CHAPITRE XXII
Lorsque Julien avait dévoilé à Octave les plans amoureux de M. de Bartannier, il s'était comporté avec une légèreté assez ordinaire chez lui, et qui cadrait mal avec son penchant pour la ruse et l'intrigue. Il n'avait pas su résister au désir d'être désagréable à Ternove, vainqueur de toutes ses menées. En accusant Marguerite de coquetterie, il savait, de reste, qu'il ne réussirait pas à la noircir aux yeux de son amant, mais il avait espéré du moins faire naître une brouille, une complication nouvelle. C'était une consolation pour son amour-propre battu.
Du reste, ce petit plaisir de vengeance l'avait mal inspiré; il venait de se compromettre aux yeux de Bartannier, et avait ainsi risqué de perdre les bonnes grâces du grand propriétaire. Bientôt il y avait songé et maudit son imprudence ; mais comme les regrets n'avancent à rien, il s'était mis à chercher un moyen de réparer son étourderie, et était sorti pour se rendre chez celui qu'il s'agissait d'apaiser.
Il ne le rencontra pas, puisque Bartannier, au
sortir de chez Gérard, avait couru chez le haron. Mais, résolu à chasser des impressions défavorables à ses vues, il prit le parti de l'attendre, et le marquis arriva dans la disposition d'humeur que l'on sait. Aussitôt qu'il aperçut Julien :
— Ah! parbleu! lui dit-il, je suis ravi de vous voir' Ravi, le diable m'emporte! Vous m'avez jeté dans de beaux ennuis !
— Eh! mon Dieu! répondit Julien doucereusement, je ne le sais que trop, et je viens vous en exprimer toute ma douleur! Un maladroit désir de vous rendre service!... Je suis un sot!
— Me rendre service ! Me prenez-vous moi-même pour un idiot? Ne m'avez-vous pas jeté les plus lourds bâtons dans les jambes?
— Je suis au désespoir ! s'écria Julien avec une figure renversée. Mais enfin, le résultat de tout, c'est que le malheureux Ternove continue de plus belle ses intrigues auprès de sa cousine.
— Qu'il l'épouse, dit Bartannier avec rage, et qu'il meure de faim avec elle! Pour moi, tout le mal possible, je le lui ferai. Je ne sais pas ce que c'est que de mentir à mes sentiments. Cette femme me plaisait outre mesure. Je la trouve charmante, et, comme je vous l'avouais ce matin, j'étais peut-être prêt à faire pour elle la plus suprême des folies! Vous pouvez donc compter que je ne pardonnerai jamais au misérable Octave de me l'avoir enlevée. Je ne suppose pas que vous ayez mis de la méchanceté dans votre bavardage, sans quoi...
— Mon Dieu ! interrompit Julien, quelle vraisemblance ! ai-je donc un intérêt à me brouiller avec vous? Je suis désolé de mon ânerie.
— Le désespoir ne change rien aux choses, ré-
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pondit brusquement Bartannier ; vous avez fait une sottise ; mais comme il faut que je me venge, je vous pardonne. Ecoutez-moi, je n'aime pas les phrases et n'en tais aucun cas. Vous m'avez toujours paru un garçon d'esprit, et même un peu matois. Julien sourit.
— Ne vous offensez pas. Vous allez voir que je n'ai pas de mauvaise volonté pour vous. Je suis porté à vous prendre au lieu et place de ce brigand d'Octave pour vous faire tout le bien imaginable, et cela, aiin de l'humilier. Car, soyez-en bien sûr, il ne se passera pas quinze jours qu'il n'enrage avec sadonzelle, et je veux qu'il vous voie en possession de tous les biens qu'on lui réservait, et qu'il en crève de dépit I
— Oh! monsieur de Bartannier, s'écria Julien avec effusion, comment mériterai-je jamais tant de bontés ?
— Oui, continua Bartannier en grinçant des dents, il faut que je me venge de ce scélérat ! il faut que je lui montre ce que je peux ! il faut que je lui suscite de mauvaises affaires, et pour cela je t'en ferai faire de bonnes, à toi I mais tu seras son ennemi mortel !
— Après tout, pensa-t-il, si en donnant ma fille à ce gaillard-là, je tire vengeance de mon Octave, je ne conclus guère une affaire plus mauvaise que celle à laquelle je m'étais acoquiné. Il est gentil, ce petit jeune homme ; il a l'intelligence des choses. Son vieux oncle n'a pas beaucoup de crédit, parce qu'il demande trop, c'est vrai ; mais si je me mets à appuyer Julien, il ira tout aussi avant qu'un autre. De plus, il est marquis de Soilles ; je sais bien que c'est un marquisat un peu fantastique. On dit que M. son père était un singulier homme ! Mais, bah ! à y regarder d'aussi près aujourd'hui que tout est brouillé,
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on ne verrait clair nulle part. Je crois décidément que ma iille sera marquise de Soilles.
Tai:dis que Julien et Bartannier improvisaient entre eax de si chaleureux rapports d'amitié, il se passait une scène de tous points différente à l'hôtel de M. de Marvejols.
On se souvient que la baronne avait formé avec son mari le projet d'aller surprendre Octave dans son pauvre appartement. Toute la nuit l'excellente femme avait médité cette idée hardie, et, pleine de l'espérance de mener à bien ses affectueux projets, elle s'était relevée plusieurs fois, s'était agenouillée sur son prie-Dieu, et y avait débité de ferventes oraisons pO(ir disposer les puissances célestes en sa faveur.
Au point oii j'en suis arrivé de mon histoire, il me vient comme un scrupule, une crainte de n'avoir pas rendu sufhsamment saillantes les belles qualités de M. et de madame de Marvejols, tout en insislant peut-être un peu trop sur des détails de caractère et d'esprit qui prêtent malheureusement au ridicule.
Sans doute ces respectables et honnêtes personnes avaient tout à la fois les défauts de leur âge et ceux de leurs opinions sociales ; ils donnaient à la fidélité et aux vertus si nobles et si grandes du dévouement et du désintéressement politiques des allures mesquines propres à faire naître le sourire; et pourtant tous deux possédaient bien jusqu'au fond ces qualités, ces vertus si rares dont ils déliguraient la forme ; ils étaient bien réellement dévoués, iidèles, désintéressés, aimants, serviables, probes comme on ne l'est plus guère de notre temps. Pour le baron surtout, d'aussi touchants mérites avaient atteint à leur apogée pendant son émigration, à l'armée de Gondé, dans les années de l'exil. C'était un homme qui serait
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mort mille fois avec une intrépidité sans faste pour perler témoignage de ses croyances.
Aujourd'hui il était plongé dans un affreux chagrin par l'attente de voir se dénouer tristement cette affection si noble, et, partant, si rare que, vieillard, il portait à un jeune homme. 11 avait placé sur la tète d'Octave de Ternove les plus généreux projets, parce que, ainsi que sa femme, il sentait un impérieux besoin d'aimer et de protéger. Il déplorait l'aveuglement de l'ingrat prêt à le quitter; il tremblait pour l'avenir d'un homme acharné à poursuivre sa satisfaction en dehors de ce que sa conscience, à lui, baron de Marvejols, lui disait être la droite voie ; enfin il faisait un grand, un immense sacrifice, en consentant à ce que madame de Marvejols, à son âge, se rendît dans l'appartement d'un jeune fou pour le ramener au bien et au bonheur.
Comme sa femme, il avait passé une partie de la nuit en prière.
Les domestiques étaient prévenus dès la veille. A onze heures du matin, le baron lit demander si madame de Marvejols était prête à sortir. La baronne vint le trouver presque aussitôt dans le salon. Il lui baisa la main d'un air solennel et tendre, en s'informant de sa santé, dans des termes depuis quinze ans invariables, puis il la conduisit à sa voiture, oii il monta après elle.
Octave, malgré sa volonté ferme de faire de la diplomatie, ne put réprimer une forte émotion lorsqu'il vit entrer dans son grenier ses vénérables amis. Madame de Marvejols, avec une dignité émue par l'affection, lui donna sa main à baiser, et le baron l'embrassa tendrement.
Marcel se retira discrètement.
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Les démonstrations que l'affection inspire n'ont ja,Tiais qu'un sens relatif d'après les habitudes d'expansion de ceux qui s'y livrent. Pour tel et tel, les embrassements les plus passionnés signifieront peu de chose, tant on leur sait l'habitude d'exagérer sans nécessité les témoignages de leur bienveillance ; tandis que de tel autre, un simple serrement de main paraîtra singulièment tendre et causera d'abord de la surprise et de l'émotion.
Qu'on juge donc de ce que la visite du baron et de madame de Marvejols fit éprouver à Octave! Il connaissait l'humeur formaliste de ces deux personnes ; leur attachement aux usages d'étiquette et aux convenances ; la démarche qu'elles faisaient en ce moment équivalait certainement pour elles à un renversement momentané de lois respectables ; l'attachement le plus vif avait seul pu leur donner la force d'une telle résolution. Pour Octave, rien ne fut perdu. Non moins troublé que ses visiteurs, il se trouva en leur présence comme un accusé devant ses juges, et malgré sa passion, il ne put s'empêcher de reconnaître en lui-même que, vis-à-vis de ses protecteurs, il était cou{)able d'ingratitude et de dureté. Il resta intimidé, balbutiant, inférieur à lui-même ; il rougit ; ses torts lui apparaissaient irréparables et d'autant plus grands, qu'ils n'auraient pu désormais être expiés que par d'autres plus répréhensibles encore; mais c'est ainsi que marche souvent le cœur entre deux fautes et forcé de choisir.
Il avait toujours aimé ses parents adoptifs et ressenti dans le tond de l'âme tout ce qu'il leur devait, jusqu'au moment où, entraîné par son amour, ii n'avait plus vu dans l'univers entier que deux catégorie'^- d'êtres et de choses : ce qui le rapprochait de
Marguerite, ce qui l'en éloignait. A dater de cet instant, l'affection qu'on lui portait lui avait paru un obstacle, et souvent un obstacle haïssable.
Il revenait alors à des sentiments plus dignes. En dehors désormais de toute vue d'ambition, loin de toute idée d'intérêt, il sentit remuer en lui la gratitude et la tendresse.
— Moucher Octave, dit le baron, je viens ici moins pour te faire des reproches, bien que tu en mérites, que pour te supplier. En t'accusant, je sens bien que je perdrais beaucoup des droits que mon amitié m'a dû acquérir. Si j'étais ton père véritablement, je devrais avoir recours à une inflexible sévérité; mais n'étant que ton ami, et, j'ose le croire, ton meilleur ami, je ne puis lutter contre tes égarements que par la persuasion et les prières, car je ne sais comment tu recevrais mes ordres.
— Mon père, répondit Octave, tout ce que ma position a d'affreux m'est bien connu. Vous me jugez sévèrement, parce que vous n'êtes pas habitué à reconnaître la puissance des sentiments qui m'entraînent.
— Mon cher ami, dit Marvejols, il n'y a dans ce monde de sentiments irrésistibles que ceux de l'honneur et du devoir; quant aux folies coupables dans lesquelles tu te jettes tête baissée, sois bien sûr qu'avec un tant soit peu d'empire sur toi-même, rien ne te serait plus facile que de les éviter.
— Vous vous trompez ! s'écria Octave avec chaleur ; je vous en conjure, mon bon père, et vous que j'aimerai toute ma vie comme la mère la plus tendre et la plus indulgente, je vous en conjure, je vous en supplie, faites quelques efforts pour me comprendre, et sortez, s'il se peut, du cercle habituel de vos idées !
Octave aurait fait tout aussi bien de parler turc ou arabe, il n'aurait pas été moins compris ; le baron et sa femme se regardèrent avec une expression pénible de pilié pour le pauvre jeune homme.
— Tu veux, reprit Marvejols, que nous sortions du cercle de nos idées? Qu'est-ce que tu appelles de ce nom, malheureux enfant? Et sais-tu que ce que nous pensons est ce que chacun doit penser? qu'il ne s'agit ici rien moins que des principes éternels d'honneur indispensables à un homme bien né? Enfin, pour parler net, tu nous demandes d'approuver ton mariage avec une fille de néant?
— Que dites-vous là, mon père? s'écria Octave bouillant d'impatience et faisant effort pour se contenir; une fille de néant! la fille de mon oncle! ma cousine!
— Plût au ciel! repartit le baron, que M. Gérard de Ternove fût mort comme monsieur votre père, et pius misérablement encore, avant d'être descendue i Ignominie qu'il a acceptée! Mieux vaudrait pour celle jeune personne être une simple paysanne, une honnête bourgeoise, que le produit honteux d'un hymen coupable, réprouvé par le ciel! Elle pourrait tenir une place honorable, tandis qu'aujourd'hui elle n'appartient à aucune classe. L'avilissement de son père n'a pu lui donner place dans nos rangs, et elle porte encore, aggravée en quelque sorte, la tache originelle venue de son grand-père, le plus horrible des hommes, si j'en juge d'après tout ce qu'on m'a rapporté!
— 11 me faut bien du respect, murmura Octave d'une voix creuse, pour entendre de sang-froid parler en Je pareils termes d'une personne qui... de la femme que j'épouserai, malgré tout! Peut-être trou-
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vez-vous inon langage trop vif, trop violent, mon père, ajouta l'amoureux d'un ton radouci; mais rien n'est plus affreux au monde que d'entendre médire de ceux qu'on chérit plus que soi-même. Vous parlez de la naissance de Marguerite? Ah! mon Dieu! mon Dieu ! je pourrais vous répondre à ce sujet mille choses, mille raisons sans réplique! Mais pourquoi vous les dirais-je ? Il y a deux cents ans qu'on les répète, et vous devriez les savoir aussi bien que moi. — Sans doute, répliqua le baron, je les connais ces raisonnements frivoles et coupables répétés par les pihiîosophes, ces monstres, premiers auteurs de la ré\olution ; ces misérables que la noblesse française avait l'indigne folie d'accueillir dans ses châteaux, dans ses hôtels, à sa table, et qui s'efforçaient de reconnaître ses bienfaits en la corrompant, en lui enseignant tous les vices honteux, et qui ont fini par la dépouiller et la traîner à l'échafaud! Oui, je connais bien tous les raisonnements que tu pourrais me faire ! C'est à eux que nous devons de n'avoir pas en France cent familles dontle sang soit pur! Jeté rends au moins cette justice, à toi, malheureux, que la faute que tu vas commettre ne t'est pas inspirée par l'ambition ou l'avarice : mais lorsque je songe au fléau de ces prétendues doctrines raisonnables, j'en rougis pour les gentilshomames français ! Ils n'ont pas eu honte d'amener dans la propre maison de leurs mères, des femmes dont ils épousaient la fortune, des iiîles de traitants enrichis des sueurs du pauvre peuple, et ils s'excusaient à leurs propres veux en ne rendant à ces malheureuses ni affection ni respect! Ces messieurs mettaient du fumie? sur leurs terres! Et voilà ce qu'on appelle de la philosophie! Mordieu! Octave, j'ai honte pour vous à vous
voir VOUS emparer de ces infâmes maximes! Pour moi, lorsque j'étais enfant, que je n'avais pas huit ans, et qu'on ne savait encore si je serais d'église ou d'épée, je me souviens à merveille que mon père me faisait asseoir sur ses genoux (je n'étais pas plus haut que cela!), et me disait : Baron, vous êtes destiné à être pauvre; mais, j'aime à me le persuader, vous ne chercherez jamais la richesse dans un mariage indigne de vous. Octave ! ne me citez donc pas les arguments de vos rhéteurs, ils n'ont servi de manteau qu'à la plus basse cupidité. Vous voulez faire une grande, une insigne faute? Sachez au moins la considérer en face, et ne lui donnez pas le vernis d'une belle action ; l'hypocrisie vis-à-vis de soi-même est le pire des vices, parce qu'il ne laisse pas prévoir le repentir.
— Evidemment, se dit Octave, je ne convaincrai jamais un esprit comme celui-là!
Cependant il fît encore un eiTort.
— Je vois, continua-t-il, que vous ne pourrez tomber d'accord de ce que je voudrais, et cependant mademoiselle de Ternove est bien la iille de mon oncle, et mon oncle lui-même me semble mériter au moins l'indulgence, car, en vérité, il ne s'est marié que pour m'assurer à moi-même, alors enfant, une subsistance impossible à acquérir auti'ement. Je renonce à l'espoir de vous faire changer sur ce point; mais du moins le caractère personnel de ma cousine mérite des égards que vous ne lui accordez pas, et votre bouté, votre piété me semblent ici tout à fait en défaut.
Madame de Marvejols voulut interrompre Octave, mais son mari l'arrêta :
— Laissez-le parler, ma chère! qu'il ne puisse pas
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prétendre un jour qu'on n'a pas voulu l'écouter et qu'on ne lui a pas mis sous les yeux toutes les raisons d'agir sagement. Parle, Octave ; je t'écoute avec patience ; ne te presse pas, dis tout ce que tu as à dire.
— Puisque vous le permettez, je vous affirmerai donc, poursuivit Octave, que rien n'égale les vertus de mademoiselle de Ternove. Sur sa beauté, je n'insisterai pas. Vous l'avez vue; je ne sache pas qu'elle ait beaucoup de pareilles. Je ne crois pas qu'il existe une femme dont l'aspect soit à la fois plus imposant et plus doux et qui inspire mieux l'idée que nous pouvons nous faire de la Vierge mère de Dieu. Convenez-en, mon père!
Le baron sourit.
— Mon cher enfant, répondit-il, je conviendri.M volontiers, puisque cela paraît te faire plaisir, que la personne dont nous parlons ne manque pas d'agréments, bien que la dernière des expressions par lesquelles tu la loues me semble un peu forte et même passablement irréligieuse. Mais que résulte-t-il de mon aveu? Rien qui soit en ta faveur. Je fais fort peu de cas de la beauté; l'Eglise nous apprend que c'est un bien fragile et très passager, et nous engage à nous en défier. La beauté fait plus de mal, et à qui la possède et à qui la désire, qu'elle ne produit de résultats avantageux. Si mademoiselle de Ternove est aussi belle à tes yeux que tu me l'exprimes, c'est un grand malheur, puisque tu y trouves un motif de faillir, et je ne peux que mépriser et haïr la cause d'un pareil désastre.
— Laissons donc là sa beauté, interrompit Octave perdant courage ; je vous parlerai de sa douceur incomparable, de son grand caractère, de son dévoue-
ment, surtout! oui, de son dévouement, car elle m'aime, et aussitôt qu'on est allé lui dire que m'attacher à elle devait entraîner ma ruine, elle n'a pas hésité à rompre avec moi, elle m'a rebuté, elle m'a banni de sa présence, elle a tout l'ait pour me persuader d'un changement impossible, et ainsi, par le sacrifice le plus sublime que puisse rêver l'amour, elle a cherché à se faire mépriser de moi, afin de me rendre libre. Rien n'est plus beau, rien n'est plus noble. Vous me prêcheriez pendant cent ans, que rien ne me ferait oublier la générosité de ce trait, et partant, ne pourrait me détacher de celle qui l'a pu concevoir.
Le baron regarda madame de Marvejols, qui avait l'air de prier mentalement. De toute évidence, madame de Marvejols n'avait pas écouté ou n'avait pas compris ce que venait de dire Octave. Du reste, c'est une merveilleuse faculté de toutes les femmes que de ne jamais laisser entamer une conviction à laquelle elles tiennent, par un raisonnement, par un argument, par une preuve, si accablants soient-ils. Le vieux colonel, qui ne jouissait pas de ce privilège, était ému, et Octave, remarquant que son adversaire mollissait, redoubla d'énergie.
— Voilà ce que Marguerite a su faire pour moi, s'écria-t-il, et je serais indigne de vos bontés, indigne d'avoir jamais été aimé devons, si je pouvais accepter des sacrihces aussi nobles! Et savez-vous pourquoi Marguerite m'aime ainsi ? C'est qu'elle m'a vu malheureux et qu'elle a écouté mes supplications ! Elle ne songeait pas à moi ; elle n'avait nulle idée, nul besoin de me plaire; je n'étais qu'un pauvre soldat sans fortune, presque sans pain. Je fus entraîné vers elle par un instinct irréfléchi, en me défendant même contre
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mon propre cœur ; mais enfm je fus entraîné ; je lui demandai de l'afTection, je la mis mal avec son grandpère, je lui attirai miille chagrins, sans compter ceux de l'absence et de l'incertitude. Jusqu'à présent, à bien dire, je n*ai été dans sa vie qu'une cause de malheurs ! Je n'ai jamais songé qu'à l'obtenir pour moi. Elle! elle n'a jamais eu en pensée de se donner à moi que pour moi-même! Et vous me parlez de l'abandonner! vous me demandez de renoncer à elle! Pour remplacer Marguerite, vous me proposez des rangs, des grades, des honneurs! Ah! croyezmoi, votre affection même, qui m'est si chère, votre repos, le bonheur de vos vieux ans, que je voudrais, au prix de mon sang, pouvoir assurer, rien, non, rien n'égale ce que je dois à Marguerite et ce que je ferais pour elle, dût le ciel tomber sur ma tête!
Jamais peut-être Octave ne s'était laissé aller à tant de véhémence. Sa poitrine se soulevait avec force, et des larmes d'enthousiasme et d'attendrissement roulaient et brillaient dans ses yeux. Le baron fut subjugué par cette foague ; il avait le cœur trop haut placé pour ne pas comprendre la position de ce jeune homme qu'il aurait tant voulu pouvoir garder près de lui; et, bien qu'il le trouvât coupable au premier chef, répréhensible de mille manières, il ne put s'empêcher d'éprouver quelque chose de semblable à la sympathie pour tous les sacritlces qu'Octave jetait aux pieds de sa passion. M. de Marvejols, s'il avait été élevé autrement, s'il avait vécu dans un milieu d'autre sorte, n'aurait jamais manqué d'intelligence pour les nobles affections : la nature sur ce point l'avait comblé.
— Mon ami, dit-il à Octave, je ne raisonnerai plus avec toi. Ce n'est pas sans chagrin que je me vois contraint de l'avouer : jamais homme pour qui
j'aie eu de raffection ne m'a para mériter un blâm.e plus sévère; mais les représenlations, les conseils sont désormais sans pouvoir. Une ombre d'équité, une délicatesse sans doute fausse^, t'attirent dans l'abîme! Tombes-y! je ne peux plus rien!
Madame de Marvejols se mit à pleurer à chaudes larmes et jeta ses bras autour du cou d'Octave, qui lui rendit ses caresses.
— Voyons, ma chère, dit le baron avec une émotion dont il était à peine le maître, calmez-vous. Il ne faut pas nous laisser abattre par les épreuves que Dieu nous envoie. Chère baronne, je vous en conjure, un peu de fermeté.
La fermeté était d'autant plus difficile à obtenir, que celui qui la réclamait en montrait fort peu luimême. Pendant un moment on n'entendit dans la chambre que des plaintes, des pleurs, des gémissements interrompus par des exclamations de la baronne, et des consolations du vieil émigré. Octave avait grand'peine à garder quelque sang-froid.
Enfin lorsque le calme fut un peu rétabli, le baron s'essuya les yeux avec son mouchoir et fit signe à Octave de se rasseoir vis-à-vis de lui, car au milieu de ce conflit de douleurs réciproques, le baron et le commandant s'étaient levés pour s'empresser autour de Marvejols.
— Mon ami, lui dit-il, puisque rien ne peut te faire céder, je me résigne, et je vais te faire connaître les rapports qui, h dater de ce jour, sont les seuls possibles entre nous.
— Laissez-moi, s'écria Octave, vous jurer, avant toutes choses, que de mon côté je ne perdrai jamais rien de mon respect et de mon attachement ! Croyezle aussi, ma mère !
— Tu lui donneras toujours ce nom, reprit M. de Marvejols : car je sais que tu lui seras toujours cher. Maintenant, je dois te le dire, et tu t'y attends sans doute : je ne songe plus à t'adopter. Pour porter le nom de Marvejols, il faut des qualités que tes enfants ne posséderont pas. Nous n'avons jamais eu de mésalliance chez nous ! Quant à ma fortune, abstraction faite de ma pension, tu sais que j'ai peu de bien ; ce peu, à notre mort, te reviendra.
Octave serra la main du baron. M. de Marvejols continua :
— ïu as eu le plus grand tort du monde de donner ta démission, parce qu'on l'a acceptée et qu'on ne veut pas la rendre. Je crois bien d'éprouver de grandes difdcultés à te faire replacer ; tu as commis là une étourderie incomparable. Mais avec l'aide de Bartannier...
— Ah! dit Octave, ne comptez pas sur le marquis I
— Pourquoi? Parce qu'il est irrité contre toi? Je crains en effet que tu n'aies eu avec lui quelque discussion pénible! Peut-être lui as-tu parlé de sa clef de chambellan du temps de Bonaparte? Tu as eu tort. Le marquis est un homme faible et sans caractère, mais il n'est pas méchant. Il te pardonnera sans peine.
Octave ne répondit que par un sourire ; il ne crut pas devoir entrer dans le détail des motifs que le marquis avait de lui vouloir du mal.
Le baron poursuivit ses explications.
— Je dis donc qu'avec l'aide de Bartannier, nous réussirons à te faire rendre au moins ton grade, si ce n'est ta place à la cour. Alors, mon ami, avec le peu que tu posséderas d'ailleurs, tu tâcheras de te
tirer d'afFaire ; je crains que ton existence ne soit pas gaie.
Octave remercia cordialement le baron, et prodigua aussi à madame de jMarvejols les expressions les plus affectueuses. La pauvre femme n'avait pas beaucoup parlé pendant tout cet entretien ; elle n'avait fait qu'interrompre de temps en temps son mari et Octave par des exclamations douloureuses. En général, la dépense de paroles qu'elle se permettait n'était pas notable; elle parlait assez difficilement français, et M. de Marvejols aimait à lui épargner les longs discours en allant au-devant de tous ses désirs. Elle pleura beaucoup, et se récria souvent. Là se borna son intervention. Cette entrevue, si elle n'apporîa guère de joie aux cœurs des deux vieillards, en donna beaucoup à Octave. Ce fut pour lui un grand et vif bonheur que de savoir ses amis réconciliés avec lui et sans rancune ; il avait craint de se voir repoussé comme un homme indigne d'affection et d'estime.
A la vérité, son âme fut blessée en observant leur silence profond au sujet de Marguerite; ils semblaient vouloir lui indiquer leur volonté de n'entretenir avec elle aucune relation. Dans un homme amoureux, c'en était assez pour empoisonner toute la joie éveillée d'ailleurs par l'angélique bonté qu'on lui témoignait; mais, toutefois, il ne crut pas devoir appeler de la décision, car déjà la condescendance du baron le surprenait assez ; il le connaissait trop pour ne pas en a[iprécier toute l'étendue, et il n'espérait guère, pour le moment du moins, pouvoir obtenir au delà.
Et on se sépara. Ce furent de véritables adieux. De la part de M. et de madame de Marvejols, il y avait dans ces embrassements tout un renoncement à leurs
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plus chères espérances. On ne parla plus môme du temps où on se reverrait. Octave ne chercha pas luimême à ranimer l'entretien sur ce côté délicat, et après mille protestations d'éternel attachement de sa part et d'mfinie reconnaissance, après des expressions de regret et de chagrin bien dilliciles à terminer, le baron et sa femme quittèrent la chambre, ensuite l'hôtel.
Sans attendre le retour de Marcel, Octave courut chez Gérard. Bien lui prit de n'avoir pas compté sur son ami ; il le trouva là, assis à côté de Marguerite, et parlant avec feu. Aussitôt que le commandant entra, Marcel se tut.
Marguerite alors, se levant en rougissant, et les yeux brillants de la plus pure flamme, tendit la main à Octave.
Celui-ci se baissa sur cette main chérie.
— Vous le voulez donc? lui dit-elle.
— Parbleu î s'écria Gérard en sautant sur sachaise, voilà deux heures que Marcel s'égosille à te raconter, à te prouver, à te démontrer le diable et son train ! C'est aussi y mettre trop d'entêtement ! Ce pauvre Octave, tu viens pourtant de l'entendre, il n'est plus rien, il est sans état, sans amis, brouillé avec ce friponneau de gros marquis, ce petit serpent de de Soilles, ces vieux Marvejols! Si tu ne l'épouses pas, il n'aura pas de pain ! N'est-il pas vrai, mon garçon!
— Oui, mon oncle, dit Octave en riant.
il n'avait pas besoin de raisonner, ni de rien dire, ni de rien entendre, lui. La main de Marguerite, par sa douce pression, lui en apprenait plus que tous les discours imaginables.
Mais le vieux Gérard, ignorant ce qui se passait entre ces doigts entrelacés, et entrevoyant enfin un
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mariage si longtemps souhaité, puis désespéré, n'avait pas envie de tout perdre de nouveau, et il s'impatienta tout de bon. Il se laissa d'autant plus aisément aller à ce mouvement inconsidéré que depuis quelques instants déjà Marguerite n'avait plus rien trouvé à répondre aux arguments de Marcel, et qu'ainsi il se trouvait soutenu par deux alliés contre une fille à demi muette. 11 s'écria donc :
— Gorbleu! mademoiselle! finissons-en ! Voilà un mari que je vous donne ; que je vous donne, entendez-vous ! Eh bien ! quoi? qu'objecterez-vous à cela? Vous voulez qu'il soit baron et pair de France? Et moi aussi, je le voulais, et je l'ai joliment prouvé, puisque je me suis laissé persuader des folies ; mais puisqu'il n'est plus question de toutes ces grandes sornettes de dévouement, puisque cet enfant a d'autres idées, qu'il te trouve gentille et qu'il préfère à tout la vieille maison de Ternove, ma foi, il a peut-être raison, le gaillard. La vieille maison a bien sonprix, et avant la révolution, nous autres cadets, nous étions toujours heureux d'y revenir et d'y finir nos jours. Je me souviens encore, à telles enseignes, que mon propre oncle, M. Gilles de Ternove, capitaine dans Piémont- infanterie, et chevalier de Saint-Louis, comme moi, a passé ses derniers jours auprès de notre père, ton grand-père. Pourquoi Octave n'aurait-il pas le goût de tous les Ternove? Entin il veut t'épouser, entêtée, je le veux aussi, Marcel le veut : d'où vient que tu t'y refuses?
— Mais, mon oncle, s'écria Octave en interrompant joyeusement la longue tirade du bonhomme, si vous ne vous emportiez pas ainsi, vous sauriez déjà que Marguerite est toute prête à vous obéir.
— Ah! tant mieux, dit Gérard en grommelant
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encore ; et d'oCi vient qu'elle ne souffle pas mot? Marguerite, en ce moment, était rouge et souriante comme l'aurore ; elle voulut plaire à son père en lui parlant ; ce fut cependant un grand effort, car elle était si troublée, si pal[iitante ! 11 lui était difficile de parler : elle alla embrasser le vieux gentilhomme et murmura : ^
— Mon père, je n'ai rien à vous apprendre. Octave, vous le voyez, parle sans que je le contredise.
— Peste! il ne manquerait plus que cela! s'écria Gérard tout glorieux d'une omnipotence qu'en ce moment chacun laissait bien volontiers dans ses mains. Je voudrais pourtant te voir t'expliquer toimême. Voyons, sois franche et positive, si tu peux.
— Mon Dieu, mon père, à quoi bon?
— Mon Dieu, mon père, à quoi bon? reprit Gérard en la contrefaisant. Je serais bien aise d'apprendre, et par vous-même, ce que vous voulez ce matin. Allons, je vous prie, montrez-vous obéissante une fois par hasard. Epousez-vous votre cousin?
— Oui, mon père, sans doute.
— Ah ! sans doute est heureux ! Voilà un sans doute très bien placé, mademoiselle; viens donc que je t'embrasse! Octave, viens que je t'embrasse! 31arcel, viens que...
Gérard attira tout le monde dans ses bras ; ce fut une joie, un bonheur étourdi.
— Remarquez- vous, dit-il, que Marcel est plus réjoui cette fois que dans la nuit fameuse oi!i nous avons décidé l'union pour la première fois? D'oii vient cette différence, mon garçon?
Marcel devint soucieux.
— J'étais raisonnable alors, dit-il en secouant la tête.
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Mais personne ne fit attention à cette phrase malsonnanle; on avait bien autre cliose à penser.
— Bon! cria Gérard, car Gérard tenait le dé ce jour-là, nous voici tous bien d'accord, et qu'allonsnous faire maintenant?
— Nous allons, dit Octave, si chacun veut suivre mon avis, partir pour Ternove le plus tôt possible.
— Bien jugé, repartit Gérard en se frottant les mains. Ce Paris est bien beau; croiriez-vous, mes amis, qu'il me pèse? Il m'est insupportable, j'ai hâte de retrouver mes bois, mes près, ma petite Semoy et mon village de la Longuée.
— Mais, Octave, interrompit Marcel, si tu pars pour Ternove et que je t'accompagne, comme tu as l'air de me le faire entendre, je vais donc renoncer à toutes démarches pour être replacé?
— Sois tranquille, tu seras replacé sans faire de démarches, lie-toi à moi et ne nous abandonne pas.
— Marguerite, reprit Gérard, ce qui me plaît dans ce garçon, c'est qu'il est résolu, leste et preste, comme je n'ai jamais été moi-même, mais comme j'ai ouï dire à mon père qu'était le vieux don Antonio. Ainsi, pour en revenir à nos moutons, nous allons partir le plus tôt possible.
— Oui, mon oncle, demain soir si vous voulez.
— Nos conférences avec l'homme d aiïaires pour l'hypothèque seront Unies certainement, dit Gérard, Qu'en penses-tu, Marguerite?
— Je le crois, mon père.
— En route donc! s'écria le vieux capitaine.