PAS LE DIPLOME DE L'ÉCOLE NORMALE
C'est bien clair. Supprimons le suffrage universel; supprimons l'instruction du peuple ; remplaçons le tout par l'enseignement bien entendu du catéchisme confié à quelques ignorantins; châtions durement ceux qui se permettront d'encourager les grèves ou de parler de liberté, et la société rétablie sur sa base fonctionnera au plus grand profit d'une classe de capitalistes et de lettrés. Au surplus il n'est pas prouvé, s'il faut en croire M. Garofalo, qu'il y ait plus de joie et de bonheur chez les riches se livrant • dans leurs palais à leurs plaisirs mondains ou à leurs spéculations intellectuelles que chez les forçats de l'usine entassés dans des huttes et courbés dès l'enfance sous le joug d'un travail écrasant. Grâce à ce système des compensations que n'avait pas envisagé M. Azaïs, on peut prendre aisément son parti des inégalités dont les socialistes ont l'audace de désii^er la fin.
Voilà bien la pensée de M. le baron Garofalo et certes! ce n'est pas moi qui lui en ferai un crime car, cette pensée, je la comprends et elle a souvent effleuré mon esprit.
Ainsi que je l'ai dit plus haut : répudiant l'idée providentielle, ne pouvant asseoir nos prévisions sur une loi certaine puisque nous n'avons observé qu'une seule humanité et de plus une humanité dont le développemeut n'est pas achevé, nous ne pouvons pas affirmer que le mal ne soit pas fatal et éternel.
I. Le baron Garofalo : la Superstition socialiste, p. 268, % 3.
S'il en était ainsi :
Si l'évolution économique ne devait pas arrivera affranchir tous les hommes, à leur donner à tous le moyen de participer aux joies de ce monde et d'élargir leur intelligence et leur cœur ;
Si l'esclavage, sous sa forme antique ou sous sa forme actuelle, était le résultat inéluctable des imperfections humaines;
Si les découvertes de la science et les révolutions des hommes ne pouvaient avoir d'autres conséquences que d'augmenter encore la misère de nos semblables en rivant chaque jour davantage leurs chaînes, il est certain que la conclusion de M. le baron Garofalo serait justifiée.
Dans cette hypothèse, le mieux serait d'enrayer le progrès, et d'opposer un palliatif à la souffrance des hommes, un anesthésique moral, anesthésique tout trouvé dans la religion et l'ignorance.
Je préférerais cependant pour ma part conseiller le suicide de l'humanité par arrêt de la reproduction. Mais comme ce suicide serait probablement impossible à obtenir, le mieux serait encore, ainsi que le propose l'économiste napolitain, d'empêcher la douleur morale des masses de s'accentuer par la conscience que leur en donne l'éducation.
Je comprends donc M. Garofolo et j'admets que ses conclusions puissent reposer non sur l'égoïsme d'un bourgeois repu indifférent aux souffrances des autres, mais bien sur un sentiment élevé d'humanité.
Mais si je comprends, je n'accepte pas. L'homme est plus heureux de nos jours qu'aux époques préhistoriques ou même que sous les régimes de l'antiquité et du moyen-âge. Son sort encore si misérable n'a fait que s'améliorer depuis le moment où le premier Anthropopithèque a revêtu la forme humaine ; et si l'on considère la raison élevée de la progression géométrique à laquelle
obéit l'évolution des peuples civilisés, on n'a pas le droit de désespérer, de nier le progrès et de pousser à une évolution régressive sous le prétexte qu'on n'arrive pas à comprendre exactement ce que sera la société de l'avenir.
En ce qui me concerne, des raisonnements tels que celui du baron Garofolo achèveraient de m'amener au parti socialiste si le pas n'était déjà franchi.
Je l'ai dit dans un des chapitres du présent livre, la question aujourd'hui est nettement posée entre ce parti et la réaction : entre ceux qui veulent nous conduire en avant sans savoir peut-être sûrement et nettement où ils nous mènent, et ceux qui sachant bien où ils nous conduisent essayent de nous ramener dans la tombe où les religions avaient enseveli l'humanité vivante.
En présence de cette alternative, et peut-être avec des sentiments également altruistes, M. le baron Garofolo se prononce pour le passé. Je me prononce pour l'avenir. Quel qu'il soit, il est difficile qu'il soit pire que l'état vers lequel on voudrait aiguiller la locomotive sociale.
M. le baron Garofolo craint une nouvelle invasion des barbares — de ceux qu'il appelle les barbares de l'intérieur et qui ne sont à ses yeux que les ouvriers des grandes villes — invasion au cours de laquelle périrait la civilisation.
Tout est possible. 11 se peut que toute civilisation soit limitée dans son extension et qu'arrivée à un certain degré de développement elle soit appelée à périr.
Mais même dans cette hypothèse ce serait pour renaître plus tard avec une sève nouvelle et pour s'élever alors à un niveau supérieur. Rome a péri. Mais après la nuit du moyen-âge s'est formé le monde moderne bien supérieur au monde ancien.
Il est probable que si notre civilisation périssait, après une époque barbare de transition, il se produirait une
civilisation nouvelle supérieure à celle d'aujourd'hui.
Si donc les prévisions sinistres du baron Garofolo étaient fondées, j'aimerais mieux encore m'achemincr vers cette barbarie de demain génératrice d'un renouveau de vie civilisée, que de rétrograder vers une barbarie régressive génératrice d'esclavage et de mort.
Ce n'est pas que je ne sois en proie, moi aussi, à un certain, pessimisme qui m'envahit de temps à autre.
L'homme est mortel ; la planète sur laquelle nous vivons est mortelle, et certainement une heure viendra où toute vie s'éteindra à sa surface lorsque le soleil qui nous éclaire cessera de nousjinonder de. sa lumière et de sa chaleur.
Pour si longue que doive encore être la vie de la terre et celle de l'humanité à sa surface, c'est moins qu'une seconde dans l'éternité.
C'est demain qu'en attendant le retour à la matière cosmique matrice de tout univers, le cadavre de la terre roulera autour d'un cadavre de soleil.
Et comme il est peu probable que nous communiquions jamais avec les habitants de Vénus, de Mars et de Saturne; comme, d'ailleurs, la vie s'éteindra à la surface de ces planètes aussi bien que sur la nôtre quand le soleil aura fini de briller ; comme enfin il n'y a aucun espoir de correspondre jamais avec les humanités stellaires par trop éloignées de nous, il semble bien que finalement tous nos efforts doivent être stériles, et qu'à une. certaine heure qui, si loin soit-elle, est demain, tous leurs résultats soient destinés à demeurer à jamais ensevelis dans la nuit et le froid de l'espace.
Ceci est évidemment fort décourageant et cependant je ne m'y arrête pas.
Et d'abord s'il est vrai, ainsi que le soutiennent les théosophcs, que toute manifestation différenciée — et l'humanité en est une — soit une illusion parce que destinée
à périr, il n'en reste pas moins certain — la théosophie le reconnaît elle-même — que ces illusions sont souvent cruelles. Ce n'est pas en somme œu\ re vaine, au moins pour la durée de son existence,, que de diminuer la souf- i france de Thomme et même de tous les êtres vivants, nos frères inférieurs.
Et puis! que savons-nous? Si un globule de notre sang pouvait penser et raisonner; s'il se rendait compte de la brièveté de sa propre vie et de celle de l'être à la vie duquel il contribue, il se dirait sans doute : « à quoi servons-nous r » Et cependant quel rôle considérable ne JDue-t-il pas en nous !
Nous ne sommes pas même relativement à l'immensité ce qu'est par rapport à nous un globule sanguin. Mais qui peut dire le rôle que nous jouons sur la planète et le rôle que la planète — cet atome — joue dans l'infini?
Répudions donc le pessimisme. 11 tue l'intelligence, il tue l'effort, il est le tombeau de toute moralité. Abandonnons-nous, fùt-elle complètement illusoire, à l'idée du perfectionnement et du progrès. Si nous servons à quel- | que chose dans l'univers, nous aurons ainsi rempli la tâche qui nous est impartie. Si nous ne servons à rien, du moins par l'illusion de servir à quelque chose, auronsnous adouci les heures qui nous séparent de l'éternité.
Nous sommes entre deux espèces de foi : la foi dans l'avenir, dans le progrès, dans la science, dans la fraternité, dans le bonheur, et la foi dans les absurdités démoralisantes que les religions nous enseignent.
Entre ces deux sortes de foi, M. Garofolo et un grand nombre d'économistes choisissent la seconde. Moi, je choisis hardiment la première. Si j'avais des hésitations, les pessimistes de l'espèce de M. le baron Garofolo les lèveraient. M. le baron Garofolo a cru combattre le socialisme. En montrant franchement, sans ambages, loyalement, les deux 'voies ouvertes devant les hommes et entre
lesquelles il faut choisir, je pense qu'il a, au contraire, travaillé au développement de ce socialisme qu'il entendait desservir.
Pour mon compte j'ai trouvé dans ses théories de désespérance un élément qui renforce ma confiance en des jours meilleurs.