CHAPITRE Y
Mme Necker de Saussure a marqué d’un trait exact le caractère dominateur et « personnel » de la volonté chez les hommes : « Leur moi, dit-elle, est plus fort que le nôtre. » Chez la femme, la tendance instinctive de la volonté est de se donner, de se dévouer à autrui. Spencer prétend que ce dévouement, qui peut aller jusqu’à l’héroïsme, aura plutôt en vue les personnes que les idées; il voit là une nouvelle infériorité intellectuelle, ou même affective, parce que, dit-il, les produits derniers de l’évolution humaine sont a le raisonnement abstrait et l’émotion abstraite de la justice, qui règle la conduite indépendamment des liens personnels, des sympathies et antipathies inspirées par les individus » . Les femmes pourraient répondre d’abord que des points de vue divers, quand ils se complètent, ne sont pas inférieurs l’un à l’autre; les abstractions, en définitive, valent seulement par le particulier, dont elles
ne sont que les signes logiques. Mais, contrairement à la théorie de Spencer, l’histoire nous montre que les femmes ont payé de leur personne, tout comme les hommes, quand il s’agissait ou de la patrie, ou de quelque grande réforme sociale, morale, religieuse. Elles ont mainte fois donné leur vie pour des «idées», et surtout pour des idées de justice ou de droit. Après les martyres des religions, nous avons eu les marlyres de la Révolution française, qui montaient tranquillement à l’échafaud. Si la femme entend plus volontiers les appels faits au nom de la pitié qu’au nom du droit pur, si elle prend parfois plaisir à « répandre les bienfaits indépendamment des mérites», si, dans l’ordre social, elle préfère la générosité à la stricte justice, si elle représente ainsi le règne de la grâce plutôt que le règne de la loi, c’est non seulement par sa sensibilité affectueuse, mais aussi par son intelligence moins prompte à la froide analyse qu’à l’intuition des choses en leur unité, enfin par sa nature de volonté unifiante, moins portée à mesurer étroitement la part de chacun qu’à embrasser tous les êtres d’une môme bienveillance. Il y a là comme une extension de l’instinct maternel. Autre est d’ailleurs l’espèce éternellement vivante dans une chaîne sans fin d'individus, autre est l’idée du « genre » humain, notion vide et morte. C’est pour l’intérêt et la vie de 1 espèce que la femme est faite, non pour la contem-
plation des idées pures et la découverte des lois générales. Elle travaille pour l’humanité in concreto , en la nourrissant du meilleur de son corps et de son esprit. Enfin, quoi qu’en dise Spencer, il n’est pas vrai que la justice abstraite soit la plus haute. Comme la grâce est plus belle que la beauté, il y a quelque chose de plus juste encore que la justice : la bonté.
Dans le culte même que la femme et l’homme se vouent l’un à l’autre, la direction des volontés semble différente et produit une attitude différente. C’est ce que M. Secrétan a admirablement compris. Il a bien vu que la femme, qui est la généralité, s’individualise dans son amour; tandis que, par le sien, lorsqu’il est digne de l’éprouver, « un cœur viril s’ouvrant à toute bienveillance se replonge dans la source de l’humanité ». Et c’est de là, ajouteronsnous, que vient cet élargissement de la pensée produit chez l’homme par tous les sentiments dont l’amour est le centre : pitié, charité, sympathie universelle. La fraternité même, d’où est-elle venue? De la maternité. Ce n’est pas comme enfants d’un même père, mais comme enfants d’une même mère, que les hommes se sont d’abord aimés. Et s’ils n’avaient pas connu l’amour, ils n’auraient même pas connu la justice.
Dans le domaine des choses matérielles, la volonté inquiète et ambitieuse de l’homme se plaît à acqué-
rir, la femme, à conserver. Les économistes ont remarqué que la propriété, une fois acquise, apparaît facilement à la femme comme un tout intangible, dont on ne peut distraire une partie. La femme a une sorte de vénération pour le lien interne des choses; elle répugne à se détacher d’une possession qu’elle a vue grandir avec les siens. Le souvenir cher, l’estime religieuse qu’elle conserve à ses intimes s’étend au produit visible de leurs efforts. Du reste, l’esprit d’ordre, d’harmonie, d’économie dans les moindres dépenses, rend la femme merveilleusement apte à l’entretien de la propriété, comme à l’administration intérieure de la famille.
Même instinct de conservation dans l’ordre social. Spencer a voulu expliquer cet instinct par la prétendue admiration des femmes pour toute autorité, y compris l’autorité gouvernementale; admiration qui serait elle-même, selon lui, une nouvelle forme du «culte pour la force». Mais où voit-on que les femmes aient jamais manifesté tant dégoût pour les gouvernements despotiques? Ce qui est vrai, c’est qu’ellesn’ont pas l’esprit révolutionnaire. Les Louise Michel sont des exceptions. Nous ne saurions davantage rattacher au culte de la force, comme le fait Spencer, la foi religieuse plus fréquente et plus durable chez les femmes. La vérité est qu’un tempérament qui comporte moins d'initiative ne se plaira pas au doute: ce serait une crise et une souf-
france. Pas plus clans les questions religieuses que dans les questions scientifiques ou politiques, la femme n’aimera donc à mettre en suspicion ce qui est reçu et établi; critiquer, c’est détruire, et nous avons vu combien peu son instinct est destructif. Le respect de la force n’a ici rien à voir. Ce n’est pas la puissance attribuée à Dieu , mais bien sa bonté, qui fait l’attrait de la religion pour les cœurs féminins. Un esprit où le sentiment domine, où la tendance scientifique est moins développée et par l’effet de la nature et par l’effet de l’éducation, où, en revanche, l’idée morale est exaltée, surtout sous la forme de la pitié et de la charité, un tel esprit est naturellement porté à chercher au-dessus du monde une vivante justice et un vivant amour; un tel esprit est naturellement religieux.
Comment un caractère plus doux, plus timide, plus affectueux, moins enclin à l’action et surtout à l’action aggressive, plus retiré dans la vie intérieure et enfin plus religieux, ne serait-il pas par cela môme moins fécond en crimes et délits, ces déviations de l’activité dépensière et de l’énergie extérieure 1 ?
(1) MM. Lombroso et Ferrero veulent nous persuader que la religion « est une puissance pour le mal autant que pour le bien ». Et ils donnent en preuve qu’un grand nombre de criminels (en Italie sans doute) * sont très religieux et prient le bon Dieu de l'aire réussir leur entreprise avant de commettre un assassinat ou un vol ». C’est confondre un peu trop sommairement superstition et religion; c’est méconnaître que les croyances religieuses sont à la fois un frein poulie vice et un excitant pour le bien.
La maternité est, comme nous l’avons vu, une éco e naturelle de tendresse et de désintéressement : consentir à être mère, c’est consentir à toutes les souffrances; la femme qui a pressé son enfant sur son sein, qui jour et nuit a supporté pour lui toute peine, qui par son sourire a éveillé chez lui la première grâce et le premier don du sourire, cette femme a développé en elle-même toutes les vertus fondamentales sur lesquelles la société, comme la famille, repose. Maternité et criminalité, c'est presque une contradiction dans les termes : jamais on ne pourra se figurer le crime sous les traits d’une mère avec son enfant contre son cœur. Au fait, dans le monde entier, la criminalité féminine est très notablement inférieureàlamasculine. L’infanticide, l’avortement, l’empoisonnement sont les crimes les plus fréquents chez les femmes; mais, ici encore, n’est-ce pas l’homme qui, le plus souvent, est le premier et vrai coupable? Et beaucoup de ces crimes ne s’expliquentils pas par un sentiment d’honneur et de pudeur1?
(1) M. Montegazza définit la pudeur en termes prétentieusement techniques : « un extra-courant des grands phénomènes fondamentaux de l’amour ». C'est dire simplement que la pudeur est un sentiment connexe de l’amour; mais il reste à savoir quelle en est la nature et l’origine. On a voulu l’expliquer, comme tout le reste, par des considérations utilitaires, par une coquetterie déguisée qui ne se refuse que pour se faire mieux poursuivre, qui ne voile ses attraits que pour inspirer du désir de les dévoiler. Selon nous, la pudeur a sa principale origine dans l’instinct de retenue, de conservation physique et morale qui est naturel au tempérament féminin, et ainsi que dans un sentiment esthétique. (V. plus haut, p. 222.)
La proportion des femmes aux hommes condamnés est : en Angleterre, 20 p. 100; en Allemagne, 19; en France, 16; en Autriche, 14; en Hongrie, 11; en Italie, 5. Sur 100 garçons dans les écoles, il y en a 9 ou 10 punis pour larcins; sur 100 filles, moins d’une; sur 100 garçons, 54 sont punis pour voies de fait; sur 100 filles, 17. Vous croiriez que, là-dessus, les anthropologistes de l’école italienne vont faire honneur à la femme d’une supériorité morale innée. Au contraire, «la moindre criminalité de la femme est, nous affirmentils sans rire, un caractère d’infériorité » . C’est, disent MM. Lombroso etFerrero, parce que la femme est moralement et intellectuellement moins puissante qu’elle est aussi moins criminelle : « le crime, comme le génie, la science, l’art, la politique, la guerre, est surtout le fait de l’homme *. Ainsi, au lieu de rattacher la moindre criminalité de la femme à ses qualités naturelles, sensibilité, pitié, esprit de paix et de concorde, comme aussi aux moins nombreuses occasions de vice, on en va chercher les causes dans ses infériorités natives. C’est raisonner
(1) Lombroso et Ferrero. La donna delïnquenle. MM. Lombroso et Ferrero sont obligés de reconnaître qu’il n’y a presque pas d’atavisme dans la criminalité féminine; que cette criminalité n’est pas un retour a des caractères psychologiques éteints. Ils s’efforcent pourtant de rattacher la prostitution à l’atavisme et aux habitudes primitives de promiscuité, comme s’il y avaiL besoin de remonter au delà du déluge pour expliquer que des filles pauvres se laissent entraîner à une première faute, puis à un moyen de gagner leur vie que notre « civilisation » a érigé en moyen légal et administrativement réglementé.
comme un théologien qui, se fondant sur cette singularité statistique que, depuis dix ans, le nombre des femmes tuées par la foudre a été deux fois moindre que celui des hommes, en conclurait que le sexe masculin, moins religieux, a deux fois plus mérité les vengeances célestes.
Ce qui est vrai, c’est que la femme, étant par caractère moins portée aux « variations » et aux écarts de la moyenne, moins excentrique pour ainsi dire, elle est par cela môme moins exposée aux grands crimes. Mais il n’y a pas là une infériorité morale'.
MM. Lombroso et Ferrero se rapprochent de la vérité et font, cette fois enfin, une application exacte du darwinisme, quand ils remarquent que la sélection sexuelle, en donnant la victoire à la grâce physique, l’a donnée aussi à toutes les qualités morales qui s’associent à la grâce. L’influence de la beauté sur la bonté, voilà, selon nous, un sujet à propos duquel on pourrait écrire bien des pages. La beauté est pour la femme un don naturel, une fonction et presque un devoir. Elle doit charmer l'homme et entretenir dans l’espèce la tradition du beau. En même temps, la beauté est pour la femme le grand moyen de l’emporter sur les autres femmes. Ce n’est
(1) Pendant la Révolution, et aussi dans les scènes affreuses de la Commune, les femmes qui prirent part à des actes de la vie politique se montrèrent plus passionnées, plus injustes et plus cruelles que les hommes. Ce fait tient sans doute au caractère plus suggestible de la femme, qui, mêlée aux foules, en ressent davantage les passions brutales.
pas par Ja force et pour la force que les femmes luttent, mais par la grâce et pour la grâce ; et c’est une loi qui se vérifie jusque clans le monde animal. Mais la grâce implique l’harmonie des lignes et des mouvements, la douceur et le calme de la physionomie, de la démarche, des gestes, en un mot toutes les expressions physiques de l’amabilité. Aussi la femme a-t-elle toujours cherché, par un art instinctif, à se parer de ces qualités visibles. Or, une loi psychologique bien connue veut que chaque état d’âme et ses signes extérieurs soient indissolublement associés : non seulement l’état d’âme produit son expression au dehors, mais l’expression, à son tour, tend à éveiller l’état cl’âme. Chaque geste doux ou tendre, chaque mouvement gracieux du visage aura donc une tendance à mettre l’esprit dans une attitude de douceur, de paix et de grâce. En s’exerçant à être belle, la femme s’est exercée à être bonne.
Dira-t-on, avec Schopenhauer, que cette grâce dure bien peu de temps? «Comme la fourmi femelle, en devenant mère, perd ses ailes, de même aussi, après deux ou trois enfants, la femme perd sa beauté. » — Est-ce bien sûr? Et quand cela arrive, ne faut-il pas s’en prendre à nos habitudes modernes de vie mal réglée? Si la femme, au lieu d’être de plus en plus lancée dans la lutte pour l’existence et dans la concurrence avec les hommes, pouvait remplir avant tout sa vraie et naturelle mission d’épouse ,
2oG LE CARACTÈRE SELON LES SEXES
de mère, d’éducatrice, tout entière à aimer et à être aimée; si ce que nous appelons notre civilisation ne l’obligeait pas, par une vie contraire à l’hygiène, de s’épuiser avant l’heure, en cumulant le travail de la maternité avec d’autres travaux, et aussi avec des amusements qui sont pires que des travaux, la femme conserverait presque toute sa vie cette jeunesse de corps et d’esprit qui est dans sa nature même, puisqu’elle résulte d'un tempérament où les forces de réserve l’emportent sur la dépense, et qui ainsi rend visible aux yeux la perpétuelle jeunesse de l’espèce. Enfin, même quand la beauté a disparu pour l’œil des indifférents, il reste encore, pour ceux qui vivent près d’une femme et qui l’aiment, une grâce morale, une beauté d’expression que les années ne sauraient flétrir. Dans une de ses nobles poésies, Au reflet du foyer , l’auteur des Vers d'un philosophe nous montre une femme debout au seuil de sa maison, qui attend son mari, les yeux sur le chemin, éclairée par un feu flambant dans l’âtre. Blanche sous le ciel noir, toute droite, cette femme semblait merveilleusement belle; en s’approchant, le poète vit qu’elle était âgée, mais que les rayons du foyer domestique la transformaient aux regards :
Telle, pensai-je alors, m’apparaît cette femme,
Telle à celui qui l’aime elle apparaît toujours :
Sur elle il voit encore errer comme une flamme
Le reflet immortel de leurs premiers amours.