CHAPITRE II
Xnxur. Le site à l'époque primitive. L*origiQe d*Anxur est ancienne et ses fondateurs iaconnus; légendes, les Lestrygons , les Spartiates. Le nom. La ville primitive. Son plan, ses mars, ses (instructions , ses portes. Les dieux : Jupiter Anzur, Féronie. Le peuple anxnrnate habite la Valk en plusieurs pagi; le Monticchio, S. Silviano, Salissano. Le territoire et ses ressources. La grande route circulaire des Volsques traverse le territoire et la ville. Le port est un des plus anciens régulièrement construits en Italie.
Celui qui a vu Terracine, qni a parcouru ses environs, ou qui seulement Ta traversée en allant de Rome à Naples par la route, doit s'imaginer le paysage tout autre au temps des premiers fondateurs. Il faut supprimer par la pensée le bassin ensablé du port, ramener la mer sur ce vaste espace, sur la plage du Lazzaretto , le quartier qui la borde, la place d'Armes, la place Victor- Emmanuel. La plage s'étendra en deçà, formant une courbe depuis la place d'Armes jusqu'à la Cava délia Catena. Le pied du S. Angelo, aujourd'hui derrière le palais Lepri, la maison Pellegrini, le théâtre, sera battu par la mer, et au bout le Pesco Montano s'iavance dans les eaux comme un cap. Jusqu'à lui , à peine une étroite grève ; à ses pieds, rien que le flot. La plage tournera au Piegarello, un peu en arrière de sa ligne présente, bordée par le cordon de dunes qui la suit jusqu'au mont de Circé. Derrière la petite anse ouverte entre le Piegarello et le Pesco Montano, le roc d'Anxur se dressera à pic; par ce côté, il n'est point accessible, la rampe de l'Annunziata n'existe pas. Autour de Voppidumi montagne et vallée sont couvertes de bois.
- Tel devait être l'aspect des lieux il y a trois mille ans peut-être. La ville s'éleva où est la ville haute, sur l'éperon du S. Angelo, qui s'allonge et s'abaisse vers la Valle : par là il était abordable ,
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vers la plage il présentait un à-pic de plus de cent pieds. Anxur était, comme les .cités anciennes dont parle Thucydide (1), près de la mer, mais non pas dessus. Entre celle-ci et le pied de son rocher il n'y avait pas plus de 500 mètres, mais elle lui tournait le dos, fermée de ce côté, regardant vers la plaine Poutine. Là, en effet, était sa vie. Séparée par les montagnes de la plaine actuelle de Fondi, dont peut-être la mer occupait encore une partie, elle était bien des terres Pontines ; elle n'était point, comme elle le devint, le passage entre cette région et les pays de TAusonie. Elle en occupait l'extrémité, faisant face, à 18 kil., à Circeii, aujourd'hui S. Felice.
On ignore quel fut le premier peuple qui la construisit et l'habita. Les traditions antiques font passer dans le Latium les Sicanes, les Sicules, d'autres encore dont on ne sait rien. Que sont les Aborigènes de Caton, et peut- on leur attribuer cette ville? Ce seraient les mêmes que les Pélasges. On parle aussi des Osques, qui seraient , suivant quelques-uns , nos Volsques. Il est certain que ces derniers ont occupé la plaine Poutine , dont ils auraient chassé les Ausones ou Aurunces. De tout cela, on ne peut rien tirer. Toutefois il semble que les Volsques ont originairement habité l'Apennin, et que leur domination dans les terres Pontines est due à l'extension que prit à une certaine époque leur empire. Si donc , comme tout le fait croire, Anxur existait auparavant , il faut en attribuer l'origine à l'une de ces populations primitives qui n'ont pas toutes laissé de nom.
Ce n'est pas que les légendes manquent. Toute cité italique eut plus tard sa généalogie, son histoire primitive, presque toujours d'origine grecque , — dans les terres Pontines comme ailleurs. Cora fut troyenne , Setia fondée par Hercule ; Circé avait fondé Circeii, et son fils Antius , Antium ; Privernum était la capitale de Metabus, père de la Camille du cycle d'Enée. Quant à Anxur, les anciens érudits résument ainsi ses traditions : « Scotti , dit Spedalieri (2), prétend qu'elle fut construite par Janus, roi d'Italie, et les Terracinais croyaient par tradition que Saturne, reçu amicalement par leur fondateur, avait entouré la cité d'une muraille neuve Son nom ancien était Anxur , d'où quelquesuns ont voulu rapporter son origine à Anxur, fils de Jupiter Belus ; d'autres , toutefois , en attribuent la fondation aux Spartiates, qui non loin de là construisirent dans la plaine le temple
(1) Thuc. I, 7.
(2) Ap. Nicolai, Bonif. deUe Terre Pont., p. 52.
de Féronia. » C'est ainsi qu'au siècle dernier on dissertait à fond sur ces fables, dont la moitié est née on ne sait d'où, sans même venir de sources antiques , au milieu même des discussions. Quant à la légende des Spartiates, c'est Denys d'Halicar nasse qui la donne. Des Spartiates , pour se soustraire aux réformes de Lycurgue, prennent la mer, décidant de s'établir là où ils aborderont. Le sort les amène entre le mont deCircé et celui d'Anxur ; ils débarquent , et élèvent non loin de là un temple à Féronie. Une de leurs bandes plus tard émigrera Chez les Sabins avec le culte de cette déesse; c'est pour cela que les Sabins ont des mœurs lacédémoniennes. Rien à tirer de cette légende. Les Spartiates ne viennent là que pour donner une origine grecque à la ville, et ils n'émigrent ensuite que pour relier le sanctuaire du Leano à celui plus célèbre encore que Féronie avait au Soracte. Jamais on ne saura l'origine d'Anxur. On ignorera également quels furent ses plus anciens habitants , bien que l'abbé Matranga ait fait un in-folio pour y placer les Lestrygons d'Homère (1).
Le nom de la ville était Anxur, en grec "Ay^wp (2) ; celui de Tarracina^ par lequel les Romains l'appelèrent, était peut-être aussi ancien. Sur l'origine de l'un et de l'autre, les textes ne donnent rien de sûr. Le premier était en même temps le nom de la divinité topique, et reçut une étymologie grecque que l'on rencontrera plus loin. Le second, que les Grecs transcrivent Tappax(vyi (3) ou TappaxTiva (4), était d'abord Tpax^vr), dit Strabon (5), allusion à l'âpreté du site. Il n'y a rien à faire de cela. Cluvier rapporte et discute toutes ces étymologies inutiles (6). Ovide donne encore la forme Trachas, et Etienne de Byzance, la forme Tapax(vyi.
Située sur le même rocher, la ville primitive ne correspondait pas exactement à la moderne. Vers la Valle, son enceinte s'arrêtait à Porta Maggio. On en trouve encore les restes sous la partie orientale de l'actuelle, pendant quelque 150 mètres depuis la tour S. Giovanni. A partir de la Porta Nuova, ils font défaut; mais cette partie de la colline était enfermée dans les murs, puisque, dès l'époque de la république romaine, c'est derrière que sont le forum et les principaux temples ; la figure du sol l'exige, la ville s'est étendue jusqu'au bord du rocher vers le sud.
(1) la Città di Lamo siahilita in Terracina, Rome, 1852.
(2) Diod. Sic, XIV, 16.
(3) App., B. C. I. l ; III, 2.
(4) Steph. Byz. ; D. H. fragm., lib. XV.
(5) Strab., V, 3, § 6.
(6) Cluv., It. €mt. p. 1,008.
Il est toutefois difficile de reconnaître, après la Porta Nuova, le tracé de Tenceinte. Jusque-là elle est empâtée dans les mortiers de replâtrements successifs, mais son appareil se laisse étudier. C'est celui que les anciens appelaient structura csementicia antiqua (1), une maceriade gros blocs non taillés, joignant plus ou moins, les interstices remplis par des éclats et des pierres plus petites. Il est d'une haute antiquité (2). Or on n'en rencontre à Anxur d'autre exemple, en dehors des 150 premiers mètres, qu'un morceau sur lequel s'appuie le moulin à huile de S. Francesco, — à plus de 220 mètres de là, il est vrai, mais bien en direction suivant la montée naturelle. Seuloment, sur la pente sud-ouest de la colline de S. Francesco, assez bas, au milieu des ruines romaines qui la couvrent, il existe un fragment de mur de soubassement qui semble être à peu près de ce style ; les blocs sont peut-être plus gros, l'un a jusqu'à 1°,70 sur 1°*,05. Il semble qu'il ait existé là une porte, ou plutôt une poterne, au delà de laquelle un autre bout de mur, qui paraît toutefois d'appareil plus parfait, peut appartenir au même ensemble. Par là, en effet , la hauteur de S. Francesco était à la rigueur accessible moyennant un sentier de chèvres montant obliquement de la plage. On peut donc croire qu'elle était dans l'enceinte. Il est vrai que la partie qui terminerait celle-ci, le mur qui porte le jardin de S. Francesco, est d'un aspect un peu différent : les gros blocs , bien que toujours du même genre, sont des rectangles plus parfaits; ils sont mal rangés, mais bien joints, sans pierrailles, l'angle surtout est d'une netteté, d'une perfection remarquables. Je ne crois pas que cette différence suffise pour reconnaître deux époques (3). Il y a
(1) Vitruv., Il, 8.
(2) Liv. XXI, 11.
(3) Pour n'admettre pas deux époques distinctes, il n'est pas nécessaire que tout soit contemporain. On trouve rarement un ensemble de cette nature qui n'ait pas été retouché, augmenté, réparé, et ne présente par conséquent des diversités de travail. Sans compter que, quand il était grand, il devait avancer lentement avec les moyens dont disposaient ces petites tribus pour exécuter des ouvrages presque hors de proportion avec le nombre de bras qu'elles pouvaient fournir. On ne peut , pour chacune d'elles , établir qu'une chronologie générale, par périodes de son histoire : on appellera par exemple primitifs, dans le Latium , tous les travaux qui dateront d'avant la domination romaine. Mais cette période est assez longue pour qu'il y ait de nombreux siècles entre un premier travail et son achèvement , sans compter les adjonctions, les réparations postérieures. Je pense que les divisions chronologiques, les successions établies par Petit-Radel et Dodwell sont en grande partie très douteuses. Pour un classement définitif, il faudrait d'abord mettre à part les procédés qui ont
ANXTJR. 21
des murs comme celui-ci qui sont aussi anciens que ceux d'Anxur, Varx de Girceii par exemple. Quand il s'agissait seulement de maintenir des terres dans leur position naturelle et d'élever au-dessus la muraille, la structura incerta antiquissima suffisait, puisqu'elle tient encore ; mais ici on avait à créer un vaste terre-plein entièrement artificiel, destiné, on le verra plus loin, à porter un grand édifice, et dont le soubassement, posé sur des rocs à pic à 60 mètres de hauteur, était lui-même d'une élévation à laquelle rien ne peut-être comparé dans les parties avoisinantes. Pourquoi donc les Anxurnates , dès la première construction , n'auraient-ils pas employé pour ce coin de l'ouvrage un appareil plus solide et plus beau ? Leur cxmenticium n'était pas gigantesque comme celui des remparts de Tirynthe; nulle part, dans les terres Pontines, je n'y ai vu ces immenses blocs qui signalent les vieux murs grecs. Dans tous les cas, cette partie de l'enceinte n'enfermait qu'une pente horriblement abrupte. On n'y eût pu consti'uire, jusqu'à la via di S. Francesco , que sur terrasses super-
^te abandonnés par les hommes des âges historiques , et ceux qui ont été ap-
P^qués seulement aux époques de civilisation avancée. Quant aux autres , je
^'^is persuadé qu'ils ne peuvent dater par eux-mêmes les monuments oîi on les
'"encontre. Leur emploi dépend uniquement du paySj de la nature des matériaux,
j ^^ &w( que l'on s'est proposé. Comme ils ont été en usage depuis les temps
^ plus anciens jusqu'à la fin de l'histoire romaine, souvent encore au moyen
^^' quelques-uns même jusqu'à nos jours, le choix que l'on a fait de l'un d'eux
dépendait que de ces trois raisons. Contemporains des procédés barbares aban-
^Jiéi depuis si longtemps , contemporains aussi des procédés que la science
* expérience ont appris aux générations modernes, ils n'appartiennent à au-
'^ temps, à aucune race ; ils sont de la technique humaine. Les hommes ont
Ployé, et emploient, l'un ou l'autre d'entre eux quand il leur est imposé par
^ raisons locales ou de métier, ou suivant qu'il convient mieux à leurs
'^^ens et à leurs besoins. Mais la date de chaque ouvrage^devra être recher-
^ ^^ par d'autres indices (Voy. Mél. Ec. fr, de R., t. I, p. 164-175 et pi. IV;
*^- Scav., 1881; et ici, chap. X). Il ne faut pas sans doute exagérer,
des différences ont pu naître de certains usages locaux ou temporaires ; il
^ ^ toujours eu, dans l'humanité, des modes, comme il y a des nuances entre
*^^!ent de divers artistes, entre le faire de plusieurs ouvriers. Mais la remar-
\'A^ générale subsiste. Un des plus beaux travaux qui se puissent faire serait
^Vide, dans tout le monde antique, de ceB constructions à gros blocs sans ci-
^Ot. On déterminerait la raison d'être, dans chaque cas, de chaque pro-
^^^é ; on daterait les œuvres qui se datent ; et l'on jetterait ainsi , sans aucun
^^Ute, un jour nouveau et éclatant sur les premiers âges des peuples histo-
^<lues. n faudrait qu'un savant , pourvu des qualités de l'explorateur et muni
^^ connaissances techniques , y consacrât plusieurs années. La question est
plus vierge qu'on ne pense. Petit-Radel et Dodwell n'en ont pas découvert la
clé.
posées. De pareilles terrasses existent , mais sont d'époque bien postérieure. C'est là une difficulté, et peut-être n'avons-nous ici que les soubassements de constructions extérieures élevées dans des temps fort anciens.
L'enceinte médiévale , en effet , suit , après la Porta Nuova , la direction qu'elle a depuis l'origine, jusqu'au Château ; mais là elle tourne, et venait passer à l'entrée de la Ville-haute moderne. Ce tracé limite exactement la hauteur que celle-ci occupe. Si , du château à S. Francesco la pente n'est pas interrompue, audessous, en revanche, le quartier de S. Francesco occupe une dépression entre 8. Francesco et la ville, un intermontium jadis plus profond.
A partir de la rue de l'Annunziata, l'enceinte antique suivait l'actuelle. EUe couronnait le rocher à pic à plus de 30 mètres audessus du sol. Il n'en reste rien, non plus qu'au tournant à côté du palais Braschi : en ce dernier point, le roc se voit à nu , à 20 mètres environ au-dessus de la grande route. Il n'y avait en haut qu'un mur, cette partie se défendait d'elle-même. En créant la montée de l'Annunziata , on transforma l'aspect de la colline. Auparavant elle n'était pas abordable, et le sol, au pied, était bien plus bas ; celui de l'époque chrétienne ne se retrouve qu'à plusieurs mètres sous le terrain actuel des jardins (1).
De même au front sud-ouest de l'enceinte. Le sol primitif n'est là qu'une ossature, recouverte et déguisée par des travaux de divers temps. De la Porta Nuova, et surtout du Château, pour descendre à la place S. Cesareo , les pentes sont tellement ardues que presque tout est en escaliers. Mais là, jusqu'audessus de la Piazza Tassi et du palais Braschi s'étend un espace plan , au-dessous duquel la Via di Posterula , contournant le palais Braschi, descend en zigzag jusqu'à la grande route. Tout ceci est artificiel. La rampe Braschi est un remblai moderne. L'esplanade qui va du palais Braschi à celui du Municipe est portée sur des voûtes dont on verra plus loin l'origine. Auparavant, la pente continuait. Elle était coupée d'un petit plateau allongé, étroit comme une corniche, là où est la place S. Cesareo actuelle, puis elle descendait presque à pic jusqu'à des rochers maintenant couverts par la rampe de Posterula. Tant de remaniements ont fait disparaître le premier tracé de l'enceinte. Seulement, l'angle de la terrasse est encore porté par un morceau de soubassement d'un style analogue à celui des
(1) Matranga, CUtà di Lamo, p. 156-157, et pi. XL
murs, mais plus soigné, mieux joint, sans pierrailles. Il est apparent, du côté nord sur 10 mètres seulement, du côté ouest sur 37«,70, mais on voit qu'il continue sous la construction moderne voisine. Il soutient tout Ténorme remblai nécessaire pour rétablissement de la rampe. C'est le plus beau morceau de ce genre qu'il y ait à Terracine : il ressemble à la seconde terrasse de Cori. .
Au delà, jusqu'à Porta Maggio, l'enceinte antique n'est pas visible ; mais l'enceinte du moyen âge, elle-même cachée par les maisons, y correspond sans aucun doute : c'est la direction qui s'impose.
Ainsi Anxur comprenait, soit la ville haute de Terracine, soit la ville haute et S. Francesco. Dans le premier cas, sa longueur en plan était d'environ 350 mètres, dans le second, de près de 600 ; sa largeur n'atteignait nulle part 200 mètres. Mais en surface elle gagnait beaucoup par suite. des pentes; il est vrai que celles-ci de valent rendre la construction difficile. De Porta Maggio vers la Cathédrale il y avait une montée, à mi-côte de la pente générale qui incline de l'est à l'ouest ; puis un petit espace à peu près plan, la place; puis pente descendante à droite, pente ascendante et fort raide à gauche. Gravissant celle-ci dans la direction du Château, on allait vers le point culminant de la ville , en supposant S. Francesco en dehors. Cette émiuence qui porte le Château a certainement reçu dans l'antiquité quelque chose. Elle semble accommodée exprès, et séparée en quelque sorte du reste. On peut croire qu'elle formait deux terrasses : la plus haute, celle où est le Château, superposée à une première, dont le soutènement, à gros blocs sans ciment, existe encore sous le jardin Gattinara, dans le Vicolo Castello. Ailleurs , près du point où se joignent le Vicolo délia Palma et celui délia Scifa, en un endroit où le dallage paraît emprunté à un ouvrage ancien , on observe une espèce de seuil, et deux grosses pierres, qui ont pu porter les montants d'une entrée donnant accès à la partie d'en haut. Qu'y avait-il sur celle-ci? Une ara? peut-être. L'espace est petit, une centaine de mètres en long, montée comprise, et moitié moins en large. Peut-être avait-on là seulement le temple de la divinité poliade, ainsi placé au point le plus favorable , d'où la vue embrasse toute la ville, la plaine , la mer, la plage, et, comme fond du tableau, le mont de Circé et les îles. Anxur elle-même servait de citadelle à son peuple, les textes ne lui en donnent point d'autre.
L'enceinte avait sûrement deux portes. La rue principale étant
24 TERRAGINE.
une grande route, il fallait qu'elle entrât et sortît. Elle entrait à Porta Maggio, et ressortait à la via di S. Francesco , ou, si S. Francesco était dans la ville, au moulin à huile à côté. Existait-il d'autres ouvertures? Il n'est pas facile de le dire. Peut-être une poterne , on l'a vu , sous S. Francesco ; peut-être une autre à Posterula, derrière le grand soubassement, au bout d'un sentier abrupt qui aurait grimpé jusque vers le rentrant ; peut-être enfin une troisième du côté de Porta Nuova.
Voilà tout ce que TAuxur primitive laisse deviner de sa topographie. Mais c'est assez pour se l'imaginer perchée sur son rocher, serrée dans ses murs, traversée par une route qui vient de la Valle pour gravir ensuite la montagne, et possédant déjà, — plusieurs grandes terrasses l'indiquent , — des édiflces , temples ou forts, auCastello, à S. Francesco, et peut-être à Posterula, si cette dernière n'est pas du rempart.
Le peuple qui vivait dans ces murs n'a rien laissé de son histoire. Mais nous savons du moins quels étaient ses dieux.
Le dieu de la cité s'appelait comme elle, Anxur ou Axur, 'A^Çôp. Comme il resta divinité locale, son caractère est mal connu. Les Romains en firent un Jupiter (1); son nom trouva une étymologie grecque, dfveu Çupou, sans rasoir (2), et il demeura établi que c'était un Jupiter imberbe. C'est sous cette forme qu'il était figuré à l'époque romaine , comme le montre un denier de la gens Vibia, Le dieu est un adolescent , assis , la tête radiée (3) , tenant d'une main un sceptre (4) et de l'autre une patère ; la légende porte lOVIS'AXVR. Etait-ce bien ainsi que les vieux Anxurnates se représentaient leur dieu protecteur, et le ÇcJavov qu'ils avaient peut-être dans leur sanctuaire primitif annonçait-il une pareille figure? C'est ce que rien ne nous révèle. Le culte est pour nous, comme le dieu, enveloppé d'un complet mystère. Il se continua à travers les âges, mais on en a peu de monuments. Une seule inscription , du temps d'Hadrien (5) , mentionne ses
(1) Virg., JEn., VU, 799 :
« .... Quis Juppiter Anzanis arvie Prœsidet... »
(2) Serv., ad Mn.y l. c. : « Circa hune tractum Campanise colebatur puer Jupiter, qui Anxurus dicebatur, quasi^àva Çvpov, et Juno Virgo, quae Feroiria dicebatur. »
(3) [Ou peut-étreLbien couronnée;[de longues feuilles.
(4) Bckhel, I, p. 100; A.^Fabretti, Glost. Ual, col. 123; Cohen, Méd. cmis. ^ p. 331, n» 19. Ce dernier dit wne hasUf mais c'est bien un sceptre.
AMXUR. 25
fidèles et un de ses sanctuaires. Au deuxième siècle également , un Terracinais porte encore le cognomen A'Axoranus (1).
Quant à Feronia , dont le nom est lié à la légende des fondateurs Spartiates , elle avait son sanctuaire à rentrée de la Valle , au pied de la Punta di Leano , à 3 milles au N.-O. d*Anxur (2). Là était son bois sacré (3)^ sa fontaine (4) , son temple , dont le soubassement en gros blocs a subsisté jusqu'à nos jours. Son culte «st une des plus vieilles religions rustiques de l'Italie. Rome le reçut des Falisques. On .sait aujourd'hui que Féronie n'était point une Junon , comme l'avait dit Servius , mais bien une divinité chthonienne, parente de Mania et de Tellns, compagne de Soranus dans le fameux sanctuaire du Soracte (5). On lui rendait un culte barbare dans des bois généralement redoutés (6). On trouve des liLci Feronix chez les Sabins , chez les Volsques ; mais les sanctuaires les plus célèbres étaient celui du mont Soracte (7) , et celui-ci , que quelques auteurs placent à tort en pays Circéien. Avec les idées gréco-romaines, Féronie fut assimilée à Proserpine (8). On lui donnait les épithètes grecques d"AvÔT^<popoç, OiXoffT^cpavoç (9); on l'identifiait avec la Coré de Syracuse (10), c'est-à-dire avec la vierge fille de Déméter non encore ravie par Pluton. La seule représentation certaine que l'on ait d'elle est sur des médailles de la gens Petronia , famille d'origine sabine (11). La tête est d'une jeune fille couronnée, comme l'a démontré Borghesi (12), de fleurs de grenadier en boutons.
Dans son sanctuaire, la déesse présidait, dit-on, aux afi'ranchisseraents. On faisait asseoii* l'esclave sur une certaine pierre dans le temple , on lui couvrait la tête du bonnet bien connu , le
(1) C. I. L., X, 8397 : ... TI • CLAVDIVS • AXORANVS.
(2) Hor., Sat., IV, v. 26 ; et Schol., ad. toc; Chaupy, M. d'Hor., III, p. 73.
(3) Virg., £n., VII, 800.
(4) Vib. Sequçst., DelProdigiis.
(5) /. C. A., Ann, 1842, 1846, 1864; Bull., 1870.
(6) Plin., H. N., II, 56-55; Virg., JSn.y III, 564; Strab.. V, p. 226 ; Uv., XXXIII, 26, etc.
(7) Liv. I, 30; XXVII, 4 ; XXVI, 11 ; XXI, Il ;Sil. It., XIII, 83-90 ; Strab., 1. c, etc.
(8) Voy. Borghesi, Op,, VII, p. 555-558.
(9) Dionys., AnU rom., II, 32.
(10) Diod., V, 4.
(11) Ck)hen. Méd. cons., Petronia, n«* i, 4, 6, 8, 9, 12, 13.
(12) Borgh., Dec. iVttW., XIII, ow. 5, Op., II, p. 106-107.
26 TERRAGINE.
pileus^ et l'on prononçait la formule : t Benemeriti servi sedeant , surgant libe7*i (1). »
Entre le bois de Féronie et Anxur s^étendait la Valle^ humide, abritée et fertile. Là étaient les cultures anxurnates^ là étaient aussi des habitations. lïaire d* Anxur était fort étroite, et n'aurait pu contenir aisément que la population d'une très petite ville. Mais le peuple , avant la guerre contre Rome , était certainement considérable. Aussi la ville ne servait-elle qu'à renfermer les dieux, les monuments publics, les trésors et une partie des gens. Le reste y trouvait un refuge dans le cas de danger commun , mais , en temps ordinaire , habitait des hameaux au milieu des champs et des vignes. Il existe autour de la Valle les traces d'au moins trois de ces lieux : Anxur était habitée pagalim. L'établissement de la colonie romaine montrera qu'au fond de la Valle étaient les meilleures terres , les véritables jardins de rapport. Là encore sont ceux d'aujourd'hui, et les vignes. Si le fond était marécageux , c'était tant mieux pour les Anxurnates : car leur crû était le cécube, qui, disent les auteurs, prospérait le pied dans l'eau. Sur les pentes du demi-cercle de montagnes qui environne ce bassin croissaient des oliviers : on y en fait encore. Enfin, dans la plaine Poutine étaient les terres à céréales ; dans la forêt, dans le marais, dans la montagne , des pâturages pour les diverses saisons et les différentes races de bêtes. Autour de la Valle se groupaient les habitations rurales.
Presque au milieu se voit une éminence, le Monticchio, au pied de laquelle se croisaient deux ou trois chemins. Au-dessus de celui qui va à S. Silviano est un mur de soutènement haut de plusieurs mètres et d'aspect imposant. Le front principal a 34 m. de long. L'appareil est à gros blocs rectangulaires, à bossages grossiers , assemblés sans ciment et d'une beauté remarquable. Ce mur tourne pour envelopper toute une partie de la colline. Il soutient une esplanade qui portait un temple et des constructions. Le Monticchio a évidemment été habité à ces époques antiques , et des ruines romaines montrent qu'il l'est demeuré fort longtemps.
Le chemin qui passe devant conduit , en traversant la Valle , à l'église de S. Silviano , au pied du Monte Leano. Là encore les traces d'habitations sont nombreuses. Ce hameau avait aussi son sanctuaire, qui demeura longtemps en honneur. Le soubassement, restauré plus tard, s'en voit encore entre S. Silviano et S.
(1) Plin., II, l. c, ; Serv.,. ad JEn., VIll, 561.
Benedetto. Il a près de 50 m. en un sens et 40 dans Tautre ; dessus est une seconde terrasse, comme lui soutenue par un mur à gros blocs. L'esplanade a été plus tard agrandie ; elle a sa citerne , et tout autour sont des débris de divers temps.
Mais le plus grand travail de cette nature est moins loin de Terracine. La crête basse qui relie le Monticchio aux montagnes, la pente méridionale de celles-ci et le vallon qu'elle domine portent le nom de Salissano. C'est là qu'était dans l'ancien temps le plus gros vicm anxurnate. Les soutènements à gros blocs de plusieurs esplanades existent encore au pied de la pente qui porte le Piano di Roia, aux oliveti Sanguigni , Risoldi, Capponi. Leur développement total passe 250 m. Des constructions des divers âges romains ont laissé leurs traces dessus. Un rempart de même nature maintient les terres le long d'un fossé profond où coulent les eaux du vallon voisin, et se prolonge dans la direction de Terracine sur une longueur d'au moins 5d0 m. Dodwell y avait cru voir le soubassement d'une route : c'est un mur fait pour maintenir les terres au-dessus du fond de la vallée, qui s'est beaucoup exhaussé depuis lors. Sur l'espace ainsi (défendu contre les ravinements et le glissement des terres s'étendaient des cultures et s'élevaient des habitations.
Ces soubassements sont nombreux dans la Valle. Il y en a un, par exemple, près de la Strada del Pozzo, dans une vigne, et son front principal a plus de 40 m. A Salissano, la plus haute terrasse, bien que découronnée, a encore 7 m. eu onze ou douze assises, et la partie le long du ruisseau s'élève à 3 m. au-dessus du fond. L'épaisseur varie de 1 à 2 m. Tous ces travaux sont-ils contemporains? Non, sans doute. Partout sont des ruines romaines, et même dans les soubassements, tout n'est pas d'un aspect unique. Dodwell (1) a cru y reconnaître plusieurs styles et plusieurs temps. Une grande partie est décidément faite de rectangles à bossages grossiers, le tout joint merveilleusement et décelant des mains habiles. Comment enfin dater des travaux dont les procédés ont été en usage depuis les siècles antérieurs à l'histoire jusqu'à ceux des empereurs romains ? D'autant que , dans ces fonds humides et sur ces pentes assez raides , il fut presque toujours nécessaire de créer une terrasse solide pour faire un bâtiment un peu gros. Mais l'origine au moins des grands terrassements se replace au temps de la florissante Anxur. Des restes de travaux
(1) I. C. A., Ann, 1831. On trouvera là des dessins fort exacts de l'appareil de ces divers murs. Ils ont été faits par Yespignani.
rustiques, très grossiers, de caractère primitif, tout en ruines, signalent les mêmes localités. Ce sera, par exemple, une vieille clôture en pierres brutes dans la montagne au-dessus de S. Silviano, des traces d'un soutènement du même genre aux berges du ruisseau de Salissano, peut-être des vestiges d'un pont sur le même, un vieux soubassement de route au-dessus des oliveti Risaldi et Mattias, un soutènement presque ruiné entre elle et ceux de Solissano. Ce sont les traces presque effacées des travaux des Anxurnates anciens dans leurs pagi de la vallée.
Leur territoire s'étendait bien au delà. Il comprenait certainement une partie de la plaine Poutine et de ce qui est aujourd'hui la Macchia. A cette époque, ainsi qu'on le verra, le bassin Pontin n'était pas inhabitable, et il renfermait au contraire de nombreux centres de population, puisque Pline en met vingt-quatre (1). Beaucoup, sans doute, n'étaient point des cités ; mais', ne sachant pas où ils étaient et dans quelle dépendance ils pouvaient être visà-vis de celles qui nous sont connues, on ne saurait, avant l'âge romain, limiter Vager de ces dernières. Parmi elles, Anxur avait pour voisines Circeii , à 12 mille^ par la plage ; Fundi , derrière les montagnes ; et les cités des Lepini , Privernum derrière le Monte Saiano , et Setia au-dessus de la grande plaine. Quand toutes ces cités devinrent volsques, elles eurent naturellement entre elles des communications encore plus fréquentes.
Aujourd'hui, c'est la Via Appia qui est pour Terracine la grande voie : elle la relie à Rome par le chemin le plus court. Mais elle ne date que du quatrième siècle. Auparavant , les cités des Lepini communiquaient par une vieille route contournant le pied des montagnes. Depuis la Punta di Leano, on la suit jusqu'à Privernum , puis jusqu'au-dessous de Setia (2). Réparée souvent dans la suite, elle présente en plus d'un point son pavage en calcaire blanc, et un soubassement à grands blocs la surélève quand il en est besoin. Plus tard, elle remplaçait l'Appia lorsque celle-ci était impraticable. Du Fanum Feronise à Terracine, l'Appia lui a emprunté son tracé. Du pied du mont d'Anxur, elle grimpait à la ville , portée pendant une partie de la rampe par un soubassement à gros blocs, le plus beau qu'on puisse voir. Elle entrait par la Porta Maggio, et, ressortie à S. Francesco, s'engageait dans la
(1) Voy. le ch. suivant.
(2) On l'appelait, du temps des papes, la Via Consolare, sans doute par une fausse interprétation du passage d'Hygin , De limiU consUt éd. Laohmann, Grom. vet., t. I, p. 179 ; cf. fig. 153.
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montagne. En bas^ il n'y avait pas de passage entre la plaine Pontine et la plaine de Fondi , dont le lac peut-être était encore un golfe. La route volsque passait donc par le revers du S. Angelo entre le Ritiro et le Monte délia Guardia ; puis elle suivait le flanc du Monte Cucco et arrivait à l'endroit qu'on appelle Piazza dei Paladini. Là le 'mont forme un promontoire à 150 m. au-dessus du Canneto di Campagna, où l'on peut faire rouler une pierre. Une place de 50 m. de long y avait été créée, partie en taillant le rocher , partie en bâtissant une terrasse avec des assises de gros blocs. En face d'un panorama incomparable , on pouvait s'y reposer à l'aise au sommet même du défilé. La route redescendait ensuite le long du flanc de la montagne, et gagnait le niveau de la plaine près du lac, à la Torre del Pesce. Dans presque tout son tracé en montagne , elle est portée sur un soubassement qui varie de hauteur suivant le besoin , et qui atteste des retouches successives. On y trouve toutes les variétés que Petit-Radel se donnait tant de mal à dénommer dans ce qu'il appelait les constructions pélasgiques, depuis le polygonal caractérisé jusqu'aux parallélépipèdes rectangles à bossages. La largeur de la voie dépasse 4", 50; en certains endroits elle est beaucoup plus grande. Il est à croire qu'elle faisait tout le tour du massif des monts Lepini , allant d'un pays volsque à l'autre.
Les Anxurnates ne restaient pas chez eux. De très bonne heure ils furent marins. A l'origine, ils durent se contenter de tirer leurs embarcations sur la plage, dans la petite anse qui existait entre le Piegarello et le Pesco'Montano.Mais bientôt cette humble marina ne suffit plus, et ils furent un des premiers, parmi les peuples de l'Italie centrale, à se construire un port régulier (1).
Ils munirent d'un môle puissant le front de la plage du Piegarello au Sud -Est, et firent partir de son extrémité Nord un second bras semblable, de 250 mètres environ. A l'autre extrémité faisait suite une longue courbe venant aboutir, en face de la première jetée, à une passe de 130 mètres au plus. Le périmètre total était de 1,160 mètres. Ils évitèrent la forme circulaire; ils surent* choisir une courbe ellipsoïdale assez bien combinée pour atténuer l'action de l'embouchure de l'Ufens , qui déchargeait dans la mer , à 3 milles à l'Ouest, une grande partie des eaux des marais Pontins. Comme la plage du Lazzaretto est exposée aux vents de Sud et d'Ouest, il firent leur entrée parallèlement à elle, ouverte au Nord-Est ; le vent qui y souffierait directement est arrêté par le
(1) Prony, Marais Pontins, p. 393.
monte S. Angelo , qui se dresse h pic à 400 mètres devant elle , et par une espèce de cap sur lequel s'élève laTorre Gregoriana.Leur môle était construit sur un inébranlable enrochement fait d'énormes blocs pris aux montagnes voisines et immergés pêle-mêle ; sa largeur peut avoir été de 19 à 20 mètres; il était d'un tuf riche en ponces, qu'ils allèrent chercher dans les Champs Phlégréens (1). Quand le travail de creusement, de construction et d'aménagement fut fini, ils possédèrent un bassin sûr d'une contenance totale de 1 17,100 mètres carrés. C'est peu de chose, si on le compare aux majestueuses créations d'Auguste, de Claude, de Trajan, ou des grandes cités siciliennes , grecques , phéniciennes. Mais pour cette époque, en pays latin, un pareil travail atteste une puissance considérable.
Munie d'un port comme celui-là, Anxur devait rivaliser avec ses voisines Antium et Cumes.
A l'époque de son indépendance, c'était donc une cité importante , bien que l'histoire se taise sur elle. Malgré le manque de documents , on arrive encore à la connaître. Elle montre son enceinte, son port, ses campagnes avec les traces des habitations et des travaux de ses cultivateurs, ses routes, ses sanctuaires. On connaît son nom et celui de ses dieux. On devine sa vie d'après ses œuvres et les conditions du pays où elle est. On la voit communiquer au dehors, posséder champs, marais, montagnes, vignes, oliveti, jardins, forêts, pâturages pour ses bœufs, ses chèvres, ses porcs. Elle a son commerce et ses flottes. La Valle reçoit ses habitants en trois ou quatre hameaux rustiques, et son rocher leur offre pour refuge une acropole presque imprenable. On mesure sa population , sa richesse , à la taille et à la beauté de ses œuvres. Nous en saurons souvent moins plus tard , quand les écrivains parleront d'elle. C'est ainsi que , les textes manquant , un vieux pays, longuement interrogé, raconte lui-même son histoire.
(I) MéL Ec. fr. de Rome, t. I, p. 327 et 330.