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CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES DES SEXES

Le sexe masculin s’est décerné à lui-même la palme rie « supériorité » ; ce qui était inévitable au temps où la force corporelle était la force supérieure. Dès l’antiquité, philosophes et savants ont soutenu que la femme était un homme non déveoppe, et cette opinion s’est perpétuée jusqu’à nos jours. La théorie de la sélection sexuelle, telle que a présentée Darwin, présuppose encore dans la ligne masculine une «supériorité», un «droit d’héritage». Pour Spencer, le développement de la emme est arrêté de bonne heure par les fonctions jw Pr°Creatl0n’ de Ia gestation, de la lactation, oui à i'°" dl ’ llomme de Darwin est une femme

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ralistes appellent l’absolue « identité de valeur des éléments masculin et féminin» dans la propagation de l’espèce. On a môme démontré que l’embryon reçoit une portion mathématiquement égale de substance paternelle et de substance maternelle, que les deux capitaux de vie primitifs sont de tout point équivalents et complémentaires; ce qui explique matériellement les faits d’hérédité.

Au début de la vie sur le globe, les premiers êtres se reproduisaient simplement par division : chaque moitié du parent devenait un rejeton, identique au parent lui-mème. C’était le triomphe de l’hérédité sans mélange. Tout le monde connaît la reproduction par division artificielle, les boutures et marcottes, par exemple, qui s’opèrent sans nouvelle union de sexes. Les saules pleureurs, a-t-on dit, ne sont pas rares en Angleterre ; cependant, comme ils n’y fleurissent jamais, ils ont tous dû venir de boutures, par multiplications « asexuelles » . Les hydres, les vers de terre coupés en morceaux reproduisent le tout. Chezlesprotozoaires, la multiplication commence par une rupture presque mécanique : la masse élémentaire du protoplasme, devenant trop grosse, se brise; de la sorte, elle se sauve et se multiplie tout à la fois.

Tant que dura ce mode de reproduction par simple division, il n’y avait guère de progrès possible : le nouvel être n’était qu’un morceau du générateur,

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qui en reproduisait forcément les particularités. De nos jours, les jardiniers veulent-ils conserver intacte une variété de plante remarquable, ils n’ont pas recours à la reproduction sexuelle par graines, qui mélangerait les caractères de la plante élue à ceux des plantes ordinaires; ils ont recours à la reproduction asexuelle par bouture, qui donne des sujets identiques au pied dont ils sont sortis 1 . Les combinaisons nouvelles, les sélections de toutes sortes, les variations et les progrès ont été introduits par la séparation des sexes. Si les lettres de l’alphabet se reproduisaient par simple division, Va produirait des a , le b produirait des b; mais, sans mariages de lettres, on n’obtiendrait jamais l’ Iliade ou Y Odyssée.

Pour entrevoir comment la séparation des sexes a pu se produire, il faut se rappeler que chacune des deux grandes fonctions de la vie, nutrition et reproduction, implique, au sein même du tissu vivant, des changements de deux sortes et en sens inverse, les uns intégrateurs et les autres désintégrateurs, les premiers constituant une recette, les autres une dépense2; ce sont, on l’a vu, les deux oscillations du pendule de la vie. Dans la nutrition, il y a d’abord recette ou assimilation, puis dépense ou désassimilation, et selon qu’un des courants l’em-

(!) Voir Koehler. Pourquoi ressemblons-nous à nos parents? {Revue philosophique d’avril 1793.)

(2) Voir livre Ier.

porte, nous avons reconnu qu’on a un tempérament d’épargne ou un tempérament dépensier; l’un où prévaut la montée de la vie, l’autre où prévaut la direction descendante qui aboutit à l’activité musculaire ou cérébrale. Pour la reproduction de l’espèce, il est également nécessaire, d’une part, d’accumuler les matériaux de l’existence destinée à un autre être; d’autre1 part, de les séparer de soi et de faire ainsi une dépense de sa propre substance au profit d’autrui. Mais ces deux fonctions, quoique solidaires, peuvent être cependant en proportions diverses, etc’est, d’après l’hypothèse laplus probable, ce qui a produit la distinction des sexes, entre lesquelles elles se sont partagées.

M. Geddes suppose, dans une cellule analogue aux amibes, et qui présentait d’abord l’équilibre du revenu et de la dépense, un excédent prolongé des changements assimilatifs sur les désassimilatifs ; le résultat sera nécessairement une croissance de volume, une réduction d’énergie actuelle et de mouvement, une augmentation d’énergie potentielle et de matière nutritive en réserve. Les irrégularités de contours tendront à disparaître et, la tension superficielle aidant, la cellule acquerra une forme sphéroïdale. Le résultat, très intelligible assurément, se rapprochera de l’œuf, « gros et immobile ». Partez encore d’une cellule d’abord équilibrée, mais en supposant que la dépense y prédomine sur l’acqui-

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sition : la mise en liberté croissante d’énergie motrice devra trouver son expression au dehors dans un accroissement de mobilité et dans une diminution de volume; les cellules les plus actives se modifieront dans leur forme pour être aptes à passer au travers du fluide environnant ; elles s'allongeront en forme de fouet, présentant une sorte de tête et de queue pointue. La polarité féminine ou masculine serait donc, à l’origine, déterminée par la tendance à la conservation ou la tendance à la dépense.

Après un certain nombre de divisions, dont les dernières se font coup sur coup , les éléments masculin et féminin finissent par être réduits chacun à un demi-noyau, qui a besoin d’être complété par l’autre pour se développer. Et ces deux deminoyaux conservent la polarisation différente qui, chez l’élément féminin, aspire à l’intégration, chez l’élément masculin, à la désintégration.

L’œuf, volumineux, bien nourri et passif, est l’expression cellulaire du tempérament caractéristique de la mère; le volume moindre, l'aspect originairement moins nourri et l’activité prépondérante du père sont résumés dans l’élément masculin. L’œuf est une des plus grosses cellules, l’élément masculin est la plus petite de toutes. L’œuf renferme dans son protoplasme une provision de nourriture, ou vitellus, destinée à l’embryon; la fabrication du vitellus constitue même, pour l’organisme maternel.

une dépense intérieure considérable. Cette réserve alimentaire de l’œuf, avec les membranes d’enveloppe qui y sont si souvent prédominantes, fait défaut dans l’élément masculin, presque réduit à son demi-noyau actif et remuant. Il est comparable à une monade, à un infusoire à fouet, très pauvre en substance cellulaire. Son énergie locomotrice est extrême; il se meut activement dans la plupart des animaux et dans beaucoup de plantes; c’est comme « une matière de protoplasme explosif, » qui, dès que le stimulant nécessaire se présente, part avec une extraordinaire vivacité.

Non moins remarquable est sa puissance d’endurance, analogue à celle des monades et de ces bacilles qui font aujourd’hui le désespoir de la médecine. Il supporte les variations les plus extrêmes de la température; il garde sa vitalité féconde pendant des mois et, chez certains animaux, comme les abeilles, pendant des années. Cette endurance lui permet d’aller sans danger à la recherche de l’œuf en traversant des milieux qui seraient nuisibles à celui-ci, ou d’attendre, dans des circonstances parfois défavorables, que l’œuf ait atteint sa maturité. Suivant Rolph,cet « affamé » recherche l’œuf, grand et bien nourri, dans le dessein de la conjugaison : « dessein pour lequel l’œuf, précisément parce qu’il est plus grand et mieux alimenté, a pour sa part moins d’inclination ». L’initiative vient donc de

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l'élément mâle et les spermatozoïdes sont puissamment attirés vers l’œuf. Parfois la forme de la coquille crée un obstacle, et l’œuf ne peut être accessible que par un point, une petite porte (ou micropyle). Dewitz a montré qu’autour des coquilles d’œuf des cancrelats (blattes d’Amérique importées par les marins dans nos ports), les spermatozoïdes se meuvent en cercles réguliers dont l’orbite varie toujours, si bien que, tôt ou tard, un spermatozoïde doit trouver à entrer. Dès qu’un seul a pénétré dans un œuf, la voie en est généralement fermée aux autres; la petite porte est condamnée, la membrane environnante devient imperméable. Remarquez, en outre, que le nombre des spermatozoïdes est infiniment plus considérable que celui des œufs. Aussi y a-t-il beaucoup d’appelés et peu d’élus. Nouvelle raison pour aller à la recherche des œufs, qui gardent l’expectative, et qu’une très petite fraction de spermatozoïdes arrive à rencontrer ou à pénétrer. Ces faits, presque aussi vieux que la terre, font pressentir bien des différences entre les caractères masculin et féminin. C’est déjà la force motrice, l’activité entreprenante et la recherche aventureuse qui caractérisent l’élément mâle, ce qui suppose que la vie a pris ici la direction de la dépense extérieure, non de l’accumulation interne.

Aussi voyons-nous qu’une nourriture insuffisante, en déterminant cette direction dépensière de la vie

tend à produire des individus du sexe masculin. La nutrition est un des facteurs les plus importants pour déterminer le sexe; et bien loin que le sexe féminin résulte d’un arrêt de développement, ce sont au contraire les conditions nutritives les plus favorables qui le déterminent

En résumé, au seuil même de la vie animale et végétale, nous voyons qu’une petite cellule active, incomplète, incapable de se développer seule avec son demi-noyau, s’associe à une cellule constituant

(1) Comme exemples, il faut noter les curieuses expériences de Yung sur les têtards, qui, au moyen d’une bonne nourriture, élevèrent la proportion des femelles de S6 à 92 p. 100; — le cas typique des abeilles, qui, durant les huit premiers jours de la vie larvaire, par l’addition d’un peu de nourriture et d’une quantité double de corps gras pour les larves des reines, décident des différences si marquantes qui sépareront la reine des ouvrières; — les expériences de Siebold sur une espèce de guêpes, où augmenta la proportion des femelles du printemps au mois d’août, avec la chaleur et l’abondance de nourriture; — les chenilles des phalènes et des papillons devenant mâles quand elles sont soumises à la faim ; — les expériences de Girou sur trois cents brebis, dont la moitié, bien nourrie, donna une grande proportion d’agneaux femelles, l’autre, maigrement nourrie, une grande proportion de mâles; — enfin, les pucerons de nos rosiers et arbustes fruitiers, qui, dans la prospérité de l’été, donnenl une succession de femelles capables de se reproduire par parthénogenèse, tandis qu’avec le froid et la disette de l’automne les mâles reviennent. Dans la « génération alternante », tour à tour asexuelle et sexuelle, les conditions nutritives favorables déterminent la première, tandis que la seconde se produit dans des conditions moins propices. L’alternance des générations n’est, au fond, qu’un rythme entre la prépondérance de l’intégration et de la désintégration. Dans l’humanité, après une épidémie ou une guerre, les naissances masculines augmentent; le nombre des garçons varie, d’après Diising, selon les récoltes et les prix. Le nombre des naissances de garçons est plus grand dans les pays pauvres que dans les pays riches et dans les villes. — Enfin, dans les deux tiers des grossesses doubles, les jumeaux, obligés de se disputer la nourriture, sont du sexe masculin.

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un individu plus nourri et plus tranquille, mais ayant d’ailleurs elle-même besoin d’être complétée. Voilà, dès le début, le contraste entre les sexes M. Armand Sabatier avait déjà trouvé que le caractère de l’élément féminin est la concentration, l’unification, la cohésion : cet élément tend à rester un et à ne pas se fragmenter, à ne pas se sectionner, tant qu’il est livré à lui-même. Le caractère de l’élément masculin est au contraire « un rôle de division, de dispersion. » Et M. Sabatier faisait à ce propos un rapprochement plein d’intérêt : dans cette fonction d’élément centrifuge, mobile et chercheur, ne reconnaît-on pas déjà ce que l’on peut appeler « l’extériorité du sexe masculin », c’est-à-dire sa « tendance générale à la vie active et voyageuse ? » Au contraire, voyez l’état d’immobilité relative, le caractère de concentration et d’intégration qui marque l’élément féminin; n’y reconnaissez-vous pas déjà ce caractère d’intimité, d’intériorité, d’union, qui distingue la mère et fait d’elle la créatrice du nid, du foyer? « L 'indépendance est le propre du sexe et de l’élément masculins; la solidarité appartient au sexe et à l’élément féminins. »

(i) Ajoutons que, selon les physiologistes, l’union des sexes a pour i et 1 & rajeunissement. Après un certain nombre de divisions asexuées, les cellules sont usées, vieillies et ne peuvent pas se diviser ultérieurement, à moins de recevoir une jeunesse nouvelle par leur union avec une cellule de sexe différent.

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