‹ Tempérament et caractèreChapitre 2 sur 84 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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Les écrivains à qui l’on a donné le nom de moralistes et qui ont peint des caractères n’ont guère fait porter leurs observations, si fines et parfois si profondes, que sur l’homme en société. On a remarqué avec raison le fond « social » de la littérature, principalement en France : elle roule presque tout entière sur les rapports des hommes au sein du groupe dont ils font partie. La plupart des charmants tableaux de La Bruyère, par exemple, sont-ils autre chose que des portraits sociaux, tracés de main de maître, et peut-on dire qu’ils expriment de véritables « caractères »? — <c Giton a le teint frais, l’œil fixe et assuré, il parle avec confiance... il est riche. » — « Phédon a les yeux creux... il semble craindre de fouler la terre, il

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marche les yeux baissés, etc.; il est pauvre. » C’est donc la hardiesse et la timidité résultant de la condition sociale que le grand peintre nous représente. « J’entends Théodecte de l’antichambre; il grossit sa voix. Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi... Troïle est utile à ceux qui ont trop de bien, il leur ôte l’embarras du superflu, il sauve la peine d’amasser de l’argent, etc. » Nous sommes à la ville, à la cour, parmi les importants, les impudents, les flatteurs, les parasites, les bavards, les hypocrites, les beaux esprits ou les sots; ce sont moins de vrais caractères que des masques : c’est le paraître plus que l’être. Surtout, où est l’être organique? Descartes presque seul, avec son disciple Malebranche, y chercha l’origine profonde des passions et des mœurs.

Plus récemment, Kant, Schopenhauer, Lotze, Wundt et Bahnsen ont fourni de précieux éléments à la science nouvelle du caractère. En Angleterre, le dernier ouvrage que Stuart Mill voulait écrire était un traité sur ce sujet ; ce fut son ami Bain qui l’écrivit, avec un succès médiocre. Chez nous, M. Ribot, M. Paulhan, le docteur Azam, le docteur G. Le Bon, M. Bernard Perez, M. Payot ont publié d’importantes études. On s’est occupé aussi de la

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vu

psychologie des sexes et de celle des races. Enfin, la biologie a fait de tels progrès qu’elle peut aujourd’hui, croyons-nous, nous éclairer sur la vraie nature du tempérament, si intimement lié au caractère. De tous ces travaux il nous semble que déjà on peut dégager des conclusions générales de haut intérêt ; ce sont ces conclusions que nous voulons tirer, après avoir apporté nous-même, s’il est possible, des éléments nouveaux à la question. Sans prétendre écrire un traité des tempéraments et des caractères, nous essaierons de présenter dans ce livre une théorie générale, fondée à la fois sur la biologie et la psychologie.

Une des raisons qui ont fait longtemps négliger la théorie des caractères, c’est que depuis Locke ou même I-Iobbes, en Angleterre, depuis Condillac et Helvétius, en France, la psychologie empirique s était fondée sur la prétendue similarité initiale de tous les esprits individuels. On faisait venir du dehors, par la voie de l’expérience et de l’éduca- Uon toutes les causes qui établissent une différence male entre un individu et un autre. Stuart Mill peu-

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sait encore qu’on pourrait expliquer les traits de chaque type particulier par les particularités des circonstances; « le résidu seul, si on prouve qu'il y en a un, serait mis au compte des prédispositions congénitales ». On reconnaît là un reste de ces théories du xviii6 siècle selon lesquelles les hommes, presque semblables à l’état de nature, ne sont différenciés que par le milieu physique ou social. Stuart Mill et ses devanciers se faisaient une idée inexacte de la psychologie. Cette science nous explique bien comment l’esprit fonctionne, une fois que ses facultés sont données ; elle peut de même montrer comment le caractère, une fois donné, se modifie; mais l’origine de nos facultés et, par là même, de notre caractère, est à des profondeurs que la lumière de la réflexion n’atteint pas. Il y a dans l’individualité un fonds organique dont les lois psychologiques n’expliquent pas plus la genèse que les lois générales de la physiologie n’expliquent, à elles seules, les traits particuliers à Pierre ou à Paul. Il faudrait pénétrer dans les mystères de la combinaison des germes et dans les secrets du développement de l’embryon, pour se rendre compte des originalités de constitution physique et morale. Réduire à ses éléments un tableau de

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Raphaël, ce n’est pas expliquer le tableau même. Pareillement, la psychologie abstraite et générale, qui résout les personnes humaines en leurs éléments communs, n’explique pas ce que chaque personne a d’individuel. Il y a toujours dans les composés autre chose que la simple somme des composants. La psychologie générale, comme l’a remarqué M. Ribot, n’étudie que les lois abstraites ; la psychologie des caractères étudie les types produits par la combinaison particulière des lois générales, et servant à classer les individus. Elle est à moitié chemin entre ces termes extrêmes : l’universel et l’individuel.

Le caractère, marque propre de l’individu, est sa manière relativement une et constante de sentir, de penser, de vouloir. Un même motif ou mobile, par exemple la vue d’un danger, l’idée de l’honneur ou du déshonneur, provoquera une réaction différente de la part des différents individus, comme un rayon de lumière tombant sur un corps opaque sera par lui renvoyé et, sur un corps transparent, sera reçu à l’intérieur. La pensée du pouvoir, qui fait courir le monde à un Ronaparte, laisse inerte un Laplace. Pour bien connaître le caractère d’un individu, il faudrait savoir comment sa volonté

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intelligente, en vertu de son orientation naturelle et acquise, répondra à toutes les impulsions possibles. Le caractère est donc la direction générale prise par la volonté, qui la fait réagir d’une manière propre à l’égard de chaque classe d’impressions, de motifs et de mobiles.

Il existe chez tous les hommes un caractère inné, où l'on peut distinguer deux parties. Il y a d’abord un fonds de tendances qui exprime la manière d’être générale de l’organisme, son mode de fonctionnement, le ton, la valeur et la direction de sa vitalité : c’est là ce que nous avons appelé le tempérament. En second lieu, il y a dans le caractère inné des traits qui expriment la valeur relative de certains organes particuliers : ce sont les besoins spéciaux et les aptitudes spéciales. Notre caractère inné, c’est notre organisme vu par le dedans; notre organisme, c’est notre caractère inné vu par le dehors. La constitution fixe de notre cerveau et de nos organes fait qu’ils sont tout prêts à tels modes de mouvement; ainsi la flèche tend à partir de l’arc bandé, en vertu de la structure de l'arc et de sa relation à la corde qui le bande. Nous sommes d’avance adaptés à telles réactions, non à telles autres; sous notre attitude psychique il y aune

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attitude physique. Les fondements de notre individualité morale se dérobent ainsi dans les profondeurs de notre organisme.

Qu’est-ce à son tour que l’organisme, sinon un ensemble d’organismes plus petits, qui sont euxmêmes des « vivants » et, par conséquent une société ? Ce qui fait notre « individualité » c’est précisément la collectivité des éléments dont l’association nous constitue. Ce que nous appelons notre nature personnelle est déjà, avant toute relation humaine, une nature sociale, résultant des rapports de nos composants organiques. Chez un peuple, on ne saurait réduire la volonté nationale à la pensée et à la volonté de la classe dirigeante, quelle que soit d’ailleurs son importance dans le gouvernement de la nation : il faut mettre en ligne de compte la force d’impulsion ou de résistance, obscure mais puissante, qui réside dans la masse. Cette force ressemble à celle qu’exercent la constitution et le tempérament, qui conditionnent les opérations les plus hautes de notre intelligence et de notre volonté. Comme le timbre en apparence simple d’un instrument, le caractère inné est un concert de sensations et de réactions : il est 1 expression d’une sensibilité et d’une volonté col-

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lectives, c’est-à-dire de l’ensemble des perceptions et impulsions qui préexistent dans la totalité de nos cellules. Celles-ci, de leur côté, doivent à l’hérédité leur constitution propre. Pourquoi tel homme est-il naturellement actif, l’autre indolent? l’un irritable, l’autre inerte? Pourquoi la pensée du pouvoir, qui enivre un Cromwell, laisse-t-elle froid un Newton? La dernière raison de nos sentiments naturels est, nous l’avons vu, la conformation héréditaire de notre corps, jointe à la structure particulière de ses divers organes, surtout du cerveau. Mens agitai molem, a dit le poète; on lui a répondu qu’il est encore plus vrai de dire : Mens agitatur mole.

Le fonds natif de notre caractère, se trouvant ainsi au delà de notre conscience, ne peut être connu de nous directement. La conscience éclaire surtout d’une manière distincte et tranchée tout ce qui n’est pas encore en nous assez organisé , comme dit Spencer, assez systématisé pour fonctionner seul ; or, ce qui est le plus organisé est à la fois le plus puissant sur nous et le moins conscient pour nous : c’est le résultat de notre tempérament héréditaire, puis des habitudes acquises par nous et transmises à tout cet ensemble de petits vivants qui constitue notre organisme. De là les illusions que tous les

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hommes se font à eux-mêmes sur leur liberté, quand elle n’est pas mise à l’épreuve ; sur leur courage, quand ce courage n’est pas en face du danger; sur leur générosité, quand ils n’ont pas eu l’occasion de faire un sacrifice; sur leur chasteté, quand ils n’ont point été exposés à la « tentation ». Les idées, les sentiments, les actes mêmes, surtout dans leur isolement, ne sont pas toujours des signes certains du caractère fondamental, du moi organisé ; car le milieu extérieur et les circonstances peuvent maintenir à l’état latent des impulsions qui, dans un milieu tout autre, éclateraient au regard. Il faut des jours, des mois, des années pour développer, comme en une projection fidèle, ce que cachent les profondeurs de notre caractère ; non qu’il soit, selon le mot de Kant, un moi intemporel, mais plutôt parce qu’il est un ensemble de forces de tension accumulées par le temps dans un organisme. L’arbre pourrait peut-être apercevoir son écorce, ses feuilles, ses fleurs et ses fruits même, qui \e jugent; mais pourrait-il compter les couches concentriques de son tronc, les ramifications de ses innombrables racines, la suite non moins innombrable de ses devanciers d’où est sorti le germe qui en lui s’épanouit, évolue et prépare des germes nouveaux?

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C’est pour cette raison, non pour les raisons mystiques invoquées par Schopenhauer et M. de Hartmann, que notre naturel est inconscient, qu'il est presque impossible de le déterminer, sinon par l’expérience, en se voyant agir comme on verrait agir une autre personne. Il y a des moments où, muets et immobiles, nous le regardons faire, cet autre, cet inconnu, qui est nous cependant, notre moi organique et primitif : c’est d’abord dans la surprise des émotions vives, où le temps de la réflexion ne nous est pas laissé, où la réaction est produite avant môme que nous n’en soyons informés ; c’est encore dans certains moments de crise où la stupeur morale succède à des émotions trop fortes, où la volonté est comme anéantie, l’intelligence indifférente, où enfin, n’ayant plus aucun désir, nous sommes tout étonnés de nous voir agir encore ; cette fois, on se regarde comme un étranger et, qui plus est, un étranger insoupçonné. Nous finissons cependant, à force de vivre, par nous faire une idée de nous-mêmes ; mais le moi ainsi connu n’est encore, le plus souvent, qu’un moi imaginé et construit au moyen de nos souvenirs : c’est un fantôme de notre vie passée. Notre réflexion sur nousmêmes est alors, en réalité, une imagination à la

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recherche de nous-mêmes. Et cette imagination, à son tour, n’est qu’une renaissance de sensations confuses et d’impressions confuses où vient se résumer notre vie passée, comme en un rêve de nousmêmes. Le précepte socratique: — Connais-toi, — c’est pour chacun de nous ce qu’il y a de plus difficile à réaliser. La source ne peut jamais se voir elle-même tout entière aux rayons du soleil, qui seuls cependant la rendent visible ; elle ne peut apercevoir que le flot du moment qui s’écoule et ne l’épuise pas.

Jusqu’à présent, les travaux consacrés aux caractères ont été surtout descriptifs: définitions, divisions et classifications empiriques y ont eu la première place. Il serait temps, croyons-nous, de systématiser et de démontrer, s’il est possible, de manière à établir les premiers linéaments d’une théorie scientifique. La méthode qu’emploie la science des caractères devra être non seulement inductive, mais encore déductive. Il faudra sans doute utiliser l’expérience acquise, les observations de tous ceux qui ont étudié les hommes, depuis les

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psychologues et moralistes jusqu’aux historiens, statisticiens, criminologistes, en môme temps que les observations des physiologistes et médecins. Mais on ne sortira jamais du chaos des faits pour en découvrir le lien et le sens si on n’emploie pas la méthode déductive, en s’appuyant sur les lois générales de la physiologie et de la psychologie, deux sciences faites sinon pour se confondre, au moins pour « s’entendre ».

L’idée que nous voudrions voir s’introduire dans la science des caractères individuels et ethniques, c’est celle de l’évolution. Notre caractère est formé de couches successives. La première est due à la race, la seconde à la division fondamentale des sexes, dont l’importance, on le verra, n’est pas seulement biologique, mais psychologique. La dernière couche est le produit de la constitution individuelle et du tempérament propre. Ainsi s’est établi, grâce à tous ces dépôts du temps, le caractère inné, résultat présent d’une longue évolution à travers les âges. Mais le caractère inné lui-même n’est que le point de départ d’une évolution nouvelle accomplie par l’individu môme, et qui s’exprime dans le caractère acquis. Ce dernier, enfin, est acquis en partie d’une manière passive, sous les

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