‹ Témoins de jours passésChapitre 11 sur 12 · SOUS LE P 11 K M I E R B M P I \\ E · texte numérisé non relu

SOUS LE P 11 K M I E R B M P I \\ E

la lutte, ils ne cèdent que leurs lignes et huit cents prisonniers, et ce stérile succès nous coule vingt mille soldats et quarante-quatre généraux. Le gouvernement n'est pas moins tenace que l'armée ; non seulement il ne sollicite pas la fin de la lutte, mais au\ invitations de Napoléon, que ce silence inquiète et qui compte comme à l'ordinaire sur une prompte paix et qui l'offre, il répond par un refus : « pas de paix tant qu'un seul Français sera en armes sur le sol russe ». La nature de ce sol rend la résolution du souverain plus facile : la terre où s'égare notre marche porte de maigres moissons, peu de villes, le gage que nous occupons en avançant est sans valeur, Les habitants nous sont encore plus ennemis que le souverain et les armées. Ce peuple défend lui-même la Russie, dévaste le pays à notre approche, rode autour de nos colonnes, enlève tout ce qui s'éloigne, éclaireurs et traînards, et nous fait une guerre sau- \ !<• comme son patriotisme. Pour obtenir du repos, de- \ i\ res, un gage et de la gloire, Napoléon va jusqu'il Moscou : le patriotisme russe accomplissant de lui-même un de ces sacrifices (pie nul pouvoir n'eût osé ordonner, aime mieux brûler la capitale historique, religieuse et commerciale que nous la laisser, et dans ces terribles (lainmes disparaissent et le sucée- et les approvisionnements, ef les quartiers d'hiver.

De même que Napoléon déconcertait au début de sa carrière, les ennemis par la hardiesse d'un génie novateur, lui-même est étonne par la fureur de cette

guerre nationale ; il reconnaît là une puissance supérieure à la puissance qu'il a façonnée. Une armée hasardée si loin, et au milieu d'un peuple à ce point héroïque et hostile, était vouée à une destruction certaine. C'est pourquoi il ordonne la retraite. Mais l'hiver est venu et un troisième ennemi s'ajoute à l'étendue du sol et à l'énergie du peuple. Napoléon se flattait de dompter la nature comme les hommes. 11 avait fait traverser en hiver les Alpes, en été le désert d'Afrique et d'Asie à ses troupes ; à Boulogne, il avait prétendu vaincre la mer, naviguer et combattre, raconte Ségur, « malgré une tempête et les conseils d'un amiral. Sa violence fut telle qu'un instant le marin, craignant un outrage, mit la main sur la garde de son épée ». Et, tout à coup, une force de la nature s'élève, insaisissable, invisible, muette, un souille, un rien, le froid, et cette lorce suffit à désorganiser, puis à anéantir l'armée invincible. Il en brise la discipline, il en fait tomber les armes, il mêle en une masse confuse de fuyards ceux qui ne succombent pas sur place. Et de la Grande Armée qui, avec l'Empereur, a traversé le Niémen, il ne reste, pour le repasser, que « 20 000 malheureux sans uniformes et sans armes, neuf canons, et un millier de soldats ». Dans cette lutte engagée entre l'orgueil de l'Empereur et la nature, nul des deux ne céda. Tandis que les corps d'armées tombent à l'effectif de régiments, que les régiments sont réduits à quelques soldats autour de l'aigle, Napoléon transmet à « ses maréchaux demeurés sans soldats

scs intructions, « comme s'ils eussent encore eu des armées sous leurs ordres ». Les distances entre les colonnes, les fronts à couvrir, le but à atteindre, sont li\és par lui d'après les anciens effectifs ; celte armée disparue reste vivante pour lui. Y a-t-il dans l'histoire plus étrange spectacle : le plus grand des capitaines, plutôt que d'avouer ses pertes, préparant les batailles, assurant la retraite de légions déjà ensevelies sous la neige, et commandant à des ombres pour ne pas se rendre à la vérité !

Vaine révolte ! Echappé à l'hiver et aux Russes, notre désastre traverse l'Europe, apportant à l'Autriche, à la Prusse, à l'Allemagne, à tous ceux que notre force avait blessés et contenus, la nouvelle de notre défaite et le spectacle de notre destruction. Jusqu'au Rhin, il faut, selon le mot de Ségur, « marcher sous l'insupportable poids d'un malheur haï ». Les peuples, liés comme des prisonniers à notre fortune, s'échappent de notre catastrophe, à mesure que notre retraite les dépasse. Et quand, dans la campagne de 1813, des conscrits, ramassés en hâte sur le sol de France, essayent un retour offensif contre l'Autriche et la Prusse, déjà alliées à la Russie, les derniers Allemands restés encore fidèles, Saxons, Wurtembergeois, Radois, passent à l'ennemi, et il nous faut nous faire jour pour regagner le Rhin.

L'ennemi le traverse à notre suite, et l'ennemi est toute l'Europe. Toutes les troupes étrangères que L'Empereur a ajoutées aux troupes françaises pour

sa politique de conquête, leurs généraux qu'il a dirigés, formés par ses ordres et leur participation à ses campagnes, tournent maintenant contre la France les forces créées par lui. Et la France n'a plus pour résister que des ressources consommées d'avance par les appels des dernières années : c'est avec des enfants et des gardes nationaux qu'il faut défendre le vieux sol de la patrie. Malgré les miracles d'un génie qui, pour sa dernière lutte, se réveille dans toute sa puissance, Napoléon est accablé par le nombre, et le conquérant de l'Europe laisse la France plus petite qu'il ne l'a trouvée à son premier combat.

Ségur a mis en lumière toutes ces causes de ruines, il a montré qu'elles sont toutes la conséquence d'une cause première, le blocus continental. L'enchaînement des causes et des conséquences doit-il s'arrêter là9 Le blocus lui-même était-il possible sans le système impérial, n'était -il pas dans la logique du système? La faute dont toutes les autres sont sorties ne fut-elle pas la fondation de l'Empire ? Ségur ne le dit pas. Après avoir donné dix années de sa jeunesse, son espoir, son sang à « la quatrième dynastie », il lui était trop dur de reconnaître que l'œuvre principale de Napoléon, l'établissement de son pouvoir, avait été sa plus vaste erreur. Cette pensée néanmoins hante et trouble l'historien. Elle est cachée dans cette phrase si courte et si pleine ou il définit Napoléon « un instrument de la Révolution qui fut brisé par elle lorsqu'il ne lui fut plus utile ». Elle se trahit dans cet aveu, qu'au moment où se

fonda l'Empire, il répugnait à Ségur « d'abandonner la cause de tous pour le parti d'un seul ». Mais il faut surprendre cette lueur qui se dérobe aussitôt.

Ce jugement sur l'entreprise impériale manque seul à l'œuvre de Ségur, mais seul il permet de prononcer sur l'œuvre de Napoléon. Et voici la conclusion contenue en puissance dans tout le livre : le jour où il fonda l'Empire, Napoléon commença sa ruine, parce qu'il tourna contre lui les forces de l'avenir et qu'il ne se concilia pas les puissances du passé.

La Révolution française avait apporté la loi d'un ordre nouveau. Elle fondait la légitimité des pouvoirs sur le consentement des citoyens. C'était condamner les régimes d'autorité, qu'ils fussent la domination d'une race sur une autre, des castes aristocratiques sur la classe populaire, d'une dynastie sur un peuple. Les régimes d'autorité gouvernaient alors toute l'Europe. C'est pourquoi la Révolution avait dû soutenir à la fois la guerre civile et étrangère contre les anciens pouvoirs qui, menacés par ses principes, tentèrent de les étouffer dans sa défaite.

Victorieuse, la Révolution n'avait, ni au dedans ni au dehors, tenu ses promesses. Elle avait asservi la France à une minorité de démagogues et perpétué, par la terreur, leur tyrannie. Dans les pays voisins, où la sympathie pour les idées nouvelles avait aidé au succès de nos armes et à la chute des vieux gouvernements, des régimes s'étaient établis, sangui-

naires ou corrompus, à l'image de la Convention et du Directoire. Mais ces pouvoirs méprisés et haïs n'avaient pas découragé les peuples de vouloir une égalité légitime et des institutions protectrices de la volonté publique. Hostile à toute restauration aristocratique, détachée de la royauté jusqu'à l'oubli, fière de la République comme d'un affranchissement et confiante dans l'avenir, cette jeune démocratie attendait un gouvernement digne de ses espérances, quand Bonaparte devint premier consul.

Mettre fin au désordre, aux rapines, aux violences, à l'insécurité ; chercher, parmi les hommes de toute origine, les plus capables de servir leur pays, les élever à la place où les appelait leur mérite, et laisser intact au-dessus de toutes les dignités et de tous 1rs hommes le culte de la patrie, voilà la tache que le vœu public traçait au Premier Consul, qu'il accomplit au début de son consulat. Ce serait une vaine querelle de prétendre qu'il attenta, dés lors, à la Révolution, pour avoir, par un coup d'Etat, usurpé sur les élus du pays. Depuis longtemps, il n'y avait plus en France de pouvoir légal. C'est par la force que tous les gouvernements s'étaient maintenus. Bonaparte leur succéda par la seule procédure alors en usage, et si la légitimité d'un pouvoir est son accord avec le vœu public, ce coup de force restaura Le droit, car, pour la première fois depuis les Étals généraux, le gouvernement fait par un seul était désiré par presque tous. Ce n'est pas davantage par découragement de ses espérances que la nation ac-

eepta Le consulat à vie, c'est par gratitude pour le chef qui, enfin, les réalisait. 11 savait mieux que les assemblées défendre, par l'épée et par les lois, l'essentiel de la Révolution, c'est pour cela que la France laissait en ses mains tout le pouvoir ; elle-même était sure de rester fidèle aux biens qu'il avait sauvegardés, et c'est pourquoi elle lui accordait un pouvoir long. Elle reconnaissait, à d'immortelles preuves, un de ces hommes si extraordinaires, qu'un même temps et un même pays n'en produit pas plusieurs, qu'il ne s'en était pas levé de comparable dans le cours des siècles. Prodiguer le pouvoir au maître à qui la Providence avait prodigué le génie, s'attacher toute la vie d'un tel serviteur, l'armer de la force que donne la certitude de la durée, était, semblait-il, assurer à la France tout le prolit de cette surhumaine fortune. Enfin, après les furieuses instabilités du début, les institutions démocratiques avaient besoin de permanence; il fallait que la lave révolutionnaire se refroidit pour se changer en sol, et l'espace d'une vie suffirait à peine pour créer des habitudes dans une société jusquela agitée seulement de théories et de passions.

La fidélité à la Révolution n'était pas seulement dans l'instinct, mais dans l'intérêt de la France. La frontière du Rhin et des Alpes, que la nature nous avait faite, dont la monarchie s'était approchée, avait été atteinte par la République : les dernières populations qui manquaient encore à notre unité n'avaient pas été prises de force par nos armes ; elles s'étaient

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