‹ Ternove. Nouv. éd. précédée d'un avantpropos de T. de VisanChapitre 28 sur 28 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Octave était marié. De même que le valeureux cham.pion des âges chevaleresques, entré par escalade au cœur de la cité sainte, brandissait joyeusement son pennon et son épée sans compter ses blessures, Octave, dans un enthousiasme eiîréné, avait saisi la main de sa cousine. De ses sacrifices, il ne s'en souvenait que pour se glorifier de son obstination fiévreuse, et il sentait sa conquête plus grande par le sentiment d'orgueil que lui inspirait le haut prix auquel il l'avait achetée. Se serait-il trouvé en lui (ce qui n'était pas) quelque sentiment plus froid, pour lui faire contempler d'un œil moins ravi la nullité sociale dans laquelle il venait de se précipiter, il n'aurait pas eu le loisir de rien voir ; d'ailleurs Marguerite, libre enfin de montrer son cœur tel qu'il était, passionnément aimant, passionném.ent épris, s'abandonnait sans mesure à l'admiration qu'elle éprouvait pour son mari. Tout ce qu'il venait d'abandonner pour elle le lui rendait sacré. Celte àme dévouée et généreuse, qui avait su faire le sacrifice

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de l'amour pour le bonheur de l'être aimé, portait aussi dans la reconnaissance tout l'excès d'une indicible ferveur. Octave était ouvertement à ses yeux, aux yeux de son cœur, plus qu'un homme, plus qu'un mari, plus qu'un amant, c'était un héros, un demi-dieu, et les divines amantes de Jupiter ne vénéraient pas plus l'auguste immortel descendu dans leurs bras. Et quand même, je le répète, Octave aurait été tenté de s'interroger lui-même, et de se refroidir sur son héroïsme, il ne l'aurait pu, car les ailes de Marguerite l'auraient encore soutenu dans les plus hautes régions de l'éther.

Puis ce n'était pas en elle seule qu'il trouvait ces dispositions adorantes; l'autel sur lequel elle le contraignait de se tenir était aussi soutenu par d'autres cœurs. Gérard avait toujours éprouvé pour le lils de son frère aîné un penchant au respect, bien aisé à suivre maintenant que sa iille elle-même, la sagesse en personne, suivant lui, donnait l'exemple. Depuis bien des années il ne réfléchissait qu'avec permission authenliquement donnée, et non seulement il ne se serait pas autorisé de lui-même, s'il l'avait pu, à voir plus clair que sa hlle, que son gendre, que Marcel ; il en aurait même tenu la simple velléité comme crime et l'aurait répulée damnable. La joie ne pouvait donc être troublée de ce côté.

Elle ne le fut pas davantage du côté de Marcel, et pourtant, le premier moment passé, ce philosophe avait jeté un regard assez scrutateur sur les chances de l'avenir, et 'il s'était trouvé, lui, bien autorisé à retomber dans tous ses doutes sur la solidité du bonheur de ses amis. Tout ce qu'il savait du caractère d'Octave, ce qu'il avait pénétré de celui de Marguerite, le passé, le présent, rien ne lui paraissait

rassurant, et il craignait surtout que l'humeur agissante de son ancien compagnon d'armes, plongé avec tant d'éclat et pour toujours dans la monotone inactivité de la vie campagnarde, n'y rencontrât bientôt des misérables chagrins, d'énervantes douleurs. Ce qui était pour la jeune femme heureuse et le vieux capitaine de Champagne le noble emportement d'un amour iniini, ressemblait trop, à ses yeux, aux entêtements aveugles d'un point d'honneur qui ne recule pas, simplement pour maintenir son dire.

Sous le poids de ces graves appréhensions, Marcel, après quelques jours passés à Ternove, avait repris la gravité et le sérieux de ses façons. Il se serait fait un crime de rien laisser percer de ses pensées.

— Tant que dureront ces beaux jours printaniers, se disait-il, nos amants vont errer dans les jardins d'Armide; n'allons pas les effaroucher et leur montrer les allées et les portes qui conduisent hors de ces lieux enchantés.

Il promenait donc solitairement ses rêveries mélancoliques. Les grands bois, les taillis semés sur le penchant des ardoisières le voyaient chaque jour parcourir leurs méandres, et, le front pensif, s'arrêter, regarder la terre ou le ciel d'un air distrait, puis continuer sa marche. Si Octave, à cet heureux moment de sa vie, se sentait plus jeune de cœur et de raison que peut-être il ne l'avait jamais été, il en était différemment de Marcel ; le spectacle d'agitations inconnues déployées sous ses yeux par l'amour de son ami avait eu sur lui un effet en quelque sorte refroidissant, et l'avait enfoncé de plus en plus dans les sentiers couverts de sa philosophie sceptique En voyant avec combien de facilité ïernove s'était dé^

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taché de toutes ses ambitions, de ses plus orgueilleux principes ; en se rendant bien compte que si Marguerite n'avait tenu par aucun lien à la caste supérieure, Octave ne l'en aurait pas moins aimée, en étudiant tous les motifs, tous les ressorts de cet amour si vaillant, né de la contradiction, il se sentait au fond de l'âme un terrible dédain pour les amours de ce bas monde et pour tous les principes auxquels cette passion bizarre faisait si aisément renoncer. Suivant lui, rien ne valait plus la peine qu'on s'en éprît, et par un tel travers de raisonnement, cet homme honnête, aimant, dévoué, se fit un dogme de condamner tout ce qui séduit, attire et dirige l'existence. 11 s'enferma dans une résolution d'insensibilité et de dédain. Il résolut de traverser la vie en la méprisant, et de n'attacher son bonheur qu'à des goûts d'assez peu de valeur pour que jamais ils ne pussent se trouver, en contradiction avec ce qu'il pourrait trouver, à l'occasion, être son devoir. C'est en s'affermissant dans ces rudes dispositions que, la pipe à la lèvre et quelques livres sous le bras, il s'en allait chaque jour, dès le matin, soit à la pèche, soit à la pipée des oiseaux, s'enfonçant avec une joie réelle sous les voûtes sacrées de la grande forêt.

Marguerite et Octave, eux aussi, trouvaient plaisir à revoir ensemble tous ces lieux charmants, tout ce paysage éternellement jeune, où s'étaient passées les premières journées de leur vie, où ils allaient exister et un jour mourir. L'été était chaud et magnifique. A peine, de loin en loin, un orage allumé par la chaleur de la saison venait interrompre un instant la sérénité du ciel, et encore c'était un luxe de plus dans cette nature si riche et si brillante que ce concert fortuit des foudres célestes, majestueux scintille-

ment des éclairs. La Seinoy courait de son pas le plus agile et le plus turbulent sur les roches et les cailloux dont son lit est embarrassé, et cette petite rivière, qui, jamais à sec, a d'untorrentde montagne toute l'agitation et la turbulence, et jamais ne cesse de faire verdoyer ses rives en y maintenant une éternelle fraîcheur, la Semoy, plus joyeuse, plus fraîche, plus pure, plus argentée que les deux amants ne croyaient jamais l'avoir vue, semblait leur prodiguer, quand ils s'arrêtaient sur sa rive, mille sujets de comparaisons enchanteresses pour le cours de leur existence. Oui, elle semblait leur dire que ses eaux, fuyant sous les aunes et les osiers dans une douce et chaude pénombre, n'étaient pas plus cachées aux éclats brûlants du soleil que leurs jours à eux n* le seraient aux soucis vulgaires de l'existence ; elle semblait leur dire que les mille, fleurettes croissanV pèle-mèle en gros bouquets sur son rivage, au milieu de l'herbe épaisse et épanouie, leur promettaient mille joies inattendues encore cachées dans leur puissant bonheur... Habiles à interpréter les oracles de la rivière, comme les pâtres antiques adorateurs de l'Alphée ou du Simoïs, ils s'y arrêtaient sans cesse et y trouvaient mille sujets d'attendrissement, mille perspectives de divines espérances.

Tout ce pays qui entoure la Longuée, toute cette forêt des Ardennes, est un des coins les plus poétiques du monde. La chevalerie y a mis son histoire,c'est là qu'est son théâtre, et ses souvenirs y vivent encore. Laissez les Pyrénées se glorifier de la brèche de Roland et montrer dans leurs vallées le coio funèbre de Roncevaux ! Les paysans des Ardennes vous indiqueront, ce qui vaut mieux cent fois, les routes, les sentiers, les champs de bataille de mille

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paladins, les lieux lémoias de leurs aventures et de leurs victoires. Ici coulait jadis la fontaine de Haine, là-bas celle d'Amour ; des chênes, à la vérité déjà bien vieux, ont envahi le bassin des deux sources taries ; mais il n'y a pas à douter de ce qu'on vous raconte, cardes traces sont restées sur les rochers voisins du ruisseau qui coulait jadis en ces endroits. Plus loin on vous montrera un bloc de granit énorme oti un jour Renaud de Mautauban dîna avec deux géants. Eh quoi ! la place des assiettes est encore facile à trouver.

— Nous sommes dans un paradis, s'écriait Octave ; ef, moins fous que nos antiques parents, nous tâcherons de n'en sortir jamais! non, jamais ! J'ai vu ce qu'est l'existence hors d'ici, loin de vous ; je l'ai quittée avec joie, et je ne pense pas que nul regret vienne jam.ais troubler notre heureuse solitude.

A ces propos, Marguerite répondait par desre^^ards où se peignait une âme presque efl'rayée par l'excès du bonheur; Gérard riait en se frottant les mains d'un air sûr de l'avenir, et Marcel, approuvant de la tète, fumait en silence.

Les mesures nécessaires pour régulariser la fortune de la maison avaient été prises par l'ancien capitaine de Champagne. Le nianoir de Ternove, avec ses dépendances, plus les moulins et les acquisitions du père Bahurot, passa dans les mains du commandant. La grande ombre de don Antonio, celle à peu près aussi imposante de Jean-Baptiste, l'enseigne aux gardes wallonnes, tressaillirent de joie en voyant leur domaine agrandi rentrer dans les mains de leurs descendants. Si ces vénérables défunts n'éprouvèrent pas dans leur tombe un pareil sentiment de joie, Gérard fut bien lourdement

déçu. Octave était donc dans une position aisée; malheureusement les cinquante mille francs payés sans délai à Julien enlevèrent au jeune ménage une bonne partie de son capital, et le forcèrent de vendre plus d'un carré de terre, diminution fâcheuse de sa fortune. Mais qu'importait-il? Octave était marié. Au comble de ses vœux, il n'avait nulle plainte à former, et ne songeait et ne voulait songer qu'à l'immensité de son bonheur.

Pendant deux mois, tout alla à merveille. Ainsi que je l'ai dit, dans la journée on courait les champs, on péchait, on chassait, on se promenait, tantôt isolés, tantôt réunis. Gérard relisait avec plus de satisfaction que jamais V Ahnanach royal de 1787 Le soir, le curé, un médecin delà ville voisine, le maire de la Longuée, venaient assez souvent faire leur partie de piquet au vieux manoir. La monotonie de cette occupation était parfois troublée par le goût de Marcel pour la discussion, et lorsqu'il prenait l'homme d'église à partie sur quelque point, le salon ressemblait à un club. En général, tout le monde se déclarait contre l'audacieux sous-lieutenant ; Gérard l'appelait jacobin, le maifrele regardait avec défiance, et Octave, royaliste et catholique, soutenait vaillamment le curé dans l'attaque de l'incrédule. Le soir, chacun se retirait enchanté de sa soirée, hormis le maire, qui redoutait une destitution.

Mais l'animation que Marcel jetait dans ce logis ne dura pas toujours. Un matin, il reçut une lettre du ministère de la guerre, dans laquelle on l'engageait à rejoindre le 8^ dragons, dans lequel li venait d'être replacé. Julien avait tenu parole. Chacun prévit le tort immense que ce départ allait faire aux joies de la maison, et on essaya de persuader à Marcel qu'il

devrait bien sacrifier son état et rester auprès de ses amis. Marguerite s'y employa, et fit convenir aisément à Henri que l'amour de la gloire militaire ne le dévorait point; mais elle ne put obtenir davantage de lui, et il persista à jurer que le moins qu'il pût faire dans ce monde était de gagner sa subsistance. Octave l'appela cœur de roche, et Marcel consentit seulement à venir passer ses congés à Ternove, quand il en aurait, à y accepter la concession à perpétuité d'une chambre, et à jurer que lorsqu'il aurait sa retraite, c'est-à-dire dans une vingtaine d'annés au moins, il viendrait s'y installer avec une collection de papillons ; car il prévoyait avec délices qu'il serait atteint un jour ou l'autre de la bienheureuse maladie des collectionneurs.

Les amoureux ont le privilège de s'absorber dans eux-mêmes ; aussi Octave et Marguerite ne furentils pas inconsolables du départ de Marcel. Le vieux Gérard sentit les choses autrement, et resta désolé de l'avoir vu partir. C'était pour lui quelqu'un de plus à qui parler, et quelqu'un de patient et de complaisant à l'extrême. Outre que Marcel possédait un talent tout particulier pour écouter, sans jamais se plaindre, les longues histoires de l'ancien capitaine, il était encore précieux par son adresse et ses expédients ; il s'entendait mieux que personne à raccommoder les meubles ou les ustensiles cassés. A ce titre, il était profondément honoré et estimé de Jean, de Pierre, de Thomas, de tous les domestiques en général. Ainsi regretté, il s'en alla surveiller les faits et gestes d'une trentaine de dragons. Quand son service étais fini, sage et rangé plus que jamais, il passait à peu près tout son temps dans les champs, cà se promener, ou dans sa chambre, à lire Montaigne et

à philosopher doucement sur la profonde inutilité de l'existence humaine.

Gérard, lui, avait nourri depuis son plus bas âge une opinion beaucoup plus relevée de la valeur de ses semblables, et, par suite, de la sienne propre. II n'était ni grand raisonneur ni profond moraliste ; mais il se rendait cette justice que s'il avait vécu dans des temps ordinaires, sa vie aurait été pleinement irréprochable. Malheureusement, sa conscience endolorie souffrait encore de la cession des biens de son neveu à Bahurot, puis de son propre mariage avec la lille de Bahurot ; c'étaient là des remords! Mais quoi! les remords dans l'àme du bon Gérard n'avaient guère de dents et ne se faisaient un peu sentir que dans des circonstances spéciales qui, après la mort du terrible meunier, ne s'étaient plus présentées et ne se représentèrent jamais.

Gérard vécut doucement jusqu'en 1822. A cette époque, il mourut dans un âge assez avancé et avec le calme d'un enfant qui s'endort. Bien persuadé que tout s'était arrangé pour le mieux, il se félicita, à son lit de mort, d'avoir uni Octave à Marguerite, etavoua même à son confesseur qu'il se tenait pour à moitié absous de ses fautes par cet heureux événement. Quelques instants avant d'expirer, il essaya encore de raconter une anecdote sur le régiment de Champagne, mais il n'en put venir à bout. Il finit en bon chrétien, en excellent royaliste, et de lui il ne resta que de doux souvenirs. Mais revenons à Octave.

Six mois étaient à peine écoulés depuis son mariage, six mois de la félicité la plus fleurie, la plus complète, la moins débattue, que l'homme heureux commença à éprouver les premières atteintes de ce mal inventé pour ceux qui ont erré sur eux-mêmes

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et se sont crus trop forts. 11 s'aperçut de son oisiveté.

Habitué à une vie active et remuante, au mouvement désarmées, cà tout ce que les rêves et les efforts de l'ambition donnent au sang de chaleur et de rapidité, il pensa tout à coup que ses journées étaient bien longues et bien peu remplies; et aussitôt, pour obvier au mal, il s'avisa de l'agriculture pour nouvelle vocation. Carrière de gentilhomme s'il en fut, travail honorable, spéculation assurée. En un mot, il donna dans le filet qui a englouti tant de petites fortunes de gens du monde, transformés par les circonstances en Cincinnatus; lui, du reste, ne se ruina pas, grâce à sa femme.

Il se mit à surveiller la culture de ses biens, l'aménagement de ses fermes; il s'immisça dans les travaux de ses fermiers autant que les baux le lui permirent ; puis il voulut introduire dans son pays d'importantes améliorations, tenter des cultures nouvelles, et, plein du mépris le plus souverain pour les méthodes routinières des gens de campagne, il s'entoura d'ouvriers, fit arracher, couper, changer, bâtir, remuer la terre dans les terrains dépendants du manoir, et se promit de tripler avant peu sa fortune.

Malheureusement, s'il avait de magnifiques idées théoriques, il manquait tout à la fois de l'instruction première et des habitudes spéciales dont l'agriculture ne se passe pas plus que les autres connaissances humaines. Il était très fort sur la philosophie de la chose ; sur la pratique beaucoup moins. D'ailleurs il fut bientôt las de se lever dès cinq heures du matin pour s'en aller en sabots surveiller des journaliers. 11 n'était pas homme à marcher constamment sur les talons de ses gens, à les empêcher d'organiser ce

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pillage de détail, ces voleries microscopiques, art suprême des paysans, et que pourtant il faut savoir prévenir si l'on veut réellement passer maître dans le mxétier. Encore bien moins savait-il, en bon et vigilant propriétaire, passer une partie notable de ses journées à faire la ronde dans sa maison, comme dans ses champs et dans ses granges, grondant pour un clou mal enfoncé, s'irritantpour un bout de ficelle trouvé à terre, se mettant hors de lui pour une écuelle cassée, et la faisant vertement payer au délinquant. Mais quand on ne se sent pas le courage de mener cette existence de garde-chiourme, et qu'on ne possède qu'une fortune de second ordre et au-dessous, il ne faut pas s'aviser d'imiter le goût des Chinois pour le plus ancien des arts. Bons gentilshommes de province, et vous, officiers en retraite, en demisolde, en disponibilité ou en réforme, laissez le Fils du Ciel conduire la charrue une fois l'an, mais vous, même une fois dans votre vie, ne vous avisez pas de toucher à cet instrument ruineux.

Octave trouva dans ses fermiers, dans ses ouvriers et dans ses domestiques des gens aussi résolus à n'innover en rien qu'à le dépouiller par tous les moyens imaginables. Pour ne pas voir ce qu'il possédait se fondre entre ses doigts comme la neige au soleil de mai, il fut contraint bientôt de renoncer à la vie du laboureur.

Ainsi rejeté sur l'existence contemplative, il prit peur. Il se demanda si sa vie entière allait se passer ainsi dans une humiliante, désastreuse et douloureuse immobilité. Il commença à mieux comprendre sa position; sérieusement épouvanté, il imita les oiseaux, les enfants, les gens faibles, et ferma les yeux sur son danger, en se rejetant dans une espèce

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d'assoupissement moral où il fit tous ses eiïorts pour se tenir. 11 n'avait pas et ne pouvait avoir de confident; et, chargé du bonheur de Marguerite, il fallait à tout prix que ce bonheur existât.

Et pourtant déjà ce bonheur n'était plus très possible. La iille de Gérard avait le cœur trop délicat et l'intelligence trop fine pour n'avoir pas vu et défini dès le début le mal dont soulTrait son mari. Elle avait ressenti de cette découverte une douleur bien poignante; pourtant elle eut le courage de se laisser croire aveugle, et ainsi en secret un abîme se creusa entre les deux époux, dans lequel allaient, s'efTeuillant et tombant une à une, toutes les joies, toutes les délices et la confiance de leur passion.

Plus énergique que son mari, Marguerite ne se donna pas pour battue dès le premier moment que son cœur saigna. Au contraire, elle tenta la résistance et espéra même pouvoir détruire le mal dans sa racine. Elle favorisa d'abord les goûts champêtres de son mari ; déjà même elle s'apercevait du tort que ces goûts portaient à leur fortune, qu'elle les excitait encore, tant elle voyait approcher avec effroi le jour 011 Octave, rendu plus sombre par une tentative avortée, retomberait dans le creux de son ennui.

Quand il ne fut plus moyen de continuer des dépenses trop fortes, Marguerite conseilla à son mari d'écrire quelque livre. 11 avait, lui disait-elle, du goût pour les questions politiques ; ne pourrait-ii s'occuper d'e^ développer quelqu'une? Cette idée sourit à Octave : d'ailleurs tout lui plaisait, du moment qu'il espérait y trouver un refuge contre ses pensées, contre ses regrets. Mais c'était un homme d'action plutôt qu'un penseur, surtout ce n'était pas un écrivain. Son éducation, suffisante pour un militaire,

ne lui permettait pas de tenir une plume avec beaucoup d'adresse. Les premiers essais lui parurent indii^mes de lui; il les jeta au feu, et ne voulut plus en entendre parler.

Un jour que Marguerite le considérait enfoncé dans son fauteuil, regardant le feu, ne parlant pas, ne faisant rien, elle prit courage et aborda un sujet triste, mais qu'elle crut ne pouvoir éloigner davantage.

— Mon ami, lui dit-elle, tu t'ennuies?

— Non, ma chère enfant, répondit Octave avec une rapidité qui équivalait à un aveu, et en quittant sa position nonchalante pour se mettre à tisonner avec ardeur. Non, vraiment, je ne m'ennuie pas. Pourquoi veux-tu que je m'ennuie?

Marguerite sourit à celte réponse, et reprit *

— Serais-tu très fâché de rentrer au service? Octave sauta sur son fauteuil et répondit :

— Rentrer au service? Mais pourquoi, je te prie?

— Enfin, réponds-moi, en serais-tu fâché?

— C'est selon, dit Octave prudemment. Mais pourquoi me faire une question pareille?

— Je t'avoue, dit Marguerite, que les cinquante mille francs donnés à M. de Soilles et l'argent perdu avec nos fermiers ont terriblement diminué nos revenus ; de sorte que si tu n'avais pas trop de répugnance à rentrer dans l'armée, ce serait peut-être chose sage.

Octave lit des objections. Mais Marguerite vit bien que la joie était rentrée au cœur de son mari avec l'espérance. Elle s'attacha à combattre les arguments de mauvaise foi que le pauvre commandant lui présentait, et elle eut peu de peine à remporter une victoire si facile. Après cette conversation, Octave l'embrassa tendrement en lui disant ;

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— Nous pourrons y penser !

Le lendemain, l'activité et la bonne humeur lui étaient revenues, et il se laissa persuader d'écrire au baron de Marvejols et de lui demander sa protection. De temps en temps Octave adressait une lettre au vieil émigré ou à la baronne, et il en recevait des réponses très affectueuses, mais qui jamais ne soufflaient mot de sa femme.

Cette fois-ci, il s'attendit à ce que le baron ne serait pas moins exact à répondre que de coutume. En effet, M. de Marvejols avait reçu sa lettre avec un plaisir d'autant plus vif que le désir d'Octave lui offrait un moyen de revoir son cher enfant. Il s'était mis en campagne. Mais il commença par un pas de clerc et tout fut perdu, car il s'adressa à M. de Bartannier.

— Moi ! s'écria le marquis, faire une démarche pour Ternove ! J'aimerais mieux donner la main à Bonaparte !

On ne put le tirer de là. Le baron, le voyant si monté, entreprit de se passer de lui; mais Bartannier, non seulement ne voulait pas revoir Octave, il ne voulait pas même qu'on le servît; il s'unit à son gendre Julien et au vieux Bartas, que l'on mit dans la conspiration, et les trois associés s'en allèrent clabaudant partout que le baron était un ange, pardonnant toutes les injures, mais qu'il ne fallait pas laisser ce misérable Ternove, cet ingrat, revenir sur l'eau et obtenir encore des grâces par l'intermédiaire de son bienfaiteur trahi.

Tant de menées, pratiquées dans tous les bons lieux oij Ternove eût pu trouver des protecteurs, lui firent une de ces réputations odieuses dont il n'est donné à personne de se relever. L'accusé n'était pas là pou^ se

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défendre, et d'ailleurs eût-il paru, on n*eCit pas voulu écouter ses justifications ; on se faisait gloire de déclamer contre lui ; l'accuser et relever d'autant le mérite et les vertus surhumaines du vieux baron, c'en était assez pour se donner un renom d'honnête homme; il n'était fils de bonne mère qui ne se crût obligé de prononcer le nom d'Octave avec horreur, et ainsi, grâce à Bartannier, le mari de Marguerite fut décidément perdu, et après un an de démarches actives, il reconnut qu'il ne parviendrait jamais à rien. 11 renonça donc à rentrer dans l'armée, et, la mort dans l'âme, se résigna au bonheur qu'il s'était fait.

Rendons-lui cette justice, il ne proféra aucune plainte. Il était triste, morose, grondeur et même emporté envers tous ceux qui avaient affaire à lui. Il ne le devint jamais avec Marguerite ; jamais il ne fut coupable envers cette femme, uniquement vouée à lui, d'un mouvement d'impatience qui eût décelé les mouvements tantôt furieux, tantôt effroyablement désolés de son âme déçue. Quand Marcel venait à Ternove, la vie y était un peu moins lourde pendant quelques jours, puis tout reprenait son train accoutumé.

Une fois seulement. Octave montra à nu le fond de son cœur : ce fut lors d'un voyage du marquis et de la marquise de Soilles dans les environs de Ternove où ils avaient acheté un magnifique château. Julien était au pinacle de la prospérité ; cette immense fortune dont n'avait pas voulu son ami, il l'avait eue ; il avait aussi la pairie ; il était à la veille d'être fait maréchal de camp. 11 ne vint pas à Ternove ; mais des voisins innocents racontèrent merveille de son luxe et de son crédit. Octave passa une

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soirée de désespoir et de rage qui détermina chez Marguerite, affaiblie depuis longtemps par ses souffrances secrètes, une longue et douloureuse maladie.

Ce fut, du reste, la seule fois, répétons-le, qu'Octave se départit du système de silence, mais non de résignation, qu'il s'était fait.

Il se répétait mille fois le jour :

— Ce que je suis, j'ai voulu l'être ; je n*ai le droit d'accuser personne. J'ai lutté contre toutes les volontés pour arriver à ce cachot oi^i me voilà tombé. Si ma folie peut mériter le pardon, c'est par l'intrépidité avec laquelle j'en supporterai les conséquences.

Les années, qui changent tout, changèrent aussi le caractère des douleurs d'Octave. 11 vint un jour où il se trouva à peu près dans la même situation que ces malheureux commis qui ont d'abord lutté contre la laborieuse imbécillité de leur profession et qui finissent par plier également leur âme et leur corps à leurs énervants travaux. Octave perdit son activité, son ardeur, sa puissance de penser, ses aspirations vers les grandes choses.

Il en vint à adopter un genre de vie tout à fait en rapport avec des facultés réduites à néant. Il se levait le matin à onze heures, s'établissait dans un fauteuil près de la fenêtre en été, devant la cheminée en hiver, s'y faisait porter à déjeuner, prenait quelque roman, le lisait à rebours, sommeillait, parlait à peine jusqu'à l'heure du dîner. La soirée se terminait à neuf heures, qu'il remontait dans sa chambre pour dormir et recommencer le lendemain.

Etait-ce la vie, était-ce la mort? c est ce que nous laissons juger au lecteur.

Je devrais peut-être ajouter que le dévouement de

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Marguerite, toujours constant, toujours fort, ne défendit cependant pas le cœur un peu fier de madame de Ternove contre des suggestions ressemblant au mépris. Les femmes, les enfants, les sujets, tous les spectateurs, tous les créanciers exigent d'ordinaire de celui qui a promis qu'il tienne ses engagements. Lorsqu'un amant a joué le héros, il se rapetisse beaucoup, devenu mari, s'il se laisse tomber langoureusement au bas de son piédestal. L'inertie d'Octave avait quelque chose de l'enfance ; les soins que sa femme lui prodiguait tenaient un peu de la sollicitude maternelle, et protéger son protecteur ne peut se faire longtemps sans qu'un dédain mal déguisé ne se glisse sous la robe blanche de la douceur. Mais il ne faut pas insister sur ce point demeuré très secret, jamais trahi au dehors par un geste, par un mot, et que l'intuition du romancier a pu seule deviner. Ce qui est hors de doute, c'est que Marguerite ne fut point heureuse, et peut-on l'être à côté d'un pygmée pleurant d'avoir voulu jouer le rôle d'Alcide?

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