‹ Terre d'OcChapitre 22 sur 23 · LE PIG-DU-MIDI DOSSAU. I · texte numérisé non relu

LE PIG-DU-MIDI DOSSAU. I

que la chaleur s'exalte, une torpeur délicieuse. Pas un mouvement, pas un souffle. Les feuilles des hêtres pendent inertes au bout des branches ; des papillons se traînent enivrés sur les fleurs. Ils rêvent peutrêtre, et moi je m'endors.

Au jréveil, mon premier regard est pour le Pic. Le monstre est toujours là, crevant le ciel de sa fourche tragique. Mais le soleil qui dardait sur lui d^aplomb à mon arrivée, laissant en partie dans l'ombre l^horreur de ses abîmes, l'éclairé de face maintenant. Sous cette lumière brutale qui la fouille, la figure a changé. Tout à l'heure, avec ses corniches, ses murailles, ses deux sommets pareils à deux tours, elle donnait l'illusion de quelque architecture barbare, d'une cathédrale de rêve. Les trous et les reliefs dont sa surface est labourée, cabossée, lui prêtent à présent une apparence de vie sculptée, démesurée et grimaçante. Des ébauches, des rudiments de statue s'indiquent çà et là, visions de cauchemar, créées et presque aussitôt abolies par les jeux de la lumière.

Le soir venait quand j'ai quitté le plateau de Bious-Artigue. La base et les premiers escarpements du Pic s'enveloppaient déjà de la dou-

ceur de l'ombre, tandis que les sommets élince* laient dans la gloire du soleiU Puis, brusquement, comme elle s^était offerte en montant, le matin, l'image entière disparut au premier pas de la descente.

Je Tai revue une dernière fois. A Pau, du quai de la gare, parmi la trépidation, l'encombrement des trains en partance, elle m'est apparue sur l'horizon fumeux de la plaine, incendiée de soleil. Solitaire, au fond de la lai^e coupure de la vallée d'Ossau, le Pic dres-, sait sa silhouette fourchue. Laruns, les Eaux- Ghaudes, Gabas, tous les échelons intermédiaires, étaient invisibles. Le Pic seul régnait sur l'espace, mais non pas tel que je l'avais admiré à Bious-Artigue : moins fâïx>uche, plus noble, immatérialisé par la distance, prêt à s'évanouir dans l'azur*

Nous démarrons, A petite vitesse, presque sans bruit, l'automobile dévide son rouet le long des rues de Castres encore endormies.

Voici le vieux pont et l^enfilade au bord de l'Agout des maisons de bois vermoulues. Une silhouette légère au-dessus de l'eau désigne la Montagne-Noire, fondue dans les vapeurs de l'aube. Encore des rues étroites, des maisons encorbellées à l'ancienne mode, des alignements de boutiques qui s'ouvrent avec le bruit matinal des volets claquant les murs. Un jet d'eau s'égoutte dans sa vasque sur la place du Marché, à peu près déserte à cette heure. Les façades somptueuses et sévères des hôtels parlementaires contemporains de la Chambre de l'Ëdit, s'étonnent de voir passer notre véhicule moderne. Et ils s'étonnent aussi les ifs taillés du jardin de TEvêque^ les parterres dessinés par Le Nôtre, les allées bordées de buis qui

figurent des lys héraldiques. A l'entrée des Lices, sur la chaussée très ample bordée d'ormeaux séculaires, nous pressons l'allure. Les maisons basses du faubourg-, les habitations de la banlieue s'égrènent en cinématographe. Et déjà c'est le grand air, c'est la campagne. Des villas s'étagent, des clochers pointent à l'horizon des collines. Un tournant, une côte qui sinue au-dessus d'une courbe herbeuse, cernée par les bois, et nous entrons dans le Sidobre.

Les pierres, les fameuses pierres qui ont fait la réputation pittoresque du pays, se montrent à la descente, sur le versant opposé. Lourdes, camuses, avec leur écorce unie^ comme usées par l'âge, «lies ressemblent, à moitié enfouies dans le sol, à un troupeau de mastodontes, de bêtes fossiles accroupies dans le pacage. Isolées ou en groupes, amoncelées en chaos dans le sillon des ravins, ou bien éparses au découvert sur les croupes nues parmi les genêts et les bruyères, tantôt cachées dans le mystère des bois, tantôt érigées^ comme un monument des temps anciens, sur le piédestal des collines, elles couvrent tout le pays. Le travail millénaire des eaux en abattant leurs arêtes et leurs

angles, a donné à quelques-unes un semblant de figures grossièrement sculptées. L'imagination populaire a baptisé les plus significatives : la Barque à Gampsoleil, VOie à Grémaussel, les Deux Pains à Ricard, et tout proche, le Chapeau du Curé.

Oserai-je le dire? Ces curiosités cataloguées, numérotées par les guides, et recommandées par ordre de mérite à l'admiration des touristes, m'ont laissé assez froid. Le granit qui constitue ces roches se prête malaisément à ces illusions d'art, à ces trompe-l'œil d'architecture ou de sculpture que les accidents, les cassures à vive arête du calcaire, nous offrent dans les gorges du Tarn ou de l'Aveyron, aux défilés de Pierre-Lisse, aux ruines de Montpellier-le- Vieux. Là, vraiment, en face de ces murailles verticales, de ces gradins, de ces terrasses en surplomb, on peut penser, on peut presque croire à des travaux exécutés de la main des hommes, aux ruines de quelque cité biblique ; au Sidobre, rien de pareil. Ce bloc, qui avec un peu de bonne volonté donne la silhouette d'une coiffure ecclésiastique, cet autre qui ressemble à une oie gigantesque, peuvent amuser un moment le regard; jque jpeuventrils dire à

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l'imagination? Sans doute — et c'est leur grand mérite — ces monstres sont uniques de leur espèce; on ne peut pas les admirer ailleurs.

Soit ; on est libre aussi de ne pas les admirer du tout. C'est le parti que j'ai pris après une ou deux expériences.

Si peu enthousiaste que je sois de ces curiosités, je n'en trouve pas moins fâcheuse et préjudiciable au pittoresque leur destruction systématique, telle que j'ai pu la constater aux chantiers de Saint-Salvi-la-Balme. Ils sont aiFreux, ces chantiers; de loin ils font des taches blanches en contradiction avec la verdure environnante; de près, les ébauches de piliers, de frontons destinés à des monuments funéraires, attristent le regard.

L'automobile, heureusement, a vite fait de nous dérober ce spectacle. A Vialavert, nous entrons au cœur du Sidobre. L'air plus vif nous avertit de l'altitude que nous avons gagnée. La montée finit. Au lieu des grandes vues panoramiques que nous avions tout à l'heure en gravissant les remparts du plateau, ce ne sont plus devant nous que des ondulations légères, une succession de vallons intimes, limitées au plus près par des pentes boisées, par une croupe

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nue, fleurie de genêts. Des prairies emplissent les fonds, et parmi l'herbe on voit luire la limpidité d'une source, la nappe tranquille d'un étang où se mirent les fûts blancs, le feuillage grêle des bouleaux.

Peu ou point de cultures ; un champ de seigle, quelques sillons de pommes de terre signalent de loin en loin le voisinage d'une métairie, d'un hameau, perdus dans les bois. Rude, élémentaire, doit être la vie humaine dans ces solitudes. Les vrais habitants du pays, ce sont les bêtes sauvages. Les lièvres, les perdreaux gris, les perdreaux rouges, foisonnent dans les brandes; au temps du passage, les bécasses se cantonnent dans les bois humides, les canards, les sarcelles descendent le soir, attirés par le miroir des étangs, et, au plus désert du pays, dans l'épaisseur des halliers, habitent les chevreuils, se terrent les hordes ravageuses des sangliers. Le Sidobre est le paradis des chasseurs. J^aimerais le revoir en automne, quand le coup de fusil du braconnier à l'affût retentit dans le silence du crépuscule, quand les abois des meutes résoxment dans la profondeur d^ forêts.

Gependanl l'heure du déjeuner, déjà tardive.

nous conseille d'accélérer notre vitesse. Par une longue rampe, très raide, nous dévalons vers TAg-out. Et voici Brassac, l'antique bourgade montagnarde mi -partie industrielle et agricole; voici ses usines qui fument et ses vieilles bâtisses sommeillantes au bord de la rivière, et son vieux pont gothique à demi ruiné, d'où nous nous amusions à observer à travers le cristal de l'eau les évolutions des truites vivantes, tandis que d'autres sautaient à notre intention dans la poêle de l'auberge.

Cette belle eau, si claire, nous ne devions plus guère la perdre de vue de Brassac jusqu'à Castres. D'abord étalée au large de la vallée ouverte, puis au fond des ravins, resserrée entre les roches surplombantes, elle nous apparaissait proche ou lointaine^ selon le niveau de la route, accrochée au flanc des montagnes.

A Ferrières, halte de quelques minutes pour visiter le château. C'est une résidence seigneuriale de la Renaissance, possédée maintenant et habitée par des cultivateurs de Tendroit. Les appartements ont été dégradés, les grandes salles coupées de cloisons, rapetissées à la taille des petites gens qui ont installé dans ce nid d'aigles leurs chétives existences de fourmis.

Mais il y a encore à l'extérieur, jjsur la cour, de beaux restes des magnificences anciennes : des frises, des rinceaux, des figures du goût le plus délicat. Et cette élégance semble étrange ici, dans ce désert d'arbres et de rochers, à la pointe de ce promontoire en surplomb sur les précipices de l'Agout.

La rivière à peine visible de là-haut — rien qu'une blancheur d'écume apparue à travers le réseau des verdures — nous la retrouvons à la descente de Thérondel. Descente vertigineuse, tournants perfides ! Attention ! au-dessus du pont de Luzières, encastrées dans le rocher, deux croix commémoratives d'accidents tragiques conseillent la prudence. Lancé dans une chute éperdue, l'Agout gronde sous nos pieds, les gouffres tourbillonnent, prêts à happer de nouvelles victimes.

Nous sommes au point le plus sauvage, le plus pittoresque de ces gorges que nous côtoyons depuis Brassac. La végétation y est merveilleuse. Toutes les nuances, toutes les formes des essences forestières se pressent, se bousculent à l'assaut des pentes. Les frondaisons lustrées des châtaigniers, la verdure claire des frênes, les feuillages métalliques des chê-

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nés, fusent dans Téclal du soleil- La route sînue, fraîche, omhrag^ée de lacet en lacet^ contournant les ravins, jusqu'aux maisons de la Grouzette. Là nous quittons définitÎTement ce curieux plateau du Sidobre dont une seule jour^ née ne nous a pas permis d'épuiser les surprises. Les eaux dont nous avons connu les réservoirs ce matin, en visitant l'étangp de Merle, descendent avec nous, courent en rigoles le long" de la route, se précipitent en cascatelles sur la pente des talus. Elles nous accompagnent jusqu^à l'Agout, que nous retrouvons à Burlats.

La jolie bourgade est en fête. Les vacances de la Pentecôte y ont amené en foule les Castrais et les Gastraises. Et cette foule est joyeuse. Au frais, sous les tonnelles des auberges, sur l'herbe au bord de la rivière, on a organisé des goûters champêtres. On sable le Gaillac en croquant les fraises renommées du terroir.

L'ombre bienveillante d'Adélaïde de Burlats, la gente châtelaine médiévale, sourit sans doute à ces cours d'amour improvisées. Les feux du couchant illuminent la scène ; ils se jouent sur la rivière pailletée d^or, ils se coulent, imitant l'éclat des vitraux disparus, à travers la rosace

de la collégiale en ruines qui s'érige au bord de la route...

Et tout cela n'est qu'une vision rapide qui fuit au vent de notre course. Burlats est déjà loin. L'étau des montagnes se desserre. Au lieu des rochers et des arbres, c'est, devant nous, l'uniformité de la plaine, et, bientôt, la banalité des rues. Encore quelques tours de roue, et la corne avertisseuse de l'automobile sonnera notre rentrée à Castres, nos adieux au Sidobre.

envahie maintenant d'un grouillement inesthétique.

Et tout cela n'était rien encore; la fête n'avait pas commencé. Des nageurs l'inaugurèrent, acharnés à la poursuite d'un canard lâché en liberté dans le canal. Puis, déjeunes ambitieux, en équilibre sur un mât savonné, incliné sur l'eau, s'efforçaient d'atteindre un drapeau planté à l'autre bout. Tentative peu commode! Des rires, des huées saluaient leurs culbutes, leurs plongeons involontaires. Et tout cela n'était pas très drôle; mais l'enthousiasme du public ne connut plus de bornes, quand les jouteurs, armés de leurs lances de bois, débouchèrent sur le quai, nouant et dénouant leur farandole. Les joutes nautiques! J'étais tout yeux, tout oreilles; on m'avait annoncé, on m'avait promis certain air très ancien exécuté par le tambourin et les fifres, qui réjouissait d'avance mon cœur de folkloriste. Hélas! pour la première fois cette année, les fifres et les tambourins du vieux temps avaient cédé la place aux cornets à piston et aux ophicléides. La déception était cruelle. Gomment se passionner pour le triomphe des rouges ou des bleus avec cet accompagnement de fanfare suburbaine? El de

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