CRITIQUE DE LA THÉORIE DE LA VALEUR DE KARL MARX
Voici en quelques mots, que je me suis efforcé de rendre à la fois aussi courts, aussi précis et aussi exacts que possible, quelle est la théorie de l'école dont Karl Marx est le chef.
Cette théorie est-elle fondée? C'est ce que j'ai examiné dans ma brochure de 1890 et c'est ce que je veux examiner encore aujourd'hui.
Malgré mon réel désir de conclure en faveur du socialisme, je suis obligé d'avouer très franchement que je ne le crois pas. J'estime qu'elle repose sur deux erreurs. A mes yeux la théorie de la valeur de Karl Marx est erronée et la loi des salaires, qui n'est d'ailleurs qu'une conséquence, un corollaire, de la première, l'est également.
Les économistes disent : « la valeur d'un objet est ce que l'acquéreur consent à en donner en échange et ce dont se contente le vendeur pour s'en dessaisir. »
Les prenant à partie à propos de cette définition, Karl Marx, ainsi que je l'ai rappelé plus haut, les accuse de faire un cercle vicieux, une tautologie, dédire : « un objet vaut ce qu'il vaut. »
Malheureusement il ne s'est pas aperçu, et ses disciples
ne s'aperçoivent pas davantage, que, si tautologie il y a là, ils arri\cnt eux-mêmes à une tautologie pareille.
Supposons un objet gratuitement donné par la nature, qui n'aura coûté aucun effort à cueillir, qui aura été rencontré par un pur hasard, qu'un coup de vent aura porté dans la main de son possesseur : un fruit, un gibier, une fleur, un diamant. La chose est possible et dès lors mon hypothèse est licite. Si la théorie de Karl Marx est exacte. cet objet sera dénué de valeur.
Et cependant il aura une valeur tirée de son utilité combinée avec sa rareté.
M. Martineau, dans une récente brochure, ^ prétend que je me trompe en attribuant la valeur d'un objet à son utilité et à sa rareté combinées. D'après lui c'est le service rendu par le vendeur à l'acheteur qui la constituerait.
Je le veux bien; mais les deux définitions ne sont pas contradictoires. Le service rendu est, en effet, fonction de l'utilité et de la rareté de l'objet.
Si dans le centre de l'Afrique, dans le désert, celui qui me donne un verre d'eau me rend un service considérable et si je consens à le payer fort cher, c'est à la fois parce qu'une forte soif me rend ce liquide très utile, et parce que sa rareté rend très pénible et très difficile pour moi de me le procurer. Que je n'aie pas soif ou que je sois à côté d'un puits, l'eau perdra pour moi toute sa valeur parce que, celle-ci étant à la portée de ma main, le service qu'on me rendra en me la procurant sera nul. Pour prendre un exemple moins hypothétique, je citerai le fait qui s'est produit il y a environ un an à Chicago et que, dans une intéressante étude, relatait le Figaro du3i août 1899 (45° année, 3« série, n" 243).
A la suite d'une grève des typographes, aucun journal
I. E. Martineau, Le fondement du collectivisme — examen critique du système de Karl Marx — Paris, 1894.
n'avait paru et l'on était en pleine guerre hispano-américaine. Chicago est une ville d'affaires; l'absence de nouvelles dans un tel moment prenait le caractère d'un désastre. Vers trois heures arrivèrent les journaux de Cincinnati, de Détroit, de Kansas-City et de Saint-Louis. Malheureusement ils étaient en nombre fort insuffisant pour répondre aux besoins des habitants. Le service rendu par les marchands aux citoyens se trouvait être par suite considérable et le prix de la marchandise s'éleva démesurément. Des feuilles de lo centimes se vendirent jusqu'à 2? cents (i fr. 33), et des boys qui en avaient accaparé un certain nombre les louaient à raison de i cent (cinq centimes et 32 dix millimes) par cinq minutes.
Pourquoi ces prix élevés? parce que le service rendu était grand. Mais pourquoi était-il grand? parce que les journaux étaient rares.
C'est sans réplique, et l'oft peut dire indistinctement que le prix d'un objet n'est autre que la représentation du service rendu à l'acheteur par le vendeur ou qu'il dérive de la rareté combinée avec l'utilité de l'objet. Les deux définitions sont synonymes, puisque le service rendu dérive de l'utilité et de la rareté, et je puis, par conséquent, me servir à volcnté, sans commettre aucune faute de logique, de l'expression de M. Martineau ou de la mienne.
En somme, dans l'hypothèse où je me suis placé d'un objet unique, fourni gratuitement parla nature et n'ayant occasionné aucun effort à celui qui l'a cueilli, cet objet est loin d'être sans valeur. 11 a une valeur proportionnée au service que sera capable de rendre son possesseur à quiconque, désireux d'utiliser sa valeur d'usage, sera prêt à le payer. Quel en sera le prix? Je ne vois que deux éléments qui puissent concourir à le fixer : d'un côté la faculté d'achat et l'intensité du désir de l'acquéreur, et de Pautre le plus ou moins de peine qu'éprouvera le prssesseur à s'en dessaisir.
Dira-t-on que, clans ce cas, le paiement sera abusif et immoral, l'objet étant sans valeur légitime? mais alors à qui appartiendra le diamant, la fleur, le gibier, le fruit ? Qui aura le droit de se parer du premier et de consommer les trois autres ? A moins que par un sentiment égalitaire inadmissible on ne prohibe le port de la gemme ; à moins que, par le même motif on ne laisse se faner la fleur et se gâter le gibier ouïe fruit, je ne vois guère qu'un moyen de trancher la question, c'est de reconnaître pour légitime propriétaire de l'objet celui qui consentira au plus gros sacrifice pour s'en procurer la jouissance.
En dehors des substances qui sont à la portée de tous, dont chacun peut consommer autant qu'il en veut, sans en épuiser le stock, comme c'est le cas pour l'eau à la rivière, ou mieux encore pour l'air — le seul exemple complet d'une substance de cette nature — , il est donc faux de prétendre qu'un objet soit sans valeur s'il n'a rien coûté à produire. Il en a une, et celle-ci est d'autant plus grande qu'il est plus utile et plus recherché.
Telle est la première erreur de Marx; elle n'est pas la seule : le puissant logicien en commet une seconde d'ordre tout à fait opposé.
S'il n'est pas vrai que tout objet gratuitement fourni par la nature soit dépourvu de valeur, il n'est pas vrai davantage que tout produit de l'industrie humaine en soit pourvu. Tout produit en sera dépourvu qui ne sera utile à personne, que personne ne désirera s'approprier et qui ne trouvera à s'échanger nulle part. Karl Marx le reconnaît d'ailleurs de bonne grâce : (( aucun objet, dit-il, ne peut être une valeur s'il n'est une chose utile. S'il est inutile, le travail qu'il renferme est dépensé inutilement, et conséquemment, ne crée pas de valeur. »
A ceci je n'ai rien à reprendre. Mais comment ce grand penseur qu'était Karl Marx ne s'est-il pas aperçu qu'il existe toute une gamme dans les utilités : qu'entre Tutilité
nulle et l'utilité infinie de l'objet indispensable, il y a tous les degrés d'utilité intermédiaires; que, si l'objet inutile vaut zéro, l'objet utile vaudra d'autant plus que son utilité sera plus grande?
Comment n'a-t-il pas vu que s'il existe une gamme dans la valeur des objets produits par le labeur humain, il n'est plus possible d'admettre l'égalité entre la faculté productive de toute espèce de travail à la seule condition que celui-ci ne soit pas complètement inutile? Entre ces termes extrêmes; le fantaisiste qui s'amuserait à casser de la glace sur le sommet de la Jung-frau et le laboureur auquel nous devons le froment, il y a tous les travailleurs intermédiaires dont les produits variés ont une utilité également variée, ce qui entraîne pour eux une différence de valeur. Qu'une vérité aussi lumineuse ait pu échapper à un esprit aussi lucide que l'était celui de iKarl Marx, il y a lieu de s'en étonner.
Il est bien vrai que, dans les faits, et en pleine civilisation, les prix élevés des produits utiles et rares appellent les capitaux vers la branche d'industrie qui les fabrique : il y a là l'incitation des gros bénéfices. Il est bien certain que cet aftlux de capitaux et la concurrence qui en résulte amènent la baisse de l'objet fabriqué. 11 n'est pas douteux qu'en fin de compte' le prix de cette marchandise n'arrive à s'équilibrer avec celui des autres marchandises et ne de\ iennc proportionnel à l'effort qu'a coûté la production. Personne ne se souciant de donner double travail pour demi-salaire, la valeur courante des marchandises finit toujours par représenter la quantité de travail humain incorporé en elles. Mais c'est là un résultat et non une cause. La quantité de travail nécessaire à la fabrication d'une valeur d'échange devient à la longue proportionnelle à cette valeur, mais ne la constitue pas. Celle-ci en demeure indé-, pendante et ne reconnaît de mesure réelle que dans la rareté plus ou moins grande de l'objet combinée avec le besoin plus ou moins impérieux que l'on en a.
Marx a été obligé de reconnaître dans une certaine mesure cette vérité et de faire brèche à son principe. Il a dû convenir qu'il y a lieu d'établir une distinction entre la durée absolue du travail et la durée sociale moyenne de ce même travail.
Traduit de l'argot économique en langage vulgaire, voici ce que signifie cette formule.
Si l'on divise par le nombre total des objets d'une même espèce — des paires de souliers par exemple — le nombre d'heures que leur ensemble a exigé pour être produit, le quotient représentera la durée sociale moyenne du travail nécessaire à la production d'une unité de cette marchandise — dans notre exemple, d'une paire unique de souliers — .
Cela posé, la durée sociale moyenne de travail correspondante à la confection d'une paire de souliers étant par exemple d'une heure, tout individu qui aura confectionné une paire de souliers en une heure recevra un bon d'une heure de travail (moins les retenues nécessaires pour les dépenses collectives et les réserves sociales, retenues dont nous n'avons pas à nous occuper ici pourvu qu'il soit bien entendu qu'elles existent). Au contraire, celui-là ne recevra qu'un seul bon d'une heure de travail bien qu'en fait il ait travaillé pendant deux heures qui aura mis deux heures à fabriquer cet objet dont la fabrication ne correspond qu'à une durée sociale moyenne d'une heure.
Marx ne dit pas, ni ses disciples non plus, ce qu'il adviendra de l'ouvrier qui aura confectionné deux paires de souliers en une heure et s'il recevra deux bons au lieu d'un. Il semble toutefois que cette solution soit le corollaire de la précédente. Elle est d'ailleurs conforme à l'intérêt social, car si elle n'était pas admise on ne concevrait guère ce qui pourrait inciter l'ouvrier à produire plus vite.
Mais alors chacun reçoit, soit en étant payé plus cher, soit en travaillant pendant un nombre d'heures moindre
pour le même salaire, une rémunération en rapport avec son habileté et nous retombons clans le travail aux pièces. La Aaleur du travail n'est donc pas déterminée par sa durée.
D'ailleurs, si môme le principe métaphysique de Karl Marx était vrai; si la valeur d'une marchandise se confondait avec la quantité du travail incorporé en elle, elle ne pourrait pas être mesurée par le temps employé à la produire. Ce qui en fixerait le chiffre, ce ne serait pas la durée du travail, ce serait la somme d'énergie dépensée et utilisée, termes qui ne sont ni égaux ni proportionnels.
Que penserait-on d'un industriel qui possédant cinq machines à vapeur, une de dix chevaux, une de vingt, une de cinquante, une de cent et une de cinq cents, évaluerait la valeur de leurs produits d'après le temps pendant lequel chacune d'elles aurait fonctionné? On se rirait à juste titre de son ignorance.
La dépense en combustible donnerait une évaluation plus rapprochée. Celle-ci serait cependant encore imparfaite, toutes les machines n'utilisant pas la même fraction de l'énergie produite par la combustion de la houille. On ne pourrait trouver dans cette dépense en combustible un élément exact de mensuration que si les six machines étaient de même modèle et utilisaient une égale fraction de l'énergie dégagée. De même, si les six machines de même modèle étaient toutes les six d'égale force, la durée de leur fonctionnement donnerait la mesure du travail parce qu'alors toutes choses seraient égales d'ailleurs. Mais en dehors de ces conditions spéciales, la durée du fonctionnement, pas plus que le poids du combustible consommé, ne pourrait fournir aucun élément d'appréciation.
Malheureusement dans cette machine d'une espèce particulière qu'est l'homme, nous ne pouvons connaître ni la dépense en combustible, ni la fraction d'énergie utili-
sée, et dès lors la supputation de la durée ne conduit plus à aucun résultat comparable.
A-t-on jamais pu déterminer l'équivalent du travail in tellectuel et du travail musculaire?
Entre le travail musculaire pénible, le travail de l'homme qui soulève de grands poids, et celui auquel on pourrait plus exactement appliquer le qualificatif de méticuleux comme, par exemple, celui de l'horloger cherchant minutieusement, sa loupe à la main, à assembler les rouages d'une montre, sait-on lequel entraîne la plus forte usure organique?
Sait-on qui consomme le plus de matière cérébrale grise du mathématicien ou du poète, de l'homme d'imagination ou de l'homme de déduction?
Sait-on même si entre deux poètes de puissance inégale la dépense n'est pas moindre chez le poète supérieur dont les vers qui font l'admiration du monde sont écrits sans effort que chez le rimailleur infime qui sue sang et eau pour arriver péniblement à aligner quelques mauvais hémistiches.
C'est ce qu'il importerait de connaître pour établir une mesure de l'énergie déployée par l'homme et, grâce à celle-ci, une mesure de la valeur déterminée par la somme d'énergie qu'elle a coûtée. Or c'est là ce que nous ignorons et ce que vraisemblablement nous ignorerons longtemps encore.
S'il existait une mesure approximative du travail, ce serait la loi de l'offre et de la demande qui seule nous la fournirait.
Le travailleur a l'impression instinctive de la fatigue que lui coûte la production d'un objet. Comme il est naturel qu'il tienne d'autant plus à ses prix que cette fatigue a été plus forte, on pourrait supposer dans la balance qui s'établit sur le marché entre le producteur et le consommateur une intervention de cet élément fatigue, lequel
apporterait une évaluation indirecte plus ou moins exacte de l'usure humaine.
Encore cette conclusion demeurerait-elle entachée d'erreur. Il y a. en effet, deux éléments dans la fixation du prix, le vendeur et l'acheteur, et si le degré de fatigue éprouvée peut influer sur les prétentions du premier, l'utilité seule exerce son influence sur la décision du second.
Comme nous le disions plus haut, entre deux poètes de valeur inégale dont l'un écrit sans effort des vers qui font l'admiration du monde, et dont l'autre sue sang et eau pour aligner péniblement quelques mauvais hémistiches, nous ignorons quel est celui des deux chez lequel la dépense organique est la plus forte. C'est peut-être chez le poète inférieur.
Supposons un moment qu'il en soit ainsi. Faudra-t-il en conclure que la poésie de Tartempion ait droit à une rémunération plus élevée que celle de Victor Hugo ou de Shakespeare? oui, dans notre hypothèse, si l'on admet avec Karl Marx que la valeur de la marchandise se mesure à l'effort qu'elle a coûté. Et cependant il ne saurait en aucun cas en être ainsi, car les vers de Victor Hugo ou de Shakespeare trouveraient facilement acquéreur sur le marché à un prix très élevé, tandis que personne n'affecterait même dix centimes à l'acquisition des autres.
La somme de l'effort, si l'on pouvait l'évaluer exactement, ne donnerait donc pas la mesure de la valeur. A fortiori la durée de l'effort est-il un élément d'appréciation manifestement insuffisant.
En veut-on la preuve? c'est dans les écrits de Marx ou de ses disciples que nous la trouverons.
Après avoir pris pour unité de valeur l'heure sociale moyenne, ils ont été fatalement amenés à chercher dans l'offre et la demande, la mesure de l'heure de travail ellemême.
Ecoutons, par exemple, M. De ville, le commentateur, le vulgarisateur de Karl Marx.
(( C'est également en excitant l'intérêt qu'on assurera l'exécution des travaux tout particulièrement dangereux ou répugnants, grâce à une majoration du prix (quel langage capitaliste, M. Deville!) de l'heure de travail ordinaire. On établira que quatre heures par exemple consacrées à l'une de ces spécialités ingrates équivaudront à sii ou sept heures de travail simple. »
Comment se fera d'ailleurs cette appréciation des valeurs inégales de l'heure de travail dans les différentes industriesr à qui incombera la tâche, à qui appartiendra le droit de dire à un ouvrier qui aura travaillé pendant six heures : « Voici un bon de trois heures de travail, » et de dire à un autre ouvrier qui n'aura peut-être travaillé que trois heures : « Voici un bon de six heures? »
Seront-ce les fonctionnaires de l'Etat, les surveillants du travail? y aura-t-il une fixation arbitraire?
Dans ce cas que de faveurs imméritées qui rendraient la société inhabitable ! On se plaint à juste titre du népotisme de notre époque, nécessairement limité cependant par la limitation même des objets auxquels il s'applique. Que serait-ce en comparaison de ce népotisme universel? On ne peut, en effet, prétendre que le collectivisme soit appelé à changer la nature humaine. On ne peut soutenir qu'à partir du jour oîi les ateliers auront été socialisés, les affections, les haines, les jalousies, et toutes les passions élevées ou basses qui viennent de nos jours interférer avec le sentiment abstrait de la justice, doivent cesserd'exister.
Dira-t-on que le système électif serait une garantie suffisante contre les passions subversives ?
D'abord, rien ne prouve que le système électif puisse persister dans la société collectiviste. Schaeffle fait sur ce point les réserves les plus formelles.
D'autre part, l'expérience de plus d'un siècle nous le démontre, le système électif loin d'être une sauvegarde
contre le népotisme, tend, au contraire, à l'exagérer. Un despote pourrait, à la rigueur, faire taire ses amitiés et ses haines, ne s'inspirer que de la vérité, malgré toutes les difficultés qu'il rencontrerait sur cette voie, quoiqu'il soit bien rare de rencontrer des despotes placés à une telle hauteur. Un élu ne le peut pas. Il lui est commandé d'être partial en faveur de ses électeurs et contre ses adversaires. S'il ne le fait pas il est brisé. L'injustice s'impose ici presque avec la force de la nécessité, de l'anankè antique.
Enfin, si même on suppose un pouvoir puissant d'une grande autorité, foncièrement honnête et foncièrement intelligent, un pouvoir qui ne s'inspire que des nécessités sociales, de l'intérêt général, comment arrivera-t-il, avec la meilleure volonté du monde, à évaluer le taux auquel il convient de rétribuer le travail d'un maçon, d'un cordonnier, d'un portefaix, d'un vidangeur? Comment parviendra-t-il à modifier chaque jour son évaluation d'après les circonstances? Un tel problème dépasse les forces humaines. Si le favoritisme disparaissait, ce serait pour faire exclusivement place à la chance, au hasard; et ceux-ci ne sont pas mieux que le favoritisme la représentation de l'égalité et de l'équité.
Aussi les élèves de Karl Marx ont-ils senti cette difficulté, ce défaut de la cuirasse, et se sont-ils bien gardés de tomber dans Terreur de la taxation. M. Gabriel Deville continuant le passage que nous venons de citer poursuit ainsi :
(( 11 n'y aura pas là du reste de détermination arbitraire; la différence pour un même gain, entre le temps employé à des travaux ordinaires et celui employé à des travaux pénibles variera d'après l'offre et la demande de ces derniers travaux. »
On a bien lu. L'offre et la demande. Le grand mot est lâché et ce n'est pas seulement M. Deville qui parle
de la sorte. M. Jules Guesde a répété les mêmes choses à la Chambre des députés, et M. Ed. Bellamy résout la question de la même manière dans son remarquable livre communiste looking Backward.
Mais il est une loi mathématique qui se formule ainsi : (( deux valeurs égales à une troisième sont égales entre elles. )) Appliquons-la aux doctrines de M. Gabriel Deville, nous serons amenés à raisonner comme il suit :
Un objet a une valeur égale à la durée du travail qu'a exigé sa fabrication ;
La durée du travail est égale à ce que déterminent l'offre et la demande;
Dès lors, la valeur de l'objet est égale à ce que déterminent l'offre et la demande.
En d'autres termes, mesurer te travail par la loi de l'offre et de la demande, c'est-a-dire par l'utilité, après avoir donné le travail comme base à la valeur, cela revient à mesurer la valeur par l'utilité.
Si donc les économistes font une tautologie en disant (( un objet vaut ce qu'il vaut », n'avions-nous pas raison de dire que Karl Marx en faisait une toute semblable en disant : (( le travail vaut ce qu'il vaut ».
En parlant de la suppression de la monnaie métallique et de son remplacement par des bons de travail, les disciples de Marx se sont figuré qu'ils nous apportaient un changement radical, en réalité ils n'ont changé que les mots.
A l'heure actuelle un tiers de gramme d'or ou cinq grammes d'argent ayant été adoptés en France comme commune mesure, et la loi de l'offre et de la demande faisant connaître contre quelle quantité de l'un de ces métaux précieux les échangistes consentent à livrer leurs marchandises ou à en prendre livraison, la valeur de celles-ci s'exprime en un certain nombre de grammes d'or ou d'argent.
Demain, dans l'hypothèse de l'Etat socialiste réalisé, elle s'exprimerait en nombre d'heures de travail, mais ces heures elles-mêmes ayant été fixées par la loi de l'offre et de la demande, le nom de la mesure serait seul changé.
Les heures de travail mesurées par la loi de l'offre et de la demande, ce ne sont plus des heures de travail. Sous une autre appellation ce sont encore des francs, des marcs, des gulden, des roubles, des dollars ou des livres.
11 faut donc chercher ailleurs que dans le travail une définition de la valeur.
C'est que, comme beaucoup d'autres, cette notion échappe à une définition précise. C'est une conception qui résulte de plusieurs notions sériées. Nous pouvons en trouver dans la physique qui sont tout à fait analogues, celle de la matière par exemple.
La nature ne nous offi'e pas la matière. Nous ne savons pas ce que c'est et nous sommes impuissants à la définir. Nous ne voyons autour de nous que des corps, mais quelque divers, quelque variés que soient tous ces corps, nous trouvons en eux tous des propriétés communes — et parmi elles, en première ligne, la pesanteur.
A ce quelque chose d'inconnu dans son essence qui jouit, sous toutes ses modalités corporelles, de propriétés semblables, nous donnons un nom : nous l'appelons matière et nous obtenons la série :
Corps, pesanteur, matière.
Poussant plus loin l'analyse, nous cherchons à mesurer la quantité de matière qu'un corps renferme par la quantité de pesanteur qui est en lui, l'une étant proportionnelle à l'autre, et ne possédant aucun moyen de mensuration absolue, nous devons nous borner à une mensuration relative.
A cet effet, nous prenons une certaine quantité d'un
corps pesant, en France un centimètre cube d'eau distillée à quatre degrés au dessus de zéro ; nous donnons à cette unité pesante le nom de gramme, et nous disons d'un corps donné qu'il pèse tant de grammes, c'est-à-dire qu'il renferme la même quantité de pesanteur ou de matière que le nombre de grammes auquel il fait équilibre.
Enfin nous désignons la quantité relative de pesanteur ou de matière contenue dans un corps et ainsi exprimée au moyen d'une unité arbitraire, par le vocable poids.
Cette nouvelle conception nous permet de compléter la série précédente : celle-ci devient :
Corps, pesanteur, matière, poids.
Il en va de même dans l'ordre économique pour la valeur.
La société ne nous offre la valeur nulle part. Ce qu'elle nous offre, ce sont des marchandises, et les marchandises sont ici ce que sont les corps dans l'ordre physique pris pour exemple : Elles constituent le premier terme de la série.
Continuant le parallèle, nous ti-ouvons dans ces marchandises diversifiées à l'infini par leurs qualités et leurs utilités, un caractère qui leur est commun à toutes. Ce caractère commun, cette propriété commune, c'est l'échangeabilité.
Nous nous élevons alors à la conception abstraite d'un quelque chose qui existe dans toutes. A ce quelque chose nous donnons le nom de valeur iout comme, en physique, nous avons appelé matière l'abstraction tirée des propriétés communes et générales des corps, et nous considérons la valeur comme proportionnelle à l'échangeabilité tout comme nous avons admis la proportionnalité de la matière à la pesanteur.
Poursuivons cette comparaison.
Lorsqu'il s'agit de mesurer la quantité de matière que
renferme un corps par la quantité de pesanteur qui est en lui, nous l'évaluons relativement en grammes, c'està-dire en poids.
De même sur le marché nous mesurons la quantité de valeur incorporée aux marchandises par la quantité d'échangeabilité qui est en elles. Nous comparons en un mot les marchandises par la faculté qu'elles ont de s'échanger les unes contre les autres en proportions variées, et n'ayant pas plus ici que pour la pesanteur et pour la matière de mesure absolue, nous devons nous contenter aussi de mesures relatives.
Afin de rendre les résultats comparables, nous nous trouvons dans l'obligation, ici comme là, d'adopter une unité arbitraire, un terme de comparaison auquel nous puissions rapporter toutes les marchandises.
Dans l'ordre physique nous avons pris pour unité le gramme, c'est-à-dire la quantité de pesanteur ou de matière renfermée dans un centimètre cube d'eau distillée.
Dans l'ordre économique nous prenons pour unité le franc, c'est-à-dire la quantité d'échangeabilité ou de valeur que renferme i/3 de gramme d'or ou cinq grammes d'argent monnayés.
L'unité ainsi adoptée nous sert à déterminer la quantité relative de valeur incorporée dans chaque marchandise, et cette quantité de valeur ainsi exprimée en francs prend le nom de prix tout comme la quantité de matière contenue dans un corps et exprimée en grammes avait pris le nom de poids.
En somme, le mot poids exprime la notion relative de ce dont les mots pesanteur et matière expriment la notion absolue. — Le mot prix exprime de même dans l'autre série la notion relative de ce dont la notion absolue est exprimée par les mots échangeabilité ei valeur.
En physique nous nous servons de la balance pour déterminer les poids.
Sur le marché nous nous servons de la loi de l'offre et de la demande pour déterminer les prix. Nous arrivons ainsi aux deux séries parallèles :
Corps, pesanteur, matière, poids, Marchandises, échangeabilité, valeur, prix.
Voilà la notion vraie et scientifique de la valeur. Elle n'a rien de commun avec la conception métaphysique de Karl Marx ».
I. M. Garofalo, dans son étude sur le socialisme dont nous parlons à l'épilogue de ce livre, expose que Karl Marx a renoncé dans les derniers temps de sa vie à la théorie que nous venons de réfuter.
Dans un travail posthume publié par les soins de M. Bebel, il aurait déclaré que celle-ci s'applique non point à des objets déterminés, mais à l'ensemble de la production humaine comparé à l'ensemble du travail humain dont elle est l'équivalent. S'il en est ainsi, et de l'avis même de son auteur, il ne reste plus rien de la théorie de la valeur de Karl Marx, car, sous sa forme nouvelle, elle ne conduit plus à aucune conclusion.