‹ Terre d'OcChapitre 15 sur 23 · LES EAUX-CHAUDES · texte numérisé non relu

LES EAUX-CHAUDES

ij juillet. — Une, deux lumières qui clî^ol/tent au bas de la montagne, dans l^obscurité d'un ravin, des façades d'hôtels, des maisons qui défilent à nôtre gauche, le long de la route, à droite le vide, Tinconnu des gouffres où mugit le gave : c'est l'arrivée des Eaux-Chaudes. Personne ou presque : des ombres assises sur des bancs devant les portes, des fantômes de baigneurs qui rentrent chez eux^ chassés par l'humidité de la nuit ; la petite bourgade est déjà à moitié endormie. La voiture s'est arrêtée au seuil d'une esplanade mal éclairée, au bord du gave. Je flâne un moment dans les rues, dans les deux seules rues de l'endroit. Les rues sont désertes. Des crapauds^ encouragés par la solitude, jettent leur son de flûte triste dans le silence. En contre-bas de la route, pourtant, des fenêtres éclairées signalent la façade d^un monument. Etablissement thermal? Casino? L'un et

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l'autre- J'entre. Des petits cheraùx tournent au rez-d^-chaussée sur leur pelouse de drap vert. Trois ou quatre ponles alimentent le jeu à coups de billon. Au premier étage, une séance récréative offre au public un programme d^escamo^ tage et de magie blanche. Mais le public ne se presse pas de venir. Le physicien en habit noir — figure glabre à longs cheveux — agite furieusement sur le balcon, sur le palier de l'escalier une sonnette d'appel qui résonne dans le vide. En bas, les petits clievaux ne tournent plus. Sur la pointe des pieds^ pour ne pas réveiller le croupier qui dort debout, la main appuyée sur sa mécanique, je me retire ; je vais dormir moi aussi, comme tout le monde.

i8 juillet. — Personne encore au réveil, quand j'ouvre mes fenêtres. Les baigneurs sont au bain ou dans leur lit. Mais pour n'avoir pas de spectateurs, le spectacle n'en est pas moins admirable. De la verdure sur un rocher jtout simplement ; mais quel rocher ! Imaginezrvous une masse calcaire haute de plus de trois cents mètres qui s^élève d'un seul jet du fond du ravin jusqu'au ciel; mieux qu'une masse : une muraille, et à ce point verticale qu'elle offre conmie une apparence d'art, une illusion d'ar-

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chiteclure. Les arbres ajoutent leur grâce à cette noblesse. En bas^ au bord du gave, c'est une végétation folle. Des trembles, des bouleaux s'éplorent, frémissants au moindre souffle, des hêtres tendent d'un geste vif l'éventail de leurs branches, des frênes déploient leurs palmes naïves. Et tout le monde a l'air si heureux de vivre, de boire la fraîcheur du matin ! A mihauteur^ la terre manque, la broussaille succède aux arbres. Des festons de ronces, des guirlandes de buis se suspendent aux reins, aux épaules du rocher. Telles les draperies légères que les sculpteurs jettent sur la nudité des marbres. 23 juillet. — Depuis hier, les ramades de vaches, les troupeaux de moutons défilent sur la route d'Espagne. Leurs sonnailles tintent dans la douceur des soirs, dans le silence des nuits avec un bruit d'eau qui s'écoule, de chaussée qui s'épanche. La saison commande cet exode.

C'est l'époque où le bétail quitte les pâturages d^en bas, brûlés par le soleil, pour les herbages neufs de la haute montagne. Le voyage ne paraît pas les amuser beaucoup. Il les amuserait encore moins s'ils se doutaient de ce qui les attend au retour, quand la bonne herbe des sommets les aura engraissés, mis au point. Mais leur

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pensée ne va pas si loin. Abrutis par la marche, ils vont où on les mène, dociles à la volonté des bergers et des chiens. Lentes, dégingandées, les vaches obstruent la route de leur masse qui roule, inconsciente, devant soi; les moutons, serrés en grappe, tricotent de leurs jambes menues, de leurs sabots grêles. Quelquefois, en arrière du troupeau, un retardataire claudique, s'arrête, bêle désespérément au perdu. Et c'est une pitié de le voir, harcelé, mordu au garrot par les chiens, repartir sur trois pattes, la corne basse, le nez ridiculement busqué — son nez d'imbécile — balayant la poussière de la route. 25 juillet. — Décidément, il y a des baigneurs aux Eaux-Chaudes; j'en ai vu, j'en ai compté jusqu'à cent, et il en arrive chaque jour de nouveaux. La station n'est d'ailleurs pas beaucoup plus bruyante. On ne vient pas ici pour s'amuser ni pour se montrer. Ce ne serait vraiment pas la peine de se mettre en frais pour un si petit public. On se promène, on se soigne. Des malades, des vrais, des grands malades, il n'y en a guère, des valétudinaires plutôt, des convalescents, des neurasthéniques, des gens qui ont eu besoin ou envie de changer d'air. Beaucoup de femmes dans le nombre et pas mal de

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jeunes femmes. On en voit^ allangfées sur leur chaise longue, à l'ombre des tilleolsy occupées à humer, avec les souffles balsamiques de la man« tagne, l'espoir de guérir. Guérir de quoi? On me l'a expliqué. A Rocamadoor, dans la bante égalise, les femmes sans enfants implorent le miracle en brandissant dans sa gaine de pierre la fameuse épée de Roland. A Notre-Dame de Nuria, en Catalogue, j'ai vu les petites mariées espagnoles réciter leurs oraisons, la tête p«achée sur un chaudron scellé au mur, pendant que le mari secouait à tour de bras la cloche du sanctuaire. Ici, les jeunes ménages qui promènent d'année en année une lune de miel stérile recourent au grand air et à la vertu de la bonne source Esquirette.»»

3o juillet. — Au-dessous des thermes, un pont rustique enjambe le gave. C'est par là qu'on accède à la promenade horizontale. Promenade? eh! eh! horizontale? euh! eubi C'est tout simplement un sentier en corniche suspendu au flanc de la montagne. Aux heures chaudes^ les hêtres et les tilleuls j entretiâuient une cwnbre ininterrompue, et quand le vent du Nord balaie la fissure du ravin, les murailles de buis qui les bordent j font un abri précieux aux poi-

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trines délicates. L'endroH fut à la mode jadis. Des pavilloûs araient été aménagés pour le repos des promeneurs du siècle dernier, des belles dames à escarpins et à robes courtes du temps de Loois-Philippe ou des bourgeoises à crinoline et à bandeaux bouffants du second Empire. Aujourd'hui personne. Un recueillement de solitude complète le mystère de l'ombre. Les buis centenaires alignés en charmilles ferment la perspective. Leur odeur amère imprègne l'air, suggestive de pensers graves, mélancoliques- Et sans doute les baigneuses d'autrefois, les Egéries romantiques, les bourgeoises sentimentales trouvaient à la respirer une volupté d'élégie en accord avec leurs rêves. Les baigneuses de 1906 aiment mieux respirer le fumet des automobiles qui filent sur la route d'Espagne. 3 cu)ût. — Une baguette de noisetier, longue, souple, bien en main, une ligne de cordonnet terminée en racine anglaise, une boîte pleine de petites sauterelles vertes, nous voilà armés pour la pêche à la truite. Le gave est là tout proche ; il ne s'agit que de trouver le bon endroit, la chute, le remous fréquentés par le poisson.

Réussirons-nous? Ce n'est pas sûr; mais la promenade est délicieuse.

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De la rive gauche où nous sommes, le g^ave est curieux à observer dans l'éblouissement du soleil. On ne voit rien d'abord qu'un tumulte d'eau bousculée, bondissante, folle de courir, et d'un élan si souple, si facile ! Peu à peu, cependant, le spectacle s'ordonne, se détaille. A côté de la masse violente qui monte comme dans une fumée de bataille à l'assaut des rochers, des courants secondaires se forment, s'épanchent en coulées de cristal sur le dos d'une pierre, s'étalent en remous dans le creux d'un g-oufFre, expirent en fines vaguelettes sur la douceur du sable, ou fuient éperdument vers l'autre rive, dans l'ombre glauque des hêtres dont les branches s^étirent, s'abaissent comme pour boire... Est-ce bien cela le gave? C'est cela et dix pas plus loin c'est autre chose. Comment définir cet être fuyant et multiple dont le visage se défait et se recompose à chaque minute de sa course?

Et les truites? Elles se dérobent aujourd'hui. Mobiles, un pied en l'air — telles les bergeronnettes qui sautillent près de nous à la poursuite de proies minuscules — nous avons beau fouetter le courant de nos lignes finement amorcées, nous ne ramenons que nos sauterelles, hélas 1 intactes. Trop de soleil, peut-être; l'ombre nous

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sera plus favorable. Nous la trouvons plus haut, dans une étroite vallée en couloir — une plaine, comme ils disent ici — au bord d'une petite île habitée par des buis, des chardons bleus et des œillets roses. La grande paix du soir se pose déjà sur le gave. Les bruits se taisent; nous n'entendons plus, venant de la route, le meuglement des automobiles, ni le carillon des mules espagnoles qui montent à Panticosa. C'est l'heure exquise qui commence. Malheureusement les truites ne piquent pas. Et la nuit approche. L'ombre s'épaissit sous les arbres. Allons-nous rentrer bredouilles? Non; une brusque secousse a tendu le fil de ma ligne; je ferre, je tire ; une truite frétille accrochée à l'hameçon. Oh! la jolie bestiole; verte et blanche comme le gave, et sur ce vert, sur ce blanc, des taches roses pareilles aux reflets qui meurent là-haut, à la cime des montagnes. Je l'admire encore et elle a disparu, décrochée, retombée chez elle, dans l'eau.

5 août. — C'est la fête aujourd'hui, aux Eaux-Chaudes. On danse en plein air devant les thermes. Des garçons et des filles habillés à la mode de la vallée d'Ossau : les garçons, le béret bleu sur Toreille, guêtres de laine blanche, eu-

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lottes de veloiirs noir, la veste de drap roug'e jetée sur l'épaule; les filles, en toilette de g'ala, parées de soies anciennes et de bijoux de famille, se trémoussent au son du galoubet tet du tambourin. Et c^est un fort joli spectacle. Le contraste est touchant des figures très jeunes et des modes très vieilles. Les chaînes, les coûtants d'or paraissent plus massifs d'être pendus à des cous grêles d'adolescentes, les tailles plus sveltes d'être eng-ainées dans des corselets degrand'mères, les joues plus fraîches d^être encadrées dans l'ogive sévère des capulets. La mtrstquie n'est pas moins émouvante, si finale, si naive ! Peu ou point de motif : une broderie, un ScBrtonnement de trilles suraigus lancés par le galoubet, une note sourde, toujours la même, frappée sur les trois cordes du taoïbcMixin qu marque La cadence. Le gave, tout proche, ajoute sa voix de basse profonde à cet étrange orchestoe. On danse. Les garçons ont conuaaencé et IW m'assure qu'autrefois ils figuraient seuls dans le branle. Le branle lui-même, j'imagîae qu^il n'a du être jadis, comme la danse des balûdms d'Argelès, qu'une sorte de rite i>elîgie«x, uo exiencioe accessoire du c«lte. U loi en reste encore quelque chose. Ri&à de plus chaste, de

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moins sensuel que ces évolutions, cette chaîne qui se noue et se dénoue, sans autre étreinte que celle des mains. Danseurs et danseuses n'ont de plaisir commun que celui d^obéir au même rythme, d'exécuter ensemble les chang-ements de pied, les vire-voltes commandés par la musique. Et cette joie suffit à ces âmes simples.

Le gfave mugit, h tambourin ronfle, le galoubet babille. Sous le soleil ardent, dans la poussière, garçons et filles sautillent et tournent sans s'arrêter. La vie est courte, le plaisir est éphémère. Encore quelques heures et la fête va finir. Ce soir, les costumes de gala, les corselets passemeuiés d'or^ les bijoux de famille seront renfermés dans les armoires. En sortiront-ils l'année prochaine? Et moi-même, l'hôte d'une saison, le passant d'un jour, puis-je me promettre de les revoir?

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Dans une plaine immense, une petite ville; des maisons basses, des rues petites, un amas de bâtisses sans caractère, comme poussées au hasard au bord d^un gave aplati lui aussi, disséminé, mangé par le sable et les cailloux. Est-ce bien cela, Tarbes? Il me l'a semblé au premier aspect, et le second n'a pas démenti le premier. La fière silhouette des Pyrénées campée sur l'horizon rend plus sensible cette platitude. Par les journées claires, quand les Pyrénées se haussent sur le ciel, la magnificence de la toile de fond fait oublier la médiocrité des premiers plans. Les hautes murailles de la montagne, la ligne souple des cols, les pyramides ou les aiguilles des pics suppléent dans la perspective des rues les cathédrales et les palais absents. Que les Pyrénées se voilent, on dirait qu'il n'y a plus rien à voir. Et, en réalité, il n'y a pas grand'chose.

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Cependant, l'excès même de la platitude confère au chef-lieu des Hautes-Pyrénées une sorte d'originalité qui ne va pas sans quelque charme. Le voyageur qui vient de quitter les paysages tourmentés de là-haut^ les villes d'eaux juchées au bord des ravins comme Saint^Sauveur ou les Eaux-Chaudes, ou même les stations de vallée — telles Bagnères-de-Bigorre ou Luchon — dont l'horizon se limite presque immédiatement aux rochers^ sait gré à Tarbes du ciel plus étendu qui s'arque sur sa tête, de la facilité d'un sol indulgent à sa marche. J'ai pu en juger par moi-même, au cours de ma visite à la capitale de la Bigorre. Cette visite, qui ne fut pas très longue, mais qui me le parut quelquefois, aurait été décourageante s'il m'avait fallu monter ou descendre à la recherche des beautés pittoresques ou archéologiques signalées par M. Joanne.

Les monuments n'abondent pas à Tarbes, et le vieux et le neuf y sont également médiocres. Impossible de prendre au sérieux un palais de justice prétentieux et banal. Passons! La cathédrale, de proportions modestes, n'a pas diminué, elle n'a pas augmenté non plus mon admiration pour l'art roman. Elle en a la lour-

deur sans la gravité. Cette gravité est tout au moins compromise par un baldaquin à l'italienne, ou plutôt à l'espagnole, puisque l'Espagne est plus proche, et par la jolie, trop jolie grille en ferronnerie régence qui encadre la tribune et le sanctuaire. Passons encore 1 Le gothique pauvre de l'église Saint-Jean ne requiert pas l'effort d'un examen détaillé. Et c'est déjà fini des architectures tarbaises.

La ville est plus riche en sculptures. Mais cette richesse ne fait pas le bonheur des touristes. Quelques bronzes sont consacrés aux gloires locales, et c'est leur excuse. Sur une petite place, entre deux rangées d'ormeaux dépouillés par la canicule, le buste du général de Reffye, inventeur de canons, fait une assez piètre figure. Le baron Larrey est campé en pied dans une attitude plus martiale que scientifique, au seuil d'une caserne d'artillerie. Puisse son ombre en écarter la suète et la typhoïde!

Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, — monument négligeable, — un Danton très crâne, tête renversée, jambe en avant, proclame visiblement la nécessité de l'audace. Elle a fait défaut malheureusement au sculpteur, dont

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l'œuvre assez habile n'a rien de dantonesque. Cette pléthore de statues s'explique par le nombre des statuaires natifs du pays. Les vocations d'artistes ne sont pas rares dans notre Sud-Ouest. La faveur publique les encourage, des bourses municipales les entretiennent. Nos départements ont tous à Paris leur pépinière de futurs maîtres. Mais il ne suffit pas de leur donner la becquée. Quand les ailes leur ont poussé, quand le talent leur est venu, il faut encore leur fournir l'occasion de manifester leur maîtrise. Ici les fontaines publiques ont fourni cette occasion. M. Mathet a exécuté seul le groupe dramatique et même mélodramatique de Vlnondation qui orne la fontaine de la place Maubourguet. MM. Escoula et Desca ont collaboré avec lui à la décoration de la fontaine de la place Mercadieu. Et, vraiment, ils n'étaient pas trop de trois pour mettre sur pied cette énorme machine, cette sorte de pyramide humaine et animale où des figures de femmes assises au pourtour de la vasque, chacune en compagnie d'une bête, à la façon des quatre évangélistes, symbolisent les vallées pyrénéennes, tandis que, agrififés aux flancs d'un rocher, des gaves à tournure et à barbe

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de vieux modèles, penchent sur le bassin le contenu de leurs urnes. Il y aurait bien des choses à dire sur ce morceau de sculpture à six mains. Je me bornerai à un regret qui s'adresse non pas aux artistes, mais à l'administration municipale. Il faisait très chaud et j'avais grand'soif. J'aurais bu volontiers à la fontaine au lieu de la critiquer. Malheureusement, il n'y avait pas une goutte d'eau. LY/iondation de M. Mathet elle-même était à sec ; ses naufragés étaient comme moi : asphyxiés par la poussière.

A en juger par la foule des passants et par la richesse des étalages, la rue qui va d'une de ces fontaines à l'autre doit être la principale artère de la cité. Elle est, d'ailleurs, sans intérêt. Le goût de Vinstar, l'imitation pauvre et mal venue des grands centres, s'y montre dans toute sa laideur. Pour retrouver quelques vestiges de l'architecture pyrénéenne, il vaut mieux flâner un moment dans les petites rues qui avoisinent la cathédrale. Là, un certain nombre de maisons ont gardé leurs galeries de bois, l'encadrement en marbre de leurs fenêtres, les auvents couverts d'ardoises sur la porte des jardins. Avec le calme claustral du

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quartier, avec le glissement silencieux des canaux qui filent sous les ponts, on a la vision d'un Tarbes d'autrefois, bien modeste, sans doute, et sans grand pittoresque, moins banal cependant, plus représentatif des goûts d'une province que le Tarbes contemporain.

Mais il faut avoir l'âme d'un traditionniste pour s'intéresser à ces menus détails qui ne tarderont pas, d'ailleurs, à disparaître. Au voyageur, au touriste un peu pressé, je conseillerais plutôt une promenade au jardin Massey. Le jardin étant proche de la gare, elle leur évitera la peine d'entrer en ville, en leur offrant, dans un arrangement d'art paysager très réussi, cette abondance des eaux vives, cette végétation puissante qui font le charme et Tattrait de la plaine bigourdane. Massey, le fondateur et le donateur du jardin, a eu la main heureuse. Les essences qu'il a plantées se sont développées à souhait, les arbustes ont pris les proportions de vrais arbres. Et quelle richesse florale! Des héliotropes arborescents, des fuschias, des bégonias démesurés bordent les allées qui courent entre les massifs épais de houx ou de laurier d'Espagne. Et tout cela sent très bon. Des odeurs de foin coupé s'exhalent

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des pelouses, les phlox embaument l'air de leur parfum vanillé.

Parfums et couleurs, le maître Théophile Gautier, dont le buste s'érige à l'ombre d'un massif, doit prendre plaisir à les savourer, du haut de sa stèle de marbre- Il semble que ses narines sensuelles palpitent, que ses yeux avides de beauté se dilatent, noyés d'extase panthéiste. Ce bon Théo! Un groupe d'admirateurs me le signalait de loin, et je me félicitais, en m'en étonnant un peu, de ]a popularité dont jouissait dans sa petite patrie l'impeccable imagier, le merveilleux trouveur d'épithètes. Vérification faite, les badauds n'étaient pas là pour lui; ils se récréaient à contempler les ébats d'une colonie de canards et de cochons d'Inde, parqués à côté du monument.

Du buste de Gautier au musée de sculpture et de peinture, il n'y a qu'un pas. L'édifice, de style vaguement mauresque, se complète par une tourelle d'où l'on a une vue admirable sur les Pyrénées. Si je tentais l'ascension? Malheureusement, pour arriver à la tour, il faut traverser le musée, et c'est bien du temps perdu. Je m'en voudrais d'affliger l'ombre du fondateur, M. Jubinal, qui fut un archéologue émi-

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nent et un historien renseigné, mais, sauf les portraits de la Guimard, par Drouais, de Pontchartrain, par Largiilière, et encore une cathédrale de Tolède curieusement perspectée par Dauzats, il n'y a pas grand'chose à retenir de ces collections. Les attributions douteuses y voisinent avec les croûtes certaines, dont quelques-unes — les pires — sont dues à la libéralité de l'Etat. J'avais hâte d'en finir, de m'évader vers les altitudes.

Est-ce en prévision des voleurs, — mais que pourraient-ils dérober, g-rand Dieul — est-ce pour empêcher de se suicider, une fois arrivés là-haut, les visiteurs dégoûtés de la vie par le spectacle récent de la mauvaise peinture? Le gardien devait m'accompagner par ordre au sommet de la tour. Et cet homme était asthmatique.

— Le temps est bas; nous ne verrons rien...

insinuait-il pour me décourager, sans doute, à chaque étage de la montée.

Que ne Tai-je écouté I La déception prévue m'attendait à la dernière marche. Tarbes était en vue, dont je ne me souciais pas; mais sur l'horizon du sud, des nuées d'orage s^amassaient lentement; les Pyrénées se voilaient.

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J'arrivai juste à temps pour voir le Piodu-Midi sombrer dans l'obscur.

— Quel dommage ! me dit le gardien. Ce matin le ciel était clair comme l'œil d'un oiseau. D'ici, vous auriez pu distinguer la couleur des sapinières de la montagne. Toute la chaîne était découverte. D'ailleurs, vous n'avez qu'à consulter la carte...

Il m'indiquait, dressée par les soins du Touring-Club, sur l'accoudoir de la galerie, avec flèches et légende explicative, la transcription exacte du panorama invisible.

Faible compensation! Mon ascension était manquée, et l'heure de mon départ était proche. J'avais bien quelques scrupules d'avoir si rapidement documenté l'étude que je voulais consacrer à la ville. Mais un portrait étudié, fouillé, c'est un gros travail, et un peu ingrat quand la figure manque de caractère.

Pour Tarbes, c'était peut-être assez d'un croquis.

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