ET CHEZ LA FEMME
L’explication des différences morales entre les sexes doit être également cherchée, selon nous, dans la direction générale de l’organisme. Passons en revue les traits psychologiques du caractère masculin, chez les animaux d’abord, puis dans l’espèce humaine, nous les verrons encore se déduire de la constitution même, non des hasards de la sélection naturelle ou sexuelle, qui ne fait que les accuser avec le temps et ajouter son action à celle des causes physiologiques.
L’activité extérieure suppose, parallèlement à la force de résistance corporelle, un certain courage psychique. Pour expliquer l’audace des mâles, Darwin et Spencer nous disent : — Les mâles ayant toujours combattu entre eux, et pour la nourriture et pour l’amour, les plus courageux ont dû l’emporter et ont ainsi perpétué le courage môme dans leur sexe, avec le goût de la lutte. — Voilà qui est
2i2 LE CARACTÈRE SELON LES SEXES
clair; mais pourquoi les mâles combattaient-ils, tandis que les femelles ne combattaient pas? Pourquoi ces deux rôles si différents, surtout dans l’amour?
Au reste, quand on dit que les femelles ont moins de courage, encore faut-il s’entendre et distinguer les cas. Le courage des mères pour protéger et défendre leurs petits est bien connu: les exemples en abondent à tous les degrés de l’échelle animale. Pour n’en rappeler qu’un, Bonnet fait le récit coloré d’un cas où une araignée, tombée à la merci d’un fourmi-lion, combattit pour sauver ses œufs aux dépens de sa propre vie. Mais, chez la femelle, le courage est d’ordre maternel, défensif, tourné vers l'intérieur, au service de l’espèce; chez le mâle, il a une tout autre direction : il est aggressif, tourné vers le dehors, au service de l’individu et de son indépendance.
Un autre trait de l’activité chez les mâles, c’est, comme on l’a vu, son caractère explosif et impatient. Ayant un besoin organique de dépense et de mouvement, ils sont semblables à des batteries chargées d’électricité. EL si leur activité est tumultueuse, elle est parfois peu durable. Du moins a-t-elle besoin d’intervalles de repos, qui lui donnent souvent un caractère de discontinuité. Au contraire, les femelles sont calmes et patientes; leur persévérance ne se décourage pas. Loin de partir comme des ressorts, elles vont doucement et sans interruption à leur but.
Darwin et Spencer ont encore voulu expliquer ces qualités psychiques des femelles par l’influence séculaire de la sélection, qui donnait plus de chances de survie aux êtres dont la persévérance compensait la faiblesse et qui, par leur douceur, désarmaient la force. Même dans l’humanité, on a voulu rendre compte de la patience féminine par la longue « oppression masculine » . Raisons superficielles. L’impatience des mâles et la patience des femelles sont «dans le sang», inhérentes aux fonctions mêmes de l’un et de l’autre sexe. Depuis la femelle de l’oiseau qui couve ses œufs pendant de si longs jours, jusqu’à la femme qui porte son enfant dans son sein et l’allaite pendant de si longs mois, patience et maternité ne font qu’un.
Le désir est de l’énergie qui demande à se dépenser dans une certaine direction, parce que la pente est plus grande de ce côté que de l’autre : un être aura d’autant plus de désirs, d’impulsions, de passions ardentes et tournées vers le dehors, qu’il aura plus de force à déployer, plus d’activité et de pouvoir moteur. C’est donc encore par une évolution naturelle que les tempéraments de dépense sont passionnés. Dans la lutte pour l’amour, disent Darwin et Spencer, ceux qui avaient le plus d’ardeur ont le mieux réussi à propager leur race; nous l’accordons, mais la vraie cause en est avant tout constitutionnelle.
Un autre caractère des sentiments et des amours, c’est leur plus ou moins de constance. Or la constance suppose une tendance à intégrer et à conserver; cette qualité sera donc, en général, plus développée chez les femelles. Les mâles ont d’ailleurs, nous l’avons vu, le rôle de chercher dans toutes les directions — sans quoi ils ne trouveraient pas. Attribuer leur inconstance plus grande à ce que les plus changeants dans leurs amours ont multiplié les chances de propagation pour leur race, c’est de nouveau s’en tenir à des résultats extérieurs et remplacer la causalité par la finalité.
Considérons maintenant l’orientation générale des sentiments et émotions chez les animaux. De l’aveu des naturalistes, les femelles, surtout quand elles sont mères, ont une part plus grande et plus habituelle d’émotions « altruistes » ; les mâles ont des sentiments plus personnels. C’est encore là une conséquence de la direction générale imposée à l’organisme, qui, nous l’avons vu, tend chez le mâle à l’individualité, chez la femelle à la solidarité. Enfin, au point de vue de l’intelligence, les mâles, par cela mèmequ’ils sont plus actifs, plus remuants, plus occupés au dehors et au loin, ont acquis nécessairement un domaine d’expérience plus étendu, des associations d’idées plus nombreuses et plus complexes. Il en résulte que, pour fournir tout ensemble et aune dépense cérébrale et à une dépense
musculaire plus grandes, le cerveau est devenu chez eux généralement plus gros. En revanche, les femelles ont plus de finesse, plus de coup d’œil et plus de ruse ; leur rôle n’est pas d’aller de l’avant pour percer en quelque sorte l’obstacle, mais d’attendre, d’observer et de deviner. Leur cerveau s’est affiné intérieurement.
Tous ces caractères différentiels s’accusent dans l’espèce humaine. C’est là que le tempérament moral apparaît le mieux comme l’aspect intérieur du tempérament physique. Établissez en principe une plus grande tendance à l’intégration chez la femme, à la différenciation chez l’homme ; ajoutez cet autre principe, non moins important, que le courant intégrateur, chez la femme, a sa direction naturelle vers l’espèce, dont la vie lui est particulièrement confiée, et vous verrez se développer, par une nécessité interne, toutes les conséquences relatives au tempérament moral des sexes.
La femme, avec sa constitution en prédominance d’épargne, ne pouvait manquer d’être avant tout sensitive, de môme que l’homme, avec sa constitution de tendance opposée, est normalement actif. Si, de plus, on distingue avec nous une sensibilité vive et extérieure, celle des sanguins, une sensibilité plus intense et plus intérieure, celle des nerveux, on reconnaîtra que la sensibilité sanguine est plus
généralement le lot masculin, et la sensibilité nerveuse, le lot féminin. Enfin, si l’on distingue encore une activité vive et explosive, celle des tempéraments « colériques ou bilieux », une activité plus lente et plus patiente, celle des « flegmatiques ou lymphatiques», on reconnaîtra encore que la première sorte d’activité est plus masculine, la seconde plus féminine. Si bien qu’en résumé, l’un des sexes, étant plutôt sanguin-colérique, est par cela même sensitif vif et actif ardent; l’autre, étant plutôt nerveux-lymphatique (dans le sens où ces mots indiquent des états sains et non maladifs), est par cela môme sensitif intérieur et actif modéré. Certes, les quatre tempéraments se mêlent dans les divers sexes et aux divers degrés de l’échelle animale ; mais, pour tout ce qui a rapport au sexe même et à ses fonctions propres, vous êtes sûr de voir reparaître les traits caractéristiques de l’élément masculin et de l’élément féminin. L’homme le plus doux et passif, le plus féminin d’ordinaire, redeviendra actif et entreprenant en amour; la femme la plus sanguine et la plus « colérique » redeviendra comparativement douce, patiente, intimement sensitive, dans les fonctions de l’amour et de la maternité. Une théorie complète du tempérament doit donc le considérer tour à tour, comme nous l’avons fait, sous deux aspects : celui des fonctions de nutrition et celui des fonctions de propagation.
Au point de vue de Ja nutrition et de la croissance individuelle, c’est-à-dire des échanges intimes de la matière vivante, un individu d’un sexe quelconque pourra offrir les traits de tel tempérament spécial; mais, au point de vue des fonctions qui ont pour objet l’espèce, le sexe masculin manifestera presque toujours le caractère actif et ardent qui le distingue, le sexe féminin son caractère réceptif, calme, tendre et maternel.
Pour passer des principes aux applications, examinons de plus près, dans l’espèce humaine, les diversités mentales qui portent sur la sensibilité, sur l’intelligence, sur la volonté. Nous avons déjà dit que la montée de la vie, chez la femme, devant aboutir à 1 organisation de l’enfant, entraîne une direction prépondérante vers les viscères; de là un développement considérable du grand sympathique, qui, dans le système nerveux, est leur représentant. Or, nous savons que les émotions viennent en majeure partie du contre-coup des organes internes et des vibrations qu ils envoient au grand sympathique ; le caractère de la femme sera donc particulièreémotionnel. Son système nerveux est d’ailleurs plus excitable, ses actions réflexes plus intenses, ce qui entraîne une sensibilité plus vive. Elle connaît davantage, en particulier, et l’intensité et la variété de la souffrance. Il y a des types de suprême douleur que le peuple a toujours incarnés dans une femme.
218 le caractère selon les sexes
Ne confondons pas la sensibilité affective, c’esta-dire le pouvoir d’éprouver des émotions internes, avec la perception, qui saisit les qualités des choses extérieures. Certains expérimentateurs, dont quelques-uns assez suspects (comme M. Lombroso), ont confondu les deux acceptions du mot de sensibilité, et ils ont prétendu que la femme était moins sensible parce que, chez elle, la perception est, disentils, moins vive et moins délicate. Nous avions toujours cru que les femmes avaient l’ouïe fine, l'odorat fin, le goût fin, le tact exquis et des yeux qui savent fort bien voir, même de côté. On prétend aujourd’hui le contraire; on nous dit que les dégustateurs hommes sont supérieurs aux femmes, — ce qui est bien possible, surtout en fait de vins; on nous dit que ce sont les hommes qui accordent les pianos, qui sont assortisseurs de fils, etc. Laissons-leur cette gloire. Nous conservons cependant des doutes sur les sens obtus de la femme, dont nous n’avons jamais rencontré un seul exemple. Mais, quand nous entendons M. Mantegazza, après avoir soutenu que les femmes ont les sens moins parfaits, ajouter que, si le suicide est plus rare chez les femmes, c’est à cause de « leur moindre sensibilité à la douleur », et quand M. Lombroso, de son côté, explique par la moindre sensibilité le moindre génie artistique des femmes, quelle confiance pouvons-nous avoir dans ces pré-
tendues observations et déductions scientifiques? Tout ce qu’on peut dire, c’est que la douleur, chez la femme, est moins explosive, moins portée aux coups de désespoir, plus installée à demeure au fond d’elle-même. Beaucoup restent affectées atout jamais, sans pouvoir refaire leur existence1.
Schopenhauer dit : « La femme paie sa dette à la vie non par l’action, mais par la souffrance : douleurs de l’enfantement et soins inquiets de la famille. » Cela est vrai, mais Schopenhauer oublie d’ajouter que la femme paie encore sa dette par l’amour; et l’amour, lui aussi, n’est-il point une « action », une expansion même, mais ayant pour but de réunir
(1) Chez l’homme, la folie et le suicide ont généralement pour causes les luttes de la vie, l’abus du travail intellectuel ou des plaisirs sensuels; chez la femme, le manque d’affection ou l’affection contrariée. Aussi, chez l’homme, le maximum des cas de folie et de suicide est de trente-cinq à cinquante ans, époque des grands efforts et de la lutte ; chez la femme, c’est de vingt-cinq à trente, époque des déceptions amoureuses. M. Mantegazza a donc pris ici le contre-pied de la vérité, et nous craignons fort qu’il ne se trompe de même dans ses jugements sur la grossièreté des perceptions féminines.
M. Féré, lui aussi, dans son excellente Pathologie des émotions , commence par affirmer que « la sensibilité générale et spéciale est moindre dans le sexe féminin », mais, à la page suivante, il nous montre que, chez les femmes, les mouvements des organes respiratoires et circulatoires subissent des variations énormes sous les influences les plus légères; que la rougeur du visage ou la pâleur apparaissent aux moindres excitations; que, toute sa vie, la femme est sous l’influence de conditions qui favorisent les émotions : puberté, crises menstruelles, grossesse, allaitement, ménopause ; enfin il conclut que « l’émotivité, comme l’excitabilité réflexe en général, est plus grande chez la lemme que chez l’homme ». Mais alors, ce qu’on avait retiré d’une main, au nom de la Science, on le rend de l’autre, toujours au nom de la Science.
plusieurs cœurs en un seul? Aimer, tel est le trait dominant de la sensibilité féminine. On l’a répété bien des fois: pour l’homme, l’amour est la joie de la vie, pour la femme, il est la vie même.
L’amour conjugal a chez la femme des traits particuliers; il est moins sensuel, plus calme, plus élevé et plus constant. En d’autres termes, il est, comme tout le reste de la constitution féminine, à l’état d’organisation. On accuse les femmes d’instabilité et de légèreté. Outre que leur légèreté ou leur vanité, là où elle existe, est la plupart du temps la faute des hommes, c’est seulement pour ce qui est en dehors de leurs tendances naturelles que les femmes se montrent versatiles et justifient le mot de Shakspeare : Frivolity , thy name is woman; pour tout ce qui est en harmonie avec leur sexe, elles sont au contraire tenaces dans leurs sentiments comme dans leurs desseins. La maternité, d’ailleurs, suffirait seule à leur enseigner, avec la constance, la longue espérance. Que de mois, que d’années il faudra attendre pour que l’enfant soit devenu tel que sa mère, à l’avance, se le représente ! Et elle fait mieux qu’attendre l’avenir, elle le fait croître elle-même sous ses yeux, incarné dans son enfant.
L’amour de la femme s’attache de préférence aux qualités les plus fondamentales et les plus durables, soit du corps, soit de l’esprit, c’est-à-dire à ce qui fait l’essence même de la virilité. Elle se laisse géné-
râlement moins séduire par la seule beauté physique que par la puissance corporelle ou intellectuelle, surtout par les qualités morales. C’est le sentiment des intérêts permanents de la famille et de l’espèce qui explique, selon nous, le respect des femmes non cultivées pour la force du corps, celui des femmes cultivées pour la force de l’esprit ou du caractère. Spencer, comme on pouvait s’y attendre, a encore ici recours à la sélection naturelle et sexuelle : les femmes qui préféraient les hommes les plus forts, dit-il, avaient plus de chances de se survivre dans leur postérité h Selon nous, le goût de la femme pour des qualités qui sont complémentaires des siennes provient avant tout d’une attraction de tempérament. En outre, si la femme a un instinct de soumission et aime à être protégée par la vigueur virile, c’est là une suite naturelle et du sentiment de sa faiblesse et de son tempérament destiné à la vie intérieure, non aux luttes du dehors. Enfin, une sorte d’instinct maternel anticipé fait pressentir à la future mère l’intérêt qu’ont les enfants à avoir des pères vigoureux de corps et d’esprit.
Le goût de plaire et le talent de plaire, qui sont encore caractéristiques chez la femme, provien-
(1) Spencer explique aussi par « l’admiration pour la force » qu il exagere beaucoup, ce fait bizarre des femmes du peuple affec-
battue ' V03 mariS qUi l6S mallrailent : * S’U me Plaît, à moi, d’être
ciraient aussi, selon Spencer, de ce que, « parmi des femmes vivant à la merci des hommes, celles qui savaient charmer étaient celles qui avaient le plus de chances de vivre». Quoique la sélection ait pu agir en ce sens, il nous semble que l’instinct de séduire a des raisons plus profondes. Tout d’abord, la faiblesse corporelle de la femme l’oblige à employer dans la lutte les moyens qui lui sont propres. Elle ne recherche pas, elle est recherchée ; et pour être recherchée, il faut bien qu’elle plaise. En outre, tout être a un instinct qui le porte à conserver, à accroître ses avantages naturels, et la femme a le sentiment du don de beauté qui est son partage. Elle qui a l’esprit de conservation et d’organisation, comment ne l’exercerait-elle pas tout d’abord sur ce qui lui donne du prix et la fait aimer ? Parmi ses vertus natives, il faut donc placer ce que nous appellerions volontiers l’esthétique personnelle, c’està-dire le culte de la beauté dans sa personne, — beauté qui est d’ailleurs un héritage précieux à conserver pour l’espèce. Il y a pareillement, selon nous, un élément esthétique dans ce sentiment féminin par excellence, replié sur soi et s'enveloppant de mystère : la pudeur. C’est le respect physique de soi-même, et c’est aussi le sens de l’idéal se mêlant aux réalités les plus grossières. Il ennoblit l’amour de la femme, il excite l’homme à ennoblir et à idéaliser son amour.
Selon Spencer, la tendresse des mères pour leurs enfants (et môme celle des pères), considérée dans son essence, serait l’affection pour le faible. Nous ne saurions l’admettre. Aimer son enfant, c’est d’abord aimer un prolongement de sa propre individualité ; c’est aussi aimer l’espèce entière dans un être qui la représente; c’est enfin et surtout aimer l’enfant luimême, pour l’homme qu’il sera un jour et dont il offre déjà l’ébauche. Et si l’amour pour l’enfant est plus profond encore chez lafemme que chez l’homme, c’est que la femme a non seulement conçu son enfant, mais encore l’a nourri de son sang, puis de son lait; elle se reconnaît donc en lui davantage. De plus, la tendance générale de son caractère à représenter l’espèce en croissance ininterrompue, avec la suite sans fin des générations toujours alimentées aux mêmes sources, lui fait mieux pressentir et entrevoir dans son enfant la grande famille humaine.
A en croire Schopenhauer, ce qui rend les femmes particulièrement aptes à soigner et à élever notre première enfance, c’est qu’elles sont elles-mêmes puériles, futiles et bornées : « elles demeurent toute leur vie de grands enfants ». — Pure boutade. Si la mère est la meilleure des éducatrices, ce n’est pas parce qu’elle est un enfant, mais parce qu’elle est une mère, c’est-à-dire qu’elle aime et qu’elle est prête à tous les sacrifices. Chacun con-
naît les statistiques qui démontrent l’énorme mortalité des enfants élevés par d’autres personnes que leurs mères. C’est que les mères seules sont capables de s’oublier elles-mêmes : le dévouement est pour elles non pas une « seconde nature », mais la première. Et ce ne sont pas seulement les soins matériels que seule la mère peut donner : seule aussi elle est apte à la première éducation intellectuelle et morale de l’enfant. Sa parole, son exemple sont le meilleur des enseignements pour un âge où domine l’instinct imitateur. Plus juste et plus profond que Schopenliauer, Kant ne cessait de répéter dans sa vieillesse : « Je n’oublierai jamais que c’est ma mère qui a fait germer le bien qui peut se trouver dans mon âme. » Quant à l’assimilation de la femme à l’enfant, — lieu commun si fréquent chez les écrivains de toute sorte, — c’est une erreur biologique autant que psychologique. Il y a sans doute un trait commun à l’enfant et à la femme : la prédominance de la vie intégrative et sensitive, mais sous des formes tout à fait diverses. Ici, il s’agit d’un être non encore développé, qui n’emploie sa puissance d’intégration qu’à son développement personnel, qu’à sa croissance physique et mentale : de là ces sentiments égoïstes si naturels à l’enfant. Les sentiments de la femme, au contraire, vont généralement vers autrui. Rapidement développée, elle emploie son pouvoir intégrateur au profit de la
famille et de l’espèce; et si elle reste plutôt sensitive qu'énergiquement active et motrice, ce n’est pas le moins du monde à la manière de l’enfant, chez qui la pauvreté même et la simplicité des sentiments leur donnent une vivacité artificielle et un caractère explosif. La femme est riche de sentiments complexes et organisés : c’est un cœur développé et non embryonnaire.
Par une incroyable injustice, on a essayé de tourner les qualités mêmes du sexe féminin, et les plus belles, en marques d’infériorité. Parle-t-on, comme nous venons de le faire, de l’amour maternel, ou encore de l’amour conjugal, certains hommes de science (qui nous paraissent interpréter à rebours les faits scientifiques) ne craindront pas d’en tirer argument pour rapprocher la femme des « mammifères inférieurs ». L’amour maternel, dit leDrG.Le Bon, est bien autrement développé chez certains singes. La guenon, par exemple, ne survit jamais à la mort de ses petits. Certains oiseaux contractent des unions indissolubles où ils font preuve des sentiments les plus tendres, et l’amour éprouvé par la femelle pour son compagnon est si profond qu’elle meurt bientôt de douleur quand la mort vient le lui enlever. D’où on insinue que les femmes « représentent les formes les plus inférieures de l’évolution humaine ». Nous dirons, tout au contraire, que l’amour de la progéniture, chez les animaux,
est le représentant anticipé, sous la forme de l’instinct, de l’évolution supérieure. Parce que le sentiment maternel existe depuis qu’il y a des mères, est-ce une raison pour en méconnaître et la valeur et la beauté? Appliquez ce mode étrange de raisonnement aux « supériorités masculines » , vous les verrez, elles aussi, remonter aux étages inférieurs de l’évolution. Qu’y a-t-il de plus antédiluvien que ce courage dont se targue le sexe fort? Les lions aussi sont courageux, et ils sont plus forts que nous. Les sauvages sont plus hardis et plus vigoureux que les civilisés; ce n’est pas une raison pour déprécier le courage, ni même la vigueur corporelle. Est-ce le plein jour qui est le représentant de l’aube, lumière inférieure, ou n’est-ce pas plutôt l’aube qui annonce le jour?
Si la femme dépasse l’homme par les sentiments affectueux, l’homme semble reprendre l’avantage quand il s’agit de l’intelligence, ou du moins d’un certain emploi de l’intelligence.
La réserve des forces féminines ayant pour principal objet la vie de la race, on comprend que tout ce qui sert à la dépense musculaire ou cérébrale, soutien de la vie individuelle, devait acquérir chez la femme un moindre développement. C’est pour cela que, chez elle, les membres qui accomplissent les travaux extérieurs, puis les viscères thoraciques que ces travaux mettent immédiatement à contribution, sont de taille moindre. Et de même que les membres qui agissent, le cerveau qui les fait agir est resté plus petit.
Le crâne de l’homme rappelle davantage celui du singe, du sauvage et du vieillard, le crâne de la femme, celui de l’enfant. Mais la plus grande jeu-
nesse typique de la femme n’est pas le signe d’une infériorité. Le singe enfant est beaucoup plus semblable à l’homme que le singe adulte. « Le progrès de notre race, a-t-on dit, a été un progrès en jeunesse ’. »
Le volume et le poids du crâne ne sont pas tout. D’abord, ils sont en proportion avec le volume et le poids du corps entier (ce dont ni M. Lebon, ni M. Lombroso ne tiennent compte). En outre, ils sont liés à la quantité du travail intellectuel et musculaire, non à leur qualité, qui s’exprime plutôt par la complexité des circonvolutions et par des caractères chimiques ou électriques pour nous insaisissables. M. Le Bon met les Parisiennes « bien audessous des Chinoises » pour la capacité crânienne, et il les rapproche des « gorilles ». Nous conviendrons sans peine que les Parisiennes ne se servent guère de leurs muscles et que, dans leur vie trop souvent frivole ou dans leurs travaux plus délicats que pénibles, elles ne font guère de puissants efforts cérébraux; mais il y a bien d’autres éléments à mettre en ligne de compte. Le cerveau des Polynésiens a une capacité moyenne supérieure de 27 centimètres cubes à celle des Parisiens (hommes); cela tient à leur haute stature. Chez les femmes, à une masse organique moindre correspond néces-
(l) Ilavelock Ellis, Man and ivoman.
sairementune masse cérébrale moindre. Selon Sappey, les différences individuelles que présente le cerveau d’homme à homme, sous le rapport du volume et du poids, sont beaucoup plus considérables que les différences d’un sexe à l’autre. Un très grand nombre de femmes ont, selon lui, une masse encéphalique supérieure à celle de beaucoup d’hommes. M. Manouvrier a fait voir que, ni par son poids absolu, ni par son poids relatif au reste du corps, l’homme n’occupe dans la série zoologique la place que devrait lui assigner son immense prépondérance intellectuelle, si cette prépondérance se mesurait au poids du cerveau. « Par son poids cérébral absolu, l’homme se trouve placé audessous de plusieurs grands mammifères (tels que l’éléphant); par le poids cérébral relatif, plusieurs animaux de très petite taille l’emportent sur lui. » Le poids absolu et le poids relatif de l’encéphale, tout en étant en rapport avec le développement intellectuel, croissent, le premier en raison directe, le second en raison inverse de l’accroissement de la masse organique totale. Suivant le Dr Manouvrier, le poids proportionnel du cerveau par rapport au poids et aux dimensions du corps entier est seul intéressant; or, ce poids proportionnel est plus grand chez la femme que chez l’homme. Selon Broca et selon le Dr Topinard, la campagne dirigée contre la femme, au point de vue anthropologique, ne trouve
pas d’appui dans la craniométrie. « La différence decapacité crânienne entre les hommes et les femmes ne varie pas dans les races suivant la loi qu’on prétend, et la civilisation n’accentue pas cette différence. L’infériorité moyenne de capacité crânienne chez la femme est, en majeure partie, due à sa taille. Il y a égalité entre les deux sexes pour le développement cérébral, et môme on pourrait soutenir — fait en rapport avec ce que l’anatomie comparée indique comme constituant le véritable progrès morphologique cérébral — que la femme est plus avancée en évolution que l’homme.» [Revue d'anthropologie, 15 juillet 1829.) Môme opinion chez leDr Buchner. — Aclhuc suh juclice lis est .
Toute une école d’anthropologistes pense que les commencements des groupes sociaux furent caractérisés par l’équivalence des sexes, et plus tard, dans certaines tribus, par la prévalence de la femme. Les hommes de ces tribus, nous dit-on, ne s’occupaient que de chasse et de pêche; la femme servait comme principal agent de production. D’autre part, étant physiologiquement destinée à perpétuer l’espèce et à soigner les enfants, la femme a pu grouper la famille autour d’elle et obtenir même à la fin une certaine suprématie. C’est la période du matriarcat, dont parlent Hérodote, Denis, Cassius etPolybe. On en retrouve les vestiges dans les mœurs des anciens Germains et, aujourd’hui, chez quelques tribus de
l’Afrique ou de l’Océanie. Mais, une fois que la masse des hommes se différencia et que les groupements sociaux prirent plus de consistance, la lutte, jusqu’ici dirigée contre les animaux, s’établit aussi entre les hommes, d’un clan à l’autre. Les guerres entraînèrent l’institution des esclaves, qui remplacèrent les femmes dans la production. Le sexe féminin, perdant alors quelque chose de son rôle économique, perdit aussi de son importance, de son pouvoir, de son activité intellectuelle.
Aujourd’hui, le cerveau féminin est moins susceptible d’efforts intellectuels 'prolongés et intenses ; mais la raison en est tout à l’honneur de la femme, puisque son rôle dans la famille implique un développement en quelque sorte indéfini de la vie du cœur et de la force morale, plutôt qu’un développement de la vie intellectuelle et de la force cérébrale.
Les physiologistes ont d’ailleurs montré que les fonctions qui ont pour but la propagation et la nutrition de l’espèce sont en antagonisme avec une trop forte dépense du cerveau. Le tempérament viril est plus moteur, et la pensée implique un mouvement cérébral qui, invisible, n’en est pas moins pénible. Attaquer un problème pour le résoudre n’est pas moins ardu que d’attaquer un rocher pour le fendre ou un adversaire pour le terrasser. Il en résulte que le cerveau de l’homme, devenu plus gros et plus fort, nourri par un orga-
nisme plus robuste lui-même, est aussi plus capable de fournir aux frais nerveux et musculaires de l’attention.
Par son côté objectif, qui représente en nous le monde extérieur et non intérieur, l’intelligence a un caractère impersonnel et universel, qui la rend, plus que nos autres facultés, indépendante des individus et des sexes; il n’y a donc aucune raison pour que les femmes soient incapables d’apprendre, de comprendre et de retenir les résultats acquis à la science. Mais il y a aussi dans l’intelligence un côté personnel : c’est l’intensité, la durée et la direction de l’effort. Là, ce n’est plus l’intelligence toute seule qui est en cause, mais encore et surtout l’activité, la volonté, en tant que dirigée vers les centres cérébraux. Le même influx nerveux, en effet, peut prendre deux directions différentes selon qu’il faut agir avec les membres ou agir avec la tête; dans un cas, l’innervation se dirige sur les muscles, dans l’autre, sur les centres du cerveau; dans les deux cas il y a usure, et il y en a davantage quand c’est le cerveau qui travaille. L’attention, d’ailleurs, ce grand ressort de l’intelligence, met elle-même en jeu les muscles, comme les physiologistes l’ont démontré. L’attention intense et soutenue exige donc un cerveau à la fois énergique et « dépensier » ; c’est une fonction désintégrative. S’il y avait un dynanomètre pour mesurer l’intensité et la durée de l’effort intellectuel,
le sexe masculin, en moyenne, amènerait des chiffres plus élevés et pourrait réaliser, au moral comme au physique, une plus notable quantité cle force maxima. Or, un grand effort sur un point pourra entraîner plus de pénétration scientifique, tout comme un bras puissant enfoncera plus avant une épée. En d’autres termes, toute la partie dynamique et motrice de l’intelligence, tout ce qui en elle est affaire de quantité doit dominer chez le sexe masculin, où l’énergie est plus considérable et, en même temps, plus portée à se dépenser.
Quant aux éléments qualitatifs de l’intelligence, ils sont plus liés à la manière de sentir qu’à la manière d’agir et de vouloir. Telle forme d’imagination et de mémoire, par exemple, sera liée à la nature des organes sensitifs et des centres cérébraux dont ils dépendent. Les objets mômes de l’intelligence sont toujours plus ou moins sensitifs. Les rapports des objets dépendent en partie de 1a. réalité sensible, telle qu’elle tombe sous notre observation, mais ils ne peuvent être induits ou déduits que par une activité qui s’élève de plus en plus au-dessus des sens et où l’invention joue un rôle considérable. Il faut construire tout un monde en soimôme pour le confronter ensuite avec le monde réel. Les qualités intellectuelles qui exigent un pouvoir de variation et d’innovation sont donc plus grandes chez l’homme que chez la femme. Les qualités intel-
lectuelles qui exigent une moindre influence de la sensibilité seront aussi plus fréquentes chez le sexe moins sensitif. Il faut une volonté énergique et froide pour ne pas laisser l’effort intellectuel tomber ou s’égarer hors du chemin prescrit II faut en même temps une grande puissance de réflexion pour dégager le but intellectuel à poursuivre de toutes les impressions venues des sens, de l’imagination, des inclinations et des passions, en môme temps que des idées reçues, des préjugés, des coutumes, etc. Comment ne pas reconnaître là, de nouveau, l’audace instinctive, la témérité, parfois même la violence du sexe fort? Au contraire, tout ce qui exige adresse, délicatesse, finesse, tact, tout ce qui est, pour ainsi dire, sentiment intellectuel , tout ce qui dérive d’une sensibilité plus impressionnable et plus spontanée, est particulièrement à la portée de la femme, du moins lorsque le sentiment ne va pas chez elle jusqu’à la passion, ou que sa passion a pour objet des idées désintéressées, surtout de l’ordre moral.
Il y a des opérations intellectuelles qui exigent d’une façon toute particulière la tension du cerveau et le mouvement de ses molécules ; ce sont celles que les anciens avaient si bien nommées «discursives » i comparaison, abstraction, généralisation, raisonnement. C’est une vraie course à 1 assaut des sommets où se révèlent les horizons, doutes ces opérations conviennent particulièrement a 1 intelli-
gence virile. Il faut faire des voyages intérieurs, courir des aventures à travers les idées, se dépenser en un mot dans son propre cerveau comme dans une usine ou une forge brûlante. Ce travail suppose que les forces accumulées par la nutrition sont dérivées non plus vers les fonctions intégratives du cerveau, mais vers les fonctions dépensières qui transforment l’énergie potentielle en mouvements visibles ou invisibles. Il serait étonnant que la distinction du sexe fort et du sexe faible ne se retrouvât point dans des opérations qui exigent avant tout le déploiement et la direction de la force.
La femme est plus apte aux idées particulières qu à la généralisation et à l’abstraction. Sa curiosité s’adresse surtout aux faits et aux détails. C’est que les objets particuliers sont des intégrations visibles, offrant la synthèse immédiate de ce que l’analyse scientifique décompose. Une intelligence où l’intégration domine, et qui est plutôt sensitive qu’active, sera donc en naturelle harmonie avec ce qui est individuel. L’homme a l’esprit plus déductif, la femme plus intuitif. L intuition, c’est l’œil ouvert qui voit immédiatement un ensemble, et sans effort. Chez l’homme domine l’analyse réfléchie, qui aboutit peu à peu à la différenciation; chez la femme, la synthèse spontanée et l’intégration. La femme la plus habile dans son art ou dans son métier saura vous montrer comment elle fait, plus rarement le
démontrer ou même le décrire. L’analyse scientifique, sans être le moins du monde impossible pour les femmes, n’est point leur vocation naturelle. Leurs associations d’idées sefontplutôtdans l’espace, où l’esprit embrasse des objets simultanés, que dans le temps, où s’enchaînent des séries successives; dans le temps même, leurs idées se lient plutôt par contiguïté que par causalité, la contiguïté étant encore l’objet d’une synthèse intuitive et imaginative, la causalité, d’une analyse discursive et rationnelle. Enfin, en fait de causes et d’effets, de principes et de conséquences, la femme s’attachera plutôt aux résultats directs et immédiats qu’aux conséquences indirectes et lointaines.
Une fois liées dans le souvenir, les images et idées sont ordinairement durables chez la femme. Sa réceptivité et sa tendance à l’assimilation rendent sa mémoire ordinairement moins oublieuse que celle de l’homme, surtout pour les faits, qu’elle a par cela même plaisir à raconter. En vertu de raisons analogues, elle a plus de docilité à apprendre, comme aussi plus de facilité à croire ceux qui ont obtenu sa confiance.
L’imagination de la femme est plus exaltée que celle de l’homme. Moindre est la quantité de iorce dépensée au dehors, plus grande est la production intérieure des images. Sensible et imaginative, il est inévitable que la femme se laisse d ordinaire
guider par ses sentiments plutôt que par des idées abstraites et générales. « La femme, dit Daniel Stern, arrive à l’idée par la voie de la passion». Au reste, l’esprit mobile de la femme ne peut guère soutenir un raisonnement à perte de vue et ne se laisse pas facilement convaincre par les longs raisonnements d’autrui. Chez elle l’emportent ces raisons du cœur que la raison ne connaît pas. Mme de Sévigné avouait que « les raisonnements abstraits lui étaient contraires». Elle ne voulait point ((philosopher» et se bornait «à rêver bonnement, comme on faisait du temps que le cœur était à gauche ».
Une intelligence hardie et entreprenante se propose-t-elle un but difficile et plus ou moins élevé, elle ira droit à ce but sans faire attention au reste ; dédaigneuse ou impatiente des menus détails, elle fermera volontiers les yeux devant tout ce qui contrarie son dessein et ne s’embarrassera guère des objections. De là, chez l’homme, un esprit plus systématique. Or, avoir un système, même inexact et incomplet, c’est toujours une force. La science doit ses progrès à la hardiesse des théories autant qu’à la puissance et à la durée des observations. Le danger est de ne rien voir en dehors de son système. Chez la femme, au contraire, l’esprit de finesse domine plus que l’esprit de géométrie. Cette logique à outrance dont parle le démon de Dante, cette logique diabolique qui pousse les conséquences jusqu’à l’absurde
même, n’est point son fait. Si l’homme voit plus loin et plus haut, la femme, quand ses passions ne sont pas en jeu, voit souvent plus juste. Il y a certaines nuances de vérités qui sont comme les modulations enharmoniques, où il suffit de hausser, de baisser imperceptiblement la note pour passer d’un ton à un autre ton très éloigné : la femme est particulièrement apte à saisir ces nuances. Antipathique aux utopies et aux chimères, elle ne perd pas de vue le côté positif et pratique des choses. Modératrice et modérée dans les questions où sa personnalité et celle des siens ne sont pas en cause, son jugement est plus circonspect, plus prudent, plus réservé. C’est, disait Proudhon, « la Minerve protectrice d’Achille et d’Ulysse, qui apaise la fougue de l’un et fait honte à l’autre de ses paradoxes ou de ses roueries». Selon M. G. Le Bon, la pénétration féminine serait de môme ordre cc que l'instinct qui dit au singe si l’aliment qu’il tient à la main lui sera utile ou nuisible, à l’abeille quelle est, parmi les formes innombrables qu’elle pourrait donner à son alvéole, celle qui contiendra le plus d’espace avec le moins de dépense de matériaux » . Ayez donc de la finesse ! On vous dira que vous ressemblez aux bêtes1. Selon
(1) Selon nous, ces raisonnements pseudo-évolutionnistes restent en dehors de la vraie question. Assimiler la femme a 1 animal et au « sauvage » n’est pas plus scientifique que de l’assimiler à l’enfant. L’instinct intellectuel de la femme ne lient pas à 1 infériorité de son évolution, mais au sens et à la direction normale de cette évolution
Spencer, la pénétration féminine serait un résultat en quelque sorte adventice des longs siècles de barbarie pendant lesquels la femme, être plus faible, était obligée de recourir à l’art de deviner, et même à la ruse, pour suppléer à la force corporelle. « La femme qui, à un geste de son mari sauvage, à une intonation, à la physionomie, devinait instantanément la colère naissante, pouvait échapper à des dangers dans lesquels une femme moins habile à interpréter le langage naturel du sentiment se serait précipitée. » De là « des chances de vie supérieures » . C’est vraiment pousser le darwinisme à l’extrême, et la subtilité jusqu’à la naïveté. Oui croira que la finesse féminine soit due à ce que les femmes les plus rusées n’ont pas été tuées ou mangées par leurs maris? Nous touchons ici aux contes d’ogres et de petits poucets. M. Spencer va jusqu’à voir dans cette sélection des âges barbares le germe du « talent psychologique » de George Eliot. Il résulte de ces origines, dit-il, «une habileté extrêmement
même. La femme n’est pas i restée en arrière », elle a avancé, mais dans la voie que lui imposait sa nature. Toute constitution où dominent les fonctions intégratives ou synthétiques, et qui a ainsi pour objet de fixer les résultats acquis à l’espèce, manifestera une supériorité d’instinct. Cette supériorité n’est pas pour cela une infériorité. C’est presque par tempérament que la femme est fine, adroite, psychologue, habile à tirer avantage de ses désavantages mêmes, le tout en parfaite droiture de cœur et d’esprit; elle s’estime dans son droit en reconquérant ce qui pouvait lui être dénié ; et au surplus si c’est elle qui remporte la victoire par ces moyens tout pacifiques, elle se sent très rassurée au sujet de tous, vainqueurs et vaincus. ’
remarquable à interpréter les dispositions d’esprit des autres. Nous en connaissons un exemple vivant, qu aucune femme jusqu ici n’a égalé, que peu ou point d’hommes ont surpassé». C’est sans doute aussi, en b rance, à la brutalité de nos ancêtres sauvages que nous devons les observations psychologiques de George Sand ! Ce misogyne de Schopenhauer lui-même, après avoir doté les femmes pour toute leur vie d’une «raison de dix-huit ans, strictement mesurée», oublie bientôt son paradoxe et confesse que, dans les circonstances difficiles, il ne laut pas dédaigner de faire appel, comme autrefois les Germains, aux conseils des femmes. Les Germains en effet, nous dit Tacite, croyaient qu'il y a « quelque chose de saint et de prévoyant qui est inné aux femmes ; aussi ne dédaignaient-ils point leurs avis et ne rejetaient-ils point leurs réponses ’».
(1) A' certaines intuitions géniales surramour, Schopenhauer a mêlé les paradoxes les plus absurdes et les plus immoraux. Sa psychologie des femmes est une psychologie par boutades, où l’humour remplace la raison. Il commence par déclarer que l’homme a un bandeau sur les yeux pour appeler beau « ce sexe de petite taille, aux épaules étroites, aux larges hanches et aux jambes courtes ; au lieu de l’appeler beau, il eût été plus juste de l’appeler l'inesthétique! » Ainsi l’humanité entière, y compris tous les artistes, s’est trompée, et il faudra désormais dire : le sexe laid. Nous ne nous arrêterons pas à démontrer que la prédominance des lignes courbes, l’harmonie et la délicatesse des membres, la fraîcheur du teint, la grandeur des yeux, la vivacité ou la douceur du regard et du sourire, la souplesse enfin des mouvements et de la démarche ne sont point des qualités « inesthétiques ». En outre, la femme étant faite pour aimer et être aimée, elle a ce qui communique à la beauté son caractère aimable, c’est-à-dire la grâce, reflet de la bonté.
Il est bien difficile de déterminer, parmi les qualités ou défauts de l’intelligence, ce qui tient à la nature même de la femme, et ce qui tient aux effets accumulés d’une instruction inférieure, continuée pendant des siècles. Toutefois, la spécialité du talent nous semble être bien plutôt la suite naturelle delà tendance à la différenciation qui caractérise la nature masculine. De meme pour l’originalité du talent. L’intelligence de l’homme va d’elle-même à la nouveauté. Le sexe mâle, étant partout plus « variable », présente davantage les grands écarts par rapport à la moyenne, soit en bien, soit en mal; sa courbe diverge plus. La femme, avec son esprit conservateur et stable, utilise les effets des « variations » passées plus qu’elle n’aspire à des modifications nouvelles; elle représente la part de raison et de sagesse déjà acquise, intégrée et fixée dans l’espèce; elle a donc, en général, plus de «sens commun ». En matière d’esthétique, elle sera moins portée aux innovations etaux excentricités du génie ; elle aura du goût. Une originalité puissante est chose rare, jusqu’à présent, dans les œuvres des femmes, qu’il s’agisse de la littérature ou des arts, et, parmi les arts, de celui meme qu’elles cultivent le plus, la- musique. Les premières industries, a-t-on dit, sont nées entre les mains des femmes, les arts entre les mains des hommes.
Le génie est une dépense de forces en vue d’une
adaptation nouvelle de l’homme au milieu social ou cosmique. 11 suppose la puissance et l’audace de la volonté qui s’élance vers l’inconnu de l’avenir. Plus ou moins révolutionnaire et conquérant, il n’a souci ni des résistances possibles et probables, ni des opinions reçues, ni des traditions séculaires. Que de grands hommes ont payé leur originalité de leur vie, comme les Socrate et les Jésus! Les hautes vérités du domaine scientifique et moral sont le royaume de Dieu dont parle l'Évangile et dont il faut forcer l’entrée : Violenti rapiuntillud. La femme eut-elle la puissance d’effort cérébral nécessaire à ces conquêtes, il y a une retenue, une modestie, une timidité naturelle qui l’arrêtent : elle sent que ce n’est pas son rôle. « J’ai été un homme, dit Goethe, c’est-à-dire un lutteur. » Nous n’oublions point qu’il a existé une Jeanne Darc, mais il a fallu les voix des saintes pour en traîner la jeune paysanne aux batailles.
De même, dans l’ordre des sciences, les grandes inventions, fruit des grands efforts, ne sont guère le partage naturel de la femme. Pour les recherches froidement scientifiques, elle manquerait peut-être et de méthode et de rigueur. Mmc Necker de Saussure prétend que les femmes arrivent de plein saut ou n’arrivent pas; ce sont là des affirmations trop absolues : dans leurs études, dans leurs métiers, dans leurs occupations domestiques, les femmes arrivent le plus souvent par application, non de-
plein saut. Mais c’est qu’il s’agit de choses pratiques et concrètes. Dans les recherches abstraites, elles sont plus dépaysées. Si admirable que soit chez elles la patience (quand il faut, par exemple, soulager les maux d’autrui), nous ne savons si les lenteurs de l’analyse scientifique seraient bien le fait de leur nature spontanée. La rapidité même de leur observation, jointe à une trop grande simplicité d’idées, les exciterait peut-être à des généralisations trop promptes. Imaginatives, elles se contentent souvent d’entrevoir les idées scientifiques sous leur forme la plus flottante et la plus indécise. C’est encore une femme qui l’avoue, Daniel Stern : « Rien ne s’accuse, rien ne se fixe dans la brume dorée de leur fantaisie. » D’autre part, les progrès de la science exigent de vastes synthèses qui suivent l’analyse réfléchie et la complètent, en y ajoutant un centre de perspective supérieur. Ces synthèses, qui exigent la découverte de larges ensembles, seront plutôt le fait de l’homme que de la femme. Elles impliquent, en effet, une puissance d’esprit considérable, pour réduire une grande variété à une unité qui est elle-même une nouveauté et un progrès. Ce n’est pas que, par une instruction convenable, la femme ne devienne capable de comprendre les sciences1. Elle peut même inventer. M. Le Bon
(1) A Londres, dans son rapport de 1893, le vice-chancelier constate qu’un très grand nombre de femmes viennent de passer de bril-
demande qu’on lui cite une seule femme qui ait réussi dans les sciences exigeant du raisonnement. Nous lui citerons Sophie Germain, Sophie Kovalewsky, et Marie Gaetana Agnesi, célèbre au xvine siècle par ses travaux mathématiques; — pour ne pas remonter aux temps des Diotime, Pamphila, Leontia, Pantaclea, Argia, Nicarette, Melissa, Hypatie, etc., ni aux Italiennes comme la philosophe Bassi, Isabelle Sforza, Claire Mastrami, ni aux femmes jurisconsultes de Bologne, Dotta, Bettina Buonsignori, et cette Novella d’Andrea, si belle que, au dire de Christine de Pisan, « elle devait, en donnant son cours, se voiler la face, afin que sa beauté ne détournât point l’attention ». Beaucoup de femmes se sont aussi distinguées dans l’astronomie, dans la physique, dans la médecine. A l’heure présente, c’est une femme de mérite, la doctoresse Catani, qui occupe à Bologne la chaire d’histologie. Nous reconnaissons d’ailleurs qu’on ne doit pas raisonner sur des exceptions. Chaque sexe est capable, sous des stimulants particuliers, de manifester des facultés ordinairement réservées à l’autre sexe. Spencer, mieux inspiré sur
lants examens à l’Université de Londres. Sur 452 étudiants qui se sont tirés à leur honneur de l’épreuve des examens, il y avait 104 jeunes filles. Les étudiantes ont remporté les premiers prix dans six des matières sur lesquelles elles ont été examinées : la science morale, la physiologie, le français, l’anglais, l'allemand et la botanique; les étudiants ont également été les premiers dans six matières : les classiques, les mathématiques, la chimie, la physique expérimentale, la géographie et le droit.
ce point, donne pour exemple un cas extrême, mais instructif : une excitation spéciale peut faire sécréter du lait aux mamelles des hommes et, pendant des famines, on a vu des petits enfants sauvés de cette façon. Mettra-t-on cependant cette faculté de donner du lait, qui doit, quand elle apparaît, s’exercer aux dépens de la force virile, parmi les attributs du sexe masculin? De même l’intelligence féminine, sous l’influence d’une discipline spéciale, peut donner des produits très supérieurs à ceux que donne l’intelligence de la plupart des hommes. A côté des œuvres de George Sand, de Mme de Staël ou de Mme de Sévigné, il conviendrait de citer les poèmes d’Élisabeth Browning. Mais la vigueur mentale normalement féminine est celle qui peut coexister, chez la moyenne, « avec la production et l’allaitement du nombre voulu d’enfants bien portants » . Une force et une dépense d’intelligence qui, si elles étaient générales parmi les femmes d’une société, amèneraient la disparition de cette société même, doivent être considérées comme une atteinte aux fonctions naturelles du sexe. Ou répondra que le génie masculin est également et doit rester une exception, et nous en convenons sans peine; mais le rôle et les occupations sociales de l’homme, si elles n’exigent pas le génie, exigent une force d’intelligence, une vigueur d’esprit scientifique, qui ne sont point nécessaires à la femme, qui môme pour-
raientlui être nuisibles clans l’accomplissement cîeses vraies fonctions. Ni physicjuement, ni intellectuellement, elle n’est faite pour les rôles d’IIercule.
Par toutes ces raisons, il y a eu plutôt parmi les femmes de grands talents fins et délicats, et aussi quelques génies psychologiques, que des génies proprement créateurs, rénovateurs et « faisant école », soit dans les sciences, soit même dans les arts. On ne se figure pas bien une femme Shakespeare ou Hugo, une femme Aristote ou Descartes, une femme Beethoven ou Wagner. Celles qui se sont le plus approchées du génie créateur se sont aussi fortement rapprochées de l’autre sexe par leurs tendances d’esprit et parfois de volonté. M. Secrétan a raison de dire que, dans la femme qui fait preuve d’un talent trop « spécial » , un homme est caché; de même, il y a quelques hommes « universels » ; mais ils ne sont pas universels s’ils n’ont dans leur cœur un « cœur de femme ». C’est surtout, croyons-nous, au domaine moral que cette belle parole s’applique. Et c’est aussi en ce domaine que la femme retrouve une supériorité qui compense son infériorité scientifique. Il y a un génie moral qui est fait d’amour, de tendresse et de dévouement. Ce génie-là, les femmes l’ont montré mille fois; il est en germe dans chaque mère.