PRÉFACE XVII
influences extérieures de la nature ou de la société, mais il peut aussi être acquis d’une manière active, par la réaction de l’intelligence et de la volonté sur le naturel. C’est même, selon nous, cette réaction personnelle qui, par excellence, constitue le caractère proprement dit, par opposition au tempérament et à la constitution innée. Notre naturel s’exprime surtout dans notre manière d’être heureux ; notre caractère s’exprime surtout dans notre manière de nous conduire.
Nous pensons donc que la science du caractère devrait comprendre une partie analogue à ce qu’on nomme la statique, ou étude des conditions d’équilibre, et une partie analogue à la dynamique, qui étudie le mouvement et le développement. Le tempérament général, d’une part, et, de l’autre, la structure des organes spéciaux forment pour ainsi dire la statique du caractère, parce qu’ils produisent un certain état d’équilibre qui, dans les conditions ordinaires, est plus ou moins stable. Mais, autour de nous, le milieu physique et social, en nous, la réaction de l’intelligence et de la volonté représentent nos moyens de développement, la « dynamique » du caractère. Ce dernier est toujours
en train de se changer partiellement; la cons-
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cience même que nous prenons de notre naturel peut y introduire du changement en mieux ou en pire, selon que nous nous apparaissons plus ou moins laids à nos propres yeux. Le visage moral n’est pas fixé comme le visage physique, que modifie seule la longue accumulation des années ; l’idée du mieux est pour nous le moyen de réaliser le mieux. En tant que modifiables, nous sommes libres, au sens rationnel du mot, qui n’implique aucun indéterminisme, mais un déterminisme indéfiniment souple et progressif. Notre caractère présent ne nous épuise pas tout entiers, pas plus que notre volition présente et notre action présente : nous sommes, en quelque sorte, un « devenir » qui se change lui-même sans cesse par l’idée qu’il a de soi, et de son point de départ, et de son but. En un mot, l’homme n’est pas fait d’avance, il se fait : c’est le propre de sa nature que de pouvoir toujours ajouter à sa nature.
C’est ce qui explique, quoi qu’en disent les fanatiques de l’hérédité, la puissance de l’éducation et la force des idées. Non que l’éducation puisse clian-
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ger le tempérament physique ou môme psychique, mais elle peut en tirer, s’il est d’ailleurs normal, tout le bien qu’il est capable de fournir selon sa nature. La goutte d’eau a beau agir faiblement et superficiellement, elle use l’obstacle. L’action de l’intelligence, nous espérons le montrer, est primordiale, comme celle de la volonté et du sentiment; de plus, elle est toujours répétée; quand elle n’a pas du premier coup l’intensité, elle y supplée par la durée. Les particularités du tempérament et de la constitution ne servent que de matière à la réaction « informatrice » de l’intelligence, qui finit par tout orienter en vue de certaines idées prises pour fins. Et comme la plupart de ces fins, au lieu d’être
indifférentes, ont une valeur morale, le caractère apparaît, à ce point de vue supérieur, comme un ordre de finalité, ou, selon le mot d’Emerson, « un ordre moral », introduit dans la nature d’un individu par la réaction de sa volonté intelligente. C’est cette réaction que, dans notre livre, nous nous attacherons à mettre en lumière.
La morale n’exige pas que chaque personne soit semblable à toute autre et agisse précisément de la même manière ; elle demande que chacun cultive son caractère propre et l’améliore dans la
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mesure de ses capacités. Il y a en nous un thème donné, notre constitution physique et mentale ; mais que de variations sur ce thème, les unes harmonieuses, les autres discordantes ! Et nous pouvons modifier le thème lui-même, bien plus, l’instrument. Le violon d’un grand maître acquiert du prix entre ses mains et se façonne à son image : à nous de faire vibrer notre nature selon les plus hautes harmonies et de la rendre elle-même harmonieuse.
La théorie de Schopenhauer et de ses partisans sur l’immutabilité des caractères n’irait arien moins qu’à déclarer l’inutilité de la morale, excepté pour les gens médiocres ; ceux qui sont fortement trempés n’en auraient pas besoin : elle ne serait bonne que pour les « amorphes » et les « instables ». Nous verrons, au contraire, qu’elle est nécessaire pour tous, et qu’une intelligence des choses morales ou sociales très développée, en permettant l’évolution continue du caractère, soit chez les individus, soit chez les races, permet un progrès croissant de la moralité même.