‹ Terracine; essai d'histoire localeChapitre 2 sur 60 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

TBRRAGINB.

Terracine est située au bord d'un golfe de la mer Tyrrhénienne , . à l'extrémité des Marais Pontins ; 68 milles de Rome , par la route de Naples; 63, par TAppia antique. Elle n'a pas 7,500 âmes^ et pourtant elle est en quelque sorte la capitale des Terres Pontines. Sezze, plus peuplée, n'est pas sur la route; Piperno , aussi plus grande , est un peu à l'écart ; Velletri , souspréfecture, est trop loin. Quand le chemin de fer traversera la plaine , il faudra trois heures pour venir de Rome ; à présent , la journée tout entière se perd pour un si court voyage. C'est ainsi qu'une petite ville peut être le centre d'un grand territoire. Il est vrai que les Terres Pontines ne sont pas un territoire comme un autre.

C'est à Mesa, au beau milieu des Marais Pontins, que le voyageur entre en pays terracinais. Là, l'ancienne maison postale, vrai palais construit par Pie VI, atteste le luxe avec lequel se firent les travaux de ce pape. La route que l'on suit , le canal de la Linea Pia qui la flanque, les quatre files d'arbres qui l'ombragent, les ponts qui la font passer sur les fleuves, les fosses milliaires qui, tous les 1,500 mètres, devraient verser l'eau des marais dans la Ligne, tout est de lui. Avant d'atteindre Terracine, on passe encore devant une poste, celle de Ponte Maggiore.

Entre les deux , on traverse d'abord la meilleure partie de la palude, des terres à maïs et à blé d'une fertilité incroyable, des pâturages où vivent en liberté d'immenses troupeaux de che-

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vaux et de bœufs. A Orsino, se détache à gauche la route de Piperno ; à La Sega , on peut passer la Ligne et gagner par des sentiers S. Felice, Mais bientôt le marais devient pire. L'Ufenie, TAmaseno, la Scaravazza se rapprochent de la route, car ils vont la traverser au Ponte Maggiore. C*est le Pantano delF Inferno, où ces cours d'eau passent sur des levées qu'ils rompent souvent dans leurs crues. Du Ponte Maggiore part le Fiume Portatore , qui emmène toutes les eaux à Badino , sur le golfe , à 3 milles de Terracine. La mer qui baigne cette plage s'aperçoit déjà depuis longtemps. A gauche de la route , la chaîne des Lepini se courbe en arc autour de la plaine. Entre le Monte Sajano, colline basse qui cache Piperno, et les montagnes où est Sonnino, s'ouvre, à l'abbaye de Fossanuova, la vallée de l'Amaseno, dominée par Rocca-Secca, Rocca-Gorga et Maenza. Puis la chaîne tourne et vient vers la route , comme pour fermer le bassin Pontin : les grands rochers du Monte Nero, la longue cime du Monte Leano et la Punta di Leano , au pied de laquelle la route passe , terminent là cette ceinture. A droite , le regard est arrêté par les masses sombres de la forêt , la grande macchia qui va de Terracine à Ostie , couvrant toute la région sableuse qui sépare les Marais Pontins de la mer. Au pied de cette espèce de dune, enceignant les Marais Pontins , est le canal dit Fiume Sisto. Par-dessus , s'aperçoit la silhouette du Monte Circello , promontoire qui fait tout le fief de S. Felice.

A la Punta di Leano , la route fléchit légèrement à gauche. Là se trouvent les Tre Mole, que font tourner de grosses sources jaillissant au pied du mont. La route a toujours son canal., qui depuis le Ponte Maggiore s'appelle canal de Navigation. Pour la première fois on voit Terracine : la Ville-haute, sur son rocher, fait tableau.

La route, coupant une butte qu'on appelle dans le pays // Colle, se dirige droit sur la mer. A sa droite , elle à une des parties les plus déshéritées du pays, le Pantano délie Cannete , l'un des rares points dont on ne puisse pas même essayer le dessèchement. A gauche , au contraire, le coup d'œil est riant ; c'est le meilleur du territoire , la Valle.

Cette extrémité des Lepini est échancrée par une plaine d'environ 3 milles en tous sens , entre le Monte Leano et la montagne de Terracine. Les monts l'entourent et font un arc de cercle dont la grande route est la corde. Elle est basse, humide, pas trop saine, mais le terrain est excellent. Ce ne sont que vignes , jardins, potagers , semés de casotti et de cabanes , inter-

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rompus par des bois d*oliviers ; d'autres grimpent sur les premières pentes. Le fond de la vallée , derrière une éminence que Ton appelle le Monticchio et gui porte de magnifiques pins, est cultivé jusqu'au pied des montagnes, où il n'y a plus que les rocs. Au delà, des gorges profondes, étroites, s'élèvent rapidement, dominées par le Monte Romano, dont la tête grise dépasse les autres. Dans ce grand cercle de montagnes couvertes de broussailles et de bois, des rochers blancs du Leano au rochers rouges du 8. Angelo, la Valle fait à la vieille Anxur un cadre véritablement beau.

La route passe au pied du rocher sur lequel est la ville vieille, et traverse le quartier de la Marina rangé sur ses bords, à droite et à gauche, jusqu'à la place Victor-Emmanuel. Là, tandis qu'une grande rue continue tout droit vers la mer, elle prend à gauche pour longer la montagne ; on est au pied même du S. Angelo. Le long de la plage est un quartier étroit où les pêcheurs habitent : il va jusqu'au grand bâtiment construit par Pie VI pour être un grenier d'abondance, et qui est devenu le bagne. Là, est le port antique, ensablé, que traverse, presque ensablé luimême, le canal de Navigation, et derrière lequel s'élève une butte couverte de vignes, appelée le Montone.

De la place Victor-Emmanuel, et de la route avant et après, le coup d'œil vers la montagne est superbe. Le S. Angelo, à pic, s'élève à une hauteur énorme, et ses rochers, frappés par le soleil, ont des tons rouges, gris et blancs que l'on ne voit pas autre part. En avant de lui , détaché , isolé , se dresse un rocher gigantesque, le Pesco Montano, haut de 150 mètres, qui ne laisse qu'un passage étroit, — et encore taillé de main d'homme. Le sommet de la montagne, où sont de belles ruines à arcades, s'abaisse vers la èauche en une longue ligne bien nette. Il est couvert de lentisques, puis d'oliviers, formant des masses sombres, et, à l'extrémité de la ligne, sur un éperon s'abaissant vers la Valle^ la vieille ville dresse un joli clocher et un donjon triangulaire. Hors de l'enceinte s'élève S. Francesco, ancien couvent devenu l'hôpital. Des soubassements antiques , des ruines , des rochers entourent ou interrompent cet ensemble , qui est surtout beau vu du port, où on l'embrasse d'un seul coup d'œil. En été , à midi , sous un gros soleil qui fait miroiter la mer calme , jette l'ombre du Pesco Montano au flanc à pic de la montagne, découpe le donjon dans le ciel et détache les édifices neufs au milieu du gris des vieux murs , c'est un spectacle digne du peintre.

C'est au flanc du S. Angelo, sous VolivetoàeS. Francesco,

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que sont les vestiges humains les plus anciens à Terracine. Une carrière naguère exploitée, dite Gava délia Catena, a fourni de nombreux silex et des os d*animaux divers, mêlés à des roches réunies par un ciment extraordinairement dur. Ce ciment, de formation naturelle, se crée encore partout dans cette région de la chaîne lépinique. A la Gava délia Gatena , il a dû exister une caverne ou un immense roc en surplomb. Une station , abri sous roche ou habitation troglodyte , y reçut des êtres humains, mais qui certainement ne sont pas les ancêtres des Anxurnates. Je n'ai donc pas pris de si haut Thistoire de la ville antique. Il y aurait eu une lacune énorme entre le premier âge du Renne ^ auquel peut être ils appartenaient, et nos plus anciens souvenirs. Geux-ci ne vont pas, même par légendes, jusqu'aux migrations italiques! On n'a pas ici, comme ailleurs , la chaîne des âges préhistoriques : un seul anneau, isolé, brisé, sans nulle liaison avec rhistoire, ne pouvait nous servir en rien. Du reste, la Gava délia Gatena n*a pas encore donné tous ses secrets ; il y faudrait une grande fouille. Tout est, en effet, pêle-mêle. Le plafond de la voûte ou de Tabri s est écroulé dès Tâge le plus antique ; les roches et les terres du dessus , d'autres , venues de la montagne , se sont mêlées à ses débris, et il se peut que des vestiges humains de plus d'une époque s'y confondent.

On monte à la ville haute, de la route, par la rampe de l'Annunziata , ou par une montée en zigzag au-dessous du palais Braschi, ou par les escaliers de Posterula cachés dans une bâtisse moderne. La rampe Braschi, au-dessous du palais de Pie VI qui domine la route du haut de grandes arcades, restes d'un travail ancien, et la rampe de l'Annunziata qui passe devant la vieille église de ce nom, conduisent à la place S. Gesareo. Là est la Gathédrale, le Municipe, le Palais du Cfonsorzio Pontino. De là partent la Mattonata, rue qui descend vers la Y aile par la Porta Maggio et la Porta Romana, et la rue de S. Francesco, qui sort ensuite dans la montagne. Au-dessus grimpe le vieux quartier entre le Ghâteau et la Porta Nuova.

Autant celui de la Marina est large, avec ses places trop vastes et ses long bâtiments alignés sur la grande route, autant le haut quartier de la vieille Terracine est resserré , étroit , étouffé. L'un paraît vide, l'autre regorge. Pas de rues, rien que des ruelles où Ton n'étendrait pas les bras. Toutes sont en escaliers, à gradins inégaux, tortueuses, sales, traversées presque à chaque pas par des arcs. Pour un peu, elles seraient toutes voûtées, afin qu'on pût construire dessus. Les portes des maisons, ouvertes, laissent

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voir des espèces de tanières devant lesquelles grouillent les habitants, enfants, animaux, femmes; les hommes sont sur la place , à Vosteriaf ou aux champs. Tout , maisons , ruelles , habitants, est serré, chevauche Tun sur Fautre. L'étranger qui ne connaît pas les petits pays de TApennin , des campagnes napolitaines et romaines, ne peut en imaginer le tableau. Çà et là un pan de mur antique , quelque débris du moyen âge , rappellent Tart aujourd'hui disparu.

C'est de là-haut, du Château surtout, qu'on découvre bien la campagne. Par-dessus le quartier de la Marina, le regard franchit les Arène, vastes terrains couverts de vignes, faits des plages successives du golfe, la tour de Badino, la Macchia, et se repose au Monte Circello. Sur la crête la plus haute était le temple de Circé; au flanc 'du mont se détache en blanc le village de S. Felice. Derrière, la mer est semée de belles îles : Ponza, dont on distingue même le bourg quand le temps est beau ; Palmarola et ses deux pics ; Zannone, et, quand l'horizon est pur, S. Stefano et Ventotene. A gauche Ischia et le Vésuve , à droite le Monte Leano et un grand morceau des Marais Pontins bornent ce panorama unique. Aussitôt que la saison pluvieuse a inondé les terrains bas, les arbres de la macchia éclaircis laissent voir les piscine toutes pleines , les marais de Carrara , Caronte et de la Macchia di Piano. Le Pantano délie Cannete déborde; partout, dans ce qu'on voit de la plaine, Teau fait de grandes taches brillantes; elles ne disparaîtront qu'à l'été.

La route, au Pesco Montano, passe sous la Porta di Napoli et suit, au pied de la montagne, le fond du golfe de Fondi. C'est un long défilé, au point étroit duquel est la Torre Gregoriana, et qui finit à plus de 2 milles, au Canneto di Campagna. Là, un émissaire du lac de Fondi faisait autrefois la limite du royaume de Naples et' de l'Etat romain. Là commence une autre plaine, une autre plage, une autre macchia, d'autres marais bonifiés en partie. Le lac de Fondi en occupe le centre, avec sa nappe d'eau saumâtre, aux bords instables et empestés, si belle pourtant quand elle brille au travers d'une brume légère d'où surgissent les grosses montagnes qui entourent ce fertile bassin. La route suit le pied du Monte Cucco , du Monte Giusto , passe à l'Epitafio, à la Portella, où était la frontière, et arrive au pied de Monticelli 8. Biagio, d'où elle contiûue jusqu'à Fondi.

Telle est, vue d'un rapide coup d'œil, la Terracine d'aujourd'hui et sa route.

Celle d'il y a deux cents ans, celle où a vécu Contatori, n'avait

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pas cet aspect, relativement heureux. Le territoire était le même, mais bien moins riche et moins cultivé. La palude surtout, était triste, presque complètement inondée, inculte, sans habitants. La route de Rome à Naples ne passait ni par Mesa, ni par le Pesco Montano : elle contournait les Marais Pontins et traversait la Ville-haute, redescendant près du lac de Fondi. Le quartier de la Marina n'existait pas, non plus que le canal; il n'y avait là que des ruines. La ville haute en était une elle-même, ruine antique, ruine du moyen âge ; sa plus belle partie ressemblait au quartier voisin du Château ; elle n'avait pas 4,000 âmes.

La renaissance date de Pie VI ( Giovanangelo Braschi , 1776-1800). La palude améliorée, la grande route refaite sur le tracé de TAppia, le quartier de la Marina créé, le canal de Navigation creusé, une foule de constructions, dB fondations nouvelles, ont donné Tessor au pays. Depuis, il ne s'est arrêté que devant des impossibilités temporaires , dont un chemin d% fer projeté va diminuer encore le nombre.

Cette transformation rend l'histoire difficile. Elle a fait disparaître beaucoup des seuls documents qui restassent , les ruines des monuments anciens. Si nous voyions ce qu'ont vu Peruzzi , Contatori, Pratilli, Pantanelli, et tous les anciens éruditsqui ont visité Terracine, nous regretterions peu le silence . des auteurs» Mais presque tout a disparu, et le parti qu'en ont tiré tous nos devanciers est très maigre. Il faut en faire notre deuil, et regarder la Terracine moderne.

Terracine a, l'été, sept mille âmes, et, l'hiver, plus de douze mille. On sait que la province de Rome, surtout ses plaines et ses basses vallées, est cultivée et mise en valeur presque uniquement par des bras étrangers. Une immense population nomade vil ainsi une partie de l'année dans les pays où elle travaille, le reste dans ses montagnes natales. L'Apennin est sa patrie. Ces descendants des Marses, des Eques, des Herniques, des Samnites, des Volsques abandonnent villes et villages et viennent gagner dans le pays romain. Ouvriers de campagne, bergers, terrassiers, laboureurs, ils y remplacent, pendant le temps des travaux, la population absente ou inactive. Terracine, dont le territoire est grand, en reçoit une quantité. Les ciociari y sont plus nombreux que dans aucun pays de la province. Sa montagne , sa macchia , sa part des marais sont uniquement mis en valeur par eux.

Ce n'est pas ici que je raconterai la vie dans les terres Pontines. Il faut pourtant dire quelques mots de ce que le régime de

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transhumance , appliqué aux troupeaux et aux peuples , fait du pays terracinais.

Au mois d'octobre, dans TApennin , on sent que la neige s'approche; dans la plaine Pontine, les pluies de novembre vont réveiller la nature desséchée et abattre un peu les fièvres. A cette époque intermédiaire, la macchia terracinaise se remplit. De TApennin romain , des Abruzzes, des montagnes où passait la frontière, une foule de gens viennent s'y établir. Déserte en septembre , en décembre elle a la population d'une ville : 2000 âmes environ y habitent. Bassiano, Anticoli, Veroli et dix autres pays s'y déversent, car chacun, dans la montagne, a ses habitudes, ses intérêts, ses contrats, qui le lient à un territoire où l'on retourne tous les ans. Donc, dans l'immense forêt pontine, chacun va trouver sa lestra, c'est-à-dire un essart fait par lui ou par un devancier , — souvent par un ancêtre , car des familles se sont perpétuées pendant des siècles sur quelques-uns. Une staccionata, lice grossière garnie de broussailles , enferme les bêtes ; des cabanes en forme de ruche, les gens. Pour son compte ou pour celui d'un autre, l'occupant exerce un ou plusieurs des mille métiers de la macchia. Berger, vacher, porcher le plus souvent, parfois bûcheron, toujours braconnier et rôdeur, usant de la macc/iia sans scrupule comme un sauvage d'une forêt vierge , il vit , et de son industrie fait un revenu au maître du sol, et au sien, qui lui a confié ses bêtes, quand les bêtes ne sont .pas à lui. Ainsi se passent six à sept mois. Juin arrive : les marais sèchent, les mares de la forêt ont tari, les enfants tremblent de la fièvre, les nouvelles du pays sont bonnes. En quinze jours, les chemins sont couverts de gens qui regagnent les montagnes. Famille par famille, lestra par lestra^ la macchia se vide. On ne rencontre que ses habitants escortant leurs chevaux, leurs ânes et leurs femmes chargés de ce qui doit s'emporter, et bien rares sont ceux que juillet surprend encore dans ces parages. La forêt est abandonnée à vingt espèces de taons et d'insectes qui y rendent la vie impossible.

La grande industrie pastorale qui, conjointement avec la petite, fait la richesse de l'Italie centrale, peuple pendant le même temps les montagnes. Tout le monde connaît, même en France, ce que sont les troupeaux transhumants. Pendant les mois où la neige couvre les monts du grand massif, les troupeaux avec les bergers rallient la plaine ou les montagnes moins hautes. Les Lepini , surtout leur versant sud, le Girceo, la ceinture de la Valle^ ces croupes boisées ou demi-boisées se peuplent comme par enchan-

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tement. Une foule de vachers, de bergers, de chevriers y viennent planter ou relever leurs cabanes. Pendant six mois et plus, la montagne retentit du bruit des clochettes , du son des pifferi, des aboiements des chiens. On vit là absolument libre. Les vallons sont mis en culture ; les plateaux , même les plus étroits , sont labourés et ensemencés. Certains pays à petit territoire, Soniiino et Vallecorsa par exemple , vivent ainsi en grande partie dans la montagne terraciiiaise. Tous leurs gens ne rapatrient pas. Il y a des campements permanents dans des sites commodes et salubres. Le plus gros, sur un plateau sauvage, près de la fontaine de S. Stefano, à 9 milles et plus de la ville, compte de 100 à 500 personnes : c'est le quartier général, le fort des hommes de Vallecorsa. Dans ces montagnes, ils sont les maîtres, et nul n'ose leur rien demander, — pas même les taxes et redevances. Maîtres des sommets , des plateaux , riches en troupeaux et se regardant comme propriétaires là où ils cultivent, habitués aux coups de main et confiants dans la grande peur qu'ils inspirent, ils mettent en coupe réglée les pauvres bergers de ces monts , vendangent les vignes de la vallée, récoltent les fruits du colon, font en somme tout ce qui leur plaît, et n'ont à voir avec la justice que si l'un d'eux, devenu bandit, arrive enfin à se faire prendre.

L'agriculture terracinaise attire encore beaucoup .d'étrangers. C'est la grande industrie agricole qui se fait surtout dans les Marais Pontins ; les tenute y sont très vastes , et les mercanti di campagnay en prenant plusieurs à la fois , élargissent encore les affaires. Comme il n'y a point de population dans ce milieu inhabitable, il faut chercher des bras ailleurs. C'est encore la cioceria, ce sont les montagnes napolitaines qui fournissent ce dont on a besoin. Des provinces de Sora, d'Isernia, d'Aquila, conduits par leurs caporali, entrepreneurs qui les enrégimentent , les travailleurs arrivent par bandes, bandes d'hommes, bandes de femmes, familles groupées en troupeau, suivant le pays, l'époque, le travail, les conventions et les convenances. Du labour jusqu'à la récolte, ce sont ces gens-là qui font tout. Certaines saisons sont un peu dures. Les travaux de l'été, la moisson , le battage , ceux de l'automne, la- rentrée des maïs, sont terribles avec un air pareil; la fièvre fait d'étranges ravages, et plusieurs mois dans les montagnes natales délivrent mal l'homme de campagne des germes funestes qu'il a pris. Certaines de ces populations se refusent à certains travaux, surtout à certaines époques. Les pays d'autour de la palude envoient au travail leurs femmes ou leurs hommes. On part en troupe, on revient de même. Pendant tout le temps des

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travaux rustiques, la plaine Poutine est pleine d'animation. Charrettes à mules, à chevaux , à bœufs , à huffles parcourent sans relâche la grande route ; les sandali remontent vides le canal , remorqués par un âne ou par les bateliers, et redescendent chargés de grain , de maïs, de paille , de fourrage. Les travailleurs, rangés en longues lignes ou massés en groupe , suivant leurs travaux, animent partout ce paysage d'une ampleur en tout temps si morne. Eux partis, tout redevient désert , la nature est laissée à son œuvre, nul n'affronte sanp nécessité la malaria.

Le territoire de Terracine , comme celui d'autres villes romaines, est un pays d'exploitation. On n'y habite pas , on y vient. Le propriétaire, particulier, syndicat , municipe, est surtout un loueur de terre. Il y a plus. Dans la ville même, l'absence de travail local, le besoin et l'appel périodique d'une population active étrangère se font sentir au même degré. Il y a de petits pays dont la population entière vit de Terracine et s'y transporte pour six ou huit mois. Terelle, petit bourg napolitain, y envoie ses femmes et ses hommes ; pas un être valide ne reste , sauf les prêtres et quelques signori qui n'ont pas besoin de travail. Dès avant la fin de l'automne , les Terellans arrivent. Ils occupent , au delà du canal, un village de gourbis kabyles, fait de bruyère, de branches et de vieux ais pourris, où ils nichent avec leurs cochons. Ils travaillent surtout aux potagers et ,à des ouvrages de campagne. Leurs femmes servent, portent les fardeaux, déchargent les san-dali^ transportent la chaux, la pierre, le grain, l'huile, le vin, tout ce qu'on veut. Petites et souvent délicates, elles courent pieds nus en ayant sur la tête une vraie charge de baudet. Par elles se font tous les travaux des Auvergnats, des Savoyards de nos villes ; ce sont des bêtes de somme adroites , par-dessus tout infatigables. Le Terracinais ne fait rien , la Terracinaise moins encore ; la Terellane est le serviteur de tous; elle est bonne à tout; que ferait-on sans elle? Elles sont, du reste, dans leur migration, d'une régularité animale. Gomme des oiseaux de passage, elles s'inquiètent quand vient l'été , elles se rassemblent , elles plient bagage, mettent ce qu'elles ont sur leur tête, et s'envolent à la première fièvre comme l'hirondelle avant le premier froid.

Pendant plus de la moitié de l'année, Terracine est donc submergée par la foule des gens du dehors. Un étranger qui verrait, le dimanche, les gens sortir de la grand'messe demanderait où sont ceux du pays. Tous les costumes, là, se coudoient. L'indigène au capotto romain toujours doublé de molleton vert, l'Aquilan au carrick bleu sombre , l'Abruzzin dans sa mantella couleur terre,

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s'y mêlent, presque tous chaussés de la ciocia à grosses courroies. Quant aux femmes , les variétés de costumes , partant de pays, atteindraient bien cinquante, depuis la Sonninaise au jupon noir bordé de bandes rouges, jusqu'à la femme de Lenola avec ses jupes écarlates, — sans compter l'alerte Terellane dans son costume presque oriental, qui porte comme robe de dessus une pièce devant, une autre derrière, et se couvre la tête, quand il pleut ou que le vent soufîle de bise, avec une étoffe à grandes raies comme celles des femmes arabes. Types, costumes, patois, intérêts viennent se rencontrer, et de loin. Certaines gens ont à faire de vrais voyages d'émigrants, trois, quatre, cinq et six jours de marche, pour retourner d'où ils sont venus.

Cependant quelques-uns demeurent. La population fixe de Terracine contient beaucoup de non-Terracinais. Dans les exploitations rurales il y a des services, des hommes, qui sont forcément attachés au sol ; en ville il y a des métiers qui veulent Partisan sédentaire ; quelques personnes ont de petites affaires, de grandes souvent, qui les font demeurer ; beaucoup restent comme coloni, la Valle en est toute pleine. Une moitié des habitants recensés est ainsi native d'autre part. Tous les pêcheurs sont d'Ischia , de Procida, de Sperlonga, de Gaëte; tous les jardiniers, les cultivateurs de légumes, de fruits, de volailles, sont des ciociari qui n'émigrent plus. En dehors donc des tr^^nshumants , il y a une population d'étrangers sédentaires. Les uns retournent au pays, ou vont ailleurs, n'ayant pas de racines ; les autres font famille et ne s'en vont plus. Mais il faut encore quelque temps pour que ces familles soient Terracinaises , et, quand elles le deviennent, elles s'éteignent. Il n'y a pas de Terracinais. Toutes les familles sont récentes , il n'y en a pas dix qui aient trois cents ans. Celles qui arrivent ont pris au sol natal l'énergie des meilleures races italiques. Mais en quelques générations elles perdent ces qualités vigoureuses, et la première de toutes, le courage. Elles acquièrent des vices, des faiblesses inconnues à leurs pères montagnards, puis elles traînent quelque temps et finissent. Le Terracinais est un étranger, presque toujours un méridional de race rurale ou maritime, modifié par de longues influences. La vie sédentaire, la petite ville, d'antiques habitudes de nonchalance et d'oisiveté, les tentations pernicieuses qu'a données pendant tant d'années une frontière mal gardée si voisine : tout cela y entre, et, comme dernier facteur, le climat et le mauvais air.

A Terracine, l'air est bon, comparé à celui de la palude ; il est mauvais, si on le compare à celui d'un pays vraiment sain ; mais,

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dans la province romaine, on n'a pas le droit d*ôtre exigeant. Un des effets de Varia grossa est de donner des digestions lentes et de conseiller les longs sommeils. Le système musculaire s'affaiblit, le système nerveux se déprave. La rate est engorgée, le foie gonfle tout cela ne porte pas à devenir meilleur. On a comme une secrète tendance aux vices des faibles méchants, la jalousie, Tavidité, la lâcheté, Tastuce. La diminution des forces donne le dégoût du travail. Des chaleurs dignes de la Sicile , des coups de sirocco vraiment africains énervent, rendent indifférent. La beauté même d'un site perfide a quelque chose d'alanguissant. Le ciel, la mer, les montagnes et les grands horizons pontins portent à un calme contemplatif. Tout invite plutôt à jouir qu'à peiner. Il y a quelque chose de voluptueux jusque dans les nuits étoilées, les effets de lune sur les rocs, tout ce cortège de séductions conununes à beaucoup de pays de même genre , que l'étranger seul analyse, que l'indigène subit encore plus. On dit souvent, et cela est vrai, que les pays de mauvais air ont de plus belles nuits que les autres. Que de fièvres les imprudents touristes doivent à l'attrait des beaux soirs ! Il est certain qu'un homme robuste, vivant en ville, logé sur la plage ou dans les maisons donnant sur la mer, se traitant bien, n'allant pas en campagne et prenant les mille précautions que la prudence et l'hygiène commandent, peut échapper longtemps au fléau. Mais qui , sauf quelques fonctionnaires, peut se faire cette vie étroite et réunir ces conditions? Il sufflt d'un imprévu quelconque , d'une nuit à la belle étoile ou dans un lieu moins bien choisi, d'un froid, d'un chaud, d'une fatigue, moins que rien : l'équilibre chavire, la fièvre vient et ne s'en va plus. D'ailleurs un homme encore indemne épouse une femme qui ne l'est pas, ou qui ne l'a pas toujours été ; si ce n'est elle, ce sont les ascendants ; les descendants apporteront une disposition malheureuse. Le peuple n'y saurait échapper. Que faire dans une région pareille, où le bacillus malarix s'absorbe dans chaque bouffée d'air, où la cachexie palustre, — plus ou moins marquée et profonde, — se transmet avec le sang ? 11 n'est pas possible qu'une pareille influence n'agisse à la longue puissamment sur les races. Elle les transforme, puis les détruit.

Si j'ai atteint le but de ce chapitre, il aura montré Terracine dans les caractères généraux de sa vie. On aura vu avec quels pays elle est toujours en rapport, et comment. On aura noté cet afllux continuel qui la nourrit et la renouvelle. On saura à peu près ce qu'elle est , et cela m'a paru nécessaire pour faire comprendre ce qu'elle a été. Dans les chapitres qui vont suivre, on

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saisira de grandes ressemblances avec le tableau que j'ai présenté, et des différences non moins fortes ; j 'espère qu'on se les expliquera. Comme la description de la ville par laquelle j'ai commencéy oeci n'est pas de l'histoire ancienne, mais c'en est peut-être la clé.

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