‹ Terre d'OcChapitre 21 sur 23 · LE PIC-DU-MIDI D'OSSAU · texte numérisé non relu

LE PIC-DU-MIDI D'OSSAU

Il est aimable, assurément, ce ravin des Eaux-Chaudes que j'ai habité pendant quelques jours. Ces verdures étagées au-dessus du Gave, ces ruisseaux, ces rigoles qui chantent le long des routes, sur la pente des prairies, ces cascades comme des vierges peureuses qui bondissent de rocher en rocher, c'est charmant, tout cela. Mais l'horizon est si court! Le plus beau couloir du monde n'est jamais qu'un couloir.

Toute cette joliesse d'églogue, qu'est-ce auprès du sublime d'en haut, auprès de ces figures étranges, de ces pics qui dressent comme en défi leurs masques de schiste, sculptés à coups de foudre par la tempête.

J'ai vu de près autrefois quelques-uns de ces monstres. La silhouette ébréchée de la Grande- Fache, la Piquelongue du Vignemale, pareille à la pointe d'une flèche barbue, je les ai encore devant les yeux. Ceux d'ici, les pics qui com-

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mandent les défilés du val d'Ossau^ j'ai eu la curiosité de les connaître.

Du Berzoug-, à l'origine d'une raillère étincelante de cristal de roche, parmi les belles anémones jaunes et les rhododendrons en fleurs, j'ai pu contempler cette assemblée de géants, espacés en un cercle immense, à travers les abîmes de l'azur. A l'orient, du côté des Eaux- Bonnes, le Ger, l'Amoulat, les Arcizettes, vieillards émaciés, d'une blancheur de squelettes, planaient sur des ossuaires de débris. Plus près, dans mon voisinage, le Sesque, le Scarput, le Bouerzy, le Lasserrous plantaient très haut dans le ciel leurs dents, leurs couronnes en ruines; tandis que, à l'occident, au-dessus de la vallée d'Aspe, le pic d'Anie pâlissait dans la brume des lointains.

Cette assemblée avait un roi. A l'extrême bord de la frontière espagnole, le Pic-du-Midi d'Ossau — le Pic, comme le désigne simplement l'admiration de tout un pays, — dardait sa double cime, sa fourche aux pointes inégales au-dessus des montagnes vassales.

Je l'ai revu quelques jours plus tard sous un autre aspect, solitaire, isolé de la chaîne, emplissant de son moi grandiose l'horizon de

Bious-Artigue. Lui, rien que lui ; tout le ciel pour encadrer sa silhouette, tout le plateau pour lui servir de piédestal. Quel choc, quelle émotion au premier regard! Et cette émotion s'accroissait d'une surprise. Depuis les Eaux- Chaudes, je montais enfermé dans le dédale des ravins. A chaque palier de l'ascension, à chaque tournant du chemin, il me semblait que l'horizon allait s'élargir, que le Pic allait se montrer. Et rien ne venait. Encore un raidillon, encore une rampe! Puis tout à coup, comme dans un jeu de décor, au théâtre, l'image attendue, la figure espérée, se révélait tout entière, et si proche qu'il me fallait presque renverser la tête pour l'embrasser de la base au sommet, des premiers escarpements jusqu'à la fourche. Quelle masse! Si ample qu'il soit^ il semble que si le Pic s'écroulait, le plateau de Bious-Artigue ne suffirait pas à contenir ses ruines. A le regarder, à le mesurer, c'est presque de l'effroi qui vous saisit. On est tenté de reculer, de se garer du surplomb, comme si la catastrophe était imminente.

Au fait, elle a commencé depuis longtemps.

L'imagination a peine à reconstituer le géant tel qu'il fut aux premiers âges du monde, dans

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l'intégrité de sa masse, vêtu de la cuirasse étincelante des glaciers.

Avec le temps, la cuirasse fondit, l'énorme bloc de porphyre se désagrégea, excorié, ébréché par le combat sur son dos des forces élémentaires. Les pentes se creusèrent en précipices, les crêtes s'effilèrent. Et ce n'est pas fini. Ces pointes s'effileront, ces précipices se creuseront encore. La pierre que l'ascensionniste détache sous son pied et qu'il écoute rouler d'abîme en abîme, s'ajoute aux pertes que les gelées de chaque hiver, les orages de chaque été, infligent au colosse. Les crampons de fer scellés au cœur du rocher pour la commodité des touristes, qui sait s'ils ne tomberont pas un jour avec le rocher lui-même, arraché de sa base?

Mais à quoi bon imaginer quand la réalité ^sufBt? Tel que nous le voyons, le Pic est assez émouvant pour se passer de ce recul de l'histoire où les pronostics de l'avenir pourraient ajouter à son prestige. C'est déjà presque trop de sublime pour la sensibilité de l'habitant des plaines accoutumé à cueillir ses impressions au ras de terre, dans les perspectives riantes d'une nature plus facile. A se hausser ainsi,

l'esprit se fatigue plus vite encore que les yeux.

Délassons-nous plutôt à contempler les choses d'en bas, les beautés plus [humbles du paysage qui se déroule devant nous sur les pentes du plateau. Là tout est douceur, caresse, innocente volupté. Un air subtil chargé d'odeurs balsamiques passe sur les pelouses, frémit dans les rameaux des hêtres étages Jen bosquets sur les premiers gradins*[de la montagne. C'est le charme, c'est la grâce de la vallée, mais ennoblis, purifiés par l'altitude. Il semble que la vie en même temps s'exalte et s'apaise, en accord avec la jsérénité, avec la noblesse du paysage. Du silence plane; le Gave qui mène en bas, dans les gorges, au fond des [précipices, son tapage d'eau furieuse, irritée par l'obstacle, ici on l'entend à peine. Timide, puéril, il glisse en gazouillant sur un lit de sable et de cailloux» Son babil léger se mêle au crissement des sauterelles dans l'herbe,' au tintement des sonnailles lointaines que secouent les troupeaux exilés dans les hautes estibeSy qvl voisinage des névés.

Les heures s'écoulent, pareilles, immobiles, à goûter cette paix, à savourer ce silence.

C'est du recueillement d'abord, puis, à mesure

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