NOTRE-DAME DE NURIA
C'est vers les Pyrénées roussillonnaises que le train emporte mon désir nostalg'ique des lacs et des cascades.
Hier, à la nuit tombée, à travers le mensonge des illusions lunaires, plus trompeuses ce soir-là, sous un ciel brouillé, fumant d'orages et d'averses, j'ai revu le pays des eaux mortes, Sigean, Leucate, un dédale de lagunes noyées, d'étangs vaseux, un désert dont la limite se perdait à ma droite dans la montée confuse des Corbières, se confondait à ma gauche avec l'infini de l'horizon marin. Etait-ce de Teau, était-ce de la terre, ces étendues pâles, sommeillantes, qui chaviraient, à peine entrevues, dans le néant nocturne ? Mon regard hésitait ; mais, plus près, au bord de la voie, une lisière d'étang se révélait tout à coup, puis une chaussée solitaire qui s'en allait vers des huttes de pécheurs, puis encore, au bord d'une saline ^
le balancement d'une touffe de roseaux, d'où s'évadait en sursaut le vol effaré d'une macreuse.
Le vent soufflait, la tramontane secouait l'armature du wagon, emportait, avant que nous l'eussions entendu, le nom des stations crié dans le silence des haltes.
En plein orage, à la flambée des éclairs, dans le crépitement de l'averse qui cinglait les grands vitrages de la gare, j'ai fait mon entrée à Perpignan.
Ce matin, au jour, la tramontane a fléchi.
Ses derniers souffles balayent le ciel, expirent en caresse dans les feuillages, quand je monte dans le train de Villefranche-de-Gonflent. Devant moi, la vallée de la Tet s'ouvre en un vaste triangle dont la pointe va, s'étrécissant peu à peu, entre les montagnes qui se rapprochent.
Spectacle de richesse, de fécondité heureuse, promesses des pampres qui s'étalent, orgueil des platanes, des hautes voûtes vertes qui accompagnent les routes, prospérité des villages qui émergent ça et là de l'océan des vignobles.
La campagne n'est qu'un immense verger^ Partout des figuiers géants, des pêchers dont
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les branches ploient, écrasées par l'abondance annuelle de leurs fruits. On dirait d'une végétation d'oasis, d'une flore en folie, excitée par le ruissellement du soleil, par le bouillonnement des eaux vives, qui se hâtent dans les canaux d'arrosage.
A Boule-Ternère, le décor change, la vallée s'apauvrit, étranglée brusquement entre des mornes arides. Des vignes maigres, des oliviers tordus escaladent les pentes, disputent leur place aux rochers. Au-dessus la culture cesse, la rude broussaille des cystes habille les croupes désertes que couronne çà et là quelque chétif oratoire, perdu dans les solitudes, entre les pierres et le ciel.
A Vinça, dans l'échancrure d'une vallée transversale, le Canigou apparaît. Depuis Perpignan, il n'avait pas cessé d'être en vue. Sa masse portée sur une longue suite de contreforts planait de haut sur la chaîne des Albères, qui s'abaissaient à ses pieds, s'évanouissaient vers la mer. Masqué un moment par les défilés obscurs où nous rampions en contournant sa base, le colosse se révèle maintenant dans toute son ampleur. Vision de majesté souveraine !
En bas, l'horreur des précipices, le vertige des
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murailles inaccessibles ; en haut, la sérénité des cimes, en essor vers l'azur. Farouche et paternel — tel un Jupiter assembleur de nuées — il trône, il règne, il commande aux vents et aux orag-es, il dispense aux vallées le bienfait des pluies, la richesse des eaux vives, le trésor des minerais qui mûrissent cachés au profond de ses entrailles. Un peuple de bergers, d'innombrables troupeaux vivent, suspendus au manteau d'herbages qui descend à larges plis de ses épaules. C'est le dieu, c'est le maître, et les vapeurs, les flocons de brume exhalés nuit et jour de la bouche des gouffres sont comme les fumées d'encens qui montent en adoration vers la face de l'idole.
Marquixanes, Prades , Villefranche-de-Gonflent. Ici commence la haute vallée de la Tet, un défilé dans le roc, où la rivière seule et la route de Mont-Louis se sont frayé un passage. Le chemin de fer ne va pas plus loin. C'est de la banquette d^une diligence que j'assiste à la montée. La route s'élève lentement en corniche le long de la rivière qui nous envoie par moment, à travers une nuée de poussière incandescente, l'haleine glacée des gouflres. On respire alors ; puis c^est de nouveau l'accablement
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du soleil^ la blancheur aveuglante de la poussière, que tache çà et là d'ombre bleue l'écran des micocouliers, le parasol des platanes. La chaleur croît ; une torpeur me vient à la longue de la monotonie des vignes et des olivettes en terrasse, du tintement d'un angélus lointain, de la cadence des grelots que secoue le trot assoupi de l'attelage. Il faut pour me réveiller le fracas d'une source libre jaillissant du granit, ou captive, offerte dans une auge de marbre à la soif des passants. Quoi encore? La merveille d'une agave en fleurs : une hampe triomphale, presque un arbre, qui porte en étages ses ombelles dorées, couleur de soleil; la surprise d'une chapelle au bord de la route : un minuscule oratoire où se morfond, oubliée derrière son grillage de bois, la statue d'un saint, rongée de poussière. Des piétons s'arrêtent, tirent leur bonnet au passage. C'est une troupe de montagnards espagnols, des jermes hommes au pas relevé, des vieux appuyés sur leur bâton, qui descendent en plaine pour la louée des vendanges. A pointe d^aube, ils ont franchi les cols voisins des nuages, ils marchent depuis, ils marcheront jusqu'à la nuit tombée, insensibles à la fatigue, à la misère des gîtes^ allumés par l'esp-
poir des piécettes jaunes, du bel or français qu'ils rapporteront, noué dans leur mouchoir, à leur pays de famine.
Nous montons, et les villages défilent : Serdinya, Joncet, Olette, pauvres bourgades, maisons sévères, sans horizon, étoufifées entre la montagne et le ravin. A peine la gaieté d'une treille, d'un jardinet en bordure où s'accoude la curiosité d'une fille, une figure pâle, des yeux ardents enfoncés dans l'ogive du foulard noué sous le menton. Un douanier dont l'uniforme évoque la frontière toute proche, un groupe de femmes qui bavardent, leur cruche de cuivre à la main, devant la fontaine publique, un chien qui détale, dérangé de sa sieste couchée en rond au milieu de la chaussée ; c'est tout ce que je note au passage.
Après Olette, quand on arrive aux Graus de Canaveilles^ le ravin de la Tet s'assauvagit encore. N'étaient l'heure, la lumière ardente de midi, la circulation des charrettes et des voitures, la gorge prendrait des airs de coupe-gorge. Elle était mal fréquentée autrefois, paraît-il. Les marchands ne s'y hasardaient qu'après avoir vérifié l'amorce des pistolets logés dans les fontes de leur selle. Les temps sont changés, les