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PRÉFACE

Ce livre est un testament. C'est le terme de mon évolution personnelle, évolution qui a été longue, et qui se prolongerait probablement encore si ma vie active n'était pas terminée.

Cette évolution lente et sincère peut être retracée en peu de mots.

Je suis arrivé à la vie intellectuelle et morale en 1848. Jusque-là j'avais été un enfant d'une intelligence plus ou moins ouverte, déclinant rosa, la rose au petit collège communal de Carpentras (Vaucluse), ma ville natale. Mon père et ma mère étaient nés juifs; mais mon père était un libre-penseur et un républicain. Moi, j'avais des tendances religieuses. J'avais appris tout seul à lire l'hébreu si complètement oublié depuis, et je faisais dévotement ma prière matin et soir. Je me cachais même pour prier parce que mon père, lorsqu'il me voyait en cette posture, m'arrachait les livres des mains et me disait : « tu t'abêtiras. )) A treize ans je voulus faire mon initiation et je jeûnai le jour de Kipour. Mon père me l'avait défendu

d'abord par esprit aatireligieux, et aussi par la crainte du trouble qu'un jeûne de vingt-six hgures pourrait amener dans ma santé; mais j'avais passé outre à cette défense.

l'iirnore absolument ce qui serait advenu de moi si les cvcntijicnl.^ de 1S43 u'avai' r.*- p^=> btjU!e\ei\sé le cours de mes idées, ii csi probable que mes éludes scientifiques auraient eu raison dj ma sentimentalité première. Quoi qu'il en soit d'ailleurs des transformations qui auraient pu se produire ou ne pas se produire dans mon entendement si la révolution de février n'avait pas eu lieu, il est un fait certain, c'est que cette révolution vint frapper mon jeune cerveau et exerça sur son développement une influence énorme. La proclamation de la République, l'explosion de fraternité qui suivit, fraternité sans distinction de races, de peuples ni de croyances, m'apportèrent des impressions nouvelles et profondes. De là date ma vraie vie intellectuelle. La commotion qui venait de briser le trône de Louis-Philippe avait fécondé mon esprit. L'idée républicaine et même socialiste l'envahit, et comme il y a opposition entre les idées de progrès et les conceptions religieuses qui sont un legs du passé, ceci tua cela. J'avais besoin d'aimer. J'avais d'abord satisfait ce besoin avec cette nourriture illusoire qu'on appelle l'amour de Dieu. Je la remplaçai par une alimentation plus substantielle, plus positive, plus féconde : l'amour de mon prochain. Il me fallait une foi, puisque je ne possédais encore aucune connaissance scientifique ; je rejetai la foi religieuse et je la remplaçai par la foi au progrès de l'humanité.

Je dis que c'était une foi. J'aurais été, en effet, fort

incapable de soutenir, avec la moindre compétence, une discussion sur la république, sur les écoles socialistes, ou sur la loi du progrès. Mais les sentiments fraternels qui étaient en moi me tenaient lieu de raisonnement et me poussaient à désirer l'égalité des conditions.

Je n'avais pas encore scruté les problèmes de la production et de la répartition des richesses; je n'avais pas abordé l'étude du principe de population; j'étais, comme nos anarchistes de la propagande par le fait, sous l'empire de l'idée fausse que la mauvaise répartition des produits de l'activité humaine est la cause unique du malaise social; j'aspirais de tous mes vœux à un bouleversement d'où sortirait par la vielence le communisme absolu.

Mon père, républicain solide, je l'ai dit, mais modéré et bourgeois, croyait modifier le cours de mes idées en me faisant lire le livre de M. Thiers sur la propriété; il ne cessait de me répéter que l'inégalité est une loi de nature. C'était en vain; mes convictions restaient intactes, je demeurais communiste.

Un professeur chez lequel ma famille m'avait mis en pension dans la petite ville de Cavaillon. Dapuy, ami de F. V. jRaspail, vieux républicain qui avait lutté contre Louis-Philippe et qui, par sa publication hebdomadaire (( le journal de Jean-Pierre André, » a beaucoup contribué à républicaniser les campagnes dans nos régions, Dupuy, mort environ trente ans plus tard mon collègue à l'Assemblée nationale, écrivait à mon père en parlant de moi : (( 11 rêve le partage des biens et lorsqu'il fait de l'histoire il prend ardemment parti pour Catilina contre Cicéron. »

C'était vrai et cet état d'esprit que je signale a été le point de départ de mon évolution.

Au point de vue religieux j'avais rompu avec les dogmes positifs, mais j'étais resté spiritualiste et déiste.

Cette période intermédiaire ne dura pas longtemps. L'absurdité du libre arbitre m'apparut bien vite et cette hypothèse emporta avec elle l'idée de l'immortalité de l'âme et l'idée de Dieu. Je ne connaissais encore ni le nom d'Auguste Comte ni celui du positivisme ; mais déjà j'étais positiviste sans m'en douter. Au milieu de toutes les transformations que j'ai subies dans ma conception des choses, il y a là deux 'points sur lesquels je n'ai jamais varié depuis. Je suis demeuré positiviste et républicain.

J'ai pu à de certains moments être plus passionné ou plus tolérant vis-à-vis des religions positives. J'ai pu modifier mes idées sur l'organisation de la République. J'ai pu même en arriver à ne plus reconnaître à cette forme de gouvernement la vertu spéciale et presque métaphysique qui en faisait pour moi en 1848 l'objet d'un culte. Mais je n'ai jamais cessé une minute d'être républicain et librepenseur : républicanisme et libre-pensée ont formé la base de l'édifice intellectuel et moral que l'étude et l'observation des faits m'ont amené à construire. Pour varié qu'il ait été dans les détails aux diverses époques de ma vie, ses fondations sont demeurées solides comme le ro.c

11 n'en a pas été de même de mes aspirations communistes. La réflexion m'en a détaché. Il a fallu pour m'y ramener les événements contingents de ces dernières années. En me montrant que le parti socialiste est seul

capable, en prcscncc de la banqueroute de la bourgeoisie, de barrer la route à la théocratie et au militarisme, ils ont contribué à l'clabi^ration de ma conception dernière. Pendant toute la durée de ma vie politique j'ai combattu le collectivisme. Je le combattais dans la dernière législature; et hier encore, dans des mémoires rédigés au cours de l'été de 1898, mémoires que j'ai là sous les yeux en écrivant, mais qui vraisemblablement jamais ne verront le jour, je faisais la critique des théories socialistes.

Mes vues sur l'attitude à conserver dans la lutte contre les mensonges de la religion et sur l'action de l'Etat dans le développement de l'humanité, ont également subi des transformations profondes.

Non seulement en 1848, mais même vingt ans plus tard, je croyais à l'Etat serviteur du peuple selon l'expression de Louis Blanc, à l'Etat sauveur, à la violence révolutionnaire facteur de progrès social, à la puissance de la vérité qui s'impose par la force.

Je ne crois plus à rien de cela. Je sais aujourd'hui que la société se transforme par le jeu naturel des forces économiques, par les découvertes scientifiques, par l'émancipation de l'esprit.

Je siiis que le progrès est dû aux machines qui accroissent la production, aux savants qui battent en brèche par la science les religions oppressives, aux philosophes, aux artistes, aux penseurs qui font émerger une morale chaque jour plus pure de la conscience vague et incertaine des premiers âges. Je sais que les chambres, les gouvernements, les majorités sont des éléments conservateurs;

qu'ils représentent dans le domaine social ce qu'est la la matière dans le monde inorganique : la substance inerte attendant la force qui doit l'animer. Je sais que la viDlence, souvent nécessaire pour briser des obstacles qui s'obstinent, est par elle-même improductive. Je sais que les révolutions, véritables coups de balais propres à supprimer un passé en décomposition, ne créent pas par elles-mêmes; que lorsqu'elles formulent les lois de l'avenir, celles-ci étaient prêtes depuis longtemps, leur promulgation n"étant que le dernier acte de leur genèse. Je sais cela, et il en est résulté que mon radicalisme dans les actes a diminué à mesure que s'accentuait mon radicalisme dans les idées.

A l'heure actuelle encore, ramené au socialisme par le cycle des faits qu'il m'a été donné d'observer, je professe cependant un socialisme qui ne ressemble en rien à celui de mon enfance.

Je suis révolutionnaire en ce sens que j'aperçois la nécessité de broyer les éléments perturbateurs et rétrogrades qui cherchent à barrer la route au progrès. Mais je ne crois pas que le socialisme puisse arriver par voie (( catastrophiste )) comme on dit dans le langage de l'école. Je veux punir le crime, opposer la force du droit aux forces du "mensonge, aider par la liberté l'évolution sociale d'où doivent sortir les temps futurs. Mais je me garderais d'anathématiser, ainsi que je l'aurais fait il y a trente ans, les capitalistes, c'est-à-dire des hommes qui jouent leur rôle économique dans la société actuelle et ne peuvent pas ne pas le jouer.

Les modifications qui' se sont produites en moi ont été graduelles, logiques. Elles ont été comme le développement normal de mon cerveau.

Malheureusement les êtres pensants sont rares. La plupart des hommes s'en tiennent à des actes de foi dont aucune force au monde ne les peut détacher. Ils adressent d'amers reproches à ceu.x de leurs concitoyens qui ont le tort de réfléchir, et qui commettent la faute de confesser leurs erreurs quand ils les ont constatées.

Je n'ai certes pas échappé à ces reproches.

Louis Blanc * a écrit en parlant de Lamennais : « Variable d'ailleurs dans ses convictions à force de dévouement et de sincérité. ))

J'ai, je le dis ici simplement sans modestie et sans forfanterie, mérité le même éloge ou le même blâme. Ignorant cette ambition vile qui porte certains hommes à subordonner leurs idées à leur avenir politique, j'ai toujours exposé ma pensée quelle qu'elle fût, et j'ai toujours aussi refusé d'aliéner ma liberté et ma conscience en me disciplinant dans un groupe.

Je reconnais que la discipline peut être nécessaire dans certaines circonstances. J'ai pu l'accepter et la subir en vue d'un but précis et immédiat à atteindre. Mais jamais je ne pourrais incliner ma raison devant le vote d'une majorité, et mettre pour lui obéir mes actes en contradiction avec ma pensée.

I. Louis Blanc : Histoire de dix ans, Pagnerre, éditeur, édition in-8'. 1S49, t. M, p. 257, l-igne S.

Aussi m'est-il arrivé souvent de fausser compagnie aux camarades, soit que l'expérience ait modifié mes idées premières, soit que, fidèle à ces idées premières, je me sois séparé d'anciens amis qui avaient modifié les leurs. Dès lors, que la cause en ait été dans les changements réels survenus en moi, ou qu'elle ait résidé dans cette illusion d'optique en vertu de laquelle on paraît se déplacer quoiqu'on demeure fixe, lorsque tout se déplace autour de soi. illusion dont un train en marche, ou mieux encore le mouvement diurne du globe terrestre nous fournissent les exemples les plus frappants, j'ai été accusé de versatilité.

La versatilité est ce qu'en ^politique on pardonne le moins parce que la malveillance affecte toujours d'en dénier la sincérité. On chante les louanges de quiconque est demeuré inébranlable dans ses convictions, c'est-à-dire de quiconque a traversé la vie sans voir, n'a rien appris dans son passage parmi les hommes et n'a rien oublié. On accable, au contraire, de sarcasmes l'homme sincère qui, étudiant perpétuel, ainsi que le disait Chevreul, observe, voit, analyse et modifie ses sentiments et ses idées selon les enseignements que les événements lui apportent.

J'ai été de ces derniers. Déjà dans le milieu scientifique autrefois, quand je m'occupais de chimie, on raillait la facilité avec laquelle j'abandonnais les théories que j'avais crues justes dès que la fausseté m'en était démontrée. On conçoit quel caractère d'acuité ont dû prendre ces reproches lorsque je me guis treuvé sur le terrain politique.

Si cette tendance à la sincérité est un défaut — et c'en

est certainement un pour qui envisage uniquement la politique comme un moyen de se hisser au pouvoir, — j'ai eu ce défaut. Je le reconnais au risque par cet aveu d'en accroître encore la gravité. •

Notre grotesque constitution parlementaire ne présente qu'un simulacre de liberté et ne consacre que le triomphe de l'intrigue. Que dans un tel milieu les transformations qui se sont opérées en moi et la bonne foi absolue avec laquelle je les ai confessées m'aient personnellement nui, cela est incontestable. C'est à elles que je dois de n'avoir jamais été ministre et de n'avoir jamais exercé d'influence dirigeante dans le parlement. C'est elles qui sont cause de l'abandon dans lequel je me suis trouvé lorsque sont venues les heures sombres, l'heure de la chute, l'heure des calomnies monstrueuses. Je n'étais pas une force au point de vue de la bascule ministérielle. Qu'importait si j'en étais une par la pensée? Le Gouvernement de Ponce-Pilates que présidait M. Méline n'avait besoin ni de moi ni de mes collègues en persécution. 11 nous a livrés à ses valets de bourreau, les juges : à son Lepoittevin, à son Delegorgue, sans haine et uniquement pour éviter un article désagréable de Drumont ou de Rochcfort.

Je le lui pardonnerais volontiers s'il n'avait jamais commis d'autres crimes.

En ce qui me concerne, je ne regrette pas une minute les avantages qu'aurait pu me procurer une rigidité apparente, paravent de la sottise ou de la mauvaise foi.

Peut-être est-ce parce que je suis resté moi-même,

parce que j'ai négligé les sectes, les intrigues, les platitudes et les petites trahisons, pour me consacrer exclusivement à la défense des principes qui me paraissaient nécessaires que j'ai pu, malgré le système stérilisant qui nous débilite et nous anémie, doter mon pays de quelques réformes dont une, le divorce, était une véritable révolution sociale.

Peut-être est-ce pour cela qu'il m'a été donné de laisser une trace durable dans le parlement, trace que ne laissent pas cette tourbe de ministres, dont, au lendemain de leur chute, on oublie même les noms. En tous cas cela m'a certainement empêché de m'anéantir dans cette foule inutile et c'est heureux pour le pays et pour moi.

Sous le régime essentiellement corrupteur des Cabinets responsables, il faut l'une des qualités suivantes pour devenir un homme d'Etat.

Ou bien on possédera cet esprit de domination, ce caractère suggestif, qui permettent de s'imposer aux autres. On sera libre alors de changer d'avis chaque jour tout en paraissant immuable, parce que suivi de la troupe moutonnière dans toutes les évolutions auxquelles on juge utile de se livrer, on demeurera toujours en dépit de ces changements le chef nominal du même parti.

Ou bien on sera assez souple pour devenir un domestique au service des chefs; on modifiera son opinion lorsqu'ils modifieront la leur, et l'on restera dans tous les cas l'homme de la même coterie quelle que soit la pensée du moment qui l'anime, quelque but qu'elle poursuive.

Dans nos parlements où toute lutte est bornée à la con-

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quôte du pouvoir pour le pouvoir, les programmes ne sont que des tremplins bons à duper l'électeur ou à renverser un ministère. On les met de côté dès qu'on a conquis le maroquin désiré, sauf à les reprendre dès qu'on retombe dans l'opposition. 11 ne saurait y avoir là de place pour l'homme qui ne subordonne son opinion à aucun sentiment intéressé, veut être lui-même, ne subit d'autres variations que celles qui résultent de son développement propre, refuse de se prêter aux caprices des dirigeants, et ne corrige pas ce caractère indépendant par une faculté dominatrice qui lui permette d'asservir ses collègues. En un mot les partis politiques étant envisagés comme des régiments, il faut, pour réussir, être colonel ou soldat. Pour quiconque entend demeurer citoyen, il n'y a pas de couvert mis au banquet gouvernemental.

Je n'ai jamais eu le goût de commander, et je ne me suis jamais prêté au commandement d'autrui. Voilà pourquoi je n'ai exercé dans les Chambres aucune influence sur la conservation ou le renversement des ministres.

Une seule fois j'ai contribué au repêchement d'un Cabinet dont J. Ferry était le chef. Et ce jour-là je ne me suis fait aucune illusion : mon succès n'a pas tenu à mon influence; il a tenu à ce que l'Assemblée pensait ce que j'exprimais, à ce je me trouvais être le porte-parole de la Chambre.

L'accusation de versatilité dont mon indépendance m'a rendu victime ne connut plus de limites après le Boulangisme.

Elle rendit ma réélection difilicile en 1893 et elle l'aurait probablement rendue impossible en 1898.

Si je m'étais représenté et que j'eusse été réélu, elle m'aurait à coup sûr empêché de publier ce livre, car ceux qui n'ignorent rien, ceux qui lisent dans la conscience de leurs collègues sans jamais essayer de lire dans leur conscience à eux, n'auraient pas manqué, si je l'avais lait, de me reprocher vivement les déclarations qu'il renferme. Ils les auraient sûrement appelées mon dernier avatar.

Depuis le jour où j'ai renoncé à la foi socialiste inconsciente de mon enfance, jusqu'à l'heure récente où le parti socialiste m'est apparu comme le dernier boulevard de la liberté, j'ai professé, je le rappelais plus haut, contre le collectivisme les préventions les plus vives. Dans le corps même de cet ouvrage-ci, j'ai dit sur quoi elles reposaient et ce n'est qu'après l'avoir dit que j'ai développé les raisons qui, sans entamer la force de mes anciens arguments, m'ont porté quand même à abandonner mes conclusions premières.

Mais ces raisons, on les aurait négligées. On m'aurait prêté des intentions intéressées qui son-t loin de ma pensée. On aurait affirmé que, ayant perdu ma situation dans le parti radical, j'essayais de me refaire une virginité dans un autre parti. Les sots l'auraient cru, et cette suspicion jetée sur mon œuvre aurait suffi à la discréditer et à lui ôter ainsi tout effet utile.

Il n'en est pas de même aujourd'hui.

Je suis maintenant hors de la vie parlementaire, dans laquelle en aucune façon je ne songe à rentrer. Je n'ai

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