CHAPITRE II
I. — Ce sont, à notre avis, les manifestations les plus fondamentales de la vie consciente, avec leurs rapports de dépendance et de subordination, avec leurs lois essentielles d’harmonie et leurs lois secondaires d’opposition, qui peuvent servir de base à une classification naturelle des types psychiques. Il doit exister des lois générales de composition des caractères qui expliqueraient notre forme mentale comme les lois de la croissance et de la génération, celles de la corrélation et du balancement des organes, enfin celles de l’adaptation au milieu, de la variation et de la sélection, expliquent la diversité des formes organiques. Dans la volonté, avec son inclination essentielle au plus grand bien sous toutes les formes, se trouve le prirnum mobile; la tendance essentielle à Yêtre , au bien-être , et au plus être , se subordonne toutes les autres et constitue la vraie finalité interne. Mais la satisfaction de cette tendance générale varie selon l’organisation indivisi-
blement physique et psychique des individus, qui se développe toujours dans le sens de la moindre résistance. Les tendances particulières ne sont que des déterminations spéciales de la tendance à maintenir et à accroître son être pour satisfaire sa volonté fondamentale. Le type du caractère résulte du rapport mutuel des trois grandes fonctions psychiques, moments inséparables du processus volitif : sensation, émotion, appétition. En effet, le rapport entre le pouvoir de sentir, le pouvoir de jouir ou de souffrir, enfin le pouvoir de désirer, produit nécessairement des variations d’intensité relative qui entraînent équilibre ou déséquilibre entre les fonctions ; la résultante définitive est une certaine direction prépondérante dans le sens ou intellectuel, ou sensitif, ou actif. De là, en psychologie, des effets analogues à ceux de la corrélation et du balancement des organes en physiologie; le budget mental a son équilibre comme le budget physique : un grand développement de l’intelligence pourra, dans certains cas, s’accompagner d’une insuffisance de la sensibilité et de la volonté, ou invicem. Parfois, au contraire, la constitution cérébrale permettra un développement simultané et harmonieux des trois fonctions. Ainsi se produiront les caractères dits « équilibrés ». C’est donc bien du fond môme des caractères que résulte leur forme : c’est le rapport d intensité entre les trois fonctions de la vie psy-
chique qui se traduit par la forme plus ou moins harmonique du caractère. Quant au rapport avec le milieu, il s’exprime surtout, chez les divers individus, sous forme objective , c’est-à-dire par les objets auxquels s’appliquent de préférence leur intelligence, leur sensibilité, leur volonté. Mais ces objets sont loin d’épuiser le contenu subjectif de nos tendances internes, dont ils n’expriment que le point d’application, l’occasion extérieure, avec les modifications plus ou moins superficielles résultant de leur jeu. Ce qui échappe à l’analyse dans nos tendances est précisément ce qui est le plus profond et le plus fort : l’analyse ne saisit que des sensations ou des idées qui déterminent et particularisent les tendances, en les mettant en rapport avec le milieu extérieur (naturel ou social); mais les tendances mômes ont une racine cachée dans la constitution à la fois organique et psychique.
II. — Les formes les plus générales des caractères ont été excellemment étudiées par M. Paulhan. Ce dernier a le mérite d’avoir un système de philosophie et de psychologie, auquel il ramène tout le reste, y compris la science du caractère. Comment pouvons-nous nous représenter le monde des réalités et où prendrons-nous notre point d'appui? A cette question, plusieurs réponses sont possibles. Les uns chercheront dans l’expérience, et
principalement dans l’expérience intérieure, quelque réalité concrète, immédiatement saisie, qui se retrouve sous toutes les autres et en soit le fond, — par exemple la sensation, la pensée, la volonté, — et ils se figureront le monde entier comme composé de cette même étoffe. D’autres, — M. Paulhan est du nombre, — au lieu de considérer l’étofle ellemême, ne s’occuperont que des lois abstraites selon lesquelles elle est tissée, des manières les plus générales dont s’entre-croisent les fils de l’universelle existence. Par peur de l’anthropomorphisme, ils s’adresseront, pour concevoir le monde, aux plus hautes abstractions; puis, les combinant entre elles, ils se rapprocheront progressivement de la réalité concrète. L’esprit, objet propre de la psychologie, sera pour eux une synthèse d’éléments selon des lois générales d’association; ces éléments, à leur tour, seront des synthèses d’autres éléments associés, et ainsi de suite. Enfin, les individualités ne seront que des « associations systématiques » de tendances, qui elles-mêmes constituent « des systèmes d’éléments psychiques groupés autour d’un élément prédominant ». Le dernier élément auquel notre connaissance arrivera, dans cette analyse, c’est le choc nerveux, dont Spencer avait déjà fait l’élément primordial de la vie psychique.
Nous ne saurions, pour notre part, admettre cette représentation du monde, de l’esprit et des
individus. lne combinaison de lois aussi nombreuses qu’il est possible nous rapproche sans doute de la réalité, mais elle ne peut jamais la suppléer. Les lois consistent seulement dans les rapports qui existent entre les choses réelles, et ces rapports, par eux-mêmes, ne sont que des abstractions. Ils sont vrais plutôt que réels. La réalité proprement dite ne peut être qu’expérimentée ; elle ne peut être révélée que par la manière dont elle existe pour elle-même dans la conscience immédiate. Lne sensation, par exemple, quelque subjective et « humaine » qu’on la prétende, est plus réelle que les abstractions de la science; ce sont les réalités d’expérience qui expliquent les lois, et non pas les lois qui expliquent les réalités d’expérience. Dans le caractère de l’individu, en particulier, c’est le fond conscient qui produit la forme, ce n’est pas la forme qui produit le fond.
Selon M. Paulhan, la loi qui explique la formation du caractère, « c’est la loi d’association systématique, » c’est-à-dire « l’aptitude de chaque élément — désir, idée ou image — à susciter d’autres éléments qui puissent s’associer à lui pour une fin commune ». Cette loi se complète, ajoute M. Paulhan, « par la loi d’inhibition systématique », qui exprime l’arrêt, que chaque élément psychique tend à imposer à tout élément qui ne peut s’associer harmoniquement à lui pour une même fin. On
voit que M. Paulhan, pour distinguer sa conception associationniste d’avec la conception anglaise, introduit l’idée de fin interne. Mais, demanderons-nous, qu’est-ce que cette fin, et comment peut agir une fin? Où en avons-nous pris l’idée? — Nous l’avons prise dans la conscience de notre volonté, de ce que Scliopenhauer appelait le vouloir- vivre , élément « concret » s’il en fut, élément « subjectif » emprunté à la conscience humaine d’abord, projeté ensuite par analogie dans toute conscience animale, puis, par une analogie plus lointaine encore et plus hardie, dans toute existence qui change et se meut. La « fin », nous ne la connaissons que sous la forme du bien-être et de la jouissance, sous la forme de la sensibilité. Notre intelligence elle-même, avec toutes ses idées, devient un système de fins idéales quand on la considère dans son rapport avec le désir fondamental de l’être et du bien-être, qui constitue le vouloir ou, plus généralement, la vie même. C est donc bien la volonté qui pose la fin et la poursuit. Dès lors, les lois de l’association ne sont, à nos yeux, que des effets et non des causes, des modes de combinaison, c’est-à-dire d’action et de réaction mutuelles. M. Paulhan nous dit, par exemple, qu’il y a des caractères « équilibrés », d’autres non équilibrés, des caractères « cohérents et unifiés », d’autres incohérents et non unifiés, etc. . et rien de plus vrai ; mais, M. Paulhan le reconnaît
lui-même, ce sont là des caractéristiques Formelles; ce qui importe, c’est de savoir quels sont les éléments réels entre lesquels il y a ou il n’y a pas équilibre, cohérence, unification, etc. Avant donc d’étudier, dans le mécanisme du caractère, le rapport des rouages, il faut étudier les rouages euxmêmes et déterminer surtout le grand ressort. C’est ce ressort qui explique 1’ « association systématique » ou P « arrêt systématique » des phénomènes intérieurs ; la « loi de systématisation » n’est que l’énoncé abstrait et encore vague du désir que nous avons de vivre et de jouir. C’est essentiellement la volonté, la sensibilité et l’intelligence qui caractérisent les êtres, non la forme extérieure d’association qui fait qu’ils offrent pour ainsi dire tel dessin à la vue, régulier et harmonique chez les uns, irrégulier et inharmonique chez les autres. S’arrêter aux rapports abstraits, ce serait pythagoriser, ce serait prendre des nombres, des lois et des formes pour des causes ; ce serait dire que le lis a pour élément le nombre cinq parce qu’il a cinq pétales, que la justice est un nombre carré « parce que tout y est égal de part et d’autre ».
Au reste, les formes de l'association, selon M. Paulhan lui-même, ne font qu’exprimer les directions prises par les éléments psychiques, qui, comme il le dit, peuvent être très divers pour une même forme générale. Aussi, dans la seconde partie de son
livre, il tâche d’indiquer les divers types que détermine la prépondérance de tel ou tel élément concret. Le fond des caractères réside à ses yeux dans les tendances qui s’y unissent et s’y combinent. Mais M. Paulhan se borne à définir chaque tendance par son objet : égoïsme, ambition, sympathie, pitié, etc. Aussi pourrait-on reprocher à son remarquable traité des caractères de n’être, dans cette seconde partie, qu’un traité des passions, sans que le fond même de la vie intérieure soit encore abordé. Entre les formes générales de l’association systématique et les objets particuliers des tendances ou des passions, il nous semble qu’il doit exister un intermédiaire ; et cet intermédiaire, c’est précisément le caractère même, c’est-à-dire la nature propre de la sensibilité, de la volonté, de l’intelligence, ainsi que leur relation mutuelle. L’application à tels ou tels « objets » est ultérieure et dérivée ; ce qui est primordial, c’est le mode individuel de développement et de fonctionnement du processus psychique, sentir , penser, vouloir. Chacun de nous a préalablement une organisation subjective, cérébrale et mentale, dont nos tendances — ambition, amour,
sensualité, passion du beau, passion du vrai, etc.
ne sont, comme on l’a vu, que des déterminations objectives et, pour ainsi dire, des emplois. Ce n’est donc pas la passion dominante qui fait le caractère, c’est la prédominance de la sensibilité, ou de
l’intelligence, ou de la volonté, puis cle telle sensibilité, de tel mode d’intelligence, etc. Le système de M. Paulhan nous semble trop descriptif, et ses descriptions ont beau être parfois de la plus grande exactitude, encore sont-elles plutôt des descriptions que des explications. L’important serait de savoir comment le caractère se forme réellement. De même, la description du visage ou du corps entier ne nous révèle pas comment le corps a été construit et par quelles actions ou réactions.
M. Paulhan applique sa méthode à la détermination du caractère de Flaubert, chez qui il nous montre l’unification finale par la passion artistique et l’amour de la littérature h Puis il résume son intéressante étude par cette sorte de définition : « Flaubert fut un unifié et un artiste avec un tempérament de contraste et de lutte, avec une nature un peu
(1) « Le seul moyen de n’être pas malheureux, disait Flaubert à Le Poittevin, c’est de t’enlermer dans l’art et de compter pour rien le reste. » 11 n’est pas une pensée chez Flaubert, « pas une pulsation du cœur qui ne fût pour les lettres ». Il travaillait dix à quatorze heures par jour, heureux quand il avait écrit au bout de la semaine quelques pages qu’il pût conserver. Passion désintéressée d’ailleurs, sans vanité ni désir de gloire. « Bien ou mal, disait-il, c’est une délicieuse chose que d’écrire, que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. » Avec le besoin d’imaginer et d’observer, il avait le goût de l’érudition, mais il le subordonnait à la forme et au style : « la seule chose importante et éternelle sous le soleil, c’est une phrase bien faite. » A son essor d’imaginatif il joignait des qualités d’homme rangé et méthodique, disant lui-même : « Pégase marche plus souvent qu’il ne vole », et ajoutant qu’il faut faire de son existence deux parts : « vivre en bourgeois et penser en demi-dieu. » Le bourgeois n’en devint pas moins, de sa part, l’objet d’une haine persistante et féroce; il est vrai que par là il entendait
grosse, quoique très sensible, mais assez complexe, très forte, très vivante, dont les divers éléments, trop vivaces et que la maladie relâcha sans doute un peu, ne pouvaient s’harmoniser complètement, malgré l’empire pris par l’un d’entre eux, qui savait d’ailleurs tirer profit des révoltes mêmes des autres. » On voit que M. Paulhan nous a peint une âme et une imagination d’artiste plutôt qu’il n’a analysé et expliqué un vrai caractère. L’ « unification finale des tendances par une tendance dominante », et laissant place à beaucoup de « contrastes », demeure une formule encore bien abstraite, comme tout ce qu’on tirera des lois de l’association ; les causes profondes, organiques et psychiques, ne sont pas assez mises en lumière, si bien qu’en définitive on ne sait trop dans quelle catégorie « classer » Flaubert. L’histoire d’une passion qui arrive à tout dominer n’est
quiconque « pense bassement ». Malgré les habitudes réglées de Flaubert, M. Paulhan nous montre subsistant en lui l’ampleur, la force, la vivacité des passions avec leur ténacité et leur raideur, l’exubérance, la gaieté parfois un peu lourde, la franchise et l’expansion qui en résultent naturellement. Plus personnel qu’égoïste, il était très dévoué, « fidèle,, sans envie, plus heureux du succès d’un ami que du sien propre ». Puis, par suite du froissement des tendances dominantes, de l’excessive sensibilité et de la maladie (on sait qu’il fut épileptique), nous voyons se développer chez lui la misanthropie, le pessimisme, l’horreur de la société, l’indignation persistante, la fascination de ce qu’il détestait, du bas et de l’horrible le sens et le goût du néant. « La vie est une chose tellement hideuse disait-il, que le seul moyen de Insupporter est de l’éviter. Et on l’évité en vivant dans l’art, dans la recherche incessante du vrai rendu par e beau. » Religion, phdosophie, sciences, mœurs, institutions, humanité, autant d objets de son indifférence ou de son dédain
ni l’anatomie, ni la physiologie d’un type. D’ailleurs, quoi de plus difficile qu’un portrait psychologique, surtout s'il s’agit d’un esprit supérieur ? Il y a des choses de l’àme qu’on ne peut traduire en paroles sans leur faire perdre de leur vérité, comme il y a des airs qu’on ne peut transposer sans en altérer le charme.
111. — Avec M. Ribot, nous pénétrons davantage au cœur du sujet et nous aboutissons à une classification qui, complète ou incomplète, porte du moins sur le fond et non sur la forme. On a vu que, pour M. Ribot, le caractère digne de ce nom est inné, un et stable ; son unité consiste dans sa manière d’agir et de réagir constante avec elle-même; sa stabilité n’est que cette unité se prolongeant à travers le temps. Par là se trouvent exclus de la classification les individus qui n’ont pas de marque personnelle et innée, rien de naturellement hypertrophié ou atrophié, et qui empruntent au milieu, hommes ou choses, leur caractère « acquis » : M. Ribot les appelle des amorphes. Il exclut aussi ceux qui n’ont ni unité ni stabilité, capricieux et changeants, tour à tour inertes et explosifs : ce sont les instables ; dès que vous voulez les faire rentrer dans une classe , vous vous apercevez qu’ils passent tour à tour d’un type à l’autre. Ces deux genres d’hommes mis à part, la classification
naturelle des caractères doit distinguer les divers types selon la prédominance acquise par l’une ou l’autre des fonctions mentales; il s’agit donc, avant tout, de savoir si celles-ci se réduisent à deux ou à trois. Or, pourM. Ribot le processus de la vie intérieure ne comprend, du moins à l’origine, que deux termes : sentir du plaisir ou de la douleur, et réagir1; on n’a, dès lors, que deux types primordiaux de caractères, selon que Insensibilité ou l’activité prédomine. D’après certains physiologistes et psychologues, comme Schneider, tous les mouvements qui se produisent chez les êtres supérieurs sont dérivés des deux mouvements simples de contraction et d’expansion, l’un ayant pour but la protection de l’être, l’autre, la mise en rapport avec les objets extérieurs; M. Ribot ramène l’antithèse entre les sensitifs et les actifs à ce contraste fondamental entre la contraction et l’expansion, entre la tendance à la vie intérieure pour les uns, à la vie extérieure pour les autres. Dans une troisième classe, M. Ribot place les apathiques , c’est-à-dire ceux dont la sensibilité et l’activité sont au-dessous du niveau moyen.
Comme on le voit, les grands « genres » de caractères sont ainsi constitués, pour M. Ribot, indépendamment de l’intelligence. Nous avons reconnu
(I) Voir chapitre précédent.
que, cependant, l'intelligence est une fonction essentielle et primordiale La division de M. Ribot nous semble donc admissible pour les tempéraments plutôt que pour les caractères. De plus, nous avons vu que la division en quatre tempéraments est plus rationnelle2. L’ « apathie » n’est qu’une question de degré, non de nature, à moins qu’il ne s’agisse du tempérament flegmatique, qui, normalement, n’exclut pas l’activité, mais lui imprime un caractère de lenteur et de froideur. Enfin, nous ne saurions accorder que tout caractère vrai soit une « atrophie » ou une « hypertrophie » ; le caractère idéal est, à nos yeux, celui qui réaliserait l’équilibre des trois fonctions mentales : sensibilité, intelligence, volonté. Cet équilibre, pour être rare, n'est pas chimérique. Une sensibilité très développée peut s’allier naturellement à de l’intelligence, par cela môme à de la mémoire, à de l’imagination : la mémoire empêchera les émotions d’être fugitives ; l’imagination, en les faisant retentir à travers mille souvenirs associés, les empêchera d’être superficielles. Une sensibilité de ce genre n’exclut pas le jugement et la raison, car, s’il y a un fonds d’idées assez riche chez un individu, toute émotion forte et persistante éveillera en lui non seulement des images, mais aussi des
(t) Voir chapitre précédent.
(2) Voir livre 1er.
idées, si bien qu’il aura à la fois vive spontanéité et grande puissance de réflexion. Par cela môme, le sensitif complet et intelligent peut aussi être actif. Les émotions qu’il éprouve sont, d’une part, assez durables et assez profondes, d’autre part assez suggestives d’idées et de jugements pour que sa volonté ait l’occasion et le pouvoir de s’exercer. Son effort est soutenu par le sentiment môme et par l’idée, qui sont les grands ressorts de l’action. Les trois fonctions de l’esprit sont donc faites l’une pour l’autre et se soutiennent mutuellement ; elles n’ont pas besoin d’ètre faibles pour être harmoniques : elles peuvent avoir simultanément une force normale, et c’est ce qui constitue la santé môme de l’esprit. Comme il y a des corps sains, il y a des esprits sains, qui n’en ont pas moins leur individualité très prononcée et sont, par excellence, des « caractères ». L’esprit complet et équilibré offre d’ailleurs une véritable « unité », puisqu’il répond tout entier et par ses trois fonctions à la fois aux impressions venues du milieu physique ou social : il ne sent point sans penser ; il ne pense point sans sentir ; il ne sent pas et ne pense pas sans agir; enfin il n’agit pas sans penser ni sentir. C’est le type d’unité par excellence : c’est la vivante synthèse des fonctions mentales. En môme temps, un tel caractère réalise la « stabilité » : on est sûr d’avance que l’homme
complet et bien équilibré ne sera, clans telle ou telle circonstance importante, ni insensible, ni inintelligent, ni inactif: il aura une manière de réagir constante avec elle-même. Nous ne saurions donc accorder à M. Ribot qu’un caractère de ce genre ne doive point trouver place aux premiers rangs de la classification parce qu’il est une « forme mixte et composite » , ou parce qu’il se rapproche des « amorphes ». Une forme composite est celle où les éléments sont mal liés et sans combinaison intime; ce n’est point ici le cas. Quant aux amorphes, ce sont ceux qui, n’ayant point de forme propre, ne reçoivent leur forme que du dehors ; mais un homme complet a une forme propre, et il est doué de tout ce qui est nécessaire pour n’être pas le jouet des actions étrangères. On ne dira pas que de bons yeux, exigeant à la fois de la force, de la promptitude, de l’acuité, de la netteté, aient une nature mixte et composite, ou qu’ils manquent de caractère propre. Il y a une foule de myopes ou de presbytes, mais il y a aussi de bonnes vues, et ce sont les seules normales. Un visage bien proportionné n’en est pas moins un visage reconnaissable entre tous; il n’est pas nécessaire d’avoir le nez trop gros, ou la bouche trop grande, ou les yeux trop petits, pour offrir une marque individuelle, de même pour le visage moral. L’équilibre des facultés et la santé de l’esprit, loin d’exclure
l’originalité, constituent une originalité des plus rares. Sans doute l’homme vraiment complet est un idéal ; mais le vrai sensitif, le vrai actif, le vrai apathique représentent aussi un idéal; toute classification se fait par types plus ou moins idéaux.
Puisque nous avons rétabli la présence de l’intelligence dans les éléments primordiaux de l’évolution mentale, nous arrivons logiquement à distinguer trois grands genres de caractères : le sensitif, l’intellectuel et le volontaire. Chacun de nous, dit Platon, est composé d’une hydre, d’un lion et d’un homme : l’hydre aux cent têtes, c’est la passion ; le lion, c’est la volonté; l’homme, c’est l’intelligence; on peut ajouter que notre forme morale change selon que l’un de ces trois éléments prédomine.