‹ Terre d'OcChapitre 5 sur 23 · MONTAUBAN · texte numérisé non relu

MONTAUBAN

vallées. Des montagnes de TAriège aux derniers sommets qui penchent vers l'Océan, toute la chaîne est en vue. Mais, à peine fixée, l'image se trouble, le mirage s'eflFace, les Pyrénées disparaissent.

L'ombre gagne. Dépouillé de son auréole illusoire, Montauban a repris sa figure réelle. Ce n'est plus la capitale orgueilleuse commandant l'immensité des plaines, c'est le modeste chef-lieu dont la destinée obscure se revêt de l'obscurité de la nuit.

Et pourtant, dans cette obscurité même, un prestige lui reste. N'est-ce pas à la douceur de son ciel, au sourire d'un sol heureux, où l'âpre sévérité des Gausses épouse la fertilité élégante des vallées, que sont dues peut-être l'harmonie suprême, la maîtrise souveraine d'un Dominique Ingres, c'est-à-dire du génie qui caractérise et qui glorifie le mieux Montauban ?

Riche ou pauvre, avec l'attrait, la noblesse virgilienne de ses paysages, avec sa couronne parfumée de fleurs et de fruits, la patrie d'Ingres demeurera une privilégiée de la Nature, une enseigneuse de Beauté.

Je songe à un Toulouse déjà lointain, non pas à la cité moyennag-euse des comtes et des capitouls, mais à la ville de mon enfance, contemporaine des télégraphes aériens et des bateaux-poste du canal. Vision grandiose et confuse pour le petit passant d'alors, pour le jeune étranger que la diligence de Montauban charriait de relais en relais vers la capitale languedocienne. Mon admiration s'épuisait presque du premier coup à voir grandir, au bout de la perspective des maisons basses du faubourg, les colonnes jumelles des Minimes montant la garde à la barrière de l'octroi.

Puis c'était, au grand trot de l'attelage, excité par la fanfare du conducteur, la défilade des ruelles obscures que dépassait par intervalles le clocher de Saint-Sernin, jusqu'au tournant magistral qui nous portait dans la cour de l'auberge où les parents, les amis, nous rece-

vaient, groupés en attente selon l'ordonnance intime et pittoresque d'une composition de Boilly. Dans la maison familiale de la rue Parg-aminières, une g-alerie à découvert m'ouvrait un vaste horizon de jardins, avec, au premier plan, comme un vaisseau naufrag-é sur la houle des toitures, les architectures en ruines de l'église des Cordeliers. L'appareil inventé par le sieur Chappe g-esticulait à la pointe du clocher. Nimbé du vol des martinets en chasse, il si^alait en mystérieux hiéroglyphes quelque victoire africaine ou la chute d'un quelconque ministère. Mais que m^importaient alors les jeux de la politique ! Du haut de ma galerie, j'écoutais, perdu en des songeries confuses, la rumeur immense de la ville, les voix grêles ou puissantes des cloches, le tocsin des Angélus se propageant d'église en église, les cantiques égrenés en dissonnances par le carillon de Saint-Sernin. Des sonneries de clairon, des appels de trompette éclataient aussi parfois, évoquant la vie des casernes, la marche cadencée des pantalons rouges sur le pavé des rues, la cavalcade des artilleurs que je regardais passer en battant des mains, sur le seuil de notre porte.

Toulouse était alors, pour moi, la ville des soldats et des prêtres, le lieu des revues sabre au clair, drapeaux au vent, et des fêtes religieuses dans les basiliques, où les cortèges dorés processionnaient à travers les fumées de l'encens et le rayonnement mystique des vitraux.

Un peu plus tard^ au début du second Empire — j'étais déjà grandet et ma curiosité s'ouvrait à des émotions d'un autre ordre — je connus de nouveaux aspects de la grande ville. L'initiateur fut un ami de ma famille, un condamné de Décembre, interné à Toulouse et hospitalisé chez mes grands-parents. En compagnie de cette future vieille barbe, qui était à la fois le plus doux des utopistes et le plus fervent des apôtres, je visitai les saints lieux du martyrologe libéral : la maison de Galas, le pavé où s'étaient dressés les bûchers de l'Inquisition, l'hôtel où les tristes héros de la Terreur blanche avaient assassiné le général Ramel. J'appris ainsi, chemin faisant, au hasard des rues et des carrefours, la légende sanglante de Toulouse. Ces meurtres me hantaient. L'enseignement de tolérance, l'appel au règne de l'Esprit, que mon mentor prétendait tirer de ces pèlerinages,

tournait pour moi en des visions de cauchemar, pareilles aux spectacles des figures en cire, à cet assassinat de la duchesse de Praslin, qu'on exhibait alors dans les baraques de la foire.

L'enfance est trop violemment émue, bouleversée de plaisir ou de peine par le choc des réalités extérieures, la jeunesse est trop amusée, trop enivrée de sa propre vie, pour se faire une idée juste, une image exacte du milieu où se déploie la surabondance de leur activité quotidienne. Du tumulte de mes années d'étudiant, de mes flâneries désœuvrées dans les jardins publics, de mes balades à travers les banlieues, je n'ai de présent à ma mémoire que mes ascensions nocturnes à la Colonne, quand mes camarades et moi nous jetions en défi à la ville endormie sous nos pieds les strophes vengeresses des Châtiments ; et encore le souvenir délicieux des navigations et des baignades hasardeuses que nous menions aux soirs d'été à travers le dédale du Ramier, le long des canaux étroits, parmi les colonnades en or des peupliers et le réseau tremblant des saulaies, criblés par les rais du couchant. Encore prenions-nous, en ce temps-là, plus de plaisir au jeu de nos muscles pressant l'aviron qu'aux

beautés du paysag-e, de même qu'à la Colonne le son de nos voix scandant les vers et prolongeant les finales nous exaltait autant que le lyrisme du poète.

Plus tard seulement, à Tâg-e de l'analyse et des recherches critiques, j'ai compris le charme de Toulouse et de la vie toulousaine. Très épris jusque-là des architectures du Nord, des dentelles de pierre des cathédrales gothiques, je fermais les yeux à la beauté des monuments en briques de la ville rose. Mes yeux s'ouvrirent tout à coup. De la chambre que j'habitais alors, le clocher de Saint-Etienne m 'apparaissait audessus des vieux ormes du Grand-Rond. Assombri, presque violet après les averses printanières, atténué^ poli en poussière de pastel quand il était consumé par les ardeurs du soleil, léger, diaphane, ou sévère et massif, selon les saisons et les heures, il fascinait, il déconcertait mon regard. Je travaillais entre temps à un éloge de Clémence Isaure, une composition académique destinée à mes aimables coliques des Jeux-Floraux, et à mesure que je revisais, d'après les travaux les plus récents, l'histoire

de la Dame, elle s'évanouissait en légende, s^évaporait en l'air comme une bulle de savon. Et comme mes yeux allaient sans cesse du clocher à la page commencée, quelque rapport, quelque association d'idées s'insinuait dans mon esprit entre les métamorphoses subites de l'édifice et la créature insaisissable dont je m'évertuais vainement à fixer les contours.

Des deux côtés, prestige, illusion, mensonges. Et je me disais qu'une race artiste, initiée par les nuances changeantes de son ciel, par les aspects fuyants de son horizon, aux déformations lyriques des couleurs et des formes, avait pu seule se jouer ainsi de la réalité, créer de toutes pièces ce mythe étonnant de Clémence Isaure, et, chose plus merveilleuse encore, y croire après l'avoir inventé.

Saijs doute cette race, cette ville^ avait participé comme les autres aux fortunes diverses de l'histoire nationale ; elle avait comme la fièvre des luttes politiques, l'horreur des guerres civiles et religieuses, les massacres entre albigeois et croisés, entre papistes et huguenots ; mais, pacifique ou guerrière, elle avait eu pour fonction essentielle, dans le développement de la patrie française, le culte de la beauté. Elle

avait été avant tout la dévote de Clémeiice Isaure, la suiveuse de la Belle-Paule.

J'avais toujours aimé Toulouse; je l'aimai dès ce jour davantage. Je m'attachai à pénétrer plus intimement les raisons de son charme, les particularités de son génie. Puisque j'étais réconcilié avec l'esthétique des architectures en brique, je voulus les étudier en détail, connaître leurs origines. Les commentaires abondaient; je n'avais qu'à choisir. La belle monographie de Saint-Etienne par M. de Lahondès, si fervente dans son austérité ; les notices de si haute portée consacrées par MM. Emile Maie et Roschach aux édifices de Toulouse, alimentèrent mon culte. Des visites quotidiennes aux monuments, des vérifications sur place, ajoutaient au profit de la curiosité satisfaite la jouissance de l'émotion esthétique. Aux Jacobins, j'admirai la noble simplicité des profils, l'élan de la double nef avec ses nervures épanouies au sommet des piliers comme les bouquets d'une futaie de palmiers; à Saint-Sernin, je ne me lassai pas de contempler la belle ordonnance du chevet, ces lignes si pures et si riches superposées en dômes, en coupoles, en frontons, jusqu'à la fusée octogonale du clocher; à la Dalbade, je

goûtai la nudité de la façade, le règne sévère de la brique avec ses surfaces pleines où se joue l'ornementation délicate du portail. Mais malgré l'inachevé de son plan, peut-être à cause de cette irrégularité même, féconde en surprises, en effets inattendus, Saintr-E tienne surtout m'attirait; j'y avais mes heures, mes places choisies. Certains éclairages du matin ou du soir, l'allongement des ombres crépusculaires sur les dalles^ la flambée matinale des vitraux, ajoutaient à sa splendeur ou à son mystère.

Mais il n'y a pas que des édifices religieux à Toulouse; le goût local éclate plus original encore^ si c'est possible, dans les hôtels que firent construire à la fin du Moyen-âge, ou pendant les heureuses années de la Renaissance, les familles nobles, les parlementaires et lescapitouls. L'hôtel d'Assézat, ce pur joyau de brique; l'hôtel de pierre, d'une décoration si somptueuse; l'hôtel du Vieux-Raisin, où triomphe le maître Nicolas Bachelier, ne sont que les plus connus parmi ces chefs-d'œuvre. D'autres subsistent, déjà classés, signalés par les guides. Et même après ces derniers, que de vestiges, que de fragments digaes d'intérêt ! Ici, une tourelle d'angle avec son cul-de-lampe; là, un encadrement de croi-

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sée; plus loin, un balcon, un escalier en fer forgé, sig'né d'un maître ferronnier du dix-septième ou du dix-huitième siècle. Pour dénicher ces reliques encastrées quelquefois dans une bâtisse moderne, cachées au fond de quelque arrière-cour, j'ai rencontré un guide précieux, le plus renseigné, le plus passionné des chercheurs, le mieux entendu aux nuances des vieux styles : le maître Henri Rachou. Les beaux voyages que nous avons faits ensemble à la poursuite de ces antiquailles inédites, les belles enquêtes le long des ruelles obscures, et nos joies de constater sur une porte vermoulue quelque marteau de la Renaissance, une salamandre ouvrée comme un bibelot, patinée par l'usure des siècles, ou bien, en quelque logis de pauvre, une cheminée du quinzième siècle, intacte, avec les rinceaux délicats de sa frise, ses guirlandes de pierre où se jouent des chimères et des monstres !

Après ces fouilles dans le passé, on jouit mieux de la flânerie dans le Toulouse moderne. Sans doute, l'esthétique n'a rien à voir avec les maisons de rapport de la rue d'Alsace ou des allées Saintr-Etienne ; mais on respire à l'aise le long de ces avenues spacieuses, de ces bou-

TOULOUSE. Si

levards, de ces jardins publics largement ouverts à la gaieté du soleil ; on se délasse volontiers de la société des briques et des pierres dans la compagnie aimable des arbres et des fleurs. Mais à Toulouse, Fart est toujours associé à la nature ; la blancheur du marbre, le luisant des bronzes, éclatent, au bord des pelouses, comme un enseignement de beauté. Et quels marbres, quels bronzes! Le Vainqueur du combat de coqs de Falguière, la Velleda de Marqueste, le David àe Mercié! Cette floraison ininterrompue de la statuaire toulousaine attesterait à elle seule la pérennité du caractère de la race. Malgré le dur labeur, malgré les soucis de la vie moderne, ce caractère est encore visible dans l'allure, sur le visage des passants et des passantes, dans leur parler cadencé, presque chantant, comme de la musique en puissance. Evidemment, ce peuple est heureux de vivre.

Aux soirs de printemps, quand le parfum des violettes arrive des jardins de la banlieue, quand les bandes de chanteurs improvisés envoient à l'écho des rues leurs refrains populaires, une fièvre de plaisir se répand de proche en proche. Toulouse, paresseusement allongée au bord de

son fleuve, en face du décor des Pyrénées, me fait songer, ces jours-là, à ces villes d'enchantement : Naples, Grenade, où la volupté s'insinue avec l'air qu'on respire. Et n'a-t-il pas^ comme Grenade, son sirocco, la griserie nerveuse du vent d'autan? Comme Naples, son Vésuve? N'a-t'il pas, suspendue sur lui, du haut des neiges pyrénéennes, la menace de l'inondation, rappel de la fragilité des joies humaines, et qui les exalte en raison de leur fragilité même?

GAHORS

Le pays est rude ; la ville est sévère. Une enceinte de montagnes toutes proches borne son horizon ; une boucle du Lot l'enserre, tel un fossé d'eau vive au pied d'une citadelle; les vieux remparts ferment l'étroit promontoire qui la relie aux plateaux des Causses. Ses maisons s'étagent sur la déclivité de ce promontoire, serrées en grappe au bord de la falaise orientale qui tombe à pic sur la rivière, plus étalées au couchant sur la pente moins brusque qui descend vers le pont Valentré et vers la gare. Cahors s'est étendu de ce côté après la longue période des guerres et des sièges. C'est là que se trouvent les édifices, les promenades modernes, le Lycée, la Bibliothèque, les allées Fénelon. La capitale du Quercy s'y montre sous son aspect le plus aimable — le plus banal aussi, le moins pittoresque. Tous les visages ne sont pas faits pour le sourire. Si l'on veut saisir

la vraie physionomie de Cahors, sa figure bistorique, il faut quitter la facilité des avenues, la gaieté des boulevards et s'enfoncer dans rombre des rues qui s'enchevêtrent autour de la cathédrale.

Là, le passé s'évoque au premier pas avec l'aspect des maisons que les étalages des boutiques récentes ne parviennent pas à rajeunir, avec les fenêtres à meneaux, les portes gothiques, les corridors en voûte qui conduisent à des cours étroites où l'eau du ciel se déverse encore par la gueule des gargouilles. Et ce passé se recule encore quand, du seuil de la petite place qui la précède, on voit surgir la façade de Saint-Etienne, sombre, nue et massive. Le génie solide et un peu fruste du terroir, sans doute aussi quelque influence de la tradition romaine, ont alourdi le style gothique. L'architecture de rêve, la dentelle aérienne des cathédrales du Nord fait place ici à des lignes raides, des surfaces pleines, sans grâce, sans élan. Les tours carrées, coiffées très bas, allègent à peine la masse de la bâtisse, et l'intérieur n'atténue pas cette impression. Les quinze marches que le visiteur doit descendre pour arriver au parvis Tisolent de la

vie extérieure. C'est comme un autre monde qu'il aborde; un monde mystérieux, redoutable. Le grand vaisseau sans ornements, la majesté froide des coupoles romano-byzantines racontent la dévotion craintive, le culte rigide des anciens âges. La joliesse fleurie de l'abside ajoute par le contraste à la gravité de l'ensemble.

Et pourtant, si austère fût-elle, cette maison de prières, combien elle devait paraître magnifique aux fidèles qui sortaient, pour assister aux offices, des logis obscurs d'autrefois ! Sauf peutêtre à la cité de Garcassonne et à Saint-Antonin, je ne me souviens pas d'avoir eu une vision du Moyen-4ge plus émouvante, plus directe que dans le fouillis de rues et de ruelles : rue du Ghâteau-du-Roi, rue des Soubirous, rue Sain^- Barthélemy, qui chevauchent i 'échine de la montagne, au-dessus de la cathédrale. Rien ou presque rien n'y est changé depuis le quatorzième siècle. Le niveau des alignements a respecté la fantaisie des façades qui se présentent de guingois, ornées ou misérables, au hasard des culs-de-sacs, des carrefours, des placettes irrégulières. Le commerce a déserté le quartier. Là où s'étalait l'opulence des changeurs, le

faste des nobles, la richesse des artisans, on ne rencontre plus que des rez-de-chaussée obscurs, des boutiques pauvres, des devantures fermées et qui ne se rouvriront jamais plus. Et cette déchéance, cette solitude ne manquent pas d'un certain charme de mélancolie.

Deux esplanades coupent la montée, découvrent, par-delà la dégringolade des jardinets en terrasse, le cours immédiat de la rivière et la clôture des montagnes. La plus haute de ces esplanades s'élargit en terrain vague jusqu'aux remparts du quatorzième siècle et à la tour cylindrique posée en surplomb au bord du précipice. A l'heure où m'y conduisait ma promenade — la nuit arrivait et les détails anachroniques de la vie moderne s'eflfaçaient dans la tombée de l'ombre — le spectacle était saisissant. La masse des remparts fermait la perspective, et un peu en avant, au bord de la route. qui s'en allait vers les ténèbres des campagnes, un ancien corps de garde, une sorte de pavillon à toits pointus, s'illuminait de vagues clartés. Vérification faite, ces lumières venaient du bureau de l'octroi installé dans cette barbacane. Les gabelous ont remplacé les arquebusiers ou les soldats du guet.

L'envers de cet étrange quartier, la dégringolade des maisons et des jardins sur la rivière ne sont pas moins curieux à voir d'en bas, du quai qui longe la rive gauche du Lot, à l'entrée du faubourg de Cabessut. Le soir, quand les vieilles bâtisses se profilent en silhouette noire sur les rougeurs du couchant, quand les eaux lentes charrient sous les arches du pont les dernières lueurs du crépuscule, c'est un tableau à souhait pour le rêve d'un archéologue ou d'un peintre.

De là au pont de Valentré, si l'on ne veut pas interrompre le charme, on peut continuer la promenade en longeant les quais qui encerclent la presqu'île. Ces quais sont paisibles et solitaires. Des maisons les bordent^ déjà séculaires : logis de magistrats de l'ancien régime ou de bourgeois censitaires, qui laissent deviner sous les rideaux tirés des fenêtres des intérieurs calmes, des mobiliers d'autrefois, animés par les rites de la vie provinciale. On s'avance, et le grondement d'une chaussée, le bruit du vent dans les arbres de la rive accompagnent seuls votre marche. La vue est bornée. Le mont Saint-Cyr avec ses vignobles en échelle la ferme de sa masse compacte. Bientôt, la mon-

tagne se rapproche, les rochers d'Ang^ely se dressent en muraille au-dessus de la ririère. Là se groupent, collées comme un nid de guêpes aux cavités du calcaire, les pauvres masures du faubourg de Cabazat. Le pont de Valentré les relie à la ville. Fort curieux, ce pont, arec son appareil de fortifications militaires, ses tours à mâchicoulis, ses avantr-becs aigus qui fendent le courant ! Il nous donne une idée de la sécurité des temps qui le virent construire* C'était une invitation à passer et, au besoin, une défense. Ce trait d'union était aussi un obstacle. L^efiet est vraiment prestigieux d'anachronisme. A deux pas du chemin de fer qui le conspue et qui le raille du sifflet et de la fumée de ses locomotives, le vieux pont est là, debout, hostile et rébarbatif comme un fantôme récalcitrant. A vrai dire, ce fantôme me semble par trop restauré. Violletr-Leduc est passé par là ; il a remis à l'état de neuf cette précieuse relique. Il ne manque à l'illusion du décor que les archers, les arbalétriers montant la garde derrière les créneaux. Pour être trop complet, le monument a l'air apocryphe. L'admiration hésite. On aimerait lui voir des rides, avant d'honorer sa vieillesse.

La célèbre fontaine des Chartreux, qui jaillit du rocher presque à l'extrémité du pont, n'a pas eu heureusement affaire aux architectes.

C'est bien un monument dans son genre, mais qui ne doit rien qu'à la nature. Une arche béante au flanc du calcaire, et dans le clair obscur de la g'rotte, comme dans un demi-jour de sanctuaire, un étemel bouillonnement d'eau vive, un flot de cristal vivant qui s'épanche en cascade dans le Lot : telle est, telle fut, depuis le commencement desâg*es, cette admirable source, la Divona^ adorée par les ancêtres g-aulois.

Volontiers, on participerait encore à leur culte. Aux journées accablantes de l'été quercinois, quand le soleil incendie les causses, quand, dans la vallée même, l'herbe se dessèche, les verdures flétries crient la soif, volontiers on s'agenouillerait — ne serait-ce que pour Tadmirer de plus près — devant ce miracle de fraîcheur. On comprend que, dans la transparence des profondeurs^ parmi les reflets changeants qui tombent de la voûte^ à travers le remous des algxies soulevées par le courant, les pâtres primitifs aient cru surprendre le secret d'une présence divine.

Du pont de Valentré, une rue neuve conduit

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au centre de la ville, au boulevard. Ce boulevard n'était autrefois qu'une grand'route, la route nationale de Toulouse à Paris. Les diligences de Laffitte et Cailkrd, les malles-poste y voituraient à grand tapage de coups de fouet et de grelots les provinciaux qui, de Toulouse, de Montauban, partaient à la conquête de la capitale. C'est par là que s'en alla un jour, attiré lui aussi par le prestige de la grande ville, un jeune Cadurcien, une tête léonine portée sur de larges épaules, un vrai méridional au geste puissant, au verbe fougueux, à la voix tonnante : Gambetta ! Pendant que la diligence, quittant le faubourg de la Barre, traversait la place Lucterius, vouée au souvenir du héros qui défendit le dernier contre César l'indépendance des Gaules, l'obscur étudiant, le fils de l'épicier, ne se doutait guère qu'il allait vers une destinée semblable; qu'après un autre désastre, une autre invasion, il saisirait le drapeau vaincu, qu'il incarnerait l'âme de la résistance !

Lucterius, Gambetta! Toute l'histoire de Cahors tient entre ces deux noms, entre ces deux dates. La place Lucterius à l'entrée du nord, la statue de Gambetta au midi disent à l'étranger qui franchit le seuil de la ville : deux

CAHORS. 4l

fois, dans le cours des siècles, la petite patrie quercinoise a sauvé l'honneur de la grande patrie I

MOISSAG

Les gorges du Tarn sont célèbres ; son cours inférieur, moins connu, ne manque pas de pittoresque. La rivière y prend une allure noble ; avec ses rives étagées, ses courbes harmonieuses, elle rappelle un peu le Tibre, tel que Ta compris et interprété le Poussin. La couleur de ses eaux, que les moindres crues teignent d'un rouge de brique, ajoute à la ressemblance.

Avant de se perdre dans la Garonne, au large estuaire de la Pointe, le Tarn décrit une de ses plus belles courbes devant Moissac. Entre la berge mollement arquée et la haute falaise du Quercy, qui la surplombe, la ville se serre en grappe autour de sa vieille église. L'espace est étroit ; le canal^ le chemin de fer disputent leur place aux maisons. A chaque pas, au bout de chaque rue, la perspective change ; ici, la gaieté d'une écluse ; plus loin, la gueule noire d'un tunnel; ailleurs, les arches rouges dun pont

MOISSAG. 45

qui enjambe la rivière ; et, quand on lève les yeux, c'est, au-dessus des toits et des clochers, la vision blanche de la colline, avec ses villas et ses jardins en terrasse. Ce qui domine, pourtant, ce qui donne à Moissac sa physionomie originale, ce sont ses routes d'eau, son canal, sa rivière, ses architectures de ponts et de moulins, tout cet ensemble d'une ville qui fut longtemps un port d'eau douce, un centre de batelage et de meunerie.

On ne voit plus passer beaucoup de barques à Moissac. Le Sud-Ouest navigable les lui rendra, peut-être. En attendant, il lui reste le charme de Teau, la belle nappe du Tarn largement étalée avec sa flottille de garrabots peints en noir, comme les gondoles vénitiennes, et, sur les barques, les torses nus des pêcheurs de sable patines à la façon des bronzes florentins ; il lui reste encore la douceur lente du canal et la musique de sa fontaine publique, où s'épanchent nuit et jour les aqueducs anciens.

Une fête religieuse particulière au pays rappelle le passé maritime de Moissac. Le lundi de la Pentecôte, une gabarre pavoisée, conduite par la corporation des patrons de barque, vient chercher en grande pompe le clergé qui Tattend

sur le seuil de la chapelle de Sainte-Catherine, bâtie sur le franc-bord du canal. Cette cérémonie de la bénédiction de l'eau est-elle encore célébrée? J'y assistai, il y a déjà nombre d'années, en compag-nie de mon ami très regretté Camille Delthil^le bon poète et le grand patriote moissagais. Il y avait une grande affluence de peuple sur les quais : des bérets de Gascogne et des chapeaux clabauds à la mode du Quercy, des riverains cossus, des fermières en atours du dimanche. Tous les types, tous les minois si lestement, si savoureusement croqués par le poète des Rustiques et des Lambrusques^ défilaient devant nous, depuis la délicieuse Suzon^

Brune de cils, blanche de peau,

jusqu'au Languéyeur^

... Orné d'un collier de poils roux,

... Mâle à forte encolure.

Maniant fièrement un long bâton de houx.

De cette foule^ excitée par l'éclat du soleil, par Todeur des roses printanières émanée du jardin et des corsages, une rumeur montait, se

mêlait aux psalmodies liturgiques qui voyageaient avec la barque.

Dans l'intervalle des hymnes, le tambourin et l'amboise, postés à l'avant du bateau, sonnaient une sorte de marche ou de danse guerrière qui est de tradition ce jour-là et dont l'invention remonte, sans doute, aux origines de la race. L'amboise nasillait, le tambourin ronflait, et l'étrange musique sautillante et barbare associait à la pompe catholique je ne sais quelle ardeur païenne, écho des rites d'autrefois. Le soir, et jusque assez avant dans la nuit, la ville retentit de musiques et de chansons. Un bal public était ouvert sur la promenade qui borde le Tarn. Les hautes voûtes des ormeaux s'illuminaient de lampions et de lanternes. Sur la rivière, des barques promenaient des bandes de chanteurs dont les refrains répondaient à l'orchestre du bal. Près de nous, des grisettes passaient en fredonnant une chanson à la mode, ce printemps-là, dans les ateliers de modistes et de couturières. Les couplets étaient de leur invention; elles les avaient composés à la louange d'un joli garçon, d'un casse-cœurs dont raffolaient toutes les jeunesses du pays. Et c'était une chose très méridionale, très moissagaise,

cet hymne ingénu à la beauté, cette contagfion d'amour qui flottait sur l'enivrement de la fête. Plus tard, quand la foule se fut retirée, lasse de bruit et de plaisir, Delthil et moi nous poursuivîmes notre causerie sur le long* de la promenade déserte. J'entends encore la voix chantante du poète qui me récite un de ses plus exquis paysages :

Le bateau lentement glisse sous la saulaie :

On eatend frétiller le poisson qui s^égaie.

C'est la nuit; Tair est doux, et dans Tazur bruni, Les étoiles, ces yeux vivants de Tinfinî, Ont des scintillements que reflète la vague.

J'ai revu Moîssac quelques années plus tard, •en compagnie d'un autre Moissagais, d'un autre poète, Raymond de La Tailhède, presque inédit encore ; l'écho de ses premiers vers n'avait pas dépassé la limite des cénacles. Il y avait pourtant mieux -qu'une promesse dans les stances qu^il venait d'oflFrîr à la mémoire de son ami Jules Tellîer. C'était, avec une sensibilité profonde, avec une belle envolée lyrique, une matière d^art très riche et très pure, un métal dont la sonorité se prolongeait en vibrations infinies.

Une admiration commune pour le grand penseur, le noble écrivain que fut Jules Tellier, nous avait liés malgré la différence de nos âges. Nous menâmes à travers les rues de la banlieue de Moissac une journée de flânerie délicieuse. Le peintre Seysaud, un libre enfant des garrigues provençales, qui était alors l'hôte de La Tailhède, nous disait sur place, et avec quelle ferveur! la beauté du pays tarnais qui l'avait séduit au premier coup d'œil et dont il s'essayait à rendre en de vibrantes études la majesté et la douceur virgiliennes.

Le charme de ce paysage, la simplicité de ses grandes lignes, de ses vastes horizons, je les connus vraiment ce jour-là. Je connus aussi, pendant une halte que nous fîmes au café de Flore, le caractère de la race, ce que j'appellerai Tâme moissagaise.

Je vis là des figures, des types d'une originalité singulière. Un doux bohème, grand liseur et petit journaliste, que le docteur Foissac — encore un Moissagais — a spirituellement portraituré dans son curieux roman : Maîtresse de son corpsj m'étonna par son érudition anecdotique et par sa verve quercino-gasconne. Ce vieillard savait tout et il riait de tout. La litté-

rature était donc en honneur à Moissac. Et, sans doute, ce culte n'allait pas sans quelque inexpérience. N'importe! Ce que je vis, ce que j'entendis ce jour-là me fit comprendre quelle réserve de vie intellectuelle pouvait se trouver encore dans ces milieux de sous-préfecture trop superficiellement explorés et jugés. Pour n'être pas surchauffés par la concurrence ou déformés par l'imitation, les talents, les caractères y gardent mieux qu'ailleurs leur personnalité native. Les heures plus lentes, le champ d'activité plus restreint, permettent à un La Tailhède, àun Delthil, de mûrir leurs inspirations, de donner une forme d'art à leur sensibilité; elles ont donné à un savant comme Lagrèze-Fossat, l'historien de Moissac, le loisir des longues recherches, vivifiées par le contact quotidien avec les monuments du passé. Je ne sais pas de décor plus suggestif, à qui promènerait la gestation d'un chapitre d'histoire ou d'un poème commencé, que la visite du cloître ou l'ascension au Calvaire.

Au Calvaire, après la montée le long des jardins fleuris, entre les enclos, les résidences champêtres aménagés pour le plaisir des dimanches, quand vous arrivez à la pointe de la

falaise qui surplombe Moissac, c^est devant vous, sous vos pieds, toute la richesse de la plaine étalée à perte de vue, depuis les collines blanches de l'Ag'enais jusqu'au feston neigeux des Pyrénées, un éblouissement ! Et si le regard parcourt cette étendue, quelle variété d'aspects, quelles surprises! Au-delà des maisons et des rues de la ville, en tirant vers la Gascogne, se dresse la forêt immense de ramiers, les flottes de peupliers alignés en colonnades, la saulaie touffue des îlots que trouent, ça et la, en larges coulées d'eau vive, le Tarn, la Garonne, le canal. Des architectures grêles de ponts suspendus traversent les rivières; les routes s'allongent, s'entre-croisent ; les trains en marche secouent leurs panaches de fumée sur le damier des cultures. La fierté de l'effort humain multipliant la fécondité de la terre s'exalte devant ce spectacle. Ces villes, ces bourgades, celles qu'on peut voir toutes proches, et celles qu'on devine, perdues dans la brume des lointains, c'est l'héritage de la race. Toute la patrie méridionale est là, la petite et la grande; vision d'orgueil, appel à l'action, à la joie, à la volonté de vivre.

Le cloître se prête à d'autres exercices. Ici, la nature est absente ; les pas strictement mesurés

et qui reviennent sur eux-mêmes invitent la pensée à se replier elle aussi, à se tourner vers la vie intérieure, vers le rêve. Et ce rêve ne sera, sans doute, pas celui des promeneurs d'autrefois, des moines qui usèrent de leurs sandales ce pavé séculaire. Nous cherchons, nous voulons autre chose qu^eux. Mais quels que soient nos rêves, songerie de poète ou méditation de philosophe, ils se complaisent au silence et au recueillement de ce refuge. L'ombre y est exquise aux aprèsmidi de l'été. Les reflets du soir, en se jouant aux symboles des chapiteaux romans, s'y nuancent d'une délicate mélancolie. Et, parce qu'elles sont là exilées, comme elles sont émouvantes, comme elles parlent à notre imagination, les pauvres fleurs que le hasard a fait germer parmi la nudité des pierres! Un coquelicot dans l'herbe des tombes, un rosier dont la jeunesse mièvre s'appuie à la rosace effritée d'un arceau, ne sont-ils pas plus éloquents que tout un parterre?

SAINT-ANÏONIN

(tarn-et-garonne) .

La ville est née d'une lég'ende.

Les Actes des martyrs rapportent qu'après sa décollation par les Gentils, la tête et le bras gauche de saint Antonin, jetés dans l'Ariège par ses bourreaux, voyagèrent dans une barque conduite par deux aigles, depuis Pamiers jusqu'au confluent de l'Aveyron et de la Bonnette, au pays des Ruthènes qu'il avait évangélisé quelques années avant et converti à la foi de Jésus-Christ. Là où les reliques avaient atterri, s'éleva bientôt un monastère. Les reliques avaient attiré les moines; les moines attirèrent les pèlerins; les pèlerins fondèrent la ville. Le monastère a disparu depuis longtemps ; les pèlerins et les miracles ont émigré à la Salette, à Lourdes. Mais la ville est restée.

La beauté du pays explique la légende. Je goûte fort, pour mon compte, ce désir pas-

sionné du saint homme, cette volonté posthume assez forte pour pousser la barque, pour obliger les aigles à la conduire et les rivières à la porter jusqu'au lieu qull avait choisi entre tous pour y reposer ses restes, ou plutôt les restes de ses restes, puisqu'il y arriva fragmenté, cul-de-jatte et manchot. Notez que bien des attraits auraient pu l'arrêter en route. C'était, presque en quittant l'Ariège, les splendeurs de Toulouse avec ses monuments^ ses temples dont les degrés s'abaissant jusqu'au fleuve l'invitaient à descendre. Mais saint Antonin s'était contenté d'un signe de tête, d'un salut en passant, aux reliques de saint Saturnin, son confrère en martyre. Et il avait passé outre. Il n'avait pas cédé davantage aux séductions des ramiers, des admirables forêts de peupliers et de saules qui accompagnent la Garonne. A peine s'il s^était aperçu qu'il changeait de fleuve, en longeant les rives du Tarn, les hautes falaises blanches couronnées de la richesse des pampres, et déjà s'étalait devant lui le verger plantureux qui borde l'Aveyron, les villas de marbre de l'antique Cosa, étagées au penchant des collines. A Bruniquel, il s'était dit : J'approche, et à Casai : J'arrive. Et soudain la

gorge sauvage, Tétroit goulet de pierre où grondaient les eaux torrentieuses^ s'élargissait en une vallée fertile, lumineuse, définie par un cercle de montagnes. Saint Antonin avait bien choisi son dernier gîte. Et les moines, gardiens de ses reliques, ne furent pas mal inspirés non plus, qui donnèrent à leur abbaye le nom de Noble-Val. Il n'en est pas qui désigne mieux le caractère du pays, la majesté des architectures calcaires qui limitent son horizon. Ce coin de terre est construit, harmonieux, parfait. Les montagnes qui renferment ont un élan bien ordonné; creusées en courbes gracieuses ou aplanies en terrasses, elles sont un enchantement pour le regard. La vallée elle-même est riche sans exubérance, d'une fertilité élégante et discrète, les vergers s'y mêlent aux cultures, et la rivière qui la traverse est comme une coulée de cristal entre des rivages de marbre, polis par l'usure des courants.

Ces choses n'ont guère changé depuis le Toyage de l'apôtre. A peine si quelques pierres se sont détachées des rochers témoins du miracle. Les araires romains au mancheron recourbé en faucille déchirent encore l'alluvion de la vallée heureuse, la broussaille odorante des

chèvrefeuilles et des troènes revêt les pentes verticales des rochers, le feston du lierre pend au seuil des grottes noircies par la fumée des torches, le croassement des corneilles résonne au creux des cirques déserts, l'ombre légère des amarines et des saules se penche sur les gouflFres de la rivière, et, à l'horizon, dans la lumière mauve qui les enveloppe, les montagnes nouent leur ronde éternelle.

La ville n'est pas moins curieuse à voir, moins attachante que le pays.

De la terrasse du roc d'Anglar qui la surplombe, on dirait, avec sa carapace de toits rouges, rayée de noir par la fente des rues, d'un énorme madrépore, d'un récif de corail.

L'espace étroitement limité par la ceinture naturelle des deux rivières, plus tard, par le corset de pierre des deux remparts, a obligé les maisons à se serrer, laissant à peine une ouverture aux rues qui ne sont que des ruelles, aux places qui ne sont que des carrefours. Ces places, ces rues n'ont pas changé depuis des siècles, les maisons pas davantage. A peu près

intactes, dans leur indestructible appareil de pierre, elles ont gardé leur figure d'autrefois. Quelques façades ont été 'grattées, quelques fenêtres ont perdu leurs meneaux; c'est toute la trace des restaurations modernes. Les crochets de fer plantés aux murailles évoquent les tapisseries de haute lisse tendues sur le passage des processions et des cortèges ; les écussons, sur le linteau des portes, montrent, sculptées à vive arête dans le calcaire, les armoiries des familles nobles, les enseignes des anciens corps de métier.

Ces enseignes pacifiques, ces rez-de-chaussée, aménagés presque tous en boutiques, attestent le passé d'une ville qui fut de bonne heure industrielle et commerçante. Malgré les séditions et les sièges, il faisait bon vivre à Saint-Antonin. La commune eut un conseil de prud'hommes avant d^être administrée par des consuls. La corporation des fabricants de drap tenait le haut bout dans la cité. Les vicomtes, qui commandaient au nom du roi, vivaient sur un pied d'amitié avec la bourgeoisie. C'étaient d'ailleurs, dit l'histoire, de gentils seigneurs, magnifiques dans leurs dépenses et débonnaires au pauvre monde. L'un d'eux, Raymond Jour-

dain, fut en son temps un aimable troubadour, expert aux jeux de l'amour et de la rime. Un autre, Archambaud, fit bâtir à son usage un château, devenu plus tard l'hôtel de ville, qui est une merveille d'architecture et de sculpture romanes.

Un château, c'est beaucoup dire; Tédifice ne se distingue des maisons bourgeoises ses voisines que par une tour à mâchicoulis, d'aspect modérément guerrier et féodal. Palais en haut, immeuble de rapport en bas, la maison du vicomte avait au rez-de-chaussée une série d'arcades louées aux boutiquiers de la ville. Mais la façade n'en est pas moins exquise avec sa claire-voie byzantine ouvrée comme un bijou, avec ses piliers sculptés, ses fines colonnettes dont les chapiteaux portent des têtes de rois barbus, d'une exécution puérile et précise.

Dans sa nouveauté, quand ces figures s'enlevaient en couleur sur la sévérité des murailles, quand les plats de faïence arabe incrustés dans la pierre chatoyaient au soleil, le monument devait être, pour les bourgeois casaniers et le menu peuple attaché à la glèbe^ comme une vision d'Orient, une évocation des splendeurs de Venise et de Constantinople.

Une ère de prospérité s'ouvrait alors pour Saintr-Antonin. Elle se prolongea pendant plusieurs siècles. L'industrie locale avait la vie dure. Elle résista au pillage des croisés de Montfort, à l'occupation anglaise, aux désastres des guerres religieuses. Puis ce fut le déclin. Devons-nous le regretter? Certes, je n'ai pas l'âme assez noire pour me réjouir de cette décadence. Les intérêts matériels des communautés et des peuples doivent passer avant la satisfaction de l'esthétique. Mais, puisque le mal est fait, il est bien permis de chercher, dans l'image presque intacte du passé, une compensation à la médiocrité actuelle. Une industrie, un commerce en progrès, auraient porté atteinte à l'intégrité de cette image. Les maisons rebâties, les rues alignées auraient perdu leur physionomie originale ; les erreurs et même les horreurs des architectures à la mode du temps de Louis-Philippe et du second Empire, voire de la troisième République, auraient désavantageusement remplacé le fouillis pittoresque de la cité romano-gothique.

Ne plaignons pas trop les Saint-Antoninois;

envions-les plutôt. N^ont-ils pas pour enchanter leurs yeux cette lumière des pays calcaires, blonde ou mauve selon les heures, qui leur fait un horizon de beauté? N'ont-ils pas cet air vif, parfumé, qui a pris en passant sur les causses la saine amertune des buis, l'arôme cordial des saug-es et des lavandes? Et quels paysages?

quels sites^ aux portes de la ville : la Gastagnarède, un cirque de rochers et d'eaux vives, avec la pointe extrême du roc d'Anglar, dressée en éperon vers l'azur — tel le piédestal d'une Victoire; le Causse, désert de pierre qu'habite le silence; la vallée de la Bonnette, fraîche, herbeuse, bruissante de la chanson des feuilles et du murmure des fontaines.

Heureux Saint-Antoninois ! Je me souviens, comme d'un rêve, de la dernière soirée que j'ai passée chez eux. Nous revenions, grisés de lumière et de plein air, d'une course en montagne. Ce fut brusquement, devant nous, l'intimité, le calme des rues étroites que la tombée du soir faisait plus calmes encore, plus intimes. Les travailleurs rentraient des champs, leurs outils à l'épaule; des charrettes à bœufs cahotaient sur le pavé. C'était l'heure où les foyers s'allument pour le repas du soir. Leurs

SAINT-ANTONIN. Bg

clartés se mêlaient aux derniers rayons du soleil horizontal. La magnificence du couchant auréolait le feston des toits, la silhouette anguleuse des pignons. Des lambeaux de pourpre s'accrochaient çà et là aux façades délabrées, aux écussons rongés de mousse. L'ombre gagnait. Un moment vint où les maisons, les arbres des promenades, l'horizon même flottèrent dans la poussière du crépuscule. Seule, dans l'évanouissement des couleurs et des lignes, la forme héroïque du roc d'Anglar surgissait, tel le fronton d'une acropole, baigné des lueurs suprêmes du soleil disparu.

Une cité d'autrefois, perchée en l'air, agriffée au pinacle d'un mamelon solitaire, une vieille chose, reculée dans le temps et dans l'espace, noire, tragique, cimée de clochers et de tours, ainsi apparaît Cordes au voyageur qui descend à la station de Vindrac. Et à peine entrevue, à quelques pas de la gare, la vision se dérobe à un tournant de la route, laissant la curiosité en suspens.

Plus haut perchée, plus sévère avec ses bâtisses serrées en grappe comme les alvéoles d'un nid de guêpes, autour du clocher, avec ses remparts ébréchés d'où s'échappent, mêlées à la verdure noire des cyprès, les pierres blanches du cimetière, la ville réapparaît tout à coup, au seuil de la côte, dont la lente spirale s'enroule au flanc du rocher.

Des rues, une église, tout le village des Cabanes s'est fixé en bas, comme découragé par

CORDES. 6l

la raideur de la vieille route qui grimpe tout droit, sans paliers, sans échelons^ jusqu'au bout de la montagne. Plus facile, la route moderne prend au plus long, s'élève insensiblement, sous un couvert d'ormeaux, au-dessus de la vallée. C'est dimanche aujourd'hui ; les sonneries des vêpres tombent par intervalles, se perdent au lointain des campagnes. Et ces sonneries au timbre fatigué nous font songer à d'autres, aux appels de bataille ou de fête, envoyées par le même clocher — peut-être par les mêmes cloches, — aux heures mauvaises ou glorieuses des siècles écoulés. Longuement, lentement, nous montons de rampe en rampe, de palier en palier, — tels les pèlerins de Rocamadour en marche vers l'inaccessible sanctuaire!

Le sommet enfin ! La porte des Houmets est devant nous, massive entre ses tours tronquées qu'égaie à peine, jaillissant entre deux pierres, le feston d'une ronce, la pousse chétive d'un figuier. Un dernier regard aux collines porteuses de clochers et de villages qui s'étagent sur la limpidité du ciel, à la vallée ombreuse où le Gérou sinue sous les peupliers. La nature, la vie expirent ici, semble-t-il, au seuil de cette porte qui s'ouvre sur le passé. Dès le

premier pas dans la rue, sur le pavé raboteux, entre les hautes murailles de pierre des maisons, une sensation d'exil vous étreint. G^est comme si l'on entrait dans un autre pays, dans une civilisation différente. La saison même, on dirait qu'elle a changé ; malgré Téclat de l'aprèsmidi de juillet, le soleil glisse avec peine jusqu'au pavé ; une fraîcheur de cave tombe des hautes façades débordantes.

Le besoin de sécurité qui a décidé les terriens de jadis à se loger à l'étroit sur cette arête rocheuse, sous la protection du château comtal, a commandé l'architecture de leurs maisons, le plan de leur ville. Ces ruelles étroites, étranglées en boyaux, rien de plus facile, en cas de danger, que de les obstruer en barricades. Ces maisons, ornées du côté de la rue, pour les satisfactions de vanité ou de hiérarchie, à l'extérieur^ du côté des remparts, ont une brutalité de citadelles. Presque pas d'ouvertures sur la campagne. C'était affaire aux guetteurs de scruter l'horizon, de dépister l'ennemi. Confiants dans leur garnison, les bourgeois, les artisans travaillaient paisiblement à s'enrichir. Non sans succès, d'ailleurs. Sous les larges auvents qui les abritaient des intempéries, les boutiques

s'ouvraient presque à chaque porte ; du matin au soir la navette du tisserand, le marteau du chaudronnier étaient en branle. Les jours de marché — il y en avait deux par semaine — les rues, la halle s'encombraient de marchands forains et de campagnards.

La halle et l'église étaient alors les deux centres de la vie municipale. Le négoce et la religion faisaient bon ménage ensemble. La théologie vint tout gâter. Les Cordais, comme leurs compatriotes de l'Albigeois, avaient pris parti pour l'hérésie manichéenne. Entre eux et la sainte Inquisition, il y eut quelques vivacités regrettables : une vieille femme fut brûlée vive, mais deux inquisiteurs furent assommés et jetés dans un puits. Ces incidents et plusieurs autres, tels que sièges, prises d'armes, peste et processions pour faire cesser la perte, permettent de croire qu'on n'avait pas le loisir de s'ennuyer à Cordes au bon vieux temps médiéval.

Le séjour des comtes de Toulouse qui s'y fixaient quelques mois par an, en déplacement de chasse, y était sans doute une occasion de recettes fructueuses pour les marchands, de divertissements et de spectacles pour le public. Ils étaient populaires ces princes qui avaient

souffert comme leurs peuples des fléaux de la croisade, des rapines et des violences des Barbares du Nord. Gomme leurs peuples aussi, ils se plaisaient aux jeux du Gai-Sçavoir, aux accords des luths et des théorbes en accompagnement aux stances rimées des troubadours. De leurs amusements quelque chose arrivait toujours aux oreilles des gens attroupés dans la rue : un air de danse, la mélopée tramante d'une strophe. Et quand finissaient ces enchantements, quand le seigneur comte quittait Cordes pour rentrer dans sa capitale, plus d'un regret sans doute — regret d'amoureuse ou regret de marchand — suivait du haut des remparts la troupe bariolée de ces gentils courtisans, de ces écuyers, de ces pages, qui pendant quelques semaines avaient semé à pleines mains dans la triste bourgade l'argent et le plaisir.

Le charme de Cordes, c'est que la reconstitution de cette vie ancienne, laborieuse, contrariée par les bouleversements, par l'agitation de la vie contemporaine, s'établit ici d'ellemême, qu'elle s'impose aux regards les moins renseignés. Sauf le château des comtes, totalement disparu, les choses sont encore en place, à peine dégradées. L'église où officia le clergé

cathare, où les înquisitenrs romains lancèrent l'excommunication et Tanathème, est à peu près intacte ; sa jolie porte d'un gothique flamboyant a été respectée par l'usure des siècles. La halle du seizième siècle est là aussi^ robuste et svelte autant que le jour où les maîtres charpentiers plantèrent le rameau triomphal au pinacle de sa charpente. On n'y Toit plus, il est vrai, les Ténérables vases de pierre qui servaient de mesures publiques, ni le fameux libre ferrât, la charte des libertés municipales, écrite sur un parchemin incorruptible et scellée par une chaîne de fer au pilier central. L'hôtel-de-ville garde maintenant ces reliques. Mais voici, en bordure de la rue, la croix expiatoire, la croix orgueilleuse aux branches fleurdelisées, dont le piédestal de marbre bouche l'orifice du puits historique où furent, où sont encore ensevelis les inquisiteurs. Et de savoir qu'ils sont là-dessous, squelettes ou poussière de squelettes, cela permet de supporter Tarrog-ance de cette croix en admirant la somptuosité de son style.

n y a enfin, le long- de la g-rand'rue, les belles maisons du quatorzième siècle : l'hôtel du grandfauconnier, du gprand-écuyer, du grand-veneur. Ces hôtels, je les avais vus il y a longtemps

dans toute la ferveur de mon culte pour l'art gothique. Et parce que mon sens critique s'était peut-être affiné depuis, parce que j'avais eu occasion de l'exercer sur d'autres monuments plus universellement connus et admirés, je craignais une déception, un déchet de mon enthousiasme juvénile. G^est exactement l'impression contraire que j'ai éprouvée. Tandis que, à la Cité de Carcassonne, par exemple, les morceaux de neuf arbitrairement soudés aux ruines, sous prétexte d'unité, me gâtent mon plaisir, me rendent suspecte la beauté de l'ensemble, ici j^ai été touché par la sincérité^ par la bonhomie du spectacle. Pas un refait, pas un surajouté ; quelques tares plutôt, quelques déformations : des fenêtres, des arceaux bouchés pour la commodité de l'habitant. Mais dans ce qui reste, quelle harmonie, quelle grâce! Ces gargouilles, ces figures en bas-relief qui animent les murs de leur vie légère et naïve, quelle juste proportion elles offrent dans la décoration des façades ! Quelques-unes sont des merveilles, notamment celles qui ornent la maison du grandécuyer. Autant que le raccourci excessif imposé par l'étroitesse de la rue permette d'en juger, il semble qu'il y ait là des pièces rares, d^une

exécution tout à fait supérieure. Evidemment, il s'est rencontré dans la troupe des bons ouvriers qui travaillaient là ingénument, selon des traditions reçues et dévotement observées, un artiste d'un talent plus délicat, plus personnel, qui, de la tâche quotidienne, s'est haussé jusqu'au chef-d'œuvre.

Tandis que le soleil déclinant faisait d'or les crins de sa chimère, la grimace de son joueur de luth, le geste de son Eve offrant la pomme qui se balance comme un petit animal insidieux à un bandeau de la façade, nous nous plaisions à évoquer, du passé obscur qui la couvre de son voile, la figure du sculpteur inconnu.

Mais le soleil qui s'en va nous avertit que l'heure va finir de notre promenade esthétique. En même temps que nous, l'ombre descend du haut des remparts sur les rampes vertigineuses. Et brusquement, au fond de la côte, c'est la reprise de la vie contemporaine. Tandis que Cordes, là-haut, dort son sommeil séculaire, en bas, les Cabanes sont en fête. Il y a des buveurs attablés aux terrasses des cafés, et dans la rue des bandes de jolies filles, mi-campagnardes, mi-grisettes, promènent leurs atours et leurs œillades du dimanche.

L'arrivée à Albi est saisissante. Toute proche, à quelques pas de la gare, la ville est invisible, cachée dans un pli de terrain. Seule, sur l'horizon, la cathédrale se soulève, immense. Une clôture de collines sévères limite l'espace autour d'elle, et il semble que la plaine, les collines ne soient là que pour servir de socle ou de cadre au monument. On s^avance, on entre dans l'activité des avenues, on coudoie le mouvement de la vie moderne, et le prestige persiste, la vision du passé s'impose avec la silhouette rose, lointaine et surplombante, dont la majesté séculaire étonne la pensée, fascine le regard.

Bientôt l'apparition se rapproche; on dirait qu'elle me fait signe. J'ai quitté le faubourg neuf, je m'enfonce dans le dédale des vieilles rues contemporaines de sainte Cécile : la rue des Muettes, la rue des Nobles, la rue des Prê-

très, la rue du Puîts-de-la-Grâce. Entre les étages en encorbellement, les murailles à croisillons de bois, les g-aletas à jour, les pignons vermoulus où des statues de saints moisissent dans leurs niches, elles montent, ces rues, elles descendent, elles s'enchevêtrent en carrefours, s'étrang-lent en impasses, et toujours au moment où je vais perdre mon chemin, dévier vers la rivière ou m'éloig-ner du côté des quartiers neufs, un morceau de la cathédrale m'apparaît, un clocheton, une tourelle rose m'indiquent la bonne route. Je ne suis pas pressé, d'ailleuRS. Je m'amuse à la surprise de ces vues fragmentées, qui excitent ma curiosité, fouettent mon désir de la révélation totale... Mon rêve, suggéré par quelque enseigne, quelque reste de façade gothique, évoque la vie d'autrefois ; j'entends tinter le marteau des chaudronniers de la rue Payrolière, j'assiste aux cortèges seigneuriaux dans la rue des Nobles, aux bavardages des commères dans la rue des Muettes. Je songe au temps où la cathédrale en construction surgissait lentement, pointait avec ses échafaudages fourmillants de maçons et de tailleurs de pierres, dans la fente bleue ouverte entre le feston rouge des toitures. Deux siècles

de travail ! deux siècles d'attente ! D'une génération à l'autre, la bâtisse montait de quelques assises à peine. Ceux qui avaient vu jeter les fondations, maçonner les glacis, amorcer les tours, disparaissaient avant que s'inscrivît dans les murs l'ogive des verrières. Les enfants qui avaient joué dans les combles de la nef étaient devenus des vieillards à barbe blanche quand les plombiers posaient le coq terminal sur la pyramide du clocher.

Une ruelle en pente m'a conduit au petit pont, au fond du ravin que le Tarn emplit de sa course puissante, un moment domptée par les barrages, assoupie dans la prison des écluses. Les escaUers, les terrasses du faubourg de la Madeleine plongent à pic, prolongés en reflets dans le fleuve. [En face, sur la rive gauche^ au-dessus des constructions inégales et massives de l'archevêché, le vaisseau de Sainte- Cécile monte, nettement découpé sur le ciel.

Vue d'ici, la cathédrale est plus belle encore, plus attirante. J'ai hâte maintenant de l'admirer, de la posséder de plus près.

Vivement, je remonte l'antique escalier del Veyré; j'arrive au seuil de la merveille. Minute de ravissement devant la noble simplicité de

cette architecture qui s^élève d'un seul jet, sans ornements, sans contreforts, dans le bel élan des lignes verticales. Puis la réflexion vient, Tanalyse. Est-ce une émotion religieuse que me donne la nudité sévère de Sainte-Cécile? Une sorte d'effroi s'y mêle, me fait douter si je suis en présence d'une forteresse ou d'une église. Les premières assises taillées en glacis, les verrières hautes, longues, étroites comme des meurtrières, les créneaux de la porte Dominique de Florence, disent la forteresse. Le clocher lui-même, qui donne à la masse sa signification de prière, garde le caractère de solidité, de force, avec son entassement de tours, superposées en retrait jusqu'à la plate-forme finale. L'impression qui se dégage de l'ensemble n'a rien de mystique. Cet ample développement des lignes droites, des surfaces pleines, atteint la grandeur sans la dépasser. Ce n'est pas le rêve stupéfiant, le miracle fragile du gothique septentrional, l'ajourement, l'évidement des murailles, le défi porté aux lois de la statique, qui arrive presque à l'évanouissement de la matière. C'est plutôt une manifestation de puissance, de souveraineté ecclésiastique qui veut joindre sous son sceptre les royaumes de

la terre et le royaume du ciel. Et ce sceptre fut dur à ses sujets. Le rose ardent des murailles de brique me fait penser au sang rouge des martyrs albig-eois, versé à flots par le clergé bâtisseur.

La mignardise fastueuse du baldaquin de pierre, posé comme un dais de parade au seuil de la cathédrale, l'allège à peine d'une nuance de grâce. A l'intérieur, le jubé, bibelot grandiose ouvragé par les sculpteurs de la Renaissance, disparaît presque dans l'ampleur des voûtes. Ces jolies choses de luxe sont comme la chape brillante jetée sur la cuirasse d'un de ces évêques féodaux qui guerroyai^it en habits de chœur, distribuant, en guise de bénédiction, les coups d'estoc et de taille aux ennemis de la foi. Les peintures, cet arc-en-ciel de fresques qui resplendit aux murailles et aux voûtes, ne démentent pas l'expression générale de l'édifice. Si les couleurs ont un éclat de parure, les sujets sont plutôt faits pour inspirer la terreur. Les supplices de l'enfer catholique, les tortures infligées aux damnés couvrent à eux seuls tout le fond de la nef, et du haut des voûtes, la symbolique en action des Ecritures, la généalogie de Jésus, le long cortège des docteurs et

des prophètes, proclame en un déroulement d'histoire l'évidence ihéolog^ique de la vérité chrétienne, l'autorité du Fils de E>ieu, seigneur suzerain, roi des rois. L'enseignement de doctrine donné aux fidèles par le décor intérieur complète ainsi la leçon de soumission et de respect imposée par l'aspect extérieur, par la hauteur, par la solidité des murs, obstacle insurmontable aux entreprises de rhérésie.

Un monument comme Sainte-Cécile ne sort pas seulement de l'invention d'un architecte, il ne porte pas uniquement l'empreinte d'un siècle, d'une nécessité politique, d'une évolution de goût et de mœurs. Pour qu'il atteigne sa plus haute signification^ il faut encore qu'il soit représentatif d^une race, d'un terroir. Et c'est le cas de Sainte-Cécile. Que des évêques étrangers au pays aient ordonné les plans, surveillé les travaux, que des artistes italiens aient décoré les murailles, il n'importe, pourvu que l'œuvre traduise le caractère de l'âme albigeoise. Cette âme était turbulente, encline aux nouveautés, prompte à la révolte ; d^où l'esprit féodal et militaire de l'église ; elle était aussi amoureuse de beauté, enthousiaste du

chant des troubadours, et le vêtement d'art de la cathédrale avait de quoi la satisfaire.

Et maintenant, qu'est-elle devenue cette âme albigeoise? qu'a-t-elle donné depuis l'éclosion de ce chef-d'œuvre? Où sont les monuments nouveaux qui attestent l'activité, le génie de la race?

Du haut du clocher, dont je fais l'ascension, je les découvrirai sans doute.

Un coup d'œil en passant à la chambre des cloches, à la couverture de l'église, à la galerie en cours de restauration qui ferme le chemin de ronde; quelques marches encore et j'émerge du puits d'ombre de la tour, je touche à la plate-forme du clocher. L'horizon s'étale, un horizon clair, ensoleillé, attendri de douceur automnale. En bas, la vallée montueuse, sabrée de ravins, partagée, comme d'une estafilade, par la coupe profonde du Tarn ; plus haut, un cercle de collines poudreuses, des pentes raides, égratignées au sommet par les stries du calcaire blanc. Un feston bleu se hausse en échelon vers le Plateau-Central : le Puy-Saint- Georges ; une brèche, à l'opposé, laisse voir la muraille sévère de la Montagne-Noire, tandis qu'au couchant la rivière s'évade en une large

trouée vers les falaises dorées du Quercy. Des fumées çà et là trahissent l'activité industrielle ; fumées au nord : Gagnac, Garmaux, Saint- Juéry ; fumées au midi, vomies par les fours à chaux de Lavasière. Albi fait une grande tache rouge au milieu. Sous mes pieds, à une profondeur vertigineuse, déferle une houle de toitures, hachée de fentes qui sont les rues de la vieille ville. La tour romane de Saint-Salvi domine ce réseau étroit et compliqué que bordaient autrefois les remparts. Au delà, à l'entrée des quartiers neufs, le réseau s'élargit, desserre ses mailles. Voici les platanes des Lices et des allées La Pérouse, les verdures roussies par l'automne et les ifs taillés à la française du parc de Rochegude. Des croix au fronton des bâtisses désignent les maisons religieuses, les hospices, les couvents. Leur nombre, l'importance des constructions, l'ampleur des enclos, attestent la richesse des fondations pieuses, la puissance du règne ecclésiastique. A travers ce fouillis, je cherche les monuments nouveaux. Le palais de justice — la boîte à Thémis — n'est qu'un guignol prétentieux, avec son éternel péristyle et son inévitable colonnade ; le lycée, la préfecture sont de parfaits

et pauvres modèles de l'art bourgpeois officiel. Au nord, dans le faubourgs de la rive droite, au delà des ponts qui n'ont d'intéressant que la hauteur de leurs arches, d'une ligne d'ailleiirs inélégante, je n'y trouve qu'une église moderne, une grange à foin quelconque surmontée en tête d'un quelconque clocher et en queue d^un quelconque fronton. Je constate et je passe. Plus loin, à l'orée du faubourg, dans un rectangle fermé de murs, s'élève une halle ouverte, flanquée de deux cheminées d'usine.

Ici, mon regard s'arrête. Tout le problème de l'avenir social, toute une révolution déjà à l'œuvre s'agitent entre les quatre murs de cet enclos minuscule. Cette usine est la Verrerie ouvrière. Peu de chose, vue d'ici, du haut de cette orgueilleuse cathédrale qui depuis cinq cents ans domine la ville et le pays, un grain de sable, un flocon de fumée. Et pourtant, il y a déjà dans cet embryon d'industrie plus de vie, plus d'effort, plus d'attrait humains que dans l'énorme monument qui se dresse en défi, auréolé de son prestige séculaire. Il dure encore ce prestige , mais combien affaibli, combien atténué! La vieille chanson résonne identique, sous les voûtes, mais ses vibrations

expirent, se perdent sans écho dans le cœur des générations nouvelles. L'idéal surnaturel, les promesses de l'au-delà, révang-ile de charité et d'amour, exploités en instrument de règne au service d'une caste, ont perdu leur sens, leur vertu de propagande. Un siècle et plus de critique scientifique a ruiné les fondements de l'édifice; il sonne creux aujourd'hui, décor illusoire, porté sur le néant. 11 est temps d'inaugurer des bases plus sûres pour un plus solide édifice. La société de demain s'organise; les travailleurs, impatients des servitudes anciennes, cherchent dans la solidarité collective ou coopérative un point d'appui dans leur lutte contre le capital.

La fondation de la Verrerie ouvrière a été le premier essai, la première étape de cet affranchissement. Ce lieu et cette date compteront désormais dans l'histoire. Qui sait si plus tard, quand le germe aura grandi, quand le socialisme aura renouvelé la face de la terre française, qui sait si des cortèges, des processions de pèlerms ne viendront pas, comme aujourd'hui les dévots à Sainte-Cécile, mais avec d'autres devises dans leurs cœurs, d'autres devises sur leurs bannières, visiter en commémoration

yS TERRE d'oc.

pieuse les humbles murailles qui auront été le berceau d'une humanité meilleure?

Il me plaît d'évoquer cet avenir ici, au som" met de la citadelle du Passé. La place est bonne pour donner l'essor aux grands rêves. Ils planent sur la ville, sur l'Albi d'hier et de demain...

Je suis descendu des cloches; j'ai flâné au hasard des rues crépusculaires; j'ai salué en passant la statue de La Pérouse, le découvreur des îles inconnues. Accoudé au parapet du quai, en face du fleuve violenté par l'industrie, enjambé par les arches géantes des ponts, j'ai contemplé une dernière fois la fière silhouette de Sainte-Cécile, assiégée à cette heure, fouettée par les tourbillons de fumées noires que vomissaient les cheminées d^usines. Et de ces haltes, de ces visions contractées, tumultueuses, j'ai emporté l'image d^une cité tragique, d'une ville d'action sociale et de rêve esthétique, où se livre ardente, décisive, la bataille entre le Passé et l'Avenir.

Je ne sais pas au juste si c'est Arles ou Nîmes que Daudet a voulu peindre sous le nom d'Aps-en-Provence. Un peu l'un, un peu l'autre sans doute ; mais c'était Nîmes surtout que j'avais cru voir à travers les pages de Numa Roumestan. Il m'en était resté Vimage d'une ville de soleil, parfumée d'ail et de lauriersroses, bercée par le souffle du mistral ou par la musique des cigales ; d'une ville de sieste brusquement réveillée par des sursauts de passions, par des frénésies de foules gesticulantes et patoisantes. La réalité est autre ; plus sérieuse, plus puissante.

Les cigales étaient parties, le mistral se taisait le jour où j'ai visité la grande cité languedocienne. Le soleil qui dorait les monuments, Fazur qui baignait les platanes des avenues, c'étaient déjà le soleil discret, l'azur attendri de l'automne. La ville s^éveillait, alerte, dans

8o TERRE d'oc.

cette lumière apaisée, caressante aux pierres et aux hommes. Les boutiques, les ateliers s'ouvraient. Les ourdisseuses de tapis, les tisseuses de lacets, des brunes la plupart, minces et nerveuses, s'en allaient vers les fabriques, d'une allure piaffante et désinvolte; des maraîchers matineux, descendus des mazetSy brouettaient au marché leurs pannerées de piments et de pommes d'amour; et cette activité de la vie moderne frôlait au passage les assises vénérables des monuments qui attestent l'activité d'autrefois. Le spectable de ces deux civilisations juxtaposées, la confrontation à chaque pas des vivants et des morts, il me semble que c'est l'attrait essentiel, l'originalité de Nîmes. Pour une cité comme pour un individu, ce n'est pas tout de durer, mais c'est quelque chose. Nîmes a duré près de vingl siècles! Cette longévité fait penser à la Ville étemelle.

Songez que, depuis sa fondation, Nîmes a été saccagée par les Vandales, pillée par les Sarrasins, assiégée et prise par les Bourguignons, reprise par les Français. Les arènes ont été brûlées par Charles-Martel ; la Maison-Carrée, après avoir couru le risque d'être transportée pierre par pierre à Versailles, a servi de

magasin d'entrepôt. Ces merveilles ont résisté au temps, ont survécu au désastre. La fumée des torches franques n'a fait que patiner les pierres des arènes ; la Maison-Carrée, lavée de ses souillures, resplendit chaque jour d'une jeunesse nouvelle.

La race a survécu elle aussi, légèrement adultérée sans doute par le sang visigoth ou sarrasin, mais toujours vivace, phocéenne par la finesse du goût, par l'entente du trafic, romaine par la fierté, par l'esprit de suite dans les entreprises. Allègrement, sans déchoir, les Nîmois portent l'héritage du passé; ils l'évoquent, ils le commémorent, par les noms qu'ils donnent à leurs rues, par cette statue qu'ils ont érigée naguère à Antonin le Pieux, un compatriote du deuxième siècle. Ce culte des ancêtres latins n'a pas été sans influence sur l'éducation de la race. Orateur, peintre, poète, le Nîmois est de tradition classique. La formation religieuse pas plus que l'idée politique ne changent rien à cette commune esthétique. Catholiques ou protestants, républicains ou royalistes, les compatriotes de Domitius Afer, du maître de Quintilien, sont restés fidèles à la rhétorique latine. Guizot en était, comme en sont l'acadé-

micien Gaston Boissier et le sâr Péladan, comme en ont été les peintres Subleyras et Sigalon : anciens ou modernes, ils attestent la même discipline. Qui se douterait qu'une âme calviniste a produit l'œuvre néo-grecque de Pradier, cette admirable fontaine où la figure de la Cité accueille d'un geste infiniment noble les étrangère et les passants ? Chez le plus débridé, le plus personnel de ses écrivains, chez Alphonse Daudet lui-même, n'est-ce pas la culture classique qui a conseillé cette mesure, ce goût, cette maîtrise de la forme, qui l'ont placé dès ses débuts au premier rang des romanciers de son temps?

Et ce n'est pas là seulement la caractéristique d'une élite. Il y a comme une empreinte romaine dans les travaux d'édilité, dans les percements de rues ou de boulevards qui, depuis cent ans, ont transformé Nîmes. Il est seulement fâcheux que le génie des architectes n'ait pas toujours répondu à la bonne volonté, des édiles.

Entre les monuments anciens et les nouveaux, la comparaison est aussi par trop inégale. Le voisinage des arènes fait tort au palais de juslice, et la colonnade du théâtre a quelque audace

à se confronter de si près avec le péristyle de la Maison-Carrée.

Laissons ces critiques. A quoi bon se plaindre quand on a de si belles occasions d'admirer? Oublions le palais de justice et contemplons les arènes. Un double rang- d'arcades, des pilastres, un attique, c'est tout le monument, et il est grandiose. Jamais pareil effet n'a été obtenu par des moyens aussi simples. C'est une beauté de géométrie presque nue, sans ornements, sans détail, faite uniquement d'une harmonie de calculs et de nombres. La belle ligne courbe de l'ellipse s'infléchit, tourne, dans un mouvement d'une ampleur, d'une majesté souveraines. L'œil se satisfait indéfiniment à la suivre. J'imagine que l'émotion doit être pareille à voir monter le bloc des Pyramides sur le ciel égyptien. Les aménagements intérieurs, les galeries d'accès, les gradins, les vomitoires, ne démentent pas ce caractère de noblesse fruste, de grandeur sévère. Tel que je l'ai vu, devant l'arène vide et les gradins déserts, l'amphithéâtre est prodigieux. Que doit^-il être quand tout un peuple est là, quand le spectacle qu^on y donne, représentation tragique ou corrida de muertey fait passer sur la foule le tumulte des

cris ou le frisson du silence 1 Le ciel lui-même, la large coupole d'azur qui plafonne, impassible, sur l'énorme cuve, le ciel s'anime quelquefois^ ajoute au factice du décor le pathétique vivant des forces élémentaires déchaînées. Pendant la représentation di Œdipe à Golone qui y fut donnée il y a quelques mois, au moment où les cœurs se serraient angoissés par les imprécations des Euménides, on vit une nuée d'orage s'abaisser lentement vers les arènes. La lumière s^obscurcit, une terreur sacrée enveloppa la scène et les spectateurs; on eût dit que les Vierges funestes, acharnées à la perte du proscrit, appelaient à leur aide la torche des éclairs, la voix furieuse du tonnerre. Ce fut une minute sublime. La Maison-Carrée évoque d'autres pensées, invite à d'autres jouissances. La majesté romaine le cède ici à l'élégance grecque. Tout est grâce, jeunesse, pureté, dans ce chef-d'œuvre. Rien n'y est donné à l'étonnement, au mystère. On l'admire de la même façon qu'il semble qu'il ait été conçu : sans effort. On y prend le même plaisir qu'à respirer une fleur. La petitesse du monument facilite l'admiration. Le jeu des ombres et des lumières entre les colonnes du portique, la souplesse de la frise,

la richesse des chapiteaux et des corniches, s'offrent en même temps que la belle ligne allong'ée de l'édifice. L'embrassant d^un coup d^œil, on jouit à la fois du détail et de l'ensemble; on le possède tout entier, ainsi qu'on ferait d'un meuble, d'une statue. Révérence parler, ce temple m'a fait Teffet d'un prodigieux bibelot.

Oserai-je dire maintenant tout le bien que je pense du Jardin de la Fontaine? Stendhal, qui l'a visité en 1887, en parle sans enthousiasme. Il se plaint des embellissements qui l'ont gâté. « Aujourd'hui, dit-il, dans ses Mémoires d'un Touriste^ cette fontaine n'est qu'un canal revêtu de pierres de taille, bordé de balustres, et qui ressemble bien plutôt au fossé d'une citadelle qu'à une belle source d'eau vive. » Le Guide publié récemment par leis soins du Comité d'irù" tiative n'est guère plus indulgent pour les architectes du dix-huitième siècle, qui ont attifé les ruines antiques à la mode du jour : <c broderie Louis XV sur canevas romain. »

N'en déplaise à Stendhal et au Guide^ c^est justement ce mélange de l'antique et du moderne, cet accommodement au goût français de la ruine romaine qui m'a plu, qui m'a séduit au pre-

mier coup d'œil. Les Romains eux-mêmes n'avaient fait qu'aménager ces thermes, en nymphée, la source vénérable qui fut sans doute à l'origine un but de pèlerinage, un sanctuaire national. Les naïades succédèrent aux divinités celtiques. Une salle de bains à demi ruinée dont la voûte rompue s'enguirlande de buis et de figuiers sauvages, un stylobate de belle ordonnance dont les colonnes plongent dans le cristal d'un bassin, attestent encore l'adaptation romaine. Le style français, qui arrivait alors à son apogée, encadra ces débris dans les allées et les parterres d'un jardin qui est une pure merveille, digne de Trianon et de Versailles. Des grilles en fer forgé d'une exquise arabesque l'isolent de la ville ; un mail de marronniers et de platanes, ceinturé d'eaux vives, lui sert de vestibule; et c'est ensuite, au bout d'une large avenue, la série des bassins sertis de rampes à balustres, où s'accoudent, en des poses décoratives, des allégories de marbre. Un dernier escalier conduit au sanctuaire primitif, à la gourque sacrée qui jaillit des profondeurs, s'étale captée dans un double hémicycle. Le mont Cavalier, qui s'érige au-dessus en muraille rocheuse, complète d'un accident de nature la magnificence

du décor. Les cystes, les arbousiers, les myrtes, les pins d'Alep, toute la flore méridionale s'étag-e sur les pentes. Et, entre les sveltes colonnes de pins, la Tour Magne dresse son architecture massive vers l'azur.

11 faut g-ravir le mont Cavalier, arriver au sommet de la tour, si Ton veut avoir une imag-e complète de la ville et du pays. Très loin, à l'est, le feston des Alpilles, la pyramide du mont Ventoux ferment l'horizon; plus proches, au nord et à l'ouest, ce sont les âpres sommets des Cévennes. Sur les plateaux intermédiaires s'étend l'immensité de la Garrigue, du g-rand pays désert voué aux lézards, aux cigales et aux abeilles. Au sud, enfin, en un très vaste arc de cercle, la plaine s'étale, couverte de cultures et de vig-nobles jusqu'à la ligne pâle qui désigne les étang-s et la mer. Nîmes est assise au bord de cette plaine. De tous les autres côtés, la garrigue l'enserre ; les mazets — les maisons du dimanche — cubes de pierre parmi les pierres, ne mettent dans l'aridité du paysage que le feuillag'e g'rêle d'un olivier, l'ornement d'une treille, l'ombre portée d'un cyprès. La mag-nificence de la ville s'accroît de cette pauvreté environnante.

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D'ici, sa figure se dessine en vigueur avec le relief de ses sept collines, avec les flèches de ses églises neuves, la vieille tour carrée de sa cathédrale, et autour du quartier gothique la ceinture verte des avenues et des boulevards. Des dates, des pages de l'histoire locale, les unes très anciennes, les autres d'hier, s'évoquent à mesure que le très aimable guide qui m'accompagne me désigne les édifices, les quartiers. Ici, sur le penchant de la colline, ce dédale de ruelles en pente, c^ esiï Enclos Rey y le faubourg royaliste, d'où s'élancent, les jours d'émeute, de sédition populaire, les dernières bandes de verdets; presque en face, de Tautre côté du boulevard, c'est la Placette^ la citadelle plébéienne, qui oppose aux tentatives réactionnaires le rempart des poitrines républicaines. La lutte est toujours vive entre ces ennemis héréditaires; le terrain seulement s^est déplacé. Il ne s'agit plus, comme au temps des guerres de religion ou de la Terreur blanche, d'une querelle entre protestants et catholiques, mais d'un débat suprême entre l'esprit libre et les dogmes établis, entre la société d'hier et la société de demain.

Les temples de l'Humanité nouvelle, la Maison du Peuple, l'Université populaire, les coo-

pératives ouvrières, ne se signalent pas encore en architectures triomphales parmi les édifices d'autrefois. Mais qu'importe la pauvreté des sanctuaires provisoires, si la parole qu'on y promulgue est la parole de vérité et de vie!

Après le Nîmes du passé, le Nîmes docile à Genève ou à Rome, j'ai salué, du haut de la Tour Magne, le Nîmes de l'avenir.

Un fossé, des remparts, une porte à pont^ levis, c'est l'entrée de Perpignan, et ce premier aspect n'a rien d'aimable. Porte de place forte ou porte de prison, n'est-ce pas un peu la même chose? Bien que personne, depuis longtemps, n'ait songé à le prendre, Perpignan est resté sur le qui-vive; le génie militaire y monte la garde, il veille à la sécurité de ses approches. Ce ne sont là pourtant que les survivances inutiles d'une tradition qui va disparaître. Les fortifications de Perpignan sont condamnées ; encore un peu de temps et les vieux remparts de Charles-Quint et de Vauban ne seront plus que des matériaux à vendre.

En attendant on s'amuse dans cette prison ; on y chante et on y danse. A Tépoque de mon premier voyage, le carnaval venait d'y être inauguré en pompe. Un mannequin géant en

costume de toréador, installé sur la place Arago, à quelques pas de l'effig-ie en bronze du grand homme, symbolisait son règne. Le soir même de mon arrivée, des amis me conduisirent au corso qui se donnait en plein air, sur la promenade des Platanes. En plein air, au début de février, j'avais peine à y croire. Mais telle est la douceur des hivers perpignannais que l'habitude méridionale de vivre dans la rue s'interrompt à peine dans cet heureux pays pendant quelques semaines de l'année. A neuf heures du soir^ toute la ville était dehors, sur les trottoirs, aux terrasses des cafés, sur la promenade, grouillante de dominos et de masques. Peuple et bourgeois fraternisaient sous le domino d'uniforme adopté pour la saison. Il était, cette année-là, blanc et mauve, et c'était un spectacle de féerie de voir tourner cette cohue bariolée sous la haute voûte des arbres, que trouaient ça et là, comme une autre illumination, les yeux bienveillants des étoiles. Ce corso me fut une révélation du caractère de la race catalane ; la fin surtout, quand la troupe des danseurs, escortée par les musiques de la fête, envahit la place de la Loge. Il y eut là une bacchanale eflErénée de quelques minutes; un vrai délire;

Spectateurs et acteurs, tout le monde criait, gesticulait, tout ce monde était fou.

Je me couchai tard, cette nuit-là. Je lus pourtant, je feuilletai tout au moins, avant de m^endormir, V Histoire de la ville de Perpignan^ par le conservateur actuel de la bibliothèque publique : Pierre Vidal. Après la danse, la tragédie. Voici ce qui se passait dans cette ville de plaisir l'an i64i, pendant le grand siège : « Lundi dernier, écrivait le maréchal Schomberg, un des généraux assiégeants, une femme déroba, tua et mangea un enfant de trois ans, et deux hommes de Thôpital furent pendus aussi bien qu'elle, pour avoir achevé d'étouffer des mourants et en avoir vendu et mangé la chair... » J'eus un peu de peine à m'endormir sur ces horreurs.

Le lendemain, dès l'aube, je voulus revoir la promenade des Platanes. Elle est célèbre dans tout le Midi, et sa réputation n'est pas usurpée. Si la Société pour la protection des paysages français n'existait pas, il faudrait l'inventer pour assurer cette merveille contre les entreprises possibles des municipalités locales. On pourrait au besoin la classer comme moanment historique, car ce sont bien des architectures

que nous oflFrent — telle une nef et ses bascôtés — ces trois allées de colosses. L'eflFet en est prodigieux. On se recueille au premier pas comme au seuil d'une cathédrale. A l'heure où j'y arrivai, la promenade était déserte; le silence, l'étroitesse de l'horizon qui s'arrête à la muraille sévère des remparts ajoutaient encore à la solennité du spectacle.

J'avais hâte cependant de voir un peu plus de ciel, un peu plus d'espace. Je suivis, sur l'herbe rase des talus, le sentier qui grimpe le long du mur d'enceinte. Bientôt, à mesure que je montais l'appareil des fortifications se développait en bastions, en demi-lunes ; les murs se compliquaient de tenailles, se hérissaient d'échauguettes. Tout un passé de sièges, de famines, de fidélités héroïques et de traîtrises barbares s'évoquait du haut de ces bâtisses rébarbatives ; le souvenir me revenait jusqu'au dégoût des scènes de cannibalisme que j'avais lues la veille. Je détournai les yeux pour les porter sur l'innocence des campagnes. De la hauteur où j'étais arrivé^ elles commençaient à se découvrir en leur ampleur. Les jardins maraîchers de la Salanque, le vignoble de Canet et de Saint-Félix, s'étalaient, bornés au Midi par le feston lointain des

Albères, tandis que devant moi, par-dessus la lîgne raide des remparts, s^exhaussaientla pyramide blanche du Canigou, et un peu plus au Nord, les sommets dénudés des Corbières, qui s'en allaient mourir en promontoires sur l'infini des étangs et de la mer. Cette admirable plaine, une des plus fertiles et des mieux cultivées de France, portait encore la livrée sévère de l'hiver. Mais dans les vergers les plus proches, dans des creux mieux abrités, les arbres fruitiers, encouragés par la douceur de l'air, s'essayaient à fleurir; des amandiers, des pêchers plus hâtifs se couronnaient de blanc ou de rose, et un léger parfum de violette montait de l'herbe des talus.

J'eus de la peine à m'arracher à cette vue, pour me plonger dans le dédale des ruelles noires et des carrefours qui descendent de la citadelle vers le centre de la ville. La bibliothèque ^t son bibliothécaire requéraient ma première visite. Je trouvai Pierre Vidal au milieu des vingt-cinq mille volumes confiés à ses soins. Il y en a d'admirables sur le nombre, des incunables d'une conservation parfaite, des manuscrits du treizième et du quatorzième siècles, ornés de délicieuses miniatures. Pierre Vidal m'en fit

les honneurs, tout en m 'entretenant des mœurs anciennes et du caractère de la race catalane. Le folklore aide puissamment à le connaître.

Sans parler des recueils de proverbes qui résument la sag-esse indigène, que de révélations, de jours subits ouverts sur l'âme paysanne on rencontre dans les vieilles chansons roussillonnaises! Pierre Vidal les savait pour les avoir recueillies vivantes sur les lèvres des bergers de la montagne et des commères de village. Il les savait et il les chantait. Sauf le motif des Montanyas régaladas qui est d'une solennité lyrique^ presque religieuse, elles sont, à peu près toutes, écrites sur des airs de danse. Elles marquent le rythme de la correndcy de la se" guédille ou du contra-pas. Nous fredonnions encore en sortant le fameux air de la Bepa qui, dès qu'ils l'entendent, met en mouvement les jambes des bons Roussillonnais :

Ahout et la Bepa Que né trigui tant?

De la bibliothèque, il n'y a qu'un pas à faire, une cour à traverser pour aller au musée de sculpture et de peinture. Hyacinthe Rigaud^ le

maître portraitiste des têtes à perruques du grand siècle, règ-ne, comme de juste, dans le musée de sa ville natale. Son portrait du cardinal de Bouillon est une de ses merveilleuses toiles. La majesté du décor, la somptuosité des étoflFes ajoute au caractère altier de la figure portée haut, toute gonflée de faste aristocratique et d'orgueil sacerdotal. C'est très beau. Qu'ai-je vu encore? un buste de l'abbé Gerbet, par Oliva; la Petite fille à Vescargoty de Farail, et dans la peinture contemporaine, la Cueillette des prunes^ un morceau de réalité savoureuse signé Henri Marre. C'est tout, je crois.

Après le musée, la cathédrale. De la petite place qui la précède — tout est petit à Perpignan — le recul est presque suffisant pour apercevoir au sommet du clocher carré la cage de fer où les cloches sont emprisonnées selon la mode des églises catalanes. On entre, et dans la demi-obscurité de l'immense vaisseau à nef unique, les dorures éclatent, les statues s'étagent polychromées, aux rétables des autels. Quelques-unes sont habillées. Près de l'entrée, dans une niche en arceau, les personnages de la Mise au tombeau se groupent en une sorte de tableau

vivant, autour du Christ couché, douillettement couvert, en gnise de suaire, d'une courte-pointe en velours noir brodé d'or. Cette profusion de saints et de saintes, ce mélang-e de réalisme et de mysticité avertissent qu'on est proche de l'Espagne et du g-oût espag-nol. Un palmier de belle venue qui s'épanouit dans la cour du musée m'avait déjà signifié mon dépaysement. Je le constatai plus marqué encore un peu plus tard avec les mâchicoulis allongés à la mauresque du Castillet, du vieux château-donjon qui flanque la porte Notre-Dame. A chaque pas, l'occupation espagnole, l'origine catalane ont laissé leurs traces. Pour se retrouver en ville française, il faut arriver aux quartiers neufs, aux quais récemment établis sur les deux rives de la Basse. Malheureusement, ces architectures nouvelles sont sans intérêt.

Les Perpignannais ne fréquentent guère les quais qu'en plein été, le soir, quand ils vont chercher sur les bords pas du tout poétiques, mais suffisamment découverts de la rivière, une illusion de fraîcheur. Je les ai vus là, pendant la torpeur des nuits de juillet, assis sur la terrasse des cafés, attendant, à demi asphyxiés, le coup d'éventail de la marinade^

gS TERRE d'oc.

du vent marin, qui se fait souvent attendre. Le vrai centre de Perpignan, l'endroit où bat le cœur de la ville, c'est la Loge, une toute petite place sur laquelle s'ouvrent la porte de la mairie et les croisées du quinzième siècle de la Loge de mer, de la Bourse maritime d'autrefois.

Rendez-vous d'affaires ou de politique, forum ou marché, la Loge ne désemplit pas du matin au soir. C'est comme le pont d'Avignon, tout le monde y passe et beaucoup s'y arrêtent. Flâneurs ou gens occupés se succèdent à la terrasse des cafés. On traite une affaire de vin, on achète une cave, on lance une candidature. Des chasseurs organisent une battue aux macreuses, des musiciens arrêtent le programme d'un concert. Toute la vie perpignannaise aboutit là. Les nouvellistes y viennent s'approvisionner de cancans, les jeunes gens s'y installent pour voir passer les grisettes. Le dimanche, après les vêpres, elles défilent, bras dessus, bras dessous, avec des yeux de flamme et des figures pâles encadrées de la coiffe de dentelle, portée en arrière sur le chignon. C'est déjà et c'est encore l'Espagne, la descendance s'affirme; la race a survécu à Tannexion. Et, en le constatant, on ne peut pas s'empêcher de penser à

cette confédération des pays latins, préconisée par de bons esprits, inaugurée par le félibrige. Si ce rêve se réalisait, il y aurait un beau tapage à la Loge !

PERIGUEUX.

Des coupoles blanches qui sortent d'un amas de ruelles obscures, un quartier neuf, aligné, coquet, des squares où s'encadrent des restes d'antiquités gallo-romaines ; entre les deux villes, des promenades bordées de monuments modernes et de boutiques, des allées de vieux ormes qui ombragent des effigies de grands hommes; autour de ces choses, comme le fossé d'une enceinte, l'eau paresseuse de l'Isle, et, plus loin, au-dessus de la rivière, un amphithéâtre de collines mamelonnées, couvertes de villas et de bocages; c'est Périgueux.

De tous les côtés, au bout de chaque rue, le cercle inégal des collines barre l'horizon; les crêtes boisées, dentelées de châtaigniers ou de chênes, se dressent en perspective; le silence des bois plane sur la rumeur de la ville. Et le passé s'évoque en même temps: l'image du Périgueux

PÉRI6UEUX. lOI

ancien, de Toppidum g*aulois, dont les douves à moitié comblées se voient encore au sommet de la falaise toute proche d'Escomebœuf. Je ne sais si les Périg-ourdins actuels pratiquent ce pèlerinag*e. Il est vrai qu'il n'y a pas grand'chose à inventorier là-haut : rien que la place d'un souvenir.

C'est là que commença l'humanité périgourdine. Puis, avec la civilisation g-auloise, plus tard, avec la paix romaine, les ancêtres quittèrent le refug-e guerrier, le plateau stérile, pour la douceur de la vie agricole dans la vallée plantureuse. Vésone naquit; des maisons, bientôt des rues, se groupèrent autour des temples neufs, des basiliques de pierre. Heureuse époque, où Tagrément de vivre, l'éclat des jeux publics, le charme des lettres et des arts, rapprochaient les vainqueurs et les vaincus, créaient une société nouvelle dont la jeunesse se parait du reflet des gloires gréco-latines. Vésone eut sa place et son heure dans cet épanouissement de la Gaule romaine. Elle eut son temple voué aux dieux de la cité, ses arènes, son port, ses jardins peuplés de statues, et, au pied des falaises, sur la pente des collines, ses belles sources calcaires, le Toulon, les thermes de Granfort, pèlerinages gau-

lois désaflFeclés, voués aux naïades et aux nymphes.

Puis vinrent les invasions, la prédication de l'Evangile, la conquête visigothe, la conquête franque.

Vésone déclinait. Déjà, tout près d'elle, au penchant de la colline qui surplombe l'Isle, un bourg se groupait autour de l'abbaye qui gardait les reliques de saint Front, une bourgade dévote et militaire, noire, tortueuse, hérissée de créneaux, ceinturée de remparts. Longtemps Vésone et le Puy-Saint-Front se querellèrent, duel mémorable entre la crosse et l'épée, entre les abbés de Saint-Front et les comtes suzerains. L'arrivée des Anglais les mit d'accord; mais le Puy-lSaint-Front et la cité avaient perdu leurs noms à la bataille ; désormais les deux villes n'en formaient plus qu'une : Périgueux.

Succès et revers, sièges, incendies, famines; c'est la guerre de cent ans, les guerres de religion.

A peine, entre deux désastres, s'épanouit le sourire de la Renaissance, avec la façade tout enguirlandée et fleurie de quelque hôtel au bord du quai, d'une maison plantée, comme un frêle bouquet, au milieu de la tristesse massive des vieux logis gothiques.

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