VUES GÉNÉRALES
Nous venons d'analyser la théorie sur laquelle Karl Marx a fondé son système ; il convient maintenant d'analyser le système en lui-même.
La théorie plus métaphysique que scientifique n'a pas résisté à l'examen ; mais cela n'empêche pas la société actuelle d'être, quoique à un degré infiniment moindre que ses devancières, génératrice d'injustice, d'inégalité, de misère et de mort. Le souci des améliorations à apporter à ces injustices, à ces inégalités, à ces misères, n'en demeure dès lors pas moins la plus noble des préoccupations qui puissent absorber l'esprit humain.
Nous venons de poser une affirmation en disant que l'injustice et la misère, pour grandes qu'elles soient de nos jours, sont moindres qu'elles ne l'étaient dans les siècles passés. Karl Marx le conteste énergiquement. Non certes qu'il pousse à un retour vers ce qui fut! loin de là! Il considère ce qui existe à l'heure présente comme une étape nécessaire dans l'évolution de l'humanité. Mais les hommes, l'ouvrier surtout, lui apparaissent comme ayant été moins exploités, comme ayant été plus heureux, pendant les époques féodales, sous la garantie des jurandes et des maîtrises, qu'ils ne le sont 4e nos jours.
Cette erreur est peut-être la plus lourde qu'il ait commise; elle provient du champ par trop limité de son observation.
Sans nul doute, les petits patrons des villes, qui possédaient le monopole du travail et qui, au dessous du seigneur féodal, constituaient des embryons de capitalistes, étaient plus protégés que ne le sont les travailleurs actuels contre l'excès de labeur de la veille et contre le chômage du lendemain.
Mais pour tirer de là une conclusion générale, il fau-. drait fermer systématiquement les yeux au tableau d'ensemble qu'offrait l'humanité dans ces temps si tristes que Michelet a pu se demander comment le genre humain n'y avait pas péri.
Marx se plaint du chômage qui s'abat sur un grand nombre d'ouvriers pendant les crises industrielles, de ces armées de sans travail auxquelles il donne le nom d'armée de réserve du capital. Il est dans le juste. Il oublie seulement que, dans le passé, c'était là non point une réserve mais une armée permanente. Elle se composait de tous les hommes valides auxquels on déniait le droit de travailler, de tous les malheureux qui tendaient leurs mains décharnées aux portes des monastères, tout comme de nos jours les ouvriers atteints par le chômage les tendent aux administrateurs de l'assistance publique chez nous ou aux dispensateurs de la taxe des pauvres en Angleterre; avec cette différence toutefois que de nos jours le chômage est temporaire tandis que pour ces parias de l'organisation féodale il était alors perpétuel.
11 faut aussi, pour exalter le passé en dénigrant le présent, oublier, qu'au moyen-âge, le travailleur de l'industrie était une minime exception, que les grosses cohortes étaient composées de paysans. 11 faut se refuser à envisager le spectacle qu'offrait l'agriculture au milieu des guerres, des incursions constantes à main armée et des dépréda-
lions de toute espèce. Il faut ne tenir aucun compte de l'épouvantable situation des ouvriers des champs. On n'a pour s'en convaincre qu'à se reporter au.x éloquentes et magnifiques pages écrites par Michelet sur le sort des cultivateurs dans ces siècles de demi-barbarie. On peut y lire la description de ces souterrains dans lesquels les travailleurs des campagnes étaient obligés de s'ensevelir eu.x, leurs bêtes et leurs récoltes, pour éviter les vols, les assassinats, les violences sans nombre qu'ils avaient continuellement à subir de la part des maraudeurs, des grandes compagnies, des envahisseurs étrangers et même des soldats du roi. La corvée occupait la moitié de leur, temps, et l'insécurité était telle qu'elle ne leur permettait jamais de jouir en repos de l'autre moitié.
Non! notre époque n'est point inférieure à celles qui l'ont précédée; et bien plus conforme à la réalité des choses que les lamentations de Karl Marx ou de M. de Laveley est ce passage de l'historien anglais Macaulay :
(( (]eux qui comparent le siècle dans lequel le hasard les a fait naître avec un âge d'or qui n'a d'existence que dans leur imagination peuvent parler de dégénérescence et de déclin; mais aucun homme ayant des connaissances exactes sur le passé ne sera disposé à devenir le contempteur morose ou découragé du présent ^ »
Le minimum de consommation personnelle s'est accru, et ce fait indéniable est la réponse la plus catégorique qui puisse être opposée aux vues pessimistes d'un grand nombre de nos réformateurs sur l'état présent.
Pour être supérieur au passé, le présent n'en est cepen-
I . Those who compare the âge on which their lot has fallen with a golden âge wich exists only in their imagination may talk of degeneracy and decay : but no mann who is correctly informed as to the past will be disposed to take a morose or desponding view on the présent (Macaulay, History ot England, Tauchnitz édition, vol. I, p. 22S.).
dant pas moins fort éloigné de la perfection et l'on ne saurait trop encourager ceux qui sont à la recherche d'améliorations fécondes. La socialisation des instruments de travail en sera-t-elle une? constituera-t-elle, au contraire, une rétrogradation? ou, tout en étant autre, la nouvelle société maintiendra-t-elle autant d'inégalités et d'injustices qui la société actuelle? le collectivisme rendra-t-il le sort des hommes meilleur ou pire? c'est ce qu'il convient maintenant d'examiner.
Qu'on le remarque, poser ainsi la question ce n'est ni dénier à la société le droit d'opérer la transformation rêvée par Karl Marx et par ses disciples ni même chercher une preuve piremptoire contre l'avènement du collectivisme. L'évolution de l'humanité, en tous points comparable à la vie de l'individu, peut nous faire passer par des phases successives et différentes sans que ces modifications de l'état social soient nécessairement liées à une situation plus heureuse des hommes, à un progrès réel. , C'est si vrai que Proudhon a pu nier d'une manière absolue le progrès résultant de l'évolution. 11 se trompait selon nous, mais cette erreur même d'un penseur de son envergure démontre qu'il n'est point absurde d'envisager la possibilité de phases humaines qui se succéderaient sans pour cela comporter un progrès de l'une sur l'autre.
Quant au droit qu'a la société de se transformer même aussi intégralement, il ne saurait donner lieu au moindre. doute.
La propriété, quoi qu'aient pu en penser les législateurs et les philosophes, n'est pas de droit naturel. Elle est de droit essentiellement social. La société seule l'a créée; la société a incontestablement le droit de la détruire.
Suivant les lieux, les mœurs et les époques les conventions sociales que les hommes ont établies ont été les plus disparates, les plus dissemblables, les plus opposées.
La loi d'un peuple était chez l'autre peuple un crime.
fait dire Victor Hugo à l'humanité future de l'humanité actuelle ou passée.
Le communisme a fonctionné chez les Incas avant la conquête de l'Amérique et au Paraguay après la conquête; la propriété collective existe encore à Java; elle se retrouve dans le Mir russe et l'on en constate des vestiges jusqu'en Suisse dans les Allmends.
Ailleurs, chez les Arabes, chez les peuples nomades, on voit la propriété, sans pour cela disparaître, sans faire place au communisme, acquérir un caractère collectif; elle ne se fixe pas; elle ne s'individualise pas.
Chez nous, au contraire, elle a acquis le caractère absolument individualiste. Ce caractère est même poussé jusqu'aux limites extrêmes, et cependant cela n'empêche pas les pouvoirs publics, lorsqu'ils le jugent utile, d'intervenir et d'imposer aux propriétaires des lois limitatives de leur liberté. C'est le cas, par exemple, dans les expropriations pour cause d'utilité publique. Quelquefois ces obligations légales sont poussées assez loin pour paraître presque en contradiction avec le principe môme de la propriété. Nos voisins d'outre Manche nous ont fourni un exemple de limitations de cette nature dans le land act, par lequel l'Etat Britannique est intervenu en Irlande entre le landlord et le fermier, et s'est attribué la faculté d'abaisser le taux des fermages malgré la volonté du détenteur du sol.
La propriété individualisée du monde civilisé moderne est donc, tout comme les autres formes d'appropriation ayant existé dans le monde, un fait social. Si les hommes l'ont établie — et bien que cela se soit fait en vertu d'une évolution naturelle et nullement sous l'empire d'une idée préconçue, les lois n'étant intervenues qu'en dernier lieu pour fixer la coutume — , c'est qu'ils y ont trouvé ou ont cru y trouver un avantage. Le jour où leur manière de voir changerait, rien ne pourrait mettre juridiquement obstacle aux décisions nouvelles qu'il leur conviendrait de prendre pour transformer l'état social.
Tout au plus devraient-ils tenir en sérieuse considération les habitudes contractées et procéder avec ménagement dans Pacte de la transformation.
Encore cette nécessité de ménager les habitudes anciennes ne s'imposerait-elle à eux qu'au point de vue pratique, pour éviter les heurts trop violents qui risqueraient sans cela de nuire à la réforme elle-même. Quant au droit, il est absolu, même dans ce que ces mesures pourraient avoir de plus révolutionnaire, et l'on prête à rire lorsque, en semblable matière, on parle de spoliation.
La spoliation existe lorsque, dans un état de société déterminée, on dépouille un homme d'une propriété qu'il tient des lois , tout en laissant subsister ces lois pour lesquelles on continue à professer le plus profond respect. La confiscation, par exemple, est un vol, et c'est à un vol que poussent les antisémites quand, sans vouloir apporter aucun changement à notre organisme juridique, ils proposent d'arracher leurs fortunes aux Juifs.
Mais lorsqu'on s'attaque résolument à l'édifice: lorsqu'on porte la main sur l'état général des choses, il ne peut plus être question de spoliation, mais de changement total dans ce qui est.
On n'a pas spolié les seigneurs féodaux en abolissant la féodalité; on n'a pas spolié l'église en s'emparant de ses biens et en les remplaçant par une dotation inscrite au budget ; on ne la spoliera pas davantage le jour où, déchargeant les citoyens de la part des impôts affectés au service des cultes, et leur accordant le droit d'association pour qu'ils puissent subvenir librement aux frais cultuels, on séparera les Eglises de l'Etat; on n'a pas spolié les possesseurs d'esclaves en supprimant l'esclavage; mais un planteur isolé du Sud aurait pu se dire volé si on lui avait confisqué ses esclaves tout en laissant l'esclavage subsister.
La société possède le droit incontestable, absolu de se transformer partiellement ou intégralement. Ce droit, on
ne saurait donc le contester aux collectivistes à une double condition cependant : ils devront apporter à Thumanrté quelque chose de supérieur à ce qu'elle possède et il faudra que la grande majorité des hommes soit convaincue de la justesse de leurs principes et accepte volontairement les transformations réclamées par eux. On ne saurait, en effet, admettre à aucun degré qu'une minorité factieuse, s'emparant du pouvoir par la force, usât de violence pour imposer à un pays quelconque un bouleversement social dont ce pays ne voudrait pas. Un renversement de l'ordre social ne peut justement se produire que par l'évolution économique naturelle dont les lois ne sont jamais que Li sanction dernière.
Du reste un tel danger n'est pas à craindre. Un gouvernement de minorité peut s'imposer et durer lorsqu'il n'apporte que des modifications à l'état politique sur lequel il n'y a pas de parti pris bien absolu; mais une révolution sociale non préparée par les faits économiques, et par suite non acceptée, rencontrerait une résistanee telle qu'elle serait absolument irréalisable. Par contre si cette révolution est la conséquence naturelle de l'évolution économique, si elle n'en est que la consécration finale et si la majorité l'accepte et la veut, nul n'a aucune prescription ni aucun droit à invoquer contre elle.
Une seule réserve, nous l'avons dit, devrait être observée. Elle est relative aux individus actuellement vivants qui, nés sous les lois actuelles et ne pouvant en soupçonner l'abrogation, n'auraient pas de professions, ayant jusque-là vécu de leurs rentes. La société devrait évidemment assurer leur subsistance, comme le gouvernement italien, après la suppression des communautés religieuses, a assuré celle des moines dispersés. Mais ce sont là des conditions temporaires d'exécution qui n'ont rien à faire avec le droit.
Il ne suffit pas, toutefois, de critiquer la société.
Ce serait chose relativement facile, car s'il n'est pas donné à tout le monde de le faire avec la profondeur philûsophiqne d'un Karl Marx, ou avec l'éloquence passionnée et la dialectique puissante d'un Proudhon, il est par contre donné aux moins instruits d'apercevoir aisément les imperfections de ce qui existe. 11 n'est pour cela nul besoin d'analyser les salaires et de rechercher les causes de la plus-value. 11 y a des riches et des pauvres ; il y a des millionnaires oisifs qui dissipent dans le vice une fortune qu'ils ont reçue du hasard alors que des ouvriers laborieux et honnêtes meurent de faim faute d'ouvrage. Ce fait seul accuse la société tout comme l'existence des inégalités naturelles non seulement entre les hommes mais encore entre les animaux^accuse la création. Cela saute aux yeux du moins clairvoyant, mais la vraie question est ailleurs. Ce qu'il faudrait prouver, c'est que ces imperfections ne sont pas en partie le résultat d'une fatalité qui pèse sur nous ; ce qu'il faudrait établir c'est que l'on peut non pas seulement les atténuer par des améliorations successives, mais encore les faire complètement disparaître par une cure radicale.
La science moderne repousse en effet les articles de foi et n'admet que ce dont la démonstration est faite.
Il est clair que si l'on part de l'idée qu'il existe une justice immanent©; si l'on croit que, de par une loi universelle, tout doit finalement aboutir au bien, il suffit de démontrer le mal pour qu'il soit logique de conclure à . l'existence d'un remède efficace.
Mais lorsque, imbu des principes de la science positive, on n'admet ni providence, ni justice immanente, rien ne prouve plus qu'il soit possible de remédier aux imperfections que l'on constate dans la nature; rien ne permet plus d'affirmer que celles-ci ne soient pas inhérentes aux choses et conformes aux lois universelles; rien n'autorise à conclure qu'à l'état social dénoncé à juste titre il soit possible de substituer un état social meilleur.
11 est incontestable que la loi générale de l'univers blesse ce sentiment de justice qui, avec les progrès de la civilisation, s'est lentement emparé de l'esprit de l'homme, et qui ne paraît répondre à rien de réel, à rien d'objectif en dehors de l'humanité.
Cette loi universelle, on la peut résumer en six mots d'une fatalité terrible : (( mangez-vous les uns les autres. ))
Dans la nature les forts détruisent les faibles; les gros mangent les petits. ^
Cela est vrai dans tous les règnes, même dans le règne minéral. Enfermez dans un récipient de verre une solution saturée d'un sel quelconque dans laquelle vous aurez placé un grand nombre de cristaux non dissous du même sel, en ayant soin de choisir des cristaux de grosseurs variées; fermez le récipient; exposez-le pendant plusieurs années aux intempéries des saisons, et vous vous apercevrez au bout de ce laps de temps, que, par un mécanisme dont il est d'ailleurs facile de se rendre compte, les gros cristaux se seront accrus tandis que les petits auront diminué de volume ou se seront évanouis.
Les plantes se font une concurrence sans merci et s'évincent les unes les autres. Les animaux dévorent les plantes et se dévorent entre eux. L'homme lui-même, après des siècles d'anthropophagie dont il reste encore des vestiges à la surface du globe, dévore encore et dévorera probablement toujours les animaux. Le monde n'est qu'un vaste abattoir, un immense charnier. Où donc va-t-on chercher le droit à la vie? assurément ailleurs que dans la nature qui n'en renferme pas trace.
Pourquoi cet ordre de choses >
Tuer pour le manger un mouton inoffensif blesse le sentiment de la justice et renverse le principe du droit à la vie, au moins en ce qui concerne les animaux. Et cependant nous ne pouvons pas, sans péril, renoncer à nous
alimenter, et nous ne pouvons nous alimenter qu'avec des cadavres. Notre vie est inséparable de la destruction de milliers d'êtres vivants, bêtes ou plantes, et rien ne dit que, de même, dans les sociétés humaines, des imperfections qui nous froissent ne soient pas inévitables.
Par cela seul qu'il est l'être supérieur, l'homme s'élève à des conceptions qui n'ont de réalisation objective nulle part et demeurent à l'état purement subjectif. La justice absolue ne serait-elle pas une de ces conceptions subjectives? on se le demande avec angoisse. Il est bien possible que l'idée de justice soit une de ces idées qui ne peuvent jamais sortir du domaine de l'imagination pour entrer dans celui des faits. Certes! Il n'est heureusement pas démontré qu'il en soit ainsi; mais la démonstration inverse n'est pas faite davantage, et l'impossibilité dans laquelle nous nous trouvons bien sou\ent de réaliser notre idéal — dans le domaine de l'alimentatation notamment — laisse le champ libre à ceu.x qui croient que la même impuissance limite également nos efforts en bien d'autres matières.
Il ne suffit donc pas de dénoncer les vices de la société actuelle, il faut encore établir qu'une autre forme de société est possible moins féconde en injustices et en abus.