PROMENADE DU DIMANCHE
ia musique et des joutes, il j en avait bien pour deux bonnes heures. C'était trop, vraiment. La sirène du bateau d'Aigues-Mortes nous sifflait fort à propos la possibilité de fuir, de nous évader de la tempête de bruits où nous risquions d*être submergés, vers une île heureuse de méditation et de silence.
Nous partîmes, poursuivis un moment par la clameur des joutes, par les sonorités triomphales des cuivres, portées en ondes violentes sur la coulée paisible du canal. Puis, à mesure que nous avancions sur notre chemin d'eau, à travers le désert des lagunes, le calme se faisait. Une paix infinie planait sur l'étendue bleue des étangs, sur les pyramides de sel dressées le long du rivage, comme les tentes blanches des Croisés d'autrefois. Bientôt, à un tournant du canal, les remparts et les tours d'Aiguës -Mortes surgirent : bâtisses de rêves, mirage du passé flottant sur la vapeur des marais. Minute d'étonnement , comme si les siècles s^abolissaient tout à coup, comme si les choses lues devenaient des choses vues, matérielles et palpables. Et après Tétonnement, Padmiration. Heureuse, éf^oque, pensions-nous, où un incident de guerre, une nécessité de dé-
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fait avant nous le pèlerinage d'Aigues-Mortes. Au moment où nous franchissions le seuil de la tour, des phrases délicieuses du Jardin de Bérénicey chantaient dans notre mémoire. Mais bientôt ce fut une autre musique. Une bande de villageois, jeunes gens et jeunes filles, — une noce, peut-être, — visitait la tour, escortée par un cornet à piston; les arceaux des voûtes gothiques retentissaient du bruit des pas redoublés et des polkas. D'étage en étage, Tétrange aubade monta jusqu'à la plate-forme. Là, comme pour solenniser Tascension, le ménétrier envoya vers l'immensité des lagunes les sonorités d'une triomphante Marseillaise.
Depuis un moment déjà, la bande joyeuse avait dégringolé l'étroite spirale de l'escalier ; le silence revenu nous invitait au recueillement. Trop tard, hélas 1 Le charme était rompu. Les graves commémorations moyennageuses, les fines psychologies à la Barrés^ nous échappaient, déconcertées par cette brutale explosion d'anachronisme. Impossible de nous accorder avec le sens du monument ou du paysage.
C'était une visite manquée. A regret, nous reprîmes le bateau, nous revînmes au Grau-du- Roi-
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Les joutes étaient finies, mais la fête sévissait encore. On dansait, on chantait. Sur les quais, les terrasses des cafés regorgeaient de buveurs; sur le canal, des barques chargées de monde zigzaguaient, comme ivres de la gaieté publique.
Par le chemin qui longe le Vidourle, nous allâmes vers les dunes. De grandes étendues d'eau morte stagnaient devant nous, s'étalaient à fleur de terre parmi les prairies ; les limites entre Therbe et Teau étaient si peu marquées, — étangs herbeux, prairies inondées, — que les deux éléments paraissaient se confondre en un grand lac nuancé de vert par l'herbe ou coloré d'un bleu très pâle par la rivière et les étangs. De Vidourle, un sentier bordé de bruyère de mer aux tiges frêles, exténuées de maigreur, nous conduisit aux pinèdes de Boucané.
Là commençaient les dunes, les molles ondulations de sable qui gardent encore, sous leur légère toison de broussaille, le mouvement souple des vagues qui les ont autrefois modelées. Les fûts violets des pins, seules lignes verticales en vue sur la platitude infinie de l'horizon, ajoutaient à ce site sauvage conmie une noblesse d'architecture. Une odeur forte d'aroma-
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tes s'exhalait des touffes d'immortelles meurtries sous nos pieds, ou d'un bouquet blanc de lis des sables épanoui au bord d'une flaque d'eau à demi desséchée. Après un dernier pli de la dune, la mer apparut. Elle était vide de barques, affranchie par le repos du dimanche de la servitude humaine. Animée d'un rythme léger, elle étalait sous le ciel le sourire innombrable de ses vagues, rosées des derniers feux du couchant. Mais bientôt, avec la tombée du crépuscule, les pourpres s'éteignirent. Ce sourire s'effaça du mystérieux visage. Et ce fut, devant nous, la chose illimitée, monstrueuse, l'élément hostile : ténèbres mouvantes dans la ténèbre immobile de la nuit.
Déjà^ les phares s'allumaient, dominant la courbe du fleuve, invisible à cette heure. Une blancheur éparse, à notre droite, désignait Montpellier; en face, Palavas et Cette dardaient leurs feux intermittents, tandis que, à gauche, l'Espiguette indiquait l'approche de la Camargue et de Sainte-Marie-du-Désert.
La grandeur du spectacle nous faisait oublier les petitesses et les misères de ce malencontreux dimanche. Elle nous rendait aussi plus indulgents pour les divertissements de ce peu-
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pie de pêcheurs. La science qui avait dressé, allumé ces phares à leur usage, finirait bien par éclairer ces cerveaux obscurs, par les initier à des joies plus harmonieuses. En attendant, ces braves gens qui ont trimé six jours par semaine, au péril de la mer, ont bien le droit de s^amuser à leur guise le septième, — fût-ce à jouer ou à écouter jouer du cornet à piston.
L'art de dessiner les jardins a singulièrement évolué depuis Le Nôtre et le grand siècle, et cette évolution s'explique. Qu^il s'agisse d'un palais ou d'un jardin, l'adaptation au milieu, le but d'utilité pratique doit commander les conceptions de l'artiste. Les magnificences de la cour du Roi-Soleil, le déploiement des cortèges ont motivé les alignements géométriques, les amples terrasses, les grands escaliers de Versailles. Plus tard, la fantaisie romanesque d'une jeune reine, le goût de la nature mis à la mode par J.-J. Rousseau, déterminèrent le style champêtre du Petit-Trianon. Avec l'avènement de la démocratie, avec les exigences de Thygiène moderne, de nouveaux goûts, de nouveaux besoins sont nés qui ont amené des combinaisons nouvelles. Dans l'intérieur des villes on a semé, comme des îlots de verdure, des squares, des jardins publics. A l'aide de cour-
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bes heureuses, de vallonnements, de plantations de massifs, on a amplifié l'horizon, reculé la perspective. L'éclat des corbeilles de fleurs, la musique d'un jet d'eau, la chute disciplinée d'une cascatelle ont pu donner au passant, fatigné du tumulte des rues, le repos, la fraîcheur momentanée d'une oasis. Mais ce n'était pas encore assez. A des foules condamnées pendant toute la semaine à l'atmosphère des ateliers et des usines, à l'exiguïté des logements pauvres, on a offert^ avec de larges espaces, non plus seulement l'illusion, mais la réalité d^un coin de nature, la sérénité du lac, le glissement harmonieux de la rivière, la profondeur de la forêt. En même temps que le spectacle, ces assoiffés de grand air, de liberté champêtre, ont eu aussi le contact direct avec la terre, le plaisir de fouler le gazon au lieu du pavé des rues, la joie de dîner sur l'herbe, de cueillir la fleur des champs, la branche d'aubépine qui^ dans le pauvre taudis, prolonge le souvenir embaumé du dimanche.
Les jardins publics, les squares ne manquent pas à Toulouse et ils ne sont certes pas négligeables. Le plus ancien de tous, le Grand-Rond, s'enorgueillit de ses ormeaux séculaires, de ses
statues dont la blancheur se lève de la perspective verte des pelouses. Au Jardin-des-Plantes, les grâces surannées d'un parc à la mode du premier Empire voisinent avec le jardin moderne qui accueillit récemment la statue de TAmi des roses, du cher Armand Silvestre, tandis qu'un vague exotisme s'évoque des cages où tourne mélancoliquement la panthère et où s'étire paresseusement l'aile inemployée du condor. Sur la rive gauche de la Garonne, le cours Dillon, frustré au profit du square du Musée de sa grille monumentale, offre encore le spectacle de la ville rose étalée de l'autre coté du fleuve, de la fine et robuste silhouette du clocher de la Dalbade, colorée de violet ou de lilas tendre, selon les heures du jour, les jeux de la lumière et de l'ombre.
Mais ce ne sont là que des promenades urbaines, de quoi faire descendre la salubrité de l'air, la gaieté du soleil, dans le centre de la ville, au seuil des faubourgs. Il fallait encore, pour les ébats populaires, l'ampleur, la liberté d'un grand parc. Le Parc Toulousain comble heureusement cette lacune. L'emplacement a été on ne peut mieux choisi. Le ramier du Bazacle était un peu loin ; le stand, le vélodrome
en occupaient la plus grande partie, et ç'eussent été des voisinages bien bruyants pour les paisibles promeneurs. Le ramier du Château, dont l'entrée s'ouvre sur le pont Saint-Michel, à quelques pas des jardins publics, oflFrait un déversoir naturel aux foules dominicales. L'endroit est d'ailleurs merveilleux. Dans la descripcription qu'Elisée Reclus a donnée de Toulouse dans son grand ouvrage, La Terre^ ce puissant révélateur des beautés de la nature a développé dans une belle page l'originalité du Ramier.
Les alluvions du fleuve, les infiltrations souterraines ont créé là une végétation, une flore à ce point intenses qu'elles semblent n'avoir rien de commun avec la végétation^ avec la flore de la plaine voisine. Des alignements, des quinconces de carolins et de peupliers verts d'une croissance surprenante couvrent le sol qui nourrit encore des prairies, des luzernes, des moissons d'une richesse luxuriante. Au printemps, à la pousse des feuilles, les cimes des arbres forment comme une poussière d'or vert qui dessine de loin les sinuosités du fleuve. En plein été, quand la plaine flambe, blanche de poussière, calcinée de soleil, la fraîcheur règne encore au Ramier, sous le couvert des arbres,
dans l'ombre bleue, bercée par les feuilles frémissantes qui rendent au moindre souffle une musique de pluie.
Je pense en écrivant ces lignes aux bonnes journées de vacances que je passais jadis au ramier de Big-orre, en aval de Toulouse, entre Grenade et Seilh. Journées de pêche le long de la Gaurcy journées de chasse à travers Vilot. Cette Gaure était un petit bras de la Garonne fermé d'un bout, comblé par la vase au temps de la sécheresse estivale et communiquant de l'autre avec le fleuve dont les derniers remous largement étalés venaient mourir dans la tranquillité de l'eau morte. Un jour crépusculaire flottait sous les saules, et dans l'air lourd, des rondes vacillantes de moustiques tournoyaient mollement. Des carpes sommeillaient à fleur d'eau, faisaient la sieste parmi les renouées à fleurs roses. Des grenouilles, avec leurs yeux en or, s'étalaient sur les palettes laquées des nénuphars, et, près du bord, guettant la tombée des moucherons, virant et voltant avec de brusques éclairs de leurs nageoires rouges, les cabots avaient l'air de me narguer.
En septembre, aux eaux basses, armé de mon fusil, je quittais le ramier, je m'aventurais
dans les fourrés de l'îlot. Là, pas de sentiers, rien que des foulées de bêtes. Le taillis sentait le fauve. De grands oiseaux de proie, des milans, des buses avalent laissé à terre leur desserte : des plumes, des débris sanglants, et quelquefois, avec un grand bruit d'ailes, un cormoran s'enlevait sous mes pieds, d'une touffe d'amarines. Le soir, blotti dans les joncs à la pointe de l'îlot, j'espérais l'arrivée des sarcelles, des halbrans. Devant moi, au large, la Garonne s'étalait tout unie, toute verte, l'eau et les arbres des rivages mêlés, fondus dans la vapeur du crépuscule. Bientôt l'eau brunissait, le ciel s'orangeait au couchant; un Angélus arrivait en vibrations confuses, s'éparpillait au-dessus du fleuve. Alors, un par un, en lentes spirales, des canards descendaient comme appelés par le miroir de l'eau, et c'était pendant quelques secondes une agitation, un clapotis, des frôlements de duvet à travers les roseaux; puis le silence. Alors^ visant dans le tas^ car on y voyait à peine, je faisais feu; une flamme zébrait le crépuscule^ et le coup résonnait longuement dans le sommeil de la rivière.
Le ramier du Château est moins sauvage assurément, moins embroussaillé, moins primî-
tif que le ramier de Bigorre, et les plaisirs qu^on peut y prendre sont d'un ordre moins élémentaire. Mais il y a dans l'un aussi bien que dans l'autre la beauté des arbres, le charme des eaux courantes^ la fraîcheur des prairies; et c'est l'essentiel peur un parc. La nature y offre tout le pittoresque qu'on a dû créer ailleurs artificiellement et à grands frais. Le contraste des deux bras de la Garonne qui l'entourent, l'un torrentueux et rapide, l'autre étalé en large nappe ou transformé en grèves blanches aux eanx basses; les perspectives ouvertes sur les jardins et les maisons des faubourgs ; d'un côté la ligne noble des coteaux de Pech-David, qui ferme l'horizon; de l'autre^ comme une vision de rêve, la silhouette bleue ou blanche des Pyrénées, apparues à travers le rideau tremblant des feuillées, tout cela forme un spectacle que les plus beaux parcs de France auraient de la peine à égaler. L'art du dessinateur n^a rien à ajouter à un pareil ensemble. Son mérite ici sera plutôt de se faire oublier. Son rôle^ forcément modeste^ doit se borner à introduire le promeneur, à lui faciliter l'accès de ces merveilles, à éviter surtout ce qui pourrait en altérer le caractère. Mais pour être plus limité, sa
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tâche n'en sera pas moins méritoire. Le goût s'exerce aussi bien à conserver, à restaurer, qu'à édifier un monument. Le monument, la chose précieuse qu'il s'agit de respecter ici, ce sont les arbres, ce sont les points de vue, c'est rharmonie suprême qui s'établit entre un terroir et les plantes qu'il produit naturellement, entre les formes et les couleurs nées du même sol. La beauté d'un site tient à ces accords secrets presque indéfinissables que la moindre discordance suffit à détruire. Ainsi de ces admirables colonnades de carolins qui donnent au Ramier la noblesse d'un bois sacré , l'architecture d'un temple. L'erreur serait fâcheuse d'en déguiser l'ordonnance, sous prétexte de monotonie , par des plantations de massifs qui en amoindriraient la hauteur, ou d'arbres étrangers qui en détruiraient l'unité. Et l'œil ne serait pas moins blessé, si parmi les colorations tendres que donnent les frondaisons des peupliers et des saules^ la mobilité frissonnante de leurs feuilles, il rencontrait en dur contraste la rigidité sombre et métallique des pins, des magnolias, des arbres verts.
Tel que je l'ai vu ces jours-ci et malgré quelques plantations inopportunes, le Ramier
constitue dès maintenant une promenade du plus haut intérêt, dont la conception fait honneur à la municipalité toulousaine. Que serait^ ce si l'on pouvait, comme on me l'a fait espérer, annexer l'immense enclos de la Poudrière, dont les magnifiques ombrages forment au midi du Parc une muraille, hélas I infranchissable? A côté et en complément des alignements du Ramier, la Poudrière nous donnerait le dédale, l'enchevêtrement de l'îlot, tel que j'ai essayé d'en donner l'impression en racontant mes souvenirs de Bigorre. Là ce serait le désordre des fourrés, la surprise des eaux mortes, la sensation de mystère et d'isolement que donne une nature vierge. Ainsi complété, ne formant plus qu'une île immense de verdure, le Parc Toulousain deviendrait une des merveilles naturelles de la France.
L'entrée seule laissera à désirer, tant qu'on n'aura pas de meilleure voie d'accès que ce chemin bordé d'usines où l'on passe entre des jets de vapeur et des sifflements de chaudières, choses peu engageantes, qui au seuil de ce paradis font penser à une porte de Tenfer. On comprend que la ville ne veuille pas se priver du revenu qu'elle tire de la location de la force
motrice. Mais n'y aurait-il pas moyen de trouver une entrée moins malencontreuse, par exemple en établissant en avant des usines un pont, une simple passerelle si l'on veut, qui aboutirait à la pointe de l'île, dans sa partie la plus riante, la plus fréquentée ?
Ce pont n'est qu'une idée en l'air, un simple vœu sur lequel je n^insisterai pas, ne sachant pas ce qu'il en coûterait de le satisfaire. En voici un, pour finir, dont la réalisation serait à meilleur compte. Pourquoi ne pas laisser à la nouvelle promenade le joli nom, d'une si charmante euphonie, qui a Tavantage d'être consacré par Tusag-e ? Quelque étiquette qu'on lui impose, le Parc Toulousain sera longtemps encore pour le public le ramier du Château, A quoi bon en chercher un autre. Au lieu d'une dépense, c'est une économie d^imagination que je me permets de proposer à la municipalité.
Je ne veux pas me lamenter ici sur la décadence actuelle, ni sur la fin prochaine de la propriété bourgeoise. Que par le simple jeu des lois économiques, par une sorte d'expropriation naturelle, la terre tombe entre les mains de ceux qui la travaillent, la chose paraît juste en soi, et elle sera probablement avantageuse à la communauté. Le mieux est de se résigner, de se préparer à une transformation désormais inévitable.
Le terroir que j'habite au bord de PAveyron^ sur le penchant de la falaise quercinoise, a vu — et il me la raconte — une révolution autrement radicale dans le régime de la propriété rurale. Une colonie gallo-romaine l'occupait jadis; des troupeaux d'esclaves fécondaient, pour le compte de maîtres étrangers, ce même sol que l'économie paysanne est en train de conquérir pouce à pouce sur les détenteurs
actuels. Des monnaies romaines, des fragments de] poterie déterrés par le soc de la charrue, un sarcophage, un cippe funéraire anonymes, attestent seuls l'opulence des villas incendiées, rasées par les invasions barbares.
La ruine sera plus lente à venir pour les villas modernes acquises, adaptées à de nouveaux usages par des maîtres paysans. Mais leur déchéance est déjà commencée. Les nécessités de la vie rustique les ont en partie défigurées ; moitié maisons de plaisance, moitié métairies, elles offrent un aspect hétéroclite et presque douloureux, où le ridicule se voile d'une certaine mélancolie.
J'en connais une, pas loin de chez nous, qui, délaissée par les acquéreurs déjà pourvus d'un logis, dépecée ensuite morceau par morceau, a mis plus de trente ans à disparaître. C'était une gentilhommière de la fin du dix-huitiëme siècle, d'architecture modeste, mais non sans élégance, une maison de plaisance avec son parterre français, sa garenne, son colombier seigneurial et son avenue de platanes qui conduisait de la route à la grille du parc. Dès le lendemain de la vente, des charrettes avaient emporté à la ville, pour y être vendu aux enchères
publiques, le peu de mobilier échappé à la débâcle des anciens propriétaires. La maison désormais était vide, livrée aux rats, aux hiboux nichés sous les combles, aux abeilles qui avaient appuyé leurs rayons aux contrevents toujours clos. L'année suivante, j'eus peine à reconnaître le logfis. Les arbres qui l'ombrageaient avaient disparu. Plus de parc, plus de garenne, plus de parterre. Un chaume ras investissait la maison. Seule, nue, lamentable, la vieille bâtisse exhibait maintenant en plein soleil ses tares, ses avaries. Les lézardes bâillaient, le toit s'affaissait sur sa charpente, depuis longtemps pourrie par les gouttières.
Le temps aurait suffi à faire son œuvre de destruction ; elle fut bientôt hâtée par l'industrie des maîtres. La gentilhommière abandonnée leur fournit les matériaux d'un hangar qu'ils ajoutaient à leur maison. Attaquée à coups de pics, éventrée, elle laissa voir un moment, dans la poussière des plâtras, les grâces de sa décoration intérieure : les boiseries peintes en camaïeu de couleur tendre du salon, les fines moulures, les rinceaux de la chambre à coucher. Quand la dévastation s'arrêta, elle ne laissa debout que des pans de mur, des plan-
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chers à demi arrachés, des contrevents descellés, des décombres où bientôt pullula la triste race des orties.
Cette ruine ne blessait pas sans doute la vue des propriétaires, mais elle usurpait une place utile aux cultures. La pioche lui donna le coup de g-râce. Aujourd'hui, tout a disparu de cette maison, qui abrita pendant plus d'un siècle les tristesses, les joies d'une famille, dont le nom même s'est éteint. Seules, dans l'uniformité des cultures, quelques repousses tenaces de rosiers, avec leurs fleurs simplifiées, revenues presque à l'ingénuité de la plante primitive, marquent la place où fut le jardin. Fragilité des murs, pérennité des roses !
Il y a d'autres affronts pour les maisons bourgeoises achetées et habitées par des paysans, des misères moins brutales, mais presque aussi douloureuses. Parce qu'elles ont gardé à peu près intact le cadre d'une vie différente, leur désaccord est plus criant avec la vie nouvelle qui s'y est installée.
Il en est une dans notre voisinage où je fréquentais autrefois et dont tous les aîtres m'étaient familiers . Plusieurs générations avaient travaillé à l'embellir. La bâtisse, très
simple, était avenante et g*aie, le mobilier d'un luxe discret et ancien. Des velours d'Utrecht aux nuances passées couvraient des bergères favorables à la sieste; des gravures anglaises de Favant-dernier siècle, représentant de nobles paysages ou des figures exquises de patriciennes, décoraient la galerie ouverte du premier étage, d'où, par-delà les pelouses du jardin, se découvrait l'ampleur de la vallée. Le jardin, sans être vaste, offrait de gracieuses perspectives ; des chênes centenaires, contemporains du logis, versaient une ombre généreuse sur les gazons ; des retraites intimes, des tonnelles de chèvrefeuilles, de charmilles, où, sur le banc rustique, traînaient le roman ou la broderie commencée, révélaient les habitudes des châtelaines; une escarpolette s'offrait aux jeux des enfants ; le tennis découpait son carré de sable dans l'herbe de la pelouse. Un ruisseau, dont la chanson menue se précisait aux heures de silence, formait, retenu par un barrage, un bassin d'eau dormante. Et toutes ces choses, adaptées depuis longtemps .aux goûts d'une famille, semblaient immuables; elles participaient à la sécurité des maîtres.
Sécurité trompeuse. La gêne se cachait sous
ces apparences heureuses; la gêne et bientôt la ruine. Les affiches de vente attristèrent un matin les piliers du grand portail, et j'appris presque en même temps que la maison était vendue à l'ancien métayer enrichi dans la débâcle de ses maîtres.
Je ne l'ai revue qu'une fois depuis, et quoique rien n'y fût changé complètement, avec son crépi neuf et ses contrevents repeints, elle m'apparut méconnaissable. Le nouveau propriétaire m'en fit lui-même les honneurs, très fier et un peu gêné de son personnage. A vrai dire, les étables, les écuries avaient gagné au changement, à peu près vides autrefois, peuplées maintenant d'animaux de bonne race. La porcherie surtout était un modèle du genre.
Mais quel désenchantement en entrant dans la maison I Le rez-de-chaussée^ seul habité maintenant, était meublé à la mode des paysans riches : les lits drapés en cretonne à ramages criards, l'armoire à glace et la commode en noyer ornée du bouquet de mariage sous globe, la garniture de cheminée en simili bronze et, sur les murs, des chromos patriotiques, U Alsace et la Lorraine, et, en symétrie, les portraits de Gambetta et de Monsieur Thiers. Une
odeur de neuf et de renfermé émanait des chambres, jamais ouvertes, car le ménage couchait à la cuisine, dans le lit aux couettes épaisses légué par les ascendants. Quant au premier étage, ce n'était plus qu'un vaste grenier ; des sacs d'avoine ou de blé, avec des trottinements de rats inscrits à la surface. Un épervier, quelques nasses, un trémail séchaient au soleil, suspendus au mur de la galerie, à la place où souriaient naguère en leurs cadres de bois noir filetés d'or les belles dames de Reynolds et de Lawrence.
Au jardin, les changements n'étaient pas appréciables à première vue. Les grands chênes étaient debout, intacts les cabinets de charmilles et les tonnelles de chèvrefeuille. L'emplacement du tennis même était resté, mais agrandi, transformé en aire à battre le blé. Les pelouses jusque-là tendres aux rondes de jeunes filles, aux poursuites du colin-maillard, étaient maintenant déshonorées, souillées comme le sol d'une basse-cour. Des cochons s'y vautraient, des troupeaux d'oies et de canards les piétinaient, se rendant au vivier bourbeux transformé en abreuvoir. J'ai voulu revoir les allées, les tonnelles. Livrées à elles-mêmes, elles
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avaient bien vite perdu leurs alignements d'architecture végétale. Une herbe drue, l'herbe des lieux abandonnés, des cimetières ou des ruines, les avait envahies ; les branches en croissance se rejoignaient, hostiles aux visiteurs. On eût dit que par un geste pieux ces témoins des heures passées cherchaient à repousser les importuns, à garder l'intégrité du souvenir. . .
Au moment où je m'éloignais, une voix de bouvier rude et forte entonnait un air populaire. Et celte musique brutale me rappelait en contraste les voix claires des jeunes filles qui s'envolaient comme un gazouillement de volière du nid familial.
Autre temps, autre chanson. La chanson du travail, celle qui rythme le pas du laboureur, a détrôné la musique du sentiment et du rêve.
Faut-il s'en plaindre, faut-il s'attendrir sur la sentence d'exil qui frappe la bourgeoisie rurale? Ce qui lui arrive aujourd'hui est arrivé à d'autres plus intéressants qu'elle peut-être. Les affronts,^ les mutilations que subissent les villas modernes, ne les avait-elle pas infligés jadis aux résidences seigneuriales acquises à bon compte comme biens nationaux? Chacun
son tour. La fin des choses est plus lamentable que celle des gens, et les maisons abandonnées m'émeuvent plus que leurs maîtres disparus.
Une bonne nouvelle : les violettes sont en fleurs. Sans doute, l'événement n'a rien d'imprévu et beaucoup le jugeront négligeable ; ne serait-ce que pour les amoureux et les poètes, il me paraît cependant qu'il valait la peine d'être signalé.
L'heure est mauvaise pour les poètes, pour les rêveurs pacifiques. Des dépêches affolantes nous arrivent chaque jour des champs de bataille où s'entre-tuent les jaunes et les blancs ; ici et là, en tous pays, sous toutes les latitudes, l'humanité en gestation de progrès est travaillée par des conflits d'intérêts ou d'idées toujours prêts à se produire en catastrophes. Il est peut-être bon de constater que certaines choses sont assurées de ne pas changer parmi les meilleures et les plus aimables, et que les violettes, par exemple, continuent à fleurir et à sentir bon. Le progrès est lent, la vérité se
dérobe, et de ceux qui se sont dévoués à leur conquête, la plupart n'en jouiront qu'en espoir, tandis que l'odeur des violettes nous procure une joie innocente, immédiate et certaine. Et cette joie nous vient en respirant sans que nous ayons même la peine de nous baisser pour cueillir la fleur.
Donc, pendant que les cosaques de Kouropat^ kine pataugent sans succès dans la boue glacée de l'hiver mandchourien, pendant que sous le soleil du Maroc les uniformes discrets de notre ambassade paradent, mêlés aux splendeurs de la cour chérifienne en des fêtes qui ne sont peut-être que les préludes de massacres; pendant aussi que nos parlementaires, enfermés avec tout ce qu'il faut pour écrire dans le sein des Commissions, légifèrent sur la séparation des Eglises et de l'Etat, voici que le long des rivières de France, à travers les prés, sous les broussailles, à l'orée des bois, jusque sur les talus pelés des grandes routes, les douces violettes ont fait leur apparition.
L'aigre agonie de cet interminable hiver les avait un peu retardées ; les promeneurs et les promeneuses de ce dernier dimanche ont eu la surprise de découvrir les premières. Des rues
étroites, des boutiques obscures, ils étaient sortis en foule, invités par la douceur de l'air, par la promesse du soleil. A défaut de fleurs encore absentes, c'était, le \ong des chemins, à travers les prairies comme une floraison endimanchée, bleu, rouge, d'uniformes militaires, de toilettes féminines. Et ces gens étaient ravis : ils ne sortaient pas seulement de la ville ; ils sortaient aussi d'eux-mêmes, de leur vie de chaque jour. Les artisans ne pensaient plus à leur métier, les boutiquiers à leur négoce, les soldats à la corvée. Allégés pour un jour des soucis professionnels, ils se laissaient aller au charme de la vie élémentaire, au bonheur de fouler de l'herbe au lieu du pavé des rues, de respirer l'air des champs au lieu de l'atmosphère empestée de batelier, de la boutique, de la caserne. Attrait naturel, mais combien plus pressant en cette saison où il semble que la vie recommençante de la terre nous soumet plus étroitement aux fonctions ataviques de l'espèce, aux fatalités de l'instinct !
Aux premiers jours de mars, ce n'est pourtant pas encore le printemps ; mais c'est le prélude, c^est l'attente, c'est le désir, plus suggestif peut-être que la réalité. Et non pas seul^
ment notre désir à nous, mais celui des arbres, des plantes, des bêtes. Le miracle annuel va venir, la sève monte, g-onfle les écorces, rosit comme un afflux de sang- le fin bout des branches. La gousse des jacinthes soulève la terre des jardins, la tige délicate des violettes se dresse, écarte la litière des feuilles mortes. Vienne un rayon de soleil et la vie s'exalte, les couleurs s'avivent; un éclat d'émeraude luit à la pointe des jeunes blés, si tendres, si frêles; des gouttes de rubis scintillent aux branches des pêchers, des reflets d'or pâle vêtent Técorce des peupliers. Une grive qui chante à la cime d'un ormeau semble exprimer la joie de ce réveil. Dans le grand silence du dimanche, à travers la campagne muette, les sons de flûte ardents, veloutés, annoncent la fête prochaine du printemps. Du bord de 1^ rivière une autre grive a répondu. Ces chants alternés, c'est sans doute un premier appel d'amour, une nichée qui se prépare.
Parmi les humains qui vont deux par deux le long des sentiers, plus d'un sans doute entend aussi la voix de l'instinct. Elle parle sûrement à ce soldat, à ce petit tringlot qui va, selon la mode des campagnes,
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tenant entre ses doigts rudes le petit doigt de sa payse. Elle, la misère, lui, la conscription, les ont tirés de leur village, un pays perdu dans les pierres, au fin fond des causses. Effarés, ahuris par leur vie nouvelle, — terreur continuelle du bleu, dures besognes de la servante, — à peine s'ils ont pu se voir, s^ils ont pu se parler, aux heures brèves des dimanches d'hiver, parmi la foule étrangère, sur les promenades publiques, dans le fracas des musiques militaires. Aux champs, ils se retrouvent chez eux. Leur âme paysanne leur revient avec la chanson des grives, avec l'odeur des violets tes. La petite fleur de sentiment née au village, transplantée avec eux et à demi desséchée dans l'air hostile de la ville, va s'épanouir au soleil nouveau.
Après eux, à distance toutefois, comme pour ne pas déranger ce tête-à-tête qui les précède, voici venir un ouvrier, une grisette. Gais, insouciants, ceux-là folâtrent, bavardent, se bécotent parfois quand la conversation tourne au tendre. Le grand air les grise, le soleil leur monte à la tête. Leur amitié n'a pas attendu les violettes : que feront-ils à la saison des lilas?
Autre couple, autre allure : un paysan, une
paysanne ; lui, un faraud, le feutre chaviré, la cravate violente, l'air conquérant et sournois ; elle, un peu raide et passive, les yeux baissés, fîère et gauche en ses atours du dimanche. Ils ont dansé ensemble au bal public, au son brutal des cuivres, dans l'âcreté des poussières, et maintenant ils s'en retournent chez eux, vers quelque métairie, très loin, dans le recueillement des campagnes. L'excitation du bal est tombée ; au lieu des suggestions sensuelles de la danse, ce sont des conseils de tendresse qui leur viennent de la sérénité du soir, du parfum léger des violettes. Tout à l'heure, au crépuscule, quand ils se quitteront au dernier carrefour, ils se donneront peut-être le baiser des fiançailles.
Que si l'idylle tourne autrement, si le galant est brutal et la fille complaisante, le printemps quand même aura fait son œuvre, la nature sera arrivée à ses fins. Justes noces, ou simple accouplement, peu lui importe, pourvu que soit assurée la propagation de Tespèce. La saison nouvelle est l'instrument docile de ses volontés, la timide violette lui sert d'entremetteuse. Elle couronne de fleurs nouvelles la coupe où elle prépare avec l'ivresse de Tamour l'illusion du
bonheur, la minute d'aveuglement qui nous fait oublier, pour la transmettre à d'autres, la tristesse inéluctable de la vie. Le décor merveilleux qu'elle nous offre, ces chants, ces parfums, ces couleurs ne sont qu'un pièg-e. Les frondaisons qui vont pousser aux arbres formeront les rideaux de l'alcôve où cette ensorceleuse invite les amoureux à goûter les joies qui lui sont utiles. Ne faut-il pas combler les vides qu'à cette heure même vont faire dans le troupeau des hommes les massacres de la guerre? Pendant que les amoureux, absorbés dans leur rêve, se font un univers de leur tête-à-tête, là-bas, en Mandchourie , en Macédoine, ailleurs, les fureurs guerrières paralysées par l'hiver vont encore se déchaîner, le sang humain va souiller l'herbe nouvelle, les râles d'agonie se mêleront au chant des grives printanières.
La fonction des violettes est de fleurir : la fonction des hommes sera-t-elle éternellement de s'entre-tuer? Est-ce au massacre perpétuel qu'est vouée la multiplication de l'espèce? Sous les fatalités qui Toppriment, y a-t-il pour la race humaine une lueur d'avenir, une promesse de progrès? La vie a-t-elle un sens, la planète a-t-elle un but? Graves problèmes sur lesquels
ont pâli, sans les tirer au clair, les philosophes de tous les siècles. Mais à défaut de la certititude qui se dérobe, l'espoir au moins nous reste, et, avec Tespoir^ la satisfaction de l'effort. Si le résultat ne répond pas à nos ambitions, si le progrès est lent à venir, en l'attendant, contentons-nous de bonheurs plus modestes. Les violettes sentent si bon! Consolons-nous de vivre en respirant les violettes.