DES SEXES
I- — Passez des germes aux animaux développés, vous reconnaîtrez encore, sur toute l’échelle, que les mâles ont des habitudes plus actives, tandis que les femelles en ont de plus passives; que, sauf des exceptions dont nous parlerons tout à l’heure, les mâles tendent originairement et par nature à être plus petits; qu’ils ont une température plus élevée et se consument plus vite ; que les femelles sont d’ordinaire plus grosses, d’une température moindre et vivent plus longtemps. La femelle de l’insecte qui donne la cochenille, chargée de produits de réserve sous la forme du pigment rouge bien connu, passe la plus grande partie de sa vie comme une simple galle, immobile sur le cactus. Le mâle, au contraire, à l’état adulte, est agile, toujours en mouvement, et il a la vie courte. Le mâle adulte de l'ascaride appelé heterodora Schachtii , qui infeste le navet, est agile, tandis que la femelle est toujours
au repos et bouffie. Dans l’ordre des strepsiptères, les femelles parasitaires aveugles sont complètement passives et ressemblent à des larves; les mâles sont libres, ailés, et vivent peu. Chez les insectes, les mâles se distinguent le plus souvent par des couleurs plus brillantes, par des armes utilisées pour vaincre leurs rivaux et par la faculté exclusive de pousser leurs bruyants appels d’amour. Aussi les Grecs disaient-ils ironiquement que les mâles des cigales vivent heureux, « ayant des femmes privées de voix ». Chez les oiseaux, les mâles ont des couleurs et des ornements qui éclatent, des armes contre leurs rivaux ; voyez la différence entre les magnifiques oiseaux de paradis mâles et leurs modestes femelles, entre la queue du paon et le plumage uni de la paonne, entre le chant du rossignol et la voix de sa compagne. Parmi les mammifères, rappelez-vous la crinière des lions, les cornes des antilopes, des béliers, des taureaux, etc. Chez les oiseaux et les mammifères, les mâles sont d’ordinaire plus grands que les femelles : c’est parce qu’ils ont les os et les muscles plus forts; et ils les ont plus forts parce qu’ils ont été développés par une activité extérieure plus grande. Ils doivent, en effet, exercer cette activité pendant que la femelle est empêchée par l’incubation ou la gestation. En outre, leur race a été fortifiée par les combats entre mâles, tandis que les femelles des animaux supé-
rieurs sont affaiblies par le sacrifice maternel croissant de la gestation, de la parturition, de la lactation, des soins aux jeunes, etc.
Darwin et Spencer ont voulu expliquer toutes ces différences physiques par la « sélection sexuelle », qui a dû faire préférer, de gré ou de force, les mâles les plus robustes et les plus agiles. Mais cette explication est incomplète. La force et l’agilité ne sont pas seulement une adaptation ultérieure; elles sont un trait primordial de l’activité masculine. C’est un déterminisme interne, non externe, qui produit entre le mâle et la femelle la division des fonctions pour la perpétuité de la vie et de l’espèce, par cela môme les caractères « primaires » des deux sexes.
De môme pour ce qu’on appelle les caractères sexuels secondaires : moyens de défense, etc. Wallace, dans son livre important sur le Darwinisme, discute les phénomènes d’ornementation masculine et montre qu’ils peuvent s’expliquer par « les lois générales de la croissance et du développement ». Or, si les ornements sont le produit naturel, le résultat direct de la santé et de la vigueur surabondantes, il n’est plus besoin ici de la sélection darwiniste pour expliquer la présence de ces ornements. Inutile d’appeler à notre aide une cause aussi hypothétique que « l’action accumulée de la préférence des femelles ». Considérez d’ailleurs les bigar-
rares si compliquées de l’oiseau ou de l’insecte mâle, et les lentes gradations d’une variété à l’autre, vous jugerez bien difficile d’accorder à des oiseaux ou à des papillons un degré de développement esthétique qui est rare môme parmi les êtres humains. L’explication de Darwin supposerait chez les animaux une sensibilité esthétique par trop subtile. L’éclat du coloris, l’exubérance du poil et desplumes, et même le développement des armes sont avant tout, dans leur origine, des « affleurements de la constitution masculine1 ». Par exemple, le pigment coloré étant un produit de désassimilation et de combustion, sorte de cendre brillante, une plus grande richesse de coloris ne fait que manifester une activité prédominante des échanges chimiques, aboutissant à une désassimilation intense. Les couleurs brillantes sont donc, d’ordinaire, le tempérament devenu visible. Dans un sens littéral, ditM. Geddes,
« c est pour la cendre que les animaux se parent de beauté », et les mâles le font davantage parce qu’ils sont mâles, non par aucune autre raison. D’où suit cet apparent paradoxe, ou plutôt cette vérité profonde, que tous les caractères sexuels appelés secondaires sont, au fond, primaires, puisqu’ils expriment le même tempérament général qui, dans un cas, a eu pour résultat la production des éléments mas-
U) Geddes el Thomson. L’ Evolution du sexe.
culins, clans l’autre, celle des éléments féminins. Chez les lucioles, les lueurs semblent d’abord de couleur identique et d’intensité à peu près égale; cependant, avec plus d’attention, on reconnaît que la lueur jetée par le mâle est plus intense, et surtout que le rythme de la lumière est plus rapide, les éclairs plus courts; chez la femelle, la lumière est plus durable, les éclairs plus éloignés et plus vacillants. Vous avez là l’indication sensible des contrastes que présente la physiologie des deux sexes.
Lorsque les sexes se sont différenciés, chacun d’eux a eu sa fonction dominante. Le sexe féminin a représenté principalement la conservation de l’espèce et de sa structure typique, qu’il a été spécialement chargé de perpétuer. L’autre sexe a représenté surtout les forces de changement. Toute variation commence par être individuelle : elle est une originalité, une excentricité de l’individu par rapport à l’espèce ; elle suppose un écart du type, donc un mouvement plus actif et plus personnel de la vie, une transformation de l’énergie en formes ou en actions nouvelles. Là où domine l’activité de dépense, les permutations de molécules qui constituent ce que les physiologistes appellent une « variation d’organes ou de fonctions » sont nécessairement plus probables ; elles le sont moins chez les femelles passives et au repos. De fait, l’expérience prouve que les mâles sont plus novateurs et plus inventeurs, soit
au physique, par la plus grande variation de leurs formes; soit au moral, par la plus grande variation de leurs idées et de leurs sentiments. Il en résulte une conséquence très importante pour l’évolution des espèces. Ce sont les mâles qui ont eu le rôle d’introduire et de transmettre à la descendance la majorité des variations. L’étude des pigeons domestiques, par exemple, montre, d’après les expériences de Brooks, que le mâle a le pas sur la femelle pour déterminer la production de variétés nouvelles. Ces variétés apparaissent presque toujours chez les mâles et se transmettent par eux : or l’éleveur, ici, ne laisse pas aux femelles le soin de choisir ; ce n’est donc pas, comme le prétend Darwin, la « sélection » sexuelle, mais la constitution même du mâle qui fait que ses variations sont et plus fréquentes et plus transmissibles. Brooks conclut : « Nous considérons les cellules mâles comme étant l’origine de la plupart des changements par lesquels l’espèce est arrivée à son organisation actuelle. » C’est le mâle qui marche en tête, la femelle qui suit dans la transformation des races. Toutefois, ajoute M. Geddes, dans les progrès qui eurent pour première origine « le sacrifice reproducteur et l’amour », les femelles ont « l’honneur d’avoir ouvert le chemin ». D’une manière générale, l’élément féminin représente donc dans l’histoire des espèces animales le principe de l’unité; le masculin, celui de la multiplicité.
L’un est la tradition spécifique, l’autre est l’innovation personnelle. Les deux sont également nécessaires : point de progrès possible sans les forces qui conservent et sans les forces qui modifient.
II. — Les divergences sexuelles sont d’autant plus marquées qu’on s’élève davantage dans l’échelle de l’évolution. C’est donc dans les races humaines et dans les individus humains les plus développés qu’on peut lire le mieux les traits physiologiques qui séparent les sexes. Le tempérament d’épargne se manifeste clairement chez la femme par des signes bien connus : rondeur des tissus, activité moindre des échanges moléculaires, d’où résulte une faim moindre, ainsi qu’une moindre puissance digestive1. Le développement de la poitrine, du bassin et des hanches, où les lignes courbes et ovales prédominent, est une conséquence nécessaire d’un tem-
(1) N’ayant pas autant à travailler de corps et d’esprit, elle recherche d’instinct les viandes blanches, les aliments légers et sucrés; elle est plus frugivore, l’homme est plus carnivore. Chez la femme, la capacité pulmonaire est d’environ 2,500 centimètres cubes, tandis que chez l’homme elle est de 3,700. L’absorption de l’oxygène et l’élimination de l’acide carbonique sont moindres. Le sang, moins rutilant, contient moins d’hémoglobine et de globules ; sa densité est plus faible. Il est plus riche en lymphe, plus pauvre en albumine. La pression artérielle est moindre, la capacité relative du système veineux est plus grande. Tous ces signes annoncent moins d’activité dans les métamorphoses chimiques. Par le côté relativement lymphatique de son tempérament, la femme est exposée aux maladies que le lymphatisme favorise : scrofules, tuberculose, cachexies; le côté nerveux l’expose à toutes les maladies nerveuses, plus rares dans la pathologie masculine, telles que l'hystérie et les névroses.
pérament en prédominance de nutrition et destiné lui-même à la nutrition de l’espèce1. Ce développement, en donnant le dernier trait à la beauté de la femme, lui ôte en môme temps l’agilité. Les anciens poètes ont fait d’Atalante, de Camille, des femmes légères à la course; on leur a répondu que la rapidité de la femme, sinon de la jeune fille, est chose impossible : la femme porte proportionnellement, diraient les physiciens, plus de « poids mort » . Mais ce prétendu poids « mort » , c’est ce qui alimentera la vie des générations.
Le tempérament d’épargne entraîne encore, chez la femme, la prédominance des fonctions de la vie végétative et viscérale. C’est, en effet, aux viscères que les fonctions de réparation et de construction physiologique sont principalement dévolues : élaboration du sang, circulation, purification du sang par la respiration, etc. Enfin, il y a des viscères qui ont pour objet la nutrition même de la race et dont 1 importance est notoire dans la vie féminine. En vertu du môme tempérament, le système nerveux de la femme est plus développé dans les ganglions qui président à la vie végétative et sensitive; il est moins développé dans les centres qui président plus spécialement au travail musculaire et au travail cérébral. Il faut bien que la femme, pour faire face
(1) L'accroissement du besoin est aussi nécessité, chez la femme, par celui des cerveaux dans l’espèce.
aux dépenses de la maternité, fasse réserve de forces vitales. Qu’est-ce que la dépense demandée à l’homme pour l’espèce? Bien peu de chose. Chez la femme, au contraire, cette dépense sera considérable et prolongée. Aussi, dès que la femme atteint l’âge où elle peut être mère, elle subit déjà des crises périodiques en vue de la future nutrition de l’entant et doit, à chaque fois, abandonner une partie de sa substance. Plus tard, pour la gestation, pour l’enfantement, pour l’allaitement, puis pour l’éducation première de l’enfant, quelle série de sacrifices physiologiques et moraux, exigeant une énorme réserve de forces! C’est la raison pour laquelle l’évolution individuelle est plus précoce chez la femme, et aussi plus vite ralentie, parfois môme arretée, si bien que son type demeure plus jeune. Mais la femme, quand sa croissance personnelle est finie, continue de croître dans la personne de ses enfants; leur vie est, au pied de la lettre, le prolongement de la sienne. La femme n’est point enfermée dans son moi : elle déborde en autrui, elle est l’humanité visible. Est-ce là une « infériorité » ou une « supériorité »? — C’est, en tout cas, une nécessité de constitution et de fonctions physiologiques, qui exige une nature autre que celle de l’homme.