INFLUENCE DE L’ÉDUCATION ET DU CROISEMENT SUR LE CARACTÈRE DES RACES
Les races aujourd’hui inférieures peuvent être modifiées par deux moyens, l’un psychologique, l’autre physiologique : l’éducation et le croisement. L’éducation produit des résultats après un certain nombre de générations, mais son influence a des limites qu’il ne faut pas méconnaître. Nous avons vu que les races inférieures et les races supérieures ont acquis chacune, par leur évolution en sens divers, des qualités et tendances fort différentes. Toutes les aptitudes qui se rapprochent des instincts de l’animal, notre civilisation les a fait disparaître, et il n’est aucune éducation qui pût tout d’un coup nous les rendre. Si on nous transportait chez les Esquimaux, pourrions-nous avoir l’énorme puissance digestive de leur estomac? Et les Esquimaux, à leur tour, pourraient-ils acquérir, sinon après des siècles, l’énorme puissance digestive de nos cerveaux aryens ? Il y a, sinon inégalité primitive, du
moins inégalité consécutive d’aptitudes et disparité actuelle entre les races humaines. Les cerveaux sont des concentrations de pensées comme les soleils des concentrations de lumière, et il y a des soleils de diverses grandeurs. Le travail des siècles ne peut pas être remplacé, pour les enfants des races inférieures, par un simple entrainement de quelques années. Il serait sans doute désirable que le premier enfant venu des Boschimans n’eût besoin que de s’asseoir quelque temps sur les bancs de nos écoles pour devenir égal en aptitudes à nos propres enfants; mais la solidarité des générations à travers le temps s’y oppose. Le jeune sauvage pourra, étant données ses capacités, avoir autant et plus de mérite moral que les autres, selon la bonne volonté qu’il aura apportée au travail, mais, en général, il n’aura pas les mêmes talents. Quand on voit, en Afrique, un énorme chameau s’agenouiller à la voix d’un petit enfant, ce n’est pas en vertu d’un dressage immédiat, portant sur un animal sauvage : cet acte exprime, comme on l’a dit avec raison, la somme de tous les efforts faits de temps immémorial pour domestiquer l’espèce. De même, lorsqu’un homme descend d’une famille de race inférieure, dépourvue de toute culture ancestrale, il est généralement impossible de l’élever du premier coup au-dessus d’un certain niveau. Pendant les années où il a pu observer de près la mission égyptienne, M. Mismer déclare que,
toujours, la capacité d’un élève se trouvait en rapport étroit avec la culture générale de ses ancêtres et avec les facultés constituant le privilège de sa race. « L’enfant d’une race inculte est obligé de tout apprendre, là où celui d’une race civilisée ne fait que se souvenir '. » L’enfant des races inférieures peut cependant s’assimiler avec assez de rapidité l’instruction la plus élémentaire, qui roule généralement sur des choses simples et ayant rapport à la vie sensitive. Tant que vous vous adressez à ses sens, à sa mémoire, à son imagination reproductive, vous obtenez des résulats. Voulez-vous dépasser un certain niveau, arriver aux notions les plus abstraites, aux combinaisons de logique ou d’invention scientifique, le développement s’arrête. M. Souffret a connu un jeune Touraniende douze ans qui s’exprimait en plusieurs langues, arabe, turc, français, avec la plus grande correction, mais qui n’a jamais pu retenir aucune notion d’histoire naturelle2. Et cependant ce Touranien était déjà d’une race relativement supérieure. Les faits de ce genre, si souvent observés, tiennent à ce que l’instruction première s’adresse à des facultés encore demi-sensitives ou demi-imaginatives, à une intuition plus ou moins spontanée et voisine de l’instinct; or, ces facultés
(1, Le monde musulman. Souvenirs delà Martinique et du Mexique pendant l'intervention française. Paris, Sandoz.
(-) disparité des races humaines. Paris, Alcan.
représentent l’héritage commun de toutes les races humaines, y compris celles qui sont aujourd’hui au-dessous des autres. Mais le surplus exige des cerveaux déjà façonnés par les siècles: c’est l’héritage particulier de la civilisation, c’est le résultat de la sélection sociale en faveur des tètes les mieux douées. Une loi physiologique veut que les types d’organisme les moins développés demandent moins de temps pour arriver à leur forme complète; Spencer a montréque cette loi s’applique aux races humaines. Un cerveau plus volumineux, plus lourd et plus complexe demande plus d’années pour son entière formation; aussi l’homme arrive-t-il moins vite à maturité que les autres mammifères, l’homme civilisé que le sauvage, le blanc que le nègre. De môme, la puberté arrive plus tôt chez les races inférieures. C’est la preuve d’une nature moins plastique, ayant une rigidité et une immutabilité prématurées. Selon M. Reade, dans l’Afrique équatoriale, les enfants nègres ont « une précocité absurde ». Burton dit que les Africains de l’ouest sont d’une vivacité d’esprit remarquable avant l’âge de la puberté, comme si cette époque physiologique, de môme que chez les Hindous, troublait leur cerveau. Chez les Australiens, la vigueur mentale semble décliner après l’âge de vingt ans et paraît à peu près éteinte vers l’âge de quarante. Loin de s’extasier devant les facultés précoces et les prodiges des jeunes nègres,
il faut au contraire en concevoir de l’inquiétude. « Le noir, a-t-on dit, ne gagne pas en vieillissant.» Toutefois, l’expérience prouve deux choses : la première, c’est que l’intelligence des sauvages est, au fond, de môme essence que la nôtre, puisqu’elle est susceptible de la môme éducation fondamentale ; la seconde, qu’une série plus ou moins longue de générations est nécessaire pour faire acquérir au cerveau la même capacité, à l’intelligence la même étendue que chez les races civilisées.
Remarquons en outre que, parmi les sauvages, il n’y a pas seulement des primitifs, mais encore des dégradés, beaucoup moins éducables. Si pauvre qu’ait été le développement des sauvages à travers les siècles, ils en ont eu un cependant. Par exemple, leurs préjugés et leurs superstitions, en s’accumulant, sont devenus innombrables. Parfois les circonstances défavorables du milieu ont augmenté progressivement leur férocité; certaines tribus, qui n’étaient pas cannibales à l’origine, le sont devenues à mesure que la nourriture se faisait plus rare. Dans plusieurs pays, on trouve aujourd’hui à l’état sauvage des tribus qui eurent autrefois une certaine civilisation. Quelques-unes possèdent encore des instruments dont elles ne savent plus faire l’usage qu’en faisaient leurs aïeux. Les Tasmaniens avaient des baguettes destinées à faire du feu et ignoraient même le but de cet instrument, conservé par tradi-
tion. Dans les coutumes religieuses et sociales d’un grand nombre de tribus actuelles de l’Australie, les observateurs ont reconnu des usages divers qui ne purent naître qu’à une époque où ces populations avaient atteint un certain degré de développement bien supérieur à celui qu’elles présentent de nos jours. Ladéchéance est aussi fréquente dans les races que le progrès. On peut môme ajouter qu’en général une race qui n’avance pas recule. Elle a donc un chemin plus long et plus pénible à faire pour remonter.
Les missions chrétiennes ont rendu l’immense service d’adoucir les mœurs. Sous le rapport religieux, elles n’ont pas toujours réussi; elles ont souvent porté chez les noirs des préjugés nouveaux et des superstitions nouvelles. D’autre part, comment enseigner aux sauvages une «morale indépendante» et philosophique, qui serait au-dessus de leur compréhension? Le problème de la moralisation des sauvages dans leur propre pays est un des plus difficiles à résoudre. Mais, quelle que soit la religion qui se répandra le plus, on n’en prévoit pas moins le moment où tous les peuples sauvages auront acquis un certain degré de civilisation relative. Les fameux Maoris, ces anciens cannibales, en sont un des plus récents exemples. Aujourd’hui, les voyageurs nous représentent leur pays comme un paradis terrestre '.
(1) Quand le christianisme pénétra chez eux, il y a quatre-vingts ans, la population était près de trois l'ois supérieure. Leur grand
II. — Le second moyen de civiliser les races, qui est le croisement, amène aussi le psychologue et le moraliste devant les plus graves problèmes. On a depuis longtemps observé que le mélange de deux races a des effets psychologiques tout opposés, selon qu’elles sont égales ou inégales. Dans le premier cas, vous avez en présence deux constitutions cérébrales qui diffèrent sans doute sur certains points, mais qui coïncident sur un très grand nombre d’autres. Elles n’ont pas seulement en commun le fond encore barbare et presque animal qu’on retrouve jusque sous les caractères civilisés; elles partagent aussi un grand nombre de tendances
nombre les obligeait à batailler opiniâtrément, et leurs perpétuelles guerres de tribu à tribu faisaient de la vigueur physique la première des qualités. Aujourd’hui, leurs mœurs sont très douces; leur organisation sociale donne à chacun sa part dans la richesse commune. Point d’ivrognerie habituelle, grâce à la proscription des liqueurs fortes; ni mendicité, ni prostitution. Pas d’emprisonnement pénal : l’amende et la restitution. Ni fort, ni prison, pas un être moralement dégradé. Les Maoris se mettent rarement en colère et, s’ils sont irrités, leur plus grosse insulte est de s’appeler chat, bœuf, chien ou mouton. M. Frédérick Moss, dans la Forlhnighlly Review, nous montre la population se rendant aux offices, les hommes avec des vêtements confectionnés à la dernière mode d’Angleterre, les femmes couvertes de dentelles en imitation, de bijouterie fausse et de fleurs artificielles, les uns et les autres sans souliers. Le dimanche se passe presque tout entier en prières. En somme, le résultat moral et religieux est des plus remarquables; mais par une loi qui semble partout se vérifier depuis que la paix et la civilisation ont répandu leurs bienfaits sur les farouches Maoris, ils se sont mystérieusement atrophiés : leur population s’est réduite des deux tiers, et eux-mêmes semblent envisager
comme une conclusion fatale l’extinction de leur orgueilleuse race°
L auteur de cette étude, en Anglais pratique, invite ses compatriotes à mettre la main sur ces îles fortunées, d’un climat tempéré et sain, qui sont situées, comme on sait, aux antipodes de la France.
supérieures, produits de la civilisation : elles ne se séparent donc que par les plus hauts rameaux de l’arbre et s’épanouissent librement, nourries de la môme sève circulant dans le même tronc. Aussi le croisement produit-il dans la race nouvelle un nouvel équilibre de facultés, qui ne diffère de l’ancien que par une plus grande richesse. Par exemple, qu’un Breton s’allie à un Normand, la volonté persévérante et la pensée méditative du premier ne contredira point la volonté entreprenante et la souplesse d’esprit du second : il pourra môme en résulter un caractère mieux tempéré et plus harmonieux. Qu’un Breton s’allie à un Gascon, la distance est déjà plus grande, mais cependant ce ne sont encore que deux variétés d’une même race. Ernest Renan nous a longuement décrit l’état d’esprit qui, en sa personne, serait, selon lui, résulté de ce mélange. Il prétend que l’équilibre n’était pas parfait dans sa tête, qu’il oscillait assez souvent du rêve à l’ironie, du sérieux breton à la bouffonnerie gasconne. Peut-être, en effet, son esprit devait-il en partie à ce mélange ce qu’il eut de paradoxal : pendant que, comme dans Don Juan , le Breton chantait sa romance à l’idéal, le Gascon l’accompagnait de ses arpèges moqueurs. Malgré ces contrastes, et même à cause d’eux, la fusion des races put amener ici un alliage rare et précieux. Mêlez à l’or un peu de cuivre et d’étain,
l’or acquerra des qualités de résistance qui lui manquaient. Difficiles à apprécier chez les individus, les effets du mélange des races sont grossis chez les peuples et y deviennent visibles. Les variétés de la race blanche se sont fondues dans tous les pays de l’Europe et ont ensuite débordé en Amérique. Les mélanges qu’elles ont produits peuvent être plus ou moins heureux et plus ou moins homogènes, mais l’harmonie fondamentale des composants est telle, que le fond ethnique perd son importance devant l’influence croissante des éléments historiques, c’està-dire scientifiques, religieux, juridiques et politiques. L’Europe et l’Amérique blanche ne sont qu’une grande famille. Le centre de gravité peut se déplacer d’un peuple de blancs à l’autre, il ne change pas l’équilibre général de la race.
Supposons maintenant des races très distantes : l’une est restée barbare ou, depuis longtemps, s’est arrêtée et comme figée à un degré de civilisation inférieur; l’autre, représentant les plus hauts sommets de la civilisation moderne, est toute tournée vers l’avenir. Si elles se mélangent, quels seront les résultatspour le caractère ? La psychologie des races mêlées s’éclaire par leur physiologie. Darwin a démontré que, dans les croisements trop accusés, c’est la «loi de régression» qui l’emporte, de manière à ramener à la surface les traits inférieurs, souvent disparus depuis des générations lointaines.
La théorie mécanique des croisements est du reste bien établie : deux forces contraires tendent à s’annuler, si bien qu’une troisième force, môme originairement faible, peut finir par l’emporter sur la résistance des deux autres, à mesure que celles-ci se rapprochent du point de neutralisation mutuelle. De là, dans les croisements, ce qu’on a appelé la «loi d’incohérence», qui se traduit par un double effet: désharmonie au sein de l’individu et dissemblance entre les divers individus, rapprochés tantôt d’une souche, tantôt de la souche opposée. La déséquilibration se retrouve souvent au moral comme au physique. La fusion, en effet, ne peut avoir lieu que dans les parties communes, ou tout au moins harmoniques; or, ces parties sont ici peu nombreuses. Par exemple, qu’est-ce qu’un Boschiman ou un Australien a de commun avec l’Européen ? Les instincts les plus primitifs de l’espèce humaine. Unissez un Boschiman à une femme européenne, la lutte des éléments antagonistes, au lieu d’exister entre divers individus, sera transportée au sein d’un seul et môme individu. Vous aurez un caractère divisé contre lui-même, incohérent, qui obéira tantôt à une impulsion, tantôt à l’impulsion opposée, sans pouvoir adopter une ligne fixe de conduite. Les hystériques, en qui la personnalité tend à se dédoubler, nous offrent l’image de ce désordre intérieur : ce n’est plus un caractère, ce sont deux ou
trois caractères en un seul. Quand des races se mélangent, celle qui est trop inférieure n’emprunte souvent à l’autre que ses vices, beaucoup mieux en harmonie que les qualités avec ses propres tendances ancestrales. Les Arabes disent : Dieu a créé le blanc, Dieu a créé le noir, le diable a créé le métis. On prétend aussi que les tendances sympathiques, les instincts de dévouement à la famille et à la race, se trouvant partagés entre deslignes contraires, tendent à s’annuler pour laisser place à l’amour de soi. Le métis, a-t-on dit, ne peut aimer une race; il faudrait qu’il en aimât et défendît deux, trois, dix : toutes ces forces se neutralisent, et il ne reste plus qu’une force active, l’égoïsme. Il faut cependant ici faire la part de l’exagération. Comment distinguer les effets imputables au mélange des sangs et ceux qui proviennent de deux éducations contradictoires, celle du père et celle de la mère ? Le plus souvent, c’est quelque aventurier européen qui épouse une femme de race noire ou jaune; l’influence du père n’est pas toujours bonne ; l’influence de la mère, dont la religion est toute différente, ajoute un élément perturbateur. Comment se reconnaître au milieu d’un problème si complexe, à la fois physique et mental ? L’union de l’Anglais et de l’Hindou actuel , dit Bagehot, donne un produit qui n’est pas seulement entre deux races, mais entre deux morales ; « ceux qui ont cette origine n’ont pas de croyance
héréditaire, pas de place marquée pour eux dans le monde ; ils n’ont aucun de ces sentiments bien arrêtés qui sont le soutien de la nature humaine ». Comment en auraient-ils, avec un père chrétien, une mère vichnouvite? De môme pour l’union de l’Espagnol avec le nègre et l’Indien.
C’est au mauvais résultat produit par le croisement de races trop inégalement développées que le Dr G. Le Bon attribue l’existence tourmentée des républiques hispano-américaines et la fréquence de leurs révolutions. Pareillement, selon lui, ce ne sont pas les prouesses guerrières des barbares qui furent la principale cause de la chute de l’empire romain; ce fut, outre l’accroissement énorme des taxes, le déclin de la race dominante et la montée de races encore inférieures dans le sein de l’empire ; ce fut le brusque mélange des anciens Romains avec les étrangers. — Oui, mais ce n’était pas seulement un mélange physiologique, c’était encore et surtout un pêle-mêle psychologique et moral.
Voici donc tout ce qu’il est permis de conclure : dans l’état actuel des races, il y a des limites, tenant à l’organisation et à l’orientation cérébrales, que les races inférieures ne sauraient franchir assez vite, soit par l’éducation, soit par les croisements, pour rejoindre à temps les races supérieures. Celles-ci forment, jusqu’à nouvel ordre, une aristocratie naturelle au sein de l’humanité.