CHAPITRE III
LES SENSITIFS
Occupons-nous d’abord des sensitifs, qui sont plus près de la nature et de la vie animale, et montrons la part considérable des facultés intellectuelles dans le caractère sensitif lui-même.
I. — Au point de vue physiologique, les sensitifs sont ceux dont le système nerveux, et surtout cérébral, est primitivement constitué de manière à « jouer » presque tout seul, avec une intensité souvent disproportionnée aux excitations extérieures. De même qu’il y a des répugnances pour certains aliments qui ne peuvent s’expliquer par l’état général de l’organisme, de même qu’il y a des douleurs nerveuses sans proportion avec le désordre de l’organe même qui y correspond', ainsi il y a des systèmes nerveux et des cerveaux qui s’émeuvent pour la moindre cause, et dont
(I) Voir à ce sujet les excellentes remarques de M. Rauh dans la Revue de métaphysique et de morale, 1893.
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les retentissements dépassent la mesure ordinaire.
Nous avons déjà distingué, selon la nature et le siège des contre-coups du sentiment, une sensibilité viscérale et une sensibilité cérébrale. La première est liée surtout à la constitution des organes internes et au tempérament. L’intensité, la promptitude et la durée des émotions nous ont paru tenir aux qualités natives du système nerveux, à sa tension, à sa force, à la rapidité avec laquelle il se consume et se répare, aux proportions mutuelles de la dépense et de la recette, enfin à ses communications plus ou moins faciles avec les viscères Nous ne reviendrons pas ici sur les traits particubers de la sensibilité « sanguine » et de la sensibilité « nerveuse », l’une plus superficielle et moins ( arable, l’autre plus profonde et plus constante, par cela même plus capable d’envahir tout l’organisme.
M. Ribot regarde comme incontestable que « les sensations internes de la vie végétative sont la source principale du développement affectif » par conséquent la vraie base du caractère sensible.
P '' n°US semble encore faire trop bon marche du cerveau, organe dominateur, de son autonomie et du pouvoir qu’il a de vibrer indépendamment des viscères. C’est la réaction cérébrale non viscérale, qui constitue précisément la plus lente espece de sensibilité, et celle-ci ne se ( eveloppe qu’avec l'intelligence. Chez l’enfant, dont
les idées sont encore si peu nombreuses et si peu larges, plaisirs et peines sont accompagnés de véritables tempêtes intérieures; d’un organe à l’autre, tout lait avalanche : de là les cris, les pleurs, les gestes, les mouvements de la physionomie, le visible envahissement de tout l’organisme, son chant de triomphe dans la joie, son cri de détresse dans la peine. Mais l’orage viscéral et même nerveux n’est pas l’unique mesure du sentiment ; les douleurs qui font le plus de fracas ne sont pas les plus profondes. C’est dans le cerveau que celles-ci exercent surtout leur action destructive, qui finit par user sympathiquement l’organisme entier.
Aussi importe-t-il de considérer la sensibilité dans ses rapports avec l’intelligence et sous sa forme proprement cérébrale. Ce ne sont pas les sensations brutes et organiques, ce sont les sentiments qui dirigent l’homme, et tout sentiment enveloppe une représentation intellectuelle, image ou idée. L’imagination, d’une part, cette première forme de l’intelligence encore voisine de la sensation, et la pensée réfléchie, d’autre part, exercent une influence considérable sur la sensibilité cérébrale, qui est ainsi ou plus imaginative, ou plus proprement intellectuelle. L’imagination est une des principales conditions du caractère vraiment sensitif. Supposez une vive impressionnabilité nerveuse et viscérale, mais une imagination obtuse,
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conséquemment une mémoire lente et faible ; la sensibilité ne pourra plus s’exercer qu’en présence des objets : une fois ceux-ci disparus du champ de la représentation intellectuelle, tout retombera dans l’ombre et l’indifférence. Un historien de Burke a dit de lui : « Ses passions étaient vives, ce qu'il faut attribuer en grande partie à l’intensité de son imagination. » Bain, là-dessus, se récrie : il soutient que « l’imagination est le résultat des sentiments, non les sentiments celui de l’imagination ». Selon nous, il y a ici effet réciproque, mais l’imagination est absolument nécessaire, comme on l’a vu, pour changer la sensibilité purement nerveuse en sensibilité cérébrale. Les passions n’ont de durée que si on continue de s’en représenter vivement les objets, ce qui suppose une certaine ténacité de la mémoire imaginative. Dugald-Stewart, en ce sens, est allé jusqu’à dire, parlant de la lâcheté : « C’est une maladie de l’imagination. » Au moins peut-on soutenir qu’une vive imagination est nécessaire pour se représenter avec force et soudaineté toutes sortes de maux comme s’ils étaient présents; si, de plus, la volonté est faible, on aura pour résultante la lâcheté.
On sait que l’étude des aphasies, au lieu de s’en tenir à des lois générales sur les troubles du langage, a détermine certains types particuliers d’imagination, tels que Je type auditif, le type visuel, le
type moteur, qui emploient pour le langage intérieur des images différentes. M. Pierre Janet a môme fait un ingénieux emploi de cette découverte pour l’explication des mémoires alternantes dans le somnambulisme : il a supposé que les sujets passaient d’un type à l’autre et perdaient ainsi ou retrouvaient des systèmes entiers d’images ou souvenirs. Ce qui est certain, c’est que la prédominance de tel mode d’imagination aboutit, par ellemême, à des traits typiques non seulement d'intelligence, mais de sensibilité et, plus généralement, de caractère. Un malade de Charcot, qui avait une excellente mémoire visuelle, la perdit tout d’un coup, et pour les formes, et pour les couleurs. Il dut y suppléer par d’autres images, principalement auditives : il entendait les mots résonner comme un écho. Du même coup, sa sensibilité, son caractère entier changea. « J’étais auparavant impressionnable, facile à l’enthousiasme, je possédais une riche imagination; maintenant je suis tranquille et froid, mon imagination n’emporte plus mes pensées. Je suis bien moins susceptible de joie ou de tristesse. » Quand il perdit sa mère, qu’il aimait beaucoup, il n’éprouva pas le chagrin qu’il eût jadis éprouvé, parce qu’il ne pouvait plus voir, par les yeux de l’esprit, ni la physionomie de sa mère, ni les diverses phases de ses souffrances ; de plus, il ne pouvait assister en imagination aux douloureux
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effets de cette mort prématurée sur les autres membres de la famille. Ainsi la perte d’une très notable partie de l’imagination, de la plus vivante et de la plus intellectuelle, celle qui fait entrer le monde réel par nos yeux dans notre pensée, avait entraîné la perte d’une notable partie de la sensibilité.
Jusque dans ses régions devenues inconscientes, l’intelligence avec ses idées et souvenirs ne cesse pas d’agir encore sur la sensibilité. Toutes les personnes, tous les objets avec lesquels nous avons été mis en relation par cette faculté qui nous fait sortir de nous-même laissent en nous des traces : pour échapper à notre regard intérieur, elles n’en subsistent pas moins. Nous avons une mémoire inconsciente qui renferme à l’état latent tout un monde et qui, alors môme que nous n’y pensons pas, exerce son action sur nos sentiments, sur nos volontés. Les grands chagrins projettent leur ombre sur la vie entière. On ne songe pas sans cesse aux êtres chers qu’on a perdus, et cependant ces absents sont toujours présents au fond de nos cœurs. Un vide immense s’est fait en nous comme autour de nous, une sorte de crépuscule a remplacé la pleine lumière ; dans le concert de notre cœur des voix se sont tues, des voix que nous étions habitués h entendre ; et dans ce grand silence, comme en un rêve, elles nous parlent encore : nous les' entendons
sans le savoir, et parfois nous leur obéissons sans nous en douter.
« Ce n’est pas l’art de la mémoire, disait Thémistocle, c’est l’art de l’oubli qui me serait précieux. » Certes, pour goûter un bonheur égoïste, sans regrets comme sans craintes, il faudrait faire disparaître, faire mourir tout notre passé. Mais les souvenirs qui s’amassent en nous sont la condition même et de nos pensées et de nos sentiments ; en perdant le souvenir nous perdrions, avec l’intelligence, cette sensibilité plus élevée et plus délicate qui fait notre supériorité sur l’animal. Mieux vaut se proposer un idéal contraire : ne rien oublier, ou du moins n’oublier personne, ne rien laisser s’effacer ni dans sa pensée ni dans son cœur, et souffrir, s’il le faut, en se disant que c’est la condition de notre rang, de notre dignité parmi les êtres.
II. — D’après ce qui précède, le grand « genre » des sensitifs doit se subdiviser en trois « espèces ». Une fois mis à part, au nombre des « équilibrés », les sensitifs doués de beaucoup d’intelligence et de beaucoup de volonté, il nous restera trois groupes :
1° Les sensitifs ayant peu d’intelligence et peu de volonté ;
2° Les sensitifs ayant de l’énergie volontaire, mais peu d’intelligence ;
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3° Les sensitifs ayant peu de volonté, mais beaucoup d’intelligence.
Dans le premier groupe, la sensibilité nerveuse est presque seule en évidence ; elle prédomine aux dépens de tout le reste. Nous nous rapprochons du type de l’enfant et même du type de l’animal. Le cerveau étant peu développé, les émotions restent plus viscérales que cérébrales. C’est ce qui fait que ces caractères méritent par excellence le nom d’ « émotifs », puisque l’émotion est en grande partie produite par les contre-coups du plaisir ou de la douleur dans les viscères. Le « trouble de l’âme », perturbatio animi , est ici le reflet du trouble organique.
Chez ces caractères dont la sensibilité n’est pas développée par l’intelligence, les souvenirs demeurent simples, peu nombreux, voisins des sensations et des émotions organiques. De là dérivent d’importantes conséquences. En effet, les sentiments simples, qui résultent de l’excitation du cerveau en un seul endroit très limité, tendent à produire aussitôt tous leurs effets sans exciter d’autres sentiments; ils agissent donc comme isolés, sans le contrepoids d’idées et de sentiments simultanément excités par voie d’association. Il en résulte le genre de caractère qu’on nomme impulsif et qui appartient aux émotionnels peu intellectuels. Chez eux, la passion du moment est tout : elle se mani-
leste exclusivement, avec soudaineté et avec violence, sans opposition de la part des autres sentiments, ni des idées auxquelles ils sont liés. C’est une décharge qui se rapproche de l’action réflexe, ou, comme dit Spencer, une conclusion soudaine, exécutée sans retour possible. En outre, la décharge nerveuse étant ainsi immédiate et complète, il en résulte un épuisement rapide. Si donc une nouvelle passion vient à naître chez les hommes de ce genre, elle agira à son tour comme si elle était seule. De là l’inconstance et l’imprévu des démarches chez les émotifs sans intelligence ni volonté. La seule manière dont ils puissent acquérir quelque unité dans le caractère, c’est la prédominance exclusive d’une passion déterminée. Ils sont donc tantôt mobiles et incohérents, tantôt immobilisés et unifiés artificiellement par une sorte d’absorption intérieure, de suggestion constante et maladive, qui rapproche leur passion dominante de la monomanie.
Quant au second groupe de sensitifs, — ceux qui, tout en ayant encore peu d’intelligence, ont assez d’énergie volontaire, — ils vaudront ce que vaudront le petit nombre de sentiments simples et peu réfléchis qui mettront en jeu leur volonté. Ces caractères peuvent être fort dangereux, s’ils ont à la fois la brutalité de l’émotion et la brutalité de l’énergie à son service. Beaucoup de criminels
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rentrent clans ce type, qui a pour dominante la violence.
Au contraire, joignez à la sensibilité l’intelligence, même avec une volonté médiocrement énergique, et vous verrez déjà le tempérament se rapprocher du caractère. A mesure que, sous l’influence des idées, la sensibilité se développera et s’enrichira, les sentiments deviendront de plus en plus complexes et mieux associés à d’autres sentiments. Qu’est-ce, par exemple, qu’une émotion esthétique ou morale ? Une savante combinaison de sentiments plus simples, un monde de perceptions en raccourci, où viennent se résumer des souvenirs et des inductions sans nombre. Par cela même, les points de contact restent multiples dans le cerveau avec d’autres sentiments plus ou moins voisins. De là des liaisons possibles qui, de proche en proche, s’étendent à des masses entières d’idées. La vibration communiquée se propageant ainsi dans tout le cerveau, le surplus passe seul dans les viscères. Il y aura donc ici beaucoup moins de place à ce que Spencer appelle fort bien « les conflagrations soudaines de l’émotion ». Le réveil spontané d’une ou plusieurs idées contraires à la passion présente retardera, dans la plupart des cas, ou en corrigera les manifestations extérieures. Au lieu d’émotionnels impulsifs, nous aurons des sensitifs réfléchis et intellectuels.
II est vrai que le type impulsif peut se trouver aussi chez des hommes de grande intelligence, comme Benvenuto Cellini ou Berlioz. C’est que, chez eux, une grande émotivité viscérale et cérébrale s’allie à une intelligence également développée, surtout à une vive imagination. Sous l’empire de la passion du moment, ils retombent au rang des sensitifs incapables de se contraindre. Amoureux de miss Smithson, « je ne composais plus, écrit Berlioz, mon intelligence semblait diminuer autant que ma sensibilité s’accroître. Je ne faisais absolument rien... que souffrir ». La passion artistique avait chez Berlioz une telle violence, qu’elle envahissait non seulement tout le cerveau, mais le corps entier. Conduisant l’orchestre pour l’exécution de son tableau du Jugement dernier, le terrible clangor tubarum lui communiqua un tremblement convulsif, qui le contraignit de s’asseoir et de laisser reposer son orchestre pendant quelques minutes : a Je ne pouvais me tenir debout, et je craignais que le bâton ne s’échappât de mes mains... »
Sous le nom de types où prédomine « l’association par contraste », M. Paulhan décrit, avec beaucoup de finesse, les caractères chez qui la lutte des tendances n’aboutit pas à l’harmonie, ces hommes toujours « occupés à défaire ce qu’ils ont fait ou ce qu’ont fait les autres, et à vouloir essayer autre chose
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que ce qu’ils font w1. Il est des gens chez qui une idée ne peut naître, chez qui un désir ne peut surgir sans qu’une idée opposée, sans qu’un désir contraire viennent arrêter leur développement. Ce n’est plus de la réflexion et de l’examen, « c’est une lutte continuelle avec prépondérance alternative de deux tendances ou de deux groupes de tendances » . L’observation est juste, mais nous ne saurions voir là une « association par contraste ». Il semble que la vraie raison des caractères inquiets, capricieux, mobiles, contrariants, protéiformes (si fréquents parmi les sensitifs, même intelligents), c’est que leur système cérébral et nerveux toujours en agitation, mais épuisé sur un point par la passion du moment, se met à vibrer sur un autre point non épuisé encore ; si bien qu’ils sont ballottés d’un contraire à l’autre. M. Paulhan a marqué lui-même chez Flaubert la disposition au contraste et même à « l’inversion psychique », chose fréquente chez les nerveux et les sensitifs, en qui un sentiment est assez vite remplacé par un sentiment contraire, et qui, alors même qu’ils résistent à ce dernier, ne peuvent s’empêcher d’en être obsédés2. De là, chez Flaubert, la fascination de ce qu’il hait le plus, la bêtise et la laideur humaine; de là le goût du bas, du vicieux et même de l’horrible. « Je suis né avec
(1) Les Caractères.
(2) Ibid.
148 le CARACTÈRE ET L'INTELLIGENCE
un tas de vices qui n’ont jamais mis le nez à la fenêtre. J’aime le vin, je ne bois pas. Je suis joueur et n’ai jamais touché une carte. La débauche me plaît et je vis comme un moine. » Bouilhet lui disait souvent : « Il n’y a pas d’homme plus moral, ni qui aime l’immoralité plus que toi. Une sottise te réjouit. »
Chez Musset, nature moins forte que Flaubert, les contrastes et les métamorphoses de la passion deviennent chroniques. « Un quart d’heure après l’avoir insultée, dit Musset, j’étais à ses genoux; dès que je n’accusais plus, je demandais pardon; dès que je ne raillais plus, je pleurais. » — « Il obéissait, dit George Sand, à cet inexorable besoin que certains adolescents éprouvent de tuer ou de détruire ce qui leur plaît jusqu’à la passion. . . L’on eût dit que deux âmes, s’étant disputé le soin d’animer son corps, se livraient une lutte acharnée pour se chasser l’une l’autre. Au milieu de ces souffles contraires, l’infortuné perdait son libre arbitre et tombait épuisé chaque jour par la victoire de l’ange ou du démon qui se l’arrachaient. » 11 s’endormait le cœur plein de tendresse, il s’éveillait l’esprit avide de combat et de meurtre ; et réciproquement, s’il était parti la veille en maudissant, il accourait le lendemain pour bénir. « Comment se fait-il, dit Musset, qu’il y ait ainsi en nous je ne sais quoi qui aime le malheur? »
LES SENSITIFS
On le voit, quand le sensitif intellectuel n’a point assez d’énergie volontaire, et que de plus son intelligence est surtout imaginative, il peut offrir, selon la nature de ses idées et de ses sentiments, des variétés nombreuses; mais, quoique vivant d’une vie plus complète et plus raffinée que le sensitif inintellectuel, il reste encore ou mobile au gré d’idées et passions changeantes, ou dominé par une passion unique. Encore celle-ci est-elle obligée de se manifester elle-même par des alternatives, pour ne pas user d’un coup tout le système nerveux.
LES INTELLECTUELS
L’intelligence peut être considérée en elle-même ou par rapport à ses objets. Dans sa nature intrinsèque et dans son fonctionnement, elle est prompte ou lente, forte ou faible, tenace ou fugitive. Mais ces qualités ou défauts tiennent surtout au tempérament et à la constitution cérébrale, qui comporte plus ou moins de rapidité, d’intensité ou de durée dans les impressions et les réactions. Par l’exercice, l’intelligence peut acquérir un fonctionnement plus rapide, plus énergique et plus durable, mais seulement entre certaines limites, qui tiennent encore à la constitution même du cerveau. Du côté des objets, au contraire, l’intelligence offre une perfectibilité que n’ont point, par elles-mêmes, les autres fonctions de l’esprit et qu’elles sont obligées de lui emprunter. Ce grand fait — le trait humain par excellence — tient à ce que l’évolution intellectuelle consiste surtout en un établissement de relations nouvelles entre les objets, toute idée n’étant qu’un ensemble
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de relations perçues d’un seul regard. Celles-ci, à leur tour, supposent que des communications nouvelles ont été frayées entre les cellules cérébrales, que des trajets nouveaux ont mis en rapport des parties autrefois séparées. Les cellules cérébrales atteignent environ, d’après Meynert, le chiffre de six cents millions, et les fibres plusieurs milliards; d!après Beale et d’autres, il faut admettre des nombres bien plus grands encore. Selon les uns, chaque cellule est capable de plusieurs impressions coexistantes; selon d’autres, d’une seule polarisation, qui sert de base à l’habitude et au souvenir. Ce qui est certain, c’est que chacune peut entrer avec les autres dans les combinaisons les plus nombreuses et les plus variées, comme les lettres de l’alphabet, comme les notes d’un piano. S’il y a cent touches et qu’elles soient frappées deux par deux, vous avez avez déjà 4,950 combinaisons possibles; frappez trois touches à la fois, les combinaisons atteindront le nombre de 161,950; cinq touches ensemble donneront 75,287,520 combinaisons. Si on va jusqu’aux ensembles de cinquante notes, le total demanderait trente chiffres, c’est-à-dire des milliards de milliards. Il faut remarquer en outre que le piano, après qu’on en a joué, reste le même, tandis que le cerveau a été modifié. On voit par là ce que l’expérience et le raisonnement peuvent produire, dans quelles combinaisons nouvelles il peuvent faire
entrer les éléments de l’esprit et du caractère môme.
L’exercice de l’intelligence constitue, pour ceux dont le cerveau y est prédisposé, une satisfaction telle que la tendance à penser devient en eux prédominante. Le désir de connaître, lui aussi, devient une passion. Notre activité n’est pas tout entière extérieure : comme il y a des gens avides d’exercices physiques, il y en a d’autres avides d’exercices intellectuels. « J’aimais à aimer, » disait saint Augustin ; d’autres aiment à agir, d’autres aiment à penser. Ce sont les intellectuels.
Pour exclure les intellectuels du nombre des caractères primordiaux, M. Ribot a fait observer que l’intelligence n’a qu’un développement tardif. Mais, outre qu’elle est présente dès le début de l’évolution humaine, qu’importe que sa domination exige du temps pour s’établir? Cette domination est préparée en tout cerveau fait pour comprendre et pour trouver son plaisir à comprendre. Un Victor Ilugo a beau ne pas faire des vers dès le berceau, il n’en est pas moins né poète. Il y a des tendances essentielles à la perpétuité de l’espèce qui ne se manifestent pas immédiatement et qui n’en sont pas moins « caractéristiques ». A vrai dire, chez les intellectuels, l’intelligence montre dès le début sa vitalité et sa force. Elle concourt avec la sensibilité même pour former peu à peu le caractère et pour
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l’orienter finalement vers l’intellection. S’il y a des esprits chez qui les idées n’ont presque pas de prise, il y en a d’autres qui y trouvent tout d’abord une suprême jouissance. Un Descartes, un Pascal se montrera, dès l’enfance et l’adolescence, amoureux de toutes les choses de la pensée ; chez ceuxlà, on peut bien dire que l’intelligence est une faculté maîtresse. « A quoi sert le monde? » disait Ampère. « A donner des pensées aux esprits. » Voilà l’intellectuel et sa vision de l’univers. Ce même Ampère, peu de temps avant sa mort, discutait philosophie avec un de ses amis, et comme ce dernier lui conseillait de ménager ses forces et sa santé : « Ma santé! s’écria-t-il, il s’agit bien de ma santé! Il ne 'doit être question entre nous que de ce qui est éternel. »
Les intellectuels exclusifs, d’ailleurs rares, qui naissent avec un cerveau extraordinairement développé dans les centres affectés à l’intelligence, réalisent ces monstra per excessum dont parle Schopenhauer. L’excès même du développement cérébral en un sens s’accompagne chez eux d’une sorte d’atrophie dans les autres sens. Il peut aussi coïncider avec un tempérament lymphatique et apathique, comme chez Cuvier ou Gibbon. Mais cette apathie n’est pas toujours, comme semble le croire M. Ribot, la condition du vrai type intellectuel. En d’autres termes, un intellectuel n’est pas nécessai-
rement un insensible : nombreux sont les exemples de grandes intelligences unies à de grands cœurs. Et c’est pourquoi nous admettons comme second groupe l’union d’une intelligence développée avec une sensibilité vive. Chez ceux-là, les idées ne restent pas froides et uniquement lumineuses : elles ont toutes chaleur et vie interne. « La lumière qui éclaire les autres hommes me brûle, » disait Proudhon. Pascal eût pu en dire autant. N’était-il pas à la fois un raisonneur et un passionné? Ne portait-il pas sa flamme et sa fougue jusque dans la géométrie? M. Paulhan cite comme type intellectuel Bordas-Demoulin, qui, ayant donné le peu qu’il avait, dénué de tout, mourant de faim, dépensait dans un cabinet de lecture les quelques sous qui lui restaient; après avoir passé sa vie à faire de la métaphysique dans une mansarde de Paris, il mourut sans avoir trouvé le temps d’aimer. Ce n’était pas pour cela un apathique, mais un passionné exclusif pour les choses de l’esprit. De même Leibnitz, qui ne dormait souvent qu’assis sur une chaise, étudiait de suite des mois entiers et pouvait rester tout ce temps-là, dit Fontenelle, « sans quitter le siège ».
Ce qui est vrai, c’est que le grand développement de l’intelligence peut, à la longue, ou émousser ou calmer la sensibilité. 11 est clair qu’un Spinosa, par exemple, après que de longues méditations l’ont convaincu du déterminisme des actions humaines,
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de la nécessité interne qui fait, selon lui, que les uns sont vertueux et les autres vicieux, ne pourra plus éprouver des transports d’indignation ou de colère à la vue du mal. Le mouvement passionné sera bientôt réprimé par cette réflexion : il est aussi déraisonnable de haïr un homme parce qu’il vous fait du mal que de haïr le feu parce qu’il vous brûle. La sérénité de Spinoza était-elle une sorte d’apathie native, ou acquise? Là est la question. Ce qui est sûr, c’est que l’élargissement de l’horizon intellectuel produit à la fin sur les passions le même effet calmant que le prolongement de l’expérience chez celui qui a beaucoup vécu. Qui ignore l’influence de la vie sur le caractère? S’il en est qu’elle trouble et qu’elle abaisse, il en est qu’elle élève et auxquels elle donne la sérénité des choses éternelles :
Orages, passions, taisez-vous dans mon âme !
Jamais si près de Dieu mon cœur n’a pénétré.
Le couchant me regarde avec ses yeux de flamme,
La vaste mer me parle, et je me sens sacré.
Rien de plus variable, d’ailleurs, et de plus multiforme que les intelligences. Auguste Comte recommandait d enrichir la psychologie de nombreuses monographies d’hommes d’aptitudes remarquables dans les divers genres i mathématiciens, artistes, grands capitaines, hommes politiques 5 et il remarquait que, même dans un seul de ces groupes, il y a encore des variétés considérables. Ce qu’on
nomme l’aptitude mathématique, par exemple, loin de constituer un talent isolé et spécial, présente, selon lui « toutes les variétés que peut offrir, en général, l’esprit humain dans tous ses autres exercices quelconques, par les différentes combinaisons de ses vraies facultés élémentaires. » C’est ainsi que tel géomètre a surtout brillé par la sagacité de ses inventions, tel autre par laforce et l’étendue de ses combinaisons, un troisième par « le génie du langage manifesté dans l’heureux choix de ses notations et dans la perfection de son style algébrique. » Un seul mot vrai ou faux prononcé devant Ampère le jetait souvent, au témoignage d’Arago, « dans des routes inconnues, qu’il explorait avec une étonnante perspicacité, sans tenir aucun compte de son entourage ». Il se bornait à localiser ses découvertes dans l’espace, les désignait par leur lieu d’origine : la théorie d’Avignon, la démonstration de Grenoble, la proposition de Marseille, le théorème de Montpellier. C’étaient les cadres où s’étaient passées les grandes scènes intérieures.
Parmi les intellectuels, les uns sont plus aptes à sentir et à imaginer des objets concrets, d’autres à à réfléchir et à raisonner sur des relations abstraites. On connaît l’enquête de M. Galton, en 1880, sur les diverses formes que prend l’intelligence selon la puissance variable de l’imagination. Par imagination, entendez le pouvoir de se représenter les objets
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sous une forme sensible, de les voir, de les entendre, de les toucher alors même qu’ils sont absents. Chez le commun des hommes et surtout des femmes, toute pensée prend une forme concrète, sensorielle et imaginative. C’est le contraire chez les esprits plus portés aux abstractions scientifiques. Jetrouvai, non sans étonnement, dit M. Galton, que la grande majorité des hommes de science, auxquels je m’adressai, prétendirent que « l’imagerie mentale » leur était inconnue. C’est seulement, disait l’un d’eux, par une figure de langage que je compare mon souvenir d’un fait à une scène, à une image mentale, visible pour l’œil de mon esprit, etc. En réalité, je ne vois rien. Les membres de l’Institut de France montrèrent, en général, la môme absence de représentations imagées dans leur pensée. Un métaphysicien distingué disait à M. Galton qu’il était très prompt à reconnaître un visage déjà vu autrefois, et que cependant il ne pouvait évoquer avec clarté l’image mentale d’aucun visage ; le pouvoir de reconnaître n’est donc pas identique au pouvoir de « visualiser », comme disent les Anglais. « La conclusion, ajoute M. Galton, c’est qu’une trop prompte perception de peintures mentales est en antagonisme avec l’acquisition de pensées hautement généralisées et abstraites, surtout lorsque les pas successifs du raisonnement sont marqués par les mots comme symboles; et si la faculté de voir
des tableaux intérieurs a été jamais possédée par des hommes de pensée forte, elle est très apte à se perdre par manque d’usage. Les esprits les plus élevés sont probablement ceux chez qui elle n’est pas perdue, mais subordonnée et prête pour les occasions favorables. » Au reste, le pouvoir de représentation visuelle est remplacé et suppléé par d’autres modes de représentation, auditifs ou moteurs; si bien que, selon M. Galton, des hommes qui déclaraient ne rien voir avec les yeux de l’esprit peuvent faire des descriptions bien vivantes de ce qu’ils ont vu; « ils peuvent même devenir peintres du rang des peintres de l’Académie royale ». — « Je suis bon dessinateur, dit le philosophe W. James, et je prends un vif intérêt aux peintures, aux statues, etc. Mais je suis un très pauvre visuel, et je me trouve souvent incapable de reproduire devant les yeux de mon esprit des tableaux que j’ai examinés avec un soin extrême h »
M. Arréat, dans sa Psychologie du peintre , a bien fait voir que la marque de la vocation naturelle, organique, c’est que, dès l’enfance, le peintre est un homme qui pense en images, qui analyse ses perceptions visuelles pour les dramatiser et en grossir ses émotions. Pour cela, la mémoire et l’ima-
(1) Pour notre part, nous sommes aussi un « très pauvre visuel » : nous remarquons, comme M. James, que cette pauvreté d imagination optique croit avec les années et avec les études philosophiques.
LES INTELLECTUELS
ISO
gination visuelles sont nécessaires, et il y faut joindre encore la mémoire motrice, qui permet de réaliser en mouvements les images. Les grands peintres sont, en général, aussi bons moteurs que bons visuels; cependant Géricault n’eut pas à un haut degré la mémoire des formes, Millet regardait beaucoup et copiait peu. Ce sont des exceptions. Ghirlandajo n’avait besoin, pour faire le portrait des gens, que de les voir passer devant sa boutique. Iians Holbein, à son arrivée à Londres, ne se rappelait plus le nom d’un comte qu’il avait rencontré à Bâle avant son départ ; mais il le peignit suivant l’idée qu’il avait de son visage, et le peignit si bien que tout le monde reconnut ce seigneur. On sait qu’Iiorace Yernet et Gustave Doré pouvaient faire un portrait de mémoire.
Chez l’intellectuel abstrait, les idées s’associent uniquement selon leurs rapports mutuels et leurs affinités logiques; chez la plupart des esprits, elles s'associent encore selon leur rapport à la sensibilité et à la volonté, selon leur affinité avec le caractère tout entier et aussi avec la disposition du moment. Dans les seules qualités intellectuelles de Bacon, dit Bain, il n’y avait rien qui pût faire de lui un misanthrope; mais, étant donné l’état particulier de ses sentiments, son intelligence devait être retenue et absorbée par la misanthropie. M. Paulhan a remarqué que Darwin, qui cependant fut malade
toute sa vie, tira une conception optimiste cle ses théories sur la concurrence vitale et la sélection naturelle : cet univers où l’on s’entre-dévore lui paraissait organisé pour le mieux. C’est que l’optimisme et le pessimisme sont des croyances invérifiables sur l’ensemble des choses. Mais, plus les vérités sont abstraites et objectives, comme celles des mathématiques , moins elles diffèrent d’un esprit à l’autre. Les esprits, au moment où ils pensent la coïncidence des triangles égaux, coïncident eux-mêmes entre eux.
Goethe est un des rares exemples de la réunion d’une intelligence abstraite avec une puissante imagination. Il avait beau être d’un tempérament trop placide et trop peu affectueux, le développement considérable de son imagination, joint à celui de sa pensée philosophique, en fit cependant un grand poète. C’est qu’en lui l’imagination se passionnait et la passion devenait imaginative. Durant sa vie entière, raconte-t-il, il fut porté « à transformer en figure, en poème, tout ce qui lui causait de la joie ou du tourment, tout ce qui l’occupait à un autre titre ». A l’en croire, « la mission du poète est la réprésentation ». Cette représentation est parfaite lorsqu’elle rivalise avec la réalité. « La poésie, à son plus haut degré d’élévation, est tout extérieure; lorsqu’elle se retire au dedans de l’àme, elle est en voie de déclin. » C’est
LES INTELLECTUELS
faire un peu trop bon marché du cœur, qui ne fait pas seulement l’homme éloquent, mais encore le vrai poète. Si Goethe eût été d’une insensibilité aussi olympienne qu’on l’imagine, il n’eût écrit ni Faust ni Wilhelm Meister.
Un critique allemand, M. Scherer, persuadé que l’œuvre c’est l’homme, a voulu retrouver dans le caractère de Goethe la synthèse harmonieuse de tous les grands types qu’il a dépeints : les « sensitifs » et rêveurs exaltés, tel que Werther, qui vibrent au souffle de toutes choses, n’écoutent que la voie de leur passion et finissent par rendre les autres comme eux victimes de leur propre cœur; les « actifs », comme le comte d’Egmont, et ces magnanimes qui se vouent à quelque grande cause, à l’amitié, à la patrie, au genre humain; les « négateurs » comme Méphistophélès, dont l'ironie raille tout idéal et, par là, oblige l’idéal à se transformer sans cesse; enfin les « sensitifs devenus actifs », comme Faust et Wilhelm Meister, passant d’abord de la science ou du rêve au doute et à la faute, puis des épreuves de la pensée et du sentiment à l’action, seule capable de raffermir la pensée et de purifier la volonté. — Que Goethe ait tout réuni en lui, parce qu’il a tout dépeint comme Shakespeare ou Balzac, c’est ce qui ne serait certain que si le caractère du poète était adéquat à son imagination créatrice.
Outre la division des intelligences en abstraites et en imaginatives, qui est fondée sur les objets, on a aussi proposé de diviser les intelligences, selon leur mode de procéder, en intuitives et déductives. L’intuition tient d’ordinaire à la force et à la rapidité de l’imagination : tel fut précisément Goethe, à qui Schiller écrivait : « Votre esprit agit toujours intuitivement, et vos facultés pensantes semblent avoir fait un compromis avec l’imagination, qui les représente toutes à la fois. » Tel fut encore plus Victor Hugo, qui ne combinait même pas, comme Goethe, le raisonnement avec l’intuition. Mais il y a une autre manière de penser qui fut celle de Schiller, et qu’il caractérise bien lui-même : « Mon esprit, à moi, agit plus symboliquement. » Il veut dire que les images sont pour lui des symboles d’idées; et que les idées, d’autre part, tendent à se symboliser en images, qu’il n’est donc jamais tout entier absorbé ni dans l’image ni dans l’idée, mais que sa pensée s’attache toujours aux rapports symboliques du sensible et de l’intelligible. De là précisément le caractère philosophique de sa poésie. Il y a de même des philosophes qui pensent volontiers symboliquement , ce qui les rapproche des poètes comme Schiller. La tendance symboliste supposerait donc tout ensemble une certaine imagination et une certaine puissance de comparaison.
La faculté d’apercevoir des rapports est peut-être
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celle qui caractérise le plus éminemment le génie, mais on les aperçoit tantôt par intuition, tantôt par déduction, ou plutôt, chez les vrais génies, ces opérations se fondent en une seule et la déduction devient, pour ainsi dire, intuitive, tant elle est rapide, spontanée, étendue. C’est ainsi que Descartes aperçut tout d’un coup, comme par une vision immédiate de l’esprit , les rapports des nombres et figures, « clef » de l’indéchiffrable énigme. Pascal était à la fois intuitif, par la spontanéité de son imagination passionnée, et déductif, par la pénétration de son raisonnement qui perçait les choses comme une flèche.
Dans certains cas, le développement de l’intelligence peut paralyser la volonté. Cet effet s’explique par diverses causes. L’action de l’intelligence est tout intérieure, concentrée au cerveau : la vie peut donc finir par se retirer en quelque sorte dans la tête, sans éprouver le besoin de se répandre au dehors. De là ces méditatifs et contemplatifs qui ont leur univers en eux-mêmes, n’agissent qu’avec leur pensée, ne voyagent que d’idée en idée et vivent absorbés dans ce panorama intérieur. Ils dépensent trop d’énergie au dedans pour qu’il en reste à déverser au dehors. Une seconde raison fait que le développement de l’intelligence peut produire un effet d’arrêt et « d’inhibition » sur la volonté : c’est que l’intelligence aboutit à trop voir en toute chose
le pour et le contre. Agir, se lancer, se risquer, c’est être possédé par une seule idée et fermer les yeux au reste. Mais il est des intellectuels dont les yeux sont à toutes choses grands ouverts. A force de voir des raisons d’agir, des raisons de ne pas agir, ils s’en tiennent à la vieille maxime : Abstienstoi. Sous ses diverses formes, le doute objectif comme le doute sur soi-même peut paralyser tout mouvement et toute activité. Au contraire, la certitude est une des plus grandes forces, et la foi, cette certitude fondée sur des raisons de sentiment, « transporte les montagnes ». Mais le doute paralysateur n’est pas un signe de vraie et définitive supériorité intellectuelle. Si un peu de science éloigne de l’action, beaucoup de science y ramène. Une intelligence supérieure deviendra, il est vrai, indifférente à une foule de petites questions qui passionnent les esprits vulgaires, mais ce sera pour reporter sa passion sur des objets plus dignes. Un grand esprit ne saurait aboutir à voir toutes les idées et toutes les actions sur le môme plan : il en saisit naturellement la valeur relative et la hiérarchie. Il finira donc toujours par voir ce qu'il importe de faire. Les intellectuels ne sont indécis que quand ils ne sont pas encore assez intelligents et (|ue les problèmes pratiques demeurent pour eux sans solution déterminée. En fait, tout problème a une solution; si vous ne la voyez point, ce n'est pas
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par excès, mais par manque de science. Là où votre intelligence hésite et s’arrête, une intelligence plus puissante passera outre et prendra parti. Les esprits dilettantes, si fiers de leur supériorité prétendue, sont en réalité des esprits à courte vue et sans pénétration. Ils croient avoir beaucoup d’idées parce qu’ils ont des idées superficielles sur un grand nombre d’objets, dont pas un seul n’a été approfondi. Ils sont riches en idées pauvres.
L’analyse, une des opérations fondamentales de l’intelligence, peut, elle aussi , avoir une action dissolvante et paralysante. Stuart Mill l’avait remarqué sur lui-même. Et aussi Maine de Biran. Ce dernier, si habitué à s’analyser, en vint môme un jour à se demander « si la coutume de s’occuper spéculativement de ce qui se passe en soi-même, en mal comme en bien, ne serait pas immorale », tandis que l’examen de conscience pratique serait au contraire moral. Il compare la scène changeante du théâtre intérieur à celle de l’histoire : le spectacle est si attachant qu’on oublie déjuger et qu’on serait bien fâché d’y rien changer. C’est ce que plus tard Renan mettra à la mode. Une curiosité toujours en éveil tourne à l’indulgence du scepticisme, qui finit par tout comprendre et tout absoudre : « L’instruction spéculative tirée du vice même , conclut Biran, familiarise avec sa laideur. Il ne faut pas croire que tout soit dit quand l’amour-propre
est satisfait d’une observation fine ou d’une découverte profonde dans son intérieur. » La dissection du moi est devenue, de nos jours, le passe-temps malsain des impuissants. Trop de retour sur soi peut produire la stérilité : il n’y a de féconds que ceux qui s’oublient eux-mêmes pour se donner à autrui.
L’impuissance de l’intelligence à mouvoir la volonté n’a pas toujours des raisons purement intellectuelles, tirées de l’opposition et de la lutte des idées; elle peut provenir aussi d’un défaut natif, soit de la sensibilité, soit de l’énergie volontaire. Les plus hautes idées, si le cœur est froid par nature, perdent leur efficace et demeurent des formules sans fécondité. Que servait à un Fontenelle de pouvoir s’élever à de grandes conceptions du monde et de l’humanité? Il était incapable d’aimer ce qu’il concevait. Parfois aussi, c’est l’énergie nécessaire à la réalisation qui manque : on voit le mieux, mais on n’a pas le courage de soutenir l’effort nécessaire pour lui faire prendre vie. On tombe, comme dit Pascal, en regardant le ciel.
LES VOLONTAIRES
I. La volonté, considérée en elle-même et indépendamment de 1 intelligence, peut être énergique, prompte et durable. Si la tension nerveuse est insuffisante, 1 effort ne pourra être considérable, puisque cet effort exige une décharge cérébrale prenant ou la direction des muscles ou celle des centres de la pensée. La promptitude de la volonté tient aussi, en grande partie, au degré de tension qui existe dans le cerveau et qui lui permet une action rapide. Enfin la durée, la constance de l’effort est aussi une affaire de force cérébrale et nerveuse, plus ou moins vite épuisée.
Ce sont là, pour ainsi dire, les qualités physiologiques de la volonté et de l’activité. Mais ces qualités ne sont encore que des effets de la constitution et du tempérament, du bon état des nerfs et des muscles, ainsi que du bon état de la nutrition1.
(1) Voir livre Ier.
Ce qui importe au caractère proprement dit, c’est la direction de la volonté, et ce qui détermine cette direction, ce sont les sentiments. Chez un être intelligent comme l’homme, qui n’agit plus par simple réponse immédiate et réflexe à des sensations brutes, tout sentiment enveloppe quelque idée : c’est toujours un état de l’intelligence en môme temps que de la sensibilité. Réciproquement, toute idée enveloppe du sentiment à quelque degré et est d’autant plus portée à sa propre réalisation qu’elle en enveloppe davantage. Une idée pure n’entraînera jamais un acte et, comme disait Malebranche, ne soulèvera pas un fétu. Mais, d’autre part, le sentiment peut-il exister sans l’idée? Aurez-vous le patriotisme si vous n’avez pas l’idée de patrie? l’amour de l’honneur ou du devoir, si vous n’avez l’idée ni de l’honneur ni du devoir? Autant de pensées, autant de sentiments possibles et même, pour la plupart, actuels. Dans une forteresse, plus il y a de meurtrières, plus on peut tirer de coups dans les diverses directions. Si on n’a point d’ouvertures sur le dehors, on ne peut apercevoir ni l’adversaire ni l’auxiliaire. Un cerveau sans idées est un cerveau sans fenêtres et sans défense; toute idée nouvelle est une nouvelle ouverture pour l’action comme pour la pensée. On ne peut donc, en caractérisant la volonté, négliger ni ses moyens d’action sur le dehors, ni ses moyens
LES VOLONTAIRES
de recevoir l’influence du dehors, c’est-à-dire la valeur et l’étendue de l’intelligence.
Toutes nos idées, grâce aux impulsions qu’elles enveloppent, aspirent à prendre vie; mais, quand c’est seulement quelque idée-force isolée qui nous pousse à agir par une sorte de fascination ou de suggestion interne, nous n’avons pas encore la volonté digne de ce nom; c’est plutôt un entraînement qu’une réaction du moi. Au contraire, quand c’est l’idée même de notre moi et de sa puissance qui se subordonne toutes les autres et leur imprime une unité, quand c’est l'idée de notre liberté qui tend à se réaliser ainsi elle-même, nous disons qu’il y a volonté réfléchie et vraiment personnelle. De plus, outre l’idée de notre puissance, nous avons celle de l’objet auquel elle s’applique : c’est cette sorte de système astronomique d’idées et d’impulsions corrélatives, gravitant autour d’un centre, qui constitue la volonté vraie, la volonté intelligente. Leibniz aimait à répéter que ce qui dans le corps est destin, devient dans l’esprit providence : quocl in corpore est fatum , in mente est provident ia . Le déterminisme subsiste toujours, mais il a la conscience de lui-même et do son but, et, grâce à cette conscience, il se dirige lui-même, si bien que ce
qui eût été nécessité matérielle devient calcul intellectuel.
11 y a, d’après ce qui précède, deux manières
dont peut s’accomplir l’évolution de la volonté. On peut essayer de modifier soit la puissance même du vouloir, soit l’objet de vouloir. Puisque la force intrinsèque de la volonté est sous la dépendance étroite du système nerveux et musculaire, vous ne pouvez modifier l’énergie volontaire qu’en modifiant l’énergie organique. Pour cela, le grand moyen est l’habitude. Tout organe, nerf ou muscle, qu’on exerce se fortifie ; si donc on s’habitue à vouloir et à faire effort, le trésor d’énergie ira croissant. Une volonté originairement faible en raison d’une certaine faiblesse nerveuse peut ainsi acquérir graduellement de la force ou suppléer à l’intensité par la durée. Le second moyen d’agir sur la volonté, c’est de modifier son objet; pour cela, il faut agir sur l’intelligence et, par son intermédiaire, sur le sentiment. Et ici encore, l’action de l’intelligence, qu’on croit si superficielle, se montre profonde.
II. — La volonté a deux fonctions, l'une d’impulsion, l’autre d’arrêt, qui se retrouvent chez les divers individus dans des proportions inégales et qui dépendent encore en grande partie du développement de l’intelligence. L’action « inhibitoire », si essentielle à toute volonté maîtresse de soi, n’est le plus souvent que le résultat d’idées multiples, accompagnées de sentiments multiples, qui produisent des impul-
LES VOLONTAIRES
sions en sens opposés, par cela môme des arrêts. Ceux qui possèdent, soit par nature, soit grâce à l’instruction et à l’éducation, un système cérébral complexe et riche, ont ce pouvoir d’arrêt : ils sont, comme Descartes et Spinosa, aptes à la réflexion, à la suspension du jugement; ils n’agissent qu’après avoir hésité entre plusieurs motifs que la complexité de leur organisation cérébrale fait apparaître devant leur conscience. Ce n’est pas tout. Cette facilité à concevoir plusieurs voies possibles d’action, résultant de ce qu’en effet le cerveau offre un grand nombre de voies différentes à l’onde moléculaire, subsiste après que le jugement a été formé et la résolution accomplie : de là ce que Spencer appelle un pouvoir persistant de corriger ses jugements et de rectifier ses manières d’agir.
Au contraire, un cerveau simple, comme le sont nécessairement ceux qui n’ont point été développés par l’expérience ou par la science, réalisera le type de la volonté explosive. Il sera tout ensemble irréfléchi avant de juger ou d’agir, et obstiné à garder ensuite, malgré les meilleures raisons, ses opinions ou lignes de conduite. Nous verrons plus loin 1 comment le sauvage impulsif, précipité dans ses inductions et entêté dans ses actions, s’oppose à l’homme civilisé, retenu, qui s’arrête avant de
(I) Voir livre IV.
conclure et peut toujours rectifier ses jugements par des réflexions nouvelles. Et pourquoi l’esprit simpliste adopte-t-il si vite des croyances et des lignes de conduite? C’est que, dans ce cerveau neuf et vierge, aucune route n’est encore tracée; rien ne résiste donc à l’impression qui arrive et s’ouvre une voie. Pourquoi encore, selon la remarque de Spencer, un esprit simpliste abandonne-t-il si difficilement les croyances une fois adoptées? C’est que, peu riche d’idées, il n’a rien ou presque rien qu’il puisse opposer à ces croyances. Il sera donc routinier ; il raisonnera toujours sur des cas particuliers ; il concevra peu de vérités générales, il aura peine à détacher les abstractions des cas concrets. On a souvent aussi opposé, sous ce rapport, l’enfant à l’homme, et même la masse des femmes, encore peu éclairée, à la masse des hommes, qui l’est davantage. Si les femmes sont, en général, plus promptes à tirer des conclusions et plus obstinées à garder leurs croyances, c’est que de longs siècles d’une culture inférieure ont laissé, en moyenne et dans l’ensemble, le cerveau féminin à un degré inférieur de complexité et de plasticité1. Même contraste entre l’élite des hommes instruits et la foule ignorante, qui généralise précipitamment, puis s’obstine dans les conclusions tirées d’expériences incomplètes.
(1) Voir plus loin, livre III.
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La constance clans le vouloir, quand elle est fondée sur des raisons, n’est plus entêtement, mais fermeté. C’est que, dans ce cas, la décision est la résultante non plus cl’une passion ou idée isolée, mais d'une synthèse de tous les sentiments qui sont en rapport plus ou moins éloigné avec la décision à prendre. Dès lors, celle-ci ne peut plus rencontrer d’obstacle intérieur; son effet se poursuit donc tant que l'expérience ou le raisonnement n’est pas venu apporter dans la question des éléments nouveaux.
On voit que, le degré de complexité cérébrale et le degré d’intelligence étant proportionnels, l’intelligence joue un rôle capital dans l’activité volontaire : ici encore, elle ne peut être reléguée parmi les facteurs de second ordre. Notre volonté et, par là même, notre caractère tient surtout aux rapports réciproques de nos inclinations, qui font que les unes sont plus intenses ou plus durables, les autres moins, et, en conséquence, que le système des forces intérieures aboutit à telle résultante générale ; or, l’intelligence modifie nos inclinations, leurs rapports, leur intensité et leur durée relatives: elle contribue donc, pour une large part, à l’évolution du caractère.
Ce qui fait ici illusion, c’est qu’on raisonne des inclinations de l’homme d’après celles des animaux, qui sont toutes innées, relativement invariables, et qui enfin demeurent aveugles en grande
partie. La vie de l’animal apparaît ainsi comme un simple développement des instincts natifs, par conséquent du caractère congénital, et on s’imagine qu’une fatalité analogue règle le caractère humain. Mais d’abord, chez l’animal même, l'instinct n’a ni l’invariabilité ni l’infaillibilité qu’on croit. Nous n’en sommes plus à ce qu’on a justement appelé la conception mystique de l’instinct, celle de Fénelon par exemple dans son traité de l 'Existence de Dieu. Depuis Darwin, on s’est mis à étudier de plus près et par le menu ces fameux instincts implantés chez les animaux dès les premiers âges par le créateur môme. Or, plus on poursuit ces études, plus on voit que les instincts varient, se forment et se déforment, se trompent et se redressent par l’expérience, se plient aux circonstances et au milieu, etc. L’instinct n’est aveugle qu’au début, lorsque ses résultats échappent encore aux animaux qu’il fait agir. Ainsi, l’insecte qui pond ses œufs en un endroit où il ne les verra jamais éclore est condamné, dit M. William James, à agir toujours aveuglément de génération en génération; mais la poule qui a déjà élevé une couvée ne peut pas, la seconde fois, se mettre sur son nid avec la même ignorance : l’idée des poussins se joint à la vue des œufs pour déterminer l’acte. Les fermiers de l’Adirondaek ont raconté à M. W. James que, si une vache vêle dans les bois et que l’on mette quelque temps à la retrou-
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ver, le veau devient aussi sauvage qu’un daim ; au contraire, des veaux nés à l’étable ne montrent aucune sauvagerie à l’égard des gens qu’ils ont aperçus dès les premiers jours de leur existence. On voit qu’ici l’hérédité n’impose rien de certain et que tout dépend des impressions premières, qui développent ou l’instinct de sauvagerie ou l’instinct de sociabilité. Ces impressions ont souvent une influence décisive. Après avoir fait son nid sur une branche, l’oiseau retourne à cette même branche; la crevette revient au même creux de rocher; le bœuf revient au même pâturage. L’aire de l’instinct est rétrécie par la première impression et se change ainsi en habitude. Souvent aussi des instincts héréditaires s’atténuent et s’effacent faute d’excitants appropriés qui les mettent en œuvre. D’autres, au contraire, qui auraient sommeillé, s’éveillent par le fait d’une occasion qui les excite. C’est une des raisons qui condamnent l’indulgence des gouvernements pour toutes les excitations à la débauche et au crime, par quelque voie qu’elles se produisent.
On croit l’homme presque entièrement dépourvu d’instincts. Avec M. W. James nous pensons qu’il a, au contraire, des instincts beaucoup plus nombreux et plus variés qu’aucun autre animal; il a même, en un sens, tous les instincts, bons et mauvais. Et par instincts nous entendons des impulsions d’abord aveugles et irrésistibles, suscitées par les excitants
appropriés. M. W. James a dressé une longue liste des inclinations naturelles à l’homme, depuis les actes réflexes les plus simples, sucer, mordre un objet placé dans la bouche, crier, secouer la tète en signe de négation, etc., jusqu’aux impulsions les plus compliquées, imitation, émulation, combativité, résistance, contradiction, ressentiment, antipathie, sympathie, crainte instinctive, besoin d’acquisition et d’appropriation, jeu, sociabilité, honte, pudeur, amours de toute sorte, etc.1. C’est précisément l’extrême complexité des instincts humains qui les fait méconnaître, parce que l’un apporte obstacle à l’autre. Un cerveau compliqué, se trouvant excité à réagir dans une multitude de directions à la fois, ne répond plus aux excitations,
(1) Dans des notes psychologiques inédites de Guyau sur son fils, je trouve de nombreux détails qui montrent combien vite se manifestent chez l’enfant toute espèce d’instincts :
« A onze mois, il y a déjà quelque éveil des sentiments de générosité. Quand il tient un objet en main, il aime à le montrer, il vous le présente, l’approche de vos yeux et de votre bouche.
« Mais en même temps il y a éveil de l’idée de propriété en face des enfants du même âge. Il crie et se fâche parce qu’une petite 1111e de deux ans lui a pris un chat en caoutchouc qu’on lui a donné depuis longtemps comme jouet.
« A un an, il sait qu’il nous mécontente en touchant à son chapeau neuf et en tirant sur la dentelle. Il ne le fait pas d’habitude, mais, quand on le contrarie, il porte aussitôt la main du côté du chapeau : c’est une revanche.
« Bientôt la chose s’est transformée enjeu : il fait mine de vouloir toucher à son chapeau en souriant d’un air malin, et cela uniquement pour nous voir faire les gros yeux. »
On trouverait mille détails analogues dans les notes de Taine, de Darwin, etc.
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comme l’animal, par clés réactions simples, uniformes, faciles à prévoir. De plus, l’homme a la mémoire, la réflexion, le raisonnement. La mémoire fait qu’il se souvient et de l’acte passé et de ses conséquences; la réflexion fait qu’il se voit agir dans le présent ; le raisonnement lui fait prévoir les conséquences de son acte. Si ces conséquences lui plaisent en vertu de telle tendance, elles lui déplaisent en vertu des tendances opposées dont elles empêchent la satisfaction. L’idée des conséquences éveillera donc toujours chez l’homme des images antagonistes de plaisirs et de déplaisirs, qui elles-mêmes éveilleront des impulsions corrélatives. A mesure que le nombre des idées s’accroît, le nombre des impulsions s’accroît aussi et, en outre, chacune d’elles devient moins aveugle, moins irrésistible, moins voisine de cet état des hypnotisés qu’on appelle le monoïdéisme et qui les met sous la suggestion fatale d’une idée exclusive. Mais aussi, tout dépendra du groupe d’idées qu’on aura fait prédominer, et dont chacune sera une porte ouverte à un des innombrables instincts latents dans l’âme humaine. L’idée définit, détermine ce qui, sans elle, serait resté obscur et inactif. Il suffit parfois d’une phrase lue, d’un mot prononcé pour faire monter à la lumière telle impulsion dangereuse qui dormait dans l’ombre. Toute idée est une suggestion par cela même qu’elle est une définition.
i78 le CARACTÈRE ET L’INTELLIGENCE
U1- — Ceux en qui la puissance de vouloir domine doivent se subdiviser en trois espèces : 1° volontaires ayant peu de sensibilité et peu d’intelligence : les obstinés, les têtus ; 2° volontaires ayant beaucoup de sensibilité et peu d’intelligence : les emportés, les violents; 3° volontaires ayant beaucoup d’intelligence et peu de sensibilité : les calculateurs froids et énergiques que rien n’arrête dans l’exécution de leurs projets, les Turenne et les de Moltke. Mais c’est surtout d’après les fins poursuivies, conséquemment d’après les objets intellectuels, que les volontés doivent être classées. L’intelligence, en effet, est polarisée, et ses deux pôles sont moi , autrui ; or cette polarisation se retrouve nécessairement dans la volonté, mais elle n’aboutit pas, chez tous, à un même équilibre, à une même aimantation de la boussole intérieure. Il y a des volontés orientées surtout dans le sens du moi, d’autres dans le sens du non-moi. Ici encore reparaît l’empire de l’intelligence. Par cela même qu'un être est doué de cette faculté, il sort toujours plus ou moins de son moi, tout au moins en pensée, pour concevoir d’autres êtres et, qui plus est, l’ensemble de tous les êtres. L’impersonnalité ou, comme disent les philosophes, l’objectivité est la caractéristique même de l’intelligence. Dès que nous pensons, nous sommes ouverts au dehors, nous ne sommes plus une monade sans fenêtres: la
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société et l’univers entrent en nous de toutes parts. Or, à ces idées plus ou moins impersonnelles sont nécessairement attachés des sentiments, à ces sentiments sont attachées des impulsions qui, dans une certaine mesure, nous enlèvent à nous-mêmes. Un être inintelligent ne pourrait être vraiment désintéressé.
De là la grande division, à la fois psychologique et morale, des volontés égoïstes et des volontés altruistes. Au reste, ce n’est qu’une question de mesure : de purs égoïstes, comme de purs altruistes, il n’en saurait exister. Un caractère vaut par le degré d’universalité qu’il enveloppe. Napoléon disait un jour à Rœderer : « Moi, je n’ai pas d’ambition, » puis se reprenant, et avec sa lucidité ordinaire : « Ou, si j’en ai, elle m’est si naturelle, elle m’est tellement innée, elle est si bien attachée à mon existence qu’elle est comme le sang qui coule dans mes veines, comme l’air que je respire1. » Ce que Napoléon disait de son ambition, il faudrait que nos âmes, éprises de la vérité et du bien, pussent encore mieux le dire de leur amour désintéressé. Le plus haut développement de la nature humaine est celui où le cœur, s’ouvrant avec la pensée, s’égale à l’infini.
L’intelligence ne met pas seulement la volonté
(1) M. Paulhan. Les Caractères , p. 152.
en relation avec le monde des idées, mais encore avec le monde des hommes. Il en résulte un ensemble d’actions et de réactions sociales qui, par l’intermédiaire des pensées, s’étendent aux volontés mêmes. Les grands modificateurs de notre caractère, ce sont les caractères des autres. L’influence du milieu social est plus forte encore que celle du milieu matériel : il y a un air ambiant que l’homme respire parmi ses semblables et en dehors duquel il ne peut pas plus vivre qu’en dehors de l’atmosphère. La société étant un organisme dont nous sommes les membres, si le grand corps est plus ou moins vicié ou, au contraire, plus ou moins sain, nous sommes comme les cellules nourries par un sang plus ou moins riche, qui prospèrent ou déclinent avec le corps entier. Il y a cependant, entre la cellule soumise au réflexe et l’homme capable de réflexion, cette capitale différence que la cellule ne peut réagir avec conscience contre les influences délétères, tandis que la volonté intelligente juge autrui, se juge elle-même, et agit en conséquence de ses jugements.
Le caractère n’est donc pas aussi immuable qu’il a semblé à Schopenhauer, à Taine, à M. Ribot. Et quoiqu’on ait pu comparer le caractère du phénomène géologique de la stratification, nous n’admettrons pas que nous soyons ici en présence de
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dépôts inertes comme les terrains ou les roches, mais bien d’un être vivant et mouvant, qui se développe comme un germe, fleurit et fructifie, 'dont les fleurs mêmes et les fruits changent en vertu des réactions multiples et incessantes entre l’individu, le milieu physique et le milieu social.
Dans son intéressante étude sur le caractère de Darwin1, M. Paulhan a essayé de montrer sur le vif comment se développent ou s’atrophient certaines parties du caractère par l’effet du milieu social, du milieu matériel, de la santé, de l’âge, etc. Il y a là, en effet, un ensemble d’ « associations systématiques » et d’ « inhibitions systématiques » qui aboutit à fixer enfin chez l’individu tel type d’esprit, non tel autre. Darwin n’est d’abord qu’un écolier ordinaire qui apprend beaucoup plus lentement que sa sœur. Il manifeste seulement un goût inné des collections, coquilles, timbres-poste, médailles, minéraux: il range tout par ordre. Son imagination, qui était grande, le porte à inventer des mensonges de propos délibéré et toujours pour le plaisir de faire sensation : il se vante à un de ses camarades de produire des primevères de teintes diverses en les arrosant avec des liquides colorés.
« Fable monstrueuse, dit-il ; je n’avais jamais expérimenté la chose! » Plus tard, cependant, la pen-
(1) L' activité mentale et les cléments de l'esprit , Alcan, 1887.
sée scientifique ayant maîtrisé l’imagination, il deviendra tellement sincère et scrupuleux qu’il passera vingt-deux ans de sa vie à développer, à critiquer, à rédiger l 'Origine des espèces. Son imagination n’en subsistera pas moins, mais, au lieu d'inventer des fables, il inventera des expériences ou des doctrines. Au collège, il apprend difficilement les langues, ne peut arriver à faire des vers latins, s’éprend pourtant d’Horace, éprouve une satisfaction intense aux démonstrations d’Euclide. Amoureux des promenades solitaires, si propices aux réflexions profondes, il se laisse un jour tomber d’une hauteur de sept à huit pieds de long d’un chemin sans parapets. Il continue de collectionner les minéraux, mais sans but scientifique. A dix ans, il s’intéresse beaucoup aux insectes et se décide presque à former une collection de ceux qu’il trouvait morts, car, dit-il, « après avoir consulté ma sœur, j’arrivai à la conclusion qu’il n’était pas bien de tuer des insectes pour l’amour d’une collection ». Il commence des études de médecine: l’anatomie le dégoûte, deux opérations auxquelles il assiste l’impressionnent au point de le faire renoncer à suivre le service de l’hôpital. Les cours de géologie et de zoologie lui paraissent si « incroyablement ennuyeux » qu’il jure de ne jamais lire un livre de géologie. Beau serment, qu’il devait si peu tenir ! Son père lui propose d’entrer dans l’Eglise.
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11 ne demande pas mieux, et le voilà qui étudie trois années à Cambridge, mais sans enthousiasme. Ses amis de collège le trouvent affectueux, généreux, compatissant, ayant la haine de tout ce qui est faux, vil, cruel. Enfin on lui propose un grand voyage à bord du Beagle , en société de naturalistes non rémunérés: ce voyage décide de sa vocation. Au retour, il se retire à la campagne. Sa santé déplorable l’y obligeait presque. « Pendant quarante ans, dit-il, je n’eus jamais un jour de bonne santé comme les autres hommes. » La science occupe désormais sa vie entière. Ses seules grandes distractions sont la musique et les romans. «Je les aime tous, dit-il, môme s’ils ne sont bons qu’à demi, et surtout s’ils finissent bien ; une loi devrait les empêcher de mal finir. »
On peut conclure avec M. Paulhan que le milieu social, l’éducation, le développement progressif de l’intelligence, les circonstances mêmes de la vie ont joué un rôle capital chez Darwin, malgré la force native de ses aptitudes individuelles. Mais il convient d’ajouter que ce qui eut une influence décisive, ce fut, comme Darwin l’avoue lui-même l’énergie et la persévérance de la volonté.
IV. — Concluons qu’aucune des trois grandes fonctions mentales ne peut être reléguée au second rang dans le caractère. Les partisans de Schope-
nhauer, qui nient l’influence des idées sur le inonde, rappellent que bien des hommes mettent en désaccord leur volonté et leur intelligence. « On pense d’une manière et on agit d’une autre; on écrit de beaux traités de morale qu’on ne pratique pas. » Certes, ces choses-là se sont vues; mais, de ce que l’intelligence n’est pas à elle seule omnipotente, de ce que la passion peut contrebalancer son action, il n’en résulte nullement que ces deux « facteurs » , caractère et intelligence, soient « en désaccord ». Une intelligence qui ne trouve pas dans le sentiment et dans la volonté une aide suffisante pour se traduire en actes, c’est précisément là une des formes possibles du caractère. Le Dr Le Bon, que Platon eût pu ranger parmi ceux qu’il appelait les « inisologues», ne tarit pas quand il s’agit de rabaisser l’intelligence, cette prétendue maîtresse de la vie. Il faut l’entendre commenter l’exemple fameux du chevalier Bacon, ambitieux, égoïste, cupide et lâche, applaudissant dans un écrit public à la décapitation de son bienfaiteur, afin d’obtenir le poste de chancelier; puis condamné pour concussion et essayant d’attendrir ses juges par l’humble aveu de sa culpabilité. Et d’Alembert, plein de bienfaisance, celui-là, de bonté et de désintéressement, mais se faisant l’esclave de M"° de Lespinasse, allant chercher pour elle à la poste les lettres des amants qu’elle lui donnait ouvertement
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pour rivaux! — Tout cela peut être vrai, mais qui soutint jamais ou que la connaissance approfondie des règles logiques de l'expérimentation, de l’induction, de l’énumération, rend vertueux, ou que la plus subtile géométrie peut empêcher un savant de tomber amoureux d’une coquette ? Bien plus rares sont les vrais « moralistes » qui n’ont point conformé leur vie à leurs principes. L’exemple de Sénèque, un prédicateur sans originalité, n’est guère probant; les grands innovateurs en morale, eux, ont vécu leurs idées. Pour ne point parler des fondateurs de religion, Socrate n’a-t-il pas conformé sa vie comme sa mort à ses principes, et cela, selon son propre témoignage, malgré certains penchants de son tempérament? N’avoue-t-il pas qu’il était porté à l’excès vers les passions de l’amour, lui qui vécut chaste ? Ne reconnaissait-il pas que le physionomiste Zopyre avait raison de lui attribuer bien des inclinations grossières, qu’il avait réprimées par sa volonté ? Et Kant, dont nous parlions tout à l’heure, n’a-t-il pas réalisé dans sa vie entière l’impératif catégorique ? « Je dormais, dit-il, et je rêvais que la vie est beauté : je me réveillai et je vis qu’elle est devoir. » Comment s’est-il réveillé, sinon par l’action de l’idée ? Les exemples abondent de l’empire souverain exercé par les convictions morales et religieuses. Un Augustin, entraîné lui aussi par son tempérament vers tous les plaisirs,
n’en devient pas moins, sous l’influence de l’idéal conçu et aimé, un des types de la sainteté.
On croit rabaisser l’action de l’idée en n’y voyant qu’un éclairage, lueur ou lumière. Mais éclairer, c’est rendre possible un mouvement dans telle direction et non dans telle autre ; voir, c’est savoir; savoir, c’est pouvoir ; pouvoir, c’est le commencement de faire. Dans la nuit, on va où il y a une lumière ; si j’en fais briller une de loin aux yeux du voyageur égaré dans la montagne, je puis ou le sauver en l’appelant vers la vraie route, ou le perdre en l’attirant vers le précipice. L’idéal, dit-on, n’est qu’un rayon qui illumine; non, c’est un rayon qui attire, comme celui qui faisait monter Dante vers Béatrice.
D’où vient donc le désaccord qui subsiste parfois entre l’idée morale et l’acte? Il vient le plus souvent de ce que l’idée n’est pas complète ni absolument démonstrative. Vous ne verrez jamais un géomètre enseigner que deux et deux font quatre et régler ses actes comme s’ils faisaient cinq ; vous ne verrez jamais un physicien enseigner que les corps sont pesants et se jeter par la fenêtre avec l’espoir de ne pas tomber. C’est qu’ici les idées sont des certitudes. Si un moraliste, au contraire, n’est pas nécessairement moral, c’est que son intelligence, si développée qu’elle soit, ne peut jamais saisir avec certitude l’harmonie du bien universel avec son
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bien personnel : il peut donc se laisser entraîner a choisir le second. « L’espérance éteinte étouffe le désir, dit Rousseau, mais elle n’anéantit pas le devoir; » par là il montre bien la vitalité d’une idée qui est la plus haute de toutes, et qui, une fois entrée dans l’esprit, n’en peut plus disparaître. Et cependant, pour son compte, il ne conforma guère sa vie à cette idée du devoir. C’est que, sans parler du tempérament maladif de Rousseau, l’étude de la morale aboutit à un doute suprême, que la science positive à elle seule ne peut lever. La science humaine se demandera toujours avec anxiété, comme faisait Ernest Renan, si l’idéal est en accord final avec le réel, si nous ne sommes point dupés par la suprême ironie de la nature, qui sacrifie l’individu aux fins de la société et de l’univers. C’est pourquoi la connaissance abstraite est insuffisante sans l’amour du bien idéal. Mais, d’autre part, comment aimer un idéal que l’intelligence ne se serait pas d’abord efforcée de concevoir et de réaliser d’avance en elle-même ? Si donc le fond de notre caractère est surtout, comme nous l’avons dit, notre manière d’aimer, nous n’avons, en définitive, qu’un moyen d’élever toujours plus haut nos amours : c’est d’élever toujours plus haut nos pensées.