous trahis. »

Aussitôt le gros des républicains reprend Ja tactique de l'inquiétude et demande à constituer le régime, qui repose tout entier sur la vie et sur la volonté de M. Thiers. Gomme pour leur donner raison, un incident imprévu suffit, le 15 janvier 187*2, à (aire de la France un État sans chef. L'impôt sur les matières premières mettait aux prises les protectionnistes, dont le plus intraitable était M. Thiers, et les libre-échangistes qui appartenaient en grand nombre à la gauche. Celle-ci, ne considérant pas la question comme politique, combat le gouvernement, et ce fait insolite n'échappe pas à Lacombe qui en note les détails :

Gambetta, près de la tribune, à l'extrême gauche, pousse les orateurs contre le projet du gouvernement, donne le signal des applaudissements et paraît mener toute l'affaire. M. Thiers insiste avec véhémence et éloquence, et, chose curieuse, c'est M. Féray, l'un des organisateurs^du centre gauche, l'un des promoteurs de la proposition Rivet, qui apporte une proposition contre celle du gouvernement et qui le met en échec ; battu au scrutin et en grande partie par la gauche, M. Thiers dit, en s'en allant, qu'il donnera sa démission demain matin. Il dit, en parlant de la gauche : « Je me suis dévoué pour eux depuis un an ; ils n'ont pas d'esprit politique, ils ne seront jamais un parti de gouvernement. » Je l'accompagne jusqu'à sa voiture avec Pasquier, que j'ai

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raccroché, en lui disant qu'il faut qu'il s'appuie sur ses vrais amis.

Le lendemain, par un ordre du jour voté à l'unanimité moins huit voix, l'Assemblée demande au Président de rester et Thiers consent. Mais, pendant vingt-quatre heures, le pouvoir s'était démis sans être remplacé et la France avait eu le sentiment du vide. Les monarchistes songent à profiter de la leçon pour prendre hypothèque sur l'avenir, par quelque avantage fait à Thiers : peut-être, en échange, pourrait-on assurer la survivance à des mains sures.

26 janvier. — A notre déjeuner du matin, où se trouvaient Broglie, Bathie, Vitet, etc., on parle de M. Thiers. du projet de vice-présidence, etc. Je dis qu'il faudrait sonder M. Thiers, lequel fait comme le Premier Consul, qui, tout en déclinant les propositions de consulat à vie ou d'empire, les poussait sous main. Si M. Thiers est d'avis de la vice-présidence, il faut tacher de concerter avec lui le choix du titulaire : s'il est contre, il faut écarter l'idée et en laisser la responsabilité à la gauche. On me demande de remplir moi môme celte mission auprès de M. Thiers.

Je vais le soir à la présidence. Je lui expose les projets qui circulent, dont la gauche et le centre gauche ont L'initiative, en lui disant qu'à droite et au centre droit, on n'a voulu rien faire sans son avis ; mais que, s'il dé- Bire un vice-président, on est tout disposé à s'entendre avec lui sur 1 institution et le titulaire. 11 me dit (pie ce projel est absurde et qu'il n'y a jamais songé, or D'abord le pouvoir ne sera jamais vacant, me dit -il ; si je don-

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nais ma démission, je continuerais à expédier les affaires jusqu'à ce qu'on m'ait remplacé. Si je venais à mourir, il y a Dufaure, qui est vice-président du conseil et qui tiendrait le pouvoir. Oh ! je sais que je puis être assassiné, quoique je sois bien gardé. Et puis, je dépense beaucoup de vie. Je suis très nerveux, on me trouvera un jour mort dans mon lit. Pourtant, je ne crois pas », reprend-il, comme se parlant à lui-même. Il me dit qu'il est homme de bon sens, qu'il n'est pas personnel comme Louis-Philippe ; toutes ses sympathies sont pour la droite, mais il veut maintenir l'équilibre entre les partis. Je lui rappelle 1848, les reproches qu'il adressait à Cavaignac, précisément parce qu'il pratiquait une politique analogue. — « Mais je n'étais pas au pouvoir alors », me dit-il avec un naturel qui me confond. Il me parle d'hommes raisonnables à gauche, comme Testelin. Je n'insiste pas sur la vice-présidence, en lui disant que c'était une idée de la gauche et du centre gauche, et que, s'il veut l'écarter, 'c'est de ce côté qu'il aura à agir. « Oh ! dit-il, je les ferai taire. Us ont passé la nuit ici le soir de ma démission, ils étaient à mes pieds. » Je lui dis que la gauche pensait au président de l'Assemblée, M. Grévy, comme vice-président. «A quoi bon 1 reprend-il avec irritation, que serait-ce qu'un pareil viceprésident? Un compétiteur ! Un censeur ! Jamais je n'accepterai cela. »

Les trafiquants tiennent de leurs opérations deux registres, le journal où s'inscrivent, par ordre de date, les marchés avec tous chalants, même de passage, et le grand livre où sont ouverts les comptes au nom des clients d'importance et d'habitude. Ainsi, la majorité, contrainte de négocier au lieu de résoudre, en même temps qu'elle suivait les mar-

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chandages quotidiens avec tous, s'efforçait de tenir à jour le grand compte, ouvert au nom de la royauté.

28 janvier. — Vu aujourd'hui le comte de Paris dans les circonstances que voici : Cumont était pénétré de l'idée que le comte de Paris devait écrire au comte de Chambord pour lui exprimer tout à la fois son désir d'aller lui faire visite comme au représentant du principe monarchique, et ses sentiments persévérants sur les questions constitutionnelles. Si la visite était accomplie dans ces conditions, l'union se ferait, ou si elles n'étaient pas acceptées, la situation resterait ce qu'elle est, et le comte de Paris aurait donné un gage de ses dispositions. Le duc de Broglie avait obtenu pour aujourd'hui, du prince, uue audience pour Cumont qui, malade, me conjure d'y accompagner deMeaux...

Nous arrivons à deux heures rue du Faubourg-Saint- Honoré, 129. Le duc d' Au maie demeure au rez-dechaussée, le comte de Paris au premier. Il nous reçoit dans an salon simple : il est grand, ses cheveux commencent à tomber sur le devant ; la barbe, un peu blonde, couvre tout le menton ; les yeux bleus, l'air doux et sérieux ; il cause facilement, le regard un peu replié comme un homme plus réfléchi que brillant. 11 aborde le premier sujet qui nous amène et parle de ce projet de lettre en en montrant les dangers... Une des raisons du prince, c'est qu'une initiative de sa part n'aurait pas d'effet sur son cousin ; il ajoute, en revenant souvent sur cette idée, qu'il n'a pas mandat pour agir; que ce serait au parti monarchique dans la Chambre à faire une manifestation ; que, dans ce cas, il lui donnerait tout son concours et serait lui-môme fortifié par elle. Il dit aussi que l'union à laquelle il est tout prêt ne peut cependant se faire (pie dans certaines conditions. Il faudrait que le comte de Chambord se mit sur notre ter-

rain et se fit le chef du parti libéral conservateur. A ce sujet, il me paraît insister un peu trop sur les formules : souveraineté nationale, monarchie contractuelle, etc., etc. Je lui rappelle le mot du cardinal de Retz, disant que ces questions ne s'accordent jamais si bien que dans le silence, et j'ajoute que, pourvu que l'on arrive au même résultat, les formules importent peu. Sur l'effet de la lettre projetée, j'explique que je ne suis pas moimême fixé sur les avantages de ce moyen, mais que ce qui me parait certain, c'est la nécessité d'une manifestation des sentiments monarchiques du prince, qui groupe autour de lui toutes les forces conservatrices.

3 ) janvier. — Hier soir a paru, dans Y Union, un nouveau manifeste du comte de Chambord ; quelques confidents de l'extrême droite l'avaient annoncé en son nom. « Cela coupera court, avait dit La liochette, aux demandes de concessions. » La note est aigre, on y parle des humiliations du drapeau ; c'est toujours la même ignorance des faits et des idées du temps présent.

Cette vivacité irritée donne la mesure des regrets inspirés aux royalistes comme Lacombe par la franchise intraitable qui venait une seconde fois décourager les espoirs de transactions. La droite juge nécessaire de répondre au manifeste par un programme, de parler à la France un autre langage que le roi, d'affirmer en quoi diffère de l'ancien régime une monarchie nationale et par là même conforme à l'état présent de la nation. Le centre droit, invité à s'unir à cette affirmation constitutionnelle, ne la juge pas assez explicite. Pour prévenir un refus, « j'insinue, dit Lacombe, l'idée d'une adhésion motivée, au lieu d'une simple signature que je crois

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impossible ». L'approbation est rédigée, « signée lentement », et son texte même porte la preuve des divergences qui séparent les manifestants jusque dans [affirmation de leur accord. L'extrême droite a refusé d'abord d'adhérer au programme, puis consent comme par un mot d'ordre. Lacombe se reprend à espérer : « Si vraiment le comte de Chambord accepte, ce peut être le salut de la France. »

19 février. — M. Thiers vient à la séance, évidemment pour tàter et peut-être pour diviser les esprits ; il me dit : « Eh bien ! jeune homme, qu'y a-t-il de nouveau 1 » et m'entraîne dans une embrasure. Je lui parle des déclarations : « Et que veut-on faire? dit-il. Je suis tout prêt à quitter le pouvoir ; j aurais eu encore besoin de quelques mois pour hâter la libération du territoire, mais si Ton veut me débarrasser de ce fardeau, je ne demande pas mieux. Vous croyez être unis, vous êtes divisés ; sur le drapeau d'abord : les uns en parlent, pendant que les autres n'en disent rien, et puis sur la Constitution ; le comte de Chambord a la franchise de ses idées, il ne veut pas d'une constitution consentie par le pays ; il veut la lui octroyer. Quant aux princes d'Orléans, ce sont les petits-fils de leur grand-père, c'est la monarchie fourbe. Louis-Philippe n'a jamais pratiqué la maxime : « Le roi règne et ne gouverne pas. » Vous n'arriverez qu'à ouvrir la porte au césarisme. Et puis, la gauche prépare quelque chose, je ne sais pas quoi ; elle est très irritée, vous romprez le pacte de Bordeaux. » .le lui réponds que la gauche est plus troublée qu'irritée, que sur le drapeau et les principes constitutionnels la droite et le centre doivent s'entendre, et que Berryer a [ail des élèves ; que la démonstration de cet accord peut être le bienfait de ces manifestes ; qu'il n'y

19*2 TÉMOINS l>K JOURS PASSES

a là rien qui lui soit contraire. Le pays songe au lendemain... il faut le lui assurer pour l'empêcher d'aller au césarisme. Je lui rappelle son mot : « Le caractère d'un homme n'est pas une institution. »

Pas davantage le bon vouloir d'une assemblée n'est une institution. Ces royalistes mis en embarras par leur roi, qui s'efforcent de le contredire sans le désavouer et ne réussissent pas à s'entendre sur un texte commun de leurs réserves, promettent en vain la concorde par la monarchie. Leur sage impatience d'un régime défini et définitif pousse seulement le pays à conclure, avec leurs adversaires, qu'il faut se hâter vers le régime possible, c'est-à-dire vers une organisation régulière de la République. Le gouvernement retarde sur l'opinion et elle lui force la main, quand, le 19 novembre 1072, il lit un message que Lacombe définit : « la République emportée d'assaut ». L'assaut, du moins, ne menace point les garanties considérées par les monarchistes euxmêmes comme les étais du trône : la principale des nouveautés réclamées par le message est une seconde Chambre. Cette organisation des pouvoirs publics est admise en principe le 29 novembre 107*2 par 37 voix de majorité.

C'est dans cette séance que M. Thiers fit connaître la promesse consentie par lui, pendant la Commune, de conserver la République, et dit à l'Assemblée : « Vous n'êtes pas engagés, moi je le suis. » Cette déclaration ruinait chez les plus tenaces l'espoir de

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trouver en Thiers un Monk. Il ne restait plus aux royalistes que deux issues : ou constituer la République avec M. Thiers, ou tenter la monarchie malgré lui. Voilà pourquoi, ce jour-là, les adhérents aux projets constitutionnels de Thiers furent, outre les républicains devenus, grâce aux élections partielles, presque aussi nombreux que les royalistes, quelques-uns de ces royalistes, dès lors résignés et résolus. La droite, presque entière, forma la minorité contraire à l'œuvre constitutionnelle, mais elle ne semblait résolue qu'à ne pas se résigner. Sa raison ne prévoyait pas l'heure proche pour le roi, mais la savait nécessaire. Son cœur ne voulait pas devenir infidèle et espérait un prodige pour le prince nommé, à sa naissance, « l'enfant du miracle ». L'un des premiers, Lacombe pensa que cette inertie, sans servir le roi, serait funeste aux royalistes. Le C> février 1873, devenu favorable à la création d'une seconde Chambre, il disait aux opposants :

Votre refus aura scindé la majorité, affaibli par là même et moralement dissous l'Assemblée ; rendu par conséquent M. Thiers bien plus fort, armé contre vous du reproche d'avoir refusé de donne;' au pays une institution qu'il croyait bonnect que vous-mêmes jugez telle. Chose curieuse, Mallet du Pan raconte qu'en 171).") les royalistes constitutionnels, négociant avec les républicains modérés, posaient comme une de leurs conditions 1 institution de deux Chambres. Ce que vous regardez comme un obstacle, ils l'appelaient « une pierre d'attente ».

494 I É MOINS l»i: Mil R S P A S S É S

M. de Falloux lui-même, de passage a Versailles, « ne voit pas d'objections à l'idée (Tune seconde Chambre, 1res monarchique en elle-même ». Lacombe émet l'avis que Falloux devrait voir Thiers avant son départ.

M. de Falloux me prie d'aller, tout de suite, lui demander audience pour le lendemain.

Je ne voulais dire que quelques mots à M. Thiers, mais il me retient près d'une heure, me parlant d'abord de la discussion sur la loi du conseil supérieur de l'instruction publique qu'il trouve très belle, tout ea regrettant qu'on n'ait pas conservé son conseil de 18o0. Je lui fais remarquer que ce que la gauche a surtout attaqué, c'est l'introduction du clergé déjà prescrite en 1850. Les objections, lui dis-je, ont été faites au nom de ces idées dont vous nous disiez, à la Commission des Trente, que vous regrettiez les voir se répandre en matière d'instruction publique, et que vous les combattriez si elles prévalaient dans une Chambre nouvelle. Il me dit qu'il se ferait fort, en quelques séances, de tuer l'idée de la séparation de l'Église et de l'État ; il ne faut pas être quinze jours au gouvernement pour en pénétrer l'absurdité.

Avec une deuxième Chambre et l'armée, M. Thiers répond de tout. L'armée est dévouée à la loi, elle n'obéira au caprice personnel d'aucun homme, surtout d'un général. « Moi, je passe les revues en habit noir, cela lui convient ; elle sait que j'aime et que je connais les choses militaires. On dit que beaucoup d'officiers avaient demandé d'aller aux obsèques de Napoléon: c'est faux. Mac-Mahon a écrit seulement une lettre de condoléances à l'impératrice.

« Je voudrais une seconde Chambre élue par le suf-

a l'assemblée nationale 195

fragc universel, mais prise dans des catégories : généraux, membres de l'Institut ; il y a là dedans bien peu de voyous ; on aurait une Chambre conservatrice. »

Je lui dis que je ne méconnais pas l'utilité d'une deuxième Chambre, idée conforme à tous les principes conservateurs, mais avant de réprimer le mal, il faudrait le prévenir ; une Chambre radicale, arrivant à Paris, daas lélan du suffrage universel, serait bien forte contre une deuxième Chambre. Ce qu'il faudrait, c'est une politique décidée, qui, dès maintenant, arrêtât les progrès des radicaux. Il me répète sa vieille thèse, que sa force tient à la certitude qu'on a de sa fidélité à la République ; que si l'on aHaquc les conservateurs, c'est parce qu'on doute de la leur Je réponds que c'est déplacer la question ; après le 4 septembre, pendant la Commune, on lui a adressé les mêmes reproches qu'à nous. La République est le mot de passe de tous les révolutionnaires, et M Thiers, en l'opposant sans cesse aux réclamations des conservateurs, prête ;ï cette tactique et aux passions qu'elle sert l'autorité de son nom. Notre politique, c'est ce que vous avez appelé la guerre du bien en 1850. « C'est bien différent, dit-il, alors Tordre des rues n'existait pas ; nous "étions sans cesse en crainte d'émeutes. Aujourd'hui l'ordre est absolu, l'apaisement est partout; il n'y a que dans le Midi, et encore les choses s'améliorent ; à Marseille, la situation est meilleure : à Lyon, les ouvriers vont le dimanche, en famille, s'asseoir sur l'herbe, mais ils sont raisonneur : les tètes sent troublées... A l'heure présente, je serais maître des élections; je veux que le gouvernement, sans pression, ait ses candidats. Je voudrais des listes mixte-, allant depuis des hommes comme vous jusqu'à la gauche modérée. » Je lui dis que son système va cou tic ses projets. Car par cette évocation perpétuelle de la République, il divise les conservateurs. « Si, au contraire, voua aviez posé la question entre l'ordre et le

désordre, vous auriez eu d'un coté tous les révolutionnaires et de l'autre tous les honnêtes gens, monarchistes ou républicains modérés. Aujourd'hui on perpétue une équivoque. Dans nos départements, les journaux qui prétendent vous soutenir disent que vous n'êtes pas d'accord avec MM. Dufaure et de Goulard, que ceux-ci ne sont au ministère qu'en passant. » Il se récrie vivement : •« Comment! mais c'est toujours Dufaure que je charge de parler pour moi ! — Je suis convaincu, ajouté-je, que ni vous ni ces messieurs n'accepteriez cette situation, mais enfin voilà ce qu'on dit, et j'ai entendu, le jour du diseours de Dufaure, des députés de la gauche répéter : « Dufaure a parlé contre l'avis de Thiers. » Ceci trouble les esprits. Et les hommes qui vous soutiennent ne le font que pour vous renverser plus tard. Ne disent-ils pas, dans leurs journaux : « Les idées de M. Thiers sont absurdes ; » c'est un routinier, mais la nouvelle Chambre changera tout cela ! — Oh ! répond-il, je serai là. Je réponds de tout avec une deuxième Chambre, et le droit de dissoudre. » J'insiste en disant qu'il vaudrait mieux dès maintenant marcher avec les conservateurs qui, comme moi, lui sont vraiment attachés. « Mais que vos amis ne parlent pas monarchie. — Mais non, ils n'en parlent pas, ils ne veulent pas seulement qu'on les fasse passer sous les fourches caudines d'un serment à la République. Mais dans le présent, ils acceptent la République et ne se refusent pas à l'améliorer. Seulement, c'est un point acquis, il est inutile de prononcer sans cesse le mot de république. Comme vous le disiez en 1870, il n'y a qu'un mot qui doive être prononcé, c'est celui de l'ordre... Au fond, ce qui s'agite, c'est une question conservatrice ; soyez avec nous, et le reste s'arrangera. » Il est très affectueux dans cet entretien et me retient plus d'une fois. Il me parle aussi des sentiments de l'Europe pour lui. « Elle a confiance en moi ; la princesse Mentchikoff,

A L ASSEMBLEE NATIONALE

une vieille amie à moi, un des plus grands noms de Russie, une fortune colossale, me disait ces jours-ci : « J'ai entendu dire du bien de vous dans tout mon voyage ; il n'y a qu'en arrivant à Paris que j'en ai entendu dire du mal. »

15 février. — M. de Falloux a vu M. Thicrs qui l'a gardé une heure et demie ; il emporte cette impression que le moment est propice pour essayer un arrangement avec M. Thiers ; ce dernier semble vouloir ce que les conservateurs désirent. Sur la République, il dit : « Mes engagements lient ma conscience, mais ne dirigent pas ma conduite ; si nous étions sur un théâtre où Ton pût faire des apartés, je pourrais dire, après avoir parlé de la nécessité de vivre en République, à part moi : « Je m'enf... », mais nous n'y sommes pas. J'ai promis de respecter la République ; si l'on voulait faire la royauté, je m'effacerais, mais je ne l'empêcherais pas, seulement je me suis engagé à ne pas la faire moi môme. » Sur les élections, il dit qu'il les fera contre Gambctta, il voudrait des listes modérées, mais allant jusqu'à Arago. Sur la transmission du pouvoir, M. de Falloux lui insinue qu'il gagnerai ta s'entendre avec les conservateurs. Ceux-ci préféreront toujours une sorte de monarchie transitoire Occupée par un homme, tandis que les républicains ne donneront le pouvoir que pour quelques années. M. Thiers parle d'abord de ses goûts de retraite : « Mon âge, dit-il, me tient un autre langage que ma santé ; mon Age me dit de quitter le pouvoir, ma santé me dit d'y rester. » Il dit à un autre moment qu'il croit être un de ces hommes qui sont nécessaires sous tous les régimes. « Un jour, Berryer m'apporta une lettre de M. le comte de Chambord à propos de mon discours sur le Pape ; lettre très flatteuse pour moi ; il voulut me la laisser. Non, dis-je, gardez-la. si M. le comte de Chambord revient, c'est moi qui vous protégerai. »

En attendant qu'il protège les monarchistes auprès du roi, Thiers est en situation de protéger les conservateurs auprès de la République. Falloux, Lacombe et leurs amis, s'ils pensent à accorder au président une constitution, s'y résolvent surtout par l'espoir qu'il la défendra avec eux contre la démagogie. C'est pourquoi, plus ils se résignent à fortifier la République, plus ils deviennent soucieux de gages à obtenir en faveur de l'ordre social. Cette sollicitude impérieuse est la voix de leur conscience, ils ont reculé jusqu'à la place où ils ne peuvent plus rien céder. C'est pour tenter cette alliance conservatrice avec Thiers que, durant les premiers mois de 1873, ils le ménagent, le soignent et le surveillent.

Ici le journal devient un journal de siège, du siège mis à la fois par la droite et la gauche autour de Thiers. Là revivent les audiences que les députés conservateurs lui demandent ; les surprises quand ils voient sortir du cabinet où ils vont entrer les dépurations républicaines qui les ont précédés ; les incertitudes où chaque entretien laisse les visiteurs ; la sincérité mêlée aux manèges du petit homme, qui ne demande pas aux gens d'où ils viennent pourvu qu'ils viennent, se sent à la fois avec les uns et avec les autres et voudrait que tous restassent avec lui. A la veille de chaque affaire où sa volonté et sa parole peuvent pencher à droite ou à gauche, la préfecture de Versailles, où il reçoit chaque soir, est envahie. Témoin celle nuit de mai où

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Lacombc, Cumont, l'Ebraly, de Broglie et d'Haussonvillc vont « en corps à la présidence » ; où ils la trouvent « remplie des membres de la gauche qui ne se dissimulent pas le motifcjui nous amène, de même que nous nous devinons l'espoir qui les a attirés » ; ou « on cause par groupe, à voix basse et les yeux errant sur les groupes voisins » ; où « dés qu'un mouvement se produit d'un cote vers M. Thiers tous les autres groupes s'ébranlent en même temps et dans le même sens ». Un visiteur se retire que le président accompagne. Pour saisir celui-ci à son retour, le duc de Broglie s'avance. « Aussitôt Fourcand et le général Billot accourent de l'autre extrémité du salon pour se mettre également en faction ». Le duc est le premier et prend à part M. Thiers. Du moins, les autres prétendent-ils rester les derniers. « Rolland dit devant nous à Ri. Thiers qu'il faut qu'il se repose et qu'on le laisse ; mais comme il ne s'en va pas lui-même nous restons, et, quelque impatience qu'ils en aient, il faut que tous les membres de la gauche se décident un a un a s'en aller, nous, demeurant là. II est vrai que Ricard fait bonne garde et que, les derniers à partir, nous le laissons dans le salon. »

Or plus se poursuit cette lutte d'influence, plus les conservateurs de l'Assemblée deviennent déçus, irrités que Thiers leur échappe, et inconscients qu'ils n'ont pas su le saisir. Le principe d'une constitution consenti, hâter les actes, égaler en empressement l'impatience de Thiers était pour la droite l'unique

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moyen de regagner l'avance prise auprès de lui par la gauche. Combiner un projet précis, lier aux pouvoirs accrus de la présidence les garanties assurées à Tordre par le recrutement et les attributs des deux Chambres, rebuter par ces gages conservateurs la gauche qui, en s'écartant de l'instabilité, s'écartait de son principe, tenter Thiers par la vision de ce régime durable où la confiance de ses anciens amis lui maintiendrait la première place, était pour la droite la meilleure chance de séparer Thiers et la gauche. Voter cette constitution d'accord avec la partie du centre gauche soumise à Thiers était refaire une majorité conservatrice. Un ministère sorti d'elle, et créé à son image, eut mené le combat qu'elle voulait contre la démagogie.

Mais ces honnêtes gens furent comme un malade qui, au lieu d'avaler sa pilule, la garderait dans la bouche, et aurait l'amertume sans la guérison. Toute leur politique est de retarder le vote des lois qu'ils ont avoué être nécessaires. Ils en restent, après deux ans, aux bagatelles de la porte, au pouvoir intérimaire etpersonnel. Ils mesurent la valeur des concessions à ce qu'elles leur coûtent, et la France à ce qu'elle reçoit. Ils n'offrent à Thiers que le souvenir de ce qu'ils lui ont déjà donné, et lui ne garde mémoire que de ce qu'ils lui refusent. Aucune stratégie de salon, aucune grâce d'entretien n'empêche qu'il ne trouve obstacle dans la droite et docilité dans la gauche. Il ne saurait se séparer de ceux qui le soutiennent sans se plaindre, et pour se joindre à ceux

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qui se plaignent sans le soutenir. Et plus encore que lui, l'opinion publique considère comme conservateurs les républicains résolus à consolider le régime qui existe, et se défie, comme de révolutionnaires, des monarchistes obstinés contre ce qui existe et au profit de ce qu'ils ne peuvent établir.

D'ailleurs, cette divergence première n'eùt-ellepas [trévenu l'union entre M. Thiers et les conversateurs, cette union n'aurait pas été facile à maintenir. Entre eux et lui, le désaccord, existait non seulement sur la constitution, mais sur la conduite du gouvernement. Le conflit n'était pas seulement de forme, mais de fond.

M. Thiers tenait surtout au bon état des mécanismes par lesquels un gouvernement conduit les services publics. Il veillait avec des soins minutieux, une compétence universelle, un amour jaloux, sur l'armée, les finances, l'administration, la diplomatie. 11 y maintenait contre toutes les nouveautés un respect intraitable des traditions. Un gouvernement ainsi pourvu lui semblait « armé » pour toutes les luttes du dedans et du dehors : rien de plus n'était nécessaire, sinon l'homme d'Etat habile à maniérées instruments. Pourvu qu'il les sentit forts et dociles dans sa main, il se flattait de savoir assez son métier pour se défendre contre la révolution. Il croyait peu a la force des principes parce qu'il se fiait beaucoup a celle des passions, et il savait les ressources que le pouvoir oflfre pour s'assurer les hommes. Et, tou-

202 ï à moi \ s i) k j o u it s i» a s s é s

tefois, il entendait que ce pouvoir respeclàt un principe, celui de la libre discussion. 11 la voulait dans l'État, avec le régime constitutionnel ; il la voulaitdans la société, avec l'indépendance de la parole et de la presse. Le culte de celte indépendance avait fait l'unité de sa vie politique : soit qu'habile, il se plut, quand il possédait toutes les réalités du pouvoir, à tromper l'inactivité des esprits par le jeu bruyant des disputes vaines ; soit que sincère, il aimât dans ces libertés l'enthousiasme de sa jeunesse, et que, des jours lointains où la presse semblait un sacerdoce, il eût appris pour toujours à croire sacrés ses privilèges. Ce goût de conduire les hommes par les intérêts et ce scrupule de comprimer les idées donnaient à sa politique l'apparence d'un scepticisme tempéré par une superstition. Il était d'autant plus tenace à ménager les doctrines qu'il se sentait plus certain de leur interdire l'autorité sur les faits. Il ne s'inquiétait pas des attaques contre la foi, pourvu que l'alliance fut solide entre le gouvernement protecteur de l'Église et l'Eglise respectueuse du gouvernement ; il ne tremblait pas aux attaques contre la propriété, tant que les impôts rentraient et que montait la rente ; il ne se troublait pas des excitations démagogiques, tant que la rue demeurait calme et les votes de la majorité raisonnables ; il ne redoutait pas les haines contre la patrie et l'armée, tant que cette armée, objet de ses soins privilégiés, gardait intacte sa discipline et restait prête à frapper au premier signal l'ennemi du dehors

ou du dedans. Thiers était un matérialiste de l'ordre.

L'Assemblée nationale, plus qu'aucun des gouvernements établis depuis la Révolution française, croyait à la puissance des idées. Elle se composait surtout d'hommes tenus jusque-là à l'écart du pouvoir, inexpérimentés des forces qu'il possède pour sa défense. Sur eux les précédents régimes n'avaient pas eu de prises, et il leur suffisait de regarder en euxmêmes pour y trouver la preuve que les principes sont les forces directrices de la vie. Profondément chrétiens, ces hommes devaient a leur foi religieuse leurs certitudes sur la morale, la stabilité de la famille, la fonction de la propriété, les limites de l'indépendance individuelle, les devoirs de l'autorité publique. Très attachés aux libertés par lesquelles ils comptaient assurer aux intérêts généraux des communes, des provinces, de la nation, le concours delà volonté générale, ils n'entendaient pas livrer aux révoltes de l'anarchie individuelle les vérités qu'ils tenaient pour nécessaires à l'ordre de chaque existence et de la société. Ils tenaient pour évident la certitude que l'essentiel de cet ordre était de n'admettre, ni par droit ni par tolérance, l'égalité entre les doctrines. Ils considéraient que le principal devoir du gouvernement était de soutenir les crovances conformes à la civilisation chrétienne, au génie historique de la race, et de combattre les croyances contraires.

Or un redoutable problème était posé par les

-04 TÉMOINS DE .loi; US PASSES

faits. Le 0 février 1871, la France était si conservatrice que la démagogie, se jugeant perdue, a pris les armes. Cette révolte a fini si exécrable que ses complices, n'osant plus l'avouer, se sont évadés et cachés dans la république de leur vainqueur, un peu comme les chefs de la Commune, assassins de soldats et de prêtres, s'échappaient sous le costume de prêtres et de soldats. C'est alors que leur revanche commence. Sous prétexte de soutenir M. Thiers, ils attaquent l'Assemblée. La dénoncer comme royaliste leur fournit occasion de combattre tout ce qu'elle représente. Son intelligence des hiérarchies sociales est dénoncée à la jalousie égalitaire, son culte de la famille à l'inconstance des époux, à l'irrespect des enfants et à l'omnipotence de l'État, sa foi chrétienne à l'orgueil de la science et de la raison. La ligue de renseignement prépare son œuvre en faveur de l'instruction gratuite, obligatoire et laïque ; la campagne pour le divorce trouve ses soutiens dans une partie de la presse favorable au président ; ce n'est un mystère pour personne que l'activité de la maçonnerie est égale à soutenir la politique de M. Thiers et à préparer l'avènement du matérialisme. Ces doctrines, glissées d'abord avec prudence et impunies, ont dédaigné vite les feintes et les ménagements. Aux élections, l'opinion publique adhère à des programmes encore conservateurs, mais avec une faiblesse croissante pour les partis révolutionnaires, choisit pour mandataires des hommes dont le nom semble s'inscrire en faux contre ce qu'ils signent, et sur les

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visages desquels se lisent les menaces encore muettes. Et déjà il faut aux passions, qui étouffent clans le silence, la joie de parler. Dès l'automne de 1872, le plus politique parmi les républicains d'origine, Gambetta, jusque-là tout à la sagesse pour effacer les défiances, a entendu sonner l'heure des folies nécessaires à la popularité, et, choisissant l'attaque la plus désirée par la démagogie et la moins menaçante pour les intérêts matériels, a déclaré la guerre au « cléricalisme ». Quelques mois après, il nesufïitplus à ces républicains d'ébranler, parleurs dissidences de doctrines, leur coalition présente avec M. Thiers, ils veulent au Parlement leurs hommes. Au printemps de 1873, Paris et Lyon ont à dire, par deux élections à l'Assemblée, ce que pensent la capitale et la seconde ville de France. Le parti révolutionnaire, épuisé de sagesse, veut, coûte que coûte, rompre son jeûne et revenir aux mets de son goût. A Rémusat, qui a négocié l'évacuation des troupes allemandes, ministre de Thiers et son ami, on a opposé dans Paris, Barodet, maître d'école, et dont L'unique titre est son fanatisme laïcisatcur. Paris a nommé Barodet, première menace contre l'enseignement chrétien, et Lyon a nommé Hanc, première revanche de la Commune. Donc sous le gouvernement de M. Thiers, une contagion révolu, tionnaire transforme, et de plus en plus, l'esprit public. Depuis longtemps assez forte pour écarter, au nom de M. Thiers, tous les hommes qui ressemblent aux premiers élus de l'Assemblée natio-

nale, elle devient assez puissante pour lutter dans les deux plus grandes villes de France contre M. Tliicrs et le vaincre.

C'était là le grand souci des conservateurs à l'Assemblée. Ils ne méconnaissaient pas les services rendus par M. Thiers, la marche régulière de tous les rouages après la formidable secousse. Mais tandis qu'il mettait sa conscience et sa gloire à n'y pas laisser un grain de poussière, ils voyaient, sans qu'il semblât inquiet et même conscient du péril, grandir la haine des impies contre Dieu, des libertins contre la famille, des pauvres contre les riches, des novateurs contre toutes les traditions de la France. Qu'une partie de l'armée révolutionnaire eut ralenti son allure et réglé sa marche sur les petits pas de 31. Thiers, c'était une manœuvre de patience, un ajournement et non une abjuration des espoirs démagogiques, un moyen de parvenir derrière un homme populaire au pouvoir qu'on garderait après lui et contre lui. Ils considéraient comme une trahison contre eux la facilité avec laquelle M. Thiers acceptait pour soldats et introduisait ainsi dans l'armée de Tordre ces transfuges du désordre. Et comme les opinions anarchiques répugnaient toutes à Thiers, les conservateurs cherchaient les motifs de sa conduite, et n'y voyant pas de raisons raisonnables, ils en trouvaient d'égoïstes.

Ils le croient leur adversaire parce qu'ils sont royalistes, et qu'il craint pour la durée de sa charge s'ils restaient, grâce à lui, les maîtres de la France.

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Ils le croient prisonnier des démagogues parce que les démagogues sont républicains et perpétuent sa présidence. Ils le méprisent de sacrifier les opinions qui lui sont communes avec eux à une ambition qui le fait l'instrument de ses plus anciens et de ses plus détestés adversaires. Ils multiplient leurs plaintes, auxquelles M. Thiers oppose les siennes. Il s'indigne de tant d'offenses. Il demande quand il a cessé d'être conservateur. Il rappelle ses paroles, ses services, montre à ceux qui l'accusent de complaisance pour la démagogie, la démagogie écrasée dans Paris, faible dans la France, muette dans l'Assemblée. A l'hostilité que cette Assemblée lui témoigne, et qui reste confinée dans une salle de Versailles, il oppose la confiance que les représentants de tous les intérêts lui prodiguent dans la France et dans le monde. De quoi avaient peur les craintifs? De quelques menaces verbales que nul acte ne suivait. Que réclamait-on ? Le silence imposé à toute idée fausse. C'était donner à l'État le droit de faire de gré ou de force l'unité dans les esprits : comment les partisans de cette tentative la conciliaient-ils avec leur dévouement à la liberté? Celte liberté prévenait du moins les progrès obscurs de l'esprit révolutionnaire et ses explosions inattendues. Sans cesse on mesurait sa force : quelques élections étaient scandaleuses, aucune redoutable ; elees mandataires locaux de passions désavouées par l'opinion générale n'en troublaient pas le calme. A ce calme on avait associé d'anciens révolutionnaires : n'était-ce

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pas un mérite et un bonheur ? Ne valait-il pas mieux les désarmer par la douceur que par la contrainte? On voulait qu'il les repoussât quand ils venaient à lui, on demandait un gouvernement de combat : le but d'un gouvernement n'est pas de chercher la lutte, mais de maintenir la paix. 11 restait fidcle à l'art de négocier, de ménager jusque dans ses adversaires d'aujourd'hui ses amis de demain, d'obtenir en accordant. 11 avait assagi le gros de ceux qui pouvaient devenir dangereux, en acceptant ce qui était légitime dans leurs désirs, le maintien delà République. S'il était méconnu dans ses intentions, traversé dans ses projets, troublé dans son travail, ce n'était pas qu'il favorisât la révolution, c'est qu'il l'empêchait, c'est qu'il se refusait à servir les projets monarchiques, et on lui cherchait une mauvaise querelle pour se débarrasser de lui.

Telle est la mésintelligence qui se perpétue et s'aigrit entre Thiers et les conservateurs. Lui demande confiance au nom de ce qu'il accomplit, eux refusent leur confiance à ce qu'il prépare. Lui exige justice pour le présent, eux exigent des garanties pour l'avenir. Lui se fait gloire de l'ordre matériel, eux aspirent à cet ordre moral dont la nécessité oppresse leur conscience, dont le nom est sur leurs lèvres bien avant le jour où il désignera le gouvernement du 24 mai. Ainsi retranchés chacun dans son intelligence différente de l'ordre, ils accroissent par leurs discussions leurs griefs. Un entretien de Lacombe

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et de Thiers, le 2*2 mai, indique bien l'état des esprits à la veille de la rupture.

« C'est la question sociale qui préoccupe, dit Lacombe.

— Oh ! dit Thiers, on l'a beaucoup exagérée, on a tout exagéré ; les radicaux ne sont pas ce qu'ils étaient il y a vingt ans ; ils ne soutiendraient pins leurs thèses socialistes... ; et pu;s, je trouve un peu fort qu'on vienne me dire, à moi, qui, depuis quarante ans, défends les conservateurs, que je suis avec les radicaux. En 1848, Berryer lui-même ne disait rien, il a gardé le silence pendant dix huit mois. — Je vous demande pardon, je relis ses discours en ce moment ; il a défendu la loi du 11 mai, et il avait parlé dans bien d'autres questions.

— Enfin, on m'a laissé seul, d'abord ; on s'est montré quand j'ai eu engagé les premières luttes, et maintenant on oublie tout cela. — On l'oublie si peu, qu'on s'inspire, au contraire, de vos exemples; ce que nous vous demandons, c'est de faire ce que vous recommandiez au pouvoir en 1848, et il est curieux que vos prétendus amis ne puissent pas précisément nous adresser de plus grands reproches que de nous dire : « Vous recommencez la rue de Poitiers, vous recommencez la campagne réactionnaire de I8i8 », c'est-à dire la campagne que vous-même avez dirigée. Ils ne vous louent dans le présent qu'en attaquant votre passé. Mais Cavaignac, lui aussi, avait vaincu une insurrection ; cependant, vous ave/ bieo accusé sa politique. — Cavaignac, oui, c'était un honnête homme, mais il avait des opinions détestables. — Ah ! par exemple, si vous les jugez telles, comment jugerez-vous celles de M. Arago et compagnie? — Vous dites qu'il a réprimé l'insurrection, il ne le vonlait pas; il faisait le malade, nous avons été obligt's d'aller le prendre dans son lit. — En tout cas, votre sévérité pour lui explique la nôtre pour des hommes

qui ne le valent pas. » Il revient encore sur la division en monarchistes et républicains ; c'est son éternelle thèse ; il est pour les opinions moyennes, et commej'insiste pour lui rappeler que la question est uniquement entre Tordre et le radicalisme : « Non, non, dit-il, je ne vous laisserai pas poser la question sur ce terrain... ; je connais les choses ; depuis quarante ans, j'ai tout prévu : je ne me suis jamais trompe ; j'en sais plus que vous tous réunis. — Mais, enfin, monsieur ïhiers, Napoléon Ier était un génie incomparable, fallait-il pour cela qu'on ne lui présentât plus d'observations ? Est-ce qu'il ne s'est jamais trompé ? Est-ce qu'un pouvoir n'est pas souvent aveuglé par son entourage ? Je ne vous le cache pas, c'est ce que je vois aujourd'hui. » Et comme il me parle encore de la politique moyenne : « Hélas ! nous en voyons les résultats, lui dis-je. — Comment ! les résultats ! dit-il en bondissant. — Eh ! oui, ces élections. — Ces élections ! Mais l'élection de Paris, c'est l'Assemblée qui Va amenée par cette absurde loi de Lyon. — Oh ! la République française vous avait signifié qu'elle ne nommerait pas M. de Rémusat bien avant qu'on ne se fût occupé de Lyon. Je me rappelle vous l'avoir fait remarquer alors. — Oui, je le reconnais, mais on n'eût pas présenté Barodct, et celui qu'on eût élu aurait eu bien moins de voix. » Parlant de la candidature de M. de Ré m usât, il prétend que le visa mis par celui ci au bas des affiches de la gauche n'était qu'une formalité légale et n'engageait nullement ses opinions. Puis, revenant à l'Assemblée et répondant aux observations que je lui fais sur le changement des esprits : i Vous êtes l'impopularité, je suis la popularité ! le pays est avec moi. — C'est bien entamé, monsieur le président ; et puis, le pays est avec vous, parce que vous êtes au pouvoir ; si vous le quittez, vous verrez ce qui arrivera au bout de huit jours. Vous verrez qui ira vous voir place Saint-Georges ; ce sont ceux que vous regardez aujour-

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d'hui comme vos adversaires. — Je n'aurai besoin de personne. J'aurai la majorité, ou plutôt je ne veux rien assurer, je ne veux pas faire comme vos amis, qui affirment qu'ils l'auront sans en rien savoir. — Vous avez bien raison ; il ne faut jamais triompher d'avance. — Si vous avez la majorité, je me retirerai volontiers du pouvoir ; ce qui m'affligera, ce sera de le voir tomber dans les tristes mains qui l'attendent ; il ne se passera pas trois mois avant que vous ne soyez réduits à demander mon concours. » Je lui cite le mot de M. D., conseiller municipal à Clermont, mot qui résume pour moi la situation. Il y a six mois, il me disait : « Il faut marcher avec M. Thiers. » Aujourd'hui : « Il faut que M. Thiers marche avec vous. »

Notre entretien dure trois quarts d'heure ; quoique vif, il est sans aigreur, et au fond assez amical. En le quittant, je lui dis : « Monsieur le président, je tenais à vous voir; ce sont les jours d'armistice, j'ai voulu en profiter, mais je suis affligé de cet entretien. » L'homme est aimable, bon enfant, entendant après tout les plus fortes observations avec facilité, malgré ses emportements, mais il est infatué ; sa personnalité se drosse entre son esprit et toutes choses ; il ne voit qu'elle et ramène tout à .die. J'oublie que je lui ai dit qu'il y avait une solution naturelle : ce serait de prendre un ministère centre droit et droite modérée et de demeurer au pouvoir ; qu'il aurait encore une forte majorité. J'ajoute que, la veille, j'avais causé dans la soirée avec quelques députés du centre droit et de la droite. C'étaient: Féligonde, Flaghac, L'Ebraly, d'autres encore, et que tous disaicnl : « Ah ! s'il voulait changer son ministère, nous le garderions au pouvoir ; et c'est ce qu'il y aurait de mieux. » II parait s'en défendre. Au fond, il n'est pas à souhaiter qu'il le fasse, car le changement ne serait qu'apparent : il est rivé à la gauche.

Ceci était écrit le 22 mai 1873.

Le lendemain la lutte décisive s'engageait. Au nom de 320 députés, le duc de Broglie interpella le gouvernement. Tous étaient monarchistes et ce fait donnait à leur attaque une apparence que nulle parole n'eiFacerait entièrement. L'orateur affirma que leur but n'était pas de détruire le régime établi, et qu'ils ne refusaient pas de lui donner, à loisir, des institutions complémentaires, mais que, dès maintenant, le gouvernement avait à servir les intérêts conservateurs. 11 dit que par la composition de ses cabinets, le balancement de ses discours, le jeu de ses actes et de ses tolérances, M. Thiers, sous prétexte d'être impartial, gardait l'équilibre entre ces défenseurs de l'ordre qu'étaient tous les monarchistes, et ces artisans de désordre qu'étaient beaucoup de républicains. Il déclara contraire au devoir de l'Etat, mortelle à l'avenir de la France, cette neutralité entre le bien et le mal. Il aflirma qu'entre les bons, d'ordinaire timides, et les mauvais, toujours audacieux, cette passivité est la victoire certaine des pires, et que le gouvernement existe au contraire pour compenser par son appui l'infériorité naturelle des meilleurs. Il montra que, faute de cette aide, les idées menaçantes pour la société conquéraient les esprits et étaient en marche vers le pouvoir. 11 réclama une protection avouée pour les croyances et les mœurs également nécessaires à la monarchie et à la république, une lutte vigoureuse contre les erreurs, les cupidités, les haines, les impiétés destruc-

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trices de Tordre. Il indiqua à M. Thiers l'impossibilité de satisfaire à la fois les révolutionnaires et les conservateurs, et que, pour avoir désormais ceux-ci, il fallait être contre ceux-là.

M. Thiers répondit en rappelant qu'il avait reçu, en 1871, une France envahie, sans troupes régulières, ou le travail était arrêté, le crédit épuisé, la dette écrasante, où la démagogie armée ne reconnaissait pas le pouvoir légal et menaçait de rompre l'unité nationale. 11 rendrait à l'Assemblée, s'il quittait le pouvoir, une France délivrée de l'occupation, victorieuse de l'émeute, une armée refaite, des finances solides, le travail renaissant dans le calme. Ce n'était là que de l'ordre matériel, soit, mais si une politique ostenlatrice des intérêts conservateurs, avait fait appel à tous les monarchistes contre une partie des républicains, cette guerre aurait paru dirigée contre la République elle-même, provoqué tous les partisans de ce régime, et'd'autant moins servi l'ordre moral qu'elle aurait compromis l'ordre matériel.

Si certaines elïervescences de paroles révèlent quelques troubles des esprits, c'est l'indice de l'impatience causée aux plus véhéments et aux plus logiques par l'organisation incomplète du gouvernement. S'ils adhèrent a des formules inquiétantes et a des hommes dangereux, c'est pour protester contre l'incertitude ou est ballotté leur avenir, entre la monarchie et la République. 11 n'\ a pas d'autre cause au désordre moral. 11 se perpétuera si l'As-

semblée condamne un peuple à se passer de gouvernement parce qu'elle ne peut faire la monarchie et qu'elle ne veut pas l'aire la République. C'est à elle à prendre son parti. Elle ne saurait sauvegarder les intérêts conservateurs que par l'organisation du régime républicain. Le suffrage universel est la source torrentielle du pouvoir; ne pas la faire sortir de terre était facile, qu'elle y rentre est impossible ; mais il faut épurer la source de sa boue, écarter les hommes dont le passé n'est pas intact et les rend indignes d'être citoyens. 11 faut à l'Assemblée qui représentera ce suffrage ajouter une seconde assemblée qui, au nom d'une raison plus expérimentée, tempère, ralentisse, arrête les volontés irréfléchies. Enfin il faut, en cas de conflit entre ces deux pouvoirs, un arbitre, le chef de l'État qui, par le droit de dissolution, modère la Chambre du suffrage universel ou la supprime. Sans cette organisation constitutionnelle, M. Thiers ne voit pas de remède aux propagandes révolutionnaires. Par celteorganisation, il affirme que tout désordre moral sera non seulement vaincu mais supprimé. Plus que jamais il enferme l'art de la politique dans le choix de rouages bien calculés pour mouvoir l'horlogerie des pouvoirs publics. Quant à étendre cet ordre à l'intellect de chaque homme, quant à combattre partout les chimères de l'esprit et les espérances anarchiques, il considère cette tâche comme étrangère au gouvernement. Intendant fidèle, il continuera d'administrer sagement le domaine, de ne pas amoindrir la for-

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tune, de garder la maison contre les malfaiteurs, de prêter main forte, si le souverain toujours enfant, c'est-à-dire un peu fou, tente de détruire sa demeure ou lui-même. Mais le plus habile économe de la paix publique n'a pas plus à surveiller des théories et à poursuivre des erreurs non traduites en faits, qu'a redouter et à combattre les inconsistances et les insanités des rêves.

Cette intelligence contraire du devoir conservateur fit tout le débat et le vote. Le 24 mai 1873, une majorité de 1G voix donnait tort à M. Thicrs.

Tout le feu d'alors est maintenant une cendre. Nulle fumée n'en sort plus qui obscurcisse la vérité. Et la première évidence est que les adversaires d'alors se méconnurent.

M. Thiers ne s'était pas séparé des monarchistes pour rester Président de la République. Il avait lé droit de garderie pouvoir, le '2\ mai, en changeant d<' minisires. 11 prouva par sa retraite qu'il ne tenait ni au titre, ni à la durée des fonctions, mais à l'influence. Il n'était pas homme à appliquer d'autres idées que les siennes, il ne se fut pas soucié d'une présidence où il aurait dû obéir, il aurait eu horreur d'une présidence où il aurait dû exécuter une besogne désapprouvée par lui, il n'était ni le converti ni le prisonnier de personne. De même l'Assemblée ne renversa pas M. Thiers par impatience de refever le troue. Arrêtée par deux obstacles, les discordes

2KJ TÉMOINS DE .loi US PASSES

de la famille royale et les doctrines du prince appelé à régner, elle savait plus facile de résoudre la première difficulté que la seconde avec un roi inaccessible à la rancune et à la persuasion. L'Assemblée était sincère quand elle afïirmait ne vouloir que l'ordre, et M. Thiers n'était pas moins sincère lorsque il s'en disait le défenseur.

M. Thiers ne se trompait pas quand il voyait clans les retards apportés à l'organisation d'un pouvoir définitif un encouragement aux ardeurs révolutionnaires, et quand il demandait de l'ordre politique pour assurer l'ordre moral. N'attribuer d'importance qu'à la mécanique gouvernementale, et croire qu'elle suffisait à la paix des esprits était l'excès. Les conservateurs de l'Assemblée avaient raison quand ils redoutaient les progrès des doctrines qui, malgré les constitutions politiques et, faute d'avoir été directement combattues , aujourd'hui dominent et détruiront demain, si on ne les dompte, l'Etat et la société. Mais ces conservateurs qui avaient raison de vouloir une énergie directe de propagande et de combat contre les erreurs sociales, avaient tort de ne pas reconnaître que, pour cette entreprise, il fallait un gouvernement solide et que son organisation commencerait à séparer ceux qui le réclamaient ensemble les uns pour clore, les autres pour commencer la révolution.

M. Thiers jugeait clone mieux le présent, les conservateurs jugeaient mieux l'avenir. Son expérience était plus parfaite, leur idéal était plus haut. Il eût

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fallu suivre le chemin tracé par Thiers, mais pour aller plus loin qu'il ne voulait. Il eut fallu créer les institutions devant lesquelles les monarchistes reculaient, et agir avec plus de force contre toutes les formes de démagogie que Thiers croyait superflu d'attaquer. L'erreur des conservateurs était la plus inopportune, car elle les arrêtait au seuil de l'œuvre qu'ils avaient raison de vouloir. L'erreur de M. Thiers était la plus grave, car un pouvoir réduit à être le gardien de la paix dans la rue, sans devenir le défenseur de la vérité dans les intelligences, est dépouillé de sa plus essentielle mission .

Dans leurs querelles, les hommes, plus souvent qu'ils ne le pensent, font de la philosophie. Au fond de la dissidence entre Thiers et l'Assemblée, il y avait une opinion contraire sur la nature humaine. Thiers, (ils de la Révolution, comme il se plaisait à le dire, disciple des optimistes qui avaient, au xviue siècle, inventé la bonté spontanée et inamissible de l'homme, concluait logiquement qu'il suffisait au pouvoir d'être intelligent et juste, pour que les peuples fussent dociles et inofïensiis, et que, dans une pai\ facile à maintenir, la raison parvint à les instruire. Les conservateurs de l'Assemblée étaient fils du christianisme. Ils avaient a ipris de lui que la nature de l'homme est tentée par le mal, qu'il faut a chacun, pour s'arracher à cet aimant, un effort rude et continu, que nulle perfection de mécanismes politiques ne supprime dans les per-

vers le goût de troubler le calme, de corrompre le bien, de tuer l'ordre. C'est pourquoi ils attendaient du gouvernement un apostolat qui rendit la société plus stable, en rendant les hommes meilleurs.

Le successeur de M. Thiers était choisi d'avance. Trois hommes, influents chacun sur une partie de l'Assemblée, devenus par leur entente la grande force du Parlement, et associés dans le langage familier par cette désignation « les trois ducs », Broglie, Pasquier et Dccazes, avaient d'abord songé au duc d'Aumale. Etablir, avec un prince, quelque chose de royal dans le provisoire était marquer, par la pierre d'attente, le caractère de l'édifice définitif. Le jour où la monarchie, annoncée par ce choix, serait prête, le duc d'Aumale ne compromettrait pas, en faisant attendre son cousin, les chances de son neveu. La monarchie demeurât-elle lointaine, le présent deviendrait une sorte de stathoudérat. Dans ce chef, l'armée reconnaîtrait un soldat, les partis un politique, les parlementaires un ami de la liberté sage, les lettrés et les artistes un égal, les cours de 1'Kurope un parent, les juges les plus difficiles un

homme hors de pair, n'cùl-il pas été prince. Ainsi les dons de sa personne et de sa race appartiendraient, même sous la République, à la France.

Mais le comte de Chambord, avisé du projet, n'avait pas admis qu'un prince de son sang, (ut-ce pour préparer la royauté, gouvernât la République. Même opposition chez les bonapartistes résolus à affaiblir la République, sans fortifier la royauté : ils voulaient que, sous des gouvernements toujours précaires, l'Empire demeurât dans les souvenirs la dernière image d'un régime définitif et continuât à donner seul l'espérance de la stabilité. Le comte de Chambord et les bonapartistes se trouvèrent favorables au maréchal de Mac-Mahon. Le comte de Chambord l'acceptait comme un partisan de la légitimité, les bonapartistes comme un serviteur fidèle de l'empire, les amis de l'ordre légal comme un soldat sous lequel l'armée serait énergique contre la démagogie, les hommes d'État et les ambitieux comme un esprit simple, étranger à la politique, et dont l'incompétence modeste ne troublerait jamais leurs combinaisons. Les mérites qu'on lui savait et ceux dont on le croyait dépourvu servirent également à son succès.

Deux heures après la démission de Thiers, Mac- Mahon était élu. Lacombe note le soulagement étonné des vainqueurs et ce mot par lequel l'un d'eux exprima l'opinion de beaucoup : « Je ne croyais pas que cela lut si facile. » C'était taillé, mais il fallait coudre. Dès qu'ils eurent l'aiguille en main, la tâche

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leur parut moins commode. Déjà les forces d'opposition que Thiers avait divisées et contenues, maintenant unies sous sa main, attaquaient ensemble le maréchal et L'Assemblée. Contre cette énergie expérimentée, le gouvernement novice cherchait ses armes, sa tactique et le sol ferme. Quelques jours à peine se passent et Thiers a déjà sa première revanche : ses vainqueurs répètent après lui que pour servir l'ordre il faut mettre d'abord l'ordre, c'està-dire la stabilité, dans le gouvernement.

9 Juin. — Revenu d'Auvergne avec cette double impression : les conservateurs sont contents et en même temps ils craignent que cela ne dure pas. 3 juillet. — Dîne à Trianonchez le duc deBroglie : son frère, l'abbé, sa belle-fille, son fils, M. de Sahune, ancien député, Grivart, Anccl, Depeyre, Buisson. Le salon au rez-dechaussée donne sur les jardins dont la vue surprend et charme à l'entrée. Une croit pas que l'Assemblée veuille faire les lois constitutionnelles à la rentrée. Il pense qu'on se contentera de prolonger de cinq ans les pouvoirs du président, et de deux ans ceux de la Chambre.

Mais le sentiment conservateur aspire à une sûreté plus durable, et, le 25 juillet, le ducPasquier confie à Lacombe qu'un voyage du comte de Paris à Frohsdorf est en projet.

Il y pense beaucoup et doit dîner le soir avec deux des princes pour en conférer. Mais on veut faire la chose en secret et soudain, pour que le comte de Chambord

TEMOINS l>r .loin s PASSES

n'ait pas le temps de faire un manifeste qui, comme précédemment arrêterait tout.

Pour donner du temps et du silence à l'entreprise, l'Assemblée suspend ses séances du 30 juillet au 5 novembre. Dès le 31 juillet, le comte de Paris se met en route, avec une fausse direction pour dépister les indiscrets. Le 5 août, il est à Frohsdorf où il vient, déclare-t-il, « non seulement pour saluer le chef de la maison de Bourbon, mais pour reconnaître le principe dont M. le comte de Chambord est le représentant » . La réconciliation est accomplie quand le télégraphe annonce le voyage.

La surprise accrut l'impression qui fut universelle. Amis et adversaires de la royauté la croyaient faite : quand l'espoir ou la crainte mettent des ailes à l'esprit, par-dessus lès obstacles de la route il vole aux conséquences. Dès le 7 août, Lacombe constate le découragement des républicains sincères qui songent à la retraite et l'évolution des tournesols parlementaires vers l'astre qui se lève. Il espère pour la monarchie « six cents à six cent cinquante voix dans l'Assemblée ». Mais la réflexion prend mesure des difficultés. La monarchie n'est pas seulement un accord entre les princes d'une famille mais entre cette famille et la nation. La première entente est établie : mais la seconde ? A la France qui lui rendrait la couronne, le roi reconnaîtra- t-il un partage de souveraineté? Consciente du problème, trop inexpérimentée pour le résoudre dans les détails

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d'une constitution, la foule assemble toutes ces incertitudes en une seule curiosité : le prince veut-il le drapeau tricolore ou le drapeau blanc ? Le comte de Chambord demeure muet. Le mois de septembre et d'octobre voient s'accomplir en faveur de la restauration monarchique la grande propagande, où le principal effort est employé à convaincre le roi. Les livres de MM. Ernest Daudet, Chesnelong, Dreux- Brézé ont raconté cette campagne, à laquelle le journal de Lacombe ajoute quelques précisions.

Le premier qui sollicite du prince une réponse est M.Ernoul. Député de Poitiers à l'Assemblée et mandataire de monseigneur Pie auprès du comte de Chambord, monarchiste aussi intraitable que l'évéque le plus aimé du prince, et orateur assez éloquent pour combattre quand il le fallait les erreurs mêmes du roi, il avait le privilège de contredire sans déplaire. Déjà (Mi 1871, a Anvers, comme le prétendant s'écriait : « Pour sauver la France, je ne puis pas prendre le drapeau de la Révolution ! » il avait fait cette réponse : « Quand Dieu a voulu sauver le monde, il a pris le corps de l'homme pécheur. » Maintenant ministre, et avec l'autorité d'un fidèle résolu à servir par ce pouvoir la royauté, il envoya au comte de Chambord une note sur le drapeau. Le prince répondit : « Monseigneur se fait fort, à son retour en France, d'obtenir de L'armée, relativement au drapeau, une solution compatible avec son honneur. » C'était omettre, dans l'entente, la France, comme si elle n'avait rien a dire. Une seconde note de M. Er-

224 TÉMOINS DK Joins PASSÉS

noul obtint que le texte fut ainsi modifié : « Monseigneur se fait fort, à son entrée en France, d'obtenir du pays, par ses représentants, relativement au drapeau, une solution compatible avec son honneur. » Septembre n'avait apporté que celte réponse mystérieuse, et comme arrachée au mutisme du prince. Octobre précipite les efforts. Le maréchal de Mac- Mahon fait connaître l'opinion de cette armée que le prince avait voulu prendre pour arbitre, et le 5 octobre il déclarait au duc Pasquicr, afin que celui-ci rendit l'affirmation publique, que le maintien du drapeau tricolore était nécessaire. Les bureaux des groupes royalistes nomment, pour préparer la monarchie, un « Comité des Neuf » : Changarnier, d'Audiffret-Pasquier, Callet, de Tarteron, Combier, de Larcy, Baragnon, Chesnelong et Daru. Réunis le G octobre, ils ne se trouvent en désaccord que sur le drapeau, ou plus exactement sur la façon d'exprimer leur fidélité au drapeau tricolore. D'Audiffret-Pasquier propose : « Le drapeau tricolore est maintenu. » De Larcy craint que cette condition trop impérative irrite l'honneur du prince, il amende : « La question du drapeau sera résolue par l'accord du roi et de la représentation nationale. » Chesnelong sait fondre ces nuances, et tous acceptent sa formule : « Le drapeau tricolore est maintenu et ne pourra être modifié que par l'accord du roi et de la représentation nationale. » L'homme qui a su faire l'unité parmi ses collègues est désigné pour porter au comte de Chambord l'expression de

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cette volonté. Celle du gouvernement s'exprime aussi : le duc dèBroglie dit à M. Chesnelong qu'avec le drapeau tricolore la monarchie était iaite, qu'elle était plus difficile à faire avec la réserve admise par le Comité des Xeuf,quc néanmoins le gouvernement s'engagerait si la formule était agréée, sinon qu'il se désintéresserait d'une solution vouée à un insuccès certain. L'Eglise elle-même avait tenté de préparer à la concession nécessaire l'héritier des rois très chrétiens. Pie IX, bien que volontairement réservé sur les affaires politiques, avait jugé celle-ci assez importante pour mériter un avis, et il avait conseillé au prince de ne pas sacrifier l'essentiel, le salut de l'Église et de la France, à l'accessoire, la couleur du drapeau.

Aucun de ceux qui tentaient ces efforts n'avait une confiance robuste, et ceux qui connaissaient le mieux le prince étaient les moins rassurés. Le jour même de sa visite à Frohsdorf, le comte de Paris avait écrit aux siens le cérémonial des notes convenues avant la rencontre et les précautions minutieusement prises pour qu'on ne s'expliquât sur rien.

Lacombe notait, dès le 7 août dans son journal, ce qui s'était passé le A et le 5 :

Yansay a été chargé de régler avec le prince les formules de la visite. Il paraît qu'on a été d'une grande condescendance pour les additions et suppressions qu'a réclamées le comte de Paris. Mais le comte de Chambord a affecté de ne pas toucher un mot de politique. Le comte de Paris lui ayant dit qu'il n'avait pas la préten-

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tion de lui donner des conseils, mais qu'il était bien sûr que son cousin aurait pour ses idées le même respect, le comte de Chambord n'a rien répondu.

Au début de Septembre, Lacombe transcrivait des nouvelles apportées en Auvergne par un conservateur de marque :

7 septembre. — Nervo, arrivant de Paris pour le concours de Lezoux, nous dit que le comte de Chambord refuse toutes les conditions, et qu'il veut que les deux princes quittent l'Assemblée. M. de Broglie aurait dit à Rambuteau : « Notre instruction aux Préfets est de préparer l'idée de la prorogation de l'Assemblée pour trois ans et de la prolongation des pouvoirs pour cinq ans. Comme homme je vous dirai que le comte de Chambord refuse tout et que je ne puis travailler aune monarchie arrivant avec le drapeau blanc. »

Et le 12 octobre Pie IX en racontant à M. Keller et à son fils ses conseils en faveur du drapeau tricolore, ajoutait : « M. le comte de Chambord n'a pas voulu me croire. »

Toutefois, la nouveauté de la situation suffisait à justifier un changement de l'homme. Céder trop tôt n'est pas moins funeste aux princes que céder trop tard. Tant que la maison de France restait divisée et l'Assemblée hésitante, le comte de Chambord, par l'abandon de son drapeau, aurait abaissé son principe, sans accroître ses chances, donné sans recevoir. Mais, maintenant, sa famille était rangée derrière lui , l'Assemblée avait l'impatience de le déclarer

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roi, la seule promesse qui fut sollicitée de lui paraissait acceptable au juge le plus élevé du devoir. Et l'on espérait dans cette conscience jusque-là inflexible, quand elle n'avait à sauver que son honneur; maintenant elle avait à sauver un pays. Le 14 octobre, M. Chesnelong rejoint à Salzbourg le prétendant. Le négociateur se hâte vers la difficulté qui, apaisée, rendra tout facile, et, non conciliée, tout inutile. Arguments et prières se brisent contre un roc ; rien n'est obtenu en faveur du drapeau tricolore. Le prince déclare même qu'il ne l'acceptera jamais. Chesnelong demande la permission de n'avoir pas entendu, car avoir entendu serait constater l'irréparable. Le prince ne s'inquiète pas si les oreilles d'autrui ont des complaisances que n'a pas sa parole, il ne retire rien de ce qu'il a dit, mais offre à M. Chesnelong ce qu'il avait offert à M. Ernoul, de ne pas changer les couleurs avant d'avoir pris possession du pouvoir et proposé la solution qu'il désire aux représentants du pays. C'est reconnaître, conclut Chesnelong, qu'il faut pour le changement l'accord du roi et de l'Assemblée nationale : il prie Monseigneur d'accepter cette formule. Le comte de Chambord refuse de souscrire une promesse qui, dit-il, « le mettrait trop à la merci de l'Assemblée ». Tout prouve clairement qu'il considère comme anarchie l'égalité entre le droit du roi et le droit du peuple, qu'il voit la nécessité de subordonner l'un à l'autre, qu'il ne veut par aucun pacte consentir la soumission du roi au peuple. Toutes les formules

présentées au nom du pouvoir parlementaire produisent sur lui l'impression que dut produire sur Louis XVI le cérémonial révolutionnaire quand, à l'ouverture de l'Assemblée législative, sur l'emplacement du trône disparu, deux fauteuils semblables furent préparés pour le roi et le président.

Chesnelong revient à Paris. Il considère que la monarchie est nécessaire, il sait que s'il répète le propos du prince contre le drapeau tricolore, elle ne se fera pas. Il ne cache pas que le prince n'a pris aucun engagement envers les couleurs nationales, il ajoute, mais comme une appréciation personnelle et non comme un témoignage, qu'il ne croît pas le prince prêt à les accepter. Toutefois, il insiste sur leur maintien jusqu'à « la solution que le roi se fait fort d'obtenir ». Il tait ce qui forcerait à désespérer. C'est la seule inexactitude de son compte rendu aux Neuf. Mais elle commence à créer une impression fausse.

Le comité des Neuf ne se dissimule pas que si « la solution » est le drapeau blanc, elle ne s'imposera pas sans lutte. Mais il ne songe qu'à dégager d'embarras le commencement delà route où il a hâte de s'engager et il éprouve cette sorte d'impatience (fui tient pour résolues les difficultés ajournées. Tels les marieurs hâtifs pressent d'autant plus une union qu'ils prévoient des difficultés faites pour l'empêcher, et se rassurent à penser qu'elles éclateront quand les futurs seront époux et quand l'indissolubilité du lien leur fera une obligation de l'entente. Et il rédige

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aussitôt le contrat, sous forme d'une déclaration qui sera présentée au vote des Chambres.

Comme le comité n'a pas eu confidence de la parole décisive, il est plus optimiste qu'il ne convient et conserve l'espoir que le prince garde des surprises de déférence pour la volonté publique. D'ailleurs, le drapeau blanc demeurât-il dans les désirs du prince, il faudra pour le rétablir l'accord que le roi compte demander aux représentants du pays : et comme les représentants du pays n'accepteront pas le nouvel emblème, l'ancien subsistera. Cette conclusion sort si naturellement de la promesse royale que le comité croit la reproduire sans l'étendre quand il maintient la formule votée par lui le 0 octobre : « le drapeau tricolore est maintenu, il ne pourra être modifié que par l'accord du roi et de la représentation nationale. » Or c'est la formule même «pie le comte de Chambord a repoussée : elle donne au Parlement un pouvoir de décision que le comte de Chambord n'a pas reconnu, et, sauf la conversion invraisemblable de l'Assemblée au drapeau blanc, présente comme définitif le drapeau tricolore que le comte de Chambord tolère comme un provisoire douloureux. Ainsi esquivée la difficulté la plus redoutable, le Comité stipule les garanties que la restauration assurera. Le comte de Chambord dans tous ses manifestes a promis assez explicitement la liberté civile, religieuse, et l'égalité de tous les Français, pour ([uc le Comité soit sûr de traduire la pensée royale en présentant ces franchises comme insépa-

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râbles de la monarehie, clauses de la charte entre le souverain et le peuple, aussi assurées à celui-ci que la couronne à celui-là. Par contre, le prince ne s'est jamais expliqué sur les droits des Chambres, ni sur la responsabilité des ministres : à ces institutions qui forment le régime parlementaire, la plupart des monarchistes n'entendent pas renoncer, mais ils ne veulent pas davantage contraindre le monarque, et ils admettent que, là, il choisisse et perfectionne les mesures. Elles ne sont donc pas, comme les premières, indiquées par le Comité comme concomitantes à la royauté et intangibles. La déclaration annonce seulement que le roi présentera des projets pour régler ces intérêts. C'est reconnaître qu'ils sont subordonnés à l'initiative royale et que, maître de les présenter à son heure, le roi sanctionnera seulement les votes conformes à ses propres désirs.

Le 22 octobre, le texte adopté par les Neuf est soumis aux groupes conservateurs. Le centre droit demande et les autres groupes consentent que la responsabilité ministérielle ne reste pas parmi les promesses sur lesquelles le roi garde un droit d'initiative et qui ne peuvent être accomplies sinon par sa volonté, mais passe au nombre des engagements contractés dès l'avènement et sur lesquels le roi ne pourra plus revenir. C'est encore, pour maintenir l'accord entre les députés monarchistes, un avantage pris sur le pouvoir royal.

En même temps, les défenseurs du régime parlementaire qui gardaient, même après la fusion, l'âme

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orléaniste, sentent le besoin de présenter cette monarchie comme la plus semblable qu'ils pourraient à celle de Louis-Philippe. Cetle lactique inspira le procès-verbal rédigé au nom du centre droit et public par la presse le soir du 22 octobre. Dans ce récit des derniers événements, les paroles où M. Chesnelong faisait connaître la déclaration du prince étaient rapportées avec des inexactitudes peu importantes en apparence, graves en réalité. Où M. Chesnelong avait dit que le roi était en complète harmonie de sentiments « avec la majorité royaliste de L'Assemblée », le procès-verbal écrivait : « avec les membres les plus libéraux de l'Assemblée et du pays ». Où M. Chesnelong avait dit : « Le comte de Chambord respecte le sentiment de l'armée pour ce drapeau qui fut si souvent teint du sang de nos soldats, mais il a la préoccupation de garder intact son principe et son honneur royal », le procès-verbal faisait dire au comte de Chambord que, « puisque le drapeau tricolore était le drapeau légal, il saluerait avec bonheur le drapeau teint du sang de nos soldats ». Où le comte de Chambord s'était « fait fort de présenter une solution», le procès-verbal annonrait une « transaction ». La loyauté du centre droit était hors de question, mais la plume avait été tenue par M. Savary, très orléaniste, peu scrupuleux et capable, il le prouva depuis, de prendre des libertés avec d'autres choses que des programmes. Le texte véritable fut rétabli publiquement.

Mais les rectifications n'empochaient pas que cette

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marche vers la monarchie ne ressemblât à une manœuvre enveloppante où l'on tentait, pour assurer des garanties au pays, de faire prisonnier le roi. Les commentateurs, dans leur zèle à vaincre les préjugés contre la monarchie absolue, oubliaient que tous les documents étaient lus par le roi. Il se rappelait ses promesses : si restreintes qu'elles fussent, elles lui restaient douloureuses comme des conditions faites au chef par des sujets. Etendues au delà de sa parole, elles lui paraissaient des blessures élargies. Il voyait la monarchie traditionnelle reconnaître le régime de 1830 ; l'autorité ministérielle empiéter sur celle du roi ; le drapeau, sous lequel il acceptait de passer en marchant au trône, s'imposer pour toujours. En même temps, il constatait que tout en préparant au grand jour la monarchie avec lui, on se réservait une retraite vers des interrègnes d'où il était absent. Cette précaution était légitime de la part des monarchistes qui demandaient au chef de leur choix respect pour certaines volontés de la France, et, s'il refusait, il était naturel que l'on songeât au lendemain. Mais il ne manquait pas de gens pour présenter au comte de Chambord cette précaution, non comme une éventualité qu'on prévoyait tout en la déplorant, mais comme une intrigue où l'on travaillait contre lui. Les orléanistes, le sachant d'honneur chatouilleux, ne lui posent-ils pas leurs conditions pour lui soustraire la couronne qu'ils paraissent lui offrir, lui infliger l'impopularité du refus, le pousser à l'abdication, remettre la vacance du

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trône à des gérants tout prêts? Ou toutes ces négociations étaient des ruses pour lui reprendre une partie du pouvoir que la France était prête à lui confier, et ce serait faillir envers la nation même que d'amoindrir l'autorité royale, et consentir une fausse monarchie sous le nom de la légitime. Ou la France demeurait obstinée dans l'erreur révolutionnaire, et ne se résignait pas aux conditions de la royauté qu'elle croyait vouloir, alors les garanties sollicitées de lui ne suffiraient pas. Tôt ou tard il lui faudrait recommencer la lutte, mais affaibli par les amoindrissements qu'il aurait consentis, et avec d'autant moins de chances qu'il aurait accoutumé ses sujets à ses capitulations. Dans le doute, il se persuada, comme font volontiers les hommes, que le parti le plus conforme à son caractère était le plus conforme à ses intérêts. S'il devait régner, il fallait, pour l'efficacité de la restauration, qu'il n'eût cédé rien, ni trompé personne. Si le pouvoir lui était refusé, la seule chose dont il restât maître était son principe : ou plutôt il n'était pas le maître, mais le dépositaire des bienfaits attachés à l'institution monarchique, et ne devait, ni par une abdication qui passerait pour une fuite, ni par ces abdications partielles que sont les promesses, se dérober à Dieu et à la France.

Voila pourquoi le comte de Chambord jugea nécessaire de rompre l'enlacement qu'il sentait se resserrer autour de lui. S'il continuait à se taire, la France, trompée par des informateurs qui voulaient

se tromper eux-mêmes, croirait de plus en plus que la monarchie future sérail un compromis où la révolution s'accommoderait du roi et le roi de la révolution. 11 tint à couper court aux espérances chimérique s, assez tôt et assez haut pour n'être pas accusé de surprise, s'il déployait intacts au pouvoir ses principes et son drapeau. Par la lettre adressée le 27 octobre à M. Chesnelong, il dit à toute la France ce que le négociateur n'avait pas voulu entendre à Salzbourg ; il obligea ceux qui annonçaient ses intentions telles qu'ils les souhaitaient, à les connaître telles qu'elles étaient.

C'est ce que, sous le premier coup de la surprise, la plupart des monarchistes ne lui pardonnèrent pas. Et la trace de cette amertume est dans cette page de Lacombe où .la douleur s'élève à l'éloquence :

31 octobre. — Quel coup de foudre ! Hier soir a paru dans YTJnion une lettre du comte de Chambord à M. Chesnelong Sous une forme affectueuse, elle dément absolument son récit et maintient plus que jamais le drapeau blanc ! Ainsi, au moment où la monarchie allait se faire, où les esprits y revenaient chaque jour, c'est le prince qui la renverse d'un coup de main, et qui vient encore une fois fermer celte perspective d'avenir pour notre malheureux pays ! Quel état d'esprit ! Il va de beaux accents dans cette lettre, môme une sensibilité d'esprit qu'il ne témoigne pas d'ordinaire, et pourtant, quel mal inconscient il commet ! Loin de son pays, sans partager aucun des périls que courent ceux qui travaillent à le relever, à l'abri des nouveaux malheurs

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que sa résolution peut déchaîner, sans avoir un mot pour cette Assemblée qui déploie tant d'efforts et qui mettait tant de bon vouloir pour le rendre possible, il s'enferme dans un point d'honneur que l'idée de son droit ne suffit pas à justifier. Il se personnifie à ce point dans son principe, qu'il réclame pour lui-même une plénitude absolue de pouvoir. « Les prétentions de la veille m'annoncent, dit-il, les exigences du lendemain. » Quelles prétentions, grand Dieu! Quand vit-on un peuple faire plus large porte à son prince0? Quand vit-on une pareille résignation aux choses qu'on eût cru les moins acceptables, et n'y avait-il pas quelque chose de touchant dans l'attitude de tant d'hommes bouleversant toutes leurs idées, renonçant à tous leurs points de vue antérieurs, transformant, non sans brisement, le fond même de leur âme, pour faciliter à leur pays, avec le retour de la royauté, un ordre de choses stable et réparateur ? De tout cela, il ne paraît pas se douter ; ce mouvement, que d'un coup de télégraphe il pouvait arrêter à sa naissance, il l'a laissé se développer, grandir, toucher presque à son terme, et quand il le voit, sur la foi de sa parole, prêt à donner son fruit, il le ruine. Il consomme simplement cet acte, présage peut-être des plus grandes catastrophes. Malheureux pays ! périssant par la faute d'un roi, comme pour expier le crime d'avoir fait périr un roi !

Tous les partis sont d'accord que le prince a perdu sa couronne. L'éloge que les journaux républicains Foui de sa loyauté prouvent combien ils lui savent gré de s'être lait inoffensif. Les conservateurs plient et oscillent >ous le coup porté par leur chef à leurs espérances. Le 5 novembre, l'Assemblée sera réunie : il faut, d'ici là, prévenir, par quelque combi-

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naison de fortune,la débandade des droites et l'offensive des gauches. Faire la monarchie sans le roi est la première pensée de la plupart. Plus d'une fois, il y a eu des régimes sous des rois insensés ou captifs. Le mot d'insensé vient aux lèvres de presque tous les orléanistes, et de légitimistes modérés comme Lacombe ; pour les plus respectueux, le prince est un roi captif de son honneur. Son inflexibilité, sur le vif des colères qu'elle suscite dans la droite, rend à celle-ci les princes d'Orléans moins suspects, elle apprécie leur souplesse à éviter les conflits avec le sentiment public. Elle songe à l'un d'eux pour tenir la place du roi.

A Paris, Pasquier soulève l'idée du comte de Paris... On agite l'idée de la lieutenance générale pour un des princes... Ce serait exposer les princes aux injures de tous les partis eu jetant un soupçon sur leur bonne foi... Je voudrais un changement du titre du maréchal pour exclure ce nom de république qui est évidemment un drapeau pour tous les factieux et qui les transforme en gens officiels... Buffet est tout à fait de cet avis ; il croit que le centre gauche accepterait le titre de régent, mais il craint les oppositions de la droite. Broglie a vu Ernoul et La Bouillerie consternés, mais se refusant également à une régence qui blesserait le comte de Chambord et à une organisation de la République qui blesserait le principe... Tout en causant et en voyant la difficulté de réunir une majorité sur le changement du titre, je me dis qu'il faut se rabattre sur la durée du titre, l'idée de la présidence à vie surgit dans mon esprit, et je la communique à mes collègues. Broglie arrive ; nous allons avec lui, Bigot, Talion et Chabrol, dans un des bureaux; je

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développe ma pensée. Le mot de république nous tue ; il est la force à l'aide de laquelle les radicaux ruinent toute la politique conservatrice, se montrant, par cet étalage du titre de républicains, plus partisans du gouvernement que nous qui, monarchistes, le faisons vivre. Si on ne peut changer le mot, il faut chercher dans la constitution de la présidence un caractère qui saisisse l'esprit public et mette au fond de l'organisation républicaine un principe monarchique. Jamais les républicains ne voteront cela, ils pourront voter les cinq ans. Le centre gauche même pourra les proposer ; il ne faut pas qu'il ait l'initiative de la proposition. Il faut une proposition à laquelle le centre gauche se rallie, au moins pour bon nombre de ses membres, mais qui porte la marque de la majorité : il n'y a que la présidence à vie. Je me rabattrais, faute de mieux, sur la présidence à dix ans ; mais il faut, autant que possible, tenir à la présidence à vie. Nous devons, d'ailleurs, un dédommagement au pays. Nous l'avons leurré, sans le vouloir, de la perspective d'un avenir, de cet avenir que peut seule donner la monarchie ; il faut lui donner au moins et tout de suite une stabilité relative. Dans la journée, rentre à L'Assemblée, je parle vivement pour la présidence à vie dont l'idée se propage, bien qu'elle soulève parmi les légitimistes des objections. Cependant il est bien certain que la présidence pour cinq ans, c'est la République sans les princes et l'empire dans l'avenir. La présidence à vie, c'est l'idée monarchique dans le présent et l'avenir neutralisé...

2 novembre. — Décidément toute idée des princes est écartée. Ceux-ci ont refusé, hier BOir, toute combinaison de ce genre. Ils ont honnêtement cl habilement agi... On me dit que le général Changarnier ayant dit vivement au prince de Joinville qu'il ne pouvait lui donner la main avant qu'il eût dit oui, le prince lui a donné toutes ses raisons et a ajouté : « Il y a une autre raison

de notre refus : c'est le souci de la mémoire de notre père. Les accusations qu'on porterait sur notre conduite sembleraient confirmer celles dont il a été l'objet. Ce qui le justifie, c'est qu'il était alors la seule solution possible ; aujourd'hui il y a Mac-Mahon. »

Le duc Pasquier, qui avait joué le principal rôle dans la campagne monarchique, dirige la retraite, et Lacombe a peine à suivre cette « merveilleuse activité » qui « passe en un instant d'un pôle à l'autre » , et rend justice à l'orateur « superbe » et d'un « entrain endiablé ». La prorogation est acceptée comme un refuge par les conservateurs désemparés, mais la durée, qui est faite pour leur sauvegarde, effraie les scrupules de plusieurs. S'ils interdisent pendant un temps l'avenir à la République, sont-ils sûrs de ne pas retarder la monarchie ? Ils marchandent la durée : la présidence à vie est abandonnée pour la présidence de dix, puis de sept ans.

Vers la fin de ces négociations, le comte de Chambord était à Versailles. Le même secret couvrit son arrivée et son séjour. Que venait-il tenter à cette heure ? Surpris, malgré tant d'avertissements, par les faits, gardait-il une foi assez invincible en luimême pour croire que sa présence sufïirait à réparer l'œuvre de ses paroles, et que Dieu suspend le cours des heures quand elles emportent les chances des rois ? Ou n'était-il conduit que par le devoir à une tentative hasardeuse, et voulait-il surtout se rendre ce témoignage que jusqu'au bout, et tout en se refusant, il s'était offert? 11 fit exprimer au mare-

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chai le désir d'une entrevue. Le maréchal la déclina. Il avait d'avance refusé son concours à la monarchie du drapeau blanc, et depuis que la prorogation de ces pouvoirs était proposée avec son aveu, il se tenait engagé envers l'Assemblée. De cette Assemblée, le prince ne vit aucun personnage : avec eux, il eût fallu recommencer le débat qu'il avait clos. En voulant les ignorer, à cette heure décisive, il marqua son invincible aversion pour les exigences parlementaires, et attendit inerte que, dans la nuit du 19 au '20 novembre, une majorité de 08 voix votât le septennat. Nuit de fantômes : le chef de la race rovale attend, ombre inconnue, aux portes du palais bâti par son aïeul à l'immortalité de sa monarchie ; dans ce palais, une assemblée monarchique ne sait si elle promet ou si elle impose une attente de sept ans à ce souverain qu'elle croit loin d'elle par la distance et par la volonté ; et la cause de la discorde semble disparaître dans l'ombre où se perdent, invisibles, les couleurs du drapeau qui Hotte sur l'édifice.

La même loi qui avait fondé le septennat avait promis de l'organiser. Par une procédure exceptionnelle, quelques jours aprrs, l'Assemblée choisit en séance publique les trente députés à qui elle conliait le soin de préparer l'œuvre. Les six premiers élus furent Dufaure, Laboulaye, Waddington, Talhouet, Kerdrel et Lacombe. Celui-ci écrit le soir dans son journal : « J'avoue que je suis très sensible à ce témoignage. » Le rang et la compagnie avaient de quoi

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flatter, mais non l'entreprise. Tous les monarchistes ont voté le septennat pour s'assurer du temps contre la République, mais ils se l'ont de ce septennal une intelligence fort différente. Les royalistes du drapeau blanc se sentent plus que jamais liés à un tel roi. Faute, qu'ils lui puissent accorder des hommages elïicaces, ils en cherchent d'imaginaires et de vains, un peu comme ces dévots dont la piété oisive s'égare dans des scrupules. Rien ne doit devenir normal où le roi n'est pas, et quand le roi reviendra, rien de persistant et de durable ne doit paralyser la prérogative du monarque. Le roi absent, la France n'est pour eux qu'une maison vide. Dans la maison, ils ont mis un gardien pour la tenir fermée aux rôdeurs et l'ouvrir à l'arrivée du maître. Le mandataire est sûr pour cet office, et cet office n'a que faire d'institutions.

La plupart des monarchistesponsaientau contraire que sans institutions l'office ne serait pas rempli. Sans doute, l'Assemblée souveraine suffirait à soutenir son délégué: mais si les élections partielles, continuant à grossir de leur afflux la gauche, y portaient la majorité, qui empêchera cette majorité de mettre dehors le maréchal? Ou si l'Assemblée, faute d'avoir épuisé en l'exerçant son pouvoir souverain, le transmet intact à une autre assemblée, qui empêchera celle-ci d'établir au pouvoir la République et les républicains ? Nul n'était convaincu de ces évidences à l'égal de l'homme que menaçait davantage cette fragilité. La nature subalterne de l'emploi

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offert par l'extrême droite au gardien du pouvoir blessait, outre le légitime honneur, le bon sens du maréchal, et il ne voulait pas, victime d'un devoir qu'il aurait accepté sans obtenir d'autorité, clore sa carrière par un Sedan politique. 11 attendait les garanties demandées par M. Thiers, une chambre haute, le droit de dissolution, et, par la constitution d'un ministère résolu à obtenir ces garanties, marqua le commencement de ce régime nouveau. Délaies premières difficultés avec l'extrême droite. Elle comptait dans ses rangs un homme à qui une audace sombre, un esprit violent, une àme haute et un courage agressif donnaient les goûts et l'autorité d'un censeur. Lucien Brun, trop attaché aux doctrines absolues pour désirer le pouvoir où s'use le tranchant de la logique, avait pour les ambitions de ses amis le même désintéressement que pour luimême et travaillait à les écarter du ministère. Ernoul et La Bouillerie, qui depuis le 24 mai représentaient l'extrême droite dans le cabinet, se retirèrent pour ne pas s'engager dans l'œuvre constitutionnelle. Lucien Brun maintenait dans les mêmes scrupules tous les membres de l'extrême droite qui pouvaient être appelés par le maréchal. Celui-ci dut chercher jusque sur les confins de la droite modérée de Larcy etDepeyre, et. jusque-là, Lucien Brun avait préparé des résistances.

28 novembre . — Vers cinq heures on me dit que le ministère a été offert à Larcy et Depcyrc, mais que sur

l'injonction de Brun, ils ont refusé. Le soir, nous dînons chez M. Harel, procureur de la République, où devait dîner Larcy. Nous apprenons que le maréchal vient de l'envoyer chercher. Il revient après le dîner et nous annonce qu'il est ministre. Il s'est jeté aux genoux du maréchal, il Fa supplié ; mais le maréchal a été inflexible. Il a dit qu'il seretirerait'lui-même, que les nominations étaient au Moniteur, qu'il les désavouerait s'il lui plaidait, mais que lui, le maréchal, ne pouvait rien changer. «J'ai vu Lucien Brun, dit Larcy, qui m'a dit qu'il prierait pour moi : mais ce ne sera que le soir qu'il priera et, dans la journée je voudrais bien qu'il ne me combatte pas. »

Si Lucien Brun ne vota pas dès lors contre le nouveau cabinet, du moins dans la commission des Trente, où les monarchistes avaient vingt-cinq élus, opposat-il à tous les projets du gouvernement la force d'inertie. Entre les légitimistes et le centre droit, lesdivergences s'exaspèrent et tous s'isolent dans des rêves qui empochent l'action commune. Lacombc s'affermit dans son grief contre le mot de République « qui profite aux radicaux », il aspire à faire « immédiatement les princes d'Orléans successeurs du maréchal et préparateurs de la monarchie du comte de Paris » . Le duc de Broglie craint de « blesser le maréchal » et la droite. Pasquier désespère de celle-ci et croit que le « centre gauche est prêt à se rallier aux princes, mais ne veut pas un changement de titre ». Dans ce joli théâtre de bois, sonore comme un violon, où vit l'Assemblée, tous les projets murmurés tout bas parviennent distincts à ceux qu'ils menacent. « Non seulement les exaltés de l'extrême

droite, mais des membres de la droite modérée » se jugent trahis par ces desseins de glisser les cadets à la place de l'aîné, et comme ils doutent si le gouvernement est complice, ils ne savent plus si eux-mêmes sont de la majorité ou de l'opposition. La patience des plus ardents s'épuise et le 10 mars 1874, Cazenove de Pradines, un familier du comte de Chambord, affirme que l'Assemblée, n'ayant pas aliéné sa souveraineté, reste maîtresse de rétablir la monarchie et que le « maréchal ne voudra pas faire attendre le roi à la porte du Septennat :>. En vain l'orateur a-t-il déclaré loyalement qu'il parle en son nom seul, ses amis, même s'ils regrettent l'intervention comme indiscrète, ne sauraient désavouer la doctrine, Lacombe voit les conséquences. « Thiers a dit à Andral en se frappant les mains : avec une déclaration comme celle de Cazenove, nous sommes sûrs de vaincre dans toutes les élections, il suffira de répéter aux électeurs : « Le maréchal ne fera pas attendre le roi. » Le gouvernement juge nécessaire d'alfirmer que le maréchal ne cédera son pouvoir à personne. Le Septennat est donc à la fois pour et contre le roi : nouveau grief des légitimistes contre le ministère. Et quand celui-ci met, le 1(> mai 1874, l'Assemblée en demeure d'organiser enfin un pouvoir résolu à vivre, une partie de la droite refuse et renverse le duc de Broglie. Cette défection oblige le maréchal à chercher un ministère qui, pour l'œuvre constitutionnelle «gagne au centre gauche l'équivalent des voix refusées par la droite, et l'intransigeance de celle-ci ouvre le pou-

voira ses adversaires. Elle ne pardonne pas au gouvernement ce compromis où elle l'oblige. A toute tentative de constituer, le journal V Union oppose l'autorité d'une parole qu'on sait être un écho de la volonté royale. Le comte de Chambord par le lui-même et, dans une lettre publiée par le journal, proclame que nul droit n'existe contre celui de la monarchie. Ainsi défié, le gouvernement exerce le pouvoir que lui donne l'état de siège, suspend l'Union et le coup porté au journal frappe le roi. Comment l'extrême droite ne rompait-elle pas après cette insulte? Lucien Brun interpelle et si les 71) légitimistes qui se prononcent contre le gouvernement ne le renversent pas, ils diminuent les faibles chances de constituer. On est au 3 juillet 1874,1e ministère n'insiste plus quand l'Assemblée décide d'échapper par de longues vacances au problème qu'elle ne peut résoudre, et 1875 commence avant l'œuvre qu'on disait urgente le 20 novembre 1873. La Commission des Trente a été dans la réalité ce qu'était dans la fable le tonneau des Danaïdes. Durant quatorze mois les idées les systèmes, les projets s'y versent, s'y superposent, s'y répandent, y fuient et s'écoulent sans rien laisser.

Les intervalles entre ces disputes vaines restaient seuls aux conservateurs pour faire l'œuvre conservatrice sur laquelle ils étaient d'accord. Surent-ils la mieux accomplir ?

Dans une société que sa vie même transforme sans cesse, faire à la stabilité sa part est un problème complexe. La force de nouveauté et de destruction recrute sans cesse les armées les plus nombreuses : la jeunesse amoureuse de ce qu'elle ignore, et la souffrance lasse de ce qu'elle connaît. La force de tradition est remise aux minorités qui possèdent l'expérience des lois morales, des instruments politiques, de la richesse acquise ou à créer par le travail. Pour que dans la société, l'ordre se maintienne de lui-même, il faut que chacune de ces élites devienne èducatrice, que par elle la multitude soit groupée en collectivités hiérarchiques où l'action de presque tous obéisse à la volonté de quelques-uns. L'Ltat,

qui est à la fois le mandataire clcs volontés individuelles et des intérêts collectifs, et assemble la multitude passagère de chaque génération dans une unité permanente où le présent, le passé et l'avenir s'appellent d'un même nom, la patrie semble l'arbitre naturel entre les énergies contraires. Mais selon que dans une société la puissance appartient à la multitude ou à des hiérarchies, l'État lui-même est le mandataire du nombre ou de l'élite. S'il tient ses pouvoirs de la foule, il ne saurait lutter contre elle que par accident et par artifice : sa destinée normale est de suivre les courants révolutionnaires ou d'être emporté par eux. Pour qu'une vie saine transforme par un renouvellement insensible et continu la société sans la troubler, il faut que l'autorité se partage entre les forces du mouvement et les forces de stabilité.

Dans l'Europe formée par la fusion des mœurs barbares et de la morale chrétienne, la force de stabilité l'emporta longtemps. L'autorité du père, du guerrier, du noble, de la tribu étouffaient dans leurs disciplines la puissance du nombre ; sur toutes ces autorités s'élevait celle de l'Église, et c'est elle qui, par le culte de l'intelligence et la sollicitude envers les faibles mêla à cette architecture immobile de la force, une idée d'évolution. L'homme n'était pas sans droits dans cette société : mais l'homme dont elle avait souci était l'homme lié à d'autres par la solidarité d'intérêts communs. Elle ne connaissait pas l'homme isolé de sa profession, de ses proches,

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tle sa caste, de sa foi, et n'accordait aucune valeur aux rebellions que, par son suffrage solitaire, il eût tenté contre elle. L'être passager était entraîné dans le mouvement des puissances collectives que les siècles avaient laites et qui travaillaient pour eux. Chaque groupe ne faisait place qu'aux hommes liés par une communauté d'intérêts ; chaque homme avait sa place en autant de groupes qu'il avait d'intérêts a protéger ; là s'élevaient de degré en degré, par l'assentiment d'une opinion compétente, les chefs les plus aptes à discerner et à défendre le bien commun dont tous se sentaient les possesseurs solidaires, et la hiérarchie donnait aux chefs seuls autorité pour engager tous. C'est cette organisation autonome du clergé, de la noblesse, de la magistrature, de la bourgeoisie, des métiers, des bonnes villes et des communes qui fit la vie puissante du moyen âge. La royauté avait seulement à contenir les conflits de ces indépendances, et à empêcher que ces puissances de l'ordre ne missent par leurs rivalités le désordre dans l'Etal.

C'est celle énergie spontanée et multiforme qui finit par lasser les rois séduits par la simplicité du despotisme antique ; et nulle part autant qu'en France la rovauté ne substitua à ces autonomies son omnipotence. Pour l'établir plus aisément, elle laissa aux corps dont elle supprimait l'office leurs privilèges. Mais ces privilèges, acceptés jusqu'alors comme le prix légitime d'un service public, devinrent odieux dès qu'on les vil inutiles. S'échappant

des disciplines collectives sous lesquelles elle ne se sentait plus abritée mais étouffée, la volonté de chaque homme apprit à vagabonder, pour suivre seule sa route. Les décadences des puissances corporatives précipitèrent la Révolution française, et le fait qui la commença, lorsque dans les États généraux fut substitué au vole par ordre le vote par tête, contenait tous les futurs changements. Il y eut une représaillc dans leur brutalité lorsque, non contente de détruire les anciens corps, la loi interdit, comme une mesure de salut public, le droit d'association. Il ne restait plus en France que des individus.

La conséquence fut immédiate. Quand l'autorité royale eut pour unique base la volonté de la ioule, la stabilité gardienne de toutes les autres ne fut plus bâtie que sur le. sablé, et la suppression de la royauté fut l'achèvement de l'œuvre que la royauté avait entreprise. Depuis, les efforts tentés pour rétablir dans nos institutions la durée ont été vains. Idolâtrie de la liberté, tyrannie de la terreur, dictature du génie, monarchie restaurée par le sufrage restreint, république ou empire fondés sur le suffrage universel, tout a été également fragile, et chaque génération a vu changer plusieurs fois ses gouvernements, autrefois durables comme une race, maintenant plus courts qu'une vie d'homme.

Tous ces échecs contenaient la même leçon. La durée et la confiance dans la durée avaient disparu de nos gouvernements depuis que la multitude et le pouvoir étaient seuls en présence, depuis que,

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pour soutenir l'autorité et pour contenir l'inconstance publique, il n'y avait plus de groupes ni de hiérarchie.

Les chefs et les conseillers de l'Assemblée nationale en avaient conscience. Falloux, des le 19 octobre 1871, écrivait à Lacombe.

Nos élections de Bretagne et d'Anjou sont généralement bonnes, mais talonnées par des chiffres voisins du succès et qu'on n'avait jamais connus du mauvais côté jusqu'à ce jour. C'est le dernier coup de dé du suffrage universel absolu et direct. Songez-y bien en préparant votre loi municipale et en méditant sur la réforme électorale, à laquelle nous ne pouvons échapper, sous peine de mort, et de mort sans phrase, assurément, car ce sont les dernières brutalités et les dernières violences qui s'empareront du pays d'un bout à l'autre.

Le 11] août 1872 :

Une constitution quasi monarchique a l'avantage de rapprocher le pays du vrai, et de lui en rendre non le goût, qu'il n'a jamais perdu, mais l'habitude ; une Chambre haute a l'avantage de faire partie de ce vrai politique dont il faut se rapprocher, et d'être un beaucoup meilleur mécanisme que vos triples lectures pour la bonne confection des lois ; mais comme digue contre les révolutions futures, c'est un de ces cerceaux de papier que les révolutions savent aussi aisément franchir que les chevaux et les écuyers de Franconi ; une seconde Chambre est un excellent rouage en temps normal ; ce n'est même pas un petit caillou en temps de révolution. Personne n'y songe et le Luxembourg en a déjà fait trois ou quatre expériences. Ces sortes de machines,

plus ou moins bien confectionnées, ne m'inspirent aucune sécurité, si elles ne sont accompagnées de la seule garantie, entendez Lien ceci, mon cher ami, la seule qui ait une véritable puissance, une bonne loi électorale. Si vous la faites prévoyante et énergique, tout peut être sauvé ; si vous la faites insignifiante et superficielle, tout le reste sera vain. Si l'on me rendait la monarebie, la plus monarchique du monde par ailleurs, avec le suffrage universel illimité, ou la république avec le suffrage universel contenu et guidé par les influences normales de tout pays civilisé, je croirais l'ordre plus en sûreté sous cette république-là que sous la monarchie. Quand M. de Genoudc passait sa vie à demander le suffrage universel, il ne cessait de protester contre le suffrage direct et illimité, comme contre le dernier des crimes et la plus évidente des folies. C'est donc là, à mon tour, que je vous pose des questions. Quelles sont vos idées, ou plutôt quelles idées croyez-vous acceptables dans l'Assemblée, en matière de réforme électorale? Quelles études et quels efforts sont préparés à ce sujet? Pour moi, tout est là. Tous les terrains communs les mieux choisis, tous les groupes d'opinion les plus largement réunis, seront emportés comme un brin de paille par les élections prochaines, si vous ne portez pas une main tardive sur l'œuvre de la Convention et de Ledru-Rollin. Si c'est là le terrain sur lequel vous pouvez vous convoquer réciproquement et vous entendre, laissons dormir les questions dynastiques, et tout sera bénéfice.

Lacombe répondait le 28 :

La loi électorale est évidemment, de toutes les précautions que nous avons à prendre pour l'avenir, la plus importante Jusqu'ici, on ne s'en est guère occupé...

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Il sera difficile de faire porter les conditions d'électorat sur d'autres points que l'âge, qui sera reculé à vingtcinq ans, et le domicile. M. Thiers, en 1870, s'est prononcé sur le suffrage à deux degrés ; mais quand je vois la composition d'un grand nombre de conseils municipaux, pépinière probable des électeurs du second degré, je me demande si ce mode offrirait des garanties bien sérieuses. N'y aurait-il pas moyen de faire intervenir, parallèlement au suffrage universel, des influences collectives, représentations vivantes de grands intérêts ? Voilà la pensée qui me préoccupe sans que je sois encore arrivé à la préciser.

Falloux, le 4 septembre répliquait :

Je suis ravi de vous voir entrer dans l'étude de la loi électorale. Dès le début de votre Assemblée, je me rappelle avoir écrit à Camille de Meaux une longue lettre sur ce sujet, pour le faire entrer préalablement et par utiies fragments dans votre loi de décentralisation. Je supposais qu'il vous l'aurait lue et à quelques autres amis; elle est probablement perdue aujourd'hui et la perle est peu regrettable, sinon pour moi, qui vise toujours beaucoup à économiser les dictées; voici, en tout cas, la substince de mes idées, que ces dix-huit derniers mois ont de plus en plus confirmées. Je citais une de vos discussions récentes, où un député qui m'était inconnu, répondant à un membre de la gauche, disait : « Vous voulez grouper les électeurs des villes, en dehors des électeurs des campagnes, prétendant que leurs intérêts sont distincts. Il y a là une idée dont nous nous emparerons ; car la représentation par groupe d'intérêts dévia jouer un grand rôle dans notre Législation électorale... » J'ajoutais alors à Camille de Meaux : « Notez bien cette séance, car il y a là une semence qu'il importe grande-

ment de faire germer. » J'espérais alors que vous en tireriez déjà parti dans votre loi municipale, et je lui citais, en lui donnant le numéro de la page que j'avais alors sous les yeux, une très curieuse note de Tocqueville, dans V Ancien régime et la Révolution. Cette note raconte l'organisation municipale des grandes villes sous l'ancien régime, et comme le livre était écrit en Touraine, ce sont les institutions d'Angers qui lui servent de spécimen, et il démontre, pièces en main, avec quelle sincérité chaque intérêt était représenté par ses hommes les plus compétents et les plus éprouvés.

Plusieurs des corporations d'alors n'existent plus, mais cependant, avec les chambres de commerce, les bureaux de bienfaisance, les fabriques de paroisses, les chambres de notaires, etc., etc., on pourrait encore retrouver des éléments sûrs et solides. Le suffrage universel aurait aussi sa part, mais seulement une part, au lieu d'être tout comme aujourd'hui, c'est-à-dire la prédominance absolue et brutale du chiffre aveugle sur l'intelligence éclairée. Sans formuler aucun système, cher ami, puisque je ne puis plus travailler sérieusement, je persiste à penser que c'est dans l'ordre d'idées remis en lumière par Tocqueville, que vous devez chercher et que vous pouvez trouver la solution. Imposer au suffrage universel, tel qu'il existe aujourd'hui, les seules réformes de l'âge et du domicile, c'est faire tous les frais de la fureur démagogique, sans assurer aucune victoire sérieuse aux conservateurs. La commission insignifiante que vous avez laissée s'exercer dans le vide jusqu'à ce jour a eu cela de bon qu'elle n'a pas livré d'avance un point de mire aux radicaux ; mais cette trêve touche à son terme; il faut que vous remplaciez cette commission, très négligemment composée, par une commission où vous devez entrer avec tout ce que vous avez de plus éclairé et de plus énergique. La vraie bataille est là. On n'a pu la donner dans la loi du 31 mai, parce que la

a l'assemblée NATIONALE 253

Constitution, ainsi que je l'ai fait remarquer dans mon discours sur la revision, avait lié l'Assemblée ; mais aujourd'hui, vous êtes omnipotents. Vingt ans d'épreuves ont surabondamment prouvé que le suffrage universel illimité doit être faussé comme sous l'empire, ou aboutir à la démagogie la plus aveugle. Vous avez encore le temps et la force de gagner cette bataille, mais vous ne pouvez la gagner sans la livrer ; et si vous ne la livrez ni ne la gagnez, la révolution légale, c'est-à-dire la dissolution sociale, frappe invinciblement à nos portes.

Lacombe sent bien que cette question est la principale. 11 y insiste à maintes reprises dans son journal :

Il faut partir de ce principe qu'une Chambre haute est un frein ; c'est un frein que le peuple, qui ne peut pas être un souverain plus absolu qu'un roi, se donne à lui-même, contre les erreurs prévues du suffrage universel. Il ne faut donc pas qu'il l'élise dans les mêmes conditions que la première Chambre et par le même vote, car elle refléterait les mêmes erreurs. Il faut qu'elle diffère, soit parl'électorat par les conditions d'éligibilité. On comprendra, par exemple, le suffrage universel ne pouvant faire de choix que dans certaines catégories ; mais je n'ai pas encore d'idées arrêtées làdessus.

3 janvier 181 1. — M. Guizot est tout à fait d'avis qu'on ne s'achemine pas à une réédition de la loi du 31 mai. 11 faut l'aire une part aux intérêts. « Vous allez établir la circonscription par arrondissement : cela vous donnera environ 360 députés. Pourquoi nen ajoutezvous pas 2 10 élus par la représentation des intérêts ? »

Cette indication me fait d'autant plus de plaisir qu'elle se rapproche de mes idées personnelles. Pour le Sénat, il voudrait des origines diverses : nomination par le pouvoir, élection par des groupes, membres de droit, môme des membres héréditaires.

24 janvier. — La loi électorale doit être comme une prime à la stabilité et à la formation des associations régulières dont la première est la commune.

Des hommes persuadés que le grand vice de notre état social était l'absence d'associations régulières semblaient portés naturellement vers la réforme efficace. Il ne fallait rien moins que réparer la grande erreur de la Révolution. Il était trop tard pour rétablir les anciennes collectivités qui, trop dédaigneuses de la liberté individuelle, puis viciées parla monarchie absolue, avaient mérité de périr. Mais il fallait lever l'obstacle que la tyrannie révolutionnaire avait mis à la reconstitution des groupements naturels. Il fallait que ceux-ci devinssent libres de se chercher, de s'attirer, de se former. Si le ciment se refaisait qui agglomérât en blocs solides la mouvante poussière des volontés individuelles, la plus conservatrice des métamorphoses serait accomplie ; la vieille force ressusciterait, moins imparfaite, puisque ces agrégations spontanées naîtraient d'un choix et non d'une contrainte. Le jour ou chaque homme, échappé à l'emprisonnement cellulaire de sa solitude, aurait le moyen de se concerter avec d'autres, leur libre initiative commencerait à recréer

A L ' A S S E M B L É E NATIONALE *2 5 5

des organisations collectives. Leur reconnaître le droit à la vie et a la propriété, sans laquelle l'association est incomplète, était conformer la loi à la nature des choses.

Sans doute, pour que les intérêts semblables s'attirassent les uns les autres, que Faction des individus se complétât par l'action des collectivités, et que celles-ci conquissent un droit de représentation dans le gouvernement du pays, il fallait du temps. Mais la nature n'improvise rien que les fléaux, et la force de la vie saine est faite de lenteur. C'est par ce travail spontané et patient que s'étaient formées les multiples agrégations de notre ancienne société : le fait avait précédé le droit, et le droit, sans ambition de prévoir par avance ce qui devait être, avait reconnu la légitimité de ce qui s'était spontanément nit. La même patience et la même méthode auraient produit les mêmes fruits. Grâce à elles, les seules agrégations qui eussent désintérêts communs et permanents auraient vécu et duré : l'importance qu'elles auraient prise dans le corps social eût donné l'exacte mesure de la place qu'elles pouvaient prétendre dans le corps politique. Rien d'arbitraire, rien de factice dans cette renaissance dos forces collectives, qui se créaient elles-mêmes, puis se faisaient reconnaître par l'autorité publique.

L'association aurait dû paraître précieuse, surtout a des conservateurs persuadés que lapins grande puissance d'ordre dans une société est le christianisme. Car tout le christianisme est association, elle

seule donne la solidité et la plénitude aux œuvres inspirées par lui. Elle est si nécessaire à la plus parfaite des vocations évangéliques que, malgré la défense des lois, les couvents de religieux et de religieuses s'étaient établis et, par le miracle d'une pénitence transformée en charité, avaient multiplié les écoles de tout âge et de tout sexe, les hôpitaux, les orphelinats, tous les asiles où l'on apaise toutes les douleurs et la révolte contre elles. Or, faute d'associations légales, l'existence de ces œuvres restait à la merci d'un gouvernement hostile. La prudence commandait aussi de prévoir que cette hostilité accomplirait peut-être, un jour, la séparation entre l'Église et l'État : et c'était un motif de plus pour ne pas abandonner les futurs droits de l'Église aux improvisations arbitraires d'un État ennemi. Le droit de s'unir reconnu à tous les intérêts eut assuré d'avance à l'épiscopat, aux diocèses, aux paroisses, aux groupements volontaires des fidèles, le moyen de sauvegarder l'autorité catholique, l'autonomie religieuse, et pourvoir aux dépenses du culte si la rupture du Concordat s'aggravait d'une confiscation. Accorder à tous la réforme généreuse, c'était veiller à l'avenir du christianisme. Celte liberté utile à tout le monde aurait créé des mœurs nouvelles qui n'auraient plus pu se passer d'elle : toutes les associations pour durer auraient eu besoin qu'elle durât, et les plus hostiles au catholicisme seraient devenues solidaires des garanties reconnues aux catholiques.

Mais les erreurs sont comme les montagnes, le

A L ASSAMBLÉE NATIONALE 257

voyageur qui s'avance hors de leurs replis marche encore longtemps dans leur ombre. Lorsque l'Assemblée nationale songeait à restaurer les bases de l'ordre, il était trop tôt pour qu'on eut l'intelligence de la grande réforme. Se fier aux attractions spontanées des sympathies et des intérêts entre les individus dispersés, pour substituer à l'isolement la solidarité, pour soumettre la multitude à une hiérarchie d'autorité et d'obéissance, et pour faire à la vie collective une place dans le gouvernement représentatif, eût paru à ces conservateurs pressés une attente trop longue, à ces hommes déshabitués des initiatives une expérience trop douteuse, à ces conservateurs accoutumés aux uniformités réglementaires une origine trop irrégulière de l'ordre. Ils se rendaient compte que le pouvoir accordé tout entier au nombre préparait le plus grossier et le plus mauvais des gouvernements : et néanmoins ceux qui détestaient le plus la Révolution n'échappaient pas encore au préjugé révolutionnaire contre les forces collectives. Rien déplus sincère que leur horreur du vide creusé dans la société, rien de plus inefficaces que leurs elforts pour le combler. Ils voient clairement tout le péril, et, dès qu'ils tentent de le combattre, deviennent aveugles. A un mal universel, ils opposent des remèdes minuscules. Fidèles au concept révolutionnaire de l'Etat créateur, ils prétendent désigner eux-mêmes les forces par lesquelles sera équilibrée celle du nombre, savoir à l'avance quelle part sera faite aux intérêts collectifs dans le gouvernement de

:2r>i) TÉMOINS DE JOURS PASSES

la France et quels corps seront admis à représenter le droit des associations. Quand tel législateur proposait l'Institut, celui-là les chambres de commerce, tel autre le barreau, ces choix étaient des divinations arbitraires sans aucune certitude que les agrégations choisies fussent supérieures en importance aux agrégations omises, et, faute d'arguments décisifs pour préférer celles-ci à celles-là, il y avait des chances pour que chacun s'obstinât dans son sentiment et que nul ne le fit triompher. Ainsi se brisèrent les uns contre les autres tous les essais de représentation corporative.

Faute de cette réforme générale qui eut restauré en face du droit individuel le droit des collectivités, et contenu par une force de cohésion et de durée le principe de dispersion et d'inconstance, l'effort de l'Assemblée vers Tordre se trouva dispersé luimême dans des œuvres de détail. La confiance dans les énergies saines delà société et dans leur aptitude à agir spontanément n'inspira qu'une loi, celle sur la liberté d'enseignement supérieur. Là, les catholiques s'avancent, poussés par la logique de leurs conquêtes antérieures dans l'enseignement primaire et secondaire. Mais, tout zélés qu'ils soient pour l'Eglise, ils n'osent rien innover de ce qui serait nécessaire à son indépendance. Elle était, depuis le Concordat de 1801 , ligotée par les articles organiques. Les dogmes, la discipline catholique, la publication des actes pontificaux en France, les rapports des évoques avec le Saint-Siège, les assemblées de

a l'assemblée nationale *2.V)

l'épiscopat, le recrutement du clergé, l'exercice du culte, étaient placés sous une surveillance de haute police : l'étroitesse de ses liens ne permettait à l'Eglise que des mouvements de captive, entravait son autorité sur les esprits, et était faite pour étouffer en elle-même la vigueur de la foi. Cette servitude était, par surcroit, une surprise et une déloyauté, car les articles organiques modifiaient les conventions du Concordat ; le Premier Consul s'était, par la loi, attribué des prérogatives qu'il n'avait pu obtenir du traité ; il avait réglé seul et à son avantage ce qui devait être convenu entre les deux puissances. Pour l'Assemblée la plus catholique du siècle, quelle occasion et quelle facilité de déclarer aboli ce qui n'avait jamais été légitime, et de servir tous les intérêts conservateurs en rendant à l'Eglise les moyens de déployer toute sa doctrine et tout son zèle ! L'idée de ce changement ne traversa même pas les esprits. Pas davantage ne songent-ils à servir la même cause en rendant stable la situation des ordres religieux. Dans un pays où la liberté d'association n'existe pas, ce serait un privilège ; ils craignent que l'Église en ail l'impopularité plus (pic le profit. Us n'osent user du pouvoir qu'ils ont en faveur de ce qu'ils aiment ; ils laissent toutes les agrégations religieuses et leurs œuvres dans l'état précaire où ils les ont trouvées.

Quand on renonce;! chercher la garantie de l'ordre dans les libres pondérations d'une société organisée,

200 témoins ru: jours passés

il no reste plus qu'à chercher cette garantie clans l'autorité répressive d'un gouvernement fort. C'est à ce pis-aller que l'Assemblée se résigna. Le maintien de l'état de siège, les poursuites contre la presse, la faculté rendue au gouvernement de choisir les maires, le concours impérieusement demandé aux détenteurs de l'autorité publique en faveur du gouvernement et de ses amis, renouvelaient les moyens toujours inutiles par lesquels tous les régimes depuis la Révolution avaient tenté de durer. L'Assemblée, en suivant leur exemple, se démentait : elle était arrivée aux affaires, confiante dans la liberté, et jalouse contre les prérogatives du pouvoir. En pleine Commune de Paris, elle avait fait une loi pour commencer l'autonomie de toutes les communes, elle avait accordé à tous les conseils municipaux le droit de nommer les maires, et M. Thiers avait dû menacer d'une démission pour obtenir le droit de les prendre, dans les chefs-lieux d'arrondissement et de déparlement, parmi les conseillers municipaux : et c'est elle qui trois ans après accordait au maréchal le droit de les choisir partout hors du conseil municipal. En se contredisant elle donnait raison à M. Thiers. Elle semblait avouer que les hommes ne se mènent pas par des forces morales, mais par le tour de main violent ou habile.

Et ce gouvernement d'autorité ne se montrait pas plus résolu contre la démagogie que ne l'avait été M. Thiers lui-même. Dans ce pays où l'on aurait craint de favoriser le désordre en fondant la liberté

a l'assemblée nationale 201

d'association, deux associations, l'une publique l'autre occulte, la franc-maçonnerie et la ligue de l'enseignement, toutes deux occupées à combattre les doctrines que l'Assemblée tenait pour essentielles, étaient les organisatrices principales et permanentes de la lutte contre les conservateurs. Si la ligue de l'enseignement voilait encore d'hypocrisie ses desseins, la franc-maçonnerie s'était démasquée, assez audacieuse pour s'être proposée comme arbitre entre l'Assemblée et la Commune, et assez révolutionnaire pour s'être déclarée en faveur de la Commune contre l'Assemblée. Or, ces deux associations ne vivaient que par tolérance et privilège ; il suffisait que le gouvernement les déclarât dissoutes pour qu'elles disparussent, comme avait disparu la Société internationale des travailleurs. Pourquoi ceux qui avaient détruit l'association des ouvriers respectèrent-ils les associations des révolutionnaires bourgeois? Elles ne furent pas inquiétées.

Toute cette campagne en faveur de l'ordre Hit donc pauvre d'idées et d'actes. Personne ne sut employer la force que les élections de 1871 avaient remise aux conservateurs, cl qui n'est jamais que prêtée pour peu de temps aux partis. Une impopularité croissante tentait l'Assemblée, de conclure que tous les droits accordés au pays seraient des armes contre elle-même, qu'elle avait un seul défenseur, le pouvoir. L'ancienne tradition d'absolutisme, L'inexpérience des initiatives, la pa-

resse, gagnaient des partisans à un régime qui dispensât de convaincre, et permit de rendre bons les gens sans demander leur avis. Mais encore dans cette foi nouvelle il survivait assez de l'ancienne pour enlever sa vigueur à la politique d'énergie brutale qui remonte les courants populaires. L'Assemblée gardait le goût de la liberté comme les filles trompées qui regrettent leur innocence. Et cela embarrassait de scrupules, de maladresses et d'impuissances la politique d'autorité.

Ainsi passèrent les ans. La vie est presque pour tous la même trompeuse : notre jeunesse porte sans fatigue l'immensité de nos espoirs, perd, à les contempler, le temps qui lui est donné pour les accomplir, et dit au travail : demain. Nous redisons demain jusqu'au jour où soudain nous apparaissent notre avenir changé en passé, notre vie déjà toute derrière nous. Et déjà surpris par une première mort, celle de nos rêves, nous n'avons plus de force que pour rédiger notre testament. L'Assemblée eut cette existence. Un jour elle se sentit vieillie, caduque, condamnée par l'impatience publique. Et son testament délaissa, dans un dernier geste d'abandon, ce qu'elle avait voulu sauvegarder. Au 24 mai 187.*}, c'étaient quelques républicains du centre gauche qui, effrayés du progrès démagogique, s'étaient séparés de M. Thiers : le 30 janvier 1875, ce furent dix monarchistes du centre droit qui, las de leur impuissance à faire la royauté, consentirent à organiser la

A l/AS^EMBLÉE NATIONALE 263

république. Le 24 février, le Sénat était voté. Donner trois sénateurs à chaque département, remettre leur élection à un délégué de chaque commune choisi par les conseils municipaux, étendre à neuf années le mandat, accorder l'inamovibilité à 75 sénateurs qui seraient élus par l'Assemblée nationale et remplacés à leur mort par le Sénat lui-même : telles furent les garanties assurées à l'ordre. La première, en égalant le suffrage démagogique des plus grandes villes au suffrage rural des plus petits villages, faisait une œuvre temporairement conservatrice : mais les conseils municipaux n'étaient pas ces corps solides, à instincts permanents et à lien indissoluble, qui donnaient jadis à la stabilité ses véritables assises. Faits par le suffrage universel, ils étaient mobiles comme l'inconstance de chaque électeur : si les paysans, chacun mal armé pour se défendre seul contre les idées fausses, se laissaient, comme les ouvriers, conquérir par elles, la longueur du mandat sénatorial n'assurerait de durée qu'à la mauvaise politique. L'élection des 75 inamovibles laissait a l'Assemblée nationale une chance de perpétuer son esprit, mais dans une minorité du Sénat. Et ce Sénat tout entier faisait un contre-poids si factice à la Chambre populaire, que la véritable, l'unique garantie de l'ordre, allait être la composition du sv*ffrage appelé à élire les députés. Mais quand on en vint à celte tache suprême, les obscurs débats des commissions et des groupes parlementaires avaient détruit tous les projets, usé tous les cou-

2Gi TÉMOINS DE JOURS PASSÉS

rages el, clans l'agonie de tous les espoirs, Ton ne songeait qu'à finir. C'est pourquoi aucun des moyens de corriger le suffrage, aucun de ceux qui avaient été essayés jadis en France, et qui ont été adoptés depuis en Belgique, ne fut même discuté. Certains légitimistes gardaient un réel attachement au suffrage universel comme à l'allié populaire du roi contre les prétentions usurpatrices de la bourgeoisie ; d'autres, lui sachant gré de les avoir élus, jugeaient trop ingrat de le détruire après avoir reçu de lui leur pouvoir ; les plus hostiles se sentaient trop faibles pour l'attaquer, et il se trouva consacré sans débat, comme inévitable.

L'Assemblée n'a plus à faire que le choix des inamovibles. Perpétuer au Sénat les chefs des conservateurs, et dans ce pays où déjà ils ne gouvernent plus, leur réserver une place forte, un dernier rempart derrière lequel ils veillent sur l'occasion, tel est le plan de la droite. Mais la droite a trois droites. Lacombe raconte les pourparlers où elles accommodent leurs rivalités. L'extrême droite, qui n'a voulu ni de la constitution, ni du Sénat, n'est pas la moins exigeante à obtenir des sièges. Tandis que les grands partis se disputent la place, les candidats sans chances refluent dans les petits groupes qui, hier délaissés et sans influence, se repeuplent et proportionnent à cette enflure leur prétention d'être représentés sur la liste. « A mesure qu'on approchait du scrutin, à droite et au centre droit chacun

croyait tenir la victoire, diminuant la part à faire aux gauches. Les gauches avaient proposé de donner tantôt 10, tantôt 37 noms aux droites. C'était assez raisonnable, en admettant que l'on pût faire un choix parmi leurs noms. » Les monarchistes préférèrent s'inscrire seuls sur leur liste. Les gauches ne portèrent sur la leur que des républicains. Le i) décembre 1875, le vote commença. Deux noms seuls obtinrent la majorité : le duc Pasquier et Martel. A leur suite les candidatures adverses se suivent et se mêlent, avec un léger avantage pour la gauche, comme un tirage de cartes bien battues où domineraient un peu les rouges. Il suffirait à l'un ou à l'autre parti de gagner une dizaine de voix pour tout emporter. Le centre droit négocie avec le- centre gauche, eiface treize candidats sur la liste monarchique, les remplace par autant de républicains modérés, et, le pacte conclu, croit la victoire sûre. Mais la gauche propose à l'extrême droite le même marché. Dans la nuit dui) au 10 décembre, le baron de la Rochette traite avec Jules Simon : la gauche votera pour seize membres de l'extrême droite, et ceux-ci pour cinquante-sept membres de la gauche. Cette défection des monarchistes les plus intraitables soulève tous les conservateurs, et indigne surtout ceux qu'elle spolie. Mais les huées n'annulent pas les scrutins. Ainsi le choix des 75 inamovibles, qui devait terminer tant de défaites par un succès de détail, une victoire de consolation, achève en un dernier échec et en une surprise décevante celte vie

*2()(i TÉMOINS J»i: JOURS PA.SSES

d'avortements. Le trait décoché le 21 mai à M. Thicrs par le duc de Broglie revient frapper ceux qui l'avaient lancé : c'est l'Assemblée qui succombe « en joignant à la douleur d'être vaincue, le ridicule d'être dupe ».

Néanmoins ces monarchistes qui luttent quatre ans contre la République et finissent par la faire, ces conservateurs qui laissent la démagogie maîtresse de l'avenir, ont obtenu l'estime et le respect. Pourquoi? Parce que, s'ils se trompèrent, tous se trompèrent en sacrifiant leurs intérêts.

Le prince dont l'inflexibilité empêche la restauration monarchique, se montre vraiment roi par le sacrifice de sa personne à ce qu'il croit son devoir. Le sang, l'éducation, l'idolâtrie de ses fidèles, l'avaient-ils rendu incapable de consentir une limite humaine à un pouvoir qu'il tenait pour divin ; étaitil, par ce despotisme inconscient et scrupuleux, la dernière victime de la monarchie absolue? Ou condamnait-il seulement, comme une fausse représentation du pays, le pouvoir parlementaire qui, mandataire du nombre, prétendait régler tous les intérêts par la volonté d'un seul corps ? Résolu à détruire cet

organisme révolutionnaire, acceptait-il du pays la collaboration qui avait été l'origine et la force de la royauté nationale ; voulait-il, restaurateur de la tradition monarchique, reconstituer des agrégations multiples comme les intérêts sociaux, et concilier son autorité avec leur autonomie? On ne sait. Mais on sait qu'il suffisait au prince de laisser faire pour être porté au trône. La coutume n'est pas que les prétendants repoussent les avances de la fortune, mais plutôt lui fassent violence. Leur maxime est : prendre dès qu'ils peuvent et garder tant qu'ils peuvent. Ce ne fut pas celle du comte de Chamhord. Il ne voulut rien concéder de ce qu'il croyait contraire à l'intérêt national, il ne voulut pas davantage saisir par surprise l'occasion et imposer par force même ce qu'il croyait le bien. Il ne voulait pas prendre la France, mais qu'elle se donnât. Elle lui inspirait assez de respect pour qu'il lui demandât de consentir à cette union, et d'avance lui en fit connaître la loi. Comme il jugeait les garanties parlementaires une duperie pour le peuple et un embarras pour le roi, il mit la France en demeure de choisir entre elles et lui. Pas un instant l'ambition du trône ne domina en lui l'ambition du devoir. Cela est grand.

Les légitimistes qui l'approuvèrent oubliaient comme lui leur intérêt personnel. Familiers du prince, sûrs de son amitié, ils étaient désignéd'avance, eux et les leurs, à tous les bénéfices d'honneurs, d'inlluence et de fonctions, le jour où le pré-

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tendant remonterait sur le trône. Mais si leur longue fidélité avait des droits à sa gratitude, cette fidélité était pure de calculs : c'est au roi et non à euxmêmes qu'ils étaient dévoués, et sans avoir même à se vaincre, ils donnèrent leur consentement, leur préférence à la résolution qui ruinait leur fortune, mais laissait à la royauté tous ses droits. Cela est noble.

Non moins noble fut la conduite des monarchistes (jui désapprouvaient celle du roi. Poussés par toutes les certitudes de leur pensée, par toute la force de leur patriotisme, par le souci de leur influence, à une restauration, ils crurent que la volonté du prétendant ne tenait pas assez compte de la volonté nationale. La liberté de la France leur parut sinon compromise, du moins incertaine : et ce fut assez, pour qu'oublieux de leurs affections, ils préférassent à la royauté si impatiemment attendue la liberté de leur pays, cette liberté qui, ils le savaient, s'exercerait contre eux et les expulserait du pouvoir.

Un moyen s'offrait peut-être de concilier ces libertés parlementaires avec une restauration. La monarchie de 1830 avait représenté ce régime, la fusion avait absous la révolte de Louis-Pilippe et rassemblé autour du tronc la plus brillante famille de princes. Sans prendre la place de leur aîné, ne pouvaient-ils la garder à la monarchie, jusqu'au jour où celle-ci se rétablirait par le consentement ou par la mort du chef' Ces ambitions sollicitèrent les princes et leurs partisans. Mais les uns et les autres coin-

prirent que cette tentative risquerait de ruiner l'accord rétabli dans la famille royale, que la monarchie perdrait alors le principal de sa vertu, et ils sacrifièrent, les uns l'orgueil du rang et du pouvoir, les autres la durée de leur crédit politique, tous le présent, pour léguer intact un principe à l'avenir.

Durant cinq années, une seule heure semble appartenir à l'égoïsme, c'est celle des marchandages sénatoriaux. Encore furent-ils des actes de passion politique plus que des calculs personnels. Si le centre droit chercha une entente avec le centre gauche, c'est qu'il était découragé de l'extrême droite, toujours exigeante, toujours ombrageuse, toujours peu sûre. Si quelques-uns de cette extrême droite justifiant ces soupçons, s'allièrent contre les monarchistesaux républicains, c'est que les hommes du drapeau blanc gardaient au cœur, malgré la fusion, toutes leurs rancunes contre la famille d'Orléans, qu'ils tenaient le parti orléaniste pour le plus riche en hommes, pour le plus fertile en intrigues, pour le plus hostile aux droits delà royauté, et qu'ils préféraient, pour l'avenir de celle-ci, l'opposition des ennemis déclarés aux traîtrises des mauvais serviteurs. Que ces sentiments fussent injustes cela ne les empêchait pas d'être désintéressés en un La Rochette. D'autres furent décidés à la défection par le gain personnel, soit. Mais convaincre dans une assemblée de sept cent cinquante membres quinze ou seize hommes d'avoir mal agi une fois, c'est dire

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combien était intact l'honneur de ce corps. Plut à Dieu que cette proportion de corrompus suffit à tous les Parlements !

Qui avait appris à ces hommes la vertu de s'oublier ? Ils devaient cette force contre la nature à la seule puissance par laquelle la nature soit durablement domptée. Leur désintéressement était une forme de leur foi chrétienne. Dansl'àme de Lacombe, cette foi transparaît sans cesse. Il se sent, malgré sa modestie, de ceux entre les mains de qui l'autorité pourrait reposer sans déchoir. Mais ce n'est pas de pouvoir qu'il est soucieux, c'est d'une influence utile. 11 doit non à sa fortune, mais au bien qu'il veut servir le complet emploi des dons qu'il a reçus. Il se prodigue les conseils pour vaincre sa crainte de la tribune, et conclut par celui-ci : «Avant de parler, prier Dieu. » Après un débat où il devait intervenir, il écrit : « Je crois que j'aurais réussi, ayant. éprouvé à la commission et au centre droit l'effet de mes paroles, et peut-être l'accent conciliant et chaleureux de mon langage aurait-il touché quelques membres du centre gauche. Je regrette aussi mon silence pour mes enfants à qui un peu d'éclat sur mon nom est le seul patrimoine que je puisse laisser. Mais Dieu en a jugé autrement et je m'incline devant sa volonté. » D'autres fois il se gourmande : « A côté de lacunes immenses, il me semble qu'il y a certains dons que je pouvais mieux déployer. La timidité les entrave et n'est-ce pas ne les point avoir tout à l'ait

que de se laisser ainsi dominer par cette malheureuse crainte. » Et son dernier mot est comme toujours un acte de soumission religieuse : « / ivill be what phase God, and pleose God me ever do well, devenir ce qui plaira à Dieu, et par son aide faire toujours le bien. »

Il le fait assez pour obtenir la plus rare des récompenses, celle que le talent ne suffit pas à donner, il inspire confiance à tous. En mars 1875, le vote des lois constitutionnelles entraîne la formation d'un cabinet nouveau. M. Buffet est chargé de le choisir :

Une des difficultés était la part à faire à la minorité ayant voté contre les lois constitutionnelles. Le maréchal et M. Buffet exigeaient cette part, le centre gauche refnsait. M. Buffet remit son pouvoir au maréchal. Alors grand émoi. Quelques membres du centre gauche et du centre droit se sont réunis. On est arrivé à l'idée d'admettre dans le ministère un abstenant et mon nom est prononcé. M. Beau, du groupe Lavigne, me dit : « Les gauches vous acceptent. » Savary, d'Haussonville, Joubert, tout le monde m'en parle. Je rencontre de Meaux qui me répète la nouvelle. Je lui fais de suite mes objections: en dehors des causes personnelles, je ne puis représenter la minorité dans le cabinet, m'étant abstenu sur les lois constitutionnelles et ayant voté pour le Sénat. Du moment qu'on n'admet qu'un membre de la minorité, il faut que ce soit un membre ayant voté contre. Mon abstention serait diffamée par là môme qu'elle paraîtrait un moyen de me rendre en situation pour un ministère. Gela m'affaiblirait dès le début et je ne saurais accepter dans de telles conditions. Je n'entrerai dans un ministère que mon caractère et mon bon-

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neur absolument saufs, non seulement en réalité, mais en apparence.

Celui-là n'est pas de ceux pour qui le pouvoir représente ou supplée l'honneur. II résiste à sa r chance aussi énergiquement qu'on la saisit d'ordinaire. Il plaide contre lui-même auprès de tous ceux qui souhaitent son succès, impose à l'amitié de Falloux, tout chaud pour celte candidature, de se déjuger : « Je le décide enfin à écrire à Kerdrel qu'il ne peut être question de moi. » Jl ne retrouve son calme qu'après s'être mis à l'écart, et, tant le scrupule a de noblesse, nous contraint d'admirer ce qui n'était pas raisonnable.

Quelques mois après, quand fut préparée la liste des sénateurs inamovibles, Lacombe fut choisi l'un des premiers par la droite, et cette fois ne se déroba pas à une désignation qui lui donnait l'espoir de servir longtemps la France. Il écrit le soir du dernier scrutin :

Les soixante-quinze sont élus. Parmi eux, neuf de l'extrême droite, cinq de la droite, trois du centre droit. Tout le reste appartient à la gauche. Le centre droit est le grand vaincu. J'étais loin de prévoir ce résultat, mais j'avais toujours eu de grandes appréhensions et lorsque dans la réunion préparatoire du centre droit, la veille de l'élection, on me félicitait de la place que le groupe m'avait donnée, je répondais : Attendons à demain. C'était la crainte réelle que l'on échouât pour avoir trop exigé. J'avais toujours résumé ma pensée dans cette formule: faire une liste assez cquilablement composée

pour qu'elle réponde au sentiment flottant de la Chambre et de la masse du public.

Son dernier mot, au moment où se clôt sa vie publique, n'est pas une plainte pour lui-même, mais un regret pour l'injustice collective dont son parti s'est donné l'apparence. Ainsi ce journal raconte la constance d'un homme à considérer en tout le devoir et l'intérêt public. Le serviteur rougirait de songer à soi avant de songer au maître, le pays. La vivacité de son regard à suivre les mouvements réflexes de l'ambition même légitime chez les plus dignes de commander, sa tristesse à surprendre, chez ceux qu'il estime, des pensées étrangères au bien général, sa sévérité quand il voit cette recherche de soi-même compliquer et alourdir, dans les très bons, l'intelligence de leur mission, le révèlent lui-même. Il regarde le monde moins avec les curiosités de l'esprit qu'avec celles de la conscience. Il cherche dans le spectacle des faiblesses humaines, non des amusements ou des excuses, mais des leçons. Il est tellement pénétré de christianisme que, si en lui la morale très pure proleste contre les moindres imperfections de ses amis, sa bienveillance charitable cherche des motifs légitimes, et n'en suppose jamais de vils, à ceux qui ne pensent pas comme lui. A peine sa perspicacité a-t-elle surpris quelque faiblesse, il se sent débiteur d'une justice complète et chaque critique s'achève en un hommage aux qualités essentielles de ceux qu'il juge. Il est ainsi et n'est pas le

seul. Comme lui, deux de ses collègues, MM. de Rességuier et de Cuniont, tous deux ironiques et mordants, avaient écrit leurs souvenirs, et ne s'étaient pas refuse aux petites cruautés de la plume. Mais si la bonté chez eux fut plus lente que chez Lacombe, elle ne fut pas moins victorieuse. Pour s'éviter le remords d'avoir été dur, M. de Cumont, un jour, brûla son œuvre que l'on disait charmante de toutes les malignités permises. M. de Rességuier relut plusieurs fois la sienne, effarant à chaque re vision ce qu'il jugeait de nature à peiner les uns ou les autres, et comme il avait eu beaucoup de malice et qu'il lui venait encore plus de scrupules, il finit, ligne par ligne, par tant effacer qu'il resta seulement, de son œuvre, une preuve de sa vertu. Lacombe, qui avait effacé d'avance, pensa, dans son testament, à ses souvenirs, et pour dire :

Je laisse des notes au jour le jour sur l'Assemblée de 1871. Elles peuvent avoir quelque utilité historique, mais si je ne les ai pas re visées -moi-même, on ne devrait les publier qu'en retranchant ce qui m'est trop personnel et surtout les traits qui, jetés sous l'impression du moment, pourraient affliger même des amis, ou ne donner des personnes, en ne présentant qu'un détail ou un incident isolé, qu'une idée inexacte... Tout ce qui pourrait, dans ces notes rapides, ressembler à la médisance doit être effacé. Je ne veux pas en charger ma conscience après moi.

L'oubli de soi et le respect des autres s'unissent dans ce vœu suprême et touchant. Ils inspiraient s

dernières pensées comme ils avaient gouverné sa vie. L'oubli de soi et le respect des autres, deux secrets que ni la politique, ni la philosophie, ni le génie ne suffisent à enseigner, et sans lesquels nul n'est digne de gouverner les hommes, ni apte à les servir, avaient été révélés alors aux serviteurs inexpérimentés de la France. Leur foi avait instruit ces disparus qui semblent déjà si lointains. Leurs croyances avaient rendu fortes leurs vertus aujourd'hui démodées, le patriotisme, le désintéressement, l'honneur. Ils n'ont pas réussi, mais leurs adversaires mêmes doivent répéter le mot que prononça, dit-on, le roi Guillaume le iour où il vit nos soldats cernés combattre en vain : « Les braves gens ! n

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