CONSEIL DE GUERRE
Un soir j'attendais vainement mon ami Tourneur au bar Bobillot, rue Bourbon-le-Château, lorsque Mania parut, flanquée d'un admirable jeune homme myope, à courte barbiche blonde, remarquable par son veston vanille, cravaté d'amarante, chaussé de bottines jaunes et coiffé d'un chapeau de soie d'une extraordinaire hauteur.
— Monsieur Marcel, je vous présente mon frère cadet, Wladimir, mais je l'appelle Wolodia. Je vous fais adieux ce soir.
Wolodia se cassa en deux. Je rendis un salut plus modeste.
— Nous partons demain Russie. Nous hériter, beaucoup, beaucoup argent, Mania riche !
— Et la danse ?
— Fini !
Et elle éclata de rire.
— Barinia maintenant, beaucoup paysans, tous travailler pour Mania.
Je pris sa main potelée pour y porter mes lèvres, elle la retira brusquement, disant :
• — Bêtises françaises !
Ainsi s'acheva piteusement mon roman russe, sur une poignée de mains meurtrière du délicieux Wolodia et cette recommandation dernière de Mania :
— Pas oublier adieu M. Tourneur, gentil, bon garçon.
Sur ces entrefaites entra Ver- Rongeur. Il me serra hâtivement la main et s'en fut rejoindre ses petits amis, Raton et Mastic, qui consommaient au £ond de l'établissement.
On ne se gênait guère devant moi, d'ordinaire ; pourtant, ce soir-là, les petits gueux ne parurent point me désirer dans leur cercle et s'entretinrent de leurs affaires à voix basse. Pas assez bas, cependant, que je ne puisse surprendre de leurs propos trop d'équivoque pour ne pas m'inquiéter. J'entendais des lambeaux de phrases. Ceci :
— Tu penses bien que c'est son jdée à ce Fauvette de se venger de nous ?
— Faudrait qu'elle lui ait parlé.
- — Moi je te dis qu'il se doute.
— Alors c'est bien ça, elle y a parlé.
— Faut pas qu'elle continue.
— J'ai prévenu le Bicot.