LA LOI D AIRAIN
Nous avons vu plus haut que la deuxième prémisse du socialiste allemand, la loi des salaires, était une conséquence de sa conception de la valeur.
On pourrait donc, par le seul fait que cette conception est ruinée, se dispenser de discuter la loi qui en est déduite.
Mais comme la loi d'airain pourrait être vraie bien que les raisonnements sur lesquels on s'appuie pour l'échafauder fussent faux, il importe de l'examiner en ellemême, de la discuter, d'effectuer le départ entre la portion de vérité et la portion d'erreur qu'elle renferme. Elle renferme en effet une portion restreinte de vérité.
Cette loi, nous avons exposé plus haut en quoi elle consiste. C'est le principe en vertu duquel le salaire, strictement limité à ce qui est indispensable à l'ouvrier pour vivre et pour se reproduire, ne pourrait jamais, d'une manière permanente ou générale, s'élever au dessus ou s'abaisser au dessous '.
I. Lassalle la formulait ainsi : Le salaire oscille à la limite de ce qui est strictement nécessaire à l'ouvrier pour vivre et se reproduire, sans pouvoir ni s'élever sensiblement au dessus ni descendre sensiblement au dessous.
Nous disons d'une manière permanente et générale parce que les collectivistes n'ont jamais prétendu qu'à aucune époque et sur aucun point les salaires ne puissent s'élever au dessus du nécessaire ou s'abaisser transitoirement au dessous. La surabondance de la main d'œuvre dans une industrie, jointe à une diminution de la demande, peut, suivant eux, faire tomber le salaire bien au dessous de ce qui est indispensable à l'ouvrier pour assurer sa subsistance et celle de sa famille. Ils reconnaissent aussi que l'effet inverse se produit souvent par suite de l'aug-mentation de la demande combinée avec une décroissance de l'offre. Seulement ils pensent, et M. Jules Guesde le dit nettement dans un opuscule publié par lui sur ce sujet, que ce sont là des effets passagers et que ceux-ci ne diminuent en rien la justesse de la loi appliquée dans le temps et dans l'espace. Il y aurait là quelque chose d'analogue à ces séries d'oscillations innombrables qui, malgré les mouvements continuels de va et vient de l'onde calorifique ou lumineuse, n'en constituent pas moins des rayons très rectilignes de lumière et de chaleur.
C'est sur cette donnée qu'il faut se placer pour discuter la loi d'airain, et c'est ce qui s'oppose à ce que l'on puisse attacher une grande importance aux chiffres statistiques que l'on apporte chaque jour pour montrer que les salaires sont susceptibles de subir des élévations ou des diminutions absolues. Ces chiffres s'appliquent en effet toujours à des points limités dans l'espace et à des périodes non moins limitées dans le temps. Ils n'ont par cela même aucune valeur probatoire.
La loi d'airain si elle était vraie serait épouvantable et elle suffirait à elle seule à condamner notre société. Elle dirait aux ouvriers : « Perdez toute espérance non seulement de vous enrichir mais même d'améliorer votre situation. Laborieux ou paresseux, intelligents ou obtus,
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économes ou prodigues, le sort pour vous sera le même. Le capital absorbera toute la plus-value sociale et ne vous laissera que ce qui vous est strictement nécessaire pour ne pas mourir de faim. Les capitalistes voudraient-ils faire qu'il en advînt autrement, ils ne le pourraient pas. L'inflexible loi s'impose en dépit de toutes les volontés humaines si le corps social n'intervient pas. »
Ces conclusions fussent-elles établies, il ne serait pas encore prouvé que le collectivisme fût possible et dût être supérieur à ce que nous avons. De ce qu'un système social est démontré mauvais, il ne s'en suit nullement qu'un autre soit forcément meilleur ou même qu'il soit possible d'en découvrir un meilleur.
Mais cette loi ferait certainement du prolétariat un bagne légitimant toutes les révoltes.
Est-elle vraie?
Oui ! dans une acception limitée et restreinte; non, avec le caractère de généralité que Lassalle, Karl Marx et Guesde lui attribuent.
A chaque époque, il y a un minimum de consommation au dessous duquel aucun travailleur — et presque aucun assisté — ne descend. Si Ton prend ce minimum- là pour base de la loi des salaires, la loi est vraie et l'on peut dire que des modifications de détail tendant à élever les salaires ou à abaisser le prix des marchandises n'exercent point un effet d'ensemble appréciable et durable. C'est ce qui a permis à M. Jules Guesde de critiquer avec beaucoup de finesse les systèmes sur lesquels comptent certains philanthropes pour amener un grand soulagement dans les masses en changeant l'assiette de l'impôt.
Jusque-là Lassalle, Karl Marx et Jules Guesde ont raison. Mais où ils se trompent c'est lorsque du minimum de consommation d'aujourd'hui, qui est chose tout à fait contingente, ils veulent faire un tantum incompressible et inextensible rcncfànt impossible dans une société capi-
taliste tout progrès comme toute rétrogradation. Leur erreur est si manifeste que Lassalle avait été obligé d'écrire :
(( Le tantum de subsistance nécessaire dans un temps et dans un milieu donné. »
Or, de même que l'idée de Marx sur la durée sociale moyenne de l'heure de travail renverse de fond en comble toute sa théorie de la valeur, de même, sous la plume de Lassalle, ce membre de phrase : « dans un temps et dans un milieu donné » renverse toute la prétendue loi d'airain. Et cependant Lassalle ne pouvait pas le supprimer, car s'il l'eût fait l'absurdité de sa proposition aurait éclaté aussitôt.
L'ouvrier le plus misérable de nos jours, même celui des workhouses de Londres pendant les chômages, est mieux logé, plus substantiellement nourri, plus confortablement vêtu, que ne l'étaient nos pères alors qu'ils vivaient de chasse, se vétissaient de peaux d'animaux et s'abritaient contre les intempéries des saisons dans les cavernes naturelles.
Sans remonter aussi loin, nous voyons de nos jours un ouvrier allemand, un ouvrier belge, un ouvrier italien, se contenter d'un moindre salaire qu'un ouvrier français, et, dans une proportion beaucoup plus forte encore, un travailleur chinois, à travail égal, se contenter d'une rétribution de beaucoup inférieure à celle qu'exige un Yankee. Le minimum de consommation dont les hommes se sont contentés ou se contentent varie considérablement suivant les lieux et les temps, et ces variations portent en elles la réfutation la plus topique, la plus complète, que l'on puisse faire de la proposition de Lassalle.
M. Jules Guesde, grand défenseur de cette proposition, ne s'est pas dissimulé l'objection, mais il croit l'avoir résolue.
A ses yeux, si le troglodyte consommait moins que le travailleur actuel, c'est qu'il travaillait moins. Travaillant
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moins, il usait moins son organisme; et Pusant moins, il avait moins besoin de le réparer.
L'argument paraît quelque peu hypothétique. Le troglodyte certainement n'était attaché à aucune usine, ne cultivait pas le sol, ne pratiquait aucun métier. La chasse, la pêche ou la cueillette lui procuraient seules le gibier, le poisson et les fruits nécessaires à son alimentation. Mais pour les obtenir il devait parcourir des espaces considérables, lutter de vitesse avec les animaux, rapporter de loin le gibier tué, le poisson péché, les fruits cueillis. Il devait, en un mot, faire d'énormes efforts de marche ou de transport. Rien ne prouve que la combustion organique — l'usure humaine — déterminée par ces efforts fût inférieure à celle qui se produit de nos jours chez les métallurgistes ou les mineurs aidés par de puissants mécanismes. C'est possible; mais c'est à tout le moins fort douteux.
M. Guesde répliquera peut-être que notre supposition relative au travail dépensé par le troglodyte n'est pas mieux démontrée que la sienne. Je le veux bien; mais alors mettons-les de côté l'une et l'autre : on ne peut établir une démonstration sur des hypothèses elles-mêmes indémontrables.
Laissons donc les troglodytes sur lesquels nos données sont par trop bornées et ra isonnors sur ce qui se passe actuellement.
En l'an iSgg, M. Jules Guesde est-il en situation d'affirmer, qu'entre Allemands, Belges, Italiens, Espagnols, Anglais ou Français il existe des différences organiques de nature à expliquer les différences de consommation que l'on observe entre les ouvriers de ces divers pays? prétend-il qu'il y ait là quelque chose d'analogue à ce qui se passe entre deux machines dont l'une brûle plus de charbon que l'autre pour donner un même travail effectif?
Il le dit en ce qui concerne les Chinois. Il explique ainsi
les salaires infimes qui suffisent à leur existence. Mais ici encore ce sont de simples affirmations; ce ne sont pas des preuves. Pour que ces affirmations devinssent des preuves, il faudrait montrer les différences anatomiques et physiologiques qui permettraient une meilleure utilisation de la force. Il faudrait apporter la démonstration que si les Chinois consentent à travailler pour un moindre salaire, c'est parce que leur organisme, machine perfectionnée, leur donne la puissance de produire un effort égal ou supérieur avec une moindre dépense de combustible humain, de mieux transformer l'action chimique en action mécanique ou intellectuelle.
Cette démonstration, M. Jules Guesde ne l'apporte pas; et en outre il ne paraît pas s'apercevoir de la conclusion qu'il faudrait en déduire s'il l'apportait. Il ne se dit pas que si le peuple chinois était apte à produire un plus grand effort avec une dépense moindre, ce serait le peuple supérieur ; qu'il serait destiné à nous évincer tous, telles ces machines Compound qui réalisent le même travail que leurs devancières avec une plus faible quantité de houille et qui évincent toutes les autres dans l'industrie. Et cependant cette supériorité du Chinois sur les nations de l'occident n'apparaît pas encore. Jusqu'ici c'est même l'inverse qui semble se manifester ostensiblement.
C'est qu'en réalité, si les Célestes se suffisent avec un salaire inférieur à celui de nos ouvriers occidentaux, la cause en est tout autre que M. Guesde ne l'imagine. Elle" réside simplement dans le fait que, étant moins civilisés, ayant des goûts plus simples, plus modestes, ils se contentent de produits de qualité 'inférieure dont ne se contenteraient pas les Européens et les Américains, produits aussi nutritifs mais moins agréables à consommer. Leur moindre consommation semble bien n'être pas une conséquence chez eux d'une plus grande perfection de la machine humaine, mais être un simple résultat de leur volonté, d'un
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goût moins raffine, d'une moindre dépense qui serait possible pour tous, mais à laquelle seuls ils se résignent.
M. Jules Guesde ne s'arrête pas à ces vétilles. Il a besoin d'une loi, il en affirme l'existence sans se préoccuper à aucun degré des faits qui la contredisent. Il fait une hypothèse quelconque pour expliquer la perturbation observée ; puis, l'hypothèse bâclée, il s'en contente, la donne pour une vérité incontestable et poursuit son chemin. Quelque bien disposé que nous soyons pour lui, nous ne pouvons pas nous incliner devant un tel raisonnement.
D'ailleurs, cette hypothèse, qu'on peut à la rigueur lui passer lorsqu'il s'agit des Chinois, à cause de la distance considérable qui sépare les Asiatiques des Européens, devient par trop fantaisiste lorsqu'il l'applique aux peuples de l'Europe ou de l'Amérique du Nord.
Où a-t-il aperçu les différences organiques qui distingueraient le Français du Belge, de l'Allemand, de l'Italien, de l'Espagnol, de l'Anglais, de l'Américain?
Passe encore pour l'Italien et pour l'Espagnol. On peut ici invoquer le climat ; on peut prétendre que dans les pays chauds la moindre consommation tient à ce qu'en fait l'homme a besoin de moins d'aliments respiratoires.
Encore cette explication n'est-elle admissible que si l'ouvrier italien travaille en Italie et l'ouvrier espagnol en Espagne. Dès que l'un et l'autre débarquent à Paris, ils se trouvent placés dans les mêmes conditions climatériques que le travailleur parisien et doivent physiologiquement consommer autant que lui.
S'ils consomment moins il faut nécessairement en déduire, à moins de renverser toutes les lois de la logique, que le salaire de l'ouvrier parisien ne représente pas le tantiim strictement nécessaire à l'entretien de sa vie et à sa reproduction ;\\ est certainement au dessus de ce minimum puisque l'Espagnol et l'Italien transplantés à Paris s'y contentent d'un salaire moindre et n'y meurent pas.
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Avec l'Allemand et le Belge (je ne parle pas des Américains et des Anglais qui, eux, exigent des salaires élevés) le vice du raisonnement de Guesde est bien plus frappant. Ces hommes habitent des contrées plus froides que les nôtres. Ayant besoin de la même quantité d'aliments que nous pour reconstituer leurs tissus et produire une même quantité de travail utile, il leur en faut plus qu'à nous pour lutter contre des saisons plus rigoureuses, pour entretenir la même chaleur physiologique malgré une température ambiante plus basse.
Comment donc serait-il possible d'expliquer que Belges et Allemands se suffisent avec une rétribution moindre si, comme l'affirment Jules Guesde, Karl Marx et Lassalle, ce que reçoit l'ouvrier parisien était la représentation minima de ce qui est indispensable à un être humain pour vivre en fournissant une certaine somme d'efforts? Ce serait tout à fait impossible, et le fait dûment établi des salaires différents avec lesquels parviennent à vivre les ouvriers des diverses nations suffit à prouver que la loi d^airain n'est qu'une chimère, ou tout au moins la généralisation exagérée d'une vérité dont on a tiré des déductions qu'elle ne comportait pas.
M. Jules Guesde a reconnu, par l'analyse du phénomène, nous l'avons déjà dit, que cette loi n'est pas exclusive de certaines oscillations. Il affirme qu'à de certaines heures la rétribution de l'ouvrier peut s'élever au dessus du minimum strictement nécessaire à la vie et que, par compensation, à d'autres heures, il peut descendre au dessous.
Monter au dessus, la chose est concevable; elle l'est moins lorsqu'il s'agit de descendre au dessous. Déclarer que le salaire représente un minimum irréductible et prétendre ensuite qu'il peut être réduit, cela paraît d'une logique quelque peu douteuse.
Ce raisonnement rappelle la vieille histoire delà femme
à qui le Diable avait promis, un jour, dit-on, d'exaucer complètement les deux souhaits qu'elle ferait.
« Montre-moi, lui dit-elle, le plus fidèle de tous les amants actuellement existants. »
Le Diable s'exécuta et lui amena aussitôt la perle d'amour qu'elle désirait connaître.
« C'est bien », ajouta-t-elle alors, après avoir contemplé cet amant idéal : (( montre-moi maintenant un amant plus fidèle encore. »
Le démon, s'il faut en croire l'histoire, fut fort embarrassé et ne se tira pas de la difficulté.
Très supérieur au démon, M. Guesde s'en tire, et d'une manière assez ingénieuse, il faut en convenir.
Le minimum de consommation nécessaire est une moyenne et ne représente pas une quantité fixe pour tous les individus. Lorsque les salaires s'avilissent et tombent au dessous de ce niveau, il y a des natures qui résistent étant plus robustes, plus fortes, plus aptes à supporter les longues privations. Les autres, les faibles, meurent et la diminution de la population a pour effet de relever le salaire et de le ramener au minimum nécessaire.
Théoriquement l'argumentation s« tient. Malheureusement les faits lui donnent tort. Lorsqu'une forte baisse vient déprimer les salaires, et lorsque, la crise passée, les salaires se relèvent, on n'obsei^ve pas, en effet, que ces relèvements aient été précédés d'une de ces épidémies qui déciment les populations. C'est cependant ce qui devrait se produire si l'explication fournie par M. Jules Guesde était conforme à la vérité.
D'ailleurs il existe contre la loi des salaires un argument qui me paraît sans réplique : les consommations inutiles et quelquefois nuisibles, qui se sont implantées aussi bien parmi les classes populaires que parmi les classes privilégiées.
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Au nombre de ces consommations inutiles ou nuisibles figurent en première ligne l'alcool et le tabac.
L'alcool est un poison bien plus qu'un aliment; c'est cependant aussi un aliment et sur son usage l'équivoque est possible; mais que dire du tabac?
On a écrit des volumes pour et contre la nocivité du tabac. D'aucuns le considèrent comme funeste, d'autres le tiennent pour inoffensif; mais personne n'a encore prétendu qu'il soit utile, qu'il conserve la santé, qu'il facilite les fonctions organiques, qu'il accroisse les facultés intellectuelles, qu'il développe la mémoire, qu'il multiplie la force musculaire ou qu'il rende la vue plus perçante.
Non ! personne, aucun physiologiste, aucun médecin n'a prétendu cela, et le moins qu'on en puisse dire c'est qu'il est inutile, qu'il ne sert à rien, que c'est une consommation dont on peut se passer.
Et cependant presque tous les ouvriers, presque tous les paysans fument. Mais comment fumeraient-ils s'ils ne pouvaient faire sur leur consommation utile, reproductive, une économie suffisante pour y puiser le luxe de cette consommation somptuaire? Ils pourraient tout aussi bien, si telle était leur volonté, placer dans une tirelire les sous qu'ils emploient à l'achat du tabac puisque celui-ci ne leur sert à rien en dehors du plaisir qu'il leur procure. Et s'ils peuvent économiser si peu que ce soit, c'est donc qu'ils reçoivent plus que le tantum indispensable à leur subsistance. S'ils ne recevaient que strictement ce tantum, il ■ leur serait impossible d'en rien distraire pour se procurer un plaisir.
On nous dira peut-être que l'usage du tabac est devenu un besoin et que si ce besoin disparaissait les salaires baisseraient aussitôt. Cela est probable et c'est pourquoi nous disions plus haut que la loi d'airain est vraie pourvu qu'on lui assigne des limites. Il n'en reste pas moins établi que le minimum de consommation qu'elle permet est
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indéfiniment extensible, puisque les ouvriers ont la faculté de se créer des besoins nouveaux, autrement dit des jouissances nouvelles, et de prendre une part chaque jour plus large à ce que Maltus appelait le banquet de la vie.
Non moins probant est le repos que se donnent volontairement bien des ouvriers sans que rien les y contraigne. L'ouvrier parisien chôme le lundi après avoir chômé le dimanche. L'ancien lazzarone de Naples chômait tout le reste de la semaine après avoir travaillé un seul jour. N'est-ce pas la démonstration péremptoire que tout ouvrier qui travaille reçoit un salaire supérieur [à celui qui lui serait strictement nécessaire pour entretenir son existence et celle de sa famille pendant le temps que dure son travail.
On raconte qu'un voyageur, de passage à Naples sous le règne des Bourbons, voyant un lazzarone étendu sur la porte d'un palais la tête à l'ombre et les pieds au soleil, lui demanda quelle somme il avait gagnée la dernière fois qu'il avait travaillé.
Le lazzarone énuméra un certain nombre de tari et de baioccfu'.
(( iMais, reprit le voyageur, si tu avais travaillé toute la semaine tu aurais pu te procurer une paire de souliers. ))
« Pas si sot ! » reprit le Napolitain ; (( je m'y serais habitué et il m'aurait fallu toujours travailler pour m'en procurer d'autres quand les premiers auraient été usés. Je préfère le repos, d'autant que les chaussures ne me sont nullement nécessaires, que même mes pieds nus se déforment bien moins que les vôtres enfermés dans des étuis en cuir, et ne sont pas comme les vôtres sujets aux cors. »
Faut-il d'autres preuves pour démontrer la fausseté de la loi d'airain? on les trouvera dans les innombrables livrets de caisse d'épargne pris chaque année par des ouvriers : par ces sommes très petites, si l'on considère chacun des déposants, mais très grandes si l'on considère
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l'ensemble des économies réalisées et placées par le prolétariat.
On les trouvera encore dans les fonds de guerre, dit M. Paul Leroy-Beaulieu, dans les fonds de réserve, dit M. Millerand, que réunissent les associations ouvrières et qui leur servent à alimenter les grèves.
Si la loi des salaires était rigoureusement vraie, comme l'ont affirmé dans leur théorie absolue, Lassalle, Karl Marx et Jules Guesde * ; si l'ouvrier ne recevait que ce qui lui est strictement nécessaire pour vivre et pour s'amortir, il ne pourrait rien épargner, rien réserver, et les grèves seraient impossibles à moins qu'on ne les supposât entretenues par les capitalistes eux-mêmes, ce qui n'est guère admissible dans la généralité des cas.
Or, si l'économie est possible à l'ouvrier, si les réserves lui sont possibles, il est faux qu'aucune amélioration ne soit susceptible de se produire en régime capitaliste dans la situation du travailleur.
Le progrès économique, pour lent et difficile qu'il soit, est une réalité. L'humanité en fournit la preuve à la manière de ce philosophe antique qui démontrait le mouvement en marchant. Elle marche, et les progrès accomplis, quoi qu'on en dise, dans le costume, l'habitation, la nourriture, sont la plus écrasante critique que l'on puisse élever contre la loi des salaires.
Maintenant cette loi radicalement fausse si on l'envisage a un point de vue absolu devient vraie lorsqu'on l'envisage à un point de vue purement relatif.
Dans un milieu donné, avec des habitudes données et des besoins déterminés, il s'établit un minimum de consommation autour duquel oscillent les salaires, cela est certain.
Que l'on puisse partir de là pour mieux juger certaines