JE DEDIE CETTE EDITION, MOINS LMPARFAITE OLE
LES PRÉCÉDENTES, D'UN LIVRE QU'ELLE A ALm£.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE
Les dispositions de la France conviennent-elles à un renouvellement des études théologîques? N'eûton sous les yeux que le spectacle du retour offensif qu'opèrent en ce moment, par tant de voies, les idées du régime déchu, ce serait peut-être assez pour se sentir entraîné à répondre affirmativement. C'est en effet sur le terrain qu'il affectionne et avec les armes qui font sa force que l'esprit du moyen âge peut être combattu avec le plus de succès ; et il importe que cet esprit soit réprimé, non-seulement dans l'intérêt de la philosophie et de la liberté, mais dans l'intérêt même de la religion qu'il tend à compromettre en amassant imprudemment contre elle les éléments d'une réaction qui serait plus funeste encore que l'éphémère triomphe dont il aurait joui.
Il est d'ailleurs sensible que les critiques dont le dixhuitième siècle s'est servi contre les tendances rétrogrades ont maintenant vieilli ; et il est d'autant plus urgent d'en chercher de nouvelles que les dangers résultailt de l'emploi des premières ne sont pas un
des moindres motifs qui portent un si grand nombre d'intelligences à revenir se ranger, en désespoir de cause , sous la triste bannière du passé. Les théories sensualistes, en devenant pratiques, ont découvert des conséquences si redoutables qu'il n'est plus permis de les soutenir ; et, ne fût-ce qu'en vue de les combattre de plus haut, il serait à souhaiter que l'autorité de la théologie pût renaître. Cette puissance est, en effet, la seule qui soit capable de prendre une position aussi élevée que le demandent les circonstances , entre le matérialisme et la superstition , et d'assurer la continuation de nos progrès en nous préservant de dévier soit vers le paganisme, soit vers le moyen âge.
La restauration des études théologiques, si manifestement opportune au point de vue des convenances de notre temps, paraît encore plus imminente quand on suit dans l'histoire le courant des idées afin de reconnaître où il porte. Il se voit, dès le premier regard, que, depuis la révolution opérée par Descartes, les écoles philosophiques n'ont cessé de s'appliquer, pour ainsi dire exclusivement, à l'étude des facultés de l'âme. C'est sur ce chapitre initial de la psychologie qu'elles se sont toutes concentrées à l'envi, et Ton ne saurait nier que le résultat de tant d'efforts, secrètement enchaînés même dans leurs contradictions , n'ait été de répandre en définitive d'assez belles clartés sur les difficiles problèmes que ce chapitre contient. Sans doute, il s'en faut que l'on puisse considérer l'étude comme achevée, d'autant que, le sujet étant infini, on ne saurait même
refuser d'avouer qu'il est de nature à ne s'épuiser jamais ; mais il semble du moins que la curiosité de l'esprit soit à peu près arrivée à son terme de ce côté, et qu'elle ait désormais besoin de se raviver en se tournant vers des sujets plus neufs ou plus féconds. La légitimité d'une telle disposition est d'ailleurs évidente ; car, après tant de méditations consacrées à la théorie des forces de l'âme et de la formation des idées, soit dans le cercle de l'individu, soit dans la succession des siècles, il est d'une stricte logique d'en venir enfin à ce qui concerne l'histoire même de l'âme. En admettant que les précédentes recherches aient réussi à nous instruire sur ce que cette substance est en elle-même, il nous reste à déterminer, plus à fond qu'on ne l'a fait jusqu'à présent, quel est le vrai caractère de la résidence qu'elle occupe en ce moment, quels sont les précédents de son existence actuelle, les motifs et le but des misères qu'elle y endure, les lois de son mouvement & travers les temps sans fin qui suivent la mort ; et ce n'est même qu'au moyen des progrès accomplis dans cette direction que l'on peut espérer de revenir plus tard, d'une manière profitable, aux premières études. En un mot, en consultant la philosophie elle-même, il semble manifeste que la théodicée, laissée jusqu'ici sur le second plan, tend à se placer maintenant au premier; et dire la théodicée, c'est dire, sous un nom plus libre, la théologie elle-même.
Par une coïncidence remarquable, en même temps que la science de l'âme aspire à se soumettre les champs de l'univers, afin d'y poursuivre dans les
phases variées de rimmortalité Tobjet qu'elle a en vue, la science de l'univers demande à se développer, de son côté, en attirant dans le domaine qu'elle cultive l'idée magique de la vie. Elle a commencé par étudier les corps célestes en eux-mêmes ; elle a pesé leurs masses, calculé leurs dimensions et celles de leurs orbites, déterminé leurs vitesses, reconnu, autant qu'il était possible de le faire de si loin et avec des instruments si imparfaits, les lois de leur géographie. Mais le résultat de tant de brillantes découvertes ne pouvait être que d'entraîner l'esprit humain à se demander : Qu'est-ce donc en définitive que tous ces globes? Comment sont-ils peuplés? Quels sont les rapports qui les unissent avec le nôtre? N'y a-t-il entre les uns et les autres que les enchaînements de gravitation, de chaleur et de lumière dont les astronomes nous donnent la liste? Ou bien, indépendamment de ces enchaînements matériels, n*existe-t-il pas entre les êtres qui habitent les astres d'invisibles liaisons qui unissent plus étroitement encore en un seul système toutes les parties de l'immense ouvrage? Bref, l'astronomie, après s'être renfermée si longtemps dans les abstractions de la géométrie et de la mécanique, se trouve logi* quement conduite à déboucher à son tour dans la théodicée; car, si les astres sont manifestement faits, comme celui oîi nous nous rencontrons aujourd'hui, pour servir de supports à des populations, il est indubitable que le gouvernement de Dieu sur les ftmes doit former également partout le côté le plus important de leur histoire.
INTRODOCTiOIN. 7
Cette coiûcidence, qui porte lés sciences morales et les sciences physiques à mettre fin à leur disjonction, pour ne pas dire à leur hostilité, et à s'allier désormais en vue d'un idéal commun, suggère en même temps des ressources nouvelles dont la psychologie serait coupable de ne point user. Au delà de . ses précédentes recherches sur l'âme considérée en elle-même, elle se voit invitée en effet à Tétudier dans les conditions extérieures de son existence; car les secrètes raisons de ces conditions sont justement les bases de son histoire. A quel régime l'âme se trouve-t-elle soumise en vertu des lois qui régissent la terre? Quel est dès lors, au point de vue des destinées qui s'y accomplissent, le caractère de cet astre? Quelles sont les variations dont son économie générale est susceptible? De quelle manière les âmes y font-elles apparition? De quelles facilités y jouissentelles pour la construction et l'entretien des organes dont elles se servent? Quelles sont les causes des inégalités qui se découvrent dans les circonstances préparées pour l'incarnation de chacune d'elles et sous l'influence desquelles chaque vie prend son cours? Quelles sont celles des événements qu'elles subissent en dehors de toute provocation actuelle de toir part, tels que les souffrances du bas âge ou les miMrts prématurées? Enfin, puisque l'immortalité s'accomplit dans le sein de l'univers et que le plan de l'univers nous est connu, quelles conclusions p^t-on tirer, relativement aux déplacements et aux habitudes extra* terrestres de ces mystérieuses substances, de la connaissance des lieux qu'elles sont
appelées à pratiquer? Voilà, pour ne pas insister sur cette matière plus qu'il n'en est ici besoin, une série de questions qui ne reposent en aucune façon sur la condition absolue de l'âme et qu'on pourrait presque nommer astronomiques, mais qui, se rattachant cependant au principe de l'âme par les plus intimes dépendances, sont excellemment propres à éclairer son histoire.
Il faut même remarquer combien il était difficile que la philosophie pût s'étendre avec sûreté sur le terrain dont il s^agit avant que l'astronomie lui en eût préparé les moyens. Réduite aux seules données de la métaphysique, il n'est pas à croire qu'elle eût jamais réussi à s'élever à la conception de la véritable architecture de l'univers, ni par conséquent à celle des lois de la circulation des vivants dans cette demeure infinie. Construisant le système du monde d'après les convenances de l'âme prises dans leur abstraction élémentaire, elle se serait vraisemblablement toujours arrêtée à la manière la plus simple de donner satisfaction à ces convenances; et c'est ce qui s'est effectivement produit d'une manière bien sensible dans l'antiquité et dans le moyen âge, quand les philosophes et les théologiens s'imaginaient que l'univers devait se partager tout uniment en trois régions fondamentales, conformément aux trois états fondamentaux de l'âme, l'état d'épreuve, l'état de punition, l'état de récompense.
Ce n'est que par une sage combinaison de tous les efforts que l'on peut espérer d'empêcher les imaginations de s'égarer sur ces questions difficiles. De
même que, livrée à ses seules ressources, Uastronomie ne sait en quelque sorte nous peupler l'espace que de pierres en mouvement; de même, dans un isolement du même genre, la psychologie, ne spéculant que sur la spiritualité de l'âme, traite l'étendue avec la même indiflTérence que si l'univers était vide ; et la théodicée, ne visant qu'à assurer d'une part la répression et de l'autre la récompense, arrive de son côté, comme ne l'apprend que trop l'exemple des scolastiques, à immobiliser l'univers dans la dualité fantastique du paradis et de l'enfer. Mais, instruite à la fois par la théodicée qui lui enseigne que toute faute appelle réparation comme tout mérite appelle récompense, par la psychologie qui lui montre que l'activité est une propriété de l'âme aussi essentielle et aussi indéfectible que l'immortalité, par l'astronomie qui lui fait voir l'étendue divisée en une suite innombrable' de mondes habitables, et s'élevant, à l'aide de tous ces précédents réunis, audessus de la physique des astronomes, du spiritualisme des psychologues, de l'immuabilité finale des scolastiques , la théologie philosophique se trouve enfin en mesure de poser avec certitude son principe capital : La vie dans l'univers.
Vu de haut, le mouvement suivi depuis deux siècles par la philosophie ne parait donc qu'une sorte de détour destiné à lui permettre de revenir se jeter avec plus de puissance et de liberté dans le plein courant delà théologie; et même, à proprement dire, l'histoire de la pensée moderne ne doit-elle se prendre que pour un détail de l'histoire générale de la reli-
gipn, car on la voit se placer justement à l'eiHiroît où cette histoire générale lui fait signe de venir. C'est ce qui se découvre d'une manière fort simple quand on dirige son attention sur la suite des questions qui ont été résolues tour à tour par les coa* ciles. On s'aperçoit, en effet, que ces questions se déroulent de siècle en siècle suivant un ordre strictement conforme à la hiérarchie logique des idées, jusqu'au point où cette hiérarchie arrive à faire appel à ce qui concerne la constitution de l'univers; et à ce point, les conciles s'arrêtent, la théologie demeure en suspens, et, pour qu'elle aille plus loin, l'intervention de l'astronomie et de la psychologie devient évidemment nécessaire.
Il semble que d'aucun des points de vue sous lesquels l'histoire de l'Église peut être considérée, cette histoire n'apparaisse avec plus de grandeur et de simplicité que de celui-ci et ne fasse mieux découvrir les véritables caractères de la situation que nous occupons aujourd'hui. Le principe de la personnalité du créateur une fois établi par le judaïsme, avec une telle fermeté qu'aucune hérésie ne peut désormais l'entamer, reste au christianisme la tâche de le développer. En première ligne, c'est donc le dogme de la trinité qui se présente. Ce dogme forme le sujet des deux premiers conciles ; celui de Nicée fixe , contre Arius, la divinité de la seconde personne, celui de Coostantinople, contre Macédonius, la divinité de la troisième. A la suite de la trinité, viennent les difficultés inhérentes au mystère du médiateur, c'est-à-dire de la deuxième personne conçue dans ses
relaticms métaphysiques avec rhumanité; et ces difficultés, disposées aussi dans leur ordre logique» constituent de même Fobjet des conciles subséquents : celui d'Ëpbèse décide, contre Nestorius, que le médiateur ne forme qu'une seule personne, le fils de Thomme s'unissant en lui au fils de Dieu par un mode essentiel; celui de Ghalcédoine décide, contre Eutychës, que, dans le médiateur, les deux natures subsistent dans leur perfection ; celui de Gonstantinople, continuant à préciser le dogme par la condamnation simultanée de Nestorius et d'Eutychès, arrête ceux qui, arguant de lanathëme prononcé sur ce dernier, cherchaient à réveiller la dualité nestorienne; et accessoirement, par la condamnation d'Origène, il maintient, à côté de Thumanité du médiateur, la dignité de la nature matérielle. Le troisième concile de Gonstantinople revient encore à ce sujet difficile, en insistant sur la condamnation d'Eutychès, comme le précédent sur celle de Nestorius, et pose, contre les monothélites, que les deux natures subsistent si parfaitement dans la personne du médiateur qu'il y règne les deux volontés. Enfin, le deuxième concile de Nicée consacre, contre les iconoclastes, le droit des représentations matérielles du crucifié ; et le quatrième concile de Gonstantinople clôt cette première sèi^ie par l'affirmation de la double origine de la troisième personne, en causant par là même le divorce de l'Élise grecque avec l'Église latine.
Le premier chapitre de la théologie est épuisé; un nouveau diapitre lui succède , et pour ce nouveau eh^ntre s'ouvre une nouvelle période. Au lieu
des fondements de la foi, il s'agit maintenant des fondements de la société qui s'y rapporte, et ron ignorerait que le siège des conciles s'est déplacé qu'on le devinerait en quelque sorte à leur changement de caractère. Le premier de ces conciles, réuni à Rome dans la basilique de Latran, pose la question des investitures : la hiérarchie cléricale se . trouve menacée par les pouvoirs politiques, et le concile , en consacrant l'indépendance de l'Église, sauve l'institution spirituelle de l'Occident de l'asservissement dans lequel va se perdre celle de l'Orient. Le second concile de Latran légifère contre les dangers qui menacent à l'intérieur cette même hiérarchie, en sévissant contre la simonie; et, faisant les premiers pas dans une voie non moins essentielle, il fixe, coptre Pierre de Bruys, les premiers linéaments de la doctrine des sacrements. Le troisième concile de Latran détermine les règles de la nomination des papes et des évêques. Le quatrième continue le second sur les questions de la discipline et de l'eucharistie. Organisation du gouvernement pontifical , maintien de son indépendance, lois des sacrements et de leur administration, tel est, comme on le voit dès ce début, le fonds le plus général des conciles latins. Provoqués nonseulement par les hérésies courantes, mais par les entreprises des princes et par les assauts de la puissance musulmane, ils se lient plus ou moins aux mouvements de l'ordre temporel et n'offrent pas ce cours paisible qui fait ressembler le système des conciles grecs à une conversation de philosophes.
Mais, au milieu <jle tant d'incidents qui se jettent à la traverse , leur fidélité à la tâche que la logique leur assigne n'est que plus digne de remarque. Sans parler des conciles de Lyon et de Vienne , occupés surtout des affaires d'Orient, l'œuvre de la théologie pratique reparaît, dès le concile de Constance, dans toute sa netteté, sur la question du partage de l'autorité entre les papes et les conciles et sur celle de la liturgie. B&le continue la question de l'autorité, et Florence, après avoir vaguement effleuré en vue de l'Église grecque la doctrine du Saint-Esprit, poursuit celle des sacrements. Le cinquième de Lar tran roule sur les relations avec les princes et sur la discipline, et, rappelé sur le terrain de la métaphysique par la renaissance de la philosophie, il pose, contre le panthéisme et le matérialisme, les deux vérités fondamentales de la personnalité et de l'immortalité de l'âme. Enfin, le concile de Trente termine la période, en même temps qu'il en résume exactement l'esprit et les travaux, par ses décrets sur la réforme du clergé, sur les écritures canoniques, sur le péché originel et la justification, sur les sept sacrements, sur le sacrifice de la messe, sur le purgatoire.
Par ce dernier décret, le concile touche à un nouveau chapitre, différent à la fois de la théologie abstraite de la première période et de la théologie appliquée de la seconde. A la suite du dogme du purgatoire s'ébranle en effet tout l'ensemble du système de l'univers. Mais, comme pressentant ici une œuvre différente de celle oii Rome a compétence,
ià INTRODUCTION.
le concile s'arrête après avoir simplement énoncé ce qui est indispensable pour le gouvernement des indulgences, et recommande à son clergé de ne point s'ingérer d'ouvrir à Tesprit humain ces portes mystérieuses.
Les observations qui précèdent prennent une forme encore plus arrêtée et plus frappante quand on les rapporte à la déclaration si connue sous le nom de Symbole des apôtres. En effet, cette profession de foi que l'on peut regarder comme le résumé, et, si l'on peut ainsi dire, comme le programme primitif du christianisme , se partage visiblement, ainsi que le veut la série logique des idées , en trois parties distinctes. La première implique les questions relatives à la trinité et h la personne du médiateur : Credo in Deum patrem, etc.; la seconde, les questions relatives à l'institution de l'Église et des sacrements : Sanctam ecclesiam eatho- Ikam, sanctorum communionem, remissianem peecatorum; la troisième, les questions relatives à l'immortalité, et par suite au système général de l'univers : Garnis resurrectionem ^ vitam œtertmm. Amen. Les deux premières sections de ce mystique programme ont été discutées et expliquées conformément aux sentiments et aux connaissances des générations que l'ordre logique, favorisé par les circonstances, y a successivement appliquées; la troisième demeure en suspens. Jamais aucun concile n'en a fait le sujet de ses délibérations et de ses décrets, et, placée comme une interrogation en face de l'avenir, elle lui désigne sa lâche. Comment Tâme reprend-elle la chair
au delà du tombeau? Quelles sont les lois suivies par les créatures dans le cours de leur immortalité? et quelle est la vérité qui conclyt le mieux tout le mystère , sinon la circulation perpétuelle de la vie dans l'immensité de l'univers, sous l'impulsion du Dieu trinaire, en vue du type idéal du Médiateur et pour un progrès à Tinfini?
Ainsi, le courant de la religion porte bien l'esprit humain vers les mêmes problèmes que celui de la philosophie, et il y a dans cette lente et méthodique succession quelque chose qui contraste si grandement avec le tumulte des siècles à travers lesquels elle se fait, qu'il est difficile d'y méconnaître une loi de Dieu. Donc il est à croire que ce mouvement tend effectivement à son accomplissement. Il semblerait sans raison que de tels précédents demeurassent privés du complément qu'ils appellent, et le principe du progrès serait à renier, si un revirement venait à se produire avant que ce déroulement solennel soit arrivé à sa conclusion. Tous ses termes sont, en effet, nécessaires Tun à F autre, car ils s'illuminent mutuellement; et c'est par ces réverbérations réciproques, non moins que par les déductions nouvelles, que s'opère le développement séculaire de la théologie. L'esprit humain, dans son divin entraînement, ne peut parvenir à des termes qu'il ne possédait point encore , sans que les termes auxquels il adhérait déjà, éclairés dès lors par le reflet de ceuxci, ne se présentent à lui sous un jour tout différent de celui auquel il était habitué; et c'est ainsi que, tout en demeurant fidèle au fond de sa tradition, il
conserve cependant la plénitude de son initiative et de sa liberté, car non-seulement il perfectionne sa tradition en l'étendant continuellement, mais, par Teffet même de son avancement, il devient capable d'en interpréter les anciennes leçons avec une force de vérité de plus en plus pénétrante , maître du passé par ses éclaircissements, comme il Test de l'avenir par ses conquêtes.
Après avoir reconnu par ces observations que les études théologiques sont vraisemblablement sur le point de commencer une marche décisive vers les questions relatives au système de l'univers, on est naturellement conduit 4 se demander quel est, entre tous les génies des nations, celui auquel il est le plus probable que soit principalement destinée la tâche nouvelle. L'histoire nous montre, en effet, que le développement de la théologie s'est non-seulement divisé dans lu suite des temps en période^ distinctes, mais que, dans chacune de ces périodes, la présidence de l'esprit humain s'est toujours trouvée dévolue à une nationalité spéciale. L'unité de Dieu appartient au foyer de la Judée ; la métaphysique de la trinité et du médiateur, à celui de la Grèce; l'organisation de la hiérarchie et du culte, à celui de Rome : à qui appartiendra le dogme de l'immortalité? Ce ne saurait être à cette puissance romaine qui, à son dernier concile, a si manifestement scellé son œuvre. Non -seulement une telle prorogation constituerait à l'égard de la loi de mutation qu'indique l'histoire, une anomalie que rien ne justifie, mais il est sensible que le génie latin ne jouit, dans
Tordre de questions dont il s'agit aujourd'hui, d'aucune prédisposition spéciale. Ainsi que l'attestent tous ses actes dans l'antiquité et dans le moyen âge, s'il excelle aux choses de la terre et de la discipline, il est absolmnent inhabile à celles du ciel et de l'idéal. De plus, malgré toute l'agitation qu'il se donne, qui ne comprend, en voyant la société des intelligences se déployer en dehors de son empire^ que son apparente activité n'est plus qu'une fièvre, et que sa décadence est dès à présent en train de s'effectuer? Pour la tâche nouvelle, il faut une âme nouvelle; et, à la suite de l'âme de la Judée, de l'âme de la Grèce, de l'âme de Rome, successivement épuisées, n'est-ce pas l'âme de la Gaule qui semble enfin providentiellement appelée?
Comme* la Judée à F adoration de l'être absolu, comme la Grèce h la métaphysique, comme Rome à l'administration, la Gaule est instinctivement portée au goût de l'immortalité. C'est ce goût qui constitue, dès les temps anciens, aux yeux des autres nations, son caractère distinctif. Elle ne craint pas la mort, car, grâce aux sublimes aspirations de son génie, elle voit l'individualité se continuer indéfectiblement dans l'univers, et nulle part le sentiment de la vie ûe règne au cœur de l'homme avec une aussi prodigieuse énergie. Mais, de même que les questions relatives à l'ordonnance générale de l'univers ne se présentent dans la série logique que postérieurement à celles qui touchent à la nature de Dieu et à ses relations avec la nature de l'homme, de même faut-il que la Gaule, pour prendre sur la scène de l'histoire
la place qui lui convient, attende son temps. Aussi Ta-t-elle attendu , mais sans cesser de se préparer en secret à sa destinée en s'assimilant, par une merveilleuse capacité d'éducation, tout ce qui s'est successivement produit de salutaire autour d'elle. Et mémo, à voir la prépondérance dont elle jouit depuis plus de deux siècles dans les affaires spirituelles les plus considérables,, il n'est plus permis de douter que ce temps ne soit venu. Les rayonnements de son génie plus libre et plus ouvert remplacent, dès à présent, devant l'élite des esprits, ce vieux génie romain dont la tyrannie et le terre-à-terre ont fini par fatiguer les nations. Déjà, d'inspiration, sans parti pris, et pour ainsi dire sans cojdscience de lui-même, ce génie noaveau est à l'œuvre que demande l'av^air : sa philosophie a réveillé, au dix-septième siècle, le principe sacré de l'individualité et de la raison, et, au dix^huitième, elle est ouvertement entrée en guerre contre les systèmes surannés de cosmologie et d'histoire, dont, sur la foi de ses docteurs, s'était provisoirement payé le moyen âge. C'est là le mouvement qu'il s'agit actuellement de continuer, mais en pleine lumière. Il faut désormais que la France sente son droit, non-seulement dans son présent, mais jusque dans ses origines. C'est ainsi que, se faisant jour à travers les sophismes et guidée par l'ange de sa race, elle marchera sans faillir dans les voies sublimes de sa destinée. Par là se vérifiera cette antique prédiction de ses druides, qui, animés, comme les prophètes d'Israël, par l'évidente supériorité de leur religion sur les religions d'alentour, annonçaient, même sous'le
glaive de Rome, que la Gaule était faite pour devenir à 600 tour la tête du monde. Gomme le répète anjottrd'hui encOTe, avec une indestructible espéraace, le fiaog breton, Arthur n'est pas mort !
Telles sont, dans leur expression la plus simple» les considérations générales qui ont donné naissance à ce livre. Elles indiquent à la fois son esprit et sa mesure. Il se propose surtout d'entr'ouvrir devant la religion les horizons nouveaux vers lesquels Tbis* toire s^nble lui faire une loi de marcher ; et dans ce but, il s'applique instamment à montrer, contre Tt^inion commune, que le moyen âge a réellement laissé en suspens tous les articles essentiels du systèiae de l'univers, et que par conséquent les disciples de l'Église ne possèdent, pour ainsi dire, pas ffloias d'indépendance à cet égard que les philo- <M)p]ies eux-mêmes. Naturellement entraîné vers les horizons qu'il a en vue de signaler, il s'y attache de préférence aux questions qui sont du domaine spé- <^ de la p^iode théologique qui commence, ne touchant qu'accidentellement à celles qui sont du ressort des périodes antérieures, et visant ainsi bien plutôt à gagner du terrain par les passages demeurés iîbre&rqu'à lutter sur les positions déjà officiellement oeeupées.
Le livre se divise en deux parties, l'une concer- Wtot la terre, l'autre le ciel. La première s'ouvre par une étude d'astronomie comparée destinée à fixer la ^aditiou de la terre en elle-même et par rapport aux autres mondes du même groupe. L'examen des forces qui la régissent met en évidence d'une part
la stabilité générale de son régime, d'où il résulte qu'une longue série de siècles s'offre à l'expansion de la race qui l'occupe, et d'autre part la singulière opposition qui existe entre ce régime et les convenances propres à cette race, d'où l'on conclut que l'astre en question est un lieu de souflFrance dont les duretés ne se tempèrent que moyennant peine et labeur. La seconde étude déduit des phénomènes de la géologie -et de l'histoire le principe du développement progressif de la vie, qui, dans son application spéciale au genre humain, se traduit par celui du perfectionnement continuel des générations et de la diminution correspondante des tyrannies de la nature et de la société. La troisième étude a pour objet la recherche de la cause des maux constatés par les précédentes, et, amenée de la sorte à la question de l'origine des âmes qui viennent s'incarner en ce monde, elle commence à soulever les voiles du mystérieux abîme sur lequel les portes de la terre donnent d'un côté par la naissance, comme de l'autre par la mort, et sans les demi-lueurs duquel l'histoire de l'homme reste inexplicable.
Devenue maîtresse par ces premières études de la connaissance de l'un des quartiers de l'univers, c'est vers l'univers, considéré dans son ensemble, que s'élance dès lors la spéculation. A l'aide des révélations de l'astronomie, vivifiées par le grand principe de l'infinité, elle se porte d'abord à l'examen de ce magnifique appareil sidéral sur les proportions et l'ordonnance duquel le genre humain s'était si profondément trompé jusqu'à ces derniers temps; et, joi-
gnant à cette connaissance préliminaire le principe que la créature est l'image du créateur, elle s'élève à déterminer les lois que doivent suivre dans le cours de leur immortalité, soit durant la période/ d'épreuve , soit durant celle de béatitude , les êtres ' qui circulent au sein de cette immensité. On en vient ainsi à prendre position contre les décisions de la scolastique touchant les purs esprits, et Ton établit que les êtres supérieurs faisant au fond le même usage que nous, bien que dans des conditions plus sublimes, du temps, de l'espace et des éléments matériels , les divers attributs psychologiques dont le moyen âge s'était ingéré de les revêtir sont tout aussi mal fondés que leur prétendue incorporéité. Par là question des anges gardiens s'engage naturellement celle du médiateur tenue en réserve jusque-là, et Ton fait voir que les caractères de nécessité , d'universalité , de crédibilité qui appartiennent à Dieu doivent appartenir aussi à ce type ineffable qui n'est, en définitive, qu'une des faces de Dieu et n'a besoin d'être conçu, comme lui, que dans les régions de l'esprit; et par-là, débarrassé des voiles dont la mythologie du moyen âge s'était plu à l'envelopper , il se découvre comme le principe général auquel se rapporte tout le mouvement des créatures dans leur essor universel vers Dieu *.
Le livre se termine par un coup d'oeil sur les opinions de l'Église touchant l'enfer, et, déployant dans
1. Cette dernière phrase se rapporte à un cliapitre sur le Médiateur, qui malheureusement n'est pas achevé.
i2 INTRODUCTION.
toute sa portée le principe de la proportionnalité des délits et des peines , base naturelle du système pénal de Tunivers, il conclut à la suppression du terme imaginaire de Tenfer; et dès lors, n'y ayant dans l'univers d'autres pénitentiaires que des purgatoires, et la terre en étant un, T ancienne trilogie Terre, Ciel et Enfer se trouve logiquement réduite à la dualité druidique Terre et Ciel.
En vue de donner aux controverses plus d'aniomtion et de clarté, il a semblé avantageux de partagw la matière entre deux interlocuteurs ; l'un représente les opinions accréditées par la théologie du moyen Age, et particulièrement celles de saint Thomas et de Bossuet, que Ton peut regarder comme les deux autorités qui font foi le plus communément; l'autre , armé, sous le nom de philosophe, des libertés et des ressources de l'esprit moderne, 'pose les problèmes et met en avant les solutions qui paraissent les phis conformes aux inspirations de la science et de l'humanité.
LE PHILOSOPHE
Avant de nous occuper des autres mondes, n'esi-il pas à propos de nous appliquer à voir aussi exactement que possible quel est celui oii nous sommes? n me semble que la connaissance de la terre n'est guère moins essentielle pour la détermination du système général de l'univers que la connaissance même de l'homme. Si l'homme est l'ébauche de l'ange, la terre est au môme degré l'ébauche du cieL Que la sévérité de cette recherche préliminaire ne nous soit donc pas un motif de nous en dispenser. Il en résultera, si je ne ine trompe, une impression de réalité qui ne sera pas sans influence sur les dispositions ultérieures de nos esprits.
Mais, pour bien juger de la terre, n'est-il pas nécessaire d'en sortir, à peu près comme on s'écarte d'un tableau dont on désire étudier l'ensemble? Éloignonsnous donc en pensée de notre planète autant qu'il le tant pour qu'elle prenne place à nos yeux sur le fond du finnament. Yoyons-la, au milieu de la foule confuse des étoiles, comme un point lumineux que îious avons même de la peine à distinguer. Nous l'avons ainsi dans sa po-
2ti LA TERRE.
sition naturelle ; et, si vous le voulez, nous pourrons supposer, pour nous mieux accorder avec ce point de vue, que nous écoutons à son sujet quelque astronome de Tun des mondes qui nous entourent. Voici, à ce qu'il est raisonnablement permis d'imaginer d'après les sciences modernes qui ont si profondément changé toutes les idées d'autrefois, comment cet astronome, en le plaçant sur Jupiter, exposerait à ses concitoyens notre histoire.
« La terre, dirait-il, est le troisième des quatre petits astres qui se voient dans les environs immédiats du soleil. Ces astres sont de la catégorie des astres obscurs et la lumière dont ils jouissent leur vient presque en totalité de l'astre central. Le spectacle qu'ils nous donnent est à peu près le même que doivent donner Vénus et Mercure à la terre elle-même. Es nous apparaissent sous la forme de points brillants, qui, par l'effet de leurs révolutions annuelles, semblent animés d'un mouvement perpétuel de va-et-vient autour du soleil ; et, comme l'amplitude et la rapidité du mouvement varient pour chacun d'eux, la disposition qu'ils affectent les uns à l'égard des autres varie sans cesse. Tantôt ils se dispersent, tantôt ils se rapprochent, tantôt ils sont d'un même côté du soleil, et tantôt, au contraire, le soleil les sépare. De plus, passant alternativement en avant ou en arrière de cet astre, ils nous offrent des phases analogues à celles de nos propres satellites, tantôt pleins, tantôt plus ou moins échancrés, tantôt complètement obscurs. Toujours plus ou moins noyés dans les irradiations de l'astre central, se jouant autour de lui dans des combinaisons sans fin, à certaines époques précédant son lever, à d'autres suivant son coucher, tantôt étoiles du matin et tantôt étoiles du soir, ce petit groupe, tant par la promptitude que par
la diversité de ses évolutions, forme un des phénomènes les plus curieux de la voûte céleste.
« Le groupe est si bien déterminé que Ton est naturellement porté à rétudier en bloc. Non-seulement, en effet, ces quatre planètes sont situées à part de toutes les autres, mais elles sont liées, indépendamment de leurs relations de voisinage, par l'analogie de tous leurs traits généraux. La zone dans laquelle elles sont comprises forme un élément parfaitement défini de notre système général. Des quatre zones concentriques entre lesquelles se divise Tensemble de ce système, celle-ci est la seconde. La première, placée immédiatement autour du soleil, et d'une largeur égale à quarante diamètres de cet astre, ne contient que des astéroïdes; la seconde, consacrée à nos quatre petites planètes, est d'une largeur de cent vingt diamètres, c'est-à-dire exactement le triple de la précédente ; la troisième ne contient, comme la première, que des astéroïdes, et sa largeur de trois cent soixante diamètres est encore le triple de celle de la zone à laquelle elle succède. Vient ensuite la zone majeure, la nôtre, composée également de quatre globes, mais qui, à la suite de ce groupe d'avant^coureurs, se présente comme le quartier véritablement essentiel du monde solaire. C'est ici que régnent, tant à l'égard des astres qu'à l'égard des distances qui les séparent, les proportions de haute valeur. La superficie de la zone «st environ quatre cents fois plus grande que celle de la zone des petites planètes; peut-être môme est-elle plus vaste encore, car nous ne sommes pas en mesure de déterminer avec certitude sa limite postérieure, et il ne serait pas impossible qu'au delà de la dernière planète que nous apercevons, il y en eût d'autres faisant également partie de notre groupje, mais que leur éloignement soustrairait à
nos regards. Peut-être aussi, en admettant même que notre groupe, conformément à ce que nous observons et par analogie avec le premier, ne soit effectivement composé que des quatre globes qui s'y distinguent, se rencontre-t-il, à sa suite, une série de zones alternatives d'astéroïdes et de planètes comme celles qui existent entre nous et le soleil et s'enfonçânt dans les prof(H^ deurs de Tablme jusqu'à des distances que nous ne pouvons définir.
f « Pour achever de préciser la position de la terre L dans le ciel, il ne reste qu'à la considérer dans l'intérieur du groupe dont elle dépend. Ce groupe est d'une ordonnance fort simple ; l'orbite de la terre en occupe le milieu, et celle de Yénuîs est à son tour au milieu de l'intervalle qui existe entre la Terre et Mercure. Cette ordonnance est tellement systématique qu'il est imn possible de supposer qu'elle soit fortuite; mais, de même que pour la symétrie des zones, nous ne pouvons que constater le fait, sans être en état de cois^ prendre de quelle manière il se déduit des principes, trop élevés pour nous, de l'architecture céleste.
c( La petitesse de ces astres singuliers n'est pas moins propre à les caractériser que leur position* En somme, à eux quatre, ils ne font guère que la sept cent millième partie du soleil. La terre, qui, par rang de taille, tient parmi eux la première place, n'est pas la quatorze centième partie de notre globe, et la moindre des planètes de notre zone est cent fois plus volumineuse que ce globe chétif ; aussi peut-on dire que pour se faire ui^ie juste idée de ces quatre planètes, il vaut mieux les mettre en parallèle avec les satellites qui sont attachés à notre service qu'avec les sphères majestueuses que nous habitons.
f( Le temps leur est divisé dans des proportions aussi
restreintes que retendue. La terre compte un siècle quand nous ne comptons encore que huit ans, et ses an* nées sont seulement de trois cent soixante-<;înq jours, tandis que les nôtres en contiennent plus de dix mille et celles du globe qui vient après nous plus de viuft-cinq mille. On peut juger par là combien sa chronologie est peu chargée, la durée y étant partagée en siècles si courts et en années si rapidement écoulées. La diffê* rence dont il s'agit provient à la fois de ce que ce petit globe tourne sur lui-même beaucoup plus lentement et autour du soleil beaucoup plus vite que le nôtre. La len« teur de la rotation est une loi commune à tous les astres de ce groupe. Sur tous, quelles que soient d'ailleurs les diversités de leur calendrier, la durée du jour est Ut même, à quelques centièmes près. C'est un rapport considérable et qui doit causer une certaine uniformité dans leur économie; car ta vitesse de rotation régit partout, indépendamment de la mesure du jour et de la nuit, les phénomènes les plus importants qui ont lieu dans les atmosphères.
(( Il faut ajouter à ces analogies que ces astres semblent composés tous quatre de la même matière. Sauf une légère anomalie que présente celui qui est le plus rapproché du soleil, ils ont en effet la même den* site. Selon toute apparence, cette similitude doit se rap* porter à une certaine communauté d'origine. Les matériaiiz qui ont été mis enjeu pour la formation des astres de notre zone sont évidemment d'une nature différente^ car leur densité est tout autre. Celle de noire globe n'est que le quart de celle de la terre, et celle du giobe qui nous suit n'en est ,que le dixième. Ainsi, la grandeur des dimensions de nos planètes est en quelque sorte compensée par la légèreté de leur substance ; et sur tous les points, jusque dans l'intimité de leur oom-
position, la distinetion des deux ordres planétaires se poursuit.
« Ce n'est cependant ni dans la densité de leur masse, ni dans la petitesse de leur volume, ni dans la longueur de leurs jours, ni dans la brièveté de leurs années que consiste le trait le plus singulier de l'histoire de ces quatre planètes; il consiste dans la quantité de chaleur, de lumière et probablement aussi d'électricité, qui leur est départie. Placées dans une zone si voisine du soleil, comment ne seraient-elles pas comme noyées dans les effluves de cet astre puissant? La valeur de ses irradiations à \dL surface de la terre est vingt^sept fois plus forte qu'à la surface de notre globe et quatre-vingt-dix fois plus qu'à celle du globe qui marche derrière nous. Indépendamment des hautes températures qui doivent sans doute s'y faire sentir, la lumière doit donc y régner avec un éclat éblouissant. Tandis que pour la dernière planète de notre groupe, le soleil n'a plus que l'apparence d'une étoile , vu de la terre et des autres mondes analogues , il étale dans le ciel un disque d'une étendue considérable.
« L'effet d'une telle masse de feu suspendue dans les hauteurs de l'atmosphère doit être pour ces astres un sivBCtacle sublime; mais y a-t-il des organes qui le puissent soutenir? Gomment imaginer des êtres capables de vivre sous un tel régime? Faut-il supposer que leur complexion, proportionnée à de telles splendeurs, est plus éthérée que la nôtre, ou, au contraire, que, pour être en état de résister à des actions si violentes , ils sont constitués moins délicatement que nous? Peutêtre, s'il existe sur ces petites planètes des populations douées de raison, se font-elles à notre sujet les mêmes questions que nous nous adressons nous-mêmes sur
leur compte, et s'étonnent-elles qu'il soit possible de viyre si loin du soleil quand nous nous étonnons que Ton en puisse vivre si près. Mais ne suffit-il pas d'un peu de réflexion pour s'apercevoir que ces différences , si frappantes qu'elles soient, n'ont pas au fond plus de valeur que de simples différences géographiques, et que loin de faire obstacle à l'activité de la nature, elles ne font en réalité que donner plus de champ à la ma» nifestation de ses inépuisables ressources? En voyant les lois dé la vie se modifier sur une même planète de manière à s'y adapter aux conditions distinctes d'existence qui s'y observent d'un point à l'autre, et qui, souvent peut-être, ne sont guère moins dissemblables que celles qui doivent régner d'une planète à une autre, n'est-on pas conduit, par l'induction la plus légitime, à concevoir que ces mêmes lois doivent avoir assez d'élasticité pour se prêter sans embarras à toutes les variations que le système astronomique peut offrir? En contemplant toutes ces sphères rangées, suivant une ordonnance si régulière, autour du foyer central du mouvement et de la lumière, ne sent-on point, par une sorte d'élan instinctif, qu'elles ne peuvent manquer d'être unies toutes ensemble, non-seulement par les analogies générales de leur situation et de leur structure, mais par celles de leur emploi, et que si la vie siège sur l'une d'elles , elle siège nécessairement aussi sur toutes les autres? Et plus encore, le grand principe du peuplement général des astres ne s'impose-t-il pas à notre esprit comme la suite immédiate de cette vérité toute lumineuse, que Dieu tire toujours le plus grand parti de ses œuvres et que, par conséquent, il n'a point créé des mondes habitables pour s'abstenir ensuite de leur donner des habitants?
« À l'inverse des différences, ce sont les ressemblances
9ù LA T£RR£.
qui deTienneat le sujet de rétoonement^ quand on met bi terre en parallèle avec les astres de sa catégorie ^ surtout avec celui qui la précède et dont Torbite n'est séparé du sien que par un si faible intervalle. L'analogie qui unit ces deux globes est tellement étroite qu'il ne se voit rien de comparable dans tout le reste de notre système^ dont elle forme une des singularités. Tandis que les deux planètes qui occupent les deux extrémités du groupe sont sensiblement plus petites que la terre, Vénus est tout à fait de la même dimension. C'est une seconde terre* Sa densité étant pareille, la pesanteur y possède la même valeur, si bien que les corps, en passant de la surface de la terre à la sienne, n'éprouveraient aucun changement de poids. A la vérité, il doit y faire plus chaud, car le calcul nous montre que les rayons solaires y arrivent avec une intensité deux fois plus forte, et, en outre, il est possible que, par cette raison même, la masse de la planète se soit moins refroidie depuis les temps primitifs que celle de la terre. Mais, dans tous les cas, la différence ne doit guère dépasser les inégalités du même genre qui se rencontrent sur une même planète dans le passage des régions tropicales aux régions polaires ou tempérées ; et comme d'ailleurs l'atmosphère de Vénus est beaucoup plus chargée de nuages que celle de la terre, ces nuages, en forçant une plus grande quantité de rayons à se réfléchir au dehors, tendent nat^irellement à diminuer la température; de telle sorte qu'à condition de prendre place dans des latitudes plus élevées ou sur la pente des montagnes, on doit trouver à volonté à la surface de Vénus des climats à peu près pareils à ceux de la planète d'à côté.
« De plus, les deux globes se mouvant toujours dans des orbites à peu près circulaires et avec une faible
inclinaison de l'axe de rotation, les deux ordres de sai» sons y sont toujours peu prononcés; et la variation de leurs rapports, qui produit dans notre calendrier et |rius encore dans celui de Mercure, des combinaisons séculaires si complexes, n'y affecte le cours du temps que d'une manière peu sensible. Les années demeurent donc constamment, de part et d'autre, d'un caractère très-simple, se partagent pareillement en quatre sai* sons à peu près continues, et ne diffèrent guère que par leur brièreté deux fois plus grande sur Vénus que sur la terre. Cette uniformité du mouvement général n'empêche cependant pas que, sur les deux astres, la variation normale des températures ne soit sujette à toutes sortes de perturbations accidentelles causées par l'action des vents et des nuages. Nous voyons c(M)tinuellement, sur l'un des disques comme sur l'autre, l'enveloppe aérienne, agitée par les mêmes phénomènes, dev^r opaque ou diaphane, tantôt sur un point, tantôt sur l'autre, et déterminer par conséquent dans la suite des saisons des fluctuations si capricieuses qu'il n'a point semblé possible jusqu'ici de leur assigner aucune règle.
« C'est par les interstices qui se produisent de la sorte entre les couches nuageuses que nous parvenons à distinguer le corps même de ces astres et à prendre idée de leur géographie. Leur analogie n'est pas moins frappante à ce point de vue. Non-seulement il se découvre à la surface de tous deux des taches de nature distincte, mais ces taches, à peu près de même dimension, se trouvent à peu près aussi dans les mêmes positions. En prenant respectivement pour des continents et pour des mers celles qui nous offrent une certaine correspondance de configuration, il faudrait dire que, sur chacun des deux globes, il existe deux continents
principaux, Tun plus étroit, Tautre plus large, coupés dans leur milieu par Féquateur, s'élevant de part et d'autre jusqu'aux environs des zones polaires et séparés Tun de l'autre par deux mers, communiquant avec celles qui enveloppent les pôles. Ainsi, chacune de ces planètes nous présenterait en quelque sorte deux mondes isolés dont les relations dépendraient de la facilité avec laquelle on y traverse les mers, si bien qu'à ne considérer que l'essentiel, leur architecture serait identique. La différence porte principalement sur ce que, dans le plan de Vénus, la forme des territoires est sensiblement plus simple et plus uniforme que dans celui de la terre. A la surface de ce dernier globe, c'est seulement dans l'hémisphère austral que l'on voit les continents revêtir la forme triangulaire et tourner vers le pôle leurs extrémités amincies, tandis qu'à la surface de l'autre, cette disposition caractéristique règne symétriquement des deux côtés de l'équateur, et à tel point que les deux hémisphères y sont presque exactement l'image l'un de l'autre. D'oîi il suit que , bien que l'économie générale des deux géographies soit la même, il faut cependant reconnaître que l'une, reposant sur des traits plus diversifiés que l'autre, correspond peut-être à un ordre d'existence plus développé et déjà plus voisin de l'état définitif.
« Aussi, en, ne tenant compte que de cette circonstance, pourrait-on dire que la géographie terrestre se rapproche de celle qui s'observe sur la dernière planète du groupe plus encore que de la précédente. Le disque de IVIars est en effet partagé également en régions d'une ordonnance tourmentée, dont les unes s'allongent vers les pôles tandis que les autres, comme sur l'hémisphère boréal de la terre, s'étendent de préférence transversalement, et qui par leur disposition générale
représentent à peu près ce que deviendrait le disque terrestre si les mers arrivaient à y découper plus profondément les continents. Il y a môme une autre circonstance très- curieuse qui manque à Vénus et par laquelle le régime de la terre parait offrir une analogie de plus avec celui de Mars. Ce sont les taches brillantes que nous voyons se développer alternativement jusqu'à une certaine distance autour de chacun de ses pôles, quand la saison froide y établit son empire, pour se dissiper ensuite peu à peu à mesure que la chaleur y fait retour. Mais il est vraisemblable que ce phénomène d'une si grande apparence, et qui appartient aussi à Saturne, est tout uniment dû à certaines substances qui se précipitent de l'atmosphère pendant Thiver et s'y résorbent pendant Tété; et il s'explique dès lors parfaitement qu'il soit étranger à Vénus , dont les hivers sont des printemps en comparaison de ceux de Mars et de la terre. Enfin, il faut ajouter, pour compléter la liste des différences, que les montagnes, les plateaux, en un mot tous les reliefs, sont sensiblement plus prononcés sur Vénus que sur la terre; par où sa géographie reprend en partie la complexité qui lui ïûauque lorsqu'on ne tient compte que de ses littoraux. « Au demeurant, les dissemblances ne portent que sur des points secondaires et n'ont pas plus de valeur <pe celles dont on est frappé quand on se transporte en imagination d'une contrée à l'autre sur un même *^re; et tellement que s'il y avait communication entre les deux planètes , leurs habitants les pourraient prendre pour les deux moitiés d'un même monde. Même histoire, même figure, mêmes conditions d'exis- ^^ce, tous les traits essentiels paraissent les mêmes, et il semble qu'elles soient dans le ciel comme deux ^^rs. Sans rien préjuger sur leur habitabilité, dans
réioignement qui nous met hors d'état de rien distinguer qui puisse nous éclairer formellement à ce sujet, nous pouvons donc du moins poser sur ce chapitre, en vertu de l'analogie, une conclusion incontestable : c'est que, semblables par leur conformation, ces deux mondes le sont nécessairement aussi par leur rôle dans l'univers. Si Vénus est sans population , la terre doit être sans population également; et réciproquement, si la terre est peuplée, Vénus l'est aussi.
« Étant si peu avancés dans la connaissance de la constitution actuelle de la terre, il n'est pas étonnant que nous le soyons encore moins dans celle de son histoire astronomique. Il nous est seulement permis de regarder comme vraisemblable que les quatre petites planètes se soient formées, à peu près à la même époque, dans un même tourbillon de matière cosmique, qui, moins diffuse que celle qui s'étendait sur nos vastes régions, se serait condensée par noyaux plus rapprochés les uns des autres et moins volumineux par conséquent. Pendant longtemps, par suite de Vettervescence et de la conflagration de leurs masses, les surfaces de ces astres ont été en proie aux phénomènes les plus énergiques et les plus variés. Ardentes, mouvantes, lumineuses, enveloppées par des atmosphères incomparablement plus distendues et plus troublées qu'aujourd'hui, elles sont successivement arrivées à un état moyen de refroidissement et de tranquillité. Pour ne parler que de la terre , le calcul nous montre que ses régions superficielles doivent avoir atteint dès à présent, quant à la température, leur condition d'équilibre, la quantité de chaleur qu'elles perdent annuellement par l'effet du refroidissement général de l'astre étant exactement compensée par celle qui leur est envoyée par le soleil; et ainsi, tandis que dans les temps
aatérieurs, leur constitution climatérique allait continuellement en se modérant, aujourd'hui, elle demeure sensiblement constante à cet égard d'un siècle à Tautre. C'est un fait considérable et qui doit sans doute correspondre, dans les annailes de cette planète, à une ère spéciale, car les co|iditions de la chaleur ne pouvant y éprouver désormais que de faibles variations, il est à croire que les races, quelles qu'elles soient, qui y sont établies, au lieu d'avoir à modifier leur organisation d'une génération à l'autre, comme dans le commencement, s'y conservent, jusqu'à nouvel ordre, sans changement.
« Peu importe, en effet, que le corps de la planète continue à poursuivre, comme dans le passé, le cours de son refroidissement, si le régime de la superficie n'a point à s'en ressentir. Ce sont les superficies, ou pour parler plus exactement, les atmosphères dont elles forment la base, qui constituent partout le réceptacle essentiel de la vie, et, par conséquent, tout est logiquement subordonné à l'histoire de ces précieux domaines en regard desquels les masses solides ne sont qu'un support et un condensateur. Or, pour la terre comme pour les autres planètes, la science nous enseigne que l'histoire de l'atmosphère repose fondamentalement sur quatre éléments généraux résultant des relations de cette enveloppe avec les quatre sortes de corps qui agissent sur elle, savoir : le foyer central de la planète, le foyer solaire, les étoiles, les masses errantes ; et sur tous ces points, sauf le dernier qu'il ne nous est possible d'atteindre que dans l'ordre des probabilités, il semble que nous soyons autorisés à poser en principe que tout a été organisé sur cette planète pour une stabilité prolongée. D'importants changements s'y accomplissent perpétuellement ; mais de ces
ae LA TERRE.
changements, les uns sont périodiques et destinés à revenir sur eux-mêmes avant d'avoir eu le temps de s'élever à des valeurs considérables, et les autres s'étendent à de telles durées qu'ils sont à peine sensibles d'un siècle à l'autre ; de sorte que bien qu'en réalité pas un instant ne soit semblable à aucun de ceux qui l'avaient précédé, aux yeux de populations inattentives, tous les instants doivent se ressembler astronomiquement et les choses du ciel paraître immuables.
« Dans l'économie de toute planète, l'influence du foyer central s'exerce sur la température et la composition de l'atmosphère et sur la configuration et l'habitabilité de la surface. Pour la terre, ainsi que nous l'avons dès l'abord signalé comme le fait dominant de sa condition actuelle, cette influence, en ce qui concerne la température, ne conduit plus à aucun changement ; de plus, l'effervescence du noyau solide ayant cessé de se témoigner au dehors, ou n'y apparaissant plus que par des phénomènes volcaniques presque imperceptibles, la superficie des continents a dû devenir partout ferme et habitable, en même temps que les émanations et les absorptions causées par les masses souterraines ne doivent plus agir sur la constitution de l'atmosphère d'une manière appréciable. Reste l'action du foyer central sur la configuration géographique. Ici rien ne permet plus de conclure à la fixité. Les altérations de la régularité primitive proviennent, comme on le sait, de ce que Técorce de la planète, une fois refroidie, ne se contractant plus dans la même proportion que l'intérieur, est obligée de s'infléchir de diverses manières pour continuer à faire corps avec lui, et donne ainsi naissance à des protubérances plus ou moins saillantes au-dessus du niveau général des mers. Tant que l'intérieur du globe ne sera point parvenu à sa tempe-
rature définitive, le même genre de phénomènes se poursuivra donc, et il est conséquemment hors de doute que Ton ne saurait regarder les variations de cet ordre comme arrivées à leur terme. Mais il est essentiel d'observer qu'à mesure que l'enveloppe solide s'épaissit par l'eflfet croissant du refroidissement, sa flexibilité diminue, de sorte que les crises de déformation, qui étaient dans l'origine presque continuelles, finissent par ne plus pouvoir se produire que moyennant le développement de tensions de plus en plus puissantes et, par suite, après des durées d'une étendue proportion née, en assurant au système superficiel, dans leurs intervalles, des périodes séculaires d'équilibre, troublées tout au plus çà et là par quelques spasmes secondaires. Telle paraît être la condition présente de la terre ; et d'après le peu de temps qui s'est écoulé depuis sa dernière révolution, il y a lieu de penser qu'il faudra de longs écoulements de siècles avant qu'une nouvelle expansion des forces centrales vienne y modifier, d'une numière notable, la configuration des continents et des n^ers, peut-être afin de l'adapter aux convenances de l'état futur des populations de cette résidence.
« La différence la plus sensible qu'il y ait entre l'acfaon habituelle du foyer solaire et celle du foyer planétaire sur la température de l'atmosphère vient de ce flne le premier foyer, au lieu de demeurer comme le second dans une position invariable à l'égard de cette •région, se trouve dans une position relative qui change sans cesse et périodiquement. Non-seulement cette position change d'un jour à l'autre dans le courant de Vannée, en occasionnant ainsi les vicissitudes des saisons et toutes les particularités qui s'ensuivent, mais chaque année le changement s'opère dans de nouvelles conditions, de sorte qu'il n'y a pas deux années de suite
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dont les éléments astronomiques soient strictement les mêmes. A côté du calendrier annuel, il existe donc un vaste calendrier séculaire qu'il faut nécessairement consulter pour savoir jusqu'à quel point les lois de la vie sont constantes sur la terre d'un âge à l'autre.
(( Le principe général de ces longues variations repose sur ce que les orbites parcourues par les planètes dans leur mouvement autour de l'astre central, au lieu d'être immuables, sont soumises à une mutation perpétuelle dans leur position et dans leur forme. Ces orbites s'élargissent ou se rétrécissent alternativement, leur grand axe s'allonge ou diminue, et oscille en même temps de droite et de gauche autour du soleil, et le plan même dans lequel elles sont situées s'élève ou s'abaisse périodiquement, tout en pivotant sur luimême ; à quoi il faut encore ajouter que l'axe de rotation de tous ces globes tournoie incessamment sur lui-même avec une sorte de tremblement à plusieurs temps plus ou moins composé. Non-seulement la plupart de ces changements emploient pour leur accomplissement des milliers de siècles ; mais comme ils ne sont pas synchroniques, pour trouver des époques où les conditions astronomiques soient identiques toutes à la fois, il faut multiplier ces durées les unes par les autres ; ce qui, pour les petites planètes aussi bien que pour les grandes, ouvre immédiatement carrière tout au moins à des millions de siècles. On est donc conduit de la sorte à conclure que les années de la terre, contrastant avec sa petitesse, se déroulent à travers l'inoH mensité dans un cycle sans bornes. Ce point de vue confère une incontestable majesté à son histoire, et sans avoir besoin de faire descendre l'analyse au fond de ces abîmes, on peut se contenter d'en prendre une idée générale en considérant quelle doit être en parti'-
culier Tinfluence de chacune des variations sur Tordre des températures de la planète. C'est par là que Ton arrive, sans trop de difficultés, à compléter la conclusion en reconnaissant qu'au milieu de possibilités théoriques si complexes et si excessives, tout a été disposé à l'égard de la terre de manière que son calendrier séculaire présentât à la fois des périodes très-étendues et on caractère très-peu diversifié.
« La 'révolution qui pourrait y causer les plus grands changements thermométriques, celle qui porte l'orbite à s'élai^r et à se rétrécir alternativement et, par suite, la planète à passer, aux époques de périhélie, plus ou moins près du soleil, embrasse une période de plus de cent mille années terrestres et demeure comprise dans de si étroites limites que les habitants doivent être à peine avertis que la chaleur décroît, par cette raison» depuis une haute antiquité et décroîtra encore pendant des siècles en variant en même' temps dans sa répartition selon les diverses époques de l'année. La variation du plan de l'orbite influe dans le même sens, mais dans une mesure encore moindre ; et comme elle af- . lecte non-seulement le système des températures, mais , ^Ini des inégalités de durée du jour et de la nuit, il s ensuit que ces dernières inégalités tendent pareiUentent à s'atténuer, mais si faiblement aussi, que, dans i espace d'un siècle, à peine peut-on compter sur ce point quelques secondes de différence. Enfin, le tournoiement de l'axe du globe s'empreint également d'une ^ière particulière sur l'établissement des saisons V^h à tour de rôle, dans chacun des deux hémisphères, deviennent graduellement, durant une période d'envi- ^ Tingt-cinq mille ans, de plus en plus uniformes^ % à l'inverse, de plus en plus dissemblables. C'est ac' tellement dans l'hémisphère boréal que règne la ten-
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dance à runiformité, et il n'est pas impossible que cette tendance, en se combinant avec les précédentes qui inclinent dans le même sens, y produise, malgré son peu d'intensité, des effets appréciables. En résumé, de tous ces changements, il n'en est donc aucun ni qui suive un cours précipité, ni qui s'élève jamais à des valeurs considérables ; ils se règlent tous sur un mode de développement presque insensible, et il s'ensuit que les années de la terre, malgré leur complexité virtuelle, se distinguent par la constance de leurs caractères nonseulement de ce qui. peut avoir lieu, en vertu des mêmes principes, dans les autres systèmes planétaires de l'univers, mais même de ce qui s'observe dans plusieurs des mondes qui composent le nôtre.
« Il faut remarquer, toutefois, que cette conclusion ne se rapporte qu'aux changements qui se produisent dans les positions prises successivement par la planète à l'égard du soleil, et que, si ce foyer vient lui-même à varier comme le foyer planétaire, une tout autre histoire se présente. Or, quelle assurance l'astronomie peut-elle nous donner que le foyer solaire soit invariable ? Y a-t-il dans sa splendeur ou dans l'étendue de .ses dimensions des caractères assez décisifs pour nous autoriser à le regarder comme d'une substance essentiellement distincte de celle des corps qui lui font compagnie dans ce quartier de l'univers? Au fond, ne serait-il point une planète en effervescence, comme les planètes ne sont elles-mêmes que des soleils éteints, et la différence de sa condition ne proviendrait-^elle pas tout uniment d'un retard dans le développement de son histoire, suite naturelle d'une lenteur de refroidissement proportionnée à la grandeur de sa masse? Peutêtre des observations plus délicates nous feraient-elles reconnaître qu'il n'est pas plus immuable que les étoiles
LA TERRE. Ui
ne sont fixes. Il est possible que ses taches, malgré leur peu de figure, soient en réalité un phénomène capital. Nous n'avons aucune garantie que ces obcurcissements singuliers, dont nous ne possédons même pas un compte exact, ne soient point soumis à une loi de croissance, et que se multipliant dès à présent, de siècle en siècle, à notre insu, ils ne nous soient un présage de Tavenir qui attend notre système à l'extrémité des temps, à moins que d'ici là notre soleil ne se retrempe et ne se revivifie.
a Le principe d'une telle révolution se rencontre en effet d'une manière très-simple dans les étoiles. Ces soleils ne diffèrent du nôtre que par leur distance qui les rapetisse à nos yeux; et c'est par une illusion due à ce que nous ne connaissons l'histoire de l'univers que par l'histoire d'aujourd'hui que nous nous croyons sous la loi d'un seul soleil, tandis qu'en réalité une multitude d'astres du même genre nous gouverne. Nos rela- * tions avec eux changent sans cesse, et ces changements sont capables d'engendrer pour notre système des suites incalculables. Tout ce que nous savons à ce sujet, c'est que nous sommes en marche à travers l'archipel infini du firmament, mais nous ignorons jusqu'ici quelle est au juste la route que nous y tenons et quelle est la nature des régions vers lesquelles toutes nos planètes, à la suite de leur soleil qui les guide, sont entraînées dans ce long et mystérieux voyage. Notre mouvement est le seul fait évident. En regardant le ciel avec attention, nous voyons les étoiles, comme autant de témoins placés sur le rivage, glisser paisiblement à notre droite et à notre gauche, tandis que leurs écartements, par l'effet de la perspective, augmentent en avant et diminuent en arrière. La valeur de ce déplacement si peu considérable en apparence est en réalité assez grande.
car on calcule que la vitesse du soleil est environ la moitié de celle dont nous sommes animés dans notre révolution autour de lui, autrement dit qu'il franchit tous les ans un espace égal au rayon total de notre système planétaire. Mais qu'est-ce qu'une telle vitesse en comparaison des dimensions de Torbite à parcourir? Combien de millions de siècles nous faudra*t-il pour revenir, après en avoir fait le tour, au point que nous occupons aujourd'hui? Y reviendrons-nous môme jamais? En effet, il n'est pas à supposer que l'orbite solaire soit, comme les orbites secondaires que décrivent les planètes, une courbe fermée. Il faut se la figurer comme une ligne sinueuse qui, sous l'influence des foyers multiples, mobiles eux-mêmes, auxquels elle est soumise, change continuellement de forme et de direction et court à l'infini. Ainsi, au lieu d'être attachés à jamais au quartier de l'univers dans lequel nous nous trouvons maintenant, nous ne cessons, sous l'influence de l'attraction composée qui nous régit, de nous tranS' * porter d'un point à l'autre de l'immense tourbillon sidéral dont nous faisons partie. Quels régimes divers et quelles inimaginables révolutions notre postérité, dans les derniers lointains des temps futurs, esi-elle destinée à rencontrer dans ces régions inconnues audevant desquelles nous courons à l'aveugle? c'est une connaissance dont les êtres supérieurs sont seuls en état de réunir les éléments, et dont notre science présente se borne à nous faire entrevoir l'existence et pressentir les prodigieux enchaînements.
« Mais, à côté de ce principe de variation qui, bien qu'agissant continuellement sur les lois de notre mouvement, ne peut influer d'une manière sensible sur notre économie que dans le haut avenir, il s'en découvre un autre dont il n'est pas aussi évident que les effets
soient relégués dans un pareil éloignement. C'est celui qui résulte de notre secret engagement avec les masses errantes qui circulent ténébreusement autour de nous. Tant s'en faut que les espaces à travers lesquels s'accomplit notre long voyage soient entièrement libres. Outre les huit planètes que nous mettons avec raison au premier rang, des milliers d'autres astres tourbillonnent avec une complexité infinie autour du môme foyer. Les uns sont périodiques, et après des révolutions tantôt rapides, tantôt d'une étendue de plusieurs siècles, viennent, en se rapprochant du soleil, passer soit au milieu, soit au delà de nos orbites. Les autres, plus mystérieux, se détournent seulement un instant comme pour nous reconnaître, et poursuivent leur route vers les centres lointains qui les appellent. Depuis que l'on observe régulièrement ces astres, il ne s'en est guère vu qui ne fussent uniquement composés d'une matière diffuse, et quelle que fût l'étendue de leur volume, leur masse, en raison de cette ténuité, s'est toujours montrée proportionnellement fort légère. Mais la science n'est cependant pas autorisée à tirer de ce passé une loi tout à fait absolue pour l'avenir; et même, tout au contraire, puisque ces corps ne sont point semblables entre eux, et que par leur grandeur, comme par leur poids, ils suivent une certaine gradation, l'induction nous oblige nécessairement à conclure qu'il doit en exister de plus puissants que ceux qui se sont offerts à nous jusqu'ici; et comme ils passent aussi plus ou moins près les uns que les autres du soleil et des y:l mètes, la même force de probabilité nous conduit r.iiSsi à penser qu'il n'est pas impossible que, dans une telle diversité, quelques-uns soient portés jusqu'à la collision, a Or, qui ne voit que les effets ne fût-ce qii^ du rap-
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prochement momentané d'une masse suffisante seraient immenses? Il n'est pour ainsi dire pas une révolution cosmogonique dont l'imagination puisse inventer les tableaux et dont l'astronomie ne $oit en état de réaliser le programme au moyen d'une comète dont elle calculerait les éléments. Métamorphoser l'atmosphère d'une planète par une comète qui en ravit une partie ou qui la remplit de nouveaux éléments ; augmenter son noyau par une comète qui s'y rallie; le briser et le disséminer en fragments dans l'espace par une comète qui s'y heurte ; détacher même à jamais une planète de notre système par une comète agissant sur elle avec assez d'énergie pour l'attirer à sa suite, et avec toutes les vicissitudes d'un voyage à travers l'archipel céleste, la mener se perdre dans les feux d'une étoile lointaine ; ou plus simplement, modifier d'une manière définitive la durée, la température et toutes les conditions de son année, en changeant la forme et les dimensions de son orbite par la déviation causée par un seul passage convenablement ordonné, ce sont là sans doute des jeux arbitraires de la pensée, mais il n'est pas impossible que dans l'infinie variété des mondes, il y en ait quelques-uns dont l'histoire soit établie sur des combinaisons de ce genre. Nous-mêmes, à la rigueur, nous ne sommes assurés contre de tels événements que par notre confiance en celui qui ne saurait avoir déployé pour la stabilité séculaire de notre système les admirables artifices que la mécanique céleste nous révèle, s'il était entré dans ses plans de le soumettre à ces effroyables éversions. Bien que les comètes aient droit à être considérées comme les astres les plus extraordinaires de l'univers, puisqu'elles se caractérisent aux yeux de la science comme des instruments à part, tenus strictement dans les secrets de Dieu, et à l'aide desquels, tout
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en maintenant les lois constituées par lui dès l'origine pour le gouvernement général de la matière, il est toujours le maître de jeter en un clin d'œil dans les plus étonnantes révolutions chacun des mondes qu'il a créés ; et qu'ainsi leurs apparitions, même inoffensives, soient bien faites pour réveiller les populations en leur rappelant par d'éclatants témoignages la puissance d'en haut, il nous est donc cependant permis d'espérer qu'elles ne sont pas destinées à prendre jamais à notre égard un caractère aussi funeste. L'ordre et l'unifor^ mité que, nous voyons régner parmi les corps planétaires nous sont une preuve qu'elles n'ont apporté aucune perturbation dans notre système depuis son origine, soit que les masses dangereuses aient toujours été à distance, soit qu'il n'y ait en effet dans la partie de l'espace où nous circulons que des masses de nature nébuleuse; et sans forcer la signification de ce précédent jusqu'à écarter toutes les chances qui peuvent planer dans le lointain, nous pouvons du moins, à ce qu'il semble, nous y appuyer, pour augmenter la probabilité d'une continuation satisfaisante de notre paix avec ces astres.
« Voilà en quelques mots, dans ses connexions avec notre histoire générale, l'histoire du monde particulier que nous avons en vue. Pour la compléter, il serait nécessaire d'y ajouter un aperçu de l'état des populations dont ce monde doit former la résidence. De quelle nature sont-elles? Le progrès de la vie a-t-il dépassé pour elles les degrés inférieurs de l'animalité? A-t-il atteint ses termes les plus élevés, ou se trouvet-il encore dans l'intermédiaire? S'il y a des races raisonnables, quelle est leur forme, leur manière de s'incarner et de s'entretenir, la durée de leur vie? où viventelles? nagent-elles, suspendues par leur légèreté spéci-
flque, dans la liberté des zones aériennes, se meuventelles dans la profondeur des régions liquides, cheminentrelles à la surface des continents et des îles? ou bien, par le bénéfice, soit de leur organisation naturelle, soit de leur industrie, sont-elles maltresses d'habiter à yolonté dans \ous ces lieux? quelle est leur harmonie? sont^lles arrivées à ne plus faire qu'une seule société, ou sont-elles encore divisées, conformément aux lois du sol, en fractions discordantes? se composent-elles d'une seule espèce, ou de plusieurs espèces inégalement développées? dans ce cas, avec quelle activité l'éducation des inférieurs est-elle conduite par les supérieurs, et en somme, quelle est la vivacité du foyer de perfectionnement qui a pour siège ce coin de l'univers?
« Sans aller même aussi loin au delà du domaine des sciences naturelles, quelles difficultés l'ordre physique y apporte-t-il à l'aisance des sociétés? si minime à nos .yeux, cette planète ne paratt-elle pas immense aux êtres qui l'habitent? les conditions particulières de son régime leur sont-elles nuisibles ou favorables? se trouvent-ils tout à fait dans le bien-être, tout à fait dans la gêne ou entre les deux, et à quel point? Ce sont là des questions élémentaires, mais sur lesquelles, malgré leur apparence matérielle, nous ne sommes pas plus eu état de répandre la moindre lueur que sur les précédentes, car elles ne dépendent pas uniquement de l'organisation astronomique, mais des rapports qui existent entre cette organisation et l'organisation inconnue des habitants de la planète; tellement que sans aucun changement dans l'ordre physique, les mêmes phénomènes qui contrarient peut-être aujourd'hui dans ce monde lointain la paix et la liberté de l'existence, pourraient s'y métamorphoser en circonstances parfaitement bien-
faisantes, par le seul effet d'un changement dans les conditions corporelles des êtres qui y vivent, ou même plus simplement encore d'un perfectionnement suffisant de leur capacité industrielle. Ainsi, faute d'une vue assez forte pour triompher des grandes distances, force nous est de demeurer en silspens devant ces problèmes dont la solution nous découvrirait sans doute dans l'univers tant de merveilleux. »