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LA PRODUCTIVITÉ DU CAPITAL, LE PRELEVEMENT CAPITALISTE

La théorie du collectivisme serait incomplète si à la loi d'airain et à la conception de la valeur réfutée plus haut, on n'ajoutait une affirmation indispensable, l'improductivité du capital.

Qu'on suppose en effet le capital personnifié, la machine vivante et associée à l'ouvrier par un contrat bilatéral, il n'y a plus de surtravail, il n'y a plus de loi d'airain; il y a l'union intime de deux forces également productives prenant chacune dans la production la part qui lui revient.

Aussi Karl Marx, et Proudhon avant lui, n'ont-ils eu garde d'oublier ce point important de leur système.

D'après Karl Marx, le capital constant, c'est-à-dire le capital immobilisé en machines, hangars, fourneaux, ou employé en combustibles et en matières premières, n'a droit, dans la distribution des produits, à aucun intérêt, à aucune part des bénéfices, mais seulement à un amortissement, A ses yeux, comme aux yeux de son école, comme à ceux de l'école proudhonienne, le capital est improductif : le travail seul produit et seul, par suite, il peut légitimement revendiquer une rémunération.

S'il en était ainsi il y aurait lieu de se demander pourquoi l'homme s'est ingénié à constituer des capitaux. Se reposer et jouir est certainement plus agréable, plus commode, que de s'escrimer à construire des hangars, à bâtir des maisons, à confectionner des machines, à extraire de la houille du sol et à la transporter là où l'industrie la réclame.

Puisque l'homme exécute ces travaux, c'est donc que ces travaux lui sont utiles ; c'est que les hangars, les maisons, les machines, le combustible qui les doit mettre en mouvement, les voies de transport, l'achat en grand des matières premières, lui permettent, sans augmenter son travail, d'accroître démesurément la quantité des valeurs d'usage, d'en obtenir infiniment plus que s'il avait été réduit à travailler avec ses dix doigts. Or, s'ils ont une utilité, s'ils élèvent la production, il est, semble-t-il, bien légitime qu'ils en prélèvent une part, et personne certainement ne s'aviserait de leur en contester le droit si, comme nous en formulions l'hypothèse en commençant ce chapitre, ces capitaux étaient des êtres animés et conscients qui viendraient simplement réclamer le prix de leur libre concours.

La situation est identique — on s'en aperçoit bien vite pour peu qu'on y réfléchisse — que ces capitaux vivent, raisonnent, débattent et traitent pour eux-mêmes, ou qu'ils soient le prolongement pour ainsi dire de celui qui les a créés et à qui ils appartiennent.

Sur une question purement métaphysique, toutefois, on peut, cela est certain, ratiociner à perpétuité en entassant sophismes sur sophismes. Mais la métaphysique et la science réelle s'excluent. C'est à la clarté de la science et non aux obscurités de la scolastique que Ton doit recourir pour examiner et résoudre les questions de sociologie, et la science nous enseigne qu'en toutes choses nous devons prendre pour guide l'intérêt social.

Cela étant, la première question qui se pose est celle-ci : Le capital, sous ses formes diverses est-il utile à l'homme ? Augmente-t-il la production, c'est-à-dire la richesse générale)

A cette première question la réponse est affirmative et universelle. Marx lui-même reconnaît l'action bienfaisante du capital. Il veut le socialiser; mais il n'entend nullement le détruire, et il considérerait à juste titre comme une épouvantable rétrogradation le retour au travail parcellaire d'autrefois.

Aucune dissidence ne se produisant sur ce premier point, il y a lieu de poser une seconde question : le capital étant utile de l'aveu de tous, y a-t-il lieu d'en encourager la formation? c'est-à-dire y a-t-il lieu de pousser à l'épargne?

Si la logique n'est pas un mot vide de sens, la réponse affirmative sur le premier point en entraîne une semblable sur le second. On ne saurait concevoir une société dans laquelle une chose étant reconnue utile, indispensable même, on se refuserait néanmoins à pousser à sa constitution.

Or, quel est le moyen le plus sûr et le plus rapide de pousser à la constitution du capital? Est-ce de le rémunérer, ou est-ce de lui refuser toute rémunération?

Il serait puéril de s'attarder à discuter une pareille évidence : le moyen le plus sûr, le plus rapide de pousser à la formation du capital, c'est évidemment de le rémunérer.

Le juste et l'injuste ne résultent plus, pour le philosophe moderne, des prétendus décrets de l'on ne sait quelle providence hypothétique, mais de l'intérêt général. Tout est juste qui sert la société humaine dans son ensemble, tout est injuste qui tend à relâcher les liens sociau.x et à ramener l'homme à la sauvagerie primitive. Si donc le capital est socialement utile, s'il y a lieu, dès lors, de pousser à sa création et si le meilleur moyen d'y pousser est de le

rcmuncrcr, il est clair que la rémunération du capital tst juste et légitime parce qu'elle est conforme à l'intérêt général de toute l'humanité.

A supposer qu'il ne fût pas rémunéré, qui s'ingénierait à le faire naître?

L'homme construirait, sans doute, une maison pour y abriter sa famille et pour s'y abriter lui-même; mais il ne perdrait certainement pas sa peine à en construire une seconde.

Tout au plus, s'il était plus habile à cette besogne qu'à toute autre, en construirait-il pour les échanger. Mais cet échange ne pourrait avoir lieu qu'entre personnes possédant des valeurs égales. Quiconque ne pourrait acheter une maison serait obligé de coucher à la belle étoile, car pas un homme ne consentirait à perdre son temps à la construction de demeures qu'il n'habiterait pas lui-même, qu'il n'échangerait pas, et cela pour l'unique plaisir d'y loger autrui.

Si on le faisait, on ne se trouverait plus dans une catégorie économique ; on ne se trouverait même plus obéir à la justice. On serait exxlusivement guidé par la charité, par la fraternité, et, l'exemple de tous les tempset de tous les lieux le démontre surabondamment, si, par exception, à de certaines heures, la fraternité est capable d'accomplir de grandes oeuvres pour la gloire du genre humain, c'est là un sentiment par trop exceptionnel, par trop intermittent, pour qu'il soit permis de fonder sur lui quoi que ce soit de durable.

Proudhon prétendait que mise depuis son origine en face de ce dilemme « la fraternité ou la mort », l'humanité n'avait jamais cessé de répondre : « la mort ! »

Quoiqu'il y eût quelque exagération dans cette image des hommes plus enclins à se suicider qu'à s'entr'aider, il y avait cependant là un fond de vérité : si la fraternité peut être parfois, dans des circonstances déterminées, un

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élément d'impulsion considérable, elle ne peut jamais devenir la base d'un édifice social.

Mais reprenons l'hypothèse d(5nt nous nous sommes un moment écarté. S'il était interdit de retirer un intérêt des immeubles que l'on construit, on n'en construirait plus que pour soi ou pour ceux qui pourraient les payer en capital, et la plus grande partie de la population en serait réduite à vivre en plein air. Non seulement la dicence, la dignité, le bien-être matériel en seraient atteints, mais encore la production matérielle. L'homme en proie aux intempéries des saisons pourrait moins bien travailler, serait plus souvent malade, et finalement, quoique ne payant pas de loyer, serait beaucoup moins riche qu'aujourd'hui.

Il est vrai qu'une société collectiviste construirait socialement des habitations et ce qui précède n'a nullement pour but de démontrer que dans un tel milieu l'homme ne trouverait plus à se loger. Ce serait enfantin. Nous avons seulement voulu par cet exemple bien montrer l'importance du capital, l'intérêt qui s'attache pour l'humanité à pousser à sa production sous une forme ou sous une autre, et la puissante impulsion que donne à cette production la rémunération dont il jouit.

Proudhon, le grand adversaire de l'intérêt des capitaux le reconnaissait lui-même dans une certaine mesure. Aussi longtemps, disait-il, que le capitaliste rend un service en prêtant son capital, il est juste qu'il en soit rémunéré. Mais, ajoutait-il, si, par une combinaison quelconque, on arrivait à pouvoir s'en passer, il n'y aurait plus lieu de rétribuer un service dont on n'aurait plus aucun besoin.

Rien de plus juste. Seulement Proudhon qui avait pompeusement pris pour devise destriiam et œdificabo (je détrairai et je reconstruirai) a, en fait, peu détruit et n'a rien reconstruit.

Chose remarquable! Il n'y a pas jusqu'aux lois physi-

ques, qui ne viennent battre en brèche l'hypothèse de l'improductivité du capital, hypothèse à laquelle, malgré d'éternelles protestations, répond l'histoire tout entière de l'humanité.

Si le capital était improductif, si l'effort personnel seul produisait, toute économie, toute épargne, toute accumulation seraient impossibles. Vouloir, en effet, produire un travail égal à deux avec une force égale à un, ce serait s'abandonner au sophisme des chercheurs du mouvement perpétuel.

S'il n'y avait pas un élément producteur en dehors du travail humain, l'ouvrier produirait chaque jour à grand' peine de quoi vivre le lendemain. Encore y aurait-il lieu de se demander avec quoi il aurait pu vivre le premier jour.

L'homme conserve, économise, thésaurise ou capitalise, parce que primitivement la nature lui a offert un capital gratuit : les fruits, les animaux propres à l'alimentation, les animaux dont il a utilisé la force, le sol de la planète sur lequel poussent les végétaux, enfin l'air, l'eau et les rayons solaires à l'aide desquels s'opère la végétation.

Aussi longtemps qu'on n'aura pas trouvé un moyen de se passer du capital ou tout au moins du capitaliste, il sera donc indispensable de rémunérer celui-ci.

Cette rémunération est-elle aussi excessive qu'on le proclame chaque jour? Est-il exact que le capital soit une pieuvre qui pompe toute la plus-value d'un pays? voilà ce qu'il convient maintenant d'examiner.

Selon nous, il y a là une véritable fantasmagorie.

A proprement parler, le capital est une abstraction. Ce qui a une existence réelle, ce sont les capitaux et les capitalistes.

Quelle est la situation de ces derniers? Est-ce vraiment à eux que va la totalité des profits dont leurs capitaux ont été le principal élément producteur?

Il est certes loin d'en être ainsi, et quoiqu'il soit diffi-

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cile de résoudre mathématiquement ce problème, il est possible d'arriver à une évaluation approximative de ce que prélèvent les capitalistes sur la production nationale.

Ce prélèvement est déterminé par l'intérêt qu'ils perçoivent, et cet intérêt se réduit tous les jours, à mesure que, par son propre fonctionnement, le capitalisme accroît l'abondance des capitaux. C'est le serpent qui se mord la queue des Alchimistes. Il y a trente ans le taux en était de 5 o/o. Il est tombé aujourd'hui à 3. 11 sera peut-être descendu à I et 1/2 dans 2? ans, si bien que sans qu'il puisse jamais atteindre zéro, il s'approche sans cesse de cette limite.

On évalue à deux cents milliards la fortune totale de la France. Si l'on prend comme normal pour l'intérêt le taux de 3 pour cent, c'est une somme de six milliards qui revient annuellement aux capitalistes sur la production générale évaluée elle-même à trente milliards. Le prélèvement capitaliste serait d'après ces chiffres de 20 0/0. Il y a trente ans il était 33 0/0; dans vingt-cinq ans il ne sera peut-être plus que de 10 0/0.

Mais en lui-même, qu'est-il> Pour la plus grande part c'est une réserve supplémentaire faite par les individus et qui s'ajoute à celles des compagnies. C'est une réserve dans laquelle on puise les souscriptions pour les emprunts d'Etat et pour les entreprises propres à mettre en valeur des procédés nouveaux, des terres nouvelles, des richesses jusque-là inexplorées. Ces réserves sociales, il faudrait bien les faire dans une société collectiviste sous peine de voir celle-ci s'appauvrir.

On peut, à ce point de vue, répéter ce que disait M.Jules Guesde dans une interruption qu'il m'adressa un jour à la Chambre : que « les capitalistes ont simplement la gestion de la fortune sociale, » affirmation sur laquelle j'aurai à revenir dans la dernière partie de cet ouvrage.

Karl Marx d'ailleurs avait écrit avant lui, dans son livre Das Kapital : a Cependant il ne faut pas oublier qu'une

partie du suilravail aclucl, celle qui est consacrée à la formation d'un fonds de réserve, d'accumulation, compterait alors (dans un Etat socialiste) comme travail nécessaire. ))

Que reste-t-il donc qui paraisse pris ou qui soit véritablement pris au travail ? uniquement cette portion du produit social impossible à déterminer même par approximation qui sert à la consommation personnelle du capitaliste, consommation directe si c'est lui qui consomme, consommation indirecte si ce sont les domestiques employés à son service qui sont les consommateurs.

On nous objectera peut-être que le prélèvement capitaliste est très supérieur à l'intérêt proprement dit, qu'il absorbe tout le surtravail par la raison naturelle que les bénéfices de l'industrie et du commerce rapportent non pas 2 1/2 ou 3 o/o mais 5, 7 et jusqu'à 10, n et 20 pour 0/0.

Il y a là une illusion d'optique.

Le prélèvement du capital ne réside pas dans les dividendes et les profits ; il réside exclusivement dans l'intérêt, avec les restrictions que nous avons énumérées. Les dividendes, les profits, les tantièmes d'administrateur dans les sociétés anonymes ou en commandite et les réserves, représentent tout autre chose.

Les tantièmes d'administrateur représentent une partie de la rémunération du travail intellectuel, de la direction, sans lesquels aucune entreprise commerciale ou industrielle ne peut prospérer, de cette intelligence directrice dont M. le comte de Mun disait avec raison :

(( Et quand je dis l'intelligence directrice j'ajoute, non pas seulement l'intelligence de l'ingénieur qui met en œuvre les machines, mais l'intelligence du commerçant qui calcule les besoins et règle les procédais sans lesquels il n'y a pas d'industrie. »

Ce n'est pas là un prélèvement du capital; c'est le fruit d'un travail qui. dans une société collectiviste serait exercé

par des fonctionnaires, mais qui, sous cette autre forme, serait rémunéré quand même et dont il n'est aucune société qui puisse se passer.

Les réserves, dont nous avons déjà parlé, et dont Karl Marx a reconnu la nécessité absolue quelle que soit la forme sociale, représentent moins encore s'il est possible un prélèvement du capital. Ce sont, comme leur nom l'indique, les sommes mises hors de la consommation et destinées soit à reconstituer l'outillage quand besoin est, soit à parer aux insuffisances quand les années sont moins bonnes, soit enfin à fournir les fonds dans lesquels on puisera pour l'agrandissement de l'exploitation, pour l'extension des affaires.

Les bénéfices, les profits, les dividendes sont la contrepartie des pertes, la rémunération de l'aléa, et l'on peut établir qu'entre ces deux éléments, profits et pertes, il y a balance, les entreprises couronnées de succès compensant exactement celles qui échouent. S'il en était autrement dans l'ensemble l'appât du gain exciterait l'esprit d'entreprise téméraire jusqu'à ce que l'équilibre fût obtenu.

Dans une société collectiviste, il est vrai, il n'y aurait plus de pertes dans l'acception actuelle de ce mot. Cellesci résultent de l'état parcellaire du capital et ont les gains pour contre-partie. Mais il y aurait encore des années mauvaises, des insuffisances de récoltes auxquelles il faudrait pouvoir parer par des approvisionnements réservés ; il y aurait l'outillage à renouveler ou à perfectionner tout comme aujourd'hui; il y aurait les industries à étendre. Ce prélèvement, à supposer que ce mot puisse être employé, serait donc encore indispensable et il ne peut pas, dès lors, être envisagé comme une conséquence de l'état capitaliste.

Ainsi nous sommes en droit d'éliminer les tantièmes d'administrateur, les dividendes, les profits, les réserves,

du prélèvement opéré sur le travail par le capital. Celuici se réduit non pas même à l'intérêt, dont une fraction, nous l'avons vu, sert de réserve sociale supplémentaire, mais à la partie de l'intérêt qui pourvoit à la consommation personnelle du capitaliste.

Les bénéfices, d'ailleurs, tendent à diminuer relativement tout en augmentant d'une manière absolue par suite de l'accroissement de la production. Nous avons vu qu'ils sont la simple contre-partie des pertes. Celles-ci diminuant à mesure que l'organisation industrielle et commerciale se concentre et se perfectionne, les bénéfices qui en forment la contre-partie subissent la même diminution.

Le mécanisme de cette diminution des profits est des plus simples.

La concurrence oblige tout industriel à se contenter du moindre profit. Tout industriel qui vend plus cher que son concurrent un produit identique, quelque faible que puisse être la différence des prix, est évincé d'avance sur le marché. Chaque producteur se voit donc obligé, s'il veut conserver sa clientèle et ses débouchés, de diminuer continuellement son prix de vente.

Autrement dit, il est forcé d'abandonner au consommateur une grande partie de cette plus-value qui est le spectre de Karl Marx et de ses disciples.

Or qu'est-ce que le consommateur? C'est tout le monde.

Et comme dans la très immense majorité des cas (je demande pardon à mes lecteurs de cette incorrection de style : immense tout seul ne suffirait pas à exprimer toute l'étendue de cette majorité), comme dans la très immense majorité des cas le consommateur est en même temps producteur, la plus grande partie des profits revient à l'ouvrier, sinon par voie directe sous la forme de salaires plus élevés, du moins par voie indirecte sous celle de valeurs d'usage plus nombreuses et mieux appropriées à ses besoins.

Si donc il y a surtravail ainsi que le prétend le socialiste allemand, la fraction la plus importante de ce surtravail ne profite pas au capitaliste mais à l'ensemble du corps social, y compris l'ouvrier, et cesse par cela même d'être du surtravail.

D'autre part, si la loi d'airain présente un fond de vérité — et elle en présente incontestablement un lorsqu'on envisage les phénomènes économiques dans des limites données et assez étroites du temps et de l'espace, lorsque, par minimum de consommation, on entend un minimum actuel, n'ayant rien d'absolu et différant de celui d'hier et de celui de demain, — si la loi d'airain présente un fond de vérité c'est sur le capital que pèse la totalité des impôts. Il est juste d'ailleurs de reconnaître que les disciples de Marx le proclament. M. Jules Guesde l'affirme dans sa « loi des salaires » et rejette avec le plus profond dédain toute pensée d'amélioration du sort des travailleurs par des réformes fiscales.

Bien des esprits superficiels — et même des hommes d'une haute culture intellectuelle comme M. Clemenceau — se récrieront devant une telle assertion.

Ils protesteront en montrant les impôts de consommation pesant plus lourdement sur les pauvres que sur les riches.

Un collectiviste bien identifié à sa doctrine sourit à ces critiques de notre système fiscal et il a raison de sourire.

A chaque époque, il le sait et nous le savons comme lui — et je prends ici la vérité économique au lieu de l'affirmation démesurément enflée et par cela même erronée du socialisme, — les habitudes, les mœurs, le progrès du bien-être créent un minimum de consommation.

Certains individus consentiront sans doute à s'imposer des privations, à descendre au dessous de cette limite qui, nous l'avons vu, n'a rien d'incompressible, et ces privations deviendront la source de l'épargne.

Mais s'il y a des hommes qui pour économiser consentent à restreindre leur consommation, à consommer moins que la moyenne minima, aucun ne consentira à travailler pour un salaire inférieur à celui qui la représente. A le faire, il renoncerait sans compensation aux jouissances abandonnées par lui, puisque gagnant moins que ses compagnons de labeur, il n'économiserait pas plus qu'eux.

Si le minimum de consommation individuelle peut varier à un même moment, il n'en est donc pas de même du salaire, et dès lors il devient évident que l'ouvrier ne peut pas participer aux charges publiques. L'impôt pèset-il sur les objets de première nécessité ? Les salaires s'élèvent d'autant et c'est en dernière analyse le capitaliste qui l'acquitte par voie de répercussion.

L'impôt est-il perçu directement sur le capital ou sur le revenu? Les salaires baissent, et l'ouvrier reçoit en moins ce qui, dans l'hypothèse contraire, en était la représentation. Dans les deux cas il peut avec ce qu'il reçoit se procurer la même quantité de marchandises, et comme son salaire réel doit être évalué à sa puissance d'achat et nullement à la somme en numéraire par laquelle ostensi-blement il se manifeste, on peut dire qu'en principe le travailleur est très peu touché par l'assiette de l'impôt.

Il ne faudrait cependant pas pousser cette conclusion à l'extrême. Elle ne serait absolument vraie que si la loi d'airain l'était aussi et nous avons vu qu'elle ne l'est que très relativement.

Un renchérissement des marchandises amènera fatalement une hausse des salaires tout comme un abaissement de leur prix déterminera l'effet inverse. Mais les organisations ouvrières résistent violemment par les grèves à toute diminution du prix du travail, et cette résistance est d'autant plus grande qu'elles ne se rendent pas toujours compte des circonstances économiques qui en sont V cause. Il en résulte souvent une grande difficulté pour

les patrons à amener une dépression des salaires proportionnelle à la baisse survenue dans les prix des objets de consommation. Une mesure fiscale bien comprise peut, à une heure déterminée, être la cause occasionnelle d'une élévation du minimum de consommation, mais c'est là un effet tout à fait contingent et certainement toujours médiocre dans ses résultats.

Si l'assiette qu'affecte l'impôt ne présente qu'une importance minime pour les travailleurs, elle en présente au contraire une très appréciable, très sérieuse, pour les capitalistes. De deux rentiers vivant exclusivement de leurs rentes, l'un pourra être beaucoup plus affecté que l'autre par une mauvaise répartition des charges publiques et sa protestation contre les droits qui grèvent les consommations sera légitime. Leur revenu nes'élevant pas en même temps que sa puissance d'achat diminue, ces rentiers sont réellement atteints dans leurs moyens d'existence. Comme, d'ailleurs, ils le sont en chiffres absolus d'une manière à peu près égale; comme l'impôt de consommation équivaut presque à une capitation, il est évident que le moins riche des deux rentiers sera relativement le plus frappé. Quant à l'ouvrier, il est protégé sur ce point par ce qu'il y a de vrai dans la loi de Lassalle.

Il sera touché, cela est certain, si les contributions deviennent assez lourdes pour entraver l'industrie. La vie sociale est alors arrêtée dans son développement et le trouble économique qui en résulte peut empêcher le minimum de consommation de s'élever aussi vite qu'il le ferait dans des conditions plus favorables. Mais il demeure acquis que, jusque-là, l'impôt est intégralement pris sur les profits du capital, et dans le dernier cas lui-même, lorsque l'ouvrier souffre de l'énormité des charges qui pèsent sur la nation, c'est là un effet général, tout à fait étranger à la forme qu'affecte l'assiette de l'impôt et ex-

clushcmcnt en rapport avec son imptn-tance quantitative globale.

Or, en collecti\isnic U y aurait encore des dépenses publiques et celles-ci seraient prélevées sur le travail. La rétribution générale de ce dernier se trouverait de ce fait considérablement réduite.

Puisque actuellement c'est le capital qui en a la charge, ces dépenses publiques viennent encore diminuer le prélèvement de ce dernier, et cette réduction n'est pas négligeable dans un pays comme la France où les budgets national et locaux réunis absorbent environ 1 3 o/o du revenu de la nation.

M. Jules Guesde n'a garde cependant de se rendre. Il s'efforce de chiffrer le surtravail ; voici quel est son raisonnement.

Les matières premières transformées en France s'élèvent â la somme de 4,941, 000, 000 de francs et le combustible à igi, 000, 000, chiffres dont la somme est égale à 5 , 1 32, 000, 000. La valeur vénale des objets fabriqués est de 7, 126, 000, 000, ce qui, en en prélevant les 5, 1 32, 000, 000, dépensés pour l'achat des matières premières et du combustible, laisse une différence de 1,994, ooo? 000 représentant la plus-value qui résulte de la transformation. Sur ces 1,994 millions, 984 seraient distribués en salaires et i milliard 14 millions passeraient au capital sous forme de profits. M. Jules Guesde en tire cette conclusion que sur une journée moyenne de douze heures, il y a cinq heures quarante-quatre minutes seulement de travail payé et six heures six minutes de surtravail. Cela donnerait pour chaque ouvrier une moyenne de 691 francs de travail impayé par an.

Il va de soi que toute l'argumentation repose sur l'idée que le capital ne produit rien, que seul le travail est productif et que, par conséquent, l'intégralité de la production devrait lui revenir.

Nous croyons avoir amplement établi le caractère erroné de cette conception. Mais fût-elle vraie, il suffirait encore d'analyser les chiffres de M. Guesde pour en découvrir l'incorrection.

Comment, en effet, établit-il son chiffre de la plus-value? en défalquant du prix de vente le prix de revient des objets fabriqués par l'industrie. Or, si son prix de vente est exact, il n'en est plus de même du prix de revient dans l'établissement duquel il oublie de faire figurer les frais généraux, ce qui lui permet de porter à l'actif ce qui devrait figurer au passif. Il porte seulement aux frais généraux les matières premières et le combustible. Mais ces dépenses ne sont pas les seules qui dans une bonne comptabilité doivent y trouver leur place. Plus économiste que lui, Karl Marx y portait aussi l'entretien et l'amortissement des machines qui s'usent en travaillant et ne se réparent ni ne se remplacent toutes seules. Il y a en outre, dans notre forme sociale, des frais de commission, de courtage, d'assurances, de voyages, la part des déchets, des non-valeurs, des faillites. De ces frais une partie cesserait, il est vrai, de figurer dans la comptabilité collectiviste, mais ils y seraient en partie représentés par des dépenses équivalentes. En tout état de cause d'ailleurs on ne saurait en faire abstraction lorsqu'on évalue les bénéfices du capital dans notre société. Si M. Jules Guesde avait tenu compte de toutes ces données, son évaluation de 1 ,994 millions se serait trouvée facilement ramenée à un chiffre de trois, quatre, ou cinq cents millions tout au plus.

M. Paul Leroy-Beaulieu, duquel, dans notre brochure de 1890, nous avons emprunté les chiffres de M. Jules Guesde et leur réfutation, donne d'ailleurs un argument plus topique que ceux qui peuvent résulter des raisonnements les plus subtils. Ce sont les chiffres de gestion que la loi oblige les sociétés anonymes à publier chaque année.

Ainsi, à Fives-l.illc, dans une période de grande activité, de 1880 à i883, la compagnie a distribué 720000 francs aux actionnaires, dont il faut prélever environ un dixième perçu par le fisc sous forme d'impôts. Il est donc resté aux actionnaires, au nombre de 24 000, 660,000 francs à se partager, soit 27, 60 francs par action.

Au cours de cette même période, l'usine a employé de 5 à 6000 ouvriers. Si nous prenons comme constant le plus petit de ces chiffres qui est le moins favorable à notre démonstration, 5ooo, et si nous cherchons ce qui serait revenu, en plus du salaire touché par eux, à ces 5ooo ouvriers dans l'hypothèse où les 660,000 francs distribués aux actionnaires leur auraient été distribués à eux, nous constatons que chacun d'eux aurait reçu i32 francs supplémentaires. Si donc surtravail il y a eu, ce surtravail ne se chiffre pas a 691 francs comme le prétend M. Jules Guesde, mais à i32 francs; nous sommes loin de compte.

Veut-on un autre exemple : dans l'année 1881, les 20,701 ouvriers, employés dans les houillères du département du, Nord, se sont partagé 20,329,406 francs tandis que la part totale revenant aux actionnaires n'a été que de 2,751,914 francs, somme qui, divisée par le nombre des ouvriers donne pour quotient i3 3. C'est donc un salaire supplémentaire de i33 IVancs et non de 691 qu'auraient touché les ouvriers si la part des actionnaires leur eût été distribuée. Encore conviendrait-il de défalquer de ces i33 francs '/lO; soit i3,3ofr., qui ont été prélevés par le fisc et que, par conséquent, les actionnaires n'ont pas encaissés, ce qui ramènerait le chiffre à 120.

-M. Paul Leroy-Beaulieu cite à cet égard les considérationssuivantesde M. l'ingénieur Pernolet, considérations que nous nous sommes permis de lui emprunter en 1890, et que nous reproduisons aujourd'hui.

« Les 20,701 ouvriers dont il s'agit ont dû faire en 1881, à raison de trois cents journées au plus par an et par ou-

vrier, 6,2io,3oo journées de travail, qui ont été payées 20,649,406 francs, c'est-à-dire 3,3o6 fr. moyennement par journées des différentes catégories de travailleurs. D'autre part, les 2,7^1.914 francs payés aux actionnaires comme rétribution du capital correspondent à 0,443 par journée d'ouvrier. C'est-à-dire que l'ensemble des exploitations houillères du Nord en 1881 peut être considéré comme ayant occupé 20,701 ouvriers de toutes sortes, qui, touchant moyennement 3,3o fr. -p 0,443 par jour de travail, en auraient consacré 0,443 à la création, à la préparation, à l'entretien, au renouvellement, à l'administration, de tout ce qui constitue l'industrie dont il s'agit : toutes choses aléatoires au début, longtemps improductives, quelquefois ruineuses, mais toujours nécessaires pour assurer aux populations qui vivent de cette industrie la régularité et la sécurité de leur existence ».

Ces chiffres sont peut-être optimistes, ajoutions-nous en 1890, parce que, tenant compte des salaires et des bénéfices distribués, ils ne mentionnent ni les réserves, ni les tantièmes attribués aux administrateurs, tous prélèvements pris sur le produit brut et qui laissent au profit une part un peu supérieure à celle que lui attribue M. Pernolet. Mais, si même on considère le profit comme absorbant la totalité de cet excédent, dont une part cependant, celle afférente aux réserves, doit en bonne règle être défalquée, celui-ci ne représenterait encore que 1 3,40 pour cent du produit global au lieu de représenter io3,5o pour cent, propor- ■ tion qu'il faudrait déduire des calculs de M. Jules Guesde.

M. Leroy-Beaulieu et M. Pernolet, par contre, négligent un élément qui, s'ils en avaient tenu compte, leur aurait permis de conclure à une réduction beaucoup plus grande encore de la part du capital, sinon dans les sociétés dont ils ont analysé les bilans, du moins dans l'ensemble de la gestion sociale. Cet élément n'est autre que l'aléa.

Certes I L'aléa ne nous apparaît pas comme une base légitime de la propriété clans un monde idéal. C'est là un point sur lequel nous aurons à revenir, et autant nous trouvons la théorie de Karl Marx d'une métaphysique erronée, autant, au point de vue de la justice pure, nous sommes prêt a admettre les protestations de Làssalle et de Georges, sur le hasard, la chance, la conjoncture.

-Mais il n'est pas contestable que, dans notre monde capitaliste, et aussi longtemps que celui-ci ne sera pas remplacé, l'aléa joue et jouera un rôle de stimulant de la production et du progrès qui légitime son action.

Quoiqu'il en soit d'ailleurs de la légitimité de la fortune que la conjoncture industrielle fait échoir à un capitaliste au détriment d'un autre, c'est là un élément qu'on ne saurait négliger lorsqu'on cherche à déterminer l'importance du prélèvement opéré par le capital total d'un pays sur la production totale du même pays.

Plaçons-nous un moment, par hypothèse, dans un milieu collectiviste. Il y aurait, ainsi que nous le disions plus haut, selon les années, accroissement ou diminution de produits. Mais il n'y aurait jamais de bénéfices ni de pertes dans l'acception que nous attachons aujourd'hui à ces expressions : l'aléa serait supprimé.

Au contraire, dans notre mode actuel de production, tous les capitalistes ne s'enrichissent pas. Le capital social va sans doute toujours en s'accroissant dans l'ensemble de l'humanité; mais bien des particuliers se ruinent, bien des nations s'appauvrissent, bien des capitaux sont détruits.

On en arrive, par suite, à une conclusion fausse dans sa généralité quoique exacte dans telle ou telle espèce donnée, lorsque des bénéfices d'un capitaliste on cherche — ainsi que nous venons nous-mêmes de le faire avec MM. Leroy-Beaulicu et Pernolet à propos de Fives Lille et des Houillères du Nord — à déduire la proportion de la

plus-value sociale annuellement absorbée par le capital.

M. A fait travailler ses ouvriers 12 heures par jour et s'enrichit. C'est parfait. Mais à côté de lui et quoiqu'imposant la même somme de travail à son personnel, M. X se ruine.

Si donc, à la fin de l'année, on voulait se rendre compte du degré d'accumulation sociale du capital, il faudrait, après avoir additionné toutes les plus-values résultant de la gestion de messieurs A,B,C,... etc., diminuer ce total de toutes les moins-values résultant des échecs industriels ou commerciaux de messieurs X,Y, Z... etc.

Encore faudrait-il, pour rendre le calcul absolument exact, établir entre les nations la même balance que chez chacune d'elles on aurait établie entre les individus. Il faudrait, chaque année, faire le bilan de l'humanitéentière. La différence entre deux années consécutives donnerait le chiffre de l'accroissement ou de la diminution du capital sur le globe.

En dehors de ce calcul impossible à réaliser faute de données, toutes les supputations sont inexactes. Mais il est infiniment probable — et l'on s'en apercevrait bien vite si un tel travail de statistique pouvait être fait — que par suite de ces aléas laissés par les disciples de Marx soigneusement dans l'ombre, les pertes diminueraient assez les bénéfices pour réduire encore dans une proportion énorme la part attribuée au capital sur la production universelle.

Sans doute il y aura inégalité entre le capitaliste qui aura sombré et celui qui aura prospéré. Sans doute le premier sera admissible à se plaindre des effets de la conjoncture, de ce qu'il appellera, lui aussi, l'anarchie de la concurrence. Mais lorsqu'on envisage l'ouvrier et le problème de la répartition des richesses entre le travail et le capital, la question change de face. Ces inégalités individuelles entre capitalistes sont dénuées d'intérêt pour l'ouvrier. Une

seule chose doit raisonnablement préoccuper ce dernier : la part qui est faite au capital social total comparée à celle qui est faite au travail total sur la production générale.

De toutes les considérations qui précèdent, nous pouvons donc sûrement déduire un nouvel amoindrissement de la quote part qui, à un examen superficiel, semble revenir au capital, amoindrissement impossible à évaluer exactement, mais néanmoins certain. Si donc un peu plus haut nous avons accusé M. Pernolet de faire la part trop belle au travail et trop modeste au capital dans son analyse en ne tenant pas compte des réserves et des tantièmes attribués aux administrateurs, nous trouvons par contre à cette erreur une compensation qui la dépasse, lorsque, au lieu de considérer une industrie isolée, nous considérons l'ensemble de l'industrie nationale ou, mieux encore, l'ensemble de l'industrie humaine. M. Pernolet ne supputait, en effet, la part revenant au capital que dans les industries prospères et ne s'occupait pas de celles qui ont sombré dans le même temps.

Etant donné que l'importance du prélèvement attribué au capital par les socialistes est exagérée et doit être considérée comme très inférieure à leur évaluation; étant donnée aussi la nécessité des réserves sociales, dont, selon l'expression rappelée plus haut de Jules Guesde, les capitalistes sont de nos jours les gérants, nous sommes en droit de conclure, comme nous le disions plus haut, que la discussion ne peut subsister que sur un point : la part du produit social consommé personnellement d'une manière directe ou indirecte par les capitalistes.

Cette part, nous venons, par une analyse sévère, de la réduire à ses justes proportions et nous avons le droit de nous demander maintenant si, ainsi réduite, elle ne représente pas exclusivement le travail du capitaliste, car le capitaliste travaille et son travail n'est certainement pas le moins productif.

Le travail qu'il fournit est un travail d'administration, de direction, de surveillance, dont l'influence sur la marche des entreprises confiées à ses soins est tout à fait décisive, décisive à ce point qu'on peut poser l'aphorisme : « tant vaut l'homme qui dirige une affaire, tant vaut l'affaire elle-même ».

Déterminer les conditions les plus avantageuses du travail ; avoir l'esprit toujours aux aguets pour surprendre, pour ainsi dire au vol, toutes les nouvelles découvertes; se renseigner assez bien sur l'état du marché pour acheter les matières premières dans les meilleures conditions; savoir se créer des débouchés sans multiplier outre mesure une réclame coûteuse ; ce sont là des qualités maîtresses, des facteurs prépondérants dans le succès ou le revers des entreprises.

Aussi, placez en face l'une de l'autre deux industries semblables, montées avec des capitau.x égaux. Dotez l'une et l'autre d'ouvriers, de contremaîtres, d'ingénieurs également habiles,... l'une réussira pleinement et donnera des bénéfices tandis que l'autre périra. Pourquoi cette différence? par la seule raison que l'une d'elles aura à sa tête un directeur capable, à la hauteur de sa tâche, alors que le directeur de l'autre sera inférieur à la sienne.

S'il en était autrement ; s'il suffisait pour s'enrichir de faire travailler des ouvriers au delà du temps nécessaire à la reconstitution de ce qui est indispensable à leur vie et d'encaisser le produit de ce surtravail, ce serait là une chose aisée, à la hauteur de laquelle se trouverait le premier venu, et toutes les industries, tous les commerces prospéreraient.

Au moyen-âge, à l'époque de la corvée, c'est ainsi que se passaient les choses. Le seigneur possédait des terres que le serf travaillait gratuitement trois jours par semaine et dont le produit appartenait au maître. Le seigneur, à cette époque ne pouvait pas se ruiner, ou tout au moins

ne le pouvait-il pas par l'insuccès de son industrie. Pour l'industriel actuel non seulement la ruine est possfble, mais c'est trop souvent un fait i.[ui se réalise. Les entreprises qui échouent ou qui \ivent au jour le jour dépassent de beaucoup en nombre celles auxquelles une pleine réussite est réservée. C'est là une des objections les plus fortes que l'on puisse opposer aux affirmations de Karl Marx et de ses disciples sur le surtravail ou la corvée moderne.

Dans le cas de ruine où donc est le surtravail? non seulement il n'y a pas eu d'accumulation opérée grâce aux efforts impayés de l'ouvrier, mais encore, par suite de circonstances diverses, le capital a été anéanti. C'est ici le travail du capitaliste qui a été impayé. 11 a même reçu une rémunération négative.

Et cependant l'insuccès n'est pas toujours imputable à un défaut de direction. Si l'on peut expliquer beaucoup de déconfitures par la maladresse ou l'incapacité du chef, auquel cas le travail de ce dernier ayant été inutile il est naturel qu'il n'ait pas été rétribué, il est souvent dû à des causes accidentelles dont personne n'est responsable.

Qui donc, malgré ces chances de perte, apporterait son capital, son temps, son labeur, cet état de tension de l'esprit qui naît de préoccupations incessantes, si aux éventualités de ruine ne s'opposait pas l'espérance d'un aléa favorable qui fait ici l'office d'une stimulation bienfaisante?

Dans les sociétés par actions, il est vrai, et c'est là un des grands arguments qu'on élève contre le capitalisme, le rôle de travailleur autrefois dévolu au petit patron disparait en partie, puisque les simples actionnaires n'ont rien autre à faire qu'à toucher leurs dividendes.

Mais il est à remarquer d'une part que les actionnaires ont fourni leurs capitaux, lesquels sont productifs; qu'ils courent tous les aléas de l'affaire ; qu'ils se sont donné la peine d'économiser au lieu de dépenser leur fortune et

que, l'ayant épargnée, ils l'ont exposée à des risques au lieu de la consei'ver à l'état de trésor stérile. Cela leur donne des droits incontestables à une part des bénéfices qu'on n'aurait pas pu faire sans eux.

D'autre part — il est juste de le constater — le capitalistequi dirige, qui exécute un travail actif, est infiniment mieux rémunéré que le simple actionnaire dont toute l'intervention se borne à l'apport de son argent. Les administrateurs ont des tantièmes ; les directeurs reçoivent des doubles tantièmes et souvent des appointements, sans compter que, presque toujours, ce sont les plus forts actionnaires.

Dans bien des cas aussi — cela est à considérer — les simples actionnaires d'une entreprise ont une part de direction, c'est-à-dire de travail, dans d'autres entreprises dont sont peut-être simples actionnaires soit les directeurs, soit les ouvriers de celle de laquelle ils se bornent à posséder des actions. Il y a là un chassé-croisé qui se multiplie à mesure que se multiplient les sociétés.

Nombre de capitalistes, actionnaires ou rentiers, cela n'est pas moins certain, vivent cependant exclusivement de leurs dividendes ou de leurs rentes. C'est un mal sans aucun doute puisque ce sont là des forces inutilisées; mais cela ne peut être taxé, en soi, d'injustice sociale, à la condition bien entendu qu'il soient légitimes possesseurs du capital rémunéré. Leurs capitaux sont, en effet, créateurs de plus de richesses que n'en consomment leurs détenteurs. D'ailleurs le statu ^z^o étant à peu près impossible, les capitalistes accroissent leurs fortunes ou se ruinent. Dans le premier cas ils épai-gnent, et cette épargne essentiellement utile, cette épargne qui tend à diminuer sinon le prélèvement absolu du moins le prélèvement relatif du capital, exige d'eux un travail.

Non que l'on puisse admettre le prétendu travail d'abstinence des économistes, mais parce que le placement, la

conservaliun de l'argent épargné, le choix des entreprises où il fiuctifiera nécessitent certainement un effort.

Dans le second cas, celui où le capitaliste se ruine, une partie de ses capitaux passe en d'autres mains et n'est pas perdue pour la société. Si l'autre partie est anéantie, cette perte est largement compensée par l'énorme excès de production que l'on doit à la spéculation saine.

Le nombre des purs oisifs tend, du reste, à s'amoindrir de jour en jour par suite de la hausse constante de toutes les bonnes valeurs et de la baisse de l'intérêt qui en est la conséquence. Il résulte de cet abaissement du taux de capitalisation qu'il faut aujourd'hui des fortunes considérables pour pouvoir vivre sans rien faire, et que les personnes possédant de telles fortunes sont exceptionnelles.

iMais il est temps de revenir au capitaliste vraiment digne de ce nom, à celui qui dirige, qui travaille, et qui, par sa direction, son travail, imprime de la valeur à son industrie.

Celui-ci, même aux yeux des collectivistes les plus absolus dans leurs doctrines, a le droit de prétendre à une part des profits, représentation exacte au moins de l'effort par lui dépensé.

Cette part quelle sera-t-ellel^

Si l'école marxiste se confinait dans le principe étroit et absolu de l'égalité des salaires; si, négligeant la qualité du travail, elle ne tenait compte que du nombre d'heures pendant lesquelles chacun aurait travaillé, ce directeur d'usine ne pourrait légitimement revendiquer un salaire plus élevé que celui du dernier de ses ouvriers.

Mais la doctrine du socialiste allemand est beaucoup plus large, beaucoup plus humaine, beaucoup plus scientifique. Elle tient compte de la qualité comme de la quantité de l'effort. Elle admet du travail compliqué à côté du travail simple et, dans l'impossibilité où nous nous trouvons de mesurer l'usure des organes, elle s'en remet finalement à l'offre et à la demande du soin de déterminer

les rapports des divers genres de travaux entre eux. Cela explique et justifie l'écart qui sépare la rétribution du manœuvre de celle du directeur.

Et maintenant que nous avons réduit à ses justes proportions le prélèvement du capital, nous sommes en droit de nous demander si par la quantité des produits qu'il consomme le capitaliste coûte sensiblement plus à la société que ce que coûterait le travail de direction dans un milieu collectiviste.

Je dis des produits consommés et non des produits encaissés.

11 est en effet certain — et j'en ai fait la démonstration plus haut — que la partie de la plus-value qui s'accumule au lieu de se perdre dans la consommation, est employée à des travaux utiles à la généralité, travaux auxquels il faudrait pourvoir dans une société collectiviste tout comme dans la société actuelle.

Ici elle servira à construire une ligne de chemin de fer ou à creuser un canal ; là, par des expériences m.écaniques et par la création de machines nouvelles, elle fécondera une découverte; ailleurs elle mettra en culture des terrains vierges ou, comme dans Vagro 7'omano, s'efforcera de rendre de nouveau propre à la culture un sol épuisé; ailleurs encore elle facilitera des entreprises de colonisation et ouvrira à la civilisation des continents nouveaux.

Toutes ces œuvres sont non seulement utiles mais nécessaires. Aucun état social ne serait digne de fixer un seul instant l'attention des hommes qui se reconnaîtrait incapable de les produire.

Si donc, par hypothèse, le capitaliste se soumettait au régime de ses ouvriers, ne dépensait pas plus qu'eux pour sa consomrruation propre et se bornait à accumuler des capitaux en vue d 'œuvres d'une utilité universelle, nul ne pourrait légitimement lui faire un crime de cette accumulation.

On ne peut élever contre lui qu'une accusation : ceHe de consommer au delà de ce que vaut son travail. Elle tombe de\anl le principe de la productivité du capital. Et d'ailleurs fût-elle fondée qu'elle serait encore plus apparente que réelle.

Les sociétés s'avancent perpétuellement vers un idéal d'égalité et de justice qui ne se réalisera peut-être jamais complètement, sa réalisation absolue étant tout à fait assimilable à ces limites géométriques dont on se rapproche jusqu'à l'infini sans pouvoir les atteindre. La baisse de l'intérêt d'un côté, de l'autre l'accumulation des capitaux ont pour effet, nous l'avons vu, de diminuer constamment la quote part relative du capitaliste. La différence de consommation entre celui-ci et l'ouvrier, grossie par la perspective individuelle, devient, par suite, insignifiante lorsqu'on considère combien est infime le prélèvement effectué sur chaque membre de la société par quelques individus de plus en plus rares chaque jour.

Cette argumentation ne se trouverait en défaut que si l'on s'attaquait à l'accumulation du capital en sai au lieu de s'en prendre uniquement à la consommation propre de ses détenteurs, que si l'on dernandaità la société de cesser ses amortissements et ses réserves, que si l'on exigeait d'elle la distribution intégrale ou tout au moins beaucoup plus forte qu'aujourd'hui de la production annuelle. Or, ni l'une ni l'autre de ces pratiques ne saurait prévaloir, car leur triomphe aboutirait à une telle catastrophe pour les sociétés humaines que si elles découlaient nécessairement d'un système social celui-ci serait condamné ipso facto.

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