‹ Terre d'OcChapitre 17 sur 23 · NOTRE-DAME DE NURIA. I · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME DE NURIA. I

routes sont sûres, les miquelets ne sont plus qu'une légende. Je n'ai connu d'autre danger, aux Grausde Ganaveilles, que d^étouffer de chaleur.

Heureusement, voici Thuès-les-Bains, voici l'accueil de l'ombre autour de la maison blanche, la fraîcheur des terrasses penchées sur l'écume du torrent. J'ai quitté sans regret le cahotement de la diligence pour le balancement du rocking-chair. L'odeur des cuirs surchauffés, la morsure récente du soleil me font mieux savourer le bien-être de la sieste sous les platanes dont les feuillages remuent, caressés par l'air vif de la montagne. Sur la petite table où fume le café, j'ai étalé mes cartes, j'étudie la course projetée pour demain. Je suis la ligne ténue du sentier qui serpente le long de la rivière de Carença à travers des hachures dont la noirceur me promet quelque fatigue. Je calcule la longueur de l'étape : dix lieues de marche; je suppute la hauteur de l'ascension : deux mille sept cents mètres au moins. Et il faudra redescendre à dix-huit cents mètres pour trouver un gite à l'ermitage de Nuria, en Espagne. Un gîte, c'est vite dit; mais quelle espèce de gite? Question angoissante. Le guide est là

pour y répondre, non pas un g^ide professionnel — le métier chômerait trop soavent ici, fante d'excursionnistes, — un paysan de Thnès, pêcheur de truites, fournisseur de plantes médicinales pour les pharmaciens du canton, un dégt)urdiqni a le jarret souple et la langue bien pendue. Il me Tenseig-ne, il me rassure. La course? Un peu long-uette^ mais si facile : nne simple promenade. L'ermitage? Un hôtel plus grand que les hôtels de Perpignan, des chambres, des lits tant qu'on en Teut. Et ces chambres sont-elles propres? Ici Vhomme hésite, se gratte la tête, et ce geste me semble de maii- Tais angure. [La propreté n^esl pas nne vertu espag-nole. Pourtant, il y a, paraît-fl, à Nnria quelques chambres réservées anx hôtes de distinction, c'est-à-dire aux pèlerins qni ont autre chose à montrer que leur bourdon et leurs coquilles. J'en serai quitte pour donner ime étrenne an « paborde J>y au sacrîstmn de l'ermitage. Mon g-uide le connaît pour l'avoir piloté pendant les tournées de quête qu^îi fait, chaque année, dans les villages français de la frontière. J'aurai le meilleur lit du couvent.

Sur cette assurance, mon homme me quitte; il a du foin à rentrer, et le temps est si peu sur

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en montage! Demain matin il sera là sur le coup de trois lieares.

J'avais diné légèrement, je m'étais couché tôt en prévision des falig-ues du lendemain- J'avais compté sans la romance et le tiiéainoplione dont Jes échos m'arrivent par les fenêtres du salon, oavertes sur la fraîcheur de la nuit- J^ai dormi tard et peu. En revanche, les baigneurs pourront se plaindre que je les aie réveillés de bonne heure. A trois heures et demie, le guide et msoi nous franchissons le seuil de l'hôtel.

JVuit noire dfObors; à peine un soupçon de hleu ia-haut, dans l'étroite bande de ciel qui se découpe en dair sur la silhouette obscure des moniagiies. La voix puissante de la riviière monte seule dans la solennité du sileoce. Et cette soienmité est éoiouvaute. Mes pcas se i<mi discrets, presque £urttfe, intimidas par le mystère de l'heuï©.

Le grade dort à moitié, moi je rêve. Bouche ciose, tous les deux, nous ti^verssons les ruelles tortueuses du village, nous frôlons des masures en&imées, des étabies ou les vaches ruraument, assoupies dans la tiédeur de la litière, des pouiaiUers où Ira «coqs s'ég^osillent, annonçant l'appnDcbedu jour. Desirergpers sueoèdent auK mai-

sons, puis des prairies bruissantes du bouillonnement des eaux vives. Un fouillis d'arbres nous cache la rivière de Carença, que nous suivons à rebours, à travers l'herbe mouillée.

Déjà nous touchons aux premières assises de la montagne ; une muraille nue, une coulée de granit barre notre route. Miracle! le mur s'ouvre ; une fente bâille dans le noir, juste assez large pour le lit du torrent; à côté, taillé en plein roc, comme une chatière dans une porte, un trou par où je me glisse après le guide.

Où suis-je? La lumière défaille, le jour recule; j'ai devant moi l'obscurité d'une géhenne, d'un couloir de prison qui rampe étranglé entre des falaises vertigineuses. Sinistres gardiennes, des corneilles tourbillonnent en essaim sur nos têtes, nous accueillent d'une huée de colère.

Nous avançons , et le couloir s'allonge , tourne, se fait labyrinthe; les obstacles se multiplient; des murailles transversales ferment les issues, bouchent la perspective. C'est presque une sensation d'angoisse. Heureusement le jour pointe, le cauchemar s'atténue. Les falaises, qui nous opprimaient de leur hauteur démesurées, descendent à leurs proportions réelles ; leur nudité s'enguirlande de clématites et de ronces ; l'eau

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du torrent charrie des lambeaux d'azur tendre qui palpitent; sur le ciel qui rosit, les sapins, plantés dans le roc comme des flèches dans un carquois sauvage, se découpent en dentelle d'argent.

En même temps, le sentier quitte le gave, grimpe en escalade au flanc de la montagne. A mi-côte, l'horizon s'élargit dernière nous; par la fente du ravin, le regard s'en va vers les sommets qui s'étagent sur la rive droite de la Tet. Des maisons, des villages s'éveillent touchés par les premiers rayons du soleil. La vie recommence; les troupeaux anuités dans les parcs s'égaillent dans les pâturages, si petits qu'on dirait des jouets de bergeries enfantines.

Notre sentier monte, descend, pour remonter et redescendre encore. Nous voilà de nouveau de plain-pied avec la rivière. Au lieu de l'âpreté des rochers, c'est maintenant, sous nos pas, le tapis souple des pelouses, c'est la tendresse des jeunes verdures, l'enchantement des petites cluses, où Teau s'assoupit entre deux cascades ; c'est^ avec la visite du soleil qui nous arrive enfin, l'ombre parfumée des frênes, des tilleuls, groupés au hasard des pentes, selon des harmonies naturelles, qui donnent l'illusion d'un

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parc. Ici les baies carminées du sorean jaillissent d'un fourréy là des trodiets de noisettes, des g!rappes de groseilles sao^ages. s'offreoit à portée de la maini^ comme pour une dnnette d'idylle. Les bergers ne sont pas loin. Désherbes fowléeSy une odeur d'étable rérrèlent le parcoiirs récent d'un troupeau ; des tinteDoexttsde soctnaitles^ des meuglemeifits annoncent son approche. Des vacheSy des génisses fuient devant noiss ; d'autreSy te mufle em l'air, nous suivent d'un regard étonné el paisiUe.

Et les cluses se snecèdent, coupées de barres rocheuses qui exliaussent insensiblement le sol de la Yâllée. Ayec l'altitude,, le i^ecbacle change,, les familles de fleurs,, les essences d^arbres varient. I>éjà les frênes,, les tilleuls nous ont quittés; TCftci les premiers sapins,, les premières gentianes. Les fleurs bleu sombre de l'aconil accookpagneni la course de Isl rivière ^ tandis cpue les to<uffies résineuses du rhododendron,, du raisin d'oairs se massent en corbeilles tassées par le poids des neiges de L'hiver. Eni même teraips^ rhoriarcm se relève. Par-dessus les croupes herbeuses, les contrelorts en ruines,, les sotnmets apparaissent. Pendant qo^assis à Tombre d'un bosquet àe pfns rooges, au bord d^une lonti-

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nette glacée qui souid du granit à quelques pas du torrent, nous déballons nos vivres , le guide me les désigne du bout de son bâton. Ce piton planté juste au-dessus de nous, prêt à choir sur nos têtes, c'est la Cheminée; plus loin, plus haut, voici ie pic du Géant, le pic de la Vache, sentinelles postées en grand'garde au bord de la frontière.

Non sans quelque anxiété j'interroge ces figures méchantes qui vont assister à notre montée; j'essaie de me familiariser avec la raideur des pentes qu'il me faudra gravir. Je regarde, et l'heure passe. Déjà midi! Il est temps de se remettre en marche.

Des croupes désolées, un chapelet d'étangs vaseux ; le lac de Corença enfin ; à peine un lac, une cuvette d'eau sombre, au fond d'un entonnoir que ferme un hémicycle de montagnes. C'est la fin de la vallée, la fin du monde. Pas un arbre, pas une broussaille en perspective, pas la plus légère trace de vie végétale ou animale. L'herbe est morte, l'homme est absent, la montagne elle-même n'est plus qu'un squelette en décomposition, rongé par les éléments. Le soleil a calciné l'herbe, exilé les troupeaux ; il chauffe en incendie le cirque des rochers qui

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flambent avec le pétillement des micaschistes, comme du minerai en fusion. Et cet éclat sur cette laideur, c'est plus de laideur encore.

Fouillé jusqu'aux derniers plis, illuminé jusqu'aux moindres reliefs, ce désert de pierre prend une expression de néant tragique. Malgré nous, cette immobilité nous fige, ce silence nous pèse. Le guide essaye de le rompre en jetant aux échos le huchement sauvage qui, d'une cime à l'autre, sert d'appel aux bergers. Personne ne répond. Mais voici venir, du pertuis étroit de la vallée, un compagnon de route inattendu : le brouillard. Fâcheux camarade 1 II faut se hâter si nous voulons arriver avant lui au col des Neuf-Croix.

Une gorgée d'eau-de-vie, et en route. Mauvaise route ! Une escalade à travers de méchants éboulis de pierrailles qui fuient sous le pied, dégringolent en chute lente qui marque la profondeur du précipice. Pauvre de moi ! Le souffle me manque, l'entorse me guette. Arriverai-je jusqu'au bout? Des fleurs m'encouragent, le regard profond d'une gentiane, l'accueil d'une saxifrage, vierge innocente qui sourit penchée sur rhorreur de l'abîme.

Au pas du Porc, à moitié montée, nous trou-

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vons le brouillard arrivé avant nous, entré sournoisement par la frontière espagnole. Il glisse, il rampe en fumées inquiètes qui se déplacent, agitées par des souffles contraires. Les fumées se soulèvent un moment, nous montrent, comme une vision de cauchemar, une cuve noire dominée par des crêtes sinistres. A gauche, au-dessus de nous, une entaille légère dans la corniche qui surplombe : c'est le col des Neuf-Croix. L'ascension recommence, lente d'abord, en agonie, comme la montée d'un calvaire, violente ensuite, précipitée en assaut.

Victoire I Nous y sommes. Et le brouillard avec nousj hélas I De cette arête qui plonge sur la France et sur l'Espagne, de ce sommet qui plane sur les royaumes, nous voyons juste aussi loin que la pointe de nos souliers. A tâtons, nous pouvons cependant recenser les neuf croix : des tiges de fer rouillé qui grelottent, cinglées par la bourrasque. Il y a des inscriptions sur ces croix, des paroles latines, des dates. Souvenirs de pèlerinages, commémorations de morts anciennes, de voyageurs surpris par la tempête, ensevelis sous la neige? Nous ne le saurons pas. Le temps nous manque pour déchiffrer ces épitaphes. Le tonnerre qui gronde nous avertit que

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le brouillard pourrait bien se dianger en neige ou en grêle. Làe froid nous gagne. A la bâte^ il faut se lancer à la descente.

Bientôt les gazons succèdent à la rocaille des schistes ; la musique d'un torrent, d'un gave enfantin oriente notre marche. Des clarines tintent, secouées près de nous, dans le brouillard, par des troupeaux invisibles. Une déchirure dans le nuage nous les découvre épars dans les pacages, et avec eux, plus bas, au fond d'un entonnoir de verdure, un carré de bâtisse surgit, grange ou forteresse, sévère, dans un décor de grâce pastorale : c'est Notre-Dame de Nurîa.

Le crépuscule tombe, la nuit gagne, quand nous franchissons la grille qui donne accès au couvent. Des arcades trapues portent les deux ailes du bâtiment qui englobe dans un angle la chapelle miraculeuse. Et les murs massifs, l'épaisseur des barreaux de fer aux fenêtres, l'aspect frustre des portes, des escaliers sans rampes disent l'antiquité du lieu, la richesse paysanne de la fondation, l'orgueil des prêtres qui commandent, au nom de la sainte Vierge, au peuple des visiteurs et des vassaux.

Nous aussi nous serons, pour un soir. Les sujets de ces prêtres, presque leurs prisonniers.

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La faûgney. la £aiiD^ l'impossibilhé de trouTer ailleurs le courcrl et le irivre nous mettent à la merci de Lear hospitalité. Et cedle hospitalité esIL peu ei^^eaftte. Un salut hamiain^ un geste qui Doos renroie à l'accueil des domestiques, c'esi toot ce que nous obtenons des maîtres de céans. D'autres devoirs les réclament ; ils vont chanter vigiles. Pendant que le guide parlemente eu dialecte catalan avec te ce pâborde » chargé du service des chambo^es, la cloche de la chapelle invite les fidèles à la prière.. Dociles à Tappel, des omlH'esi ghss^it sous les arcades crépusculaires ; des bergers en guenilles^ des. femmes, la figure masquée par Fanupleur du capul^ pjrénécny traversent la cour, disparaissent dans l*obscnrité dxi porche. Plutôt que de grelotter en plein air, en attendant la fin d'un colloque où je ne comprends goutte,, je me décide à entrer après exoi dans la chapelle. L'office est commencé ; des pr^res évaluent dans le sanctuaire grillagé de fer,, devant la niche où se recule, à peine visible, la statue miraculeuse. On chante. Sur des airs vieillots, chargé des fioritures naïves, des voix rudes nasillent les louanges de la Vierge. J''écottte, je regarde.

Le lieu est vraiment étrange, très rococo ci

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très barbare à la fois, un étalage de dorure et de misère. Des peintures criardes s'enguirlandent sur un enduit crasseux ; des dentelles ouvrées par des araignées millénaires pendent de la voûte pêle-mêle avec la somptuosité des lustres. Et du mobilier antique et des guenilles vivantes émane un relent d'encens moisi et d'humanité montagnarde. Ça sent le gothique et le fauve. Au mur, en face du banc où je me suis assis, s'accroche un trophée de moulages en cire, des bras, des jambes d'enfants, des seins de femme avec la tache peinte en bleu d'un cancer, tout un musée d'horreurs où se voit, parmi les tristes effigies, la réalité fétide d'une tresse brune, relique de quelque scalp rituel. Ce sont les ex-voto que les miraculés ont ofiPerts à la vierge guérisseuse ; les miraculées surtout, car la clientèle de Notre-Dame de Nuria se recrute spécialement chez les femmes stériles. Elles vont chercher le miracle au fond d'une oUuy d'un chaudron — reste présumé de la batterie de cuisine de saint Gille — où elles doivent plonger la tête trois fois, pendant que leur mari appelle la grâce de la fécondation en sonnant une cloche pendue à la grille du sanctuaire.

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