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une rue liquide, un canaletto vénitien, où se mirent les balcons fleuris. Invisible, on l'entend encore ; ses mille g-azouillements épars font une musique de cristal qui flotte sur la rumeur de la ville. Le soir, quand tous les bruits humains se sont tus, la voix grave de l'Adour, en lutte contre les rochers, emplit le silence nocturne.
Aux eaux vives, à l'humidité grasse d'un air arrosé presque en même temps de soleil et de pluie, est due la beauté des fleurs, le velours de l'herbe, la luxuriance des verdures qui sont la joie de Bagnères. Les fleurs foisonnent : les coquelourdes, les roses-trémières, les tournesols traditionnels dans les jardinets pauvres à la campagne, et, autour des villas — telles des floraisons de paradis entrevues à travers les grilles" — la magnificence au bord des pelouses.
Quels que soient les agréments de la ville d'eaux, on s'en lasserait vite s'il ne s'y joignait pas l'attrait des montagnes. La vie est vraiment trop tassée en bas, trop bruyante, trop constamment en parade. Et la parade est si médiocre! Des maladies qui se coudoient, des vanités qui s'épient; de la foule, mais sans l'imprévu de la foule, les mêmes visages, les
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mêmes grimaces rencontrés aux mêmes heures ; des musiques et pa3 de vraie musique : des chanteurs montagnards en bérets, une fanfare municipale en képi, des harpistes ambulants devant les cafés, des pianos mécaniques au coin des rues >et des pianos mécanisants à toutes les portes; là-dessus la mélopée des marchands de journaux, des débitants de sucre d'orge : un supplice 1
Passée la première nouveauté du dépaysement, on risquerait de s'ennuyer à Bagnères, si par-dessus le spectacle de la rue on n'avait pas le spectacle des montagnes. C'est comme un décor superposé à l'autre, une architecture grandiose dont les lignes sévères ou gracieuses ennoblissent l'étroit horizon de la cité. Sur le feston des toits, dans la perspective des promenades, les montagnes surgissent présentes et lointaines. Elles évoquent la vision nostalgique d'une autre nature, d'une autre humanité. Leurs silhouettes bientôt se précisent, se discernent. Au-dessus des Thermes et du Casino, cette nuance de verdure qui s'élève en muraille végétale, ce sont les premières assises du Brédat. En face, sur la rive gauche de l'Adour, cette colline couronnée de hêtres et de chênes, ce
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sont les Palomières. A l'extrémité de la vallée, TArbizon, le Lhéris — un pic, une tête casquée — gardent les défilés du col d'Aspin. Et de très loin, enfoncé dans le dédale de la haute chaîne, le Montaigu invisible allonge au déclin du jour son ombre curieuse sur la vallée de Campan et sur les mornes d'Ordinéide. Tantôt finement découpées sur l'azur, tantôt nimbées de vapeurs ou encapuchonnées dans la brume, ces figures s'imposent au regard, suggestives, fascinantes...
Le Pic-du-Midi règne sur ce troupeau farouche. Si peu qu'on s'élève sur les flancs des montagnes voisines sa pyramide apparaît, victorieuse du temps, dominatrice de Tespace. La science humaine veille là-haut; dans l'étroite casemate de l'Observatoire, assiégée par la tempête, elle guette le jeu des forces déchaînées qui se disputent l'étendue. Bien humble encore et faillible providence, elle s'efforce à calculer, à prévoir. Gomme de Chamounix vers le Mont-Blanc, tous les regards de Bagnères vont vers l'Observatoire, vers le Pic.
Plus d'une fois il m'est arrivé d'être réveillé en pleine nuit par le passage sous mes fenêtres de caravanes de touristes qui montent au som-
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met pour assister au lever du soleil. De mon lit, j'imaginais les émotions de leur course. Je me représentais le grand mystère qui plane sur la vallée de Campan, sur les prairies baignées de rosée^ sur les bourgades en sommeil cjue berce le grondement monotone de l'Adour.
Puis après Gripp, à la montée des lacets qui contournent les flancs du oolosse, je croyais sentir Tangoisse des solitudes, la solennité du silence que coupe la chute indéfiniment prolongée d'abîme en abîme d'une pierre détachée par le sabot d'un mulet; au delà de l'hôtellerie, je voyais le sentier en surplomb suspendu entre le ciel et les gouffres du lac d'Oncet, entre les étoiles d'en haut, et, comme un firmament renversé, les constellations en reflets qui palpitent au bas dans le chaos des ténèbres liquides. Le sommet, enfin, le recueillement de Tattente dans le frisson de l'aube, la pâleur qui monte à l'orient, l'écorce terrestre qui se soulève, le relief sombre des montagnes, l'ondulation à perte de vue des plaines. Un trait de feu souligne une nuée lointaine, des glaciers rosissent, et comme un lingot monstrueux battu sur l'enclume de l'horizon par un marteau invisible, le disque d'or jaillit dans une gerbe de gloire.
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Je ne Terrai pas ces choses cette année ; le temps incertain ne se prête pas aux ascensions. Du Monné, cependant, puis du col de Teilhet en montant au Casque de Lhéris, j'ai pu contempler le Pic-du-Mîdi à distance. ïl disparaît ua peu dans le vaste panorama du Monné ; mais a» Teilliet sa pyramide emplit toute la perspectÎFe. Dans l'étroite ouverture des pentes qui tombent sur la vallée de Campan, la noble figure, portée comme une idole sur le piédestal de ses contreforts, se dresse sévère et grandiose, telle que l^ont faite ses luttes millénaires contre les éléments, avec la vieillesse de ses rides, avec la jeunesse éternelle de ses pelouses et de ses forêts, imag-e sublime, téte-à-tête inoubliable oà j'ai retrouvé toute ma ferveur, toute mon exaltation pyrénéenne d'autrefois.
Eotredeux orages, aux embellies du matin ou du floîr, j^ai pu visiter les environs de Bagnères^ les retraites intimes de Got-de-Ger, le chemin de la Baesère. C'est la banlieue d'abord, fine banlieue somptueuse. La roule, en qttittant Je faubourg, 'longe des murailles de parc, des grilles de villas. Les vertures débordent des encioS:, les façades de marbre sourient entre les corbeilles de fleurs. Puis les maisons s'espacent,
la route s'enfonce entre les prairies dans le creux d'un vallon. La haute montagne, la grande vallée ont disparu ; les perspectives s'enchevêtrent en un dédale de prairies et de bois, en une sorte de parc ingénu, sauvage, de paysage d'églogue. L'eau chante dans les rigoles d'arrosage, elle court sous la voûte des peupliers et des aulnes, elle s'égoutte aux auges de bois fixées aux seuils des étables, elle babille au déversoir d'un moulin. Les heures sont douces — d'une douceur virgilienne — qu'on passe à savourer ces harmonies champêtres, à respirer l'odeur de l'herbe remuée par les faneuses, à écouter les airs de danse, les mélopées rustiques envoyées à l'écho par le chalumeau de quelque Mélibée bigourdan.
Après la prairie, la forêt. Celle qui s'étage au-dessus des Thermes est merveilleuse. De la base au sommet la montagne est vêtue de hêtres, de chênes^ de sapins centenaires. Les lacets qui mènent à la Fontaine des Fées côtoient des gouffres de verdure. A travers le rideau mouvant des futaies, la ville, la vallée se révèlent, les toits d^ardoises luisent au soleil, les fumées paresseuses bleuissent mêlées à l'azur du ciel.