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Tendres canailles

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Au carrefour Buci, des autels de la fraternité sont dressés ; les peuples réunis, les classes confondues y boivent, selon le vœu du chansonnier, à l'indépendance du monde.

Il y a le bar Bobillot, à l!angle de la rue Bourbonle-Château ; le bar de V Habitude, au centre ; la Petite Pologne, rue Grégoire-de-Tours ; le café du Cardinal, près la rue de rAncienne-Comédie, lequel, par son public d'employés aisés, de marlous pacifiques, de dames pensionnaires des rues Mazarine et Grégoire-de-Tours, est, si j'ose dire, le Maxim's du carrefour.

En cet îlot fortuné, à l'abri des tempêtes parisiennes, s'élèvent encore d'adorables vieilles bâtisses ; leurs murs sont écaillés et suants, comme si elles s'essoufflaient, condamnées, à vivre de vie intense leurs derniers jours.

C'est dans ces maisons aïeules que d'aimables drôles et de fraîches coquines prirent tant de plaisir ; la chair à l'aise aux jours chauds ou

blottis sous un amas de galantes défroques, durant les mois noirs, en des mansardes toujours embellies de trumeaux, aux cheminées poussives mais dont les plaques d'âtre s'ornent des lys de France.

Dans ces plaisants taudis festoyèrent, avec plus d'animale franchise et non moins de fantaisie que les roués, les laquais de la Couronne, rufTians en livrée, et des donzelles faciles à surprendre, plus difficiles à contenter ; des compagnons de Cartouche aussi... Mais l'on n'en finirait pas s'il fallait déchiffrer les lettres de noblesse du peuple de la Buci, à quoi rien n'est comparable en ce monde que la canaille napolitaine. Toutefois, le peuple de la Buci, ennobli de vieille finesse française en son perpétuel délire déroulant des visions de fête foraine, de bagne, de palabres maçonniques, de Noëls russes et de festins comanches, se laisse-t-il moins aisément surprendre.

Les vieilles maisons, pour la plupart, ont la bonne face des derniers logis du dix-huitième. Des élèves de Mesmer y tinrent cabinet ; on y célébra, en secret, la messe sous Thermidor, tandis que, de l'autre côté de la cloison, grinçait la plume d'un libelliste ami du peuple, coupeur de têtes sentimental.

Mais les vieilles maisons ont peur de mourir et elles demandent grâce en se faisant désirables,

en rusant avec le siècle, et, le soir venu, elles flamboient à leurs bases, allumant les girandoles électriques des bars à musique qui, avec leurs comptoirs d'acajou, leurs cuivres polis, se balancent ainsi que des yachts de milliardaires, sur un beau lac.

Hélas ! les vieilles maisons de la Buci, hospitalière aux cœurs perdus et aux âmes nostalgiques, se défendent en vain. Une caserne à bourgeois dresse l'orgueil bête de ses sept étages là où fut, naguère, ï Alhambra-Buci dont chaque artiste était un monstre de qualité inespérée. La fortune de cet établissement fut brève. La jeunesse oisive du quartier s'empara du contrôle, délivra arbitrairement les faveurs et ruina le crédit de la direction. Les gars de la Buci ne sont pas naturellement malfaisants ; ils pouvaient emporter la caisse et ne le firent point, seulement ils aiment singulièrement les plaisirs gratuits et, pour mieux dire, les plaisirs conquis !

Nombreux sont dans la vie d'un beau jeune homme de lettres, abandonné des dieux, les jours d'invincible détresse.

Les soirs de ces jours-là, sans rien sacrifier de mon équipage dandy (ce n*est que dans les mauvais romans qu'un gentleman s'embarrasse d'une casquette pour courir les bouges), j'allais, sans dégoût, <;ommencer la nuit dons l'un ou l'autre des éta-

blissements du carrefour et, plus spécialement, au petit bar de VHahitude, gouverné par mon ami Ferdinand dont je serai fréquemment amené à vous entretenir au cours de ce récit.

En ce temps-là j'étais heureux, à la façon de ceux qui n'ont pas encore de prestige social à défendre, et je ne rougissais point si mes compagnons de carrefour s'écriaient en me voyant :

— Tiens, voilà Marcel l'aristo ; comment que ça va, Marcel, toujours dans le grand ?

J'allais à ces êtres parce que, pauvre, en dépit de la haute opinion que l'on avait de moi, j'avais faim de débauche comme d'autres ont faim de tendresse ; tendresse dont ma débauche, d'ailleurs, s'alimentait.

Je serai véridique, faisant peu de cas du jugement des hommes ; je demande seulement à ne pas être confondu avec ceux d'une bohème dont j'appris, de bonne heure, à exécrer la livrée ; le prolétariat intellectuel m'étant infiniment moins sympathique que l'autre. Je ne me ferais certes pas tuer pour celui-ci, mais j'aurais, maintes fois, d'un cœur joyeux, aidé au massacre salutaire de celui-là.

Ainsi, pauvre et capricieux, aristocrate vagabond, j'ai trouvé en ce carrefour Buci un duché accueillant à ma fantaisie, séduisant par ses mœurs aisées et compliquées pourtant, sa morale

favorable à l'instinct et ses lois généreuses. Ce n'est point un effet du hasard si les Slaves abondent au carrefour ; la Buci est la patrie des réfugiés, des échappés des géhennes bourgeoises, des universités, des salons, des bouges de barrière, des forteresses russes ou du bagne de Poulo- Condor.

Ah ! les souples guenilles, les fiers monstres que j'ai connus là ! Je ne veux me souvenir que des plus précieux.

Raton, Ver-Rongeur et Mastic ! Délicieuses petites gouapes bardées de préjugés tenaces, fort enclins aux pires exploits et sachant utiliser de rares ressources lacrymales pour dire ces mots : la Mère ! C'est en songeant à eux que M. Alexandre, ancien colonial, patron du Bar Bobillot, et contemporain de l'héroïque sergent, me disait :

— Retiens bien ça, Marcel, il n'y a pas d'apaches ; il n'y a que des jeunes gens mal élevés qui s'amusent ! Tu verras comme ça deviendra ennemi des histoires !

Et l'excellent homme ajoutait, à l'usage des sociologues, philanthropes, moralistes et autres charitables canailles :

— Veux-tu que je te dise ? Ils me font suer avec leur jeunesse criminelle !

Mais quelques-uns de mes compagnons étaient des hommes, tout à fait : Albert Grivaud, dit

Bébert, dit le Potard ; M. Jules, marchand de chiens et camelot, dit le Roi de l'électricité ; Adam Bressol, le poète ; Léonce, le garçon de bar, et son frangin Francis, l'infirmier ; Chipotte, le crieur de journaux ; Pulicello, le coupeur élégant, pommadé, nourri du souvenir des beaux jours de sa gueuserie napolitaine ; Prosper le soulard mystique, et les femmes de ces gens : la grosse Marcelle, Rose de la rue Grégoire, Marie-Tête-de-Cire, la Romaine, Stella, Mimi Chaussettes, la grande Élise ! Et M. Tourneur, Conservateur du fonds

écossais à la Bibliothèque de 1' , bouquinant

tous ces êtres comme autant d'uniques exemplaires, ces crapules originales, ces fripouilles princeps, ces jolies gouapes pour amateurs !

Et les Polonais !

Plus misérables que les Juifs, suspects comme eux, et comme eux en exil, fils impuissants de la Pologne mutilée ! Ils n'attendent pas le Messie et n'eurent point de prophètes.

Un instant, ils crurent en Napoléon. L'ombre de César fait encore des plus ardents au rêve des aventuriers ; mais leâ frères puînés des lanciers de Poniatowsky sont aujourd'hui affublés de défroques artistiques. Sous ces hardes ils grelottent aussi bien de fièvre orgueilleuse que sous la capote gris-bleu de la Légion. Les voici échoués au havre des mauvais garçons : au cul-de-sac

Buci, entre le Pré-aux-Clercs et les ruelles universitaires, beau domaine de reîtres bacheliers, sans maréchaux et sans recteurs.

Ils coulent des jours et des soirs de paresse nostalgique, dans un bar populaire où fréquentent aussi les crieurs de journaux du soir, les voleurs de chiens, les plus pauvres filles et les adolescents débraillés qui jouent aux grands artistes, contents de leur génie s'ils ont le génie de bien mourir de faim, avec quelque pittoresque. C'est la Petite Pologne. On y lit les meilleurs journaux de Paris et le Courrier de Varsovie ; le café-crème s'y vend dix centimes.

Voici Schonack, poète élégiaque et redoutable champion de blatschiky, ce perfide poker des tripots varsoviens ; Lichewsky, dit l'Ingénieux, inventeur méconnu ; le Jockey, qui porta sur les hippodromes les couleurs du comte Potocky ; Crapotzky, impressionniste devenu photographe forain ; le Colonel, petit bossu qui, en d'autres siècles, eut* bien conseillé le roi son maître ; Prjebilewsky, le philosophe poltron, cynique mais chien battu ; Zaglomir, enfin, l'ancêtre qui vint à pied de Posen à Paris, le ventre troué par les sabres russes, une balle prussienne dans le bras, qui servit la France et Paris, sous Franchetti et Dombrowsky, ranima le courage des Fenians en Irlande et achève sa carrière au carrefour, dans

une inaction que couvre mal un hasardeux commerce d'estampes japonaises, cédées à vil prix aux demoiselles de la rue Grégoire-de-Tours.

Crapotzky est bon baryton et il galvanise l'assistance quand il chante :

Allons, guerriers, un généreux effort !

Nous les vaincrons, nos femmes les défient. 0 mon pays, montre au géant du Nord Le saint anneau qu'elles te sacrifient.

Où sont-elles les mères, les femmes et les sœurs de ces héros sans emploi ? Ils sont tous veufs et orphelins, ces patriotes sans patrie ; leurs femmes, leurs sœurs, c'est la grosse Marcelle, la grande Élise, Marie-Tête-de-Cire, la Romaine ou Mimi Chaussettes.

Maigres amours ! Deux vieux marcs échangés, une -main qui s'aventure, c'est tout. Mais leur vraie volupté est celle des belles confidences ; ce qu'on a fait ! ce qu'on aurait pu faire !

Au bar de Ferdinand, à V Habitude, rien n'altère la joie de vivre selon ses sens, selon ses nerfs. Et cela est très beau, et comment ne pas regretter de n'y plus pouvoir savourer la seule liberté sans mensonge ? Mais, n'est-ce pas, il faut faire son livre, et puis après ce livre d'autres livres ! M. Tourneur est bien plus heureux que moi, et vous ne tarderez pas à vous en convaincre.

Le président Bonardot, septuagénaire connu pour sa philanthropie, débarqua à Pont-aux- Belles, après une mauvaise nuit passée en wagon. Cent fois il avait relu la dépêche par quoi M. Malibert, directeur de la colonie pénitentiaire, son œuvre, l'informait d'une révolte des jeunes colons et de la fin prochaine du gardien-chef, le crâne défoncé d'un coup de bêche.

Les prisonniers se révoltaient donc quelquefois ? Et des enfants ! Des enfants moralement redressés par ses soins !

M. Bonardot n'entendait pas un mot du rapport que, le chapeau à la main, lui faisait le directeur, venu le quérir à la gare.

Il marchait égaré, hébété ; l'on eût dit que c'était lui le criminel. Soudain, saisissant le bras du respectueux Malibert, le président dit en étouffant :

— Regardez !

Des gosses, encadrés de gendarmes, avançaient, menottes aux poings ; ils n'avaient plus leurs

sabots pour s'en être fait des armes. Ils pleuraient. Mais l'un d'eux, dont le front saignait, reconnaissant M. Malibert, et devinant en M. Bonardot un bourreau supérieur, tourna la tête pour glapir :

— ■ Vaches !

Bouleversé, le président suspendit le geste vengeur d'un des gendarmes.

■ — - Vous n'êtes pas bien. Monsieur le Président ; désirez-v^ous vous reposer un instant ?

Le vieillard ayant déboutonné son gilet, arracha son col, posa son panama sur l'herbe, se moucha avec force et s'installa sur le talus, comme un chemineau.

Jusqu'au coucher du soleil, le redresseur de l'enfance coupable suivit d'un regard navré l'atroce chasse aux gosses. Dégoûté, il n'articulait pas autre chose que : oh ! oh ! mon Dieu !

Ah ! la terrible nuit que passa M. Bonardot, et l'atroce veille qu'il infligea à ses hôtes !

^jme la directrice fit du thé, du tilleul, de la camomille, des compresses, alluma le feu, au mois de mai ! ouvrit la fenêtre, la referma, n'ayant pas le loisir de soigner sa propre migraine.

Docilement, son mari lut au président les statuts de l'œuvre, le règlement de la colonie, les cahiers de rapports. A tout cela, M. Bonardot répondait :

— C'était parfait, c'était parfait ! pourtant voyez, Malibert, voyez où nous en sommes !

Ou bien il disait, secoué de frissons grotesques :

— Malibert ! Vous n'entendez rien ?

— Rien, Monsieur le Président.

— - Et moi je vous dis qu'ils crient, qu'on les tue ! Allez voir.

La comédie se termina par une crise de larmes, achevant de rendre odieux, ridicule, et pourtant pitoyable, l'infortuné bienfaiteur, tapotant, machinalement, les mains grasses de M™® Malibert.

Le petit jour vint. Deux gardiens, ardents aux représailles, se présentèrent au rapport. Les nouvelles qu'ils donnèrent de leur brigadier parurent assez fâcheuses. L'un d'eux dit en portant la main au képi :

— On le vengera, Monsieur le Président !

M. Bonardot le regarda bien en face, braillant :

— Vous allez me faire l'amitié de vous taire, vampire î Fichez-moi le camp, et que je ne vous revoie plus !

Les caouchs se retirèrent, stupides. »

— Malibert, mon panama, je vous prie.

— Monsieur le Président est en état de m'accompagner ?

— Oh ! n'y comptez pas. Je ne veux plus entendre parler de cette histoire ; faites ce que vous jugerez bon ; poursuivez les fuyards, enfermez-les, enchaînez-les, massacrez-les, tout m'est indifférent. J'en ai trop vu et le mal ne peut être plus grand.

— Monsieur le Président ! Et vous allez partir?

— Je ne retourne pas encore à Paris. Je vais me promener. Madame Malibert aura la bonté de me préparer à goûter.

Délirant suffisamment, M. Bonardot fit comme il avait dit. Il partit à l'aventure, sans se soucier du chemin parcouru, à travers bois, son petit panier de provisions à la main, et parvint, après une longue randonnée, jusqu'à une sorte d'étroite clairière dont un rideau de feuillage défendait l'entrée.

Un duo de voix légères arrêta le lamentable pérégrin.

— C'est bon, s'pas ? Ça te remet ?

— Probable ! Mais, pour dire la vérité, j'avais pas trop faim ; ton lapin d'hier était rudement bon !

— Dis, t'en avais pas du comme ça à la colonie !

— Des patates, oui, quand ça n'était pas du rat crevé.

— Du rat crevé ?

— Puisque je te le dis !

Réconforté, oublieux du danger, le fuyard, un gars de seize ans, pas trop meurtri par le dur régime, ne trouvait pas inutile de parer d'un peu de lyrisme son médiocre roman. Son mensonge émerveillait sa compagne charitable, une*vachère

blonde de 'julnze ans. r. ^ -. * --c

pain de son protège de la ve , ri,

son amoureux de demain.

Gentiment, elle loi noua autour du cou ses bras frais, à peine hâlés, et dit :

— C'est drôle, je ceaaaals pas encore ton nom !

— Paul, et toi ?

— Eugénie.

— On ne t'appelle pas ausÂi -Nini ?

— Si, pourquoi ?

— Ben. que t'es bête, ça fait Popaul et Ninî ! Tant de sauvage poésie, la beauté du âte, le naturel des acteurs, tirèrent des larmes au président.

D'an pantalon de velours bran, rapiécé si diversement qu'il faisait songer aux cbamps inégal ancnt cendrés, après la moisson, Popaul sortit une pincée de tabac et une feuille déchirée. De ses doigts a^î'^5 'ie malfaiteur, il parvint à rouler une cigarette convenable ; aussi grave qu'une jeune prêtresse, la petite amoomise lui présenta l'allumette embrasée, un ineffable sourire sur ses lèvres sanglantes.

Popaul aspira largement une première bouffée, et c' était la liberté mente qu'il savourait sous Tespèce d'une cigarette de mauvais caporal. 11 ferma un instant ses yeux gris, puis, les dardant, grands ouvcr* - ■ — ceux de la gamine enlacée du:.' prise fa .le déserteur s^informa :

— On se doute chez toi ?

— Le père m'a suivie jusqu'au moulin, d'un air tout drôle !

— T'as peur ?

— Ça ne fait rien.

— Avec moi, faut jamais avoir peur !... Tu crois qu'on verra qu'il manque une veste et un pantalon ?

— Je ne sais pas, je ne sais pas ; mais tant pis, Popaul; le père me cognera peut-être, ça lui arrive quelquefois, il cogne dur ; les frères aussi me cogneront. Victor surtout, il est brutal ! Ça m'est égal, tu auras eu le temps de te sauver !

Une plus étroite étreinte récompensa Virginie^ soumise héroïquement aux rudes effets de la justice familiale. Les yeux gris plongeant dans les yeux bleux grandis de tant admirer, Popaul dit à la petite :

— Faut te sauver aussi avec moi !

Mais la bergère poussa un cri bref ; le drôle sauta sur son gourdin. M. Bonardot était découvert.

Le bonhomme sautillait, dansait, tout à fait gâteux et tout à fait sublime de bonté, en agitant son petit panier pour apaiser Paul et Virginie.

— Mes enfants ! Mes chers petits enfants ! Ne craignez rien ! Je ne suis pas méchant ! Je suis très bon au contraire ! Il faut être bon, mes chers

petits enfants ! Toi, tu ne retourneras jamais à la colonie, et, toi, on ne te battra pas, je le défendrai. Je ferai chasser le directeur, mes amis ; je donnerai de l'argent à ton père, et aussi de l'argent à tes frères, ma petite fille ! Je suis juge, vous ne saviez pas ça ? On ne met les gens en prison que lorsque je le veux bien, et je ne le veux pas, moi, ah mais ! Personne n'ira plus en prison, vous m'entendez ? Personne, personne, mes petits enfants ! Tout le monde ira courir les bois et tout le monde s'aimera. J'ai de bien bonnes choses dans mon petit panier ; nous allons les manger ensemble. Vous serez heureux, je suis très riche. Avez-vous vu déjà de l'or ?

M. Bonardot fouilla dans son gousset pour en retirer une poignée de louis.

— C'est bien joli, l'or ; avec l'or on peut tout avoir, je vous en donnerai. Et des billets de banque, en avez-vous vu quelquefois ? Je parie que non ; je vais vous en montrer, de toutes les sortes, des billets de cinquante francs, des billets de cent francs, des billets de cinq cents francs, des billets de mille francs !

M. Bonardot ouvrit son portefeuille, sans voir flamber soudain les yeux gris de Popaul. Virginie se mordait les lèvres, souffrant de sentir sa main frêle écrasée, toujours plus fort, dans la lourde patte du déserteur haletant.

— En attendant, reprit M. Bonardot, mangeons les bonnes choses qui sont dans mon petit panier î

Dans mon p'tit panier, Dans mon p'tit panier !

Un dernier pas de polka fut fatal au président ; il s'effondra sur son séant, abruti, muet.

— C'est un maboul, souffla Paul à Virginie.

— Tu crois ?

Paul prit son mouchoir ; d'un geste bref, il en enveloppa la tête du vieux se débattant à peine, et, avec une étonnante célérité, fit passer dans les siennes le contenu des poches de M. Bonardot.

Puis, empoignant rudement Virginie :

— Maintenant, ma vieille, il faut se trotter. La bergère, conquise, ne résistait plus.

— Viens, dit-elle, je connais une gare pas loin ; les autres n'ont pas le sou, ce n'est pas à la gare qu'on les cherche.

— Et toi, ils te connaissent dans cette gare-là?

— J'ai jamais pris le chemin de fer ! Virginie, sans trembler, demanda deux troisièmes pour Creil ; Popaul lui avait dit :

— Tu comprends, ma vieille, ça serait trop gourde de prendre des billets pou¥ Paris ; on se ferait cueillir à la gare comme des noix. De Creil à Paris, je connais la route, elle est belle ! Ça sera notre vrai voyage de noces ; sans compter que

près des fortifs nous trouverons un chouette bistro, avec des boscpiets, des grenouilles et des balançoires. On y croûtera, pas vrai ? On y fera même dodo, ma poule, car t'es ma poule maintenant, pour la vie ! A Paris, on se fera graver une devise sur le bras par un copain.

Et la petite paysanne, saoule d'amour, donnait au séduisant gredin son premier fort baiser d'amante.

Le train filait doucement, grignottant le paysage.

— C'est la ferme à Gaucher, dit Virginie, le nez à la portière : là-bas, ce qu'on aperçoit, c'est Champ-Marolles, c'est là que j'allais tous les samedis pour le marché. Tu vois la grande tour ? Il paraît qu'elle a plus de cent ans ! Où on voit les arbres au bord de l'eau, c'est la Goulinière ; ma sœur Rose y est mariée à un éclusier. Il n'y a que ma sœur Rose que j'aimais, elle sera bien étonnée...

Un peu de mélancolie altérait la voix de la petite.

— Ça, dit-elle, après le moulin, c'est le ru Minard. Le dimanche, les garçons vont y pêcher des truites, et si les filles viennent les faire enrager ils les poussent dans l'eau. Mais, tu sais, <m se mouille juste les pieds. N'est-ce pas que c'est joli par ici ?

— C'est tout ce qu'il y a de moche ! proclama

le mâle avec autorité, dispersant les derniers rêves rustiques de sa compagne. Barrez la cambrousse ! D'abord, tu ne t'appelleras plus Nini ; à Paris, c'est trop commun. Je te donnerai un nom plus coquet, et presque la même chose : Mimi. Moi, c'est Ver-Rongeur qu'on m'appelle.

— Et à Paris, demanda timidement la bergère, où logera-t-on ?

— A l'hôtel, parbleu !

— Et si on nous demande nos papiers, si on nous trouve trop jeunes ?

— T'as pas fini avec tes questions ? On logera à la Maubert, dans un garni que je connais ; il n'y a rien que des mômes là-dedans, les gars comme leurs poules ; on sera les plus vieux. C'est pour dire !

— Et si

— Ah ! ça va bien !

— Ne te fâche pas, Popaul.

— Je t'ai déjà dit que mon nom, maintenant, c'était Ver-Rongeur, tâche à pas l'oublier.

Et rabattant sa casquette sur ses yeux, l'évadé fit un somme, tandis que son amoureuse, les menottes bien à plat sur les cuisses, admirait lé dormeur.

— Blat ! Blat !

— Blatziki ! zézaya Géronimo Pulicello en abattant sa maîtresse carte.

— Je suis maudit ! grommela Zenon Prjebilewshy ; je ne jouerai plus au blatzchiki avec vous ; d'abord tous les Italiens sont des filous.

— Et tous les Poulounais, Moussié Probileski, ils sont des aventouriers ; oui, Moussié Probileski.

L'élégant Pulicello, debout, se démenait à la façon d'un pître, et toute sa personne crissait, en vérité, comme ses souliers vernis.

Zenon Prjebilewsky, beaucoup moins bien vêtu, arrachait, de rage, sa cravate effrangée.

— Je ne m'appelle pas Probileski, je suis Prjebilewsky ! Mais vous, Pulicello, vous êtes un Polichinelle !

— Ouné Policinelle ! Vous osez dire ouné Policinelle ! Tous les Poulounais ils sont...

Mais Ferdinand, le patron de V HahitudCy occupé

à remplir ses siphons à la pression, calma ses deux clients :

— Allons, allons, est-ce qu'on se dispute entre collègues ? Vous êtes tailleurs tous les deux, les Italiens valent bien les Polonais ; tous les peuples sont frères.

Cette affirmation humanitaire enthousiasma, non point pour sa nouveauté, mais pour sa valeur éternelle, le Père Lacets, Nestor crasseux de la dél ine errante. II accorda son approbation lyrique :

— A la bonne heure, Ferdinand,

C'est la lutte finale, Ferdinand t'as raison ; Rinçons-nous la da-a-a-alle, Vive l'amer-citron !

A ce moment, Pulicello m'aperçut et oubliant Prjebilewsky et sa querelle, vint à moi les mains tendues et les lèvres disjointes, m' offrant du même coup, le miel de son sourire et les feux de ses bagues de pacotille.

— Cer poète, zé vous souhaite la Lienvenoute, Come sta, signor ? Très bien ? Bravo, bravissimo, zé souis ençanté 1 Ze vous présente ouné compatriote. Mil® Lœtitia. Mademoiselle Laetitia, zé vous présente ouné sélectissime poète...

Mil® Lœtitia riait comme une petite fille. C'était une créature de vingt ans, aux crins noirs en

lourdes torsades, aux yeux de charbon, aux lèvres très rouges, moulée dans un fourreau de serge noire, ceinturée d'un tablier sale sur sa robe presque élégante, et qui, rinçant des verres au comptoir, riait en plongeant des mains souveraines dans un bassin d'eau carminée par l'aramon et la fraisette.

— Pourquoi dites-vous cela, monsieur Pulicello ? Vous savez bien que je ne suis pas Italienne, je suis Corse.

Elle disait : « Je suis Corse », comme une autre eût pu dire ; « Je suis duchesse ! »

Je complimentais chaudement mon ami Ferdinand sur sa nouvelle servante,

— C'est, me répondit-il, le collecteur des boîtes à jetons, les braves petits trucs dans lesquels vous mettez toute votre bonne galette, qui me l'a recommandée. Il est de Bastia, comme elle. Elle n'est pas seulement jolie, elle est distinguée ; elle a été en pension jusqu'à seize ans. Qu'est-ce que ça a d'étonnant ? Moi aussi j'ai été au collège, me voilà bistro tout de même. Lœtitia n'avait jamais été en place avant de venir à Paris. Son père était brigadier de gendarmerie ; elle a encore un oncle qui est curé, son frère aîné est adjudant à Biribi, mais le cadet a pris le maquis. Tu vois que c'est une vraie famille corse. Il ne lui manque plus qu'un empereur ! M^^^ Lœtitia le donnera

peut-être à la France. Tu pourrais t'en occuper à tes moments perdus, mon vieux Marcel.

Prjebilewsky, ayant fait la paix avec Pulicello, s'écria :

— Assassine ! deux bitter-menthe.

Et trois adolescents commandaient du fond de l'arrière-salle :

— Assassine ! une tomate, un communard et une au sucre !

Lœtitia s'empressait.

Assassine î Pourquoi ce sobriquet ? J'allais m'en informer auprès de Ferdinand, lorsque fit son entrée une troupe des plus solides habitués de la maison.

C'était Chipotte, le crieur de journaux, et sa maîtresse Philomène, Ver-Rongeur et Mimi, M. Jules, le marchand de chiens, et enfin mon ami Tourneur.

— A la bonne heure ! clama en les voyant Ferdinand, moins heureux à la pensée du profit qu'au spectacle de sa meilleure société. A la bonne heure ! Il nous manque encore Bébert, mais il ne peut tarder, et, en l'attendant, voilà Prosper ! Ça sera un vrai samedi, un vrai samedi de la Buci. Bonsoir Prosper, ça va-t-il comme tu veux, mon vieux Prosper ? J'ai un nouvel appareil, le Toréador, avec une réserve de six jetons, et je rembourse en sous aux vrais amateurs tels que toi ; on gagne

ce qu'on veut, c'est épatant. Demande à Marcel si c'est sérieux.

— Je me fous de tes sous, j'aime mieux les jetons !

Ferdinand sourit à son client.

Prosper beugla, tout à fait agressif, parce qu'il se croyait contrarié :

— Certainement, je me fous de tes sous, je m'en fous comme de tes boniments et de tes bons conseils ; je m'en fous comme du tonnerre de Dieu !

Prosper passa sur ses yeux ses mains parcheminées et reprit, très doucement, très tristement :

— Tu vois, Ferdinand, tu me fais dire des sottises ; donne-moi la monnaie de quarante sous, mon vieux.

Misérable et correct, rasé d'assez près, il y avait en Prosper du mime tragique, du notaire en fuite, du prélat inquisiteur, de l'ange déchu et de l'empereur gâteux. Triste et poli — sauf en de rares instants de brèves colères — il parlait peu, préférant boire. Au reste, jamais ivre, du moins manifestement, et sachant varier les plaisirs, du marc de Bourgogne au vermouth-guignolet, du bittermenthe au raphaël-citron.

Si quelque fille maudissait justement la dureté du temps et l'ingratitude des hommes, Prosper, brisant d'un geste la parole de reconnaissance.

savait l'obliger, mais non point par le moyen brutal, d'espèces trop vulgaires. Et, délirant superbement, Prosper étalait sur le comptoir des poignées de ces jetons que crachent avarement les boîtes à sous en lesquelles s'engouffre, le samedi, la fortune du pauvre.

Un melon immense et trop large le coiffait ainsi que d'une tiare ridicule ; son long corps maigre frémissait dans une vieille houppelande à col de fourrure jaune, rongée des vers.

Prosper glissa deux sous dans la fente de l'appareil et commença de faire sauter la bille, hésitant, chtrchant le bon élan avant de lui donner sa course vers les gueules rouges qui font gagner, les gueules jaunes qui font perdre et les gueules vertes de la réserve.

Fumant une pipe si courte que la fumée semblait sortir de sa barbe embrasée, le Père Lacets, sa marchandise sur l'épaule, s'approcha du joueur, selon son habitude. Il ne consommait que lors- <îu'on lui payait à boire, passait pour connaître tous les caprices des appareils de Ferdinand, et les joueurs heureux lui refusaient rarement un verre.

— Essayez donc voir, M'sieu Prosper, de lancer la bille avec le pouce, c'est un coup à M'sieur Tourneur, essayez-le que je vous dis, il est bon.

Laissant retomber lourdement la bille d'acier, Prosper se tourna vers le Père Lacets.

— Mon ami, Pascal a dit : « Le hasard donne les pensées ; le hasard les ôte ; point d'art pour conserver ni pour acquérir. » Veuillez me foutre la paix et vous éloigner, les mauvaises odeurs portent la guigne ; voici un jeton de vingt centimes, hier gagné sans vos conseils, et qui vous permettra de boire à ma santé. Je vous en donnerai un autre demain si vous me jurez avoir fait votre prière avant que de vous endormir.

— Sans blague ? Dites donc, M'sieur Prosper, j'y suis entré une fois dans une éghse, c'était pendant l'Exposition ; alors figurez- vous...

— Je croyais vous avoir prié de me foutre la paix.

De loin, Ver-Rongeur, M. Jules, Chipotte et leurs femmes suivaient la scène. M. Tourneur avait acquis, au prix d'une bouteille de vin d'Anjou, le droit d'être assis très près de Mimi qu'on voyait pour la seconde fois au bar de V Habitude.

— Il te revient, à toi, ce paroissien-là ? demanda Ver-Rongeur à M. Jules.

— C'est une pochetée comme il v en a tant ;

un gas qui a eu de l'instruction, qui a manqué de

conduite et qui est devenu un ballot comme les

autres. Ça crâne tant que ça a du pèze et puis...

— C'est ton idée, dit \ or-Rongeur, mais c'est pas la mienne.

— Dis-la voir, ton idée.

— Il y a longtemps que ça me travaille, du jour que j'ai vu le Prosper, pour ainsi dire, du temps que je venais ici en douce, et sans Mimi, quand on était pas encore tranquille. Pour moi, Prosper c'est un poulard !

— Prosper, de la Boîte ? T'es pas louf ?

— Un poulard à la manque, si tu veux, mais un poulard tout de même. Pour moi, tu comprends, il y a rien à faire. C'est le vieux qui m'avait fait mettre en correction, pas vrai ? Il est mort maintenant et la vieille pleure de bonheur quand je vais la voir à Puteaux où qu'elle tient un débit. Elle aime Mimi comme sa fille, autant dire. Puis d'abord, la colonie n'existe plus...

— Tout ça ne prouve pas que Prosper soit de la Boîte. Je crois plutôt que c'est un ancien acteur, ou un veuf.

— On verra. Je suis sûr que ça finira mal. Avec lui c'est jamais franc. C'est pas comme avec ce brave Marcel. Il est gandin, il parle bien, mais c'est tout de même un vrai copain. Tu ne bois rien, Marcel ?

— Mon petit Ver-Rongeur, je ne veux pas abuser du crédit de notre ami Ferdinand.

— Quelle blague ! T'es fauché ?

— Comme les blé?.

— T'as pas d'argent aujourd'hui, possible, mais entre nous, t'es pas en peine d'en trouver.

— Sacré Marcel, dit M. Jules, il ne dira jamais où qu'il travaille !

Mimi intervint :

— Ça ne vous empêchera toujours pas de prendre quelque chose avec nous, c'est bien assez souvent votre tour, à ce que m'a dit Ver-Rongeur.

Mais déjà Ferdinand avait compris le sens de ma pantomime discrète ; M^^^ Lœtitia, secondée par Léonce, le garçon, apportait des verres fins et deux bouteilles de vin mousseux.

La société se récria d'aise. Seul mon ami Tourneur maugréa :

— Ce n'est que juste, il y a longtemps que j'attendais ce geste. Tu dois bien ça alix amis que je te présente.

Cette prétention amusa M. Jules.

— Ah ! ce M. Tourneur, tout de même ! Il se croit le roi de la Buci. Sans vous offenser, M. Tourneur, on a bien connu Marcel sans vous.

— Il se peut. Mais je revendique l'honneur d'avoir introduit chez Ferdinand mon ami Chipotte et son amie qui végétaient dans les ténèbres de la Petite Pologne.

— Pensez-vous ! rectifia Ver-Rongeur, Chipotte et Philomène c'est moi qui les ai conduits à V Habitude ; je leur devais une fière tournée. Sans

eux qu'est-ce qu'on serait, Mimi et moi ! Pas vrai,

Mimi ?

^ — Probable !

— Sans eux on n'avait plus de garno, plus de rien ; sans compter que Chipotte a bien voulu dire que Mimi était sa sœur et que ça nous a évité bien de l'ennui.

— Eh bien, et ce mousseux ? dit enfin M. Tourneur, esprit logique haïssant la dispersion des idées.

Le vin doré fusa dans les verres. On fit boire M^^^ Lœtitia. Le mousseux lui chatouilla les narines et la grisa un peu.

Prosper dit à Ferdinand :

-^ Redonne-moi donc de la monnaie de quarante sous ; c'est une belle saloperie ton Toréador, tu trouvais qu'on gagnait trop souvent avec l'ancien appareil, malfaiteur !

Ferdinand avait raison ; c'était un beau samedi de la Buci. Les Polonais, au fond, jouaient aux cartes en se querellant ; au comptoir, des ouvriers agitaient toutes sortes de questions sociales et cela les saoulait plus sûrement que les alcools de Ferdinand. A l'écart, une vieille rousse, coiffée d'un chapeau à plumes défrisées, enveloppée de voiles funèbres comme une pleureuse, buvait du grog et couvrait, infatigable, d'une écriture fine, un rgos cahier crasseux. Mordant son porte-plume,

elle cherchait son inspiration au plafond enfumé, «ouriait à ses belles pensées, dodelinait du chef, secouant ses plunties à la manière d'une cavale savante dans un cirque misérable, et se remettait à multiplier ses pattes de mouche. Elle aussi, peut-être, écrivait à sa façon le beau roman de la Buci. En l'observant, Ferdinand soupirait :

— Plus on va, plus on voit des gens piqués par la littérature. C'est malheureux malgré tout. Dire que, moi aussi, j'aurais pu tomber là-dedans oomme tant de fourneaux !

M. Tourneur caressait lentement les jambes de Mimi dont on apercevait les mollets blonds habillés de chaussettes noires.

De temps à autre, Ver-Rongeur murmurait :

— Vous gênez donc pas, M. Tourneur, en versant à boire à la ronde.

Le gâtisme du Père Lacets divertissait M^^® Lœtitia.

— Assassine ! deux anis, commanda Prjebilewsky.

— Pourquoi vous appellent-ils tous Assassine ? demandai-je à la petite Corse.

— Us m'appellent Assassine et je ne m'en fâche pas. J'espère qu'ils ne m'appelleront pas comme ça pour rien. Nous ne sommes pas pauvTcs chez moi ; papa va prendre sa retraite de brigadier de gendarmerie, je vivais chez ma grand-mère

qui a une ferme du côté de Sartène. J'aurais pu ne pas me placer, surtout comme ça, dans un bar qui n'est pas fréquenté que par du beau monde. Je suis venue à Paris pour la vendetta.

J'ai connu, en Corse, un sergent ; il était de chez vous, de Paris, maif je ne sais plus quel quartier. C'était un engagé de quatre ans, il finissait sa dernière année ; Gaston Mancel, vous ne connaissez pas ? Il était très gentil ; je n'osais pas penser que je l'aimais ; pourtant je tremblais de l'écouter, tant il était gentil. Ah ! ce qu'il était gentil ! D'abord on ne se voyait pas facilement, parce qu'il fallait que j'aille à Sartène ou qu'il vienne à la campagne, et, n'est-ce pas, je ne pouvais pas plus le recevoir chez grand'mère que le visiter à la caserne. Alors, il a pris une chambre en ville et c'est ce qui m'a perdue. Il me promettait tout ; moi je ne lui demandais que de m'épouser, pour l'honneur.

Maintenant j'ai un enfant, un beau petit garçon, Vittorio ; c'est une servante de grand'mère qui l'élève. Gaston a été libéré et il est parti, sans une parole, sans un mot. J'ai écrit au colonel, au préfet, au Ministre de la Guerre ; on ne m'a pas répondu. Alors je suis venue à Paris pour tuer Gaston.

Terriblement calme, Lœtitia paraissait sincère. J'étais bien embarrassé de l'apaiser. Je me contentai de dire, assez stupidement :

— Mais il faudrait, avant tout, le retrouver.

— Je sais que Paris est grand. Je le retrouverai quand même. On lit tous les jours de ces histoireslà dans les journaux, et puis on n'empêche pas une Corse de se venger. Peut-être bien qu'il viendra boire ici !

M. Tourneur, dont l'ivresse montait, me tira d'embarras en me frappant joyeusement sur l'épaule.

— Marcel, je t'offre un vin blanc citron, c'est excellent après le mousseux. A ta santé. Mon cher ami, garde-toi de tenir ces gens, nos compagnons, pour des déchus, des épaves — si je fais exception pour les Polonais, — et moins encore pour des barbares. Ils sont, au contraire, le fruit d'une civilisation achevée ; je me persuade plus aisément, à mesure que j'y réfléchis, que toi et moi sommes les deux seules créatures vicieuses de ce monde, par d'autres réprouvé. J'espère que tu ne confonds point r Habitude avec un cabaret de barrière. Considère que ce bar, à la fois humble et éclatant, se trouve au centre de Paris, entre Notre-Dame, le Louvre, le Luxembourg et le faubourg Saint- Germain, à cinquante mètres de la Seine. Il ne se peut pas, si tu tiens compte de la loi des climats, que tu ne sois amené à bien évaluer la qualité d'âme de nos compagnons. Ils ont dépassé les limites de notre civilisation ; ils lui devaient

beaucoup, mais ils n'étaient qu'instinct. C'est à cause de cela qu'ils ont su en refaire quelque chose de très candide. Le barbare aspire à la civilisation ; nos amis, sans la fuir, l'asservissent aux fins d'un délicieux état naturel. Ils sont plus beaux, plus purs que ces Européens admirés d'un Kipling, ce sous-ofï' lyrique, et que la fièvre jaune délivre du Décalogue. Nos amis n'eurent jamais la fièvre. Ce sont des décadents, des artistes sans art ; il convient de les aimer et de boire en leur compagnie une remarquable quantité de liqueurs de fantaisie. As-tu jamais songé à la beauté de cette désignation : Liqueurs de fantaisie ? Philtres de rêve ! Elixirs d'ivresse ! Liqueurs de fantaisie ! Que notre vie soit une liqueur d^e fantaisie !

Prosper ayant enfin gagné, et beaucoup gagné, annonçait bruyamment sa victoire :

— Plus le sou ! Evidemment je n'ai plus le sou puisque j'ai tout foutu dans les boîtes de Ferdinand ! Mais qu'est-ce que cela peut faire ? J'ai des jetons, en revanche, beaucoup de jetons. Admirezles ! Voici, messieurs, la seule monnaie, c'est la meilleure si j'ai joué pour boire. Regardez de plus près, je vous prie ; n'est-ce pas plus beau que votre billon crasseux ou vos misérables écus des honteux marchés ? Là-dessus pas d'effigies de rois parjures ; Ferdinand, tu es le prince des changeurs ! Admirez ces florins. Ils ne valent que

quatre sous, parfois ^ix, mais qu'ils sont délicate- Tnent frappés 1 Florins à l'éventail ! Doublons au cygne ! Rixdales à l'éléphant ! Pistoles au tigre 1 Ducats à la Tour ! Dinars à la frégate ! Dollars à la tête de nègre ! Piastres sca soleil. ! Roiipies à la Lyre ! Drachmes à la comète ! Thalers à la rose !

— Donnez-moi un jeton, M'sieur Prosper.

— Prenéz-le, père Lacets, et buvez du vin, le Seigneur en buvait !

Rose de la rue Grégoire, la Romaine et Stella, une amie de Mimi, entrèrent en se bousculant. Rose cria d'une voix aiguë :

— On a bu avec Bébert, il est en bombe, il nous a payé tout de qu'on a voulu ; Jules, faisnous les illuminations.

Quand il ne se livrait pas au commerce des chiens, M. Jules donnait, en plein air, dans les rues barrées, ou chez les mastroquets, aux heures des repas, des séances de physique amusante. Il arrivait, à V Habitude, vers dix heures, la poitrine couverte de ses appareils fragiles et compliqués, bobines, ampoules et tubes de verre. Il avait une pile en poche et c'était le grand amusement des dames lorsqu'il consentait à s'illuminer tout d'un coup. Il le fit pour plaire à Rose et fut soudain transformé en un monstre de féerie, enchanteur de carrefour, lissant ses belles moustaches bleues flo t/.icrane.

C'est ce soir-là que, de petit verre en petit verre, Chipotte me conta l'attendrissante histoire de son union avec Philomène, naguère la compagne d'un autre marchand de journaux plus âgé qu'on appelait le Commandant.

Aux approches de la soixantaine il paraissait à peine quarante-cinq ans, malgré sa toux et sa patte folle. En un temps, on le nommait Gégène, à Belleville, d'où il était originaire. Mais au carrefour Buci on ne le connaissait que sous ce nom : le Commandant, parce qu'il avait, gamin, porté des galons de caporal ou de sergent, sur sa vareuse révolutionnaire des Vengeurs de Flourens.

Faut-il tracer un portrait définitif du Commandant ? Il ne s'approchait pas plus des gueux emplumés de Callot que des vieux voyous de Steinlen. Picasso a peint de ces sublimes épaves qui sont toute la douleur et qui sont grands comme la prière. La jambe droite du Commandant se cassait en Z, par l'effet merveilleux d'une balle versaillaise, adroitement plantée au milieu du genou ; la jambe gauche, remarquablement raide, soutenait seule l'édifice hétéroclite d'une vieille ceinture rouge, dont les pans flottaient sur l'azur moisi de la culotte ; d'un gilet de laine brune démaillée,

d'une ridicule jaquette recoupée à la mesure d'un veston et d'un paletot rougeâtre à col de velours vert. Au haut de cet amas de loques, qui souffraient si on les secouait trop fort, se balançait une tête de vieux condor triste, coiffée d'une étonnante casquette de maraîcher.

Le Commandant n'eût été que grotesque sans son terrible regard. Lugubrement lumineux, ses yeux étaient de riches foyers de glace que rien ne pouvait entamer. Ces yeux, miroirs désolés, semblaient réfléchir mille désastres confondus. On ne savait pas grand'chose du Commandant, parce qu'il aimait peu à parler ; on n'aurait pu dire, au juste, s'il était imbécile ou sublime, mais chacun devinait bien qu'il avait atrocement souffert, qu'un grand rêve était mort en lui et que c'était son affreuse destinée, hélas ! de porter dans son cœur cette dépouille de sa foi dont il ne devait pas se délivrer.

Le Commandant ne me fit jamais de confidences; je ne me souviens même point avoir entendu de lui une phrase complète. Il disait, d'une voix embrumée :

— Ah ! dans le temps... si j'avais su !... comme on est bête ! C'était beau tout de même !... On a

bien fait de nous f sur la gueule... Faut de

l'ordre !... de l'ordre !...

C'était sa marotte. L'ancien Vengeur de Flou-

rens aimait ainsi, par dépit, par dégoût, à se proclamer champion de l'ordre.

C'est a\a Petite Po/ogne, l'assommoir à deux sous, que j'ai connu le Commandant. Il ne buvait qu'un petit café noir, attendant le personnage autoritaire et affairé qui, juché sur la banquette d'un fiacre, ainsi qu'un charlatan, distribue la Presse ou V Intransigeant aux déchus de la rive gauche.

Il attendait aussi Philomène dont le rôle était de vendre Paris-Midi et la Patrie aux artistes de rOdéon et aux étudiants, à la porte du Luxembourg. Ainsi chacun avait sa part de la journée. Philomène, à six heures, retrouvait un instant son maître et allait préparer le souper que le ménage consommait vers dix heures, lorsque rentrait le Commandant, traînant cette jambe droite symbolique et qu'il appelait son aile cassée.

Peu jolie, Philomène avait pourtant certaine beauté ; nue et armée, elle eût semblé, sous le soleil, une redoutable amazone. Dans l'ombre humide de la rue Grégoire-de-Tours, on ne voyait qu'une pauvresse aux cheveux jaunes, au nez retroussé, aux lèvres fortes, dont les seins, demeurés miraculeusement fermes, tendaient l'étoffe d'un \'ilain caraco roiige. Un effarant claquement de semelles précédait et suivait Philomène, qu'à cauiîe de cela on appelait Môme Savate, bien qu'elle n'eût Pti r\o^^ Tuérité ro nom do mômo qui

est le bébé, le mignon, le chérubin, le darling des misérables, et qui, dans sa trivialité, désigne l'innocence.

Une nuit, le Commandant avait trouvé Philomène aux Halles, blottie contre un tas de choux. Il pleuvait et elle pleurait. Le Commandant Temmena. Au réveil seulement, il s'aperçut qu'elle avait bu. Pourtant, comme elle était pauvre et qu'il était las de la solitude, il la garda chez lui, avec la permission du patron de l'hôtel Etienne- Dolet, rue Maître- Albert.

Philomène accepta et ne quitta plus le Commandant, de qui elle reçut l'art de vendre les journaux de l'après-midi. Le ménage connut presque l'aisance. Certains lendemains d'éditions spéciales, on allait faire la noce au Grand-Montrouge, noce décente, le Commandant ne buvant point. Aussi, lorsque Philomène souffrait trop de ne pas lamper le marc qui, naguère, lui donnait de beaux rêves, elle ne satisfaisait sa passion qu'en secret. Ça ne lui coûtait rien. On connaissait assez son vice et, comme on en voulait un peu au vieux d'une sobriété qui, rue Grégoire-de-Tours, choquait comme une impertinence, il se trouvait toujours des copains heureux de sacrifier quelques sous pour châtier le Commandant en piquant le nez de Philomène. Il en cuisait parfois à la gourmande.

Outre le matériel fourni par le propriétaire de

l'hôtel Etienne-Dolet, la chambre du ménage s'emplissait d*objets variés : paquets de journaux, un moulin à café, une cafetière, de la vaisselle endommagée, une valise vide, un vase bleu garni de roseaux poussiéreux, deux vieux parapluies, une canne à pêche et enfin, suspendu au-dessus de la cheminée, un étrange appareil composé d'une ceinture garnie de sa boucle, fixée à l'autre extrémité, par un gros clou, au manche d'un ancien marteau. Le Commandant avait baptisé cette singulière chose qui n'éta't autre qu'un redoutable martinet ; il l'appelait Mignonne, et elle servait à caresser les côtes de Philomène, lorsque Philomène avait bu.

Le maître ne cognait pas au hasard, ayant le sens de la justice, mais il cognait ferme. Son voisin et collègue Chipotte l'entendait cogner avant d'entendre les glapissements de Philomène.

Lorsque le Commandant s'était trouvé dans la dure obligation de sévir, Chipotte ne manquait jamais de lui dire :

— Tu l'as encore purgée ?

Et le Commandant répondait :

— Faut de l'ordre !

Chipotte ajoutait, voyant Philomène, calme, indifférente après sa correction :

— C'est rigolo ; on ne dirait pas à la voir que tu l'as cognée; elle a l'air de rien et elle t'en veut pas.

Le justicier se contentait de hausser les épaules.

Un soir le Commandant ne rentra pas. C'était la première fois. Philomène n'osait pas commencer la soupe sans lui ; puis elle eut peur. Heureusement, vers onze heures, elle reconnut le pas du voisin Chipotte qu'elle arrêta sur le palier.

— Monsieur Chipotte, Gégène n'est pas rentré ; savez-vous ce qui lui est arrivé ? Il ne serait pas au poste, des fois ?

— C'est un homme trop tranquille.

— Avec les agents est-ce qu'on sait jamais ! Allez donc leur parler raison s'ils veulent vous en chercher l C'est égal, j'ai plutôt peur d'un accident. Je suis pas tranquille, Monsieur Chipotte.

— C'est des idées, il va revenir,

— Pensez- donc, avec sa pauvre jambe, et ces cochons d'autobus !

— Venez donc avec moi, Madame Philomène, nous allons le chercher.

— Je n'osais pas vous le demander. Monsieur Chipotte.

Ils furent tout droit au poste du Panthéon.

— Pardon, Monsieur le Brigadier, c'est pour mon homme que vous devez bien connaître de l'avoir vu dans le quartier, le marchand de Presse boiteux qu'on appelle le Commandant ; il n'est pas rentré. Monsieur le Brigadier, et c'est pourtant un homme bien régulier; j'ai peur d'un malheur.

Le brigadier ne se pressa pas de répondre. Il étala devant lui une grande feuille de papier, puis il interrogea Chipotte confus :

— Et vous ?

— Je suis leur voisin, Monsieur le Brigadier, j'accompagne Madame.

— Comment s'appelle-t-il ? demanda le policier à Philomène.

Mais elle semblait ne pas entendre et il fallut que Chipotte la poussa du coude.

— Répondez, on vous demande les noms.

— C'est Gégène, Eugène enfin.

— Eugène qui ?

— Je ne sais pas.

Chipotte, penaud, tournait sa casquette entre ses doigts. Le brigadier reprit :

— Comment, vous ne connaissez pas le nom de votre mari ?

Et sous la rude moustache s'esquissait le sourire d'un homme qui n'est point dupe ; cependant il avait pitié et n'insistait pas. Philomène baissait la tête en pleurnichant ; elle connaissait enfin la honte.

Le brigadier, qui semblait en savoir assez long sur la disparition du Commandant, donna ce conseil :

— Allez donc voir à la Charité.

A l'hôpital, mal éclairé, défendu la nuit par une porte de prison, tout recommença.

— Monsieur le concierge, c'est pour mon homme...

Enfin, après bien des explications, on conduisit Chipotte et Philomène à travers cent couloirs. Ils allaient, retenant leurs respirations, précédés du gardien somnolent. On n'entendait, sous la voûte des galeries, que le claquement des savates de Philomène, battant comme les ailes d'un gigantesque oiseau nocturne. Au seuil d'une petite salle blanche, le veilleur de nuit se découvrit. Chipotte l'imita.

Sur une table de marbre, quelque chose d'oblong gonflait un drap. L'employé leva le linge et, tourné vers Chipotte, tout en repoussant Philomène avec une charitable rudesse :

— Le reconnaissez-vous ?

Le Commandant dormait, un masque rouge sur la face ; Bâti gnolles- Jardin des Plantes avait écrabouillé le Vengeur de Flourens. Il dormait, la jambe gauche toute raide et son aile cassée de côté, comme si lourde du poids de la petite balle versaillaise !

Philomène se rua pour hurler tout son soûl :

— Mon homme ! Mon homme !

Pourtant elle recula d'horreur et ne put se résoudre à baiser ce visage aplati qui saignait toujours. Chipotte l'entraîna dans la nuit. Jusqu'au jour elle pleura.

Le Commandant eut un enterrement très convenable. Tous ses camarades de la Buci suivirent sa dépouille en agitant des questions professionnelles :

— Si t'avais vendu comme moi du papier au temps de Boulange...

— Ce qu'il faut, c'est se faire une clientèle dans un quartier tranquille...

Le garçon de la Petite- Pologne, ne sachant quoi faire de son jour de congé, vint aussi. Il y avait encore le Père Lacets et l'on remarquait un terrassier géant, pensionnaire de l'hôtel Etienne-Dolety dont la veste s'ornait d'une belle églantine rouge.

C'est Chipotte qui ramena Philomène. C'est aussi Chipotte qui fit le repas, car la veuve disait :

— J'ai la tête à rien. Monsieur Chipotte, lé^ tête à rien.

Les semaines succédèrent aux jours. Chipotte manquait d'éloquence, cependant, il sut se faire comprendre quand il dit, simplement, un soir :

— Si vous vouliez, Philomène !

Sans répondre, Philomène mit dans son tablier les vieux journaux, le moulin, la cafetière, la vaisselle, le vase aux roseaux, les parapluies et fit un premier voyage pour transporter l'héritage du Commandant dans la chambre de Chipotte, radieux. Elle revint ensuite avec la canne à pêche et l'instrument de torture qui lui arrachait de si

beaux cris, Mignonne enfin, pour quoi elle cherchait un clou.

Chipotte, un instant interdit, lui prit la chose des mains, la suspendit, à côté du calendrier, murmura, très sérieux :

— Ça va !

Et il ferma la porte à clé.

BEBERT

— ■ Bébert, chante-nous quelque chose.

— Je vais vous chanter le Chant des Ouvriers^ de Pierre Dupont.

C'était le grand succès de Bébert, l'une des plus pures gloires du quartier.

Les Polonais, pour l'entendre, interrompirent leur blatschiky ; des Italiens, présidés par Pulicello, crachaient du miel, tin Allemand citait Karl Marx et les Français estimaient que c'était « bien jeté ! ï)

Que le canon se taise ou gron-on-on-onde,

Buvons ! Buvons !

A l'indépendan-ance du mon-on-de !

Un tonnerre d'applaudissements paya le chanteur, accoudé au comptoir éclatant du bar.

D'ailleurs, la popularité de Bébert était si intangible, qu'eùt-il chanté faux, on l'eût applaudi pour d'autres vertus éprouvées.

Joli garçon, Bébert portait bien la toilette. Toute

l'année, on le voyait vêtu d'un complet à larges carreaux, un peu usagé, mais d'une coupe très Chantilly ; il se coiffait d'une belle casquette de lad et se chaussait confortablement à l'américaine.

A Bébert, joli garçon, on ne connaissait pas d'amie laborieuse, favorisant par son industrie ses siestes dans les bars, et Bébert, sportif, quémandait plus de tuyaux de courses qu'il n'en poU' vait donner. Ce qui faisait son succès c'était son esprit, d'abord, et ensuite, sa réputation justifiée de guérisseur.

Tout en battant le bitume et l'ambre de son picon-citron, Bébert, pas hâbleur, donnait ses consultations, toujours gratuites pour les indigents tels que le Père Lacets, de qui Bébert avait pourtant, un soir, dû accepter une superbe paire de rubans à carreaux noirs et blancs.

— Refuse pas, priait le vieux, tu me désobligerais. Et puis, j'ai encore besoin de toi. Ça me tient toujours dans les jambes, c'est les veines qui enflent, qui enflent î

Bébert conseillait un bandage de sa façon et un onguent que, souvent, il procurait. Pour les aigreurs d'estomac il avait des pilules infaillibles cédées à très bon compte. Un cocher de VUrhaine^ client de VHabitude, tenait le guérisseur en particulière estime et ne se lassait jamais de faire son apologie.

BÊBERT 53

— Pour le pernod, c'était réglé ; chaque fois que j'avais pris ma mominette, les vertiges commençaient. Mêmie que j'ai dû, une fois, descendre de mon siège et plaquer le client, un général en grande tenue qui allait à l'enterrement d'un autre général. Ah ! il en faisait une musique, le galonnard !

— Une musique militaire ! ajoutait le rebouteux de la Buci.

— Mais, reprenait l'homme au gibus blanc, la poudre de Bébert m'a complètement retapé. C'est du charbon de bois et puis autre chose, son secret, quoi ! On remet ça, Bébert ? Deux sans sucre, Ferdinand.

Les femmes consultaient Bébert. La grande Élise, Marie Tête-de-Cire, Rose de la rue Grégoire, la grosse Marcelle et la Romaine. Bébert disait :

— Les bergères, ça à toujours quelque chose de cassé, mais c'est solide quand même. On les raccommode. Ça n'est pas pour me vanter, sans moi, la Romaine y restait. Et Rose, renvoyée pas guérie, de la Pitié ? Demandez-lui si ça n'est pas Bébert qui en a refait une femme.

C'était vrai. Si vrai que M. Jules, manager de Rose, proposait loyalement :

— Bébert, nous ne sommes pas des mendiants ; tu n'as pas accepté la thune de Rose, mais ce qui

es-t dû est dû. Si c'est autre chose qui te fait plaisir, souviens-toi que je ne suis pas un ingrat. Bébert avait répondu :

— Jules, c'est bien ce que tu dis là. Mais, voistu, je ne pourrais pas. Je suis né bourgeois, c'est pas ma faute. Tout ce que je peux accepter de toi, c'est la tournée, parce que, pour les soins et les médicaments des dames, avec moi c'est à l'œil !

Et M. Jules, solide comme le Pont-Neuf, n'apaisait ses scrupules qu'en achetant trois francs un flacon de poudre digestive.

Quelquefois Bébert désertait assez longuement la société. Commentant ses absences, sur lesquelles on ne l'interrogeait jamais, la clientèle du bar se ralliait volontiers à l'opinion de M. Jules.

— Croyez-moi, Bébert a étudié. C'est un potard qui a fait des blagues ou plutôt qui est trop intelligent pour se faire vieux dans une boutique. Seulement, il y a des moments où le métier le reprend et, alors il va faire des remplacements.

Le marchand de chiens ne se trompait qu'à demi.

Bébert continuait Albert Grivaud, élève de l'École de Pharmacie. Sans achever ses études, il devenait préparateur dans une olTicine de Montrouge, et l'on ne savait à la suite de quelle prouesse l'honorable corporation des pharmaciens de pre-

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