‹ Terre d'OcChapitre 12 sur 23 · LA RAMIÈRE. I · texte numérisé non relu

LA RAMIÈRE. I

ment nous sustenter avec le maigre pot-au-feu, avec les nourritures ^végétariennes accommodées au lard rance, sur quoi se fonde la cuisine quercinoise ?

L'heure pressait; nous dûmes quitter la Ramière sans avoir résolu le problème. Chemin faisant, je me dépitais contre cette difficulté que nous venions d'éprouver pour notre compte d'associer le pittoresque et le confortable, le bien vivre et le bien peindre. Mais aussi, pourquoi chez des artistes modernes et qui ont, comme Henri Marre et moi, des aspirations démocratiques, pourquoi cet attrait, ce culte des vieilles maisons, des vieux costumes, de tout ce qui évoque l'ancien temps, alors que notre sympathie devrait se porter vers les manifestations actuelles de la vie populaire?

— Voyons, dis-je à mon camarade, croyezvous qu'une maison paysanne de date plus récente, avenante et gaie, ne serait pas aussi intéressante à peindre que les nids à vermine des terriens de la Ramière?

— J'en doute, me fut-il répondu. Sans parler de la poésie du passé, du prestige des choses mortes ou qui vont mourir, il manquerait à votre maison neuve cette adorable patine dépo-

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sée par la morsure des soleils anciens, par la caresse lente des averses, ce joli vêtement de mousses parasites qui font aux pierres comme une peau vivante. Les vieilles masures s'effondrent ; elles disparaissent l'une après l'autre, condamnées par le progrès économique. Laisseznous profiter de leur beauté éphémère. Ce serait pousser un peu loin nos scrupules de démocrates que d'orienter nos recherches d'après l'idéal encore informe d'un peuple qui ne connaît de la littérature que le roman-feuilleton et de l'art que la chromo-lithographie.

Pendant que mon ami discourait, nous étions arrivés au niveau du plateau qui domine la Ramière. De là, le sommet seul des arbres, émergeant de la combe, nous désignait l'emplacement de ce paradis, hélas 1 inhabitable.

— N'empêche, dis-je en manière de conclusion, que, faute d'une maison neuve, vous ne pourrez peut-être pas peindre les vieilles maisons de la Ramière.

GAUTERETS

« Un bourgs au fond d'une vallée, assez triste, pavé, muni d'un octroi... » C'est tout ce que Taine a trouvé à dire sur Cauterets dans son Voyage aux Pyrénées. Où avait-il les yeux?

Sans doute occupés à lire VHeptameron de la reine de Navarre dont il nous parle à la pagpe suivante, car ce diable d'homme lisait toujours. Et, vraiment, il avait emporté trop de livres dans sa valise et trop de projets de livres dans sa tête. Ses descriptions de nature ont l'air d'être écrites en marge de ses pensées, comme des illustrations vivantes de ses théories.

Plus juste, plus saisissante est l'impression d'un autre voyageur, un poète celui-là, qui avait visité Cauterets avant Taine :

(£ Entouré de sombres montagnes, qui semblent vouloir escalader le ciel, et bercé comme un rêve par le bruit des cascades sauvages,

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Gauterets, la bourgade élégante, repose au fond de la vallée... »

Ce n'est qu'une phrase ou plutôt qu^une strophe de YAtta-Troll d'Henri Heine, mais toute la poésie de Gauterets y tient, fixée pour toujours en quelques mots. Bien des choses ont changé depuis ce temps dans la bourgade pyrénéenne, et il suffit qu'on dépave les rues pour que la description impertinente du philosophe ait cessé d'être exacte, tandis que le portrait lyrique du poète a gardé sa vérité et sa fraîcheur.

Les sombres montagnes semblent toujours vouloir escalader le ciel ; la voix du gave, toute proche, se mêle pendant le jour à la rumeur de la foule et remplit de son tumulte la solitude des nuits; et cette musique étrange, ces murailles de rochers et de forêts en surplomb sur la ville, c'est le charme, c'est l'originalité de Gauterets. Ailleurs, dans la plaine, dans les vallées plus larges, la ville crée son horizon. Ge qu'on voit de rochers ou d'arbres s'oflFre en arrangement de parc, à l'état de décor. G'est une nature amie, domestiquée. Ici, la nature est chez elle ; l'humanité n'y reçoit qu'une hospitalité éphémère. Huttes de bergers dans le désert des

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hautes estibeSy campement luxueux de baigneurs au pli des vallées, les colonies humaines ne sont que d'imperceptibles fourmilières au regard des colosses qui les portent et qui les ignorent. Et cela est vrai sans doute de presque toutes les stations d'été pyrénéennes, mais plus particulièrement de Gauterets. La sensation d'étonnément, de dépaysement, que la montagne impose à ses hôtes d'un jour, y est plus émouvante, plus profonde.

Elle l'était davantage encore pour les voyageurs d'autrefois, pour ceux qui y arrivaient à la nuit tombante, après les étapes d'un long voyage, après l'interminable ascension des défilés de Pierrefitte, des lacets du Limaçon. Gauterets était comme la suprême impasse, la fin du monde habité, le seuil de l'inconnu. Ohl cette sensation d'exil, cet accueil de la bourgade pauvre, chichement éclairée, je m^en souviens ; c'était triste... délicieusement!

Je ne suis pourtant pas assez l'ennemi de mes aises pour me plaindre du chemin de fer électrique qui nous transporte d'un coup de baguette de Pierrefitte à Gauterets et de Gauterets à la Raillère, quoique, à vrai dire, je regrette un peu la bonne odeur des tilleuls en fleurs

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qu'on avait, qu'on n'a plus le loisir de respirer en long-eant les précipices, et aussi les beaux reflets d'émeraude et de turquoise du gare, qu'on ne fait plus qu'entrevoir au fond des gouffres.

Je ne médirai pas non plus des splendeurs et des agréments du Cauterets nouveau, mais il faut bien avouer qu'un peu de couleur locale s'est perdu dans cette transformation, et c'est dommage. J'admire comme tout le monde les architectures en pierre blanche du boulevard Flurin, mais je ne peux pas m'empêcher d'observer qu'on les a vues partout, que ni leurs matériaux ni leur décoration n'empruntent rien au terroir. Elles sont banales et cosmopolites. Les maisons, les hôtels anciens étaient autrement pittoresques, avec leur mobilier de frêne, de couleur si gaie, si avenante, qu'égayaient encore les urnes, les coupes en marbre de Gampan, et, jetés sur les lits, sur les tables, les lainages de la montagne, tissés de roses naïves*..

Mais qui pense encore à ces choses? Qui se souvient de la vie patriarcale et idyllique du Cauterets d'il y a quarante ans, et qui, s'en souvenant, consentirait à la revivre? Les amusements étaient pauvres, le soir surtout. Sauf

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l'aubaîne imprévue de quelque séance récréative d'escamotage ou d'un concert donné par un pianiste de passag-e au Cercle des Etrangers y sauf encore le spectacle en plein vent offert, avec la permission de M. le Maire, par une troupe de saltimbanques, les baigneurs, les baigneuses n'avaient pas d'autre plaisir que d'assister, assis en rang d'oignons sur les banquettes de la route de Pierrefitte, à l'arrivée des diligences.

Les baigneurs d'aujourd'hui, gavés de spectacles et de fêtes, ne se remettraient pas volontiers à ce régime, et je le comprends sans peine. Mais il y a pour les anciens baigneurs — dont je suis — une douceur de mélancolie à évoquer parmi les splendeurs actuelles le fantôme du Gauterets de leur jeunesse, du Cauterets où philosophait Taine, où rêvait Henri Heine, où Chateaubriand eut sa dernière aventure d'amour.

Une chose, heureusement, n'a pas changé à Gauterets : les montagnes 1 Je reconnais leurs figures amies qui me font signe, dressées sur l'horizon. Très haut, très loin, vers l'Espagne, voici les mornes désolés de Maie Rouge et de Gubans, pâles linéaments inscrits sur l'azur du

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ciel. Plus près, c'est l'Hourmigas, monstre pataud à l'épaisse toison de verdure, accroupi au bord de la cascade de Lutour. Au levant, ce sont les crêtes de Perraute, barbelées de sapins qui illuminent les premiers feux du soleil, et plus bas, au-dessus de Gauterets, les pentes bocagères du Lisey, avec leurs bouquets de hêtres, et les pignons aigus des granges, posées au seuil des prairies. Face à face, gardant les défilés du nord, voici la pyramide aiguë du Viscos, assembleur de nuages, et la masse imposante du Gabaliros, dont les contreforts plongent à pic dans le gave.

Mais la plus émouvante de ces montagnes est encore le Péguère, qui barre de sa muraille verticale tout l'horizon occidental. Dans le couloir étroit de la vallée, il est le voisin immédiat dont la présence s'impose, dont le visage vous poursuit, vous obsède. Et ce visage est d'une beauté tragique. Il a l'ossature puissante des rochers, la grimace des gouffres, le sourire des prairies, fossettes vertes, qui luisent au bord des précipices. Il est vieux de la vieillesse des granits, jeune de la jeunesse des arbres. Il attire et il menace, il suggère le rêve, il appelle le vertige.

GAUTERETS. iSy

J'ai cédé à Tattrait du Péguère. Par les lacets qui grimpent à Gambasque, je me suis haussé vers l'étrange figure qui m'avait fasciné. Et, d'abord, j'ai cessé de le voir, perdu dans les plis de sa robe. Plus de Péguère, plus de Cauterets. Plus qu'une voûte ininterrompue de feuillages qui s^ouvrait, se refermait sur mes pas. Les fûts argentés des hêtres s'érigeaient, vêtus de leur écorce lisse, gonflée de sève, comme une peau vivante. Leurs fins rameaux tendus en éventail frémissaient à l'air frais de la montagne; des sources invisibles s'égouttaient dans l'épaisseur des fourrés. Comme dans la forêt enchantée de Siegfried, des ramages d'oiseaux me précédaient, m'invitaient à poursuivre ma course. A Gambasque je changeai de forêt : après la forêt d'arbres, la forêt de fleurs. Dans le ravin herbeux qui montait de ressaut en ressaut à la cime du Péguère se pressaient les lis martagons, les iris ; des corbeilles de rhododendrons paraient l'herbe rude des pelouses ; des buissons de roses couronnaient les rochers. Par ce chemin fleuri, dans l'enivrement des parfums et des couleurs, j'arrivai, non sans difficulté, car la montée était rude, jusqu'aux crêtes du Péguère. Mais là, ce que je vis ! il était

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vraiment terrible, observé de près, le visag'e de là montagne : déchiré, balafré ; et quelle balafre! De mon poste, cramponné au tronc d'un pin rouge, j'osais à peine me pencher pour en mesurer la profondeur. Le gouffre sinueux, hé- ' risse de rocailles, barré d'éboulis, jonché de cadavres de hêtres et de sapins, à moitié ensevelis sous des amas de neige, plongeait jusqu'à la base de la montagne, jusqu'au pied de Gauterets, un Cauterets microscopique où se démenait une humanité UUiputienne. Les locomotives sifflaient, les cornes d Wtomobiles beuglaient, et tout ce tapage expirait en une rumeur confuse au front du Péguère; vaine manifestation d'une vie parasite, étrangère, indiflférente à la montagne qui, d'un froncement de sourcils, d'une secousse de ses épaules, pourrait l'anéantir.

Car enfin Cauterets est à la discrétion du colosse. Après l'avoir enrichi en lui donnant la source de la Raillère, jailUe d'une convulsion de ses entrailles, d'une autre convulsion il pourrait récraser sous ses débris.

Hypothèse de poète? Sans doute. D'ici pourtant, du bord de ce gouffre où s'élabore la lente désagrégation des rochers, pendant que le vertige fait trembler mes genoux et que le vent

CAUTERETS. iS^

des abîmes me souffle au visage, l'hypothèse me semble redoutable. Parce qu'ils sont restés, plus que la foule des hommes, en rapport avec les forces élémentaires, les poètes sont toujours quelque peu païens. Volontiers, pour conjurer le péril, je dédierais au Péguère, comme les Luchonnais de jadis au dieu Ilixo, un autel de granit avec ces mots inscrits sur la pierre :

Au Dieu Péguère, Bienfaiteur de la Vallée, Père des sources guérisseuses, Un baigneur reconnaissant.

BAGNERE S - DE - BIGORRE

Une petite ville, entre de petites montagnes, fréquentée par de petits baigneurs. C'est ainsi, qu'à première vue, on serait tenté de définir Bagnères-de-Bigorre. Mais cette définition est trop brève pour être juste. La beauté des montagnes ne tient pas uniquement à leur altitude, ni l'attrait d^une ville au nombre de ses habitants. Il faut être reconnaissant à Bagnères d'avoir gardé parmi les transformations qui ont défiguré la plupart des cités pyrénéennes quelque chose de l'architecture traditionnelle du pays. Le malheur est que la ville ait payé d'un peu de sa prospérité matérielle sa fidélité au passé. Ce n'est pas Thabitude des baigneurs de sacrifier le confortable au pittoresque. La clientèle riche a déserté en partie la sous-préfecture bigourdane ; elle est allée peupler les hôtels à ascenseur de Cauterets ou de Luchon. Le temps est loin où Henri Taine, débarquant à Bagnères

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par la diligence de Tarbes, croyait retrouver Paris et le boulevard de Gand, sur la promenade des Goustous. J'ai cru plutôt y reconnaître Toulouse ou Bordeaux, les élégances de la rue d'Alsace ou du cours de Tourny — l'accent aussi d'ailleurs. Le Midi abonde. Paris s'abstient. Et c'est fâcheux pour Bagnères.

On m'assure que tout cela va changer. D'un coup de baguette — une baguette en or — l'intelligent directeur de la Gompagnie fermière du Gasino et des Thermes va rendre à l'aimable sous-préfecture sa splendeur ancienne. Déjà le Casino restauré à neuf avec ses décorations, ses tentures de haut style, annonce ces magnificences futures. L'année prochaine, un hôtel aménagé selon les conditions du luxe et du confortable le plus moderne s'élèvera sur l'emplacement du vieil hospice municipal qui attriste de son voisinage la promenade la plus fréquentée de Bagnères. Je souhaiterai seulement que les architectes, au lieu de donner ici une nouvelle édition de l'inévitable hôtel à deux cents chambres, qu'on a vu et qu'on se passerait de voir sur toutes les plages et dans toutes les villes d'eaux, s'inspirassent quelque peu du site pyrénéen. Gar il y a, n'en doutez pas,

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quoiqu'il n'en soit pas fait mention dans les écoles, un style, un art du pays. Les conditions du climat, les ressources du sol en ont suggéré l'ordonnance, en ont fourni les matériaux. Des galeries ouvertes au soleil ou vitrées contre la pluie dans l'orientation des façades, des polychromies de marbre aux encadrements des portes ou des croisées, donnent aux anciennes maisons de Bagnères un aspect original qui pourrait aussi bien s'adapter à des bâtisses plus somptueuses.

Ces particularités constituent, pour qui sait les voir, un des charmes de la ville. Elle en a d'autres plus essentiels qui lui viennent des eaux vives, des verdures et des fleurs. Ces parures de la montagne sont ici d'un éclat incomparable. L'eau ruisselle partout : elle court en rigoles le long des rues, elle s'épanche à grand bruit des fontaines, elle s'épanouit en gerbes tumultueuses au-dessus des vasques qui ornent les places publiques. Emprisonnée dans des canalisations souterraines, elle jaillit tout à coup au bord de la rue, elle tourbillonne à l'issue d'un moulin, d'une fabrique de ce3 lainages du pays si légers qu'ils ont l'air d'être tissés avec l'écume des gaves. Plus loin, elle forme comme

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