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Tendrement

LIBRAIRE DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES Palais-Royal, 15-17-19, Galerie d'Orléans

Tous droiti réserves.

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lERGEs! ô VOUS, angéliques vierges!

Candeurs, fraîcheurs! Psychés de neige, qu'Eros épargne, âmes-lys que n'osent effleurer, pourtant si légers d'ailes, le papillon bleu du rêve ni la phalène du songe, vous êtes tout ce qu'il reste de pur sur la terre, et, depuis bien longtemps, le feu du ciel aurait saccagé, incendié, réduit en braises les villes que peuplent nos péchés, si, dans les jardinets des faubourgs, de petites filles, le soir, ne dansaient sur la pelouse en chantant des rondes. A cause de

4 vierges!

vous, et de peur de toucher, par mégarde, dans la cohue des châtiments, à l'ourlet de votre robe ou au ruban de vos cheveux, la colère divine hésite, s'arrête; la foudre, sur le point de tomber, vous aperçoit, et sourit. Que vous soyez les nonnes froides, roses blanches sans parfum écloses dans le cimetière des cloîtres, ou les demoiselles de province, qui seront bientôt d'honnêtes ménagères avec des enfants à leurs jupes pendus, que vous soyez destinées à gagner le paradis par l'Adoration perpétuelle du Cœur sacré ou en faisant des confitures, notre respect agenouillé vous environne, petites panagias d'argent et de pierreries pâles dans l'iconostase de nos âmes. Ce n'est donc pas de vous qu'il s'agit ici, jeunes filles qui êtes des saintes, ou enfants qui êtes des sœurs et qui serez des mères; le poète serait exécrable entre tous, qui, dans le vain propos d'agrémenter un conte, vous mêlerait aux chimères d'un libertinage même exquis. Virginité! virginité! rachat inconscient de l'ignominie native et seule excuse

d'être femme ! c'est toi que nous adorons même en celles qui te perdirent ; et l'ignorance ancienne du baiser sanctifie la bouche des épouses.

Mais il est d'autres vierges.

Oui, d'autres.

Elles feignent d'être amoureuses, montrent leurs bras, offrent leurs épaules, ne refusent pas leurs gorges, — et sont vierges. Elles ont dans les causeries des audaces de camarades, osent tous les mots, risquent toutes les anecdotes, — et sont vierges. Quand on va les voir, elles vous reçoivent en peignoir transparent que peiçent deux rougeurs dressées, s'étendent sur la chaise longue, laissent la mule de peluche glisser de leur pied nu, — et sont vierges. Si vous le désirez, elles sortent à votre bras, montent dans votre voiture, inclinent la tête sur votre épaule, vous sourient, vous mettent leur souffle dans les cheveux, vous baisent sur les yeux et sur les lèvres, — et sont vierges! Pour peu que vous les imploriez, elles souperont avec vous, dégrafant leurs corsages, elles vous

6 vierges! ^

permettront de les accompagner chez elles, après souper, d'entrer dans leur boudoir, d'entrer dans leur chambre, d'entrer dans leur lit,et d'y rester , sans dormir, — et elles sont vierges ! Elles iront plus loin encore : avec une expérience de filles, avec la routine des plus subtiles perversités, elles vous donneront, si telle est la pente, ce soir-là, de votre désir, ces délices étranges qui perdent, dans l'excès, le charme, elles ne s'étonneront de rien, s'accorderont aux extrêmes flmtaisies, seront vivantes et remuantes comme les figures d'un mauvais livre, — et elles sont vierges, vous dis-je ! De sorte qu'après une heure ou vingt nuits d'amour, — ce qui sera tout comme, — il n'y aura rien que vous n'ayez eu d'elles sinon elles-mêmes ! Ah I certes, elles dépassent en infamie les plus viles prostituées; obligées de compenser, par tant de consentements, un unique refus, elles s'ingénient jusqu'à des dépravations qui eussent étonné l'âme franche de Messaline, et la belle Imperia, qui se connaissait en caresses, aurait dit, assistant à leurs nuitées : « Fi I fi 1 ah I

fi ! quelle horreur ! » Mais, quackeresses à l'inverse, offrant précisément ce que celles-ci refusent, et défendant ce que permettent celles-ci, elles localisent la pudeur, par l'invention d'une invisible feuille de vigne en bronze, et, savantes de tout le mal, profanatrices des mystères augustes, réalisatrices des plus sales chimères, ivres, folles, détraquées, n'importe, je vous dis qu'elles sont vierges !

On s'étonne, on répond : « Quelle folie ! Ou de telles femmes n'existent point, ou bien ce sont des exceptions très rares. » Exceptions, voilà qui est bientôt dit. D'abord, aujourd'hui, il n'y a plus d'exceptions. Dès que se présente un fait un peu anormal, il se reproduit sur l'heure, multiplié innombrablement. Tel est l'ennui où nous vivons que, dans la vaine espérance d'une minute de divertissement, nous nous ruons, avec un zèle de singes, à l'imitation de toute nouveauté. Sortir de soi-même, tant, en soi, on se trouve mal à l'aise, cesser de se ressembler, tant on est las de sa

propre existence, la tentation est forte! Peu de gens y résistent. Donc, s'il y a eu, hier, une viergecourtisane, il y en a mille aujourd'hui; demain, quelle multitude! D'ailleurs, les faits sont là, patents, incontestables. On ne compte plus, n'ayant pas le temps, les demoiselles de fort bonne famille, qui ne refusèrent pas à des fiancés de passage — derrière les rideauxcomplaisants dessalons où l'on joue le whist, — d'incomplètes preuves de tendresse; et, d'autre part, on cite de belles créatures qui, bouquetières de fleurs intimes, les donnent ou les vendent en bouton, sans consentir à l'épanouissement : le jour suivant, les moins désintéressées recueillent sans remords, sur la cheminée, entre le vase du Japon où persiste la blancheur d'un lys et la coupe de Sèvres où s'éternise une balsamine, le présent du matin, — jadis appelé morgen-gab, — qu'elles méritèrent insuffisamment. C'est abominable ! Oui, abominable ! S'offrir et se refuser! Se donner et ne pas se donner! Il n'y a pas de pire crime, ni de plus basse honte.

A quoi songent ces vierges? — oh ! pardon de les nommer ainsi, chastes filles endormies dans vos couchettes blanches ! — Pourquoi toutes les imjnodesties et une seule pudeur? Même, cette pudeur suprême, quelques-unes d'entre elles ne l'ont pas entière; elles sont comme un prêtre qui laisserait souiller, sans l'ouvrir tout à fait, le tabernacle; elles portent, virtuellement, sans l'excuse d'un amant ou d'un mari jaloux, une ceinture de chasteté, à demi rompue, mais rien qu'à demi !

Oh! je le reconnais, elles ont, dans leur forfait, des complices; lesquels? leurs amis euxmêmes. Camarades, vous manquez d'héroïsme ! Vous donnez, par la mièvrerie de vos attaques, trop d'avantage à la résistance. Elles n'oseraient pas être si fortes, si vous n'étiez si faibles. Vous vous accommodez d'une vertu relative, qui excuse la modicité de votre passion. Le rêve orgueilleux d'Abeilard, c'est l'amour, satisfait, -d'Héloise ; et vous vous entendez fort bien, —

oh! je dirai tout! — elles qui ne veulent pas, et vous qui ne pouvez point! Vous vous complétez. C'est l'hymen de rien avec peu de chose ; le mariage de zéro avec zéro. Dans les calligraphies compliquées, les zéros, grâce à des ornementations ingénieuses , prennent des airs de chiffres; mis l'un sur l'autre, ils donnent, pour total, néant.

Mais, ô vierges haïes des vierges, la complicité de quelques faibles amants ne vous innocente point. Vous pourriez rallumer, par de franches et brusques ferveurs, leur ferveur qu'alanguit, à dessein, la multiplicité des cérémonies où vous vous attardez. Ils vousaimeraient, si vous les aimiez! Toutes les bouches ne sont pas ingrates, ni tous les cœurs insensibles, ni, faibles, tous les bras. Hélas ! cela vous plaît, de n'être pas violentées; votre lâcheté s'amuse à l'émoussement des armes ennemies; et vous voulez que votre lit soit un champ de bataille sans vainqueurs .

Eh bien, fausses vierges! lasses d'avance, ou

ayant, pour craindre les fatigues d'amour, d'autres raisons que je n'ose point dire, — car le courroux de vos amies me guette! — sachez que je suis plein de colère contre vos pudeurs menteuses et l'hypocrisie de votre baiser sans achèvement; et, si j'étais le maître des destinées humaines, il arriverait ceci, je vous le jure :

D'un point inconnu de la terre, du Nord ou du Midi, parmi des soufflesde braises ou des rafales de glace, se précipiteraienttout à coup, barbus, grossiers, terribles, d'innombrables barbares montés sur des chevaux sans mors; ils seraient beaux, — car j'ai l'âme généreuse! — mais ils seraient violents et robustes, car j'ai en moi le sentiment de la justice. A leur emportement féroce rien ne résisterait : ni les forts ni les murailles, ni la batiste de vos chemises; et, nous, les regards satisfaits, dans le brouhaha des enlacements et des viols, parmi vos plaintes et leurs crisde triomphe, nous verrions couler, vengés enfin, l'épargne rouge de vos virginités brisées !

I ARiÉs depuis trois ans, ils s'adoraient, elle toute jeune, lui jeune aussi, deux frais visages, deux âmes charmantes.

Pourquoi vinrent-ils dans cette petite .ville, à cent lieues de Paris, vieille, isolée, que les Guides ne recommandent pas, où l'herbe pousse entre les pavés défoncés des ruelles, où l'on entend parfois, dans le secouement des cahots, tinter la sonnerie et cliqueter les vitres de la voiture jaune qui revient, presque toujours vide, de la gare lointaine ? '-

l6 LES BONNES FLEURS

C'était Cécile qui avait eu la pensée de ce voyage ; Roger, d'abord, avait dit non ; mais elle, rapprochée, câline: « N'est-ce pas dans cette ville, làbas, près des montagnes, que vous êtes né, que vous avez vécu enfant, puis jeune homme, avec les vieux parents que nous avons pleures ensemble, l'an dernier? Je veux voir la bonne maison de province, dont vous me parlez si souvent, et le jardin qui vous semblait très grand quand vous étiez petit. Vous me montrerez le puits, vous savez, où vous jetiez des pierres pour entendre le bruit de l'eau remuée, le tulipier où vous avez trouvé un nid de tourterelles, et le chemin que vous preniez pour aller à l'école. Vous vous arrêtiez pour manger des mûres, gourmand ! Ah ! je rirai comme une folle en songeant que vous avez passé là, pas plus haut qu'une botte, en pantalons courts, et portant au bras le panier où la maman a mis du pain et des confitures. Non, Roger, je ne rirai pas : ne me croyez point frivole ! Si je v^ux aller là-bas c'est parce que je vous aime, — je vous

aime tant, — et parce que je suis jalouse d'un passé qui n'est que le vôtre. 11 peut vous arriver de penser à des choses sans penser à moi ! Voilà ce qui me chagrine. Menez-moi où vous étiez, mêlez-moi à ce qui vous entoura jadis, afin que désormais vous n'ayez pas une rêverie où je n'apparaisse, afin que je ne sois pas absente de vos souvenirs même les plus lointains ! » En parlant ainsi elle lui mettait, tout près de la bouche, ses lèvres ; et il consentit au voyage, — non sans un air de mélancolie, — à cause du baiser offert.

Les premiers jours, dans la petite ville, furent des jours adorables. Cécile s'amusait de tout, des vilaines rues sombres, de la grande place déserte, des boutiques où se fanent des chapeaux surannés, et de l'émerveillement des rares passants devant sa grâce de Parisienne. Elle affirmait que l'on dormait très bien dans ce lit d'auberge, — ah ! la menteuse, elle y dormait si peu ! — et, un soir, comme il y avait une fête devant la Mairie, — un tir, trois tourniquets, les chevaux de bois, la voiture

l8 LES BONNES FLEURS

de M"" Prudence, — elle entra chez la somnambule, se fit tirer les cartes ; « aucun ennemi ne cherche à vous nuire et vous avez tous les bonheurs possibles. — Eh ! je le sais bien ! » s'écria Cécile en sautant au cou de son mari devant la grosse femme ébahie. Et elle s'attendrissait aussi. Elle visita pieusement la vieille maison oii était morte la mère de Roger. « Quel dommage que nous ne soyons pas assez riches pour la racheter ! » ditelle. Elle exigea quil lui racontât, avec beaucoup de détails, la vie que l'on y avait menée ; à quelle heure on se levait, à quelle heure on se couchait ; quelle place occupait à table chaque membre de la famille; et les veillées sous la lampe, lui lisant à voix haute, la vieille femme écoutant, et s'endormant, dans le grand fauteuil en damas de laine, les pieds sur les landiers. Mais le jardin l'intéressa plus encore. Elle reconnut le puits tout de suite ; elle v jeta des pierres à son tour, pour entendre le bruit de l'eau remuée. Il n'y avait plus de nids de tourterelles dans le tulipier, quel dommage ! Puis

derrière la haie, le long du chemin qui mène à l'école, elle se barbouilla les lèvres du sang presque noir des mûres ; et, si contente, elle avait les yeux voilés d'une douceur de larmes, Roger la guidait, ou la suivait, charmé de la voir si tendrement émue. Pourtant il ne souriait guère, restait silencieux, s'efforçait en vain de cacher je ne sais quelle tristesse. Oui, vraiment, depuis qu'ils étaient arrivés dans la petite ville, il était préoccupé, morose. Un matin, habillé à la hâte, il sortit très vite de la chambre d'auberge oij Cécile dormait encore ; il ne lui avait pas même mis au front ou sur les lèvres un baiser qui l'eût éveillée.

H traversa la ville, dépassa les dernières maisons, entra dans le cimetière où blanchissait au soleil la fourmillante immobilité des cippes et des stèles.

II s'arrêta devant une lame de pierre sur laquelle étaient écrits ce nom : « Denise, » et cet âge : « Quinze ans. » Et il se mit à genoux, la tête entre les mains.

Car il n'avait pas tout dit à Cécile ; il ne lui avait

pas raconté tous ses souvenirs d'adolescence. Elle ignorait qu'il avait aimé, enfant, une enfant, que la pauvre petite était morte, en automne, avant le premier baiser. Et jamais il ne l'avait oubliée. Maintenant, devant cette tombe où on l'avait mise, il la revoyait, vivante, si jolie, avec ses doux yeux pâles, et ses fines lèvres qui n'osaient pas encore être roses. 11 revivait les heures furtivesdes rendez-vous derrière la haie du jardin, les espérances, les impatiences quand il attendait la lettre que Denise, tous les jours, en revenant de la pension, glissait sous la grande porte ; et, dans le silence du cimetière, il entendait la voix de Denise ! Puis Tanière certitude qu'elle était morte, — avec la vision d'un front blême et de deux yeux clos sur un oreiller fleuri, — lui revenait à la pensée: il souffrait, là, après dix ans, comme il avait souffert autrefois ; les paupières fermées, des larmes lui tombaient des cils.

11 y eut un bruit derrière lui. 11 se retourna. Cécile, qui l'avait suivi, était là, toute proche. Elle

le regardait, elle regardait la tombe. Elle devait avoir lu le nom: « Denise », et l'âge : « Quinze ans. » Et certainement, elle avait tout deviné. Il se leva, tremblant. Il n'osa pas dire une parole à sa femme, ni lui prendre la main, il s'écarta, s'éloigna, sortit du cimetière, avec l'air d'un enfant pris en faute, qui fuit.

Il marcha longtemps, n'importe où, à travers champs, ne sachant quelle conduite tenir, n'ayant pas le courage de rentrer dans la ville. II avait peur de revoir Cécile. Car, aimante et jalouse comme il la connaissait, elle devait être furieuse ! ou triste, ce qui eût été pis encore. Oh! certainement elle n'ignorait plus rien à présent de ce qu'il lui avait caché: elle savait qu'il avait aimé une jeune fille, qu'il l'avait tendrement aimée puisqu'il la pleurait encore; elle lui aurait pardonné peut-ét:'e cet amour de jadis, mais elle ne lui pardonnerait pas les larmes où l'ancien amour revivait. II s'imaginait les cruelles paroles et les plaintes dont elle l'accueillerait tout à l'heure. Vainement il lui dirait

que cette puérile tendresse n'avait laissé en lui qu'un souvenir languissant, très vague, ravivé par le retour dans la petite ville, et qui, devant la tombe naguère presque oubliée, s'étaii précisé en douleur. Est-ce qu'il y avait la moindre ressemblance entre un rêve d'enfant, fané, envolé, évanoui, et la virile réalité de la passion ardente, impérissable, qu'il éprouvait pour elle, Cécile? Elle jalouse ! jalouse d'une petite fille morte avant l'éclosion de ses lèvres et de son cœur ! quelle folie ! Mais il aurait beau dire ces choses et beaucoup d'autres: elle ne voudrait rien entendre, répéterait avec des cris ou des larmes: « Vous l'avez aimée ! vous l'avez aimée! vous l'aimez encore! » ou bien, — ceci, ce serait atroce, — ne prononcerait pas une parole, le regardant froidement, d'un œil dur, pareille à une femme qui ne s'attendrira jamais.

Cependant, il ne pouvait pas rester tout le jour dans la campagne; il fallait revenir à l'auberge, où Cécile devait être rentrée.

Il chercha sa route, la retrouva, prit la résolution de marcher très vite; mais, à mesure qu'il se rapprochait de la ville, il ralentissait le pas ; il mit plus d'une grande heure à regagner son logis, n'employa pas moins de dix minutes à monter l'escalier, et, devant la porte, le cœur lui battait étrangement.

Il entra enfin.

Hélas! qu'allait-elle lui dire, — si elle daignait parler? Il s'attendait à d'affreux discours ou à un plus cruel silence.

Non, elle parla, très doucement, avec sa chère voix.

— Ah ! vous voilà, dit-elle.

Et, souriante, elle lui tendait le front.

Quoi! elle n'était pas en colère? elle n'était pas triste? (11 ne voyait pas qu'elle avait les yeux un peu rouges, comme d'avoir pleuré.) « Peut-être, pensa-t-il, elle n'a pas lu le nom sur la lame de pierre...»

Il eut un autre étonnement.

Sur la table, en grosses touffes parfumées, il y avait beaucoup de lys et de roses blanches; on eût dit des bouquets, pour un jour de fête, que le fleuriste vient d'apporter.

11 demanda, en balbutiant:

— Cécile... ces fleurs?...

— Comment, dit-elle, — et sa voix se fit plus douce encore, — vous n'avez pas remarqué qu'elle était toute nue, et bien morne, cette tombe, dans le petit cimetière? Voilà des fleurs, Roger, que vous porterez à Denise.

— Ah! chère femme, dit -il en tombant à genoux, comme vous êtes miséricordieuse pour moi et bonne pour la pauvre petite qui s'est endormie si jeune! Oui, je lui porterai ces fleurs, ou, plutôt, nous les lui porterons ensemble.

Mais Cécile dit :

— Oh! pour cela, non.

Et elle ajouta le sourire un peu triste :

— Même enfants, même mortes, nous sommes toutes jalouses un peu, voyez-vous, mon ami; et si je vous accompagnais au cimetière, Denise serait moins contente d'avoir des fleurs sur sa tombe.

ss^

ETTE matinée, à pas légers, ses pieds menus ne faisant aucun bruit parmi fl] les fourrures du tapis, elle entra dans là chambre où il travaille ; et, comme elle le vit, immobile, la tête penchée vers la table, absorbé •dans une profonde rêverie, — à quoi pensait-il? que faisait-il ? vous verrez qu'il cherchait quelque •rime, encore! — elle eut, d'mipatience, un petit haussement d'épaule tout à fait ironique et mépri-

sant ; car, je vous le demande, n'est-il pas absurde qu'un homme songe à des vers, ou à d'autres balivernes de la même espèce, quand il a, si près de lui, et toujours offert, le plus délicieux des poèmes, — une jeune femme blanche et blonde, — avec les exquises rimes des yeux, des seins, des lèvres? A vrai dire, Ludovic aurait pu objecter que la nuit avait été consacrée aux plus aimables besognes, qu'ils s'étaient endormis après le jour levé, las enfin, qu'on ne saurait demander, même à un héros, une série d'exploits jamais discontinuée, que Rodrigue a besoin, après le triomphe, de prendre haleine en le racontant — et, précisément c'était ce qu'il était en train de faire, lui Ludovic, en strophes bien rythmées — et qu'enfin il y a temps pour tout. Eh bien, non, monsieur, c'est ce qui vous trompe : il n'y a temps que pour une chose; celui qui, au lieu de consacrer tous ses instants au bonheur de son amie, en disperse quelques-uns dans les vaines chimères de l'ambitioi) ou de l'art, est pareil à un semeur qui sème-

rait dans l'eau courante. Mais quoi! si cette manie le tenait de composer des ballades beaucoup plus souvent qu'il n'était nécessaire, Ludovic avait des mérites bien propres à compenser ce défaut. Qu'il était ^beau ! qu'il était tendre! Comme il savait trouver, la nuit, et même le jour, ces paroles troublantes, chuchotées à l'oreille, grâce auxquelles la femme la plus tempérée, — ce n'était pas le cas de Valentine I — se sent les yeux chauds sous les paupières qui battent. De sorte qu'elle raffolait de lui, oh! absolument, depuis six mois. Certainement, elle aurait été la personne la plus heureuse de la terre, — se sachant aimée autant qu'elle aimait — si une jalousie, une jalousie affreuse, acharnée, ne lui était venue. A cause des vers qu'il faisait, les matins, après l'amour? Non pas. Pour une raison très grave ! Les vers, en somme, elle les pardonnait, parce qu'ils étaient faits pour elle. Mais il y avait une chose qui la tourmentait horriblement, et quand elle y pensait, à cette chose, fût-ce parmi la pâmoison des plus chers bonheurs.

elle se sentait navrée et glacée, et toute pleine d'effroi comme une sieste éveillée par la piqûre d'une vipère.

Doucement accoudée à l'épaule de son amant, et lui caressant la joue de ses dentelles ouvertes toutes rosées de chair :

— Ecoute-moi, mon Ludovic, dit-elle, et réponds-moi franchement. Etes-vous content de moi, monsieur? Est-ce que je te rends heureux, chère âme?

— Heureux! s'écria-t-il. Ce mot froid, médiocre, banal, que l'on emploie lorsqu'on a reçu une nouvelle point trop fâcheuse, ou lorsqu'un drame qu'on a fait n'a pas été sifflé, ou lorsqu'on a gagné de l'argent, peut-il exprimer les joies dont tu m'enivres, les délices dont tu m'extasies? Mais entr'ouvre donc ton peignoir, maîtresse, et regarde-toi dans la glace. Quelle neige est plus blanche que celle de ta gorge où fleurissent des roses? Quel marbre de Cypris est plus glorieux que tes flancs divins ? De toutes les Vénus tu es la

LE rOR TRAIT }}

plus parfaite. Mais ta perfection sacrée se singularise d'une féminilité subtile, peut-être perverse, .efusée aux déesses î Tu inspires à la fois toutes les ferveurs et toutes les curiosités. On t'adore et on te désire. Tu serais trop belle si tu n'étais pas si jolie. Ah! que tu es jolie! ah ! que tu es belle ! et ton double charme d'Olympienne et de Parisienne, tu me l'as donné, tu me le donnes, tu le réserves pour moi seul. Avec une fidélité dont on chercherait vainement des exemples dans 1 histoire moderne, et même dans l'histoire ancienne, tu m'aimesdepuis six mois entiers, sans que jamais le sourire dont tu m'accueillis se soit achevé en un bâillement. Tant de baisers d'une seule bouche n'ont pas lassé tes lèvres. La plus exquise des vivantes, la plus tendre des amoureuses, voilà ce que tu es, maîtresse, et tu me demandes si je suis heureux !

Vous pensez qu'un tel discours, malgré son emportement romantique, n'était pas pour déplaire à Valentine ; elle était, vraiment, rayonnante; et,

en effet, le vrai bonheur qu'on peut avoir, c'est celui que l'on donne.

Puis elle dit, un peu grave :

— Eh bien, puisque tu me dois — tu l'avoues! — quelque ivresse, puisque ma grâce n'est point importune à tes yeux ni ma tendresse à ton cœur; jure-moi, cher amour, que tu ne me refuseras pas ce que je vais te demander.

Il la regarda plein d'étonnement.

— Qu'entends-je ! tu as un désir, dit-il, et il n'est pas encore satisfait? Une chose te manque, et je ne te l'ai pas encore offerte? Ah! combien j'en veux à ton silence qui faisait de moi le plus abominable des ingrats ! Mais parle, parle vite. Que veux-tu? Que te faut-il ? Grâce à Dieu, les poètes, aujourd'hui, sont les plus riches des hommes, et ils n'ont pas moins d'or dans leurs coffres que dans la chevelure de leurs maîtresses. Expliquetoi. As-tu vu, rue de la Paix, un collier de perles noires qu'il te plairait d'avoir au cou? As-tu la fantaisie de faire atteler à ta Victoria quatre mules

blanches pareilles à celles qui entrent dans le cirque de Cordoue après le taureau tombé sur l'arène et les chevaux éventrés? Aurais-tu l'envie, — plus extrême, mais qui ne m'effraierait pas cependant, — de mettre dans tes cheveux le Régent qu'on va vendre aux enchères? Ou bien, plus ambitieuse encore, prétends-tu que je chante les frisons de ta nuque en un poème de treize vers, sur deux rimes, ou que je t'aille cueillir sous les arbres voisins une petite touffe de violettes des bois?

— Ne ris pas, dit-elle. Ce que je veux, c'est...

— Eh bien?

Elle hésitait, craignant un refus.

— C'est le portrait de femme que tu portes sur ton cœur! cria-t-elle avec emportement. Oui, ce portrait qui ne te quitte jamais, que tu baises quelquefois à la dérobée — je m'en suis aperçue ! — ce portrait d'une ancienne maîtresse que, certainement, tes souvenirs me préfèrent! Et sache que je mourrai de désespoir si tu ne me le donnes pas;.

car aucune fiamme, aucune morsure de bête n'est comparable à la jalousie qui me dévore !

Après un rapide sourire, — que Valentine ne surprit point — Ludovic eut un air très sérieux ; il était aisé de voir que le sacrifice exigé par Valentine était précisément le seul auquel il ne pourrait se résoudre.

— C'est un singulier caprice qui vous est venu, dit-il d'un ton de contrariété. Eh! ma chère, qu'en feriez-vous, de ce portrait?

— Des miettes! s'écria-t-elle avec férocité, toutes les rages dans les yeux, un éclair de colère aux dents. Je le mordrais ! je le déchirerais! J'en jetterais les morceaux par la fenêtre, afin que les passants marchent dessus, dans la neige et dans la boue !

Mais cette fureur ne parut pasémouvoir Ludovic.

— Vous demandez une chose impossible. Parlons d'autre chose.

Et il se pencha vers la table, reprit sa plume, recommença d'écrire. La colère de Valentine ne

connut plus de bornes ! Allant, venant par la chambre, les cheveux défaits, le peignoir ouvert, l'essoufflement de sa gorge écartant toutes les dentelles :

— Ah ! vraiment, voilà comment vous m'aimez et comment vous m'êtes reconnaissant de votre bonheur! cria-t-elle en renversant une terre cuite qui se brisa sur les chenets. — Je suis belle, je suis jolie, je vous adore — non, je vous adorais! — et vous ne voulez même pas, en récompense de ma beauté, de ma tendresse, obéir à la plus légitime des exigences! Vous y tenez donc bien, à ce portrait? Vous l'aimiez donc bien, cette femme? Que dis-je? vous l'aimez encore, peutêtre? Mais ne croyez pas que je supporterai sans revanche une telle injure. Allez, vous pourrez garder sur votre cœur, toujours l'image si chérie; vous n'aurez plus besoin de vous cacher pour la baiser. Vous la baiserez à votre aise toute la journée et toute la nuit; car moi, je m'en irai

de cette maison où je vous ai tant aimé. Oui, je

m'en irai, je m'en vais. Adieu, monsieur, et je m'efforcerai d'oublier le plus méchant des hommes! Ludovic pensa-t-il que son amoureuse était capable en effet de réaliser sa menace, et de s'enfuir, et de le quitter? c'est probable, car, d'une voix très émue :

— Valentine! soupira-t-il.

Elle s'arrêta près de la porte. 11 y eut un silence. Il reprit :

— Ainsi, vraiment, vous exigez que je vous livre...

— Oui, je l'exige.

— Soyez donc obéie! Mais c'est une chose terrible que vous demandez là.

Et, détournant la tête, il tendit à Valentine une petite boîte de velours bleu. Les personnes qui ont vu, dans le Sahara, ou dans une ménagerie de la fête de Saint-Cloud, une tigresse se précipiter sur la viande sanglante, peuvent seules se faire une idée de l'élan de Valentine vers l'enveloppe du portrait! Une lèvre retroussée et toutes les

dents prêtes à mordre, les ongles en avant, — ah ! ces ongles, comme ils allaient déchirer! — elle saisit la boîte, l'ouvrit..., et sauta au cou de son amant, avec le plus joyeux des éclats de rire! « Ah l que tu es gentil! et comme je t'aime! et comme j'étais folle ! » Et elle lui mettait partout, dans les cheveux, dans les oreilles, dans le cou son souffle et des caresses. Car ce portrait, si souvent baisé par Ludovic à la dérobée, ce portrait qu'elle voulait jeter dans la rue pour qu'il fût piétiné des passants, c'était le sien !

'adjure, avec des larmes dans la voix, les amants dignes de ce nom, c'est-àdire vraiment soucieux de ne laisser corrompre d'aucune nouveauté hérétique la divine orthodoxie du baiser, je les adjure, dis-je, de me venir en aide dans la lutte que j'entreprends, plein de foi et prêt au martyre, contre la plus détestable des modes! Je sais bien que j'aurai pour alliés, en cette glorieuse et nécessaire croisade, tous les poètes qui collaborent à ce journal : Théodore de Banville s'écriera, avec l'autorité d'un

rhapsode qui vit aux temps premiers l'Anadyomène surgir sans voiles de la mer bleue et verte : « Cela ne fait pas l'ombre d'un doute ! » Armand Silvestre grondera dans un courroux légitime : « Alors, pourquoi pas des pantalons? » et Paul Arène fera observer, avec modestie, qu'il a plus d'une fois donné des conseils tendant aux mêmes fins à la lavandière qui bat le linge au bord des ruisselets issus des cailloux des Alpines. Mais je veux que la foule aussi de ceux qui aiment se joignent à mon maître et à mes amis pour combattre le bon combat; il faut à une armée, avec des généraux illustres, des soldats innombrables. O vous qui, après avoir étreint six jours durant celle qui vous est chère, ne vous reposez pas le septième; vous qui pensez, en votre parfaite sagesse, que tout le prix de vivre fleurit aux lèvres de la femme ; vous qui pour avoir vu, il y a vingt ans ou la semaine passée, sourire une bouche et des yeux, considérez désormais comme des vanités méprisables l'or, les grandeurs et toutes les renommées.

VOUS, amants! réalisateurs sacrés de l'éternel et unique idéal! renoncez sur l'heure aux absurdes soucis de la vie, quittez vos clubs, vos études, vos bureaux, afin de vous consacrer sans intervalle et sans fin au devoir que vous impose le caprice de quelques Parisiennes. C'en serait fait d'une des joies les plus délicates de l'amour, si l'on voyait se maintenir et se généraliser l'abominable coutume dont il s'agit. Usez, auprès des bien-aimées qui vous élurent, de tous les moyens dont vous disposez, — et j'aime à croire qu'ils sont nombreux; avec des flatteries, avec des baisers, avec des pleurs, conjurez-les de ne pas entrer dans la voie fatale qui leur est ouverte par de fâcheux exemples, ou d'en sortir à l'instant si elles y sont entrées; agenouillez-vous, tendez des mains suppliantes, sanglotez ; ne reculez même pas devant la menace enjouée de leur refuser, dans la plus douce des minutes nocturnes, le mystérieux baiser dont vous les savez tout particulièrement éprises; enfin par

tous les procédés possibles, persuadez-les ! Et, si la

douceur ne triomphait pas de leur obstination, osez employer, — dans un but si honorable ! — la violence. Oui, levez sur leurs frêles épaules de neige le bâton de Sganarelle, non sans l'avoir, cela va sans dire, emmitoufflé d'ouate douce et fleuri de roses légères !

Mais quelle est donc l'horrible coutum,e qui tend à se propager et contre laquelle je vous adjure, avec une telle véhémence, de réagir sans nul atermoiement? Je m'expliquerai en peu de mots.

II faut reconnaître que la plupart des amoureuses nous ont fait, depuis quelque temps, des concessions assez extrêmes. Soit qu'elles y fussent portées par la tendresse de leur naturel, soient qu'elles aient cédé aux conseils que ne cessent de leur prodiguer, dans un intérêt universel, des poètes bien intentionnés, elles se montrent, à beaucoup de points de vue, aussi condescendantes qu'on le peut désirer; il y aurait de l'ingratitude à affirmer que leur pudeur oppose un très sérieux

obstacle à raccomplissement de nos plus téméraires désirs. Elles sont, — oh! grâces leur soient rendues! — infiniment miséricordieuses. C'est surtout en ce qui concerne le vêtement qu'elles ont fait preuve d'une adorable docilité ; la question du plus ou moins de voiles, si délicate, si féconde en controverses, elles la résolvent hardiment, noblement, en supprimant tous les voiles. Oui, elles estiment que, dans un grand nombre de cas, les robes, les jupes, soies, velours, batistes même diaphanes, dentelles même transparentes, sont d'encombrantes inutilités; elles répugnent aux dégrafements jusqu'à la taille, aux retroussements pas plus haut que la jarretière, à toutes ces demimesures dont se peut allumer la convoitise ralentie des libertins, mais que réprouve, en sa magnanime certitude d'elle-même, la passion des véritables amants; elles admettent que la nudité, la nudité entière, est un des devoirs de l'amour! Enfin, le temps n'est plus des lâches pénombres, du sournois peu à peu des déshabillements, des

réticences à cause d'un bouton rebelle ou d'urt nœudd epaulette; le sopha, avec ses voluptés incomplètes et l'hypocrisie de ses abandons rapides et tout de suite rétractés, a été vaincu par le lit grand ouvert, franc et loyal, en pleine clarté; si Ton jetait au vent, déchirées en petites ailes de mousselines, toutes les chemises que tant d'amoureuses abandonnent en une seule nuit, elles suffiraient à peupler d'innombrables papillons blancs tous les jardins de la terre; et, désormais, les alcôves parisiennes n'ont rien à envier aux clairières ensoleillées où les faunes vêtus d'air enlacent les nymphes habillées de lumière! De sorte que nous aurions lieu d'être fiers et pleinement satisfaits, et que nous pourrions exulter dans l'orgueil de l'entière possession, si, par l'effet d'une aberration inconcevable, quelques jeunes femmes, d'ailleurs irréprochables sous tous les autres rapports, n'avaient contracté, en ces derniers temps, la pernicieuse habitude de garder, après les jupes tombées et les corsets jetés sur les fauteuils et les plus

intimes batistes glissées dans la ruelle, de garder, quoi Pleurs bas!

Oui, elles gardent leurs bas. Rien d'elles ne nous demeure voilé, ni le paradis lilial de la gorge, où saignent deux églantines roses, ni la lisse candeur du ventre, ni l'opulent renflement des hanches, mais elles nous cachent la fierté svelte de leurs jambes, leurs fines chevilles, leurs pieds menus, à l'orteil qui s'écarte, aux talons un peu dorés. Elles gardent leurs bas ! Déjà contre les bas qu'elles chaussent à présent nous avions à élever des objections sérieuses; car, noirs ou bleus, verts ou quadrillés de nuances diverses, ils ne daignent pas continuer jusqu'à la bottine, par une métaphore blanche ou rose, une apparence de peau rose ou blanche; et, comble d'horreur et de tristesse! ces bas extravagants, ces bas qui, seulement entrevus sous le retroussis de la robe, contredisent les plus naturelles probabilités, elles les ont encore aux moments mêmes où ils sont le plus manifestement invraisemblables; elles ne les ôtent pas, -iprès

avoir tout ôté. Pourquoi? Quel but poursuiventelles? Leur a-t-on fait croire qu'un tout petit peu de refus donne plus de prix à la presque totalité du consentement? ou bien ont-elles entendu dire, à voix basse, par quelque sot épris des débauches banales où des corps nus ont l'air de se pâmer sur des draps de satin noir, que le contraste d'une couleur sombre fait valoir la neige tendre des chairs? O vous que nous aimons, gardez-vous, pour l'honneur de vos baisers et des nôtres, d'éveiller en nos coupables mémoires les réminiscences des quelques heures, si affreuses, où notre désir méprisa son accomplissement! Ne ressemblez pas aux tristes créatures. — bas de soie de toutes les couleurs et bottines de satin rouge, — en qui nous cherchâmes, un soir de folie ou de désespérance, un prétexte à nos rêveries. N'avilissez pas notre passion en l'exaspérant par des moyens auxquels d'autres femmes sont tenues de recourir, n'en ayant guère d'autres! Et, d'ailleurs, l'exaspérer, cela est-il possible? N'est-elle pas aussi ardente

qu'on le peut souhaiter? doutez-vous de nous, ou doutez-vous de vous-mêmes? Ne sommes-nous pas assez amoureux, ou n'êtes-vous pas assez belles? Oh ! que vous êtes belles et que nous sommes amoureux! Méprisez, — inutile et maladroite — une réticence qui n'a pas même la pudeur pour excuse. Tout notre amour vous veut toutes. Puisque vous nous laissez baiser la rose de votre bouche, et la double églantine de vos seins, laissez-nous frôler de nos lèvres, ô jeunes femmes, le duvet fin de vos jambes, que rebroussera notre souffle, et vos chers petits pieds menus frémissants entre nos mains comme des tourterelles prises. Demandez à Sélénè si elle avait aux pieds des knêmides d'argent lorsqu'elle descendit du ciel nocturne pour venir baiser au front le beau pâtre endormi. Cypris, en abordant à Cythère, secoua très vite les bas d'écume blanche que lui avait mis la vague. Si le chasseur Actéon, déchiré par les chiens féroces, expira sans regret, ce fut parce qu'il avait vu, à travers les branches, les

jambes sans voiles d'Artémis; et les petites fées se déchaussent pour danser en rond, au clair des étoiles, sur l'herbe en fleur des lisières. Imitez les déesses et les fées, ô vous plus charmantes qu'elles I ^

ôtez vos bas, ô nos chéries ! et puisque c'est notre sort qu'en les jeux cruels de vos caprices et de vos trahisons nos cœurs soient foulés, piétines, meurtris, qu'ils le soient du moins, ô chères femmes, par vos pieds nus !

ANS le château de Marquelaure, c'est le dîner, le bal, l'heureuse fête des noces. Au mariage de sa fille aînée, le vieux baron a convié tous ses voisins de campagne, tous ses amis des villes prochaines. Il s'est longtemps opposé, pourquoi ? sans raison, parce vague instinct d être Cassandre qui vient aux hommes de soixante ans, comme aux adolescents vient celui

d'être Léandre (ô réalité éternelle de la pantomime ! ) il s'est longtemps opposé à l'union de Marguerite avec M. de Semprégnac; rien ne l'attendrissait, ni les prières de l'amoureux, ni les larmes de l'amoureuse; il se montrait inexorablement féroce; il disait avec une lugubre et burlesque emphase : « Ils se marieront sur mon tombeau ! » Heureusement, il est revenu à des sentiments moins tragiques ; il a consenti à faire, lui vivant, deux heureux; et maintenant, pendant la gaieté nuptiale des violons, il étale avec exubérance la fierté d'avoir été sensible et miséricordieux. Il dit tout haut, à n'importe qui, à un couple danseur qui passe d'un salon à l'autre : « Que voulezvous? pas moyen de foire autrement! ils s'adoraient. Toutes les nuits, M. de Semprégnac escaladait le mur du jardin pour ramasser une rose blanche que ma fille avait laissé tomber dans la petite allée. Ils s'imaginaient que je ne m'apercevais de rien. Ah! bien oui, Berthe, ma cadette, m'avertissait de tout, et je les guettais, et je criais à Marguerite :

LA SŒUR CADETTE yj

ferme ta fenêtre ! Mais quoi, bonhomme, ils m'ont ému par l'entêtement de leur tendresse. J'ai fini par dire : Épousez-vous donc tout de suite, puisque telle est votre folie. A ma place, est-ce que vous n'en auriez pas dit autant?» Et il s'en va raconter à quelque autre couple l'histoire de leur amour et de sa miséricorde. Certainement, cela est fort ridicule, ridicule comme les toilettes de ces demoiselles de province, — mousselines roses, vertes, bleues, un air de libellules empaillées, — qui dansent les Lanciers avec des élégants de sous-préfecture qu'enorgueillit l'endimanchement du frac inaccoutumé! Mais, parmi toute cette niaiserie, il y a quelque chose de divin : c'est l'amour des deux mariés. Cela n'enlaidit pas les roses, de fleurir dans une chardonneraie. Ils sont adorables, puisqu'ils s'aiment; ils sont beaux, puisqu'ils sont heureux. Voyez-vous, il y a toujours pour un homme et pour une femme un moyen de paraître exquis, de l'être en effet; ce moyen, c'est d'avoir envie de se ba'ser sur les lèvres. Dès qu'on aime, on a raison,

58 La sœur cadette

on est parfait, on est triomphant, et l'on n'a pas plus à s'inquiéter des stupidités ambiantes que le soleil, s'il lui prenait fantaisie de se lever à minuit, ne devrait prendre souci des brouillards et de l'ombre. Même un peu de la divinité que l'on a en soi rayonne sur tout ce qui vous entoure; on est une clarté charitable qui fait des aumônes d'aurore et de joie; il n'y a plus d'imbéciles ni de mélancoliques dans le salon où deux amants, d'un coin à l'autre, furtivement, se désirent; si Thersite avait pu voir, un matin, sur les remparts de Troie, errer Hélène au bras du prince ravisseur, il se serait élancé dans la mêlée, valeureusement, le premier, avant Achille! De sorte que le baron, avec l'exagération de sa bonhomie, et les demoiselles de province aux mousselines roides, et les habits noirs des danseurs, ne paraissent pas ridicules du tout, parce que les deux épousés songent au pavillon lointain parmi les arbres, où ils se rejoindront tout à l'heure; et autour d'eux, comme en eux, puisqu'ils s'adorent, tout est joie, enchantement, délices.

Pendant ce temps, dans le jardin pâle et glacé de lune, une jeune fille, non, une enfant, se promène autour du parterre. C'est Berthe, la sœur cadette de la mariée. Elle a treize ans, ou un peu moins; elle est longue, maigre, chétive, ayant grandi trop vite. Pourquoi n'est-elle pas dans le château? Pourquoi ne danse-t-elle pas, là-haut, comme tout le monde? Elle doit avoir froid, en sa robe de demoiselle d'honneur, les épaules et les bras nus, par cette nuit de printemps. Oui, froid, sans doute, car elle frissonne. Mais elle ne songe pas à rentrer. De temps à autre, elle s'arrête sous une fenêtre illuminée, lève la tête : alors, il y a dans ses yeux, des yeux creux de malade, une lueur singulière. QLi'est-ce donc qui l'irrite ou qui la mécontente? N'est-elle point satisfaite du mariage de sa sœur? A-t-elle pris en grippe — les petites filles ont de ces caprices, — ce jeune homme qui est son beau-frère ? Ou bien, tout simplement, pour quelque espièglerie, l'a-t-on envoyée en pénitence dans le jardin ? Elle se remet à marcher autour du

parterre. Elle rêve, la tête baissée. La musique du bal trouble la solitude des rayons de lune. Tout à coup, Berthe s'arrête encore, devant un rosier, saisit une rose, et la mord, et l'effeuille, et piétine sur les pétales arrachés, dans les cailloux, avec ses souliers de satin blanc.

Un an s'est écoulé. Autour du château de Marquelaure, où M"^ de Semprégnac est venue faire ses couches, fleurissent les lilas, se querellent les volées d'oiseaux ; à travers les rideaux, le soleil met du printemps dans les chambres. Oh ! la douce journée. C'est la première fois^que la jeune femme se penche vers le berceau où dort avec un bruit de petite abeille l'enfant qu'elle a mise au monde. Jusqu'à présent on lui apportait sa fillette, en des langes

LA SŒUR CADETTE 6l

de dentelle, près du lit, avec mille précautions; elle pouvait à peine la baiser du bout des lèvres: car les médecins interdisaient à la convalescente les brusques mouvements, les émotions trop vives. Mais, enfin, elle est forte, elle s'est levée, elle a marché, sans fatigue ; et elle se penche, l'âme pleine de délices, vers le cher berceau où l'enfant dort. Afin de ne pas être distiaite de son bonheur, elle a voulu être seule, elle a renvoyé tout le monde, M, de Semprégnac lui-même. Maintenant elle regarde, écoute, doucement extasiée. Mais elle n'écarte pas les rideaux légers du berceau! Non, elle ne veut pas voir encore la mignonne adorée. Elle retarde sa joie, à dessein, pour en redoubler le charme par les exaspérations de l'attente. Dire que ià, derrière ces mousselines, dans ce fouillis de choses bleues et blanches, repose, ouvrant la petite églantine de sa bouche, un doux être vivant qui «st né d'elle. Pas d'elle seule ! Elle se souvient des caresses, des baisers, et n'en rougit plus! La pudeur d'être épouse se rassure en l'orgueil d'être mère.

E!le ne se repent plus des trop ardentes délices, qui étaient indispensables pour qu'une petite âme s'éveillât dans un joli corps rose ; elle éprouve des fiertés, avec des ravissements. Elle n'y tient plus ! Elle a déjà trop attendu. Elle veut voir, à l'instant, la mignonne endormie, la prendre, la serrer, lui baiser les yeux, les lèvres, et les jolis cheveux pâles qu'elle a. Elle écarte les rideaux, — et pousse un cri terrible ! Quoi? l'enfont n'est-il point là? Est-ce que quelqu'un l'a emporté, comme dans les romans ou les mélodrames ? Non, la fillette est couchée, sous les dentelles, dans le fouillis bleu et blanc ; mais elle est pâle, et ne bouge pas, et ne respire pas; elle est morte! avec les traces rouges, au cou, de dix ongles qui s'enfoncèrent ! Etranglée! étranglée ! Au cri de la mère, au bruit de sa chute parmi les meubles renversés, M. de Semprégnac et les domestiques, et le vieux baron, accourent. Tandis que la jeune femme, tombée sur le parquet, s'}' roule, en mordant dans des sanglots ses doigts et ses lèvres qui saignent, ils entrent et s'arrêtent.

muets de stupeur, devant cette mort, devant ce crime ! Car, évidemment, un crime a été commis. Oui, la petite créature a été tuée. Chose abominable, et incroyable ! chose certaine pourtant. Le père écarquille des yeux hébétés; la mère qui s'est dressée, pousse en levant et en baissant les bras de longs hurlements de bête folle !

Pendant ce temps, dans le jardin rose et doré de soleil, une jeune fille, non, une enfent, se promène autour du parterre. C'est Berthe, la sœur cadette-; elle a quatorze ans, ou un peu moins ; elle est longue, maigre, chétive, ayant grandi trop vite, peut-être ayant souffert trop jeune. Pourquoi n'estelle pas dans le château? Pourquoi ne s'étonnet-elle pas, ne se tourmente-t-elle pas, là-haut, comme tout le monde? De temps à autre, elle s'arrête sous une fenêtre, lève la tête : alors, il y a dans ses yeux, des yeux creux de malade, une lueur singulière, terrible ! de la haine et de la joie. Et, quand les cris de la mère redoublent, plus aigus, troublant la solitude du jardin ensoleillé, Berthe

6a la sœur cadette

élève vers son visage ses doigts de petite fille, ses dix doigts où les ongles sont étrangement rouges, et les regarde longtemps avec une rage heureuse...

^^ UAND Bérengère fut de retour de cette promenade à travers bois, — sa première équipée avec le vicomte Tristan,

— elle s'écria tout à coup, tandis que sa femme de chambre se disposait à lui retirer les bottines où il y avait des grains de poussière et la jupe où il y avait des brins de mousse :

— Certainement, j'ai perdu quelque chose!

Qu'avait-elle perdu? Elle ne le savait pas. Mais quelque chose à coup sûr. Elle se prit à sourire. Non, non, ce n'était pas cela. Ah bien, il y avait beau temps, — quoiqu'elle fût si jeune encore — qu'elle avait renoncé à s'étonner de n'avoir plus, en revenant des imprudences, l'inestimable joyau de sa pudeur première, cette perle jadis brisée en petits rubis. Ce qu'elle avait perdu, c'était un objet réel, un bracelet, ou une agrafe de ceinture, — une agrafe de ceinture, oui, peutêtre, — ou une bague, ou un collier, elle n'aurait pu dire au juste, enfin un bijou. Rien de plus extraordinaire : elle retrouvait à son corsage, à ses poignets, à ses doigts, dans ses cheveux, toutes les menues joailleries dont elle s'était parée pour plaire au nouvel ami, et cependant elle avait cette impression insistante, persistante, qu'une chose très précieuse lui faisait défaut, une chose qui avait dû tomber dans l'herbe, au pied de l'arbre. La femme de chambre avait beau dire, en se moquant un peu : « Mais Madame se trompe, mais je puis

assurer à Madame qu'il ne lui manque absolument rien », Bérengère s'entêtait, répétait : « J'ai perdu quelque chose! » et n'en voulait pas démordre; on a souvent de ces obstinations singulières.

Enfin, elle cessa de songera l'objet disparu, — en supposant qu'un objet quelconque eût disparu en effet, — tant elle avait d'autres soucis, tout à fait aimables, dans la tête et dans le cœur. Ah ! qu'il était charmant, le vicomte, et comme il était sorti triomphant de l'épreuve que Bérengère lui avait fait subir. Une épreuve? oui; laquelle? la promenade à travers bois. La plupart des jeunes femmes, — j'entends celles qui ne répugnent pas aux délices des baisers changeants, — jugent qu'elles ont lieu d'être satisfaites, si l'ami récemment élu a montré, dans leurs boudoirs, le jour du rendez-vous décisif, les élégances, les délicatesses, non dénuées de vigueur, sans lesquelles le bonheur lui-même serait insupportable aux personnes qui ont l'âme un peu bien située. Bérengère ne se contentait pas de si peu ! Eh ! rien n'est

yO LE BON HASARD

plus aisé, pour un homme ayant quelque habitude du monjde, que d'éviter la brusquerie de l'assaut, les grossièretés de la jupe trop vite tourmentée, et le ridicule des soupirs, après et avant, dans le mystère tendre et parfumé, dans l'ouate silencieuse et soyeuse, dans la pénombre complice des appartements. Le difficile, l'extraordinaire, le merveilleux, c'est de ne pas commettre, sur l'un ou l'autre bord de l'extase suprême, une seule faute de goût dans la clarté du plein jour, dans l'incommodité des herbes mêlées de pierres et des troncs d'arbres qui sont de durs coussins. Voilà pourquoi Bérengère n'avait jamais accueilli dans l'intimité parisienne de son boudoir, voisin de l'alcôve, aucun prétendant, — si parfait parût-il! — qu'elle ne l'eût d'abord... comment dirai-je? ah ! que le mot est gros!... qu'elle ne l'eût d'abord — expérimenté dans la solitude ensoleillée des bois, Meudon, Sèvres, Fontainebleau, tandis que parmi la douceur profonde des arbres, les palombes aux ailes bleues roucoulent des épithalames. Cette

épreuve achevée, l'amour de Bérengère n'avait plus envio de retourner sous les feuilles, — non, jamais, — mais, la première fois, il en fallait passer par là. Or, le vicomte Tristan, àMeudon, s'était montré plus admirable qu'il ne serait possible de l'exprimer ! De sorte que Bérengère, tout à fait ravie, éprouvait pour lui la plus tendre passion, avec une sérieuse estime. Puis, beaucoup d'autres raisons valaient qu'on en fût éprise : jeune, beau, riche, ayant eu quatre duels, six amours célèbres, discret, loyal, — incomparable. Désormais elle lui ouvrirait, sans la moindre hésitation, son boudoir, sa chambre, son alcôve — tout! et elle disait gravement : « 11 est incontestable que je l'aimerai toujours. »

A quelque temps de là, sous un couvert du bois de Meudon, obscur et clair, de bouleaux et

de trembles, Bérengère, la bottine prise dans une touffe de mousse, fit un faux pas, et celui qui était avec elle ne la retint qu'à peine, avec une maladresse qui prouvait une longue expérience de ces sortes d'aventures. Vous dites : « Le vicomte Tristan est décidément un habile homme. » Vous auriez singulièrement offensé Bérengère en parlant de la sorte! Le vicomte? Il s'agissait bien du vicomte Tristan ! Elle ne pouvait supporter seulement qu'on prononçât ce nom devant elle. D'homme plus désagréable, elle n'en avait jamais connu. Jeune? peut-être, on ne savait pas; d'abord, il se teignait. Beau? oui, pour celles qui aiment les grands nez ; elle n'avait jamais pu les souffrir. Riche? sans doute, avec un conseil judiciaire; impossible de le ruiner. Quant à ses duels, tout le monde en a, des duels; et la célébrité de ses amours prouvait seulement qu'il était le plus indiscret des amoureux. Même elle pensait maintenant que, le jour de l'épreuve, en plein jour, sous les branches, il n'avait pas été aussi remar-

quable que, dans l'étourderie du premier ravissement, elle s'était sentie portée à le croire. Il avait fait des fautes! oui, elle s'en souvenait : il y avait eu, à un moment où le plus parfoit silence était indispensable, un grincement de bouton, quel bouton? contre un caillou; ce sont de ces choses qu'une oreille douée de quelque pudeur ne saurait tolérer. Tandis que, jusqu'à présent, M. de Marciac se montrait irréprochable. Ah! comme il l'avait mal retenue, en la retenant néanmoins, tout à l'heure, lorsqu'elle avait fourré son pied sous la touffe de mousse. Ce commencement promettait la plus agréable suite. Elle jeta un petit cri! Pas de chance, en vérité; voici qu'elle avait trébuché contre une racine d'arbre. Elle tombait, elle tomba. Elle était curieuse de voir comment il s'y prendrait ! Il s'y prit à merveille. Pas de détail inutile. Il fut parfait. Rien n'était plus joli que le frémissement des branches de bouleau et des branches de trembles, traversées de soleil, sur le joli visage épanoui de Bérengère ;

une fois, sur l'un de ses yeux bleus qu'elle ouvrait étrangement, l'ombre d'une seule feuille mit une paupière noire.

— Aïe!

Quoi donc? qu'avait-elle? qu'arrivait-il? Quelque chose de pointu lui avait piqué la hanche. Une épine? Elle tâta, d'une de ses petites mains, peu sûre. Non, ce n'était pas une épine. Elle tourna un peu le cou : tiens ! son épingle d'or, à la tête en émeraude. Elle se souvenait ! Ce qu'elle avait perdu, l'autre fois, avec le vicomte Tristan, c'était cette épingle. Et elle la retrouvait. Oh 1 le bon, l'excellent hasard! On ne dirait plus qu'elle était un peu folle, qu'elle était une tête à l'évent ; elle avait eu bien raison de penser qu'elle avait perdu quelque chose! Mais elle se garda de révéler sa trouvaille à M. de Marciac. Il n'eût pas été convenable, — en un moment pareil, — de lui avouer que, un mois auparavant... Elle avait de grandes délicatesses . Elle enfonça 1res vite l'épingle dans son chignon, et tourna ses lèvres vers le baiser

LE BON HASARD "J'y.

qui, déjà, s'étonnait de les attendre. Autour, audessus des amoureux, se mouvait, avec des lenteurs de rideaux, la caresse lente et languissante des arbres ; et la curiosité des rayons de soleil, vers des batistes et de§ dentelles, et vers d'autres blancheurs plus roses, se glissait entre les ramures, satisfaite.

Rentrée chez elle, Bérengère n'hésita pas à déclarer à sa femme de chambre, — Rosette avait toute la confiance de sa maîtresse. — qu'il n'existait pas sur la terre un homme aussi recommandable que M. de Marciac.

— Ah ! petite, tu ne saurais te foire une idée des mérites qu'il a! 11 s'est tiré de l'épreuve d'une façon qui mérite tous les éloges et toutes le reconnaissances. Je pense que, cette fois, mon

cœur s'est donné à jamais, et j'aimerai jusqu'au dernier de mes jours celui... »

Mais elle s'interrompit, dans un éclat de rire !

— A propos, tu sais, reprit-elle, je ne m'étais pas trompée. Tu avais joliment tort de ne pas vouloir me croire, et de te moquer. J'avais perdu quelque chose ! oui, une épingle d'or, avec une tète en émeraude; et je l'ai retrouvée. C'est joliment heureux. Tiens, ia voilà.

Non! Bérengère eut beau chercher dans son chignon, se regarder dans la glace de l'armoire en bois de Portugal, placer sa tête entre deux miroirs : elle n'avait plus l'épingle dans ses cheveux ! L'épingle avait dû glisser entre les mousses accrochée par quelque ronce; Bérengère l'avait perdue -une seconde fois ! Ceci la mit en courroux. Elle y tenait, à ce bijou. Il lui venait de... elle ne savait pas de qui ! mais, enfin, elle y tenait. Elle déclara qu'elle le voulait, qu'elle irait le chercher tout de suite. « Rosette, habille-toi, tu m'accompagneras. » La nuit n'était pas encore

venue, on ne se perdrait pas dans le bois de Meudon. D'ailleurs, on prendrait une lanterne chez le garde-chasse...

Mais, à ce moment, tandis que Bérengère nouait avec rage les brides de son chapeau, il vint, de la chambre voisine, un petit bruit, comme d'une clet dans une serrure. M. de Marciac, pour la première fois, usait de son droit d'entrer à toute heure chez celle qu'il avait méritée par son triomphe dans l'épreuve forestière. Bérengère, qui n'achevait pas de nouer les brides, prêtait l'oreille, souriante; Rosette demanda :

— Eh bien I madame, nous ne partons point?

— Non, je pense que non ; j'ai changé d'avis.

— Mais l'épingle?

— Oh ! l'épingle, dit Bérengère, je la retrouverai bien, un jour ou l'autre, par hasard !

Ls s'étaient résolus à être prodigieusement gais ! hommes d'esprit et belles femmes; et, pour rendre plus vive la verve des hommes, plus rayonnante la beauté des femmes, un menu où figureraient tous les mets qui ajoutent de la joie au cœur, ce voisin de l'estomac (la truffe, c'est du charbon odorant, formé de cantharides fossiles), tous les vins qui mettent aux yeux le binocle-illusion, fait d'un verre que ne vendait pas, hélas ! le mauvais vitrier de Charles

Baudelaire. La belle fête que ce serait! Pourquoi

pas? On n'est point sur la terre, je pense, afin de s'ennuyer; le but de vivre, ce n'est pas la mélancolie, ni l'ennui renfrogné. Pessimistes, vous êtes des imbéciles! Et, s'il faut dire les noms des convives, sachiez que, autour de la nappe réjouie de clarté et de roses, neige ensoleillée et fleurie (il y a des reflets de cierges et des parfums de bouquets sur la blancheur des linceuls), dans le vaste boudoir, plein de recoins mystérieux (ainsi dans la grande salle d'un sépulcre royal s'ouvrent des tombes particulières), se rencontreraient, ce soirlà, avec M""" de Ruremonde, impeccable dans le péché, et la baronne de Courtisols, de qui la candeur, peut-être, n'est que l'ingénu au-delà des plus enragées dépravations, et ces trois folles, Jo, Lo et Zo, admises en cette compagnie par la miséricorde curieuse des mondaines, l'extraordinaire vicomte Tristan qui est dans les alcôves, — non sans d'incontestables supériorités, — ce que leCid Campeador fut sur les champs de bataille, monsieur d'Argelès qui, après k\ troisième bouteille

de clicquot demande une bouteille de johannisberg, et Valentin, le plus fou des poètes, buveur d'eau! Défiez-vous de cet ivrogne. En vérité, si le dieu Satan s'avisait de donner un souper à la Maison d'Or, afin déjuger par lui-même du degré de perfection où sont parvenus les contemporains de nos maîtresses, je ne pense pas qu'il lui serait possible de dresser une plus admirable liste d'invités.

Or, les choses, par un rare hasard, furent absolument telles qu'on les avait préméditées. Personne ne manqua! Rien ne fit défaut! Celui qui, vers deux heures du matin, eût entrebâillé la porte du boudoir, aurait vu, véritablement, s'égayer et triompher toute la modernité parisienne. Joies! éblouissements ! fusées de rires ! et toutes ces belles peaux! M""" de Ruremonde, pareille à une grande rose blanche hors d'un étroit bouton, épanouissait l'impériale blancheur de ses épaules et de sa gorge ; ses cheveux roulaient comme une fusion d'or. A peine grasse, presque chétive,

décolletée avec des réticences de pensionnaire, et pleine de pudeur à cause des manches courtes qui laissaient voir ses coudes, la baronne de Courtisols, les yeux baissés, avait un peu de l'air d'une nonne qu'on aurait conduite au bal masqué; mais on la devinait encline à accorder une bonne partie de ce qu'elle semblait refuser; c'était comme un mauvais livre où il n'y a pas de gros mots. Jo, Lo et Zo avaient dépassé toutes les limites! Fières de l'estime qu'on faisait d'elles en les admettant en pareille compagnie, elles avaient voulu la justifier; elles la justifiaient, étonnamment ! Ce qu'elles avaient, à elles trois, de corsage, n'eût pas suffi à garantir de la bise le buste d'une de ces petites cigales-femmes qu'on voit dans les tableaux ; leurs seins étaient comme, dans une coupe trop petite, des pèches rosées, offertes; même quand elles ne levaient pas les bras, — elles les levaient à tout propos, — on entrevoyait sous de grasses blancheurs ces touffes obscures par qui le sexe se multiplie, et d'où émane, grâce à d'adroites

analogies de parfum, une effluence qui prête à la confusion. Mais ce qu'elles avaient de divinement diabolique, c'étaient leurs lèvres effrontément maquillées ! trop rouges, elles rompaient, ces lèvres, comme d'une éclosion de blessure, le fard impassible du visage, et les dents riaient, toutes petites, aiguës, prometteuses de tous les étranges baisers. Quant aux hommes, — habits noirs, la cravate irréprochable, — ils avaient ce bon ton suprême: la correction dans l'excès, la règle dans l'éperdu. Certes, tout ce que peuvent mettre de désir et de folie, au cœur, à la bouche, aux yeux, la vision de la chair féminine et la chaleur des vins grisants, ils devaient l'éprouver; mais ils se maintenaient au point de ne jamais dire, quoi qu'il arrivât, une bêtise! Incapables d'être des sots, ils s'extasiaient, t.vec précaution. Oui, — l'intimité nocturne autorisant ces audaces, — ils baisaient, entre temps, les mains, les épaules, les gorges mal défendues, mais ils étaient, avant tout, selon leur coutume, des hommes d'esprit; ils ne profé-

raient pas une parole qui ne fît pouffer, — il y avait de quoi, je vous jure, — les belles pécheresses décidées à la joie. Et, sur toute cette beauté resplendissante, sur toute cette belle humeur, parmi les frôlements des caresses et le cliquetis des rires, s'exaspérait le parfum des fleurs avivées par rémulation, se dispersait l'incendie rose et bleu des cristaux, Sarpejeu! je voudrais qu'un de ces esprits chagrins qui nient l'ivresse de vivre se fût trouvé là, ce soir! Je suis curieux de savoir comment il s'y serait pris pour contester le bonheur de ces fous. Eh! oui, des fous, mais des heureux. Les vieux refrains ont raison. « Le vin, les belles! » Pour se débarrasser des tristesses de Schopenhauer, il y a un moyen bien simple: l'inviter à souper. Philosophe, bois dans ce verre, respire ces lèvres, tâte cette jambe. Comme on se délivre vite des soucis de la tombe, en songeant au lit où une belle fille se couchera! Ce qui empêche de penser aux cadavres, c'est la tiédeur d'un corps. L'alcôve dit zut au cercueil. L'homme sait qu'il doit mourir,

mais il ne le croit pas. 11 a bien raison ! Pendant, que le vicomte Tristan buvait du Champagne dans la bouche de M""^ de Ruremonde. Hélène de Courtisols affirmait à M. d'Argelès qu'elle laissait baiser ses épaules pour la première fois, et, dans un coin, Je et Lo s'étaient fait une solitude. Ah! tout cet enchantement! tous ces délices! et l'heure qui s'attarde, complaisante aux prolongements du plaisir.

A un moment, l'extravagance fut telle que les femmes demandèrent à Valentin de dire des vers ! Pourquoi? pour s'égayer davantage. Car c'est une chose avérée qu'aucun faiseur de poèmes n'est plus frivole ni plus libertin que celui-ci. Il remplit la fonction de troubler, par sa subtilité perverse, la vertu des plus chastes lectrices. Avec ce diable d'homme, il faut s'attendre à tout, il ne recule devant rien. Il se hasarde aux plus tendres extrémités! il a fait des ballades qui eussent inquiété le moine Amador. Crébillon le fils dit dans les Champs-Elysées de M. Ernest Renan: « Hum !

hum ! je trouve qu'il va un peu loin. » Il est certain qu'il a porté le plus grand tort au commerce des parfumeurs vendeurs de carmin, car. pour être toute rose, il suffit de lire un de ses rondels! Et pendant qu'il écrit, Méphistophélès, ce connaisseui . accoudé à côté de lui, s'écrie de temps en temps: « Ah! c'est bien, c'est très bien! » Mais quoi? un peu et même beaucoup d'amusante débauche était de mise en ce joyeux souper. N'est-il pas permis de rire après boire ? M""^ de Ruremonde regretta seulement de ne pas avoir apporté son éventail ; et Jo dit à Lo, tout bas: « Tu meboucheras les oreilles avec des boucles de tes cheveux, s'il n'est pas convenable d'entendre », tandis que Valentin, sans se foire prier, commençait de dire le plus fou de ses sonnets:

Que peut-il m'arriver qui vaille d'en sourire? Que peut-il ni'advenir qui vaille d'en pleurer? Le vain bonheur m'apprit le dédain d'espérer, Le mal que j'ai subi peut défier le pire.

Providence, hasard, ta clémence ou ton ire Ne me peut désormais ravir ni torturer; Et, pareil au captif que l'on vient de murer. Je n'attends ni le jour ni la nuit! Je respire,

Voilà tout. J'accomplis la morne fonction

D'être homme, sans espoir, regret, ni passion ;

Ah! cent fois mieux vaudrait cracher mon âme pleine

De dégoûts! mais le triste instinct de vivre encor Veut qu'en mes longs ennuis d'avare sans trésor |e prenne et rende au vent qui passe mon haleine!

E qui m'étonnera jusqu'à la fin de mes jours, c'est la mauvaise humeur de la plupart des hommes devant le mystère.

A peine se trouvent-ils en présence d'un fait quelconque, dont la cause leur demeure ignorée, qu'ils éprouvent l'absurde rage du bélier ou du taureau qui se heurte à un mur. Ils veulent savoir à tout prix, n'importe comment, savoir! Qyoi? Tout. Ils ne comprennent donc pas, les imbéciles, que le jour où leur amour de connaître serait satisfait, leur vie aurait l'insipidité d'une vaste

plaine nue, sans accidents de terrain, sans bouquets d'arbres, sans moulin sur un monticule, sans aucun des propices obstacles qui, en bornant Je regard, permettent à l'esprit le soupçon d'un 5ublime ou exquis au-delà. Avoir tout appris, ce serait ne plus rien désirer, ne plus rien rêver. Le doute qui est en nous, le doute est le bienfait suprême de l'inconnue puissance, — inconnue, heureusement ! — par qui nous existons. On s'épouvante à la pensée qu'il pourrait se rencontrer un être possédant, sur toutes choses, la certitude, ayant perdu le délicieux privilège de se tromper. Si Dieu était tel quelle misère ce serait d'être Dieu. Par bonheur pour lui, l'indépendance des volontés humaines, féconde en événements imprévus dont il a abdiqué la prescience, varie les péripéties de l'éternel et universel spectacle sans entr'actes qu'il voit se dérouler; il s'est interdit, prudemment, de s'en soumettre le scénario, ferme l'oreille aux indiscrétions des reporters célestes, — anges toujours fourrés dans les coulisses de la vie mortelle, —

refuse même de lire le programme, veut ignorer jusqu'aux noms des acteurs. Aussi, depuis le commencement des temps, s'amuse -t-il dans sa stalle de nuée et de jour comme un enfant qui voit pour la première fois jouer la tentation de saint Antoine sous la tente d'un théâtre de marionnettes, ou comme le public ingénu d'une matinée gratuite. Celui-ci se demande : « Agnès épousera-t-elle Horace, qui est joli, ou Arnolphe, qui n'est pas jeune? Lequel triomphera, de Ruy Blas ou de don Salluste? » De là, l'émotion, l'intérêt. Dieu n'a eu garde de se refuser ces plaisirs. Il ne savait pas d'avance — ne voulant pas le savoir — qu'Eve, Séduite par le démon, cueillerait la pomme et la ferait manger à Adam, — exposition pleine de promesses ! Le premier homme chassé du Paradis, — dénouement malheureux, — l'a ému jusqu'aux larmes ; il a frémi quand le sombre Kaïn fendit d'un coup de hache le Iront rose d'Habel, — il était prêt à s'écrier, comme un spectateur naïf qui croit que c'est arrivé : « Ah! la canaille! » Et de

siècle en siècle, l'histoire humaine l'amusa ou l'attendrit. Xercès fustigeant la mer, quelle bouffonnerie! Léonidas, avec les trois cents, arrêtant une armée, quelle beauté! Souvent il prenait parti ; il aurait préféré — comme Caton — que César fût vaincu par Pompée, n'approuva point le signe vu dans les nuées par l'empereur Constantin, pièce à trucs et à décors, — et quand la furie d'Attila fut vaincue par la douceur de Geneviève, il s'écria, plein d'une heureuse surprise : « Tiens! je ne l'aurais pas cru ! » Car il veut n'avoir, comme Charles X, que sa place au parterre. La liberté de l'Homme est le divertissement de Dieu.

Mais les mortels sont moins sages — ce qui est du reste assez naturel — que leur créateur. Il veut ignorer, ils veulent savoir. Je demeure mélancolique en songeant qu'ils ont vraiment le désir de surprendre, dans sa réalité, tout ce qui se dérobe derrière les voiles de la divine illusion. Cela ne leur suffit pas de regarder les étoiles, de respirer les roses, d'aimer les femmes ; la frénésie les dévore

de connaître ce qui se passe dans le cœur des

femmes, de s'expliquer en quoi sont faites les roses,

de voir le revers des étoiles, ces célestes médailles

d'or. Les malheureux! ils pouvaient se contenter,

dans une impérissable joie, de croire à la lumière

mystérieuse des astres, à l'adorable rougeur des

calices, à la tendresse des épouses et des amantes 1

Non, en leur abominable besoin de s'instruire,

ils ont imaginé le télescope, le microscope et le

roman iiaturaliste. Fertiles en inventions désolantes,.

ils ont exaspéré d'un jet de lumière électrique la

lucidité de ton affreux miroir, ô triste Vérité nue^

qui n'aurais jamais dû sortir de ton puits; et, assise

sur la margelle, tu leur as jeté aux yeux une boue

qui, hélas! ne les aveugle pas.

Heureusement, les clémentes providences ne

permettent pas à l'homme toute la science qu'il

convoite ; elles sont comme ces bonnes mères qui

défendent aux enfants d'entrer dans la cuisine le

jour où l'on y prépare le gâteau qu'ils préfèrent;

ils le mangeront sans avoir vu de quelle farine et

de quelle cassonade il fut compose. Tout connaître, ce serait sans doute ne plus rien aimer. Chaque notion de plus est une joie de moins. Tu ne te méprises donc pas assez, moralement et physiquement, homme presque animal, vivant bientôt cadavre, que tu veuilles te mépriser plus encore? Pourtant ce que tu sais de toi, devrait te détourner d'en apprendre davantage.

Et ce n'est pas seulement le sourire, le plaisir inconscient, les bouffées de vie montant à la gorge, que tu perdrais en acquérant la morne évidence; tuôterais de toi le mérite des dévouements, du sacrifice, de la charité, de la religion, de toutes les vertus. Oui, en mettant les choses au mieux, quand même ton acharnement à percer les ombres te révélerait enfin — hors de toute conteste, comme visibles et palpables — l'immortalité de l'être et la justice auguste d'un dieu, ta valeur n'en serait pas moins diminuée par la foi désormais absolue. Accomplir le bien, fuir le péché, prier à deux genoux, faire aux pauvres l'abandon de tout ce

que l'on a, et, au Ciel, l'offre de tout ce qu'on est, que ce serait peu de chose, si l'on était sûr de la prochaine récompense. Thomas confessant la résurrection de Jésus sans avoir touché la trace des clous eût été le plus admirable des apôtres ! C'est le doute qui fait le mérite des martyrs.

Mais vous surtout, Amants ! tâchez de conserver la bonne ignorance, si vous voulez que ne s'évanouissent point tous les rêves et toutes les délicesdans vos cœurs désertés. Unefois, un homme quitta brusquement, sans raison apparente, une femme qui lui était chère ; et il ne cessait de se désoler depuis qu'il était seul, proférant avec des sanglots et des larmes le nom de celle qu'il avait repoussée. A cause de cette douleur, ses amis s'effrayèrent, craignant qu'on ne le trouvât mort quelque matin, du sang parmi les cheveux, un trou de balle à la tempe.

— Eh ! lui dirent-ils, pourquoi vous obstinezvous à vivre loin d'elle puisque, privé de. son amour, vous mourez?

lOO LA BONNE IGNORANCE

Il répondit, désespérément :

— Je ne la reverrai jamais.

— Qu'avez-vous à lui reprocher? N'était-elle pas assez belle?

— Elle était plus belle que toutes les femmes de chair et que toutes les déesses de marbre. Quand ■elle ouvrait les yeux dans la chambre obscure, je m'écriais : « Comment ! c'est déjà le matin ? » -car la lueur de ses regards suffisait pour que m'apparût, dans une lueur d'aurore, l'ineffable neige de son front, de son sein, de ses flancs, pour qu'il y eût à ses lèvres une éclosion de roses comme aux pointes de sa gorge. Nue, elle était plus belle qu'Aphrodite; habillée, plus exquise que Madame de Maufrigneuse. Elle avait, avec la splendeur, la grâce. Je ne savais s'il fallait l'adorer ou l'aimer. Mon désir se mêlait de religion. J'avais peur en baisant l'ongle rose de son petit doigt.

— Était-ce, pauvre ami, qu'elle n'avait point de tendresse pour vous?

— Elle me chérissait avec passion ! Ne savez-

VOUS point que, jeune femme, mariée depuis un an à peine, elle a quitté pour moi, pour moi seul, son mari, son foyer, le monde, l'honneur? Ne l'a-t-on pas vue à mon bras, au théâtre, au Bois, dans les rues, partout, hardie et défiant la mauvaise renommée? Et, dans l'intimité de notre douce maison, elle avait toutes les tendresses et toutes ies ardeurs. Sa lèvre venait au-devant des désirs de la mienne, comme une fleur qui aurait hâte d'être cueillie. Dès que je la prenais entre mes bras, une larme de délice, ainsi qu'une perle lente, tremblait aux cils de ses yeux mi-clos, et la longueur des nuits ne lui semblait jamais assez longue, et, brisée, pâmée, mourante, n'importe, elle maudissait le sommeil !

— Puisqu'elle était belle et puisqu'elle vous aimait, pourquoi donc l'avez-vous quittée, malheureux?

11 resta un moment sans répondre. Puis, une amère tristesse dans l'œil :

— Parce qu'elle ne savait pas mentir, dit-il.

Parole admirable et terrible ! Ne pas mentir, se révéler telle qu'on est, tout entière, à qui, plein de prudence, n'en demande pas tant, à qui ne veut connaître que votre adorable extériorité,, quelle maladresse, ô femmes, et quel crime l Puisque, étant des créatures humaines, vous ne sauriez être ni immaculées ni impeccables, puisque vous avez en vous, — comme nous, hélas! — tant de sournoises réticences, tant d'instincts de trahison, tant de vils mystères, puisque vous ne sauriez vous dégager, si angéliques pourtant, de la bestialité qui vous étreint et vous pénètre, mentez, mentez, mentez toujours! Mentez en souriant, en pleurant, en aimant ! Quand même, dans ^imbécillité de leur jalousie, ou par un inepte amour du vrai, vos amants exigeraient l'aveu de vos intimes pensées, la révélation de vos réalités obscures, gardez-vous de leur obéir. Soyez le mensonge, c'est-à-dire le charme, le rêve, la beauté, la candeur, — l'idéal! Dès qu'un homme et une femme — les meilleurs, les plus beaux.

— se connaissent, ils cessent de s'aimer. Il n'est de bonheur en amour qu'au prix de l'ignorance, de la bonne ignorance! Laissez-nous au moins le doute, qui, quelquefois, lui ressemble. Ne serait-ce pas une chose affreuse, si, tout à coup, au moment où un jeune séminariste extasié s'agenouille devant une Marie et croit la voir, lointaine et radieuse, et si divine, et toute de jour parmi des vols d'ange dans l'azur, la statue de la Vierge, à cette minute-là précisément, baissant le doigt par un odieux prodige vers les plis de son manteau peint, désignait à l'enfant en prière le vieux bois dont elle est faite et que, sous l'or lumineux, mangent le ver et la mite?

NE fois — c'était l'autre semaine — que je passais dans la clairière d'un bois près de Paris, je vis une chose qui vous aurait paru surprenante autant qu'elle me le sembla. Une femme, chapeau extravagant avec trop de coquelicots et de plumes, robe aux couleurs folles, était couchée sur l'herbe, et s'y mouvait, s'y roulait, comme si elle eût voulu s'envelopper tout entière de verdure et de fleurs. -De temps en temps, elle arrachait des touffes, les baisait, les mordait, s'en frottait les cheveux, le

front, les oreilles^ le cou. Je m'approchai, fort surpris. Je fus plus surpris encore : de cette personne étendue sur le gazon forestier, émanaient en un brutal mélange tous les parfums qui emplissent les boutiques des parfumeurs : musc, hylanghylang, foin coupé, oppopanax, santal, eucalyptus,, héliotrope blanc ; et parmi ce concert inharmonieux d'arômes se perdaient les délicates exhalaisons des violettes cachées et des fraîches mousses. C'était comme si on eût renversé dans les herbes du printemps les cent flacons et les vingt boîtes d'une loge de cabotine ou d'une chambre de fille.

La femme qui se roulait dans le gazon tourna la tête au bruit de mes pas et me regarda d'un air de méchante humeur, comme fâchée d'être vue.

Puis, elle s'assit, et elle sourit, d'un sourire sans joie, d'un sourire d'habitude.

Je vis tout de suite quelle femme c'était. L'excès de lu couleur dans l'habillement, l'audace bête des rubans et des panaches, et un embonpoint désaccoutumé du corset, et ce sourire, ne permettaient

aucun doute. Ah! les pauvres créatures, toute la semaine enfermées derrière des volets épaissis de capitonnages, le jour, dans des chambres sans clarté, et, le soir, dans des salons trop lumineux que surchauffe le gaz ! C'est bien le moins qu'elles puissent, dans leurs rares heures de liberté, aller respirer le bon air et la fraîcheur des feuilles. Elles aiment la campagne, sans y penser, instinctivement, ces tristes filles de joie, ces captives du plaisir des autres; souvent elles prennent le train. toutes seules, vont droit devant elles; et l'on ne sait pas, elles ne savent pas elles-mêmes quels vagues souvenirs d'adolescence aux cham.ps, de rêverie derrière la haie des fermes, les hantent et les attendrissent, tandis qu'en se promenant dans le bois de Meudon ou près de l'étang de Villed'Avray, elles croient ne songer qu'à leur dette chez Madame, ou qu'à leurs bas de soie rose ou noire, bossues de pièces d'or.

Celle que j'avais rencontrée était pareille aux autres, grasse, blanche, la face nulle; plutôt une

chose qu'un être; ayant besoin de la nudité pour être femme.

Je me serais éloigné, non sans un mélancolique haussement d'épaules; mais tant de parfums et cet amour des herbes fleuries m'avaient étonné, presque intéressé.

Elle vit bien, — comme une servante habillée de la robe de sa maîtresse sait tout de suite qu'on la reconnaît femme de chambre ou cuisinière, — elle vit bien que j'avais deviné qui elle était. Elle ne se montra pas embarrassée. Elle croisa les jambes, toujours assise dans l'herbe, et me dit : « Vous n'avez pas une cigarette, par hasard? » Mais quand je lui eus demandé pourquoi elle se mettait tant d'odeurs et se roulait dans les mousses, elle devint pâle, puis rougissante, et, en détournant la tête ;

— Ah! monsieur! si vous saviez! dit-elle. Elle me parla, dans une confiance banale :

— La vie que nous menons, nous autres, allez, ce n'-^st pas toujours gai. J'étais bien plus heureuse

du temps que j'étais en service, à Thionville, dans l'auberge. Au moins, on est libre! Quand on a fait la couverture et fermé les volets, on peut dire : « Ah! bien non. Ça ne me plaît pas! » et on va coucher au grenier, toute seule. C'est bon de s'endormir dans un lit où, en s'étendant, on ne rencontre pas de jambes, et de s'éveiller sans voir, sur l'oreiller, une tête que l'on ne reconnaît pas. Vous savez, moi, je n'ai jamais été vertueuse, comme on dit. Quand j'étais petite, les garçons du faubourg, et des messieurs aussi, m'en ont appris de belles. Enfin, comme les autres filles de chez nous. Puis, les honnêtes femmes, je ne sais pas si ça existe. Dans la lune, peut-être? Allez-y voir. Je suis comme je suis. C'est égal, c'est tout de même ennuyeux de ne pas pouvoir répondre à un homme : «Fiche-moi la paix ! » et d'être obligée d'être polie. Ça m'ennuie plus souvent qu'à mon tour. Mais que voulez-vous? il faut se résigner. C'est le métier qui veut ça. 11 n'y a pas de vilains métiers, comme dit le proverbe. Et nous avons

des compensations. On est sûre de ne pas mourir de faim et de ne pas coucher dans la rue. Les femmes, dehors, aii! dame, elles font ce qu'elles veulent, elles sortent, elles rentrent, elles s'amusent. Oui, très bien : quand il faut payer l'hôtel, et le crémier, et la blanchisseuse, elles sont joliment attrapées! Nous, nous sommes tranquilles. On n'a à s'occuper de rien. C'est comme si on était en famille. Aussi, malgré les embêtements, je prends mon mal en patience, et il n'y a qu'une chose qui m 3 fasse beaucoup de chagrin...

— Laquelle? demandai-je.

Véritablement, elle avait les yeux pleins de larmes, elle me dit :

— Bien sûr, vous allez vous moquer de moi. Elle continua :

— Il faut vous expliquer que, parmi ceux qui viennent nous voir, il y a beaucoup d'hommes mariés, et de jeunes gens qui habitent avec père et mère. Naturellement, ils ne veulent pas qu'on s'aperçoive, quand ils rentrent chez eux, qu'ils

sont allé faire des folies. Ils ont joliment raison! Si j'étais une bourgeoise, et si j'avais un mari ou un enfant qui aurait l'habitude de courir les filles, on n'a pas l'idée des tripotées que je lui flanquerais! Aussi, ce qui est indispensable, c'est qu'en 'nous quittant, les messieurs qui nous ont rendu visite ne gardent rien de nous qui puisse les dénoncer. C'est pour cela qu'il nous est défendu de nous mettre des parfums! Les parfums, ça reste dans la barbe, dans les cheveux, sur les mains; et les femmes, ou les mamans, diraient : « Hum ! hum ! tu as une drôle d'odeur, ce soir! » Donc, pas de musc, pas de verveine, pas d'héliotrope, pas même de la veloutine. Et c'est ça qui est terrible ! D'abord on croît qu'on s'y fera; on se dit : « C'est joliment bon, l'eau froide, rien que l'eau froide, et je vous demande quel besoin on a de se fourrer sur le corps un tas de parfumeries, de se blanchir le museau avec de la poudre de riz ! » Mais bientôt, on a du chagrin. Toutes les autres femmes peuvent avoir de l'odeur dans leur linge, dans leurs mou-

choirs, dans leurs cheveux ; nous, nous ne pouvons pas! Pour quelques gouttes d'eau de Cologne dans la cuvette où on se lave les mains, Madame se fâcherait et nous ficherait à la porte ! Songez donc, les clients se plaindraient. De l'eau, de l'eau pure, pas autre chose; nous n'avons pas même le droit d'avoir des fleurs dans notre chambre, ou à notre corsage, parce que, les fleurs ça laisse des parfums aussi. Si quelqu'un nous offre un bouquet de violettes, il fout l'accepter, en remerciant, — la politesse, toujours, — mais il faut le jeter dans la rue, tout de suite, sans avoir l'air, par le bâillement des volets. Non, cela ne nous est pas permis de respirer une rose et de la laisser se flétrir entre les pages des romans que la cuisinière nous prête. Tenez, lorsque j'étais petite, et que je revenais du bois ou des champs, avec un tas de fleurs et de feuilles dans les bras, c'était, en entrant dans la maison, comme si le printemps y était entré avec moi; et, à présent, il y a bien des filles, à la campagne, qui sont comme j'étais autrefois; elles n'ont

pas de belles robes, elles ne boivent pas du Champagne, elles ne fument pas des cigarettes, elles n'ont pas l'air d'être gaies, mais elles cueillent tout ce qui leur fleurit sous le nez, des églantines, du chèvre-feuille, du seringat, et ça ne gêne personne qu'il sorte d'elles de l'air embaumé, comme d'un encensoir d'église !

— Et c'est pourquoi? lui dis-je...

— Voilà pourquoi, s'écria-t-elle, dès que je suis libre, je m'en vais dans une chambre que j'ai louée! et, là, j'ai beaucoup de petites fioles et de petites boîtes, et je les vide toutes sur ma robe, sous ma robe, dans mes frisons, dans mon cou; il me semble que je n'aurai jamais assez de parfums! Mais ça ne me suffit pas, l'héliotrope blanc, l'eucalyptus, le santal, l'oppopanax, le foin coupé, l'hylang-hylang: je monte en chemin defer, je pars dans lesbois,je me roule dans les herbes, dans la mousse pour prendre une odeurdeterreetde printemps, et je mange des violettes et du muguet pour que mon haleine soit comme si elle sortaitd'une bouchedefleur.

Il6 LE REGRET DES PARFUMS

— Et, après?

— Après, dit-elle, j'en suis quitte pour un bain que je prends avant de rentrer.

— Comment? vous rentrez sans autre aventure? Elle éclata de rire.

— Pas si bête! j'ai un amant, comme nous toutes. Je vais le voir, où il vient chez moi, dans ma chambre. Ah! il n'est pas beau, non, celui que j'ai à présent. Pour ce qui est deThonuêteté, je ne crois pas qu'il en ait de trop. Vous me diriez qu'il a été à Mazas ou qu'on l'y mettra demain, ça ne m'étonnerait pas du tout. Enfin, pas joli, et une pratique Les gens qui viennent chez nous valent cent fois mieux que lui, pour sûr! Seulement, ajouta-t-elle avec une tendresse dans ses gros yeux bêtes, il veut bien que je me parfume et que j'aie des fleurs à ma robe, et ça ne lui fait rien de sentir bon quand il a fini de m'em brasser!

Ls se regardaient à travers la grille du jardin, lui, dans la ruelle, elle à demi cachée parmi les branches d'un haut lilas ; et, tandis que de la maison voisine sortaient les propos familiers et les rires d'une fin de dîner, eux, dans l'ombre, à l'écart d'un rayon de lune qui blanchissait l'allée, le trottoir, les pavés, ils parlaient à voix basse, très vite, avec une crainte» d'être surpris.

La jeune fille dit :

— Ainsi, vous l'exigez?

— Oui, dit-il.

— Vous ne voulez pas attendre? Vous voulez que je sois à vous avant les noces ? Parce que mon père hésite à vous accorder ma main, parce qu'il me faudrait quelques mois, quelques semaines seulement peut-être, pour obtenir son consentement, vous perdez patience, et vous me menacez de vous exiler, de mourir, que sais-je, si je ne me donne pas à vous ? C'est bien cela que vous m'avez écrit, c'est bien cela que vous m'avez répété, tout à l'heure?

En même temps elle s'était avancée vers la clarté^ comme dédaigneuse des cachettes, des hypocrisies ; et son visage, sous de lourds cheveux noirs, émergea de l'obscurité, très blanc, très froid, presque spectral dans la lumière blême.

— Je vous adore ! répondit-il, et si vous m'aimez en effet comme vous me l'avez laissé croire, le même ardent désir doit nous être commun. Attendre! est-ce qu'il est possible d'attendre quand le sang bout dans le cœur et monte aux

lèvres frémissantes? Votre mari, certes, je léserai, et la crainte d'être abandonnée après les premières joies ne vous est pas permise ; vous avez, pour garant de ma parole, mieux que mon honneur, mon amour qui s'accroîtra d'une immense gratitude. Oh ! je vous en supplie, venez à moi, livrezvous, chère âme! N'imposez pas les angoisses intolérables d'une plus longue attente à celui qui depuis toute une année espère avec des tremblements l'heure de votre bouche unie à sa bouche!

— Ne suppliez pas, dit-elle avec tristesse; je résisterais à vos prières. Je ne veux pas être attendrie, je veux être contrainte ; je ne céderai que si vous ordonnez.

— Eh bien, j'ordonne!

11 y eut un silence.

— Irène! cria une voix qui sortait de la maison.

— Me voici, mon père.

Puis, d'une voix brève, à l'amant qui tendait les mains entre les barreaux :

— Soit ! dit la jeune fille. Ce soir, à minuit.

quand tout le monde sera couché, je trouverai le moyen de sortir. Attendez-moi devant la porte, pas devant la grille, devant la porte, — et vous m'emmènerez.

Cela dit, elle s'éloigna, sans hâte, très grande, la tête haute, dans l'allée claire de lune.

Elle viendrait ! elle se donnerait ! il la posséderait ! Ces pensées le rendaient fou de joie. C'était possible, vraiment, qu'elle l'aimât à ce point, lui, jeune homme inconnu, presque pauvre, elle, si magnifiquement belle, pareille à une statue de déesse, non de marbre, mais de neige vierge! Les préjugés, les pudeurs, la peur d'être surprise, le père rencontré dans l'escalier, les petites sœurs pas encore endormies, ouvrant leurs portes et disant : « Où vas-tu donc, Irène? » elle braverait tout cela. 11 exultait, triomphant. Son amoureuse joie se doublait d'une orgueilleuse ivresse ! et, en même temps, il se sentait pénétré de reconnaissance. Ah! toujours, toujours, qu'elle demeurât sa maîtresse, ou qu'enfin, par l'accord des familles, elle

devînt sa femme, toujours, toujours il l'aimerait ! Ce ne serait pas trop d'une vie entière, consacrée à elle seule, pour la récompenser du sacrifice où elle s'était résignée. Ah ! quel bonheur il lui devrait etcommeille lui payerait, ce bonheur, en longues, tendres, infinies adorations ! Mais ce qui l'occupait surtout, ce qui l'extasiait, c'était la proximité, la certitude de la tenir entre ses bras, de toucher, lui, de ses mains, de ses lèvres, ses cheveux à elle, ses mains, ses bras, son cou, et son sein ! oh ! son mystérieux sein !

Une grande difficulté, ce fut d'employer le temps — quelques heures — qui le séparait de l'adorable moment. 11 s'avisa d'une chose. Autour du pavillon qu'il habitait près de la maison d'Irène, — dans la même rue de banlieue, — il y avait un petit jardin ; toutes les fleurs, toutes les branches, il les cueillit, les arracha pour en orner la chambre où il la conduirait, et le tapis fut couvert d'une jonchée odorante de jacinthes et de roses. Quant au lit, — ce lit où tant de fois il avait rêvé

aux baisers qu'elle ne lui refusait plus, — il n'y jeta aucune fleur, ne voulant pas qu'un autre arôme s'y mêlât aux parfums du grand lys qui s'y épanouirait !

Enfin, ce fut l'heure, ou presque l'heure, minuit bientôt. Sous le ciel à présent sans lune, dans la ruelle silencieuse, il attendait devant la maison d'Irène. Aucune lumière aux croisées ; tant mieux : tout le monde dormait. La porte était close; mais elle s'ouvrirait ! Elle s'ouvrit, et la jeune fille parut, en long peignoir, toute blanche.

— Vous ! C'est vous ! dit-il, n'osant croire à son bonheur.

Elle tira la porte, sans la fermer tout à fait, en prévoyance du retour ; puis, d'une voix très basse, mais qui ne tremblait pas :

— Suis-je en retard ? Mon père allait et venait dans sa chambre, comme il fait souvent le soir; il m'a fallu attendre que le bruit de son pas eût cessé .

— Vous! vous! répétait-il.

— OÙ me conduisez-vous?

— Chez moi.

— Allons.

Elle se mit à marcher, rapidement, le long des murs sombres. 11 éprouvait maintenant une sensation singulière; ravi de la voir, étonné aussi, presque inquiet de la voir si tranquille. Se hâtant à côté d'elle, il n'osait pas la serrer contre lui. Je ne sais quelle honte fit qu'il baissa les yeux. Il aperçut deux petites blancheurs qui, l'une après l'autre, sur le pavé, dépassaient le bas du peignoir.

— Oh ! vous avez les pieds nus, sur ces pierres 1

— Oui, dit-elle, avec des chaussures j'aurais fait du bruit dans l'escalier.

— Venez ! que je vous porte !

— Comme il vous plaira. J'aimerais mieux marcher.

Il ne répondit pas. Ils continuèrent leur route, lui, baissant la tête, elle, le front levé, résolue.

126 l'offre

sans échanger une parole, dans le silence et dans la nuit.

Mais arrivés enfin dans la chambre lumineuse et parfumée, quand elle se fut assise dans le grand fauteuil, les pieds nus réchauffés parmi les fourrures du tapis, comme la gêne se dissipa vite, cette gêne étrange, dont il avait été saisi. Il s'agenouilla dans un élan d'adoration, saisit les mains d'Irène, l'enlaça, lui parla, les lèvres proches des lèvres ; et elle le laissait faire, le buste droit, sans un tressaillement, avec des yeux grands ouverts, et fixes, qui ne le regardaient pas. « Oh! vous êtes venue ! vous êtes là ! je vous ai ! cette chose folle, chimérique, inconcevable, Irène entre mes bras, s'est réalisée ! » 11 la baisa sur la bouche. Elle avait les lèvres froides. « Vous prenez pitié de mes désirs, demessouffrances. Vous comprenez que je mourrais du tourment de ne vous point posséder, et vous vous donnez! Vous avez bien raison, puisque je vous adore! » Eperdu, il écarta, ouvrit, déchira le peignoir. Elle ne résistait pas, paisible. Sa gorge

mûre et solide apparut pleinement avec ses deux .roses sanglantes. Alors toutes les folies de la convoitise s'emparèrent de lui. II étreignit la jeune fille, la souleva, l'emporta sur le lit, où, les voiles arrachés, elle fut nue dans la splendeurdesa forme parfaite! 11 ne parlait plus, balbutiant, bégayant, les lèvres agitées, les mains tremblantes, etcequ'lxion eût ressenti si dans ses bras l'une des Nuées s'était attardée en femme, il allait l'éprouver dans une indicible extase. Mais son regard croisa le regard fixe, nul, qu'elle avait dans les yeux ! et il recula, pâlissant.

— Irène! dit-il,

— Quoi donc?

Elle s'était accoudée, la main sous ses cheveux défaits.. Elle ne semblait voir ni sa nudité, ni celui qui la contemplait, cette nudité de neige et de glace.

— Oh! qu'avez-vous?

— Rien, dit-elle. Vous avez ordonné, j'ai obéi; vous me voulez, prenez-moi.

128 l'offre

Alors, il recula encore, et, rencontrant le fauteuil, il y tomba assis, n'en bougea plus, les bras ballants, immobile à son tour. Elle, cependant, sur le lit, étendue et pâle, elle était pareille à une statue sur un tombeau, impassible, offerte. 11 pleurait.

Ils demeurèrent ainsi, longtemps; pas un geste, pas un mot.

Quand les premières lueurs de l'aube blêmirent les croisées :

— Voici le jour, dit Irène. Les domestiques, mon père, mes sœurs, s'éveillent de grand matin. 11 est temps que je rentre.

— Oui, dit-il.

Elle se leva, s'habilla ; debout, toute blanche, elle avait l'air, dans le crépuscule, d'un spectre qui retourne au sépulcre.

Ils sortirent. Elle s'avançait à pas fermes, égaux, la tête haute; il la suivait, courbant le front. Il vit, sur la pierre, les pieds nus, qui devaient avoir froid; il n'osa pas lui offrir de la porter. Ils mar-

chaient le long des murs, sans échanger une parole, dans le silence et la lividité de l'air.

Us arrivèrent devant la porte restée entr'ouverte, elle poussa le battant, elle allait d'sparaître

— Irène ! supplia-t-il.

Alors, brusquement, elle lui sauta au cou . Puis, riante et pleurante :

— Je t'adore! dit-elle. Va, va, je vaincrai toutes les résistances, et je serai ta femme, bientôt, je le jure! Mais, sache-le, oh! sache-le, si tu m'avais prise, cette nuit, jamais plus tu ne m'aurais eue, et c'est la mort que ta maîtresse aurait épousée.

AS même un conte ! quoi donc, alors ? rien, moins que rien, le souvenir de quelques heures de jadis, la réminiscence d'un très vieux sourire, le parfum à peine reconnu d'un baiser longtemps oublié...

Tout au fond de l'alcôve ils se serraient l'un contre l'autre, pareils à deux enfants peureux, qui, l'esprit troublé des récits de la veillée, n'oseraient tourner la tête de crainte de voir un gros chat noir ronronnant au coin de la cheminée.

Gilbert baisa l'oreille de Valentine et, dans la caresse, parla tout bas.

— Oh! oui! dit-elle.

Et, très vite, elle sauta du lit sur le tapis.

De la batiste tremblait autour d'elle, pâle et diaphane comme une vapeur de source autour de la naïade ; tout en marchant à reculons, pour ne pas perdre son amant de vue, elle se courbait, honteuse, de peur que la chemise ne laissât nue sa jambe de nacre, et c'était avec des réticences charmantes que le bout d'un petit pied se montrait, rose comme un bec de flamant, à chaque pas qu'elle faisait en arrière. Cependant le voile de batiste, s'allongeant vers le bas, se raccourcissait en haut, et Gilbert riait, et Valentine se fâchait de le voir rire et puis riait aussi.

Enfin elle s'assit dans un grand fauteuil de satin sombre, en face de la psyché qui penche; Gilbert tout frémissant s'agenouilla devant elle.

Les amoureux ne font pas seulement leur propre bonheur; ils donnent une fête divine à tout ce

qui les entoure et surtout aux miroirs qui sont les échos de la forme et de la couleur, de même que l'écho est le miroir du son.

Le jour se leva; Valentine, éveillée, vit la première lueur blanchir les fleurs de la tapisserie, et. songeant que ce rayon, avant d'arriver jusqu'à elle, avait traversé l'azur, illuminé la cime des arbres et fait chatoyer les prairies, il lui vint une nostalgie du ciel, des bois, des champs.

— Mon ami, dit-elle en éveillant Gilbert, veuxtu que nous allions à la campagne?

— Je veux ce que tu veux, dit-il.

Et il baisa les yeux de sa maîtresse, ces beaux petits soleils bleus.

Le baiser rendu, Valentine se hâta de disparaître, ainsi qu'elle avait coutume chaque fois qu'il lui fallait s'habiller ou se déshabiller. Car elle professait ce principe que l'amant, spectateur choisi delà beauté, ne doit jamais pénétrer dans la coulisse des coquetteries féminines, ni, bien qu'acteur luimême, connaître les trucs indispensables de l'éter-

nelle comédie de l'ainour. Fidèle à son principe, comme elle l'était à son ami, convaincue qu'en renonçant à l'un elle eût bientôt perdu l'autre, jamais elle ne se fit voir à Gilbert autrement que tout à fait vêtue ou nue tout à fait, en toilette de ville ou en toilette d'alcôve. A cette règle, elle admit parfois quelques exceptions, mais dans des cas particuliers et de certaines manières... Ah! c'était une belle, séduisante et délicieuse maîtresse! et de parfaite coquetterie, dans chaque ongle de ses doigts, dans chaque cheveu de sa tête, il yen avait bien plus que dans le corps tout entier de toutes les autres femmes.

Resté seul, Gilbert baisa la place odorante où son amie avait reposé, puis descendit du lit. Cherchant ses pantoufles, il se trompa ; celles de Valentine s'offraient, de peluche mauve ; Gilbert sourit, les voyant si petites qu'il n'aurait pas seulement pu y faire entrer le bout de son orteil. Ensuite il courut par la chambre, s'habillant à la hâte, fouil-

lant dans les tiroirs, dénichant les mille petits riens dont Valentine se servait, et les baisant.

— Valentine, es-tu prête?

— Oui, bientôt.

Et, deux minutes plus tard, renversée dans les bras de son amant, elle achevait de nouer les brides de son chapeau gris et rose.

Ils prirent le chemin de fera la gare Saint-Lazare. Le voyage ne fut pas gai ; il y avait une autre femme dans le wagon. Valentine, qui avait roulé une cigarette n'osait l'allumer, et la tenait, d'un air qui boude, entre ses doigts dont l'extrémité teintée un peu par le tabac était semblable à un pétale de rose-thé.

— Vésinet! Vésinet!

— Si nous nous arrêtions ici?

— Arrêtons-nous, dit Gilbert.

Elle voulut descendre la première. Le pied lui manqua, elle s'étendit de tout son long sur la chaussée sablée, sans un cri, Gilbert se précipita, un homme qui passait le prévint, et Valentine sautait

déjà au cou de son ami qu'il n'avait pas encore touché le sol. Durant une heure, Gilbert tut triste parce qu'un autre que lui avait relevé Valentine.

Ah! comme les arbres, en mai, sont d'un joli vert tendre! Les brins d'herbe s'emperlent de rosée, comme des cils d'yeux qui se pâment ; les bois sont plus secrets qu'une alcôve. Que les oiseaux chantent bien, que les lèvres rient bien, que les cœurs aiment bien !

Valentineet Gilbert déjeunèrent devant l'auberge, à droite de la gare, lui, de viande froide, elle de pain bis trempé dans du lait.

Après déjeuner, ils suivirent le chemin qui grimpe la côte.

Une vieille femme, en haut de la montée, gardait une chèvre et des chevreaux. Valentine caressa les chevreaux et s'informa du prix de la chèvre. Elle aurait voulu en avoir une.

Un peu plus loin, ils virent trois grands arbres bordant un étroit ravin et plantés à égale distance l'un de l'autre.

— Promets-moi, dit Valentine, de m'accordet ce que je te demanderai sous chacun de ces arbres.

— Je te le promets.

Sous le premier arbre elle demanda un baiser. Gilbert le lui donna et se le fit rendre, si bien que Valentine, se prétendant lésée, exigea qu'il lui en donnât un autre, et celui-ci en valut cent.

Sous le second arbre, elle demanda des vers. C'était une concession à la littérature de son amant ; elle, les rimes, elle n'y tenait guère. 11 improvisa un sonnet qu'il avait fait la veille.

Sous le troisième arbre :

— Comme ce ravin doux et vert est charmant ! Ah! Gilbert, la mousse vaut mieux, dis, que le satin, et ce ravin qu'un boudoir. Descendons...

Ils descendirent.

Quand Gilbert releva la tête, il vit que des enfants assis sur le talus les regardaient curieusement.

— Pauvres petits ! fit Valentine d'un air de pitié.

Et l'une de ces gravelures fines et pudiques, comme elle seule savait en trouver dans les moments de joyeux abandon^ s'échappa entre deux éclats de rire.

Une fois remontée sur la route, elle donna quelques piécettes de monnaie blanche aux enfants. Ils étaient jolis, — joufflus, blonds, ébouriffés; toute autre qu'elle les eût embrassés; Valentine, la prodigue et l'économe, savait trop le prix de ses baisers.

Plus tard, assis sous une tonnelle de guinguette :

— Ah ! mon ami, si tu me quittais jamais, comme je souffrirais !

— Enfant! je ne te quitterai pas.

— Tu le jures, au moins?

— A quoi bon ?

— C'est que, vois-tu, mon Gilbert, je suis plus vieille que toi. J'ai vingt-six ans, tu en as vingt. Ah ! si j'avais vingt ans, comme toi. Dans dix ans je serai laide et tu seras homme à peine : c'est une perspective affreuse, j'ai mis toute mon âme dans

JOURNEE D'i PRINTEMPS I4I

ton amour, et je n'aurais plus d'âme si tu reprenais cet amour; je les ai si bien mêlés, que tu serais forcé de tout emporter à la fois. Gilbert, mon Gilbert, mon âme, mon cœur, ne me quitte pas. Tiens, je veux bien que tu me trompes quelquefois, — pourvu que je l'ignore, — quelquefois, souvent même ; trompe-moi très souvent, mais ne me quitte jamais. Tromper sa maîtresse, ce n'est presque toujours qu'apprendre à l'aimer davantage. Oui. décidément, je veux bien que tu me trompes, tu m'aimeras davantage après. Est-ce que tu m'as déjà trompée, dis^ Non, n'est-ce pas? Ce serait bien mal, car enfin je ne l'avais pas encore permis. Maintenant, tu le peux : tu le peux maintenant, puisque je te le permets; mais, avant, tu ne le pouvais pas, puisque nous n'avions pas fait nos conventions. Je veux bien que tu me trompes, mais je ne veux pas que tu m'aies trompée... Seulement ne choisis jamais une femme parmi les rousses, — parfois, en riant, tu dis qu'elles te plaisent, — et tu n'aurais qu'à t'éprendre d'elle; je te

défends aussi les blondes, les blondes sont très belles.

— C'est donc une brune que tu me permets? , — Non, non, je suis brune, et ce serait terrible si elle me ressemblait : tu n'aurais qu'à l'aimer autant que tu m'aimes ! Car tu m'aimes bien, je le sais. Suis-je assez folle? Je ne veux pas que tu me quittes, je ne veux pas que tu me trompes !

Oh ! que Valentine était jolie !

Créole, chacun de ses mouvements avait un balancement de vague. Quand Gilbert la prenait dans ses bras, elle se cambrait d'un air de luxurieuse indolence, avec un dodelinement de bête charmée. Ses yeux étaient petits, luisants, noyés ; l'alentour de ses prunelles, au lieu d'être blanc, se nuançait — chose singulière et charmante — de bleu clair, de sorte que le regard qui lui glissait des cils avait, en effet, une teinte d'azur doux. Ses mains petites n'étaient pas potelées ; ses pieds auraient chaussé les babouches d'un colibri, si les colibris portaient des babouches. Et, dénoués, ses

cheveux ruisselaient comme un fleuve de charbon, large, puissant, étincelant !

— Tu le veux? dit Gilbert.

— Oui, répondit-elle, câline.

— C'est un enfantillage.

— Notre amour est-il déjà si vieux qu'il n'en doive plus faire ?

— Chère !

Et il déchira deux pages d'un carnet. Sur l'une, il écrivit : « Valentine, je ne te quitterai jamais »; sur l'autre, elle écrivit : « Gilbert, je t'aimerai toujours. »

— Signe, dit-elle.

Gilbert signa.

— Signe, dit-il.

Valentine signa.

Et jamais devant notaire à lunettes vertes signatures ne furent tracées avec plus de solennelle gravité. Gilbert glissa dans un porte-cigares la promesse de Valentine ; Valentine cacha dans son corsage la promesse de Gilbert. Ils appelèrent cela leur

contrat d'amour. 11 y eut, dans un buisson, un gazouillis de rouge-gorge, qui avait l'air de se moquer; mais ce ne devait pas être d'eux.

Puis, le soir venu, ils s'en retournèrent vers Paris.

Dans le wagon où ils étaient seuls, ils ne se parlaient pas, les yeux mi-clos, leurs mains se serrant à peine, doucement perdus dans cette fatigue de la joie, dans cette mélancolie heureuse qui est à l'âme ce qu'est au corps la pâmoison après le baiser.

T voici, parce que le printemps est revenu avec ses souffles tièdes et ses pointes de verdure aux ramilles noires des arbustes, que déjà je rêve, plein d'une nostalgique langueur, aux neiges qui ne sont plus. Hélas ! qui nous guérira de dédaigner ce que nous aimons, pour l'amour de ce que nous aimâmes? Rien de ce que l'on possède ne vaut ce que l'on posséda; il n'est de bonheurs que les bonheurs perdus. Ah! jeunes vivantes, vainement vous nous prodiguez, en votre miséricorde de fleur

I4B CAPRICE d'hiver

épanouie, vos parfums, vos blancheurs rosées, et tous vos mystères dévoilés ; vous n'êtes, même les mieux chéries, que des prétextes à nos souvenirs ; les vraies belles, ce sont les mortes.

C'est donc une histoire du temps de la neige et des brumes que je veux vous conter aujourd'hui; puisque la première hirondelle, avec l'air d'une croche entre les lignes d'une portée, s'est posée sur l'un des fils de la ligne télégraphique qui raye le ciel de l'autre côté de la route, et puisque mon jardin va fleurir, ensoleillé déjà.

En décembre, ma chère et moi, nous regardions à travers la vitre le chemin pâle, çà et là scintillant de givre, et le grand parc en face de nos fenêtres, ce parc qui appartient à des personnes très riches, princier à nos yeux de pauvres gens, où les grêles arbres grelottaient sous leurs fourrures de neige.

Je ne songe pas sans tristesse — mais que la tristesse est douce ! — à ce jour de naguère ; car ce fut ce jour-là que, si blonde, la chère, après tant de serments étouffés entre nos lèvres jointes,

— ainsi l'on tuerait un oiseau en le baisant trop fort, — s'en est allée de moi, pour ne plus revenir; je suis plein d'un silence de chansons et d'une immobilité de battements d'ailes, comme un vieux nid.

Il faut dire que jamais aucune femme ne fut aussi terriblement capricieuse que ma mignonne de cet hiver-là ; ses exigences étaient rares, mais elle avait cette cruauté de ne réclamer jamais que l'impossible et de m'en vouloir au point de me refuser sa bouche (la barbarie d'une amoureuse peut aller jusque-là!), lorsque je n'avais pas réalisé la chimère de son désir. Vous pensez bien que si elle s'était bornée, enflmt par l'ingénuité de ses convoitises ainsi qu'elle l'était par le duvet comme intact de son cou et le bleu vide de ses yeux, à me demander le croissant de la lune ou une branche de corail cueillie dans l'une des profondes mers de la planète Vénus, je n'aurais pas hésité un instant à satisfoire son accommodante fantaisie et J'y aurais sûrement réussi. Les poètes,

— même les plus médiocres, — ont des ressources que n'ont pas les autres hommes; les vers ont le don du miracle. Quelle vitrine de joaillier, — lorsque notre amie s'est furieusement éprise des diamants et des perles, — vaut la splendeur frissonnante des rimes de nos poèmes? Nous mettons à celle qui nous charme une villanelle au cou, plus lumineuse qu'une rivière de pierreries; c'est une jolie bague au doigt, un rondel. Pour donner la lune à ma chérie, ou la branche de corail fleurie en un céleste océan, il m'eût suffi d'un sonnet; les métaphores sont des réalisations. Mais elle avait de plus redoutables envies, que l'aimable mensonge des vers ne suffisait pas à rassasier. Les choses tout à fliit extraordinaires qu'elle voulait étaient telles qu'on n'y pouvait pas suppléer par la sonore ressemblance des images poétiques; elles avaient, dans leur impossibilité même, je ne sais quoi de possible en apparence, qui obligeait à un accomplissement sans subterfuges; et, si on ne réalisait, pleinement, avec la netteté d'un total

CAPRICE B HJVER I5 I

arithmétique, le désir qu'elle avait conçu, elle prenait l'air sévère d'un caissier de M. Rothschild, à qui, un jour de recette, on offrirait en payement les treize rimes d'or d'un treizain bien rythmé Elle regardait la neige, tandis que je la regardais, elle, plus blanche.

— En vérité, dit-elle, il n'y a rien de plus banal ni de plus maussade que de s'aimer, tout l'hiver durant, dans des chambres bien chauffées. L'intimité tiède de l'alcôve, enfin, avec ses langueurs, me lasse. Ne pensez-vous pas qu'il serait doux d'être deux, dans la solitude du bois sans feuilles sur le sol où il neigea des lys?

Je ne pus m'empêcher de frémir, prévoyant quelque extravagant dessein. Elle continua, avec cette voix qui, toujours, m'a fiùt songer au parfum d'une rose.

— Oui, je veux sortir de la maison, et m'en aller avec vous, puisque je vous aime, dans la forêt déserte et blanche. Emmenez-moi, emportezmoi! Oh! vous trouverez bien, loin des routes

sans passants, quelque clairière pâle où nul ne nous surprendra. Quel délice de mettre ses pieds nus dans la neige, — oui, nus, monsieur, car vous me déchausserez, à genoux, — et de se baigner dans la molle veloutine, dont les nuages, ces houppes, ont saupoudré toute la terre. Venez, partons, je le veux ! Ce sera pour vous un triomphe de m'obliger à reconnaître que la neige de mes seins est plus blanche, comme vous l'avez dit souvent, que la candeur des flocons.

Je me récriai, épouvanté.

— Eh ! mignonne, l'inclémence de l'air est telle que vous ne la sauriez supporter. Non, si violent que soit mon désir de vous tenir, dévêtue, entre mes bras, et de déchausser vos pieds roses, je ne vous conduirai pas dans le glacial hiver. Là, sur cette apparence d'une jonchée de lys, vous frissonneriez cruellement; aucune caresse ne vous serait douce, à cause de la brutale froidure, et les larmes du plaisir, au bord de vos yeux, à peine formées, gèleraient.

— Quoi! monsieur, m'avez-vous menti? il n'est donc point vrai que la chaleur de votre amour peut triompher des plus hivernales saisons? Comment aurais-je froid, le sein sur votre cœur? Est-ce que l'enveloppement de votre étreinte, — à moins que vous n'ayez beaucoup exagéré! — n'est point capable de me garantir de tous les frissons? Je vous assure que j'ai confiance en vous : et, vraiment, ma seule crainte, c'est que la neige, près de vos baisers, ne fonde. D'ailleurs, je ne conçois rien à votre résistance; je dois avoir mal entendu; il est certain que vous mourez d'envie de m'embrasser sous les branches étincelantes de givre, puisque je consens à vous le permettre.

Cette fois, je ne répliquai pas un mot, prêt à toutes les obéissances, selon mon habituded'être le jouetdesa tyrannie; et nous allâmes, elle appuyée à mon bras, vers la forêt blanche et déserte.

S'il fleurissait, sur les glaciers polaires que

blêmit un triste soleil, une fleur plus rose que les

roses d'été, c'est à elle qu'eût ressemblé mon

amie, ce jour-là, parmi l'immense pâleur de tout. Elle avait son petit nez très rouge, rouge comme ses lèvres, sous le tremblement de la voilette. Il était singulier qu'il ne fît point chaud, puisqu'elle avait tant de soleil dans les cheveux! mais le froid sévissait, terrible. N'importe, à la voir, là,éclose, je fus dupe du printemps qu'elle mettait dans l'hiver; et dès que nous fûmes loin de tous les indiscrets possibles, dès que nous eûmes autour de nous, proche et lointain, de toutes parts, l'enchevêtrement des branches, je la saisis entre mes bras, écartant les fourrures, déchirant de baisers les dentelles du cou, les dentelles des manches, et — tant pis, elle l'avait voulu ! — elle n'eût pas tardé à voir en effet combien sa neige était plus blanche que la neige, si, tout à coup, son bras nu ayant effleuré le sol pâle, elle ne s'était relevée, frémissante, furieuse, et ne s'était enfuie, après un grand geste de colère !

Et tandis que je la poursuivais :

— Un monstre! disaU-elle, oui, monsieur, un

CAPRICE d'hiver 155

monstre, voilà ce que vous êtes. Ne m'approchez pas, ne me touchez pas. Comment! j'étais dans une chambre bien close, bien chaude, et vous avez formé, vous avez accompli l'exécrable dessein de me conduire dans le vent et dans le froid? Il est inconcevable qu'une pareille pensée vous soit venue. Mais je gèle, monsieur, je grelotte! J'ai vu le moment où vous alliez vous agenouiller devant moi pour déchausser mon pied rose, là, en plein air, en décembre! Quel était votre but? Vouliezvous me faire mourir, et que l'on me trouvât, toute pâle, demain, dans la forêt? Oui, tel était votre plan, j'en suis sûre. Barbare! laissez-moi, vous dis-je, et ne vous avisez jamais de vous présenter devant moi, même en été.

Elle ayait regagné la maison ; elle poussa la porte, la referma, me laissant seul dans la triste rue; et, depuis ce temps, elle ne m'aime plus, — parce que la neige était froide !

LE

TESTAMENT D'OLIVETTE

LE

TESTAMENT D'OLIVETTE

ORSdu'oN apprit qu'elle était morte à vingt-cinq ans,d'unesi courte maladie, — elle avait pris froid en sortant de la Maison d"Or, une nuit de printemps mouillé, la poitrine mal couverte d'un manteau de soie fine et de cygne, — il y eut une grande surprise, presque de la tristesse aussi, dans le tout-Paris des viveurs et des belles filles. Qu'elle eût cessé de sourire et de rire, qu'elle eût les yeux éteints à présent, qu'elle fût une chose froide et blême, elle qui avait toujours tant de folie aux lèvres et de

l6o LE TESTAMENT d'oLIVETTE

flamme gaie sous les paupières, elle si vive et si rose, on se faisait difficilement à ces idées. Pauvre petite Olivette ! Pas vertueuse, sans doute, mais joyeuse, et bonne enfant. D'où elle était venue, on le savait mal, on s'en était peu inquiété du reste. Deux ou trois de ses amies prétendaient qu'elle était de la campagne, qu'elle avait été, jusqu'à seize ans, aux environs de Nemours, ber" gère de moutons. Origine invraisemblable. Elle se montrait si Parisienne, si spirituellement amusante! Et elle s'amusait aussi. Elle n'était point de celles pour qui le plaisir est une besogne plus ou moins rétribuée. Elle ruinait les gens tout aussi bien qu'une autre, plus prodigue que pas une, mais ceux qu'elle ruinait, elle les aimait, pas beaucoup, pas longtemps, à sa façon ; n'importe, elle les aimait. Si elle avait eu de l'argent, ellemême, elle l'aurait dépensé, sans compter, jusqu'au dernier louis : on ne pouvait pas lui demander d'être plus économe de la fortune des autres qu'elle ne l'eût été de la sienne; et, quand

LE TESTAMENT D OLIVETTE

ses amants n'avaient plus le sou, elle les consolait, et se consolait, d'un éclat de rire qui ne refusait au baiser ni les lèvres ni les dents. Rien n'amusait les huissiers comme d'aller saisir chez elle, tant elle avait une façon drôle de les accueillir, sautant tout de suite du lit dans la transparence doublée de rose de sa chemise envolée, les reconnaissant, les appelant par leurs noms, les tutoyant : « Tiens ! c'est toi? Comment vas-tu? Comme il y a longtemps qu'on ne t'a vu ! » et, tandis qu'ils instrumentaient, s'interrompant de se maquiller devant la glace de la toilette, pour leur dire : « Ah! non, par exemple, n'inscris pas la chaise-longue ; c'est un instrument de travail, tu sais! » Oui, vraiment, Paris eut une heure d'étonnement mélancolique en apprenant cette mort. Oh ! personne ne pleura, pas même celui qui était sorti avec elle, la nuit de brouillard, de la Maison d'Or. Est-ce qu'on pleure celles qui ont fait rire? Mais, enfin, on eut cette espèce de chagrin qu'on éprouve lorsque le hasard d'un coup de coude a cassé sur la cheminée ou

l62 LE TESTAMENT d'oLIVETTE

sur la console un bibelot pas trop précieux, bizarre et joli à l'œil, qu'on était accoutumé de voir.

Et ce chagrin s'accrut, fliillit devenir un attendrissement sincère quand les journaux, — tous les journaux, — eurent parlé du testament qu'avait fait Olivette. « Testament » n'était pas le v^rai mot. Moins que cela. Un dernier désir, exprimé en quelques lignes. Dans la chambre de peluche rose et mauve, à côté du lit où elle était morte, toute seule, sans faire de bruit, — la gardemalade ne s'était pas réveillée, — on avait trouvé sur la table de nuit une feuille de papier avec ces mots dessus, tracés d'une main qui tremble, zigzagante de fièvre : « je voudrais bien, quand on m'enterrera, qu'il jetât sur mon cercueil, dans le trou, une branche fleurie... oui, une branche... celle que je veux dire, il le sait bien... » Vous imaginez la petite larme, au coin de l'œil, des plus froids sceptiques! Quoi! cette Olivette, si divertissante, si frivole, avait eu, sans qu'on s'en doutât, le cœur à ce point romanesque? Elle avait

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pensé, au moment de mourir, à une tendre aventure de jadis, s'était souvenue de quelque branche en fleur, cueillie au printemps, un jour d'escapade, dans l'île de Croissy, ou dans le bois de Meudon? Oh ! la bonne petite créature. Qiiant à deviner lequel de ses amants désignait ce mystérieux « il », c'était la chose impossible. Elle avait fait tant d'heureux, la folle! Tant d'hommes riches, banquiers, clubmen, que sais-je? et tant d'hommes fameux,, presque illustres, des artistes, des poètes, s'étaient épris de son sourire! Mais, du moins, puisqu'elle avait aimé les fleurs jusqu'à sa dernière heure, on lui en donnerait mille fois autant qu'elle en avait voulu; ce fut chose convenue, un peu partout, après souper, la veille de l'enterrement, qu'elle aurait les plus fleuries des funérailles.

Toutes les roses en guirlandes, tous les lilas en bouquets, et, par tas odorants, des lys, des tubéreuses, d'élégants gardénias et des jasmins de Perse, — les plus belles fleurs et les fleurs les

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plus rares, — couvraient le drap blanc du petit cercueil, tandis que le corbillard, entre la double rangée d'étalages funéraires, montait la longue rue étroite. Les voitures aussi, qui suivaient le convoi, étaient pleines de parfums et de couleurs écloses. Tous ceux que la pauvre Olivette n'avait point repoussés, et toutes ses bonnes amies avaient dévalisé les boutiques de fleuristes ; des visages d'hommes, connus sur le boulevard ou dans les salons, des visages de femmes, où les frisons roux chatouillaient de célèbres m.aquillages, disparaissaient à demi derrière des touffes épanouies; et, tout à l'heure, la tombe d'Olivette serait pareille à la plus éclatante des serres.

Mais il se passa une chose triste vraiment.

Quand la bière eut été descendue dans la fosse avec un râlement de cordes, quand les fossoyeurs eurent jeté beaucoup de couronnes sur le cercueil qui 5onna, quand les gens qui étaient venus, hommes du monde, correctement vêtus de noir, €t cocottes dont les traînes glissaient entre les

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grilles basses des sépulcres, s'approchèrent à leur tour pour laisser tomber leurs offrandes parfumées, le temps, incertain jusqu'à ce moment, devint tout à coup mauvais, et du ciel gris, brouillasseux, une pluie se mit à tomber, une de ces pluies froides, laides, qui, le sol touché, deviennent tout de suite de la boue. C'est en vain que, au bord de la fosse, et dans le trou, voulaient resplendir les jasmins et les gardénias, les tubéreuses, les lys, et les lilas en bouquets et les roses en guirlandes. Obscure, et obstinée, la pluie éteignait le délicat incendie des fleurs. Elle n'avait pas de chance, la pauvre Olivette! La fête d'odeurs et de couleurs qu'on lui avait préparée se changeait en un deuil terne, vilain, sali. Une réelle tristesse s'empara des Parisiens qui étaient là; ils commencèrent à s'éloigner, au moins autant pour se dérober à ce mélancolique spectacle que pour ne pas être mouillés.

Tandis qu'ils se dirigeaient vers l'allée principale, un homme la montait, l'air d'un paysan,

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vêtu d'une blouse, les traits durs, avec des rides déjà; cependant il paraissait jeune encore, et il se pouvait qu'il eût été beau, naguère, quand le plein air ne lui avait pas encore tanné le visage ni rougi la peau du cou. D'ailleurs, rien de remarquable. Quelqu'un qui ressemble à un maraîcher des environs de Paris, au premier campagnard venu. Peutêtre aussi l'aurait-on pu prendre, s'il avait eu une bêche à la main, pour un fossoyeur allant à sa besogne.

D'abord on ne fit pas attention à lui.

Mais comme il marchait à travers les stèles, vers la fosse d'Olivette, le maître des cérémonies, étonné de voir ce paysan coudoyer, non sans rudesse, l'élégante foule, s'approcha et demanda :

— Où allez-vous, mon brave homme?

L'homme se contenta de répondre en haussant

l'épaule :

— Laissez-moi. J'ai lu le journal.

Et il s'approcha de la tombe ouverte, se tint immobile, considéra le cercueil, au fond.

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Presque tous les assistants étaient revenus su leurs pas; ils regardaient le campagnard.

Lui ne disait pas une parole, ne faisait pas un geste.

Enfin, un assez long moment s'étant écoulé, il tira de dessous sa blouse une petite branche fleurie, une branche d'aubespin, qu'il laissa choir sur la bière. Alors, comme à un signal, un des nuages qui voilaient le ciel s'écarta, et la tombe d'Olivette, dans un épanouissement soudain, fut toute pleine de fleurs et de soleil.

SAINTE thaïs

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9 Ive^SsM

NE fois, dans un couvent d'Italie, assez pareil à celui où Mazet de Lamporechio jardinait les jardins d'amour, les nonnes, assises sur une pelouse à l'ombre des citronniers fleuris, s'accordèrent à conter, pour passer le temps en attendant Vêpres, des histoires pieuses et agréables non moins propres à édifier l'esprit qu'à le divertir.

— Quant à moi, je n'en sais point de plus belle, dit sœur Lydia, que celle de sainte Thaïs et d'un beau jeune homme tout nu dans le désert d'Egypte.

— Dites-nous-la donc, ma sœur ! s'écrièrent les religieuses, déjà intéressées.

Mais la petite Fiorella, si mignonne, pas plus de quinze ans, — quoique novice encore, elle montrait en toute occasion une ferveur et un attachement aux devoirs de la religion qu'auraient pu envier les plus méritoires professes, — jugea à propos de demander si vraiment il n'y avait rien dans cette histoire dont se pût alarmer une pudeur tout à fait austère comme était la sienne ; qu'il fût question d'un homme sans habit (elle se garda bien de dire : tout nu), ne lui paraissait pas de bon présage ; et, à coup sûr, elle eût préféré mourir que de prêter l'oreille à un discours qui serait une occasion de scandale.

— Eh ! quelle pensée avez-vous, petite ! Pensezvous que j'aie appris des histoires dont vous pourriez rougir ? Au contraire, dans celle que je me recorde, éclatent d'une façon admirable les vertus d'une grande sainte et la miséricorde de Dieu.

— A la bonne heure, dit gravement la novice.

Et la sœur Lydia commença de conter, après s'être signée deux ou trois fois pour sanctifier son récit.

« Il ne faut point confondre sainte Thaïs, dont je veux vous entretenir, avec une autre bienheureuse du même nom, qui vécut longtemps en état de péché mortel et fut réconciliée par un illustre anachorète appelé Paphnuce. Celle qui nous occupe n'eut jamais lieu de se repentir, ayant toujours été, et de tout point, aussi exemplaire qu'il est possible. Encore qu'elle eût vu le jour dans la ville de Memphis, qui abondait en tentations de toute sorte, et que ses parents, des païensàcequ'on croit, ne lui eussent pas enseigné les vérités de notre sainte Église, elle montra, dès qu'elle fut en âge de raison, un grand éloignement pour toutes les vaines joies de ce monde ; elle ne se laissait pas entraîner dans les fêtes, n'écoutait pas les musiques ; et, tout émue d'une vertueuse indignation, elle refusait d'entendre et repoussait ses compagnes, quand celles-ci lui proposaient de venir dans

les promenades où l'on peut rencontrer de jeunes hommes bien faits qui regardent les jolies passantes avec des yeux pleins d'une tendresse infinie... »

— Ma sœur, interrompit Fiorella, il ne me semble pas indispensable d'insister sur le détail des tentations auxquelles Thaïs aurait pu s'exposer; elle s'y déroba, c'est la seule chose qui importe; il suffit de le dire d'une manière générale.

— Soit ! dit sœur Lydia, en soupirant. Et elle reprit :

« Bientôt même, Thaïs, de qui la vertu et la piété ne cessaient de s'accroître, ne put souffrir le voisinage des péchés et des scandales ; elle résolut de quitter ses parents, d'abandonner la ville, en un mot de se retirer, pour y faire son salut, dans le premier désert qu'elle rencontrerait. Elle ne tarda pas à réaliser un si beau dessein ; après avoir cherché pendant assez longtemps, elle s'établit, seule, dans un lieu excessivement sauvage, tout à fait convenable à sa pieuse entreprise. Là, elle vécut

aussi misérablement et aussi heureusement qu'on le peut désirer; car toutes les afflictions qu'on accepte pour le service de Dieu sont autant de délices. En vain l'hiver lag/açait ou l'été la brûlait à travers des loques toutes haillonneuses, puisqu'elle songeait que le Seigneur, dans le paradis, la vêtirait de gloire ; elle jeûnait, mais elle se nourrissait d'espérances sublimes; elle trouvait dans l'amertume des macérations un avant-goût des célestes douceurs. 11 est vrai qu'elle avait souvent à lutter contre le Malin qui ne manquait pas de rôder autour d'elle ; mais elle triomphait de lui, sans trop de difficultés ; il avait beau lui souffler à l'oreille, parlant dans le vent qui passe, qu'elle était jolie et jeune, et qu'il est si doux, quand le printemps ravive les bois et les prairies, de cueillir, avec un bel ami, les muguets des champs et les aubépines des lisières; il avait beau lui dire qu'au lieu de coucher seule sur un lit de cailloux et de ronces, elle pourrait, si elle voulait, s'endormir chaque soir, désirée, adorée, heureuse, aux bras d'un époux ou d'un

amant, dans la mollesse d'une couche parfumée... »

— Ma sœur, interrompit Fiorella, il ne me paraît pas nécessaire de rapporter avec tant de précision les propos tenus par le mauvais esprit ; il suffit de dire, d'une manière générale, que Thaïs ne leur accordait aucune attention.

— Soit ! dit sœur Lydia en soupirant encore. Et elle continua :

« La renommée de la jeune solitaire ne manqua pas de se répandre dans tous les pays voisins; beaucoup de personnes venaient lui demander de prier pour elles ; on lui amenait des malades qu'elle guérissait rien qu'en leur imposant les mains, et les pèlerins s'en retournaient édifiés du genre de vie qu'elle avait choisi, non moins que des miracles qu'elle foisait. Mais il se trouva un homme qui, pour avoir vu Thaïs, fut bien loin de concevoir d'aussi honnêtes sentiments. 11 est vrai que c'était un vaurien de la pire espèce, dont le seul métier était d'arrêter les voyageurs sur les routes, de les

tuer sans miséricorde, afin de les dépouiller. A le voir, on n'aurait pas cru qu'il fût aussi terrible; car, à ce qu'on raconte, son visage aux yeux noirs, aux lèvres rouges, n'avait rien que d'assez plaisant ; et il était très bien fait de sa personne, élégant dans sa sauvagerie, gracieux avec un air de force... »

— Ma sœur! interrompit Fiorella, il ne me semble pas indis...

— Oui, oui, dit sœur Lydia.

« Mais, si beau qu'il parût, poursuivit-elle, il n'en était pas moins le plus mauvais garnement de la terre. Non, ce ne furent pas de saintes pensées qui lui saisirent l'esprit à la vue de Thaïs ! Bien au contraire, la concupiscence s'alluma en lui, et comme il prévoyait que la sainte ne consentirait jamais à satisfaire le désir impie dont il était dévoré, il conçut et résolut d'exécuter le plus abominable dessein . Une nuit, tandis que tout dormait, les bêtes des antres et les oiseaux des branches, et la jeune Thaïs aussi sur sa couche de broussailles

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et de pierres, il s'introduisit dans la grotte où elle faisait son séjour, et qu'éclairait à peine, en ce moment, un tremblant rayon de lune. Elle sommeillait doucement, dans la quiétude de son innocence ; et lui, d'autant plus beau... d'autant plus affreux, veux- je dire, qu'il avait retiré tous ses vêtements à cause de la saison qui était très chaude ou pour toute autre raison, il s'avançait, inévitable, irrésistible, vers la pauvre sainte sans défiance, qui n'avait elle-même, dans l'air brûlant, aucun voile... »

Les nonnes s'étaient rapprochées, de plus en plus intéressées.

— Quoi? dit l'une, pas même ses cheveux?

— Non. Elle les avait coupés, dans un esprit de mortification.

« Donc, c'en était fait de Thaïs, continua sœur Lydia, si la puissance céleste avait tardé un instant de plus à se manifester. Heureusement, elle se garda bien de perdre une minute! A l'instant même où l'homme dévêtu s'élançait vers la solitaire avec une impétueuse et diabolique ardeur, il dut s'ar-

rêter, comme pétrifié. Il ne pouvait plus faire ni un pas ni un geste. Aller en arrière lui était impossible, aussi bien qu'aller en avant; et il restait là, sans bouger, captif dans ce prodige. Vous devinez la surprise de Thaïs, lorsque, en s'éveillant à l'aurore, elle vit devant elle une statue vivante. Mais elle comprit bien vite à quel danger le Seigneur l'avait soustraite ! Elle profita de l'occasion pour adresser les plus dévotes remontrances au bandit qui l'avait failli surprendre. Ses paroles étaient si douces, elle montrait si peu de colère, âme toute chrétienne, que le misérable ne put s'empêcher d'être attendri; il sentait le repentir pénétrer en son cœur; il jura de mener désormais une honnête vie, de faire pénitence. Alors, la solitaire ayant intercédé pour lui, il put se mouvoir, il se retira librement. Quant à Thaïs, dès qu'elle fut seule, elle tomba sur les deux genoux, et rendit grâces, avec des larmes, au Seigneur qui lui avait évité le plus pénible des martyres! »

Toutes les nonnes, l'histoire finie, proclamèrent

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qu'aucun supplice, en effet, ne devait égaler en horreur celui auquel avait échappé Thaïs (elles avaient, en disant cela, un air très convaincu); enfin, ce fut le sentiment unanime que la sainte avait eu bien raison de se confondre en actions de grâces.

Unanime ? pas tout à fait.

Fiorella, en son austérité parfaite, fit remarquer que, plus la souffrance est grande, plus le mérite est grand; et que Thaïs aurait eu un plus juste sujet de reconnaissance si le Seigneur, en sa miséricorde, avait daigné ne pas lui épargner le pire des outrages. « Quant à moi, si c'était la volonté de Dieu qu'un tel tourment me fût offert... »

— Tu l'accepterais?

— Avec plaisir, dit-elle les yeux illuminés de foi et toute brûlée de la soif du sacrifice!

1ER je sonnais à la porte du peintre Sylvère Bertin, — un peintre qui gagne de l'argent, un peintre riche, comme il y en a encore quelques-uns, — ce ne fut pas le valet de chambre qui vint ouvrir.

— Bonjour, mademoiselle, dis-je.

J'avais reconnu Lison, cette petite fille à peu près jolie, un peu chétive, maigriotte, dix-sept ans, que l'on trouve toujours chez Bertin depuis plus de trois mois. Sûrement elle loge chez lui ; mais où couche-t-elle ? Sur quelque canapé, derrière une tapisserie ou dans le lit du peintre? On ne sait pas.

Elle est plus familière qu'une servante, plus humble qu'une maîtresse. 11 la tutoie, elle lui dit vous, en rougissant. Souvent elle est habillée d'une robe très simple, noire, montante, avec des plissés sur le devant du corsage, col et manchettes de toile blanche ; d'autres fois, des étoffes éclatantes, mousselines de rinde ou du Japon, l'enveloppent, jetées au hasard, dirait-on, comme sur un mannequin. Un modèle peut-être? Non, Bertin ne peint que •des femmes grasses. Mais, alors, que fait-il de cette enfant, et où l'a-t-il prise? Quand on l'inlerroge là- dessus, il n'a garde de répondre, hausse l'épaule, parle d'autre chose. D'ailleurs, pas gênante, bien que toujours là. Elle se tient dans les coins, se mêle rarement aux causeries. 11 y a, derrière le haut poêle de faïence, deux tabourets qui se touchent, celui-ci pour le chat, celui-là pour Lison ; ils se caressent l'un l'autre, la jolie enfant et le joli animal ; ou bien, debout, près du grand vitrage, elle nettoie des pinceaux, avec un air très affiiiré.

— Sylvère est là ? demandai-je.

— Oui, dit-elle. Pourtant elle me retint.

— Vous ne pouvez pas le voir en ce moment.

— 11 travaille?

— Non. Mais...

Elle avait baissé les yeux. Elle avait par tout le corps un petit tremblement.

— Mais il n'est pas seul, acheva-t-elle si bas que j'eus peine à entendre.

Et je vis deux grosses larmes se former au bout de ses cils, glisser jusqu'aux coins de ses lèvres, qui les burent.

Étonné, lui prenant les mains, la faisant asseoir à côté de moi sur la banquette de Tantichambre, je n'eus pas beaucoup de peine à obtenir qu'elle me contât son histoire. 11 y a quatre mois, elle vivait encore avec sa grand'mère, la marchande de journaux au coin de la rue. Elle n'avait pas d'autres parents que cette vieille, pas bonne, qui se grisait. De grand matin. — avant le jour pendant l'hiver,

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— Lison allait chercher le « papier » rue du Croissant, parce que l'ivrognesse, ayant trop bu la veille, n'était pas capable de se lever ; souvent il pleuvait, presque toujours elle avait froid, même l'été, mal vêtue ; et elle avait gardé une terreur de cette course le long des murs gris, dans la boue et dans le brouillard, le balai des balayeurs grinçant longuement sur les trottoirs, et des bousculades dans la ruelle étroite, devant le guichet des distributeurs, et du retour, chargée, à n'en plus pouvoir, des feuilles du matin. Puis, dans l'échoppe pas vitrée, ouverte au vent, — tandis que la grand'mère, à côté d'elle, mal réveillée, achevait de cuver soii eau-de-vie — elle vendait les journaux aux gens qui passent ; en janvier, les engelures aux doigts, c'était terrible, à cause des sous froids et durs, qui donnent l'onglée. Et jamais sa grand'mère ne lui disait une bonne parole, ni ne l'embrassait, elle, pauvre petite qui avait toujours envie d'être caressée, comme les chats. Au contraire, des mots cruels : « Fainéante, » ou : « Tu manges trop; les

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paresseux n'ont pas le droit d'avoir faim ; » ou, le soir, lorsqu'elles rentraient dans la mansarde, au sixième, Lison exténuée et la vieille saoule : « C'est amusant de coucher à deux, sur ce matelas; tu n'as pas honte, à ton âge, de me gêner comme ça. 11 y a des lits ailleurs, je suppose ! — Où donc, maman? — Eh ! chez les hommes, grande bête! » Cependant, elle restait sage, non par vertu, ayant appris à lire dans les romans-feuilletons, mais parce que son désir, son besoin de caresses se mêlait d'une peur d'être touchée ; elle craignait qu'en la serrant, on ne lui fît du mal ; elle songeait aux bourrades, parmi tous ces hommes, rue du Croissant. Et les choses auraient peut-être duré longtemps de la sorte si un jour, vers midi, le domestique de Sylvère Bertin n'avait dit, en passant devant l'échoppe : «Je vais faire une course, portez donc les journaux chez mon maître, là, en face, au second ; vous les mettrez sur la table, dans l'atelier ; j'ai laissé la porte ouverte. » Lison monta chez le peintre. L'atelier la charma, avec ces étoffes,

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partout, resplendissantes sous le plein jour. « Qui est là ? » demanda une voix qui venait de la chambre voisine, « Ce sont les journaux, monsieur. • — Eh bien, donnez-les moi. » Elle entra dans la chambre. Elle vit un jeune homme couché. 11 la regarda, il se mit à sourire. 11 lui fit signe d'approcher. « Mais, vraiment, pas mal du tout, cette petite ! » Puis, tandis que, tremblante, elle ne savait que faire ni que dire, lui, se soulevant, l'attira sur sa poitrine, et, bientôt, doucement éperdue, les yeux fermés, une bouche sur sa bouche, ayant senti glisser, sous un arrachement doux, son corsage, ses jupes, elle défaillit de bien-être dans un enlacement de draps tièdes et de bras.

— Et, depuis ce jour, demandai-je, vous n'avez pas quitté Sylvère?

— Ah ! monsieur, je m'aperçus bien, quelques heures après, qu'il n'était pas content de me voir là, auprès de lui, et cela lui aurait tait plaisir, j'en suis sûre, si j'étais partie. Mais est-ce que je pouvais m'en aller, moi, après ce qui s'était passé?

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