MONTAUBAN
Les figures des villes changent comme les figures des hommes. Si la brique ou la pierre les gardent pour un temps de vieillir, elles n'en sont pas moins sujettes aux bouleversements des sociétés, aux désastres des guerres, à l'évolution du goût et des mœurs. Un siège les mutile, une architecture nouvelle les déforme ; elles ont également à souflFrir de la barbarie militaire et du progrès industriel. Les traits qui subsistent du passé ne font que marquer plus fortement la dissemblance entre leur ancien et leur nouveau visage.
Ainsi de Montauban. Dans la ville moderne, ouverte, ensoleillée, avec ses abords faciles, ses larges boulevards, ses quais alignés en noble perspective sur les deux rives de son fleuve^ avec ses faubourgs prolongés en avenues vers les campagnes, qui retrouverait l'âpre bastide du douzième siècle, cantonnée, isolée, sans
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ponts, presque sans routes, sur son étroite plate-forme, entre les falaises du Tarn et du Tescou, et la coupure profonde du ruisseau la Garrigue? Dans le paisible chef-lieu, si paisible que, dans certaines rues, on entendrait pousser l'herbe entre les pavés, qui s'aviserait de reconnaître la cité guerrière qui, du haut de ses remparts neufs, faisait tête aux Croisés de Montfort, aux bandes de Ghandos et du prince Noir?
Pris, délivré, repris, démantelé, relevé de ses ruines, Montauban a grandi. Sur un beau pont de sept arches, il a enjambé le Tarn, il a pris pied sur la rive gauche. Il a construit un fort, une église : SaintrJacques ; un moulin : les Albarèdes ; un château pour ses consuls. Il bâtira tantôt un temple pour ses ministres; car, ayant été Albigeois dans son jeune âge, il s'est fait maintenant huguenot. Et le voilà, mousquet au poing, casque en tête, qui défie les foudres de l'Eglise et les canons du roi très chrétien.
J'ai là sous les yeux, en écrivant ces lignes, une estampe du temps, une estampe allemande, qui donne en figurations pompeuses et naïves le plan de la ville assiégée. Les rues, les mo-
iments, les fortifications, tout y est, jusqu'aux
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sillons des champs, jusqu'aux arbres des routes, jusqu'aux chariots et aux tentes des troupes royales. C'est le jour de l'assaut. Lesdigfuières, Joinville, Mayenne, le Connétable, ont lancé leurs colonnes d'attaque; les cavaliers chargent, les canons vomissent des fumées qui ont l'air de somptueux panaches; les compagnies de piquiers, la pique droite^ ondulent comme des champs d'épis troués par la flamme triangulaire des enseignes ; et, du haut du château de Pique-Cos , rapproché de quelques lieues pour les besoins de l'image, le roi invisible assiste aux péripéties de la bataille.
C'est la figure héroïque de Montauban. Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Les empreintes frappées dans les briques du clocher de Saint-Jacques par les boulets de Louis XIII; mais qui les regarde? Et quand du haut de la tour de Lautié, nouvellement déshonorée par un badigeon couleur de fraise écrasée, qui semble rougir de lui-même, l'antique horloge municipale, la BarloquBy intime aux rues endormies l'invitation du couvre-feu, qui se souvient du tocsin enragé qui appelait les religionnaires à la défense des remparts?
Autre temps, autres mœurs, autres figures
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Suprême rayon de gloire 1 Dès le milieu du dernier siècle, la décadence s'annonce. La bourgeoisie commerçante décline en plein triomphe de sa caste. Quelques années après les Trois Glorieuses, les fabricants de draps, endormis par une ère trop longue de prospérité, luttent mal contre leurs concurrents de Mazamet et de Castres. Le marché se déplace; les ateliers se ferment. La vie se retire peu à peu de la communauté montalbanaise comme d'un corps appauvri.
Le Montauban industriel du dix-huitième siècle est devenu un Montauban agricole, un marché de primeurs, voué à la vente des pêches et des chasselas. Et ce changement est une chute si l'on veut, mais une chute à mi-côte, un repos dans une médiocrité qui ne manque pas de dignité ni de charme. Du moins la ville n'y a-t-elle rien perdu en pittoresque. La fumée des usines ne noircit pas l'azur de son ciel; la puanteur des déchets de fabrique ne corrompt pas la pureté de l'air, la bonne odeur des fruits mûrs, des floraisons printanières qui lui arrive des vergers. Montauban ne connaît pas la souillure de ces faubourgs lamentables, que la misère crée au seuil des cités industrielles,
soir enveloppe ces étendues, le spectacle est d'une grandeur incomparable. La plaine fume, illimitée, noyée dans les jeux de la lumière et de l'ombre. A travers les verdures de l'île, bouquet de saules qui trempe au fil de l'eau, la rivière s'allume. Des roses tendres, des verts dorés, descendus des nuées en feu, traînent en reflets sur la nappe sombre où tremblent les premières étoiles, tandis que, déjà plongées dans l'obscur, les maisons du faubourg s'enlèvent en silhouettes noires, nettement découpées sur l'incendie du couchant.
Du haut de ses terrasses, Montauban semble régner sur ces magnificences. Les briques s'empourprent, les vitres étincellent, les monuments se dressent en apothéose. Tout un décor de féerie monte, s^exalte dans la gloire de la lumière agonisante. Et, pour ajouter à ces enchantements, voici que làbas, vers le sud, une apparition surgit dans la transparence de l'air : les Pyrénées ! Rien qu'une ligne d'abord, un feston, si pâle, qu'il se confond presque avec les vapeurs de l'horizon. Puis, peu à peu, la vision se rapproche, le fantôme se condense. Les pics s'érigent, les champs de neige sortent de l'échancrure des