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CONSEIL DE GUERRE

— II la piquera.

— Penses-tu qu'on se méfiera de nous ?

— Personne ne sait seulement que je connais le Bicot ; il n'est jamais venu à la Buci.

— Des femmes coname cette femme-là, c'est juste bon pour l'abattoir.

— Elle en a trop dit, elle parlera plus.

Je perdais soudain le goût à vivre en amateur, en littérateur pervers, dans la séduisante crapulerie du carrefour.

Une sueur froide m'inondait. J'appréhendais l'instant où il me faudrait encore serrer la main de Ver-Rongeur.

Qui voulaient-ils sacrifier à leur liberté ? J'enrageais de ne savoir qui défendre, qui leur arracher. Pour d'autres, le devoir eût été tout tracé. Mais ces coquins m'avaient procuré de hautes joies, ils m'avaient fait confiance et c'est moi qui les trompais, n'étant qu'un coquin pour rire. Je n'avais pas le droit de les trahir davantage, et puis Mania n'était plus là. Mania l'aristocrate libertaire, la barinia anarchiste, pour me dire s'il est vrai que se puisse justifier un appel aux gens de police.

Je me hâtai de payer ma consommation, afin de pouvoir sortir avant de me heurter au trio.

Je n'avais aucun désir me retenant à la Buci, ce soir-là, et je me souviens bien que j'aurais volontiers poussé jusqu'au Boulevard pour y rejoindre des amis de lettres d'un ou deux grades au-dessus de Bressol, sans la tornade impitoyable qui creva au-dessus du carrefour, chassant les bourgeois dans leurs arrière-boutiques, les filles dans leurs bouges et m'obligeant à chercher un asile, inévitablement, chez mon ami Ferdinand.

C'était assez garni à VHabitude. Sans pourtant me souvenir des inquiétants propos recueillis la veille, je trouvai, et pour la première fois, des allures de mauvais lieu au bar charmant. Bien que me refusant d'en convenir, incontestablement cela sentait le crime !

Pourtant les mêmes clients pacifiques péroraient et consommaient à leur poste, Ferdinand cassait de la glace avec sa coutumière placidité.

Ver-Rongeur, Raton, Mastic, écoutaient, bouches bées, le citoyen Lichewsky, dit l'Ingénieux,

car les jeunes drôles conservaient assez de candeur pour accorder leur respectueuse sympathie et toute leur admiration à l'inventeur méconnu.

— A Varsovie, grasseyait Lichewsky, moi gagner beaucoup d'argent comme « ingénieux ».

C'est ingénieur qu'il voulait dire. D'où son sobriquet. Et, inlassablement, pour la centième fois, l'ingénieux Lichewsky développait son système de frein électrique.

Les explications du Polonais, au plus beau du discours, étaient coupées par les protestations de Théo, un gosse tuberculeux de seize ans, maigre et diaphane.

— N'écoutez pas, j'y ai expliqué le truc, un jour, par bêtise ; c'est moi qu'a trouvé l'invention. L'écoutez pas, il m'a refait ! C'est un escroc ! Je vous dis que c'est un machin à faire fortune.

Lichewsky, congestionné, sa moustache à la Sobiesky toute hérissée, la patte menaçante, marchait sur le gamin. Crapotzky, qu'une inquiétante tendresse penchait sur Théo, apaisait son compatriote, et, comme le gosse étouffait, secoué de colère et d'une vilaine toux, Prosper intervenait pour offrir un lait chaud.

Je n'ai encore rien dit de Marie-Tête-de-Cire, ou presque rien, parce que cette fille jouait un rôle secondaire sur le théâtre de Ferdinand. Toutefois, cette créature assez banale avait ceci de

particulier, qu'elle faisait immanquablement son entrée au bar, chaque soir, quelles que fussent les circonstances, propices ou non à son commerce, au troisième coup de minuit.

On l'appelait Marie-Tête-de-Cire pour l'étrange fixité de son masque blême, brutalement relevé, aux pommettes, de trop de fard sous les yeux éclatants et glacés.

— Je ne pourrais jamais coucher avec cette bonne femme-là, m'avait confessé Bébert, je me croirais couché avec une poupée de musée, et t'as pas idée comme ça me fiche la trouille les figures de Grévin.

Minuit sonnèrent et Marie-Tête-de-Cire ne parut pas. Brusquement je me remémorai les propos inquiétants du trio et dans mon esprit s'établit une étroite corrélation entre- ces propos et l'absence de la pierreuse aux yeux morts.

— Comment se fait-il qu'on n'ait pas encore vu Marie-Tête-de-Cire ? demandai-je aux jeunes gens, c'est la première fois qu'elle manque son entrée à minuit.

Coulant un regard de côté, Ver-Rongeur s'en fut embraser sa cigarette à l'allumoir automatique. Raton cracha, puis se moucha. Mastic, ayant réfléchi, ne crut pas devoir me cacher la vérité.

— Laisse donc; cette femme-là, c'est tout poi-

son. Elle donnerait père et mère, et c'est peutêtre bien rapport à elle qu'on voit tant de mouchards dans le quartier et que des copains ont eu de l'ennui. Le Bicot, un ami à nous, s'explique avec elle.

Pour le coup, mon dilettantisme et mon dédain des barrières sociales m'entraînaient un peu loin. S'il y avait crime n'étais-je pas, à mes yeux tout au moins, suffisamment complice ?

Et mon cher Tourneur qui ne survenait pas, comme naguère, à point nommé, pour me tirer d'embarras !

Vers deux heures, Ferdinand nous pressant cordialement de déguerpir, un cri déchira la nuit. Après, on entendit une lourde galopade martelant le bitume, dans l'ombre battue par la pluie et la rafale.

Marie, poussant la porte du bar — une Marie décoiffée, titubante, secouée d'une souffrance et d'une terreur qui ne se pouvait lire sur sa face de cire — se fraya un chemin pour s'abattre sanglante et disloquée, mannequin tragique, sur le comptoir de faux acajou.

Raton cracha simplement ces mots avec sa cigarette :

— Elle a son compte.

Prosper, qui jusque-là continuait, imperturba blement, à convertir ses pièces blanches en une

monnaie de cuivre qui n'a cours que chez les mastroquets, parut s'apercevoir qu'il figurait dans un drame. Il laissa retomber la bille d'acier, croisa les bras sur sa houppelande pelée et regarda la scène, tête basse.

Lichewsky, Rose et quelques filles accourues, Ferdinand et moi avions étendu Marie sur une table poisseuse. Ferdinand, agile, compatissant de tout cœur et conscient de ses responsabilités, délaçait la blessée, cherchant à découvrir la plaie.

On avait expédié Théo à la recherche d'un fiacre. Mais l'averse redoublait, cascadant sur les trottoirs, transformant le boulevard Saint- Germain en cloaque ; les cochers, des gens qui aiment leurs aises, étaient tous chez les marchands de vins et refusaient d'en sortir.

Marie ouvrit ses yeux fixes et les braqua lentement sur tous. Puis elle dit, ainsi qu'un tout petit enfant :

— J'ai mal... bien mal...

Elle referma les yeux, et, délirant, reprit :

— Bobo !

Rien ne pouvait être plus désespérant, en un tel lieu, et dans une telle bouche, que ce lamentable cri d'enfance !

— Où que t'as mal, dis, ma belle ? demandait Rose.

— Là, regarde !

Ferdinand découvrait, sous le sein gauche, une large blessure triangulaire, comme un point noir au crayon gras, et d'où coulait, mince et rapide, un filet de sang.

— Il n'arrivera donc pas un sapin ? comment voulez-vous la soigner ici ?

— Lavez toujours la plaie avec de l'eau fraîche et de l'alcool.

— Faut se méfier à l'eau, faudrait qu'à soye filtrée.

Ferdinand n'était pas avare. 11 ordonna :

— Ouvrez une bouteille de Vichy.

— - Et c'te flotte ! soupira Rose, un vrai temps de cinquième acte.

Je frappai sur l'épaule de Ver-Rongeur.

— Qu'en penses-tu, mon fils ?

Jamais nous n'avions échangé que des propos cordiaux. Ver-Rongeur voyait en moi un frère, m'ayant donné, maintes fois, spontanément, généreusement, des preuves de sa franche et profonde amitié.

Il se cabra sous mon brusque attouchement, me regardant durement, avec chagrin aussi, avec du mépris, avec reproche et tous les deux nous comprîmes nettement, enfin, que nous étions issus de races ennemies.

Il jeta les yeux sur la fille gémissante, puis se retournant sur moi, murmura :

— C'est arrivé à d'autres qui valaient bien mieux qu'elle !

On crut que Marie allait passer tout de suite ; elle pâlissait encore et ses lèvres se pinçaient. Rose s'évertuait à lui tapoter les mains, suppliant, à travers ses larmes :

— Dis-nous quelque chose, ma belle... parle... qu'on sache si tu vas mieux... ma belle, mon pauvre chat, ma petite gosse... parle, ma belle... parle !

Marie-Tête-de-Cire rouvrit soudain les yeux, se dressa pour retomber lourdement et cria :

— Je ne veux pas mourir comme ça !

C'est alors que Prosper, qui s'était approché aussi, livide et grelottant dans sa mauvaise houppelande, nous écarta tous, et soudain, impérieux, commanda :

— Qu'on me laisse seul avec elle ! Qu'on nous laisse seuls !

Il n'y eut pas de protestations, pas un mot, tous s'écartèrent et ceux qui avaient des casquettes sur la tête les retirèrent.

Pour la première fois, la face éteinte, le masque anonyme de Marie s'éclaira d'un vrai sourire.

Mais un tel visage ne pouvait, devant la Mort, s'animer d'une vigueur trop humaine, et elle avait raison la grande Élise qui disait :

— C'est la première fois qu'elle sourit... et comme un ange !

Elle ajouta, à mon adresse, tandis que le peuple du bar reculait, dominé par la puissance du miracle :

— M... ! Prosper, c'est un curé !

On n'entendait plus rien, que le souffle du Polonais emphysémateux et les courts sanglots d'une pierreuse, émue, comme à l'église. Et ce fut affreux, vraiment, quand le sifflet d'un percolateur vint crever stupidement notre silence.

Théo ramena enfin un fiacre. On y hissait la pauvre Marie, et, en route pour la Charité.

Prosper paya sa consommation sans mot dire, salua froidement la société et s'enfonça dans les ténèbres du carrefour Buci.

Chacun en aurait eu long à raconter, mais aucun n'osait prendre la parole.

C'est Mastic qui parla le premier :

— Poires que nous sommes ! Prosper est une bourrique et il nous donnera tous.

— C'est embêtant, dit Ferdinand, ça tourne mal. Je sortis à mon tour. A cinquante mètres, le

browning au poing, rasant les murs, sous l'ondée implacable, je chassai l'ombre du mauvais trio. Rue Cardinale, les garnements rejoignirent Prosper. J'entendis :

— Tuez-moi donc ! Le soir est bien choisi, je suis en état de grâce et, comme je n'étais pas ivre ce matin, j'ai pu dire mn nios^c.

La pluie cessait. Le clair de lune étendait sur les maigres épaules de Prosper le plus beau des surplis. Le prêtre et ses acolytes se taisaient. Raton glapit enfin :

— Tu peux calter !

Toutefois, le lendemain, Ver- Rongeur, Mastic et Raton me dévoilèrent leur pensée :

— On a été poires, Prosper nous donnera tous. Nous ne revîmes jamais Prosper, qui ne livra

personne.

La nouvelle vie d'Adam Bressol s'annonçait détestable. Durant son séjour à l'hôpital, sa petite amie l'avait abandonné pour suivre un chanteur ; il ne lui restait que Karatété. Enfin la maladie du poète avait été fatale aux entreprises littéraires et VArt Libertaire ne paraissait plus.

Adam Bressol feignait de s'en consoler.

— C'est vexant, je ne dis pas, parce qu'on commençait à bien partir et à se faire un public. Ce qu'il était gandin, mon dernier sommaire ! Des types de la rive droite et des rombières aussi avaient marché. Charriez tant que vous voudrez, ça pose toujours un canard. Ah ! mon dernier sommaire ! Sans parler des collabos ordinaires, j'avais Jehan Picpus, Adalbert de Danzig Fiacre, et d'autres. Ça m'avait même valu une invitation pour une soirée chez une baronne de lettres. Il doit y avoir à faire chez c'te femme-là ! Tant pis, je m'ofîre des vacances ; si je peux recommencer un jour, j'en serai quitte en mettant sur la cou-

verture : deuxième série. Ça se fait couramment !

Mais il souffrait de cet échec autant que de ses autres déboires. La grande dèche éprouvait son énergie.

Il vécut quelques semaines à l'écart, désespérant par sa retraite ses disciples du Luxembourg. Puis, il reparut, peu à peu, plus guilleret, chez l'un et chez l'autre, fréquentant plus volontiers son ami Arald Sigor, le peintre mystique, dont, au cours de l'été révolu, s'était toquée la Romaine.

A présent, la bise d'octobre soufflait aigrement sur les hauteurs de la Montagne-Sainte-Geneviève, où gîtaient en garni l'artiste et sa maîtresse, et il fallait du génie, pour, sans le sou, vaincre les rigueurs de la saison.

Certain après-midi, chez Arald Sigor, dans la cheminée de faux marbre rose, brûlait un joli feu clair alimenté, entretenu, sans cesse renouvelé.

Une pipe tête-de-mort aux dents, le poète Adam Bressol se chauffait voluptueusement, vomissant au plafond orné au fusain de signes kabalistiques, des rondelles d'azur fuyant.

Accroupie devant le foyer, la Romaine, en jupon écossais, un manteau en fausse loutre noué par les manches autour du cou, jetait au feu des journaux et de vieux bouquins, aidée dans sa tâche par le poète.

Près de la fenêtre, dont un portrait de Kro-

potkine masquait une regrettable ouverture, Arald Sigor exerçait son métier de miniaturiste, car il ne faisait œuvre de peintre mystique que le soir, dans les bars de la rue de Buci dont il avait, une nuit, ramené la Romaine, que sa paresse, plus que sa vertu, portait à vénérer, chaque jour davantage, l'artiste assez généreux pour l'avoir arrachée au trottoir.

— Passe-moi les journaux en boules, disait la Romaine à Bressol ; en feuilles ça fait de l'effet, je ne dis pas, ça éclaire, mais en boules ça chauffe mieux.

— Mets donc un livre entier pour activer.

— Prends pas n'importe lesquels, alors ; il y en a qu'on pourrait vendre.

A ce moment, la porte s'ouvrit, livrant passage à un jeune esthète aux cheveux de Vendéen, drapé dans une cape espagnole. Il portait un sac gonflé sur ses épaules.

Salut, braves gens !

— Bonsoir, Chabirot ; c'est du charbon que tu nous apportes !

— ■ Pas encore, les amis, mais avec ça le camarade pourra eu acheter. V'ià la marée !

Et, dans un coin de la chambre, l'esthède vida son sac. Il s'en échappa des galets polis par le flux ; plusieurs roulèrent sous le lit que la Romaine alla cueillir en rampant.

— Combien ? interrogea Arald.

- — ■ Cinquante.

— Pressé ?

— C'est pour samedi.

— ■ As-tu obtenu huit sous ?

— Non. Le vieux n'a rien voulu savoir. Il dit qu'à ce prix là il aurait des Prix de Rome comme il voudrait. C'est toujours six sous dont deux pour moi.

— Je ne marche plus !

Chabirot remonta le moral au camarade.

— Allons, mon vieux, sois raisonnable. Si je pouvais je t'abandonnerais la commission, mais tu sais bien que je ne peux pas. Évidemment, c'est pas payé pour ton talent ; mais quoi, Delacroix aussi a été dans la misère ! ça devrait te soutenir cette idée-là ! Et puis c'est un joli métier que celui de peintre sur galets. A force de bricoler l'hiver des souvenirs de Cabourg et d'Houlgate pour ceux qui vont y flemmer l'été, c'est un peu comme si tu vivais au bord de la mer.

— C'est pas plus rigolo que ça quand il gèle ! Tu as touché ?

— Non, puisque tu n'avais pas livré.

— J'ai pas pu travailler hier, j'avais mal aux cheveux.

— Allons, tu vois que le métier n'est pas si mauvais puisque tu trouves le moyen de faire la

bombe. Passe-moi tes chefs-d'œuvre, que je les mette dans mon sac. Ils sont secs, au moins ? Excusez-moi, je suis pressé. Ça va, la Romaine, et toi, Bressol ?

— Ça va.

— Au revoir, Chabirot.

— Salut, braves gens.

On entendit Chabirot, de son pas lourdement rythmé par le poids du sac, descendre l'escalier de l'hôtel, en sifflant la Berceuse aux Etoiles.

Nous autres les parias, Nous autres les maudits...

— Saloperie de feu ! maugréa la Romaine, il n'y a plus de journaux. Zut pour l'hiver !

Bressol fumait sa pipe en silence. Il estimait qu'un grand poète doit parler peu.

Arald, rejetant son pinceau, se tourna à demi vers lui.

— Bressol.

— Quoi ?

— Tu n'as pas cent sous ?

— Tu veux rigoler !

— Quarante sous ?

— Pas même de quoi acheter un flacon d'éther.

— C'est bien embêtant.

— Probable.

— Passe-moi du feu.

Lentement, d'un geste indifférent, sans lâcher sa pipe, Adam Bressol tendit à son copain une boîte d'allumettes crasseuse.

Dans une feuille de papier calque qu'il découpa, Arald roula de vieux mégots, se colla l'immonde cigarette aux lèvres et ouvrit la boîte de tisons. Mais, de surprise, il recula sa chaise et poussa un grand cri.

— Oh !... Qu'est-ce que c'est que ça !

— Tu vois bien.

— Quatre louis !

— On le dirait.

— Pourquoi racontais-tu...

Bressol haussa les épaules. La Romaine, troussant son jupon écossais au-dessus des mollets honora le poète d'une extravagante révérence.

— Monsieur Bressol nous fera certainement l'honneur de rester à dîner avec nous ?

Arald s'était levé.

Le miracle méritait qu'il en prît la peine. Un à un, il extrayait les louis de leur écrin grossier, les faisant briller dans la lumière tendre du jour finissant. Il balbutiait, la gorge serrée, des larmes aux yeux.

— Tout de même ! Tout de même ! Quatrevingts francs !

Sur le divan démoH, la Romaine faisait des culbutes.

Cependant Arald comprit qu'il n'était pas inutile d'en connaître davantage sur les véritables intentions d'Adam Bressol. II n'était pas vraisemblable que le camarade, qui avait refusé quarante sous, offrît quatre-vingts francs. Personne n'offre quatre-vingts francs sans y être rigoureusement contraint. Il s'informa laconiquement :

— Alors ?

— Alors quoi ? répliqua simplement Bressol. Pourtant, comme Arald faisait sonner les louis

sur un galet neuf, le poète libertaire et symboliste reprit :

— Prends garde, tu vas les casser.

— Hein ?

— Ils sonnent bien, ils ont de l'œil, ils ont le poids ; mais ça n'est pas très solide. On fait ce qu'on peut.

Arald reprit sa chaise, subitement dégrisé, et la Romaine redevint sérieuse.

— Voilà, expliqua posément Bressol, je les paie un louis les quatre ; ça n'est pas cher si tu considères la beauté du travail. Je te les cède à prix coûtant, si ça te convient d'essayer. C'est bien pour t'obliger. Pour le moment je me tiens tranquille ; faut savoir être modeste afin de ne pas se brûler. Et puis, il ne faut pas non plus se conduire comme des imbéciles, passer des pièces sans besoin, pour le plaisir de tromper le monde ou pour faire

la noce et risquer de se faire emballer sous prétexte de tapage nocturne. Au poste, on te fouille, et c'est d'autre chose que de ta cuite qu'il est question. En faisant comme moi, on ne court pas de risques, ou presque pas. Tu marches ?

— Tu n'as pas de scrupules, j'espère ? Les rois en faisaient bien, de la fausse monnaie ; Philippe-Auguste ou Philippe le Bel, je ne sais plus. Napoléon aussi, et c'te bon dieu de République, probable ! Es-tu libertaire, oui ou non ?

— Bien sûr.

La Romaine, dont les yeux brillaient, intervint.

— Si tu voulais, Arald, je me chargerais de tout.

Elle câlinait son amant, noyé dans ses méditations ; elle lui relevait doucement le front, l'embrassait et s'asseyait sur ses genoux. La proposition de la Romaine plut beaucoup à Bressol.

— C'est une très bonne idée, les femmes font ces choses-là épatamment. Ça tient à leur culot qui est plus grand et qui se voit moins.

— Tu veux, Arald ?

— Sois prudente !

Déjà la Romaine, bondissant des genoux d' Arald ramassait les quatre louis.

— Minute ! fit le sage Bressol ; un louis à la fois. Tu commences toute de suite ?

— Dame, c'est le jour ou ça le sera jamais.

— Bonne chance !

Arald ne résistait plus. Il alluma sa cigarette et, tandis que la Romaine vaquait aux affaires, ces messieurs causèrent d'art et de littérature. Parfois un souci distrayait Arald de ces hautes questions.

— Et si elle se fait piger ?

— Précisément, elle n'a qu'un louis sur elle. Elle pourra toujours dire que c'est un fournisseur qui le lui a passé.

A sept heures, avant qu'on eut eu le temps de s'inquiéter plus sérieusement, une voix claire cria :

— Ouvrez-moi, je suis chargée !

C'était la Romaine. Elle encombra le divan et le plancher de ses emplettes.

— V'ià du charbon ! V'ià du tabac ! Vlà du veau froid ! Vlà de la tête de cochon ! Vlà du fromji ! Vlà des oranges ! Vl'à le pain polka ! Vlà l'Aramon !

■ — Tu es une brave fille !

— Embrasse-moi, A-rald.

— Et moi, votre providence, on ne m'embrasse pas ?

— Bien sûr qu'on t'embrasse, mon vieux Bressol.

— Ça a marché ? Raconte.

— Si ça a marché !

— Les fournisseurs...

— On est des honnêtes gens, Arald, et considérés, faut voir ! C'est pas dans les boutiques que j'ai changé mon louis.

— Où donc ?

— A Saint-Etienne-du-Mont. J'ai acheté un cierge ; le sacristain m'a rendu la monnaie sans piper. J'en ai profité pour dire une vraie prière. Il y avait longtemps..., ça m'a fait du bien. J'ai gardé le cierge.

— Donne-le plus vite, petite gourde, on manque d'illuminations.

Arald enflamma le sacré luminaire et, ayant fait couler un peu de cire, le planta au milieu de la table.

Alors, Bressol, la main ouverte sur le cœur, chanta :

Esprit-Saint, descendez en nous !

Mais la Romaine lui cria, haineuse :

— Ah ! ça va bien, Bressol, j'aime pas qu'on blague avec ces choses-lâf !

Après trois jours et trois nuits de noce à la Buci, chez Ferdinand, chez Stella, chez Tourneur, je regagnais, enfin, mon petit appartement du Quai aux Fleurs, où m'attendait une Muse désolée, parmi des livres de poètes plus laborieux que moi.

Les glaces des commerçants renvoyaient à mon passage une si affreuse et si exacte image du débauché que j'en avais un peu de honte, le malaise la favorisant, et que j'évoquais, en la plus chaste demeure, la vierge priant

Pour celui que le plaisir souille D'embrassemetits jusqu'au matin, Qui prend l'heure où l'on s'agenouille Pour sa danse et pour son festin.

A VHabitude personne, sinon le vieux retraité, inamobible, attendant le réveil de Ferdinand. Je m'imposai de fuir tous les cabarets. Pourtant, comme je passais hâtivement devant la Petite PoJr,„,,i> Ti.:.1;idc de fièvre, une chape de plomb

sur la tête, le col de mon pardessus relevé, les mains moites, les jambes comme piquées d'épingles, Chipotte, abandonnant son petit déjeuner composé de cervelas et de vin blanc, vint à moi et me dit :

— Monsieur Marcel, faut absolument que je vous parle, c'est très sérieux. Pas ici, il y a toutoujours du monde qui écoute, et depuis que le patron est changé j'ai pas confiance. Une minute, que je finisse mon casse-croûte, et je vous accompagne, si vous le permettez. Ça en vaut la peine. C'est chez vous que vous rentrez ?

— Oui.

— Ça vaut mieux.

— Vous voulez me terrifier, mon vieux ?

— Blaguez toujours ! Tout Chipotte que je suis, je compte vous fiche la trouille et pour votre bien. Espérez seulement que je termine ma nourriture. Un coup de blanc par là-dessus ; patron,^ voilà quatre sous. On y va ?

— Allons, Chipotte.

Et, le camelot, suspensu à mes talons, je quittai le carrefour par la rue Dauphine. Chipotte ne semblait plus si pressé de me terrifier par ses propos ; mais sa mine ne manquait pas de caractère dramatique.

— Qu'avez-vous donc à vous retourner, Chipotte ?

— Je regarde si on ne nous suit pas. Visez bien le type, là-bas ; vous le connaissez ?

- Non, mais qu'importe ?

— - On ne sait jamais. Enfin !

Il se moucha et dit :

— Il y a qu'il se passe du \-ilain et qu'on va voir de drôles de choses. Connaissez-vous l'aventure d'un nommé Fauvette dans le terrain de Jules, à Vaugirard ?

— Oui, Rose et Stella m'ont conté cela.

— Eh bien, ça a été le commencement de tout. Vous pensez bien que le Fauvette a gardé son affront sur le cœur. II veut se venger et il se vengera. Il n'a pas perdu son temps, allez ! Je l'ai vu, Fauvette. Il m'a parlé ; même qu'il m'a offert de l'embauche. J'ai retiré ma casquette, j'ai craché droit devant moi et j'ai dit : « On n'est qu'un marchand de journaux, mais on se respecte ! Il n'y a pas de sot métier, je ne dis rien du vôtre, laissezmoi faire le mien ! » H m'a répondu que j'étais un brave homme et que ce qu'il m'en disait c'était par amitié. C'est aussi par amitié que je vous parle. Monsieur Marcel.

Longtemps j'ai cru ce que vous vouliez laisser croire ; maintenant, je sais que vous êtes honnête et que vous vous plaisez seulement aux mauvaises fréquentations, comme M. Tourneur. Il faut prendre garde à vous. Fauvette tapera dans le tas.

Ces derniers temps on a eu l'œil sur la Buci. Il y a eu la bataille de Pulicello et du gars de Belleville ; il y avait eu aussi l'affaire d'Assassine qui avait voulu tuer un mœurs, place Saint-Michel, et qui avait été bonne à la Buci. Il y a eu encore la mort de Marie-Tête-de-Cire. On n'a pas retrouvé celui qui l'avait tuée, et comme on n'a pas revu Prosper, c'est lui qu'on recherche, puisqu'elle lui a parlé avant de mourir. Tout ça prouve qu'on se méfie un peu de tout le monde. Enfin, le quartier est empoisonné par la fausse monnaie : tous les commerçants vous retournent les louis avant de les prendre, et pourtant ils s'en laissent refiler de la Sainte-Farce, tellement qu'ils sont bien imités. Ça fait beaucoup d'histoires et la rousse met tout sur le compte des mêmes. Peut-être bien qu'elle ne se trompe pas tant que ça. Moi je suis prévenu et à carreau. M. Tourneur ne craint rien, c'est un fonctionnaire, il est à l'abri. Mais à vous j'ai voulu vous dire. Vrai, ça me ferait bien du deuil si vous vous trouviez là le soir que ça tournera mal. Ils sont dans des coins, on ne se méfie pas ; ils arrivent par bandes et ils cueillent tout le monde. Allez donc vous expliquer, après !

C'en est arrivé à un point que Ferdinand avait parlé de se retirer. Il se contente de changer sa boîte.

Chipotte n'avait rien à m'apprendre sur ce der-

nier point. Ferdinand m'avait confié ses projets d'agrandissements, et je le savais jaloux de la clientèle du Cardinal, composée des plus pacifiques et des plus prudents vauriens.

Chipotte, habile à doser l'effroi, poursuivit.

— Je veux vous raconter une histoire d'autrefois, quand je logeais à la Maubert. J'avais pour voisin un garçon tranquille. Il ne faisait jamais de bruit et il se levait tard ; c'est pas le travail qui l'éreintait. Mais voilà qu'il se met à se lever à six heures, et avant de se lever, il se retournait dans son lit, comme quelqu'un qui a la fiè\Te. Quand il était levé, il descendait chercher tous les journaux. Il allait, il venait dans sa chambre, pire qu'un fauve. Vers dix heures il se recouchait. Tous les jours, c'était la même comédie.

Une fois je l'ai vu qui nettoyait un revolver. Il a acheté un réveil-matin et tous les jours ce sale truc faisait un boucan de tous les diables. Mon voisin poussait un cri en entendant c'te miusique. A la fin il est devenu fou, à six heures juste ! Il est sorti sur le palier, en chemise, les yeux hors de la tête, et il gueulait : « L'heure légale ! L'heure légale î )

Je ne savais pas ce qui! voulait dire. On m'a expliqué. C'était un gars qu'avait pas la conscience tranquille, et six heures, c'est l'heure pour les arrestations. Bien sûr qu'avec cette idée-là, il y

a de quoi vous rendre fou. Je sais bien que vous n'êtes pour rien de rien dans les mic-ïnac des autres, mais vous les connaissez trop. J'ai bien fait de vous prévenir. Vous voilà rendu. A bientôt, tout de même ?

Mon logis en désordre m'apparut le plus charmant asile.

Je palpai amoureusement mes livres les plus chers. Avant de me jeter au lit, j'ouvris grande ma fenêtre d'où l'on voyait la Seine et Notre-Dame.

Sur le quai deux sergents de ville faisaient les cent pas. Je regardai, avec beaucoup de satisfaction bourgeoise, déambuler ces bons serviteurs de l'Ordre. J'avais vécu ma dernière nuit de la Buci et déchiré mon pacte.

S'il ne manquait le touchant bric-à-brac de capes, de rapières, de feutres emplumés et de potences à ce roman d'aventures, qui a pour cadre le cul-de-sac Bucy, où l'on estocadait aussi bien qu'aux portes de la proche Tour de Nesles, j'aurais intitulé ce chapitre : Dix ans après î Mais je me garderai bien d'entacher de romantisme ces très modernes confessions.

— Vous ne me remettez pas ?

— II me semble...

— Voyons, rappelez-vous, chez Ferdinand...

— Ver-Rongeur !

— J'ai pas changé ? Si, hein, j'ai changé ? C'est vous qui n'avez pas changé.

— Je vous reconnais parfaitement. Ver- Rongeur. Hé ! non, vous ne changez guère. Pourtant, vous engraissez.

— Oui, j'ai du bide. Ça ne fait pas mnl dnns le commerce.

— Dans le commerce ?

— Oui. Ça vous épate ? Ah ! c'est bien fini, Ver-Rongeur et le bon temps de la rigolade. Je vous présente Paul-Eugène Mirlot, patenté, dans le Bottin et tout ce qu'il y a de plus respectable et considéré. On est heureux malgré tout.

— Vous êtes établi ?

— J'ai repris le fonds de la vieille, après sa mort. C'est un bon petit bistro de Puteaux, avec des bosquets, un « baolingue », des balançoires et deux chambres de voyageurs, à deux pas de la Seine : la vraie campagne. Et puis vous vous rappelez peut-être mon grand projet, le ratodrome ? Eh bien, ça y est, c'est monté ; même que je viens de chercher mon autorisation à la Préfecture. On ouvre dimanche. Vous pourriez pas glisser un mot là-dessus dans vos journaux ? C'est du sport, après tout, et du beau !

— C'est promis.

— Vous êtes bien toujours le même chic type ; c'est pas une raison parce qu'on se range pour devenir mufle, pas vrai ?

Marcelle sera bien contente quand elle saura que je vous ai rencontré et que vous parlerez du ratodrome. Ce qui serait tout à fait gentil de votre part, ça serait de venir pour le match ; on déjeunerait tranquillement tous les trois, sous ma tonnelle qui sent bon le chèvrefeuille. Ne refusez pas ce plaisir là à Marcelle.

— Mais, dites-moi, Marcelle...

— Oui, ça vous étonne. Marcelle c'était la femme à Bébert. Ils ne se comprenaient plus. Alors, moi, je dis que, dans ces cas-là, vaut mieux se séparer gentiment ; je ne suis pas de ceux qui croient que de se coller des baffres, ça pousse à la meilleure entente. Une bonne correction, de temps en temps, j'admets ; c'est logique et ça n'a rien à voir avec les scènes de ménage.

— Et Mimi ?

— Dans la soie !

— ■ Dans la soie ?

— Et comment ! Un jour qu'elle se baladait sur les boulevards avec Stella, un type leur a proposé un engagement, mais quelque chose d'honnête. Elles sont devenues girls dans une troupe américaine. J'ai pas pu suivre la tournée ! Oh ! je ne suis pas envieux ; j'étais flemmard, dans ce temps-là, mais j'ai pas pleuré pour le pognon ; non, ce que j'ai regretté c'est le voyage.

Pensez donc si elle en a vu : Berlin, Bruxelles, \ ienne, Moscou, Constantinople, Naples, Alger, Rio-de-Janeiro, New-York, Chicago et même l'Australie ! Ça oui, j'ai bien regretté et je regrette quelquefois encore !

— Vous n'avez jamais revu Mimi ?

— Si, une fois. J'étais déjà avec Marcelle. C était un quatorze juillet. Toute la Buci était là,

toutes les équipes au complet, les copains et les copines, autour du bal à Ferdinand. Une auto s'arrête au coin de la rue Grégoire. Déjà on traite le chauffeur comme de la marée, quand une gentille petite femme saute sur le trottoir. Frusquée, fallait voir ! Des plumes, des chichis, des vraies dentelles, des bas de soie. C'était Mimi-Chaussettes !

Elle avait eu envie de revoir les amis, parce que c'était jour de fête et que la Buci, quand on en a a été, ça ne peut pas s'oublier d'un coup, à volonté.

Si elle revenait, ça n'était pas pour nous épater avec son luxe et ses bonnes odeurs. Ça, j'en jurerais ! Non, elle s'amenait gentiment et personne, pas même moi, ne songeait à lui reprocher quoi que ce soit. Elle a embrassé tout le monde, elle m'a dit : « Moi, je suis contente que tu sois avec Marcelle, c'est une bonne fille. » Elle nous a dit son nouveau nom, Mione Minon. Je lui ai dit franchement : « Moi, je trouve ce nom-là un peu gourde. » Elle m'a répondu à ça « Je ne te dis pas, mais c'est un nom qui plaît. » Elle est fixée làdessus mieux que moi, pas vrai ?

Elle a payé des tournées, comme de juste, et ce qui m'a bien plu de sa part c'est qu'elle a invité son chauffeur. A dire la vérité, elle serait plutôt trop généreuse. Ce sacré Jules en a profité pour lui vendre un petit Fox. Il paraît, à ce qu'elle dit, que Stella est mariée en Amérique.

- — A un milliardaire ?

— Non, avec un jockey ; c'est pas mauvais non plus. Quand elle a eu bu un peu, Mimi a pleuré, sans qu'on sache pourquoi, et puis elle a voulu repartir. Ça m'a fait quelque chose ; on ne raisonne pas avec les souvenirs. Marcelle a du comprendre, car, voyez- vous, je pourrais pas dire la façon qu'elle m'a embrassé à ce moment-là !

Ce baiser si chaud et la fuite de Mimi essuyant ses larmes et criant dans sa bagnolle mécanique : « En bien, Léon, partons-nous ? Nous n'allons pas coucher ici ! », les adieux de l'équipe, la musique du bal, les lumières, un ballon qui a pris feu juste à l'instant que Mimi partait, ça m'est resté ; je ne pourrai jamais oublier.

— Parlez-moi de Jules.

— Comment, de Jules ? Mais vous ne savez donc rien ? Il est à l'ombre, et pour longtemps. C'était au mois d'août, pendant les vacances, vous aimiez mieux faire le lézard sur la plage que de lire les papiers, pas vrai ? Il faisait si chaud ! Il passe aux Assises le mois prochain, l'ami Jules, après six mois de prévention. Faudra pas manquer d'aller le voir.

— Qu'a-t-il fait ?

— C'est la faute à Rose et à sa mauvaise conduite. S'était-elle pas amourachée d'un type de Montrouge ?

Quand Jules a su qu'il l'était, il s'est salement vengé. Moi, j'habitais plus avec lui, vu qu'il y a bientôt deux ans que je suis commerçant. Vous savez si c'est désert le chantier de démolitions où il avait son chenil et son logement. Il a fallu beaucoup de temps pour qu'on se décidât à aller voir ce qu'il s'y passait. A la fin, il y a toujours du monde qui parle. Les gros de la Boîte sont venus.

Ça n'était pas un spectacle ordinaire qu'on leur avait préparé. Dans une espèce de remise, on a trouvé Rose, toute nue, attachée au mur par une chaîne autour du corps et, dans la niche, avec elle, il y avait trente chiens de toutes les sortes parmi les plus rosses.

Elle était dedans depuis quatre-vingt dix-sept jours, et comme folle ! Ppur manger, il fallait qu'elle dispute sa pâtée aux bêtes ; mais elle était sans force et les clebs avaient leurs crocs pour défendre leur boulot. Pourtant, elle essayait de lutter comme eux ; la pauvre misérable, nous qui l'avons connue si joyeuse, si portée sur les bons plats !

Comme elle se battait avec les chiens, ça faisait un tapage d'enfer, et quand il y avait trop de pétard, Jules entrait. Il tapait dans le tas, avec son- fouet, sans entendre Rose qui le suppHait, vu qu'elle ne l'apercevait que dans ces occasions-là. Il n'écoutait rien.

Enfin, vous pensez bien que ça ne pouvait pas

être tout ; les cabots s'étaient habitués... mais ça c'est si épouvantable, n'est-ce pas, qu'on n'ose pas le dire !

Je vous ai conté qu'on avait trouvé Rose enchaînée, mais j'ai oublié de vous dire qu'elle était morte le lendemain. C'est pour ça que Jules va passer aux Assises. Dire qu'il pouvait s'en tirer avec six mois pour tant de crapulerie !

J'espère bien qu'on lui coupera la tête. Pour sûr que j'irai le voir défiler et que je chanterai : « C'est bien fait ! », plus fort que les autres.

— C'est affreux !

— Oui, vous n'auriez pas cru. Ça vous fera une histoire de plus, puisqu'il paraît que vous écrivez les soirées de la Buci. Ça doit bien vous rapporter. On ne pourra pas dire que vous avez perdu votre temps chez les bistros !

De qui est-ce encore que je peux vous parler ?

Bressol, le poète, est à la Légion, à Madagascar ; on dit que c'est tous dingos, marteaux et compagnie dans ce régiment-là ; il y sera comme chez lui et avec des Karatété à la douzaine. C'est loin Madagascar, il pourrait être plus loin, comme son copain Arald, qui plante des choux pour le gouvernement, à la Nouvelle.

— Et Bébert ?

— Bébert ? Pour ce qui est de lui, vous ne croiriez jamais.

— Il s'est rangé ?

— Juste ! Il continue ses études. Sa famille lui a pardonné. Il vit d'une petite pension et il travaille à devenir pharmacien pour de bon. Je ne pourrai jamais lui acheter des pastilles sans rigoler. Il y en a d'autres qu'on ne sait pas ce qu'ils sont devenus.

Philomène est morte de trop boire et maintenant, c'est Chipotte qui boit ; il paraît vieux autant que le Bère Lacets ; quand il est saoul, il déchire son papier et bientôt on le trouvera mort, lui aussi.

— Ainsi, fini le petit bar, adieu V Habitude ?

— Dame, il n'y a plus beaucoup d'anciens, sauf les Polonais qui ne bougeront jamais. Mais on voit toujours M. Tourneur. Celui-là, il y est vissé ; toujours le même, toujours heureux. Il a des amis dans notre genre, il en aura encore demain. Il y a des mômes du quartier qui grandissent exprès pour lui !

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