ACTE I, SCÈNE IV
Oui, tu l'as dit, c'est le soleil de Naples , son air vivace avec lequel on boit la vie... C'est mon bonheur de voir Amélie et Arthur réaliser en s'aimant un de mes rêves les plus doux.... C'est encore autre chose que tu sauras plus tard.
DIJLAU.
Allons, allons, va toujours.
DELAUNAY
Mais toi, Dulau, je te le répète, tu me fais pitié... Je te trouve vieilli depuis que je t'ai quitté.
DULAU
J'ai un an de plus...
DELAUNAY
Cette perruque te change.
DULAU
C'est toujours la même.
DELAUNAY
Ah! Dulau, Dulau ! tu vieillis bien !
DULAU
J'ai soixante ans , trois mois et un jour ; juste quatorze mois plus que toi.
DELAUNAY
Eh bien ! Dulau , je gage que si tu avais une femme jeune, jolie, un peu coquette... pour elle et pour toi, qui jetât ta perruque au feu, le décidât à adopter le pantalon et te fit faire un habit; demain tu ne paraîtrais pas plus de quarante ans.
DULAU
Oui, mais je saurais toujours que j'ai soixante ans, trois mois et un jour.
DELAUNAY
Tu l'oublierais quelquefois, du moins.
DULAU
Et si ma femme m'en faisait souvenir?...
DELAUNAY
Tu ne crois donc pas qu'il existe ici-bas des êtres angéliques créés pour notre bonheur de tous les âges, qui puissent nous aimer d'un amour d'épouse et de fdle , parce que nous serons à la fois pour eux mari et père; qui jeunes, consentent à être le soutien du vieillard, l'accompagnentjusqu'aubordde la tombe... et, arrivés là, l'aident à mourir?... Croire au bonheur et à l'amour pour la jeunesse seulement, penser que ces soleils de l'âme n'éclairent qu'un côté de la vie, c'est douter de la bonté de Dieu, Dulau, c'est blasphémer !
DULAU
Un instant, mon cher! Voilà de bien grands mots pour moi !... Je ne suis ni athée ni blasphémateur: je suis peureux. — Les êtres que tu me dépeins sont les exceptions de l'espèce.
DELAINAÏ.
Eh bien ! ne peux-tu pas rencontrer une exception?
DULAU
Mon ami, je n'ai pas la fatuité de croire que c'est pour moi que le ciel les a faites... D'ailleurs, toi , qui prêches les autres, que ne te remaries- tu toi-même?
SCÈIÏE I, ACTE IV. 31
DELAtPfAY, riant.
Cela pourrait bien arriver...
DCLAU.
Ah!
DELAUNAY
Que dirais-tu alors ?
DtJLAU.
Moi ? que tu as raison, si cela t'arrange.
DELAUNAY
Mais, toi?....
DULAU
Moi, je resterai garçon.
DELAUNAY
Silence!... voilà Amélie.