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I.ISON

Est-ce que cela m'était possible d'avoir froid, d'avoir faim, d'être battue^ — car elle me battait, la vieille! — et de courir sous la pluie à quatre heures d'.i matin, maintenant que j'avais été heureuse? et de vivre sans lui, à présent que je l'aimais? Ah ! si vous saviez comme je l'ai aimé tout de suite ! Le premier soir, un peu gêné, il me dit : «Personne ne vous attend? — Non, personne. » Et, parce que je lui baisais les mains, il n'osa pas me renvoyer. Dans huit jours, il y aura quatre mois que je ne suis pas sortie d'ici.

— Eh bien! Lison, pourquoi souffrez- vous? pourquoi pleuriez-vous tout à l'heure? Sylvère vous aime, puisqu'il vous garde.

— Pourquoi je pleurais? s'écria-t -elle en fondant

en larmes. Ah! monsieur, les pavés sous les roues

sont moins misérables que moi. Sylvère ne

m'aime pas. Non, non, ah! je le sais bien, il ne

m'aime pas! 11 me souffre auprès de lui, parce

que je le gêne le moins possible, parce que je me

tiens dans les coins, parce que je ne fais pas de

bruit; parce que je suis dans sa maison comme si je n'y étais pas. D'ailleurs, cette pauvre fille, qui était sage, qu'il a prise, tout de suite, sans qu'elle ait dit ni oui ni non, il n'a pas le courage de la mettre à la porte. Une fois qu'il me croyait dans l'autre pièce, je l'ai entendu parler haut, se dire à lui-même : « Quelle bêtise! sacrebleu, quelle bêtise j'ai faite! et le diable m'emporte si je sais comment je me tirerai de là. » Voilà pourquoi il me garde, monsieur. Mais il ne m'aime pas. Ah! monsieur, si vous saviez!...

— Si je savais?

Elle parla plus bas, toujours pleurant.

— Le lit où il m'a prise, le lit où il m'a serrée contre lui, je n'y couche plus, dans ce lit ! Il vient des femmes, ici, vous entendez, des femmes, le soir ou dans la journée, des femmes qu'il a ou qu'il aura. Des dames du monde, des modèles, des cocottes. Et moi, je suis là, et moi, je les vois entrer, et il ne se gêne pas pour les embrasser devant moi. Il y en a qui disent : « Qu'est-ce que

c'est que cette petite? » 11 répond : « C'est Lison. Ce n'est rien. » Et, en effet, ce n'est rien. Est-ce que je suis quelque chose pour lui? Non. 11 s'est habitué à mon silence, à mon dévouement, à mon air d'être toujours contente. 11 ne pense même pas que je peux être jalouse. Oui, c'est vrai, il m'aime, — comme son chat! Puis, je lui suis utile. Quand il doit venir une personne mariée, qui ne veut pas être compromise, il me dit : « Tu renverras les domestiques, tu ouvriras la porte, toi-même. » Et j'ouvre la porte, en effet, et l'on ne me voit pas pleurer. Et, l'autre jour, une dame qui m'avait trouvée gentille m'a donné une pièce d'or en s'en allant!

Comme elle se taisait dans des sanglots, il y eut un coup de sonnette.

— 11 m'appelle! dit Lison.

Très vite, elle essuya ses larmes, lissa ses cheveux défaits, eut l'air calme et souriant, entra dans l'atelier. Mais, quand elle revint, elle était aussi pâle que les mortes, se soutenait à peine; et elle

glissa, le long du mur, comme une loque, sur le parquet

— Oui, bégaya-t-elle, il m'avait appelée. Savezvous pourquoi?... pour boutonner les bottines de cette fille, qui est là !

Je la relevai, je lui dis :

— Tout vous vaudrait mieux que cet enfer. Sortez d'ici. Quittez ce cruel homîPxC.

Elle secoua la tête, faisant signe qu'elle ne voulait pas.

— Vous l'aimez donc bien, pauvre enfant?

— Ah! dit-elle. Et puis (elle baissait le front, toute rougissante), et puis, qui sait? un jour ou un soir, celle qu'il attendra ne viendra pas peut-être, et, alors, comme je serai là, pas trop laide, tout près de lui... »

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NE femme, jeune, en robe pauvre, portant un paquet sous un châle, allait sortir de sa mansarde, un chandelier à la main. Elle était très maigre, très pâle, ses dents claquaient, elle se retint au mur pour ne pas tomber. Elle reprit haleine, se sentit moins faible, poussa la porte. Comme elle s'engageait, levant la lumière, dans l'étroit et long corridor, une voix, derrière elle, cria plaintivement :

— Mère! mère! où vas-tu? Tu t'en vas? J'ai

peur. Ne me laisse pas toute seule. Je ne veux pas rester seule, il fera noir, j'ai peur. Oh ! emmènemoi.

l,a femme rentra dans la chambre ; elle essaya de calmer, par des paroles et des caresses, l'enfant qui venait de s'éveiller — petite fille de quatre ou cinq ans — sur les deux chaises jointes où elle avait son lit.

— Je reviendrai tout de suite, c'est une course que j'ai à faire ; rendors-toi, ma chérie. Surtout ne parle pas, ne pleure pas, sois sage; les voisins pourraient t'entendre. Tu sais, ils sont méchants, les voisins ; ils trappent au mur dès que nous faisons un peu de bruit en nous couchant. Je t'en prie, tiens-toi tranquille. Je vais revenir, ferme les yeux, dors.

Mais la petite fille, en son instinct de ne pas être laissée dans une chambre obscure, mettant les bras au cou de sa mère, geignait, glapissait :

— Emmène-moi, j'ai peur! Je ne veux pas rester toute seule !

Ces cris, âpres et persistants, des chambres voisines, on les devait entendre.

La femme songea un instant.

— Eh bien! soit. Viens avec moi. Mais tu ne feras pas de bruit dans l'escalier, tu me le promets?

— Non, non, dit l'enfant je serai bien sage, tu verras.

Elle glissa des chaises, fut rapidement habillée, suivit sa mère dans un de ces longs corridors comme on en voit au dernier étage des maisons d'ouvriers, se cacha dans les jupes pour ne pas être vue, quand le concierge, étonné de cette sortie nocturne, demanda, le front à la petite vitre : « Qui est-ce qui s'en va?» et, après le lourd battant retombé, elle se mit à marcher sur le trottoir, très vite, mais gravement, sans paroles, à côté de la femme, en robe pauvre, qui portait un paquet sous son châle.

Pourtant, la première rue tournée, elle demanda :

— Alors, maman, tu n'es plus malade?

— Non.

11 y eut un silence encore plus long. Elles se I hâtaient, la mère tirant la fille. L'enfant reprit :

— Tu as quelque chose sous ton châle? C'est de l'ouvrage que tu rapportes, dis?

— Oui, de l'ouvrage.

Elles continuaient de marcher avec un air de fuite, le long des maisons closes, sous la lueur des réverbères, qui frissonnait dans l'humidité noire des trottoirs et des pavés. Une petite pluie tombait parmi la solitude des rues, entre les ténèbres des fenêtres éteintes. Les pas de la femme et de l'enûmt faisaient du bruit dans le silence.

Aucune fille n'était plus célèbre et plus triomphante que Marthe--les- Belles-Mains! Il va sans dire qu'elle avait un hôtel avenue du Bois et un chalet à Trouville; que ses robes étaient taillées par un incomparable couturier d'après des

dessins de Willette ; qu'elle offrait à douze personnes, tous les soirs, des dîners préparés par une cuisinière qui avait servi, en province, chez un coadjuteur d'archevêque, des dîners où l'on buvait du vin de Bordeaux, ordinaire, qui était vraiment du vin de Bordeaux. Pour ce qui était des bibelots japonais, vous n'en auriez pas trouvé un seul dans ses salons, dans ses boudoiis, ni dans sa chambre à coucher ; car elle avait compris, sur les conseils d'un poète dont elle n'avait pas été la maîtresse — ils avaient préféré cela, l'un et l'autre, — que la plaisanterie des kakémonos sans perspective, avec de la neige sur des collines hautes comme des taupinières et des volcans pareils à des pétards d'un sou, avait duré assez longtemps, que les appartements modernes réclament une autre ornementation que celle des crépons et des stores ailés d'oiseaux chimériques et fleuris de chrysanthèmes, embroussaillés de bambous où la tête des tigres ressemble à un éclaboussement de fusée; elle laissait ce luxe facile aux employés à cinq cents

francs par mois, de qui les femmes n'ont pas des amants millionnaires, et qui, cependant, ne sont pas fâchés d'avoir, chez eux, de petits musées agréablement exotiques. Parisienne de Paris, — et non pas d'Yeddo, cette fausse Athènes de là-bas, — elle ruinait éperdument ceux qu'elle daignait feindre d'aimer, en des achats d 'étoffes modernes, fabriquées à Lyon, d'objets d'art modernes, fabriqués rue de Lancry ; et sa maison offrait l'exemple admirable, — grâce à des sommes chimériques qui eussent été l'étonnement des plus insatiables tire-lires, — l'exemple, dis-je, d'une demeure qui ne ressemblait pas aux demeures de jadis ni d'?.u loin, et qui, un jour, dans les siècles futurs, pourrait servir de modèle aux imbéciles qui ne seraient pas capables de se créer un luxe et un art intimes, vraiment personnels !

Quant à dire le nombre des amants dont, pour vivre en une parfaite magnificence, elle consentait à ne pas repousser lesoffrandes, je n'oserais l'entreprendre. Qui donc réglait la note chez le tapissier,

la note chez le carrossier, !a note chez le couturier, les notes — partout? Questions frivoles. Au surplus, je ne suis pas certain qu'elle eût des amants en effet, puisque c'était son état d'en avoir. Aujourd'hui, ce qui distingue les personnes qui exercent un métier quelconque, c'est qu'elles ne remplissent aucune des fonctions, n'accomplissent aucun des devoirs que leur métier semble impliquer. Je n'apprendrai rien au moins expérimenté de mes lecteurs en affirmant que les usuriers sont précisément les gens qui ne prêtent pas d'argent; qu'on appelle généraux les hommes qui ignorent totalement l'art militaire, restaurateurs d'étranges industriels qui vendent des choses que nul ne saurait manger; et il est avéré qu'il est souvent beaucoup plus difficile d'être aimé, — quand on a peu de temps à perdre, — par les bonnes filles réputées les plus hospitalières que par d'honnêtes bourgeoises sur le compte desquelles il n'y a jamais rien eu à dire. Use pouvait que Marthe-les- Belles-Mains, — ainsi nommée parce que ses mains

étaient, justement, ce qu'elle avait de moins joli — ne couchât pas seule toutes les nuits; mais il se pouvait aussi qu'il n'y eût qu'un oreiller au chevet de son lit ! D'autant plus que, à l'époque où nous vivons, tout le monde, versdeux heures du matin, a envie de dormir chez soi. L'indifférence des courtisanes a pour complice, — dans ce crime : le non-amour, — la lassitude ou la paresse de ceux qui, en se ruinant pour elles, n'ont d'autre but que de se ûnre croire capables d'une passion qui leur est interdite ! Et ils paient ce qu'ils n'ont pas possédé ; comme, après les dîners, on ne fait pas déduire sur l'addition les plats dont on n'a point mangé. D'ailleurs, dès qu'elle est illustre, une fille n'a pas besoin de protecteurs prodigues pour vivre dans le plusextravagant des luxes. Tous les fournisseurs, — depuis le bijoutier de la rue de la Paix jusqu'au fruitier du coin, — font crédit à sa renommée; et, vierge, elle pourrait le demeurer, sans être obligée à aucune diminution de dépense ; jusqu'au jour où. la légende disparue comme crève une

bulle de savon, le crémier refuse du lait, — avant que l'orfèvre ait refusé la rivière en diamants! Marthe-les-Belles-Mains, fameuse comme le fut Rhodope à Thèbes et Lais à Corinthe, était bien loin encore de ce dénouement fotal. 11 est vrai que des bruits fâcheux couraient sur son compte. Des gens racontaient qu'elle était d'extraction très basse, — ah ! les imbéciles ! Eh bien ! et Catherine I"? — qu'elle avait, jusqu'à vingt-cinq ans, veuve d'un ouvrier ivrogne, habité dans les plus vils quartiers, mangeant aux gargotes, se saoulant aux assommoirs ; on disait aussi qu'elle avait failli être arrêtée pour crime d'infanticide, qu'il y avait eu enquête, commencement d'instruction, que les preuves matérielles, seules, avaient manqué. C'étaient véritablement de piètres objections à un parfait triomphe ! Marthe-les-Belles-Mains ne daignait même pas prendre garde à ces calomnies. Et elle riait, tlère d'être une des plus magnifiques et des plus rayonnantes créatures qu'exaltait l'oisiveté parisienne. Mais il arriva une chose singulière :

un matin, comme elle descendait le perron de son hôtel, la cravache à la main, achevant de se ganter, — car c'était l'heure de la promenade à cheval, au Bois, — des agents de police entrèrent dans le jardin; et on la conduisit au Dépôt, dans un fiacre.

La veille de ce jour, la petite Emmeline, six ou sept ans, toute fraîche et toute dorée, une rose qui aurait des cheveux blonds, — c'était la fille de Marthe-les-Belles-Mains, — sortit comme d'ordinaire, avec sa bonne anglaise, pour aller au parc Monceau. Elle était si joliment habillée, de rubans et de fanfreluches, que sa poupée — qu'elle n'avait eu garde de laisser à la maison — était à peine aussi bien mise qu'elle. Mais la bonne, cette après-midi-là, ne se souciait pas du tout d'aller au parc Monceau, ayant rendez-vous — très loin de là — avec un amant dont elle était fort éprise. La

petite fille ne fit aucune objection à un changement d'itinéraire. Elle suivait l'Anglaise, parles rues, le long des maisons. C'était un jour triste; il pleuvait un peu. Même elle ne s'étonna pas lorsque sa bonne, — c'était le long d'une rivière, ou d'un canal, — entra en conversation avec un homme, pas trop jeune, le teint rougeâtre, des moustaches, qui avait l'air d'un militaire, bien qu'il ne fût pas en uniforme; les gens qui ont un peu étudié les types de la rue parisienne auraient aisément deviné un agent de police en bourgeois. Mais, d'être une espèce de fonctionnaire, n'empêche pas d'être un amoureux. Ce mouchard, — entre ses devoirs, — ne dédaignait pas de plus tendres occupations; et, tout en marchant à côté de la bonne anglaise, qui rougissait, il lui tenait les plus galants discours. Vous pensez bien que la petite Emmeline ne s'inquiétait pas de ces choses. Ce qui l'intéressait, c'était sa poupée, qu'elle serrait contre elle, sous une écharpe de mousseline

dorée, avec des mouvements de berceuse.

Cheminant ainsi tous trois, ils traversèrent le canal ou la rivière, sur un pont assez étroit.

Tout à coup, au milieu du pont, la petite Emmeline s'arrêta, tira la poupée de dessous son écharpe, et, après avoir regardé, comme furtive, à droite, à gauche, la jeta, par-dessus le parapet, dans l'eau.

— Mademoiselle ! mademoiselle ! s'écria la bonne anglaise, qu'est-ce donc que vous faites?

Mais la petite éclata de rire.

— Eh bien! dit-elle, je fais... comme maman.

INSI, c'est vrai, dit madame de Marciac, vous êtes la maîtresse de mon mari?

La baronne de Linège répondit, un peu gênée, avec un essai de sourire :

— Mon Dieu ! comme vous êtes violente dans vos propos! Eh ! sans doute, je ne puis nier, puisque vous avez surpris mes lettres, qu'il y ait eu, deux ou trois fois, — pas souvent, je vous assure! — entre M. de Marciac et moi, des fins de flirtation un peu excessives. Nous ne sommes pas parfaites, n'est-ce pas? Mais ce n'est point là une raison suffisante, j'imagine, pour entrer chez moi,

en bousculant ma femme de chambre, avec ces airs tragiques, et pour me tenir desdiscours furieux, auxquels je ne suis point accoutumée. Allons, rendez-vous raisonnable. Voyez les choses d'un sens rassis. Ce qui vous arrive arrive fréquemment à beaucoup de femmes qui se gardent bien de s'en montrer offensées. Quel tort vous ai-je fait, en somme? Vous ne comptez pas, sans doute, sur la fidélité de votre mari? S'il ne m'avait pas eue, il n'aurait pas failli à remarquer quelque autre de vos amies, qui, peut-être, ne m'eût pas value. Qui sait s'il ne se serait pas laissé aller jusqu'à une liaison compromettante avec une cabotine, prés de qui on l'eût reconnu dans des avant-scènes de petit théâtre ou dans des voitures de cercle, les stores mal fermés, au Bois? Je vous ai épargné l'encanaillement de sa trahison ; et, à bien considérer les choses, vous devriez me savoir gré de l'avoir occupé pendant des heures qu'il aurait pu employer à de plus fâcheux divertissements. Une femme de notre monde ne saurait souffrir que

rhomme dont elle porte le nom ait des attachements indignes de lui et d'elle. Voyons, quittez cet air farouche. Oh ! si vous y tenez d'une façon sérieuse, je romprai avec M. de Marciac. Je vais ordonner de dire que je suis sortie, chaque fois qu'il viendra. Je suis accommodante autant qu'on le peut être. Mais ne nous brouillons pas pour si peu de chose, je vous en conjure. Allons, donnez-moi la main, Qu'avez-vous donc? Vous êtes toute pâle, comme si vous étiez malade? Soyons bonnes amies, vous dis-je. Et puisque vous êtes venue de grand matin (voyez donc, pas encore midi) nous allons déjeuner ensemble.

— Vous croyez! dit madame de Marciac en croisant les bras.

C'était une très belle jeune femme, avec de grands yeux noirs, qui regardent en face; ces yeux, quand ils étaient sans colère, devaient avoir des sérénités calmes et de joyeuses franchises. A la regarder, pas maquillée, haute et forte en sa robe un peu sombre qui faisait des plis droits, il venait des idées

de santé, déloyauté, de simplicité. Elle ressemblait au contraire d'une faiblesse ou d'un mensonge. A côté d'elle, la baronne de Linège, mignonne, jolie, fardée, dentelles, carmin aux lèvres, blanc de perle aux joues, avait l'air d'une poupée habillée dans un boudoir pour être vendue dans une fête de charité. Ce qui est extraordinaire, c'est que de telles personnes consentent jamais — elles y consentent cependant! — à se laisser dévêtir; tant la faille, les ruches, la batiste, dans une nuée de veloutine, paraissent faire partie d'elles-mêmes, comme la fourrure tient aux chattes et comme les plumes tiennent aux perruches ; leur nudité est aussi invraisemblable que celle d'un oiseau. D'ailleurs la petite baronne, après l'algarade de cette brusque intrusion, commençait à se remettre. Madame de Marciac ne la mangerait pas, bien sûr! et ce fut d'un ton peu dépourvu d'ironie, qu'elle demanda : « Mais, vraiment, vous avez l'air d'être fort mal à l'aise! Voulez-vous boire quelque chose? » L'autre dit : « Oui, de l'eau. » Très vite, après le coup de

sonnette, une soubrette se montra, apporta sur un plateau de Venise des verres, une carafe. Madame de Marciac se versa de l'eau, elle-même, inclina vers le verre un flacon doré qu'elle avait tiré de sa poche, et but. « Cela va mieux,» dit-elle, La baronne s'étonna de ce flacon. « Qu'y a-t-il donc là-dedans? — Une liqueur que mon médecin m'a recommandée, et qui calme, dans les crises comme celle où je suis. — Vous me direz quelle drogue c'est? Je suis très nerveuse, quelquefois. — Oh ! cette drogue-là, je le crois, ne vous serait pas salutaire. Nous n'avons pas le même tempérament. » Là-dessus, madame de Marciac s'assit, et commença de parler, sans violence, d'un ton très posé.

« Il faut que je vous dise une chose, madame;, c'est que je suis très extraordinaire : j'aime mon mari, j'ai été élevée dans un couvent de province où l'on n'apprend pas le cotillon aux jeunes demoiselles, mais où on leur enseigne que la femme doit choisir entre l'adoration d'un seul dieu et l'amour

d'un seul homme, et, le choix fait, s'y tenir. La grâce ne m'ayant pas été accordée de désirer les célestes noces, je suis entrée dans le monde ; ma mère m'a présenté M. de Marciac; je suis devenue sa femme. Je vais encore vous étonner sans doute; mais je vous jure qu'en entrant dans la chambre nuptiale, j'ignorais absolument ce que l'époux exigerait de moi. Ma mère n'était pas de ces personnes un peu gaies qui avertissent leurs filles, avec des détails; elle s'était bornée à me dire, en me baisant au front : « Tu obéiras. » Ensuite, je me suis mise à aimer, entièrement, absolument, l'homme à qui c'avait été mon devoir de me donner. Vous auriez tort de croire que j'aie été une épouse seulement consentante, niaise et froide, encline aux remords de l'amour. Non, j'ai aimé, passionnément, celui que j'avais le droit d'aimer. Nous avons eu, pendant trois ans, une belle et noble vie. Nous habitions, entre la ville et la campagne, plus près des champs, un vieil hôtel, presque un château. Nous

étions seuls, ou presque seuls, nous aimant. Les heures du jour et de la nuit semblent brèves, quand on éprouve de la joie à se regarder dans les yeux, en se tenant les mains. )e crains que vous ne me compreniez pas, madame : nous nous aimions. Nous étions des gens très simples, hobereaux de province. Mon mari chassait, pendant que je m'occupais du ménage, grondant les servantes, surveillant les lessives, m'inquiétant du dîner, faisant en sorte que la cave ne manquât jamais des vins que M. de Marciac préférait. 11 nous arrivait de donner des fêtes à nos voisins de la ville et des champs ; on daignait trouver que je ne faisais pas sans grâce les honneurs de ma maison ; et, toute paysanne que j'étais, mes toilettes, que l'on m'envoyait de Paris, n'était pas trop ridicules ; j'en retirais les rubans trop fous et les fleurs trop rouges, remplaçant celles-ci par des roses de notre jardin. Restés seuls, mon mari et moi, nous étions contents; et nos nuits étaient douces. Souvent nous demeurions des heures entières, accoudés au rebord d'une

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fenêtre, à regarder les étoiles, en nous parlant tout bas. Les étoiles? non; lui, mes yeux! moi, les siens ! et nous nous baisions sur les lèvres. Je vous souhaite, madame, malgré la colère que j'ai contre vous, d'avoir connu de tels baisers. Le dimanche, nous allions à l'église, ensemble, — j'avais obtenu de M. de Marciac qu'il remplirait ses devoirs religieux, — nous avions notre banc de famille, pas loin de l'autel, nous lisions dans nos paroissiens. J'étais heureuse. Puis, pour une affaire grave, nous avons dû venir à Paris: il m'a fallu paraître, selon mon rang, dans notre monde. Une chose qui me surprend, madame, c'est que le monde dont je suis, partout, soit celui dont vous êtes, à Paris ; et je ne m'explique pas que nous soyons pareilles dans le respect de ceux qui nous saluent. Enfin, je vous ai reçue; je crois même que j'ai accepté vos invitations. J'étais triste, malgré moi, comme par un pressentiment: je songeais, parmi les frivolités et les hypocrisies, à ma maison du faubourg, où la joie était si grave , où les cœurs étaient si

francs. Alors vous êtes devenue, parce que vous êtes jolie, — et je ne suis que belle, — la maîtresse de mon mari. C'est-à-dire que vous m'avez volé mon bonheur; tout mon passé, tout mon avenir, — toute ma vie. Croyez- vous que je sois de celles qui oublient? Le pardon me serait possible, peut-être ; l'oubli, non. Vous avez tué la possibilité du retour souriant, que j'espérais si proche, dans la paix, dans l'amour ardent et paisible, dans toute cette province. M accouder près démon mari, le soir, au rebord de la fenêtre, voilà ce qui, grâce à vous, ne m'est plus permis. J'ai horreur de la bouche que votre bouche a touchée. Le lit conjugal m'est interdit, désormais, par votre faute, comme si, l'adultère, c'était moi. Et jamais plus je n'irai à l'église, le dimanche, avec M. de Marciac, — car je prierais Dieu contre lui ! Je ne saurais plus aimer, parce que vous avez été préférée. J'ai le cœur vide de toutes les joies, de tous les espoirs. Je suis comme une religieuse qui apprendrait, soudainement, que Dieu n'existe pas. Cela, parce

2l8 PROVINCIALISME

que vous vous habillez bien, et que vous avez des frisons roux près des oreilles, et que vous avez aux bras de la poudre de riz que je trouve, les soirs, sur les manches de mon mari. Il est vrai que vous m'offrez d'oublier toute cette aventure; et même, comme il est grand matin, pas encore midi, — ahl quelle provinciale je suis! là-bas, chez nous, je me levais peu de temps après le lever du jour! — vous m'offrez de déjeuner avec vous, gaiement, entre amies. Ce serait charmant. Oh! tout à fait charmant. 11 est fâcheux que je ne puisse me résigner à un dénouement aussi aimable.

Elle parlait d'une voix paisible; mais elle était si étrangement blême, avec des sanglots muets, elle avait dans ses yeux écarquillés une telle expression de douleur et de menaçant effroi, que la baronne de Linège, enfin, eut peur!

— Voyons, dit-elle en écartant sa chaise, qu'estce que vous voulez faire, et quelle vengeance avezvous méditée ?

Madame de Marciac ne répondit point. Comme

en proie à une intolérable souffrance, elle crispait ses doigts, mordait ses lèvres.

— Je devine ! s'écria la petite baronne. Vous avertirez mon mari? Vous proclamerez, dans le monde où nous vivons, la faute que j'ai commise? Vous me déshonorerez?

Madame de Marciac, plus pâle encore, fit signe que non.

— Vous voulez me tuer peut-être ! Oui, vous êtes terrible ! Vous voulez me tuer !

— A quoi bon? Vous n'en seriez pas moins, couchée dans la tombe, celle qui fut aimée.

— Mais, mon Dieu, que ferez-vous donc, alors ?

— Ceci ! râla madame de Marciac.

Et elle glissa du fauteuil sur le tapis, lourde comm.e une personne morte ; elle était morte en effet, parce qu'elle s'était empoisonnée, tout à l'heure, dans le verre d'eau.

AissEZ dire, belles jeunes femmes, tous ces hommes froids et moroses, à jamais descendus de l'idéal, qui voudraient vous déconseiller les dévotions et vous détourner des églises. Quoi! vous deviendriez, comme les viragos des réunions publiques, d'impertinentes libre-penseuses toujours prêtes à railler la foi consolatrice, à narguer les divines légendes? Vous désapprendriez la prière? Vous frustreriez le paradis des adorables élues, que vous pouvez être, et qu'il attend? Les anges, dont cette heureuse espérance amuse l'éternité, ne pourraient plus se promettre

la compagnie des Parisiennes? Non, non, soyez pieuses, je vous en prie, et même superstitieuses un peu! Ne nous enviez pas, ne nous empruntez pas la tristesse du doute, l'orgueil amer de la négation. Gardez toutes les ingénues et délicates religions. Et il sied aussi que vous pratiquiez, avec une minutieuse ferveur. Faites maigre tant que dure le Carême — c'est une charmante orthodoxie que celle des dîners intimes où l'on mange dans des assiettes de saxe des lotes de Genève ou des sterlets du Volga ; — ayez des directeurs de conscience, point trop féroces, austères assez; n'omettez pas de pèleriner une fois l'an (les voyage:: en sleeping-car n'ont rien d'affreusement incommode) vers quelque village des Pyrénées, fameux par mille prodiges ; puis, au temps des villégiatures, offrez en don de châtelaine, à la chapelle de vos paysans, un tableau trèsédifiant, dans lequel l'artiste illustre qui exposa votre portrait au dernier Salon aura figuré Marie-Madeleine en extase sous ses cheveux d'or, ou la bergère de Pibrac, dont le tablier

déborde de roses miraculeuses. Et si la sainte vous ressemble un peu, il n'y aura pas grand mal. Notez que l'on ne vous demande rien de déraisonnable ni d'incompatible avec les nécessités aimables de la vie mondaine. Porter des robes de bure, se nouer des cilices au flanc, pâlir et maigrir à cause d'un jeûne barbare, û donc! qui vous parle de cela? 11 est aisé, grâce à la céleste indulgence, d'accommoder ce que l'on doit à Dieu avec ce que l'on doit aux hommes. Mettez pour aller à la messe ou aux vêpres des robes de six mille francs, chefsd'œuvre du meilleur faiseur, un peu collantes sur un buste aussi ferme que votre foi, et d'une coupe non moins irréprochable que vos sentiments religieux; osez, les soirs de bal, les plus troublants décolletages, et gardez-vous de répugner, entre deux valses, aux chuchotements des flirtations derrière l'éventail qui voile et dévoile le sein ; qui donc s'aviserait d'exiger, pour la désolation des miroirs et des yeux, que vous soyez moins exquisement habillées ou moins adorablement dévêtues?

Mais parmi les luxes charmants et l'audace des gorges nues, parmi toutes les frivolités et toutes les grâces, gardez, oh ! gardez, je vous en conjure — comme on aurait un rosaire entre les bibelots d'un boudoir ou un crucifix près d'un lit aux deux oreillers de dentelle, — la jolie ferveur dévote qui vous ravissait, petites filles, le jour des premières communions; faites brûler un cierge à madame Marie pour obtenir d'être, la semaine prochaine, à la fête de l'ambassade de Russie, plus blanches que les princesses slaves qui semblent faites de la neige de leur pays; et le lendemain d'un soir d'opéra où votre toilette aura triomphé de toutes les parures, suspendez-la en manière d'ex-voto dans l'une des chapelles de l'église des Petits-Pères! Car ce n'est pas seulement l'intérêt de votre salut — je néglige à dessein ce côté de la question, — qui réclame de vous des piétés persistantes; sachez que. si vous perdiez la foi, vous perdriez en même temps la plus précieuse douceur, ô jeunes femmes, de l'amour! Songez donc! Aimer ne vous semblerait plus un

péché, si vous n'étiez plus dévotes; vos mains tremblantes dans des mains qui les retiennent, vos cheveux défaits sous le souffle du baiser prochain, votre bouche qui craint et désire une bouche adorée, et les abandons enfin, et les caresses jusqu'à l'heure où l'aube bleuit la vitre, tout cela serait permis, comme sont permises les banalités de la vie, n'aurait plus le charme âpre et exquis de la damnation; il n'y aurait pas plus de mal à entendre des paroles de tendresse qu'à écouter un chant d'oiseau, et des lèvres consentant au baiser ne seraient pas moins innocentes qu'une rose qui se laisse cueillir. Même les concessions extrêmes auxquelles vous oblige parfois — ah ! comme c'est à contre -cœur que vous vous y résignez! — la passion si étrangement subtile des modernes amants, cesseraient d'être périlleuses pour vos âmes. Ah ! mon Dieu, il n'y aurait rien de défendu dans l'éden de l'amour, et l'on y pourrait mordre à tous les fruits, sans crainte. De sorte que vous ne connaîtriez plus les adorables frissonne-

ments, et les tendres remords, ni la fierté du défi, qui compliquent si délicieusement les ivresses. La certitude de l'inexpiation diminuerait à vos propres yeux le prix, c'est-à-dire le charme, de votre chute. Hélas ! beaucoup de plaisir ne saurait exister où ne se trouve un peu de crime. Ce sont les voleurs qui savourentvraimentlesdélicesdela possession, d'autant plus parfaites qu'elles sont troublées ; jamais ce qui fut offert ne vaudra ce que l'on dérobe; les royaux héritiers jalousent les conquérants. Par l'amour, permis, vous ne seriez pas plus tentées, jeunes femmes, que ne l'est un enfant par l'armoire aux confitures, ouverte; et, malgré que les baisers, par eux-mêmes, sont doux, vous dédaigneriez peut-être l'amour qui ne vous damnerait plus. Ne m'objectez pas, de grâce, que les femmes dont le cœur est bien situé connaissent d'autres devoirs que ceux auxquels les exhorte la religion; et que le seul scrupule, par exemple, de trahir un époux suffit au-delà du nécessaire à agrémenter d'épouvantes et de regrets la tendresse que l'on prouve à

quelque jeune amant. Non, ne dites point cela, puisque nous sommes convenus de parler franc en ces causeries familières! A quel homme doué de bon sens prétendriez-vous faire croire que le souci du tort fait à un mari — eh! quel tort, d'ailleurs, je vous prie? — peut, quelle que soit la circonstance, entrer en ligne de compte dans les préoccupations d'une personne ayant des sentiments un peu élevés? La vérité, c'est que la crainte de déplaire au ciel et de mériter les éternels châtiments est seule capable d'ajouter un frisson aux tendres tressaillements; et il est indispensable que vous soyez dévotes, ô belles jeunes femmes, si vous voulez connaître la peur adorable d'aimer!

Mais ce n'est pas seulement en vous-mêmes que vous nuiriez à l'amour par votre renoncement aux ferveurs sacrées; devenues libre-penseuses, vous raviriez à ceux qui vous adorent la possibilité de la plus fière des joies ! Laissez-moi vous dire, à ce propos, une réponse que fit le magnanime Don Juan.

Une fois qu'il passait par les chemins, monté sur un blanc étalon, et si beau dans le soleil que les cœurs de toutes les femmes le suivaient à travers l'air, comme des oiseaux fous, et battaient de l'aile autour de la plume d'aigle qui tremblait à son feutre, il aperçut au balcon du palais une jeune impératrice, qui était la plus belle des femmes.

Elle l'aima, puisqu'elle le vit.

— Don juan, dit-elle, attends-moi ! Voici l'heure où je quitterai mon empire et mon peuple, et ma couronne et mon sceptre pour te suivre sur la route; et je monterai en croupe derrière toi; et si parfois tu te retournes pour me donner un baiser, je serai plus heureuse qu'aucune femme jamais n'a pu rêver de l'être.

— Je t'attends, dit Don Juan, car tu es belle, et je t'aime autant que tu m'aimes ; peut-être es-tu celle que je cherche éternellement à travers toute la vie.

Tandis qu'il parlait ainsi, les cœurs de tant de femmes, autour de son feutre, comme des oiseaux blessés, frémirent et gémirent.

L'impératrice était descendue sur le chemin.

— Avant de monter sur mon cheval, dit l'unique Amant, écoute et réponds. As-tu pris le temps d'emporter tes trésors?

— Je n'ai pas d'autre trésor que toi.

— Tu avais un fiancé, peut-être?

— Oui.

— As-tu pris le temps de lui dire : « Sois aimé d'une autre femme! »

— Je n'ai pensé qu'à te dire : « Je t'aime! »

— Peut-être ton père est- il vivant?

— Oui.

— Et ta mère n'est point morte?

— Non.

— As-tu pris le temps de leur dire adieu?

— Puisque je t'aime, je ne parie qu'à toi.

— Viens donc, dit Don Juan satisfait.

Mais il demanda encore :

— Dans la cour de ton palais, je vois une chapelle? As-tu pris le temps de saluer une dernière

fois l'image sacrée devant laquelle tu avais coutume de t'agenouiller?

— Je ne saurais m'agenouiller que devant toi. D'ailleurs, même avant de t'avoir vu, je ne priais jamais dans les églises.

— Quoi? dit Don Juan.

— Les hommes savants qui m'ont instruite m'ont enseigné que le ciel est vide et que les défunts ne sortent pas des tombes.

— Ainsi tu ne crois pas en Dieu?

— Non, dit-elle, je t'aime, partons.

Mais il la repoussa d'un geste violent.

— Rentre dans ton palais, et pleure situ m'aimes, car tu ne me reverras plus.

— Don Juan ! s'écria-t-elle, es-tu donc sans pitié? N'ai-je pas quitté pour toi toutes les puissances et tous les trésors, et mon fiancé, et mon père et ma mère? Que t'importe que je n'ajoute point foi aux vains mensonges des prêtres, puisque toi-même tu refuses d'y croire?

— Oui, je suis le Blasphémateur! mais jamais

je ne baiserai les lèvres d'une femme qui ne s'agenouille pas dans les églises.

— Eh! pourquoi? dit-elle.

Don Juan répondit :

— Parce qu'il me plaît d'être préféré à Dieu. Là-dessus il continua son chemin, les cœurs de

femmes suivant la plume de son feutre, et, lui, calme, il suivait des rêves, sans entendre les sanglots de l'impératrice, derrière lui.

EUNES hommes, ayez pitié des vieilles Amoureuses. Le poète Horatius Flaccus montra bien, en les raillant d'une verve cruelle, qu'il n'était pas véritablement un grand poète; et c'est ce défaut de miséricorde qui, j'incline à le croire, lui a mérité de revivre sous l'apparence de Boileau Despréaux et sous celle de Béranger. Certes, il est fâcheux que toutes les femmes, l'âge des solitudes nocturnes étant venu, ne sachent pas renoncer aux tendres concupiscences, n'acceptent pas, avec une résignation sans soupir et qui, peu à peu, aurait sa douceur, les

nouveaux devoirs que conseille la jeunesse finissante ; elles sont si vénérables, et peut-être si heureuses quand elles ont perdu même le souvenir des anciens bonheurs, celles qui, dès les premières rides, consentirent à ne plus être ni coquettes ni jeunes et attendent sans regrets, sans colères, dans la dignité du foyer retrouvé, prèsde l'époux vieillissant aussi, l'heure prochaine d'être de sereines grand'mères, berceuses de petits-enfants. Au contraire, c'est un affreux spectacle que les maquillages entêtés des vieilles joues, des vieux fronts, des vieux yeux; on frémit d'horreur à l'aspect des célimènes presque posthumes, ayant aux lèvres comme une résurrection spectrale de sourires, ou des messalines déjà macabres qui exigent des baisers, avec des bouches sans dents, et qui ont l'air, en montrant leurs jambes, de retrousser des linceuls ! Cependant, je vous le dis, très ieunes hommes, ou hommes jeunes encore, ayez pitié des vieilles Amoureuses. Car, ridicules, hideuses, méprisables, n'importe, elles souffrent cruelle-

ment, et vous ne sauriez vous faire une idée, vous, avec vos cœurs nouveaux, des douloureuses rages de leurs cœurs surannés. Hélas ! avoir été si belle ou si jolie, avoir été de celles que tant d'amants poursuivaient en d'éperdues ivresses, et, maintenant, avec toute la passion encore d'aimer et d'être aimée, sentir qu'on est devenue un objet de dégoût, inspirant des désirs, non d'approche, mais de fuite soudaine, quelle plus horrible angoisse peut tourmenter un être féminin ? Ah ! les pauvres, les pauvres ! qui, perdant le pouvoir de plaire, en ont gardé le désir, et qui mendient en vain, à présent, les joies dont elles furent aumônières. Ne riez pas d'elles, je vous en conjure. Evitez de leur laisser voir — car leur supplice s'en raviverait! — votre amour pour celles qui ne seront vieilles que dans vingt ans; même, si quelque occasion s'en présente, et si vous êtes capables d'un aussi méritoire sacrifice, n'hésitez pas à leur donner, par une indulgence dont le dieu Amour vous tiendra compte, l'illusion de leur jeunesse éteinte ;

qu'elles puissent, non sans preuves, s'enorgueillir d'avoir été convoitées encore; qu'elles vous doivent une minute de foi en leur beauté disparue. Pensez au délice que serait pour une triste fleur, fanée entre les pages d'un livre, un souftle de printemps, qui lui jetterait une goutte de rosée !

Une fois, après le dessert d'un dîner au château, tandis que l'on se promenait par groupes sur la terrasse fleurissante déjà pâle de lune, le vicomte d'Argelès fut bien certain de ne pas s'être mépris au signe que venait de lui faire . madame de Linège. Evidemment, ce signe voulaitdire : « Esquivez-vous, le plus secrètement possible, et allez m'attendre derrière le château, dans le petit bois d acacias où nous nous rencontrâmes l'autre matin et où je ne manquerai pas de venir vous rejoindre dès que mon mari sera assis à la table de whist. » Tant de choses en un seul mouvement de la main, furtif, presque inaperçu ? Eh ! sans doute. Les gens qui s'aiment ont une merveilleuse facilité de s'exprimer et de se comprendre; leur muet langage —

menus gestes ou clins d'œil — est une langue encore plus belle que le turc. M. d'Argelès se déroba aussi vite qu'il put à la conversation d'une dame d'assez grand âge, et fort décolletée, dont il avait été le voisin de table; puis, sous ombre d'aller fumer un peu loin un cigare qui eût incommodé les promeneuses, il descendit l'escalier de la terrasse. Dès qu'il se jugea suffisamment voilé par les ténèbres, il tourna vers la gauche, se mit à marcher le long des murs, et arriva dans le petit bois doucement mystérieux et obscur. C'était là que, la veille, dans la fraîcheur de la matinée, sous la caresse tremblante des feuilles, il avait pour la première fois effleuré d'un baiser le front, frais comme une rose blanche, de la baronne de Linège. Et c'avait été un instant, trop bref, hélas ! d'inoubliable délice. Mais, ce soir, dans le silence et dans la nuit, sous les ramures si drues que le regard curieux de Luna n'y pouvait pénétrer, de plus entières et de plus longues joies lui seraient permises ; et, si jeune, si jolie, madame de Linège,

qui abjurait enfin ses longues cruautés, ne lui refuserait rien de ce qu'on peut accorder sans péril de robe déchirée ou de coiffure défaite, dans un sentier sauvage, fort encombré d'épines. Il obtiendrait, sinon tout, presque tout ! et ce lieu forestier serait comme l'antichambre du boudoir définitif. On devine les impatiences, bien légitimes, et les inquiétudes du vicomte d'Argelès. Si elle ne venait pas, empêchée par quelque importun ? Si M. de Linège — les maris ne savent qu'inventer pour s'opposer aux plus innocentes satisfactions des gens — s'avisait, ce soir iustement, de ne pas jouer au whist ? Mais cette perplexité dura peu longtemps. Un bruit de pas, si léger, hésitant, une blancheur vaguement apparue entre le glissement des branches... le vicomte se précipita ! et il serrait contre lui madame de Linège frissonnante et défaillante. Eh ! oui, oui, elle avait renoncé définitivement aux résistances de naguère, elle s'avouait vaincue, ne songeait plus à retarder une défaite qui lui serait douce comme une victoire. Comme

elle semblait émue par les ardentes paroles où se répandaient l'amour et la reconnaissance du vicomte! Comme elle lui rendait, en un parfait abandon, les caresses dont il l'affolait ! Tant qu'enfin M. d'Argelès ne laissa pas d'être un peu surpris. Quoi ! l'heure adorable, qu'il n'avait pas osé espérer si prochaine, était arrivée, déjà ? Ce bois, destiné, lui avait-il semblé, à n'être qu'antichambre, serait-il boudoir tout à fait ? et madame de Linège, avec une audace d'Hamadryade éprise, s'était-elle résolue à ne tenir aucun compte des âpres écorces, des mousses semées de cailloux, et des méchantes épines qui, non contentes de déchirer les dentelles et les failles, peuvent érailler vilainement le satin si délicat d'une peau patricienne ? Mais M. d'Argelès n'était pas homme à perdre le temps en réflexions ni à montrer plus de scrupules que n'en faisait voir son amie; et la minute n'était pas éloignée où M. de Linège, si le proverbe n'est point menteur, allait gagner une grosse somme au jeu, lorsqu'un rayon de lune, entre la frondaison tout

à coup remuée de brise, éclaira, un seul instant, non le visage de l'exquise baronne, mais celui, tout fardé et grimaçant de rides, de cette dame d'assez grand âge, qui fut la voisine de table du vicomte, etqui maintenant, hélas! était aussi décolletée que possible. Puis les ténèbres se refirent, caciiant tout. A la place de l'amant si pitoyablement déçu, quelle conduite eût été la \ ôtre ? Vous auriez repoussé cette antique personne ? Vous auriez fui comme quelqu'un qui a le diable à ses trousses ? M. d'Argelès jugea qu'un galant homme n'avait pas le droit d'agir ainsi. En même temps qu'une laideur parfaite, il avait vu, pendant le bref rayon de lune, une si incomparable expression d'ivresse et de gratitude sur latace de la vieille, qu'il n'eut point le courage de lui retirer l'illusion où il était cause qu'elle était tombée, où elle s'était abandonnée innocemment. Non, il ne lui ferait pas l'iniure d'une aussi brutale évasion ! Il se roidit contre le mauvais destin, et, dans sa magnanime miséricorde, il acheva l'œuvre entreprise.

Je n'irai pas jusqu'à prétendre que l'héroïque aménité du vicomte d'Argelès, — il en fut, d'ailleurs bien récompensé, car la jolie baronne, qui avait été retenue au château, ne manqua pas de lui assigner, le lendemain , un autre rendez-vous où ce fut elle qui vint cette fois, — je n'irai pas, dis-je jusqu'à prétendre que l'héroïsme de M. d'Argelès doive être imité de point en point, et qu'il soit indispensable de pousser les choses à une aussi généreuse extrémité dans toutes les circonstances où la charité des jeunes hommes serait sollicitée par de vieilles amoureuses. Non, une telle vertu ne peut être exigée de tout le monde ! Il y a, pour les gens du commun, des limites au dévouement ; et c'est ainsi que l'Église ne réclame pas, de tous ses fidèles, le martyre. Mais il est beaucoup de moyens, plus pratiques, de témoigner quelque clémence aux antiques personnes ; entre autres j'en sais un qui fut mis en usage par Valentin, et qui m'a paru le plus touchant du monde ; je ne sais si vous en jugerez de même.

Un peu avant sa dix-huitième année, Valentin aima d'un grand amour une fort belle dame, très tendre et encline à encourager les cœurs ingénus, qui n'avait pas plus de quarante ans ; les roses les plus ouvertes accueillent volontiers les plus petits papillons. Donc, lui presque enfant encore, elle presque vieille déjà, ils se chérissaient aussi ardemment que possible; et cette belle tendresse dura beaucoup de mois.

Il arriva ce qui devait arriver : Valentin fut tout à fait un homme, et la dame, blanchissante des cheveux, prit l'air d'une grand'mère.

Mais elle ne cessait pas de l'adorer, elle devenait, au contraire, chaque jour plus éprise, tandis qu'il se détachait d'elle peu à peu ; et, enfin, il lui devint tout à fait impossible de la baiser sur les lèvres ! La quitter, ne jamais plus la voir, fut bientôt son unique désir. Mais quoi ! désolerait-il cette douce et tendre femme, dont il se savait adoré, et à qui, naguère, avec de si heureuses leçons, il avait dû tant de délices ? C'est à quoi

ayant le cœur bon et l'esprit délicat, il ne se résolut pas facilement. Du moins il essaya d'adoucir, autant qu'il était en lui, le chagrin dont il serait cause. Il lui jura que s'il la laissait, que s'il se résignait, — l'aimant de plus en plus, — à perdre la joie de la contempler, de la posséder, c'était sur l'ordre de ses parents, gens de province, très austères, qui l'obligeaient à un mariage. Tel fut le prétexte qu'il imagina pour s'éloigner de la pauvre maîtresse en pleurs, et il jurait qu'il se sentait prêt, lui aussi, à mourir de désespoir.

Mais il ne se borna pas à ce pieux mensonge !

Pendant vingt ans, — que de temps écoulé depuis cette première aventure ! — pendant vingt ans, Valentin, pauvre, riche, heureux, malheureux, marié, veuf, voyageur, sédentaire, n'importe, a envoyé tous les matins à la vieille amoureuse, n'a jamais oublié de lui envoyer chaque matin, — pour qu'elle conservât la chimère de leur tendresse immortelle, — une lettre d'amour et un bouquet de roses !

OMME elles mentent mal! C'est le grand chagrin des poètes que vous ayez, jeus|Jj nés femmes, si peu d'art dans l'hypocrisie et tant de candeur dans la ruse. Vraiment, nous y mettons beaucoup du nôtre ; nous faisons notre possible pour être vos heureuses dupes. Cela serait si doux de croire à vos serments, à vos tendresses et à la fidélité de vos sourires. Nous nous efforçons — fermant les yeux à dessein — de ne pas remarquer le dessous de vos diaphanes feintises; mais quoi? Il est si manifeste, si éclatant qu'à

moins de pousser la complicité jusqu'à l'invraisemblance du plus parfait aveuglement, nous ne pouvons pas ne le point voir; et la réalité, à travers vos mensonges, nous oblige à la mélancolie. Je sais bien qu'en disant ces choses je m'expose à de grands courroux! Plus qu'à aucun des charmes qui nous les rendent si précieuses, les femmes tiennent à îeur antique renommée de subtiles simulatrices et de trompeuses adroites ; exquisement jolies, elles admettraient qu'elles sont laides plutôt que de croire qu'un seul de leurs stratagèmes a pu être déjoué par la perspicacité virile ; c'est leur gloire préférée que de penser de nous : « Ah ! les imbéciles ! »

Eh bien, dussè-je être puni de mon impertinence par le plus effroyable des supplices, — j'entends la privation, durant toute une semaine, de voir frémir des cils sur des prunelles un peu mouillées, — je dirai la vérité! et, ici, plein de témérité, je proclame que jamais, en aucun pays, en aucun cas, un homme doué de quelque bon sens ne s'est laissé prendre, sinon volontairement, aux pièges

que nous tend l'ingénuité, vraiment déplorable, des plus raffinées célimènes. Non, mille fois non, vous ne nous trompez pas! Oh! je conçois combien il doit être humiliant pour vous d'entendre une telle nouvelle, mais c'est la loi moderne d'arracher aux âmes leurs plus chères illusions. Sachez donc que, lorsque vous dites : «Je t'aime», nous démêlons avec une netteté parfaite ce que contient de détestable alliage l'or adoré de votre voix ; et c'est en vain que vous usez, pour venir en aideà la supercherie de vos paroles, des caresses les plus tendres et même de fureurs fort éperdues en apparence : nous les acceptons avec ravissement, ces caresses; nous sommes, jusqu'à mourir, extasiés de ces fureurs: mais, lorsqu'elles ne sont pas sincères, nous savons qu'elles ne le sont point! et^ plus d'une fois, aux heures des extrêmes abandons,, quand vous semblez nous donner, âme et corps pêle-mêle, la totalité de vous-même, nous avons la conviction absolue, — légitime, hélas! — que nous n'avons pas conquis en réalité la plus petite-

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parcelle de vous. Et n'accusez pas vos amants de froideur parce qu'ils conservent, au milieu des plus troublantes délices, l'esprit assez rassis pour distinguer avec méthode le faux d'avec le vrai ; nous ne demanderions pas mieux que de perdre la tête tout à fait! Nous sommes les chercheurs d'illusions; nous voudrions croire à la sincérité de vos aveux et de vos baisers. Mais, grâce à la maladresse vraiment extraordinaire de votre mensonge, la foi ne nous est pas permise; quand vous songez : « Sontils bêtes ! » nous songeons : « Sont-elles sottes ! » ■et c'en est fait de notre bonheur puisque vous n'êtes pas assez habiles pour nous en persuader. Si vous saviez, jeunes femmes, à quel point cela est cruel de voir clair dans la pénombre àpeinemystéj ieuse de vos arrière-pensées ! Hélas, que ne mentez vous mieux !

Mais c'est surtout lorsqu'il s'agit de se disculper d'une faute, d'imaginer, par exemple, un prétexte plausible à quelque absence suspecte, à quelque retour tardif, que les femmes se montrent d'une

maladresse incomparable. Ils sont plus ingénieux qu'elles, les enfants obligés de justifier la dispari tion d'un pot de confiture ou d'un bibelot brisé ! Quand on pense qu'au dix-neuvième siècle, après tant de romans, de comédies, de vaudevilles et de contes, après tant d'aventures publiées, où auraient pu s'instruire les plus têtues inexpériences, il se trouve encore des femmes assez dénuées d'ingéniosité, assez pareilles, en ce qui concerne le génie inventif, aux bêlantes agnelles des prés, pour dire à leurs amants : « Mais, mon ami, je suis allée au bain », ou « mais, mon ami, je viens de la messe », ou, le soir, « mais, mon ami, j'ai dû partir pour Auteuil, àcause demagrand'mère qui était un peu souffrante ! » Pour qui nous prennent-elles, sacrebleu, enfin I et n'y a-t-il pas, de leur part, outre beaucoup de candeur, quelque impertinence à nous tenir pour des benêts capables d'ajouter foi à de telles balivernes? On objecterait en vain que la niaiserie apparente de ces prétextes est un raffinement de ruse; qu'elles comptent sur une propension

bien naturelle à admettre la réalité, possible en somme, du bain,delamesse, du voyage à Auteuil, plutôt quêtant de niaiserie dans le mensonge. Non, elles ne se haussent pas — oh ! pardon, pardon, bienaimées! — jusqu'à ce second degré de l'hypocrisie; elles sont naïves sans le faire exprès. D'ailleurs imagineraient-elles — au retour d'une tendre faute,

— des prétextes vraiment ingénieux et moins démodés, propres en un mot à nous suggérer du moins quelque doute, pensent-elles que leur trahison ne nous serait pas révélée par vingt indices qu'elles dérobent si peu à notre expérience? Elles ne savent donc pas — non, elles ne le savent pas !

— qu'il y a dans le regard de celles qui furent naguère trop doucement troublées un reste de langueur auquel on ne saurait se méprendre; que le tressaillement d'une main naguère pressée persiste, sensiblement, sous la caresse observatrice d'un jaloux; et qu'à leurs bouches, comme à leurs joues, fleurissent des réminiscences de baisers? Elles s'en fient au stratagème des veloutines rapides, du

crayon de carmin passé sur les lèvres, des recoiffements à la hâte; « cela ne se verra pas ! » puérilité telle qu'on en est presque attendri. Quelques-unes comptent sur la fiiculté qu'elles s'attribuent de se composer d'honnêtes attitudes et de très calmes visages; mais l'excès de leur sérénité — car le sentiment de la mesure leur fait totalement défaut ! — révèle les émotions où elles s'abandonnèrent. Et, véritablement, sans entrer en de plus intimes détails sur les moyens d'investigation qui nous sont offerts et sans énumérer les circonstances diverses où l'on en peut user, il faut poser en principe que, grâce à la candeur, morale et physique, qui est le propre de la femme, jamais un homme pourvu de quelque intelligence n'a été trahi par sa maîtresse sans que cette trahison lui ait été révélée, et cela, généralement, par le soin même qu'elle a pris de la lui vouloir cacher !

Elles se révoltent, elles objectent :

— Eh! pourquoi donc, si nous sommes peu entendues à nous jouer de vous, pourquoi ne vous

écartez-vous pas des inconstantes? La bonnepreuve que nous excellons à vous décevoir, c'est que vous continuez d'implorer à genoux nos tendresses, et que vous baisez avec des larmes de joie les petites mains infidèles que d'autres ont baisées. Pourquoi ne pas nous confondre, et nous détester, si vous êtes instruits de nos crimes?

Pourquoi?

Parce que nous vous adorons, hélas! parce que le plus jaloux ne peut se détacher de la plus traîtresse ! parce que vous avez tout le printemps sur les lèvres et tout le ciel dans les yeux. Ah ! lâches que nous sommes ! Nous voyons, mais nous ne voulons pas voir que vous êtes sans foi et sans miséricorde; nous savons, mais nous ne voulons pas savoir le bonheur exécrable de nos rivaux; car, trahis, notre désespoir et notre vanité nous obligeraient à vous fuir; et nous ne pouvons pas vous fuir, parce que nous vous aimons ! Croyez-le ! croyezle! vous ne nous trompez pas; mais nous essayons de nous tromper ! Malgré l'évidence, malgré nos

soupçons toujours corroborés de preuves, malgré vos mensonges qui sont des preuves de plus, nous nous obligeons à ne pas nier une innocence qui autorise l'entêtement de notre amour. Si vous étiez laides, comme nous vous accablerions d'injures méritées, comme nous vous repousserions avec mépris! Vous êtes si belles, et nous sommes si faibles! Nous préférons l'horreur de nous laisser bafouer à celle d'être seuls, sans vous, tristes. Mais gardez-vous de supposer, un seul instant, que nous soyons les dupes de vos vaines hypocrisies. La vérité, c'est que les adresses féminines sont des toiles d'araignée que l'on ne rompt point, parce qu'il est doux d'y être pris. Et les hommes mentent mieux que vous, jeunes femmes, puisqu'ils réussissent à vous faire croire qu'ils vous croient !

ous me trompez! cria-t-il.

— Oh ! c'est bien vrai ! dit-elle en souriant.

L'impudence de cet aveu n'était pas pour calmer la fureur de l'amant jaloux. Il grinça des dents, ses yeux s'ensanglantèrent. Mais, comme il était fort lettré et ne dédaignait pas les occasions de discourir avec élégance :

— Madame, reprit-il, votre conduite est de celles que l'on ne saurait tolérer. Vous vous permettez les plus inimaginables folies. Il est probable que

Phaon eut à se plaindre de Sapho, Antoine de Cléopâtre, et Louis 1" de Lola Montés, mais j'ai à me plaindre de vous, bien plus encore. O rage ! je vous aime tant. Je suis prêt, pour mériter vos complaisances, à être épouvantable ou admirable ; à commettre des forfaits ou à faire des actes d'héroïsme. Demandez-moi tout ce qu'il est impossible de donner! Vous l'aurez, avant la phrase achevée. Parlez, que voulez-vous? il n'est rien que je n'accomplisse pour plaire à votre sourire. Mais vous, vous ne tenez aucun compte de la tendresse et de 3a passion que je vous témoigne sans relâche. Plus je vous aime, moins vous faites cas de mon amour, je sais bien ce que vous allez me répondre ! Vous m'avez été clémente et vous me l'êtes encore; il ne m'est pas interdit de pénétrer dans la mystérieuse chambre où vous vous dévêtez, le soir, — le jour aussi, quelquefois, quand je vous en ai priée avec ■des larmes, — devant le miroir heureux; vous avez consenti, si belle, à me foire l'aumône de votre beauté; je n'ai rien à désirer puisque je vous pos-

sède. Vous vous trompez, madame ! Il me reste le désir, bien naturel, de posséder seul les charmes adorables que vous ne me refusez point; n'aimant que vous, je veux que vous n'aimiez que moi. Eh ! je ne suis pas un homme de province, je pense, et je sais à quoi vous obligent les convenances des flirtations mondaines. Il serait presque indécent que vous laissiez paraître, d'une façon trop exclusive, la fidélité que je réclame ; je n'exige pas que vous soyez ridicule ! C'est votre droit, et presque votre devoir, de feindre des pâmoisons, toujours prêtes à se rétracter, dai à les bras d'un valseur. Que votre main s'oublie trop longtemps dans une main qui a ramassé votre éventail ; que, penchée un peu, au dessert des dîners, vos dents dans une pêche, vous vous redressiez assez lentement pour laisser voirie creux charmant de votre entre-sein de neige, ce sont des choses que je puis admettre ; il n'y a rien d'irrémissible dans ces petits péchés-là. Hélas! vous ne vous en êtes point tenue à ces jeux permis! Vous avez accepté de déjeuner dans la gar-

çonnière de M. de Marciac, et vous n'en êtes sortie qu'après le déjeuner... du lendemain !

— Mon Dieu, que vous êtes bien informé! ditelle. Mais, en vérité, je ne conçois rien à l'irritation dont vous faites montre. (Remarquez que, deux ou trois fois, votre fureur, si courtoise d'ordinaire, a failli s'emporter jusqu'aux plus regrettables franchises!) Loin de me témoigner un tel courroux, à propos de l'extrémité où je me résolus, vous devriez m'en savoir le plus grand gré. 11 est certain qu'en m'attardant chez M. de Marciac au delà de toutes les vraisemblances d'une visite, je vous ai donné, cher ingrat, la plus grande preuve d'amour dont je fusse capable!

— Hein? dit-il, stupéfait.

Elle reprit, en soupirant :

— Qu'il est pénible d'en être réduite à se vanter soi-même, et combien je souffrirai, modeste comme je suis, à dévoiler des mérites que vous auriez dû deviner. Enfin, je me résigne; il faut bien vous expliquer les choses que vous ne voulez pointcom-

prendre. Asseyez-vous là, je vous prie, et prenez la peine de m 'écouter en silence. Vous regretterez tout à l'heure les reproches dont vous m'avez si cruellement abreuvée.

Il s'assit. Elle parla.

— Vous n'ignorez pas quelle était mon innocence, lorsque, troublée d'un sentiment imprévu, et si doux, je le reconnais, je consentis à ne point repousser l'impétuosité de vos caresses. Mariée, le lendemain du couvent, avec M. de Cléguèrec qui avait dépassé depuis longtemps la dernière jeunesse, le lendemain du mariage me trouva telle que j'étais la veille; et, après quelques flirtations préparatoires, à propos desquelles je fus trop calomniée, — il y a tant de méchantes langues ! — c'est à vous que je dus l'initiation définitive, — dont je rougis encore — au plus exquis des tendres mystères. Commeje vous aimais ! Que vous me paraissiez charmant 1 De quelle consolation m'était, parmi les désespoirs de ma chute, la joie que vous sembliez y trouver ! Nous fûmes bien heureux, souvenez-vous-en, mon

cher cœur. Et ma tendresse, victorieuse despudeurs de naguère, s'enorgueillissait de leurs défaites. Vous ne savez pas, vous autres hommes, quelle douceur une femme trouve à faire le bonheur de celui qu'elle aime. Lorsqu'elle est véritablement éprise, elle voudrait inventer des délices nouveaux pour charmer l'adoré; si belle qu'elle soit, si amoureuse qu'elle soit, elle rêve de Têtre plus encore, pour mieux mériter la reconnaissance un peu haletante de l'amant. Elle éprouve un besoin de sacrifices extraordinaires! Elle s'offre, victime ; elle consent, martyre ; son désir c'est que l'inaccordable exisce, pour qu'elle lepuisse donner. Je pense, monamour, que vous n'avez, à ce point de vue, aucun reproche sérieux à m'adresser. Je fis tout mon impossible pour qu'il vous parût prouvé qu'auprès d'aucune autre personne, même éperdue, vous ne trouveriez les enchantements en échange desquels je n'espérais que la joie de vous avoir offert l'occasion de beaucoup de gratitude. Et vous m'étiez reconnaissant, si ma mémoire, plus heureuse que moi,

n'est pas infidèle. Oui, j'ai cette persuasion que, grâce à la ruse de mes baisers, des heures vous furent douces. Je vous rends d'ailleurs cette justice que vous n'avez jamais songé à me dérober, par une avarice de remercîments qui eût été condamnable, l'expression des sentiments où je vous conviais. Vous confessiez vos ivresses ! Vous ne vous en teniez pas, — ah ! que vous êtes sincère I — à l'hypocrisie des demi-soupirs; vous soupiriez tout à fait ! Je vous en aimais davantage, désireuse de plus de reconnaissance encore, — satisfaite pourtant de celle que vous m'avez plus d'une fois témoignée avec un acharnement où se révélait votre goût des parfums. Et nous étions un couple heureux à qui ne manquait que la sincérité, cette chose inutile. Mais, un jour, parmi les joies que je vous donnais, et que tu me rendais, dans la paix de nos plaisirs, il me vint, tout à coup, — regain suprême de mon innocence de jadis, — un remords! oui, un remords. Je pensai qu'il manquait peut-être quelque chose à votre bonheur, qu'il manquait,

moi vaincue, un orgueil à la fierté de votre victoire. QLi'étais-je pour vous ? une petite fille, à peine sortie du couvent, mariée, pas mariée du tout, s'étant donnée, par hasard, à cause de l'instinct qui oblige, au premier amoureux ayant exigé d'elle tout ce que sa jeunesse troublée l'invitait à livrer. Vous pouviez supposer — cette pensée me fut intolérable ! — que n'importe quel homme, à votre place, eût emporté le succès dont j'aurais voulu vous voir si personnellement ravi. Helas ! il ne vous était pas défendu de croire que, dans mon ignorance des choses de l'amour, j'aurais pu choisir, vous absent, un autre homme que vous. Mon inexpérience vous permettait un soupçon d'abandon au premier venu. Ah ! mon cœur, mon trésor, mon âme, si vous saviez combien j'ai souffert de cette idée, — combien il m'était fâcheux de croire que vous pouviez attribuer, non pas à ma volonté réfléchie, mais à un hasard de désir ingénu qui se pose n'importe où. l'insistance de mon amour ? je m'en voulais de ne pas avoir aimé, avant notre premier

baiser, chère bouche ! à cause de la joie que j'aurais eue à vous sacrifier le souvenir d'une autre lèvre. Que cela était humiliant de n'avoir à vaincre, pour être toute à vous, que des timidités de petite fille! Qu'elles sont heureuses, les courtisanes qui peuvent renoncer, pour la glorification d'une tendresse nouvelle, à tant de délicieuses réminiscences. Hélas ! hélas! je n'avais pas même la satisfliction, — qui eût été appréciable, — d'abolir en moi, quand nous étions seuls, le devoir que les jeunes femmes contractent d'ordinaire après le bal des noces; et vous n'aviez pas lieu d'être plus fier de ma conquête que de celle d'une enfant mendiante trouvée sur une route d'Italie, et qui donne ses lèvres froides en échange d'une poupée. Mais, heureusement, oui, heureusement, M. de Marciac apparut. Il est jeune, beau, illustre par tant de femmes qui moururent de joie ou de tristesse pour l'amour de lui. Il est, véritablement, dans la vie parisienne, le rival le plus considérable qu'un homme puisse s'enorgueillir d'avoir; et, dévorée du besoin de vous donner une

suprême preuve d'amour, je n'hésitai pas à le visiter dans sa garçonnière où il me retint pendant un certain nombre de fort agréables heures !

— Oh I cruelle! oh! misérable! dit l'amant. Voilà bien la cause de mon désespoir et de mon courroux. C'est une chose horrible que vous ayez pu consentir à une telle trahison.

— Elle m'a beaucoup coûté, d'abord. Mais quoi ! j'ai donc parlé en vain? Je ne vous vis jamais si rebelle à comprendre. Si je vous ai trompé, — non sans plaisir enfin, car il le fallait ! — c'est dans votre intérêt, monsieur, et pour votre plus grande gloire.

— Pour ma... ?

— Sans doute. Avant d'être à M. de Marciac (elle mettait au cou de son ami ses deux bras de câline soie), je vous aimais, dit-elle, mais, maintenant, je vous préfère !

fOND.MAÏBNBk

'ÉTAIT dans leur jardin d'amour, entre Maisons- Laffite et Cythère, — plus yj près de Cythère cependant; la chaleur grandissante de l'après-midi tiédissait l'eau du bassin, les gazons, les feuilles, endormait dans les nids les oiseaux, faisait bâiller les roses. Tout s'exténuait de langueur, les lézards assoupis dans les fentes grises des murs, les abeilles posées, les liserons mi-clos, sous lensommeillement lumineux de l'azur; et rien ne vivait, dans les choses ni dans les êtres vaincus par l'été, que le souvenir, à peine, d'avoir, peut-être, vécu. C'est l'été qui

nous enseigne la douceur de l'inexistence, la dispersion de nous-mêmes dans l'infini d'un immobile bercement. Tout le jardin était comme un encensoir d'où s'épandrait en vague fumée une rêverie mélancolique d'opium.

Lui, dans l'un des hamacs, elle dans l'autre, ils se mouraient sous la pesanteur caressante de l'air, à l'ombre des grands acacias.

A quoi donc, mourant, songeait-il?

Il se souvenait, en une songerie éparse, de cet illustre roi d'Asie qui, pour remédier aux brûlures inexorables du soleil, se couchait sans vêtements sur de froides mosaïques entre quatre éventails énormes, sans cesse remués par d'invisibles ressorts; et, au sud de la salle, une fille rousse et dorée et comme flambante, au nord, une vierge pâle, toute de neige, au levant, une enfant rose, au ponant, une tendre femme lasse, gisaient toutes nues devant les éventails; de sorte qu'il dormait un sommeil rafraîchi par les parfums des quatre points cardinaux de la beauté féminine.

Cette imagination royale amusait la fatigue de l'amant, dans le jardin d'amour, à Maisons-Laffite, près de Cythère; mais, inclinant le cou, il vit son amie couchée, une jambe pendante, dans le hamac voisin, et il s'extasia, tant elle était, en son abandonnement, exquise.

Sous des mousselines à tel point légères que la brise les eût emportées si la moindre brise eût traversé les ramures, elle défaillait adorablement, le déroulement de ses cheveux faisant croire à des rayons de soleil restés là; et sa bouche s'ouvrait, tandis que ses yeux étaient clos, fleur offerte, cieux fermés; et le mouvement de sa gorge éveillait l'idée d'une lente vague de neige, qui ne fond pas, chaude pourtant; et hors de la mule tombée un petit talon luisait rose et d'or; et, de toute elle, sortait l'arôme d'une grande fleur surchauffée.

Si lassé que fût l'amant par les ardeurs de cette journée, il ne put faire autrement que d'être ému, un peu, à cause de la gorge et du petit talon nu et d'une si ténue mousseline sur tant d'odorants tré-

sors. Après s'être assuré d'un coup d'œil que nul ne pouvait les voir en ce jardin dont les murs étaient hauts, il descendit de son hamac, très lentement, — hélas! cette chaleur! — et, s'agenouillant sur le sable, il baisa le petit pied pendant, qui était frais comme un fruit.

Mais elle, avec un bâillemeni; d'œillet qui s'entr'ouvre :

— Ah! mon Dieu, vous êtes fou «e pense! Vous n'exigerez pas que, par celte endormante après-midi d'été, qui accable toute la nature, je consente aux tendres travaux dont il semble que le souci vous soit venu? 11 mut, en vérité, que vous soyez en proie à un étrange endiablement — dont la continuité, si flatteuse qu'elle me soit, ne saurait s'excuser en une saison pareille — pour avoir seulement conçu l'espoir que révèle l'insistance de vos lèvres sur mon talon. Je les connais, vos lèvres! Si je ne m'étais pas aperçue de leur projet, elles se seraient déjà hasardées jusqu'à son parfait accomplissement. Monsieur, on ne saurait rien imaginer

de plus invraisemblable que vos intentions! Quoi? par ce septembre torride , ou nous ne trouvons de ressource contre l'essoufflement et la moite cuisson que dans l'immobilité entière, la pensée vous est venue d'une agitation qui, pour agréable qu'elle fût, ne manquerait pas d'aggraver nos lassitudes? Je sais bien ce que vous m'allez répondre. Vous n'avez pu considérer, sans être troublé d'une amoureuse convoitise, la grâce de ma paresse; et vous insisterez sur ce détail que l'on voit la rose pâleur démon sein à travers la transparence des dentelles. Tout cela ne ferait que blanchir! Retournez dans votre hamac, je vous prie. Ah! vous êtes bien cruel de m'avoir tirée du somme où je commençais de m'enliser doucement. Mais, chère âme, ne voyezvous pas que la chaleur met des gouttes de sueur au bout de mes frisons? Ah! laissez, laissez-moi, vous dis-je ; il est tout à fait désobligeant que vous songiez à m'imposer un plus sérieux fardeau, quand déjà j'ai peine à supporter, sur la sensitivité de mon corps, des étoffes aussi légères

28o TOURTERELLE

pourtant que le duvet frissonnant des colombes.

— Légères, non pas! elles sont lourdes, au contraire, et importunes autant qu'il est possible! s'écria-t-il avec une violence qui indiquait un très ferme dessein. Elles sont les complices du jour trop chaud, et concourent à vous mettre en état de langueur, d'où mes plus vives prières ne parviennent pas à vous éveiller. Si vous consentiez à repousser ces vains habillements, comme une gêne inutile, si votre peignoir, et d'autres blancheurs, l'une après l'autre, s'effeuillaient de vous comme les feuilles d'une rose, vous vous sentiriez enveloppée de la plus agréable fraîcheur, et vous n'auriez plus aucune raison pour repousser les caresses dont la chaleureuse pesanteur, s'il m'en souvient, ne vous fut pas toujours pénible.

— Eh! c'était en hiver, je pense !

— Ce sera un peu d'hiver en plein été, que le fraîchissement de votre beauté sans voile. O Belle plus belle que les plus belles, que craignez-vous puisque les murs sont hauts et que mes seuls

regards s'enivreront de vos mystères dévoilés? De grâce, détournez la tête, et, ne vous apercevant de rien, comme endormie, — je vous promets de croire à votre sommeil, — accordez- moi d'écarter doucement, l'un après l'autre, du bout des doigts, les enveloppements fâcheux...

— Ah ! fi ! fi ! monsieur, quelle idée avez- vous là? Avez-vous pu supposer un instant que je me résignerais, en plein jour, à une telle énormité? Au surplus, je vous l'ai dit, il n'est, en pareille saison d'autre délice que l'adorable fainéantise, dans un vague sommeil, de tout l'être, et je dors, et je dors.

A ce moment, une tourterelle sauvage roucoula plaintivement dans l'un des arbres de leur jardin d'amour.

— Tenez I tenez, monsieur! reprit l'amante avec un petit rire, entendez-vous cette oiselle? Elle se plaint! Elle est de mon avis, j'en suis sûre. Il est probable que l'oiseau dont, parfois, elle partage le nid, l'a persécutée de désirs hors de saison; elle a

dû s'envoler pour se dérober à d'excessifs battements d'aile; et voici qu'elle se désole, parce qu'on ne la laissa pas sommeiller en paix, la tête sous les plumes.

— Que vous comprenez mal, ma chère amour, le langage des oiseaux! Cette tourterelle se plaint en efîet, mais pas pour la raison que vous imaginez. Ce qui la navre, en cette après-midi brûlante, c'est d'avoir tout le corps couvert d'un plumage qui la gêne. Ah ! comme elle voudrait éparpiller tout ce duvet, comme il lui serait agréable d'être délivrée, fût-ce par un bec furieux, de la pesanteur qui l'enveloppe! Je vous jure, ma chère amour, que, si elle se lamente, c'est de n'être pas nue; elle ne manquerait pas. puisqu'il fait si chaud, de se réjouir si on lui avait ôté, une à une. ses plumes.

-r- Est-il possible? Êtes-vous certain de ce que vous dites là?

— Certain !

— Quoi! cette tourterelle, dût le ramier sui-

venir, trouverait un frais délice à ne pas être vêtue ?

— Certes, ma mie!

L'amoureuse songea, et soupira, résignée.

— Hélas! s'il en est ainsi, plumez-moi, ditelle.

yt'^

ERS le dessert de ce déjeuner d'hommes, tandis que les convives feignaient de se trouver sur le point d'être gris — car beaucoup de Parisiens s'obstinent en cette ingénue fatuité de vouloir faire croire qu'ils sont encore capables de se griser! — Valentin dit au comte Jean :

— 11 y a une chose, mon cher ami, que j'ai souvent voulu vous demander; et je pense que l'indiscrétion de ma curiosité ne saurait rencontrer une meilleure excuse que la familiarité presque

avinée, en apparence, de cette fin de repas; les paroles que l'on profère en de telles heures n'ont aucune espèce d'importance, puisque, tant du côté de celui qui interroge que de celui qui répond, elles peuvent toujours être mises sur le compte d'une ébriété bavarde. 11 est bien certain que nous sommes, vous et moi, aussi parfaitement calmes et aussi entièrement maîtres de nous-mêmes que si nous sortions d'une ferme où nous aurions bu quelques jattes de lait mousseux; n'importe! la circonstance de tant de bouteilles vidées supprime le mauvais goût des questions et la responsabilité des aveux, par la possibilité prochaine de l'oubli qui est la plus parfaite des rétractations; et nous pouvons tout dire, ce matin, car, ce soir, nous n'aurons rien dit !

Le comte Jean sourit.

— Voilà de tort belles précautions oratoires. C'est donc sur un point très grave que vous voulez rn'interroger?

— Très grave.

— Et VOUS exigez de moi, je suppose, une sincérité entière?

— Entière,

— Attendez donc un instant.

Le comte remplit trois fois et vida trois fois son verre.

— Maintenant, dit-il, parlez. J'ai assuré à ma franchise la vraisemblance du mensonge.

— Mon cher Jean, dit Valentin, il est une chose sur laquelle presque tout le monde est d'accord, c'est que vous dépensez deux cent mille francs par an pour mademoiselle Hortensine Delrieux.

— Deux cent cinquante mille. Ma comptabilité est dans un ordre parfait. N'ayant qu'un demimillion de rente, je suis obligé de veiller de près à mes prodigalités et d'éviter, comme on dit, le coulage.

— Deux cent cinquante mille francs. A la bonne heure. J'aime cette précision dans le désordre. Ft ne craignez pas que je vous bLâme de votre générosité pour Hortensine 1 Elle mérite, absolument

l'excès de vos largesses, étant plus belle que les plus belles; pareille h Danaé, elle est digne delà pluie d'or. Vous Tavez installée dans un hôtel, avenue du Bois, bâti de marbre rose et noir, et vous avez bien fait, puisqu'aucune femme ne saurait descendre le perron en boutonnant ses gants, vers le cheval qu'un groom tient par la bride, avec autant de grâce hautaine qu'elle en montre. Le chalet, à Trouville, que vous lui avez donné prolonge son jardin jusqu'à la mer montante, et les roses, sous un coup de vent, s'effeuillent dans l'écume; rien de mieux, puisque mademoiselle Delrieux a l'air, lorsqu'elle marche vers l'océan, en costume de bain que voilent ses cheveux, d'Aphrodite retournant à la mer maternelle. Et pourquoi ne lui auriez-vous pas ouvert un compte chez tous les couturiers et chez tous les bijoutiers de Paris puisqu'elle seule sait porter comme des chiffons sans valeur les failles et les dentelles, et puisque ses cheveux et son cou sont seuls dignes des diadèmes de rubis et des colliers de perles noires? En un

mot, mon cher Jean, je vous approuve autant qu'il est possible d'avoir fait un objet d'envie, pour les princesses et les femmes de banquiers, de mademoiselle HortensineDelrieux, de qui la m.ère était marchande des quatre-saisons derrière la porte Saint- Denis.

— En ce cas, dit le comte, qu'avez-vous à me demander?

— Voici, dit Valentin. Cette femme, célèbre et belle, et embellie de tout le luxe dont vous l'environnez, on affirme que vous ne l'aimez pas, que vous ne Tavez jamais aimée. On va plus loin : des personnes bien informées jurent que vous n"êtes jamais entré, non, pas une seule fois, dans la chambre à coucher où vous avez accumulé toutes les richesses et toutes les originalités des luxes intimes. On prétend que vous n'êtes pas l'amant d'Hortensine Delrieux I

— On a raison, dit le comte.

— Quoi! vous n"aimez pas, vous ne possédez pas cette admirable créature, pour laquelle vous

jetez par les fenêtres, — avec régularité, je l'accorde! — la moitié de votre revenu?

— Non, je ne l'aime pas, et je n'ai jamais songé, je vous assure, à lui demander l'hospitalité dans l'hôtel qu'elle a bien voulu accepter de moi.

— Oh! pourquoi? dit Valentin,

— Eh! mon cher Valentin, dit le comte, parce que mademoiselle Hortensine Delrieux (je rougis de n'avoir à vous donner qu'une raison aussi puérile, aussi peu compliquée), parce que mademoiselle Hortensine Delrieux est une courtisane !

"Valentin comprenait mal. Le comte reprit :

— La courtisane, quelque soit le nom que lui donne l'argot boulevardier, — cocotte, demi-mondaine, horizontale, agenouillée, — ne saurait, sous aucun prétexte, être considérée comme un objet d'utilité! Elle est. par excellence, l'objet de luxe, c'està-dire l'inutilité charmante et coûteuse. Quel est l'homme, doué de quelque bons sens, à qui l'idée a pu venir de manger dans des faïences de Bernard Palissy; et je vous demande un peu s'il ne serait

pas absurde de découper un filet de bœuf dans un plat de vieux sèvres ou devieux saxe? Vous avez, comme tout le monde, des verres de Venise où s'opalise la lumière, mais vous n"avez jamais formé le dessein, qui serait absurde, d'offrir à vos amis du château-yquem ou du laffitte, dans ces verres de Venise où le vin prendrait, d'ailleurs, des reflets violàtres, tout à fait propres à décourager l'illusion de la soif. Aimer une courtisane, cela •supposerait que l'on considère les courtisanes comme des femmes véritables ; et c'est à cela, iustement. que ne saurait se résoudre un cœur vraiment capable d'aimer. Des femmes, ça 1 vous voulez rire, je suppose. Elles sont belles, qui vous dit le contraire ? et il ftiut bien qu'elles le soient, puis- . qu'elles ont pour métier de l'être. Mais leur beauté est faite de toutes les hypocrisies, de tous les mensonges; on n'a pas assez insisté sur la ressemblance qui existe, incontestable, entre les musées et les boudoirs. Un homme amoureux d'Hortensine Delrieux serait à peine moins absurde qu'un

homme amoureux de la loconde ou de la Fornarina. Le charme des courtisanes c'est de ne pas exister en effet, et on les aime comme, dans les comédies, les acteurs vident des bouteilles vides et mangent des poulets de carton. Elles sont, dans la vie amoureuse. Tornementation ! pas autre chose. Avez-vous vu, sur les tables d'hôte, ces pièces montées, — montées depuis dix ans, — vertes, roses, jolies à l'œil, auxquelles personne ne s'avise de toucher? telles sont les courtisanes. Demander des baisers à ces bouches ûirdées, ce serait la plus parfaite des absurdités. Regardez — et montrez — mais ne touchez pas! 11 n'y a que les enfants qui déshabillent les poupées; on tremble à la seule pensée de ce qui pourrait apparaître si l'on dégrafait ces corsages, si l'on soulevait ces jupes. Mais je suis convaincu que personne ne s'avise d'une telle énormité. Il y a à Paris un nombre infini de courtisanes qui sont vierges, — à moins que, dans le village natal, avant la célébrité, quand elles étaient encore des femmes, elles n'aient eu

quelque aventure de saulaie ou d'ornière; et celles qui n'étaient plus vierges le sont redevenues, par la longue habitude des bonsoirs définitifs sur le pas de la porte, et des lits non partagés. Les cochers des voitures de cercle savent bien qu'ils ont, le soir, deux courses à faire : celle qui conduit Madame chez Madame, et celle qui ramène Monsieur chez lui. Aucun homme ne découche ! Je n'insiste même pas sur ce point que notre présence nocturne chez celles dont nous feignons d'être les amants leur serait une insupportable gène. Ah ! mon Dieu, ces pauvres filles, qui, après toute une journée et tout un soir de sourires et de rires, ont un si grand besoin de l'oreiller solitaire, nous oserions leur imposer le tourment d'un mensonge prolongé ! Mais je ne veux pas envisager ce côté de la question : ennuyer une femme couchée! je n'insiste que sur ce point : l'impossibilité de désirer celles qui, en aucune circonstance, ne sauraient avoir de quoi satisfaire notre désir. Passer la nuit dans le lit d'une fille, — rêve des lycéens de Paris

et des avoués de province. — équivaut à l'horreur de dîner dans un restaurant à prix fixe 1 Écartons cette sombre chimère. Non, ce que nous leur devons demander, aux courtisanes, ce que nous leur demandons, c'est d'être le luxe qu'elles nous doivent. Ce n'est pas, entre elles et nous, affaire d'amour, mais affaire de vanité. Je ne songerais pas un seul instant à quitter Hortensine Delrieux si elle était la maîtresse de son coiffeur, mais je la ferais jeter à la porte, par son valet de chambre, de son hôtel de l'avenue du Bois ou de son chalet de Trouville, si elle n'avait pas eu, au dernier vendredi du Cirque d'Été, le plus remarquable des chapeaux. Elles sont, ces tilles (que nos mères ont mises à la porte. ^u temps de la domesticité, ce commencement des victoires), quelque chose comme des fleurs à la boutonnière. -- fleurs artilicielles. — qui coûtent très cher; on les a. comme un lord anglais montrait, encadrées, des banknotes de vingt mille livres; mais les aimer, les baiser sur la bouche? ah ! vous êtes fou ; c'est affaire à nos valets de

chambre, pour qui, peut-être, elles sont des femmes!

— Mon cher Jean, dit Valentin, il y a quelques vérités à surprendre dans le désordre de votre discours. (Ah 1 comme vous imitez bien le langage de quelqu'un qui serait ivre !) Mais si vous n'aimez pas Hortensine Delrieux. qui donc aimez-vous, je vous prie?

Le comte Jean répondit, avec une gravité d'ivrogne, très bien simulée :

— Monsieur, dans la ville de Bretagne où je suis né, il y a un couvent où grandit une jeune fille un peu chétive. un peu pâle, à qui ressembleront mes enfants. Ma mère va la visiter chaque semaine e^ lui pane de moi. Une seule fois, je l'ai vue. Elle a rougi, d'une rougeur que, jusqu'à ce jour, je n'avais vue sur aucune joue. Je ne l'aime pas; je l'aimerai. Oui, je suis sûr de l'aimer un jour, quand elle sera ma femme; et, le soir des noces, avant de la baiser sur la bouche, j'aurai lavé mes lèvres avec l'eau du bénitier de notre chapelle, dans le château.

— Très bien ! s'écria Valentin, et je comprends, que dis-je! j'approuve, avec toute l'admiration dont je suis capable, cette réserve de votre cœur pour une jeune fille encore un peu maigre qui se développera ! Mais, en attendant, moucher ami. que diable, vous ne sauriez vous dispenser d'aimer, effectivement; et, si vous ne possédez pas Hortensine Delrieux, malgré les droits acquis, quelle est donc la personne à qui vous demandez les siitisfactions que ne saurait se refuser votre maturité virile, et les plaisirs plus subtils auxquels vous accoutuma, quoi que vous en disiez, la fréquentation des boudoirs érudits?

Le comte Jean répondit, baissant la voix :

— Mon cher Valeniin, si le dieu Amour a des courtisanes, il a aussi, heureusement, des servantes, blondes, blanches, belles, qui sont des femmes, en réalité, et de qui la soumission — non dénuée d'initiative — a de quoi satisfaire à toutes les exigences des brutaux et des rêveurs.

— Hein? dit Valentin.

Le comte s'inclina, lui parlant tout bas à l'oreille.

Vaîentin songea.

— Eh 1 mon Dieu, mon cher comte, dit-il, vous avez peut-être raison...

LA CHEMISE ROSL

ÉLAS ! ma chère, dit la petite Hélène de Courtisols, vous prenez bien mal votre temps pour me complimenter de mon bonheur, car je suis, justement, sur le point de le perdre !

La baronne de Linège se montra tout à fait étonnée, et même — cachant avec soin la satisfaction que l'on ne saurait manquer de trouver au déplaisir d'une amie — elle eut un air de condoléance si bien imité qu'à le voir dans une glace elle s'y serait trompée elle-même.

— Est-il possible? dit-elle. Quittez-vous M. d'Argelès, ou si c'est lui qui s'avise de vous quitter? De toute façon, le résultat diffère peu ; et j'en demeure aussi désolée que surprise. Car, délicate comme vous l'êtes et ingénue comme vous n'avez jamais cessé de l'être dans l'opinion du monde, le vicomte, avec ses exquises courtoisies et sa discrétion parfaite, était précisément l'ami qu'il vous fallait. A en croire ce que l'on rapporte, il n'a aucune des vulgarités et des promptitudes que la fréquentation des écuries et des fociles boudoirs enseigne à tant déjeunes hommes; on ajoute qu'il se pique d'une certaine constance dans ses tendresses ; et enfin vous aviez trouvé là pour votre cœur un placement, comme on dit, de toute sûreté.

— J'étais la femme la plus heureuse qui fût au monde ! Car, non seulement M. d'Argelès possède en effet tous les mérites qu'on lui attribue, mais il a cette double qualité, précieuse entre toutes, qu'il m'adore et que je l'aime !

— Eh ! en ce cas, ma chère, pourquoi rompre d'aussi agréables Hens ?

— Cela est devenu indispensable I à cause...

— A cause?...

La petite Hélène de Courtisols hésitait à répondre, tant elle porte une âme douillette et qui s'effarouche aisément.

— A cause, murmura-t-elle enfin, d'une exigence dont il ne veut pas démordre, et à laquelle, j'imagine, aucune personne de notre monde ne saurait se soumettre.

— Une exigence ?

— Effrayante.

— Qiioi ? Serait-il jaloux, et cela lui déplairait-il de vous voir triompher dans les bals et dans les têtes où nous recueillons les hommages qui nous sont dus?

— Il n'est point jaloux, sachant bien que la faute où je consentis pour le sauver du désespoir sera l'unique faiblesse de ma vie.

— Sans doute I Sans doute ! C'est une chose

certaine que votre vertu ne se sera jamais attendrie que d'un seul amour, pareille à ces petits églantiers sauvages où ne fleurit qu'une rose. Mais peut-être le vicomte se chagrine-t-il de vos robes décolletées, et a-t-il conçu la fâcheuse idée de vous faire renoncer à l'audace des corsages sans manches? Je conçois votre résistance; il est bien évident que l'on, peut s'accorder à tous les sacrifices, hors celui de ne pas montrer sous les lustres un peu de sa peau, quand on l'a jolie.

— Fi ! ah ! fi ! Grâce au ciel, dit M"' ' de Courtisols en baissant modestement les yeux, j'ai toujours réprouvé la témérité des toilettes mondaines, et mes corsages, à peine transparents vers l'épaule, montent jusqu'à mon cou qu'environne une ruche austère.

— J'oublie toujours que vous êtes la personne la plus strictement réservée qui se puisse rencontrer. Mais, en vérité, je ne sais que penser, et je n'ai aucune idée de l'exigence...

— C'est que vous ne songez pas, dit la petite

Hélène de- Courtisols, en détournant la tête et en devenant plus rouge qu'un coquelicot, aux fantaisies si répréhensibles dont se peut aviser la passion d'un amant très épris, en ces heures mystérieuses où la docilité de notre abandon paraît nous mettre hors d'état de rien refuser désormais.

Vous pensez qu'une telle parole était bien pour attiser la curiosité de madame de Linège. Quoi ! vraiment? il s'agissait de l'un de ces excessifs caprices où s'emporte parfois l'intempérance de l'amour trop encouragé, de l'une de ces prières chuchotées à l'oreilfe dans le silence conciliant des alcôves?..,

— Vous me faites frémir ! s'écria-t-elle d'un ton où, peut-être, il n'y avait pas assez de sincère épouvante. 11 faut avouer que les hommes, même les plus dignes de confiance, se montrent, depuis un temps, aussi impertinents que possible; Ion dirait que leur unique souci est de s'autoriser des faiblesses déjà extrêmes auxquelles, par miséricorde, nous nous résignâmes, pour nous entraîner au delà

3o8 LA CHEMISE ROSE

de l'imaginable ; et les choses pourraient aller fort loin si la plupart d'entre nous n'étaient douées, heureusement, d'une fermeté de caractère sur laquelle rien ne prévaut. Mais ce sont là des généralités qui ne vous intéressent guère, je suppose ; revenons;! vous, mignonne, et contez-moi, comme à une amie sincère. ,.

— Madame, dit Hélène de Courtisols avec un recul de sensitive, vous n'attendez pas de moi que je me départe à tel point de la modestie qui m'est naturelle! J'ai gardé, vous ne l'ignorez pas, les timidités, les candeurs facilement alarmées, qui, au couvent, prêtaient à rire à nos compagnes. C'est plus fort que moi ! Il y a des objets sur lesquels je ne saurais arrêter ma pensée, des paroles que je ne saurais proférer sans que l'envie me prenne, tout de suite, de mourir de honte.

— Bon ! bon ! vous ne mourrez point cette fois. C'est donc bien terrible, ce que demande M. d'Argelès ?

— Hélas !

— Il n'importe ! prenez courage, dites.

— Je n'oserai jamais.

— Mais si 1 mais si !

— Vous le voulez absolument ?

— Dans votre intérêt, ma chère! Je suis fort capable de donner un bon conseil.

— Eh bien 1 apprenez donc (ne me regardez pas ! je me sens défaillir !) apprenez que, les soirs où je daigne lui permettre de s'attarder chez moi, le vicomte, malgré la douceur de mes aveux, malgré la ferveur de mes caresses, ne se proclame pas entièrement satisfait, non, pas même quand je l'ai accueilli, toute frissonnante et si pleine de remords, dans le... épargnez-moi ce mot! .. dans le... lit où, demain, je pleurerai ma faute si amèrement! 11 se fâche, il s'écrie, il prétend que je lui vole la plus belle part de sa joie, parce que, si charmante, si parfaite (à ce qu'il dit), je garde, dans la clarté de la lampe, je garde...

— Vous gardez ?...

— Ah I ce mot-là est plus terrible encore I Je garde...

— Eh 1 quoi donc?

— ... Ma... enfin, un voile !

La baronne de Linège éclata de rire.

— Ah ! le pauvre vicomte ! Mais, en vérité, son exigence n'est pas aussi énorme qu'il vous plaisait de le dire ; et, à bien considérer les choses, il y a peut-être de votre part...

— Madame, i'ai fait toutes les concessions possibles ! Si ingénue que je sois demeurée, je n'ignore pas que, lorsqu'une fois on a avoué qu'on aime, il serait malséant de désoler outre mesure celui que l'on préféra. Je ne me suis pasopposée à ce qu'elle...

— Elle?

— Oui, la... le voile 1

— Ah ! très bien.

— ... A ce qu'elle glissât un peu le long du bras, à ce qu'elle remontcât, un peu, pas trop, vers le genou. Mais M. d'Argelès prétend que ce sont là des faveurs cruelles, propres à redoubler son

tourment. J'ai été plus clémente encore 1 Renonçant aux toiles de Hollande, aux surahs. j'ai osé des dentelles, des nanzoucks pareils à des nuées, et les plus transparentes batistes 1 car je ne suis pas entêtée : qu'il me restât un enveloppement, si vain, si léger, si diaphane qu'il fût. c'était tout ce qu'il me fallait. Vous comprenez, pour le principe'. Mais M. d'Argelès exige la parfaite disparition de tout ce qui n'est pas moi-même ; et comme, de mon côté, je ne veux point consentir — oh 1 non, non. jamais 1 la seule idée de cette extrémité me rend folle de honte 1 — à me laisser voir aussi peu vêtue qu'une tourterelle sans plumes, il est certain que nous cesserons de nous aimer, le vicomte et moi. ou du moins de nous dire, hélas 1 que nous nous aimons 1

A quelque temps de là. sur quelque plage, ou sur la terrasse d'un château, les deux amies se rencon-

trèrent ; comme elles étaient seules. M™.'' de Linège prit cet air de deuil qu'il convient d'avoir lorsqu'on aborde une personne de qui le cœur est veut.

— Ah ! ma chère, combien je vous plains ! Car sans doute, à présent, votre malheur est complet ; et voilà bien des mois déjà que vous n'avez vu celui pour qui vous ressentiez une si vertueuse tendresse.

— Mais non, mais non. dit Hélène de Courtisols, avec cette jolie timidité dont elle n'a jamais pu se défaire. , ^

— Quoi ? M. d'Argelès a-t-il renoncé à son exigence ?

— Point du tout.

— C'est donc vous, dit M"'' de Linège avec un petit rire, qui vous êtes résignée?

— Pas davantage.

— Comment donc, alors, a pu se terminer le différend ?

— Le mieux du monde.

— Mais encore ?

LA CHEMISA ROSE 313

— Voici. Un soir (mais qu'il en coûte de dire de telles choses 1) un soir, le vicomte, plus terrible que de coutume, mit tant d'animation à maudire mes honnêtes refus que le voile, je ne sais comment, déchiré, arraché, s'envola, et je me vis pareille...

— A une tourterelle sans plumes !

— Oui ! aucune parole ne saurait exprimer quelle fut ma confusion. Je devins rouge, soudainement, des pieds à la tête !

— Pauvre petite !

— Mon Dieu, ne me plaignez point trop. Cette rougeur, en somme, m'enveloppait tout entière ; c'était une espèce de voile ; et, depuis, les soirs où M. d'Argelès ne veut pas entendre raison, ma pudeur se contente de cette chemise rose !

OSAI proférer cette parole impertinenle" — Ainsi, madame, vraiment, vous êtes vertueuse?

Etre mis à la porte, c'est ce que je méritais; mais l'aimable et belle jeune femme à qui j'avais adressé cette question saugrenue se connaît assez digne de respect pour n'être point bégueule; elle jugea qu'il valait mieux se moquer d'une telle incartade; elle haussa l'épaule en me riant au nez.

— Mais oui, monsieur, je suis vertueuse, ditelle.

le répliquai :

3l8 LA VERTU DANS l'ilE

— C'est ce que nous allons voir !

Cette fois mon Insolence n'était pas rémissible, et, me supposant peut-être capable de tout, M""' d'Asprières saisit résolument le cordon de la sonnette.

Ce fut à mon tour de rire.

— Eh! dis-je, quelle pensée est la vôtre? Me prêtez-vous, outre les emportements d'un malotru les ingénuités d'un lycéen mal dépravé par les Contes de Crébillon ou les Mémoires de Cazanova ? Les entreprises de sopha sont de celles où ne saurait s'engager un Parisien doué de quelque expérience ; par la double raison qu'il y a un million de chances contre une pour qu'elles aboutissent à la plus ridiculisante des déconvenues, et que, même, couronnées de succès, — ce qui est presque inimaginable ! — elles laisseraient dans l'esprit du triomphateur un souvenir d'insuffisance ou de désenchantement, tout à fait propre à avilir les futures joies du plus heureux amour. Aucune femme, digne d'être désirée, n'a jamais consenti à

l'impromptu des surprises ; d'autre part, on peut, sans aucune intention d'injure à la perfection féminine, affirmer que l'abandon entier d'une amoureuse ne saurait avoir tout son charme — j'entends par là l'idéalité qui le rend si précieux — que dans des circonstances de lieu, d'heure, de toilette, savamment choisies et préméditées à loisir par l'amoureuse elle-même. Ce qui m'étonnera jusqu'à la fin de mes jours, c'est que l'un de nos plus exquis romanciers, l'auteur précisément de ce livre que vous avez là, sur votre table, ait pu admettre un seul instant la possibilité d'une femme, d'une femme moderne, se donnant sur un canapé l'après-midi, en robe de ville, — pas même la vraisemblance du peignoir ! — dans le plein jour du salon conjugal, tandis que va et vient de l'autre côté des portes la curiosité oisive des domestiques.

— A la bonne heure, dit madame d'Asprières, et vous avez, sur ce point, d'assez louables sentiments. Mais convenez que votre exclamation ne

laissait pas d'être surprenante, et l'on en pouvait conclure...

— J'ai dit : <s Nous allons bien voir ! » Et je le répète. En d'autres termes, je me charge de démontrer (théoriquement, bien entendu !) que la plus vertueuse personne — c'est vous, madame, — n'est pas vertueuse du tout.

— Voilà qui est déjà assez effronté, ce me semble !

— Ah. ! oui, mais si vrai!

— Et de quelle façon, je vous prie, prouverezvous cela ?

— De quelle façon ? Par vos propres aveux, si vous daignez répondre à quelques questions, qui seront, je l'avoue, un peu indiscrètes.

— Moi ! je vous avouerai !...

— Vous-même.

— Vraiment, je suis curieuse de voir comment vous vous y prendrez pour obtenir une confession semblable.

— Répondrez-vous ?

— Oui.

— Sans mensonge ?

— Eh ! monsieur, est-ce que les femmes mentent ?

— A leurs maris, souvent, à leurs amants,, parfois...

— A leurs amis, jamais, dit-elle non sans cruauté en me tendant la main.

-Je repris gravement :

— Donc, vous croyez être vertueuse ?

— Mais j'en suis sûre !

— Et quelles raisons avez-vous d'en être sûre ?

— Des raisons qui sautent aux yeux, j'aime M. d'Asprières, et le bonheur d'être aimée de lui comble tous mes désirs.

— Tous ?

— Tous.

— Aie !

— Pourquoi dites-vous : Aïe ? »

— Parce que cette interjection exprime admirablement ma pensée. Si vous m'aviez répondu que

M. d'Asprières vous semble le plus galant homme du monde, vous inspire la plus paiHùte estime, si vous m'aviez répondu cela ou quelque chose d'approchant, avec sincérité, j'aurais pu croire à votre vertu. Car il est possible — pourtant je suis persuadé du contraire ! — que certaines femmes demeurent honnêtes par suite de la certitude qu'elles ne trouveraient aucune satisfaction à ne pas l'être. Mais non, vous m'avouez que votre mari comble tous vos désirs !

— Eh bien ?

— C'est donc que vous avez. . .

— Quoi?

— Dame, des désirs. Et de diverses sortes. Puisque vous avez dit : tous !

Madame d'Asprières éclata de rire.

— Tenez, vous êtes insupportable ! Mais j'ai promis d'être franche. Oui, j'aime M. d'Asprières, avec tendresse, avec passion, parce qu'il est jeune. parce qu'il est beau, et parce qu'il m'adore !

— Tant pis !

— Pour VOUS.

— Four lui !

— je ne comprends pas du tout.

— Vous comprendrez tout à l'heure. Mais, de grâce, dites-moi, pensez-vous véritablement que l'amour pour un mari, ou pour un amant, soit une preuve irréfutable de vertu ? Outre que l'amour n'implique pas toujours la fidélité, la vertu, telle que je l'entends, telle que vous l'entendez vousmêm?, ne consiste pas seulement à être fidèle à cause du plaisir que l'on trouve à l'être. Il faut voir les choses de plus haut et d'une façon plus générale La vertu, chez une femme aimante ou non, c'est l'impossibilité de la faute, c'est l'impeccabilité absolue en n'importe quel cas imaginable ; et, pour se vanter de posséder un tel don, il faudrait avoir triomphé des plus redoutables épreuves.

— Eh ! dit madame d'Aspriéres, croyez-vous que. faite comme je suis, je n'aie pas été exposée à un certain nombre de tentations où une honnêteté

moins ferme que la mienne n'eût pas manqué de succomber?

— Consentiriez-vous à me faire le récit?

— Un jeune homme m'a aimée, dix-sept ans, presque un enfant, beau comme un ange et pur comme une vierge; quand il me voyait, il devenait tout pâle, avec des tremblements ; et je suis sûre qu'il serait mort de joie si ma main avait touché sa main. Hélas ! il est mort en effet, de tristesse, parce que je ne le regardais jamais.

^ Vous n'avez éprouvé aucune tendresse pour lui?

— Je l'ai pleuré comme un petit frère que j'aurais perdu.

— • Ce ne fut pas sans doute votre seule victoire sur vous-même?

— Un homme m'aima avec toutes les ardeurs vraies et toutes les tendres hypocrisies. C'était un cœur patient et un esprit téméraire. On savait de lui, — non par lui-même, car il était discret comme une alcôve fermée, — que tant de femmes avaient

é;é ravies, vaincues, extasiées, brisées par son sourire et le mensonge adorable de ses caresses ; et il avait le charme attirant dun abîme fleuri, fameux par beaucoup de désastres. Or, ce menteur m'aima, oui, sincèrement ; j'étais la victorieuse de ce victorieux. Le jour où il faillit me baiser la main, je lui montrai la porte d'un air qui ne lui permit pas une parole; et, le mardi suivant, après les visites, — c'est le mardi que je reçois, vous savez, — je ne remarquai même pas qu'il n'était point venu.

— Voilà qui révèle chez vous, madame, une assez grande tranquillité d'âme. Et quelles furent vos autres épreuves ?

— Une, entre cent, mérite d'être rappelée. Un prince qui voyageait en France, — le fils aîné d'une reine régnante, — me vit dans je ne sais quelle fête, et s'éprit de moi, si indigne que je fusse d'un si hautamour.il n'hésita pasun instant, étant une Altesse aux résolutions très promptes. Ce qu'il m'offrait, c'était la fuite dans un duché

^26 LA VERTU DANS l'iLE

dont j'aurais été la duchesse, et un mariage morganatique, car on eût tenu peu de compte des réclamations et des plaintes de M. d'Aspriéres. Qui sait ? rien n'est impossible, quand l'amoureux est tout-puissant et quand la favorite est belle : je serais peut-être devenue, quelque jour, la souveraine d'un des plus grands royaumes du monde ! je renvoyai au prince par malemme de chambre, une petite couronne de saphirs et de perles, qui valait deux cent mille francs, ou un peu plus, et qu'il m'avait offerte en présage de l'autre.

Là-dessus M'"' d'Aspriéres me regarda non sans quelque moquerie dans les yeux, avec un air de dire que j'étais bien osé de suspecter la vertu d'une personne qui avait réduit au désespoir Chérubin, Lovelace et le fils de la reine deGolconde.

— Mon Dieu, dis-je, il est certain que beaucoup de femmes auraient mal résisté à d'aussi aimables tentations ; ce n'est pas sans motif que vous avez bonne opinion de vous-même. Mais, enfin, tout cela ne fait que blanchir; vous n'avez couru,

à bien considéier les choses, que des périls sans gravité extrême ; et vous n'aurez pas le droit de croire à la solidité inébranlable de vertu, tant que...

— Tant que ?.., répéta madame d'Asprières. J'achevai d'une voix calme:

— Tant que vous ne serez pas allée — dans l'île !

Elle me regardait, étonnée.

— Dans l'île ? dit-elle.

— Oui, madame ; dans l'île.

— Est-ce que vous perdez l'esprit ? Dans l'île ! Pourquoi irais-je dans une île ? Dans quelle île, je vous prie ?

— 11 importe peu que ce soit dans l'une ou dans l'autre des mille petites terres éparses sur l'océan ; les conditions de l'épreuve seront remplies pourvu que l'île où vous irez soit absolument déserte et située loin des eaux où ont coutume de passer les voiliers et les steamers.

Elle dut croire véritablement que j'étais devenu fou ; je continuai, plus grave :

3^8 LA VERTU DANS l'iLE

— Tout peut arriver, madame. Supposez que vous êtes partie pour l'Amérique avec M. d'Asprières. Il y a à bord un jeune passager qui languit d'amour pour vous ; mais vous n'avez même pas daigné voir la tendresse suppliante de ses yeux. Cependant la brise fraîchit, devient rafale, bourrasque, ouragan, tempête ! Le navire poussé vers des côtes inconnues fait eau de toutes parts, tourne sur lui-même, va sombrer. M. d'Asprières debout, vous serre sur sa poitrine, veut vous défendre contre les éléments en courroux; tout à coup un paquet de mer se rue, et l'emporte 1

— Mais, monsieur !.. .

— Laissez-moi poursuivre, de grâce ! La vague n'a fait que vous renverser, et vous rouler, évanouie, sur le pont blanc d'écume bouillonnante. Hélas ! votre sort n'est pas plus enviable que celui de votre mari ; car voici que le navire, après un dernier virement, s'enfonce dans l'effrayant abîme. Vous êtes perdue ! Non, un vigoureux nageur vous a saisie d'une main, et, du bras resté libre, il fend

les ondes furieuses et le vent et les éclairs, vers une terre prochaine. Il se hâte, il aborde. Vous êtes saine et sauve ! Et quand vous rouvrez les yeux sur une grève inconnue, vous voyez à genoux près de vous le jeune passager qui pleure en souriant.

— Ah ! que d'extravagances ! dit madame d'Asprières. Mais je commence à comprendre. Je suis dans l'île ?

— Oui.

— Dans l'île déserte ?

— Oui. Pas même un anthropophage ! Nul autre vivant que des singes dans les arbres et que des serpents sur le sable. Et, comme aucun navire ne passe à l'horizon, il est évident que vous ne reverrez jamais la France, ni M. d'Asprières.

— D'autant qu'il est au fond de l'eau.

— C'est juste. J'oubliais le paquet de mer. Mais votre mari se fût-il sauvé en s'accrochant à quelque épave, il n'en serait pas moins perdu pour vous. Vous êtes veuve, madame! etdans laplustâcheuse

situation que l'on puisse imaginer. Heureusement le passager auquel vous devez la vie (il a de beaux yeux doux et des moustaches que le flot amer n'a point trop gâtées) se montre fort ingénieux; avec des troncs de cèdres et des feuilles de pendanus, il construit une hutte où vous serez du moins à l'abri du vent et de la pluie (quant à lui, il dormira dans un arbre), et il pêche entre les rochers de petits poissons et des écrevisses de mer qui vous fournissent une très agréable nourriture. Mais les soins auxquels il se livre ne l'empêchent pas de vous adorer ! Ses regards vous disent à tout instant qu'il bénit le naufrage auquel il doit d'être si près de vous. Certes, vous vous êtes juré de demeurer fidèle à la mémoire de ce pauvre M. d'Asprières ; mais, quoi ! les jours passent et les nuits, et vous êtes à jamais séparée du reste des vivants, et votre mari n'est pas là pour combler, comme naguère, tous vos d.^sirs ! Rem:irqu;z que votre robe est depuis longtemps usée, qus vous avez dû la remplacer par des feuilles assez mal cousues :

elles cachent à peine les trésors jadis mystérieux de votre personne, de sorte que vous avez encore tout à donner à votre sauveur, mais vous n'avez plus rien à lui montrer ! Enfin, un soir, plus amoureux que jamais, il vous accompagne jusqu'à la porte de la hutte, se jette à vos genoux, vous baise les mains..., et si la Providence s'intéressait à votre vertu, elle n'aurait pas dû l'envoyer dans l'ile.

— Voilà bien, dit madame d'Asprières en me fermant la bouche d'un coup d'éventail, la plus sotte folie que j'aie jamais entendue ! Quelle apparence, je vous ledemande, qu'une Parisienne aborde jamais, de cette façon, sur une terre déserte ? Depuis Robinson Crusoé, on ne fait plus naufrage.

— Madame, rien d'aussi vraisemblable au contraire ni d'aussi peu rare qu'une telle aventure, et vous ne manquerez pas d'en tomber d'accord quand vous saurez le nom de l'île, et de toutes les îles de cette sorte.

— Ah ! elle a un nom, votre île ?

— Oui ! Elle s'appelle l'Ile de la Circonstance.

^}2 LA VERTU DANS l'iLE

M"" d'Asprières ne répondit point. Elle songeait. Puis, après un long silence :

— Vous ne savez ce que vous dites. Tenez, parlons d'autre chose.

Je ne demandais pas mieux que de changer de propos : d'autant que la belle jeune femme avait dans les cheveux, près du cou, un camélia de neige qui faisait valoir à miracle la blancheur un peu rosée de la petite oreille ; et je brûlais de dire mon avis là-dessus. Je n'y manquai pas, usant des plus gracieuses métaphores que je pus imaginer. Mais combien d'autres choses, plus tendres, j'aurais dites, si nous avions été seuls, dans l'île !

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