‹ Terre et cielChapitre 2 sur 15 · LE TH|0U)6IEN · texte numérisé non relu

LE TH|0U)6IEN

Voilà en effet votre astronome arrivé au point le plus vif de son histoire. Peu m'importent au fond toutes ces curiosités astronomiques dont vous avez pris plaisir à me remettre l'ensemble sous les yeux. C'est surtout à l'homme que je m'attache, et je ne tiens à votre science que dans la mesure où je la vois en relation avec lui. Aussi, me suis-je complu à prendre avec vous pour le corps essentiel de notre planète cette masse légère et diaphane, domaine de la respiration et de la lumière, dans laquelle s'opèrent tant de mouvements variés; et oubliant un instant ce lourd et grossier boulet auquel nos pieds sont attachés et qui n'est pour vous que le lest de l'astre aérien, je me suis senti, je l'avoue, plus à l'aise, et, si j'ose le dire, moins séparé du ciel. Cependant je ne saisis pas moins, sous votre appareil scientifique, les tendances les plus dangereuses. J'ai bien compris qu'en insistant avec autant de suite sur les aperçus que les sciences modernes nous donnent de la nature de la terre, vous cherchiez à nous communiquer une impression toute différente de celle à laquelle était habitué le moyen âge et de nous faire concevoir notre monde, loin de toute idée de fixité, comme une sorte de tourbillon cosmique toujours en action; et

certes, vous ne pouviez mieux contredire la célèbre parole de TEcclésiaste Nihil sub sole novum^ qu'en affectant de montrer que tout était, chaque jour, nouveau sous le soleil, même le globe de la terre, et que le soleil lui-même changeait; j'ai deviné aussi quelque chose des conséquences métaphysiques dont vous vous préparez apparemment un arsenal dans votre hypothèse de la pluralité des mondes que vous vous appliquez à nous rendre si probable au moyen des séductions de l'astronomie comparée; enfin, j'ai parfaitement reconnu qu'en nous étalant avec tant de complaisance ces énormes périodes dans le torrent desquelles les siècles sont entraînés comme des grains de sable et qui sont encore si loin de leur achèvement, vous aviez dessein de nous persuader que la terre a été donnée à ses habitante pour un long bail, et que rien ne s'élabore dans les entrailles de l'univers qui soit destiné à porter atteinte de sitôt au paisible développement de l'héritage que nous avons reçu de nos pères et que nous transmettrons demain à notre postérité. Mais je n'aperçois dans tout cela, entendez-le bien, que des présomptions, n suffit d'un miracle pour renverser en un clin d'œil tout votre échafaudage; et vous-même, vous en convenez, s'il plaisait à Dieu, tout votre système planétaire ne serait d'ici à demain que ruine et poussière. Nous ne vivons que par la miséricorde du Créateur et ne pouvons compter sur l'avenir que moyennant l'espérance, peut-être trompeuse, que nous inspire la stabilité apparente des choses d'ici-bas. Réussiriezvous à nous tranquilliser dans l'ordre de la nature, qu'il vous resterait à nous tranquilliser dans l'ordre absolument inscrutable des desseins éternels. Aussi, sans nier la grandeur des perspectives que la science nous ouvre dans la profondeur des temps futurs, ne saurais-je y

voir une négation suffisante de la parole qui nous découvre la fin de notre vieil univers survenant tout à coup, au milieu de nos occupations mondaines, comme une explosion. Il y a là un point terrible,. sur lequel votre science, si hautaine qu'elle soit dans son ambition, ne me satisfera jamais, car à la prophétie qui est une certitude elle ne peut tout au plus répondre que par une probabilité. C'est par ces raisons qu'à mes yeux l'importance de toutes ces lois physiques que l'astronomie essaie de nous faire entrevoir, repose bien plutôt sur le rapport immédiat qu'elles présentent avec notre condition actuelle que sur celui que vous cherchez à leur attribuer avec l'histoire future de la terre. En quoi ces lois favorisent-elles l'existence de l'homme? En quoi l'incommodent-elles? Voilà ce qu'il vous reste à examiner pour compléter votre étude en raccourci de l'ordonnance matérielle de ce bas monde. Otez donc à présent, s'il vous plaît, la parole à votre prétendu astronome pour prendre pied vous-même sur notre pauvre planète et en palper les misères. C'est ici qu'il ne vous sera pas difficile de reconnaître à quels signes elle se distingue du ciel.^

LE PmLOSOPHE.

Après avoir considéré la terre au point de vue astronomique, étudions-la donc maintenant au point de vue de son économie. Peu nous importe la manière dont s'y perpétuent tous ces embryons, plantes et animaux, que nous y apercevons parmi nous; nous ne visons qu'à ce qui vit sur la terre, non dans les enveloppes maternelles de la nature, mais face à face avec elle : c'est le genre humain. Ici encore, n'ayant à rapporter que des faits, je me trouverai, je l'espère, en suffisant accord

t; LA TERRB.

avec vous; et, afin de vous le marquer dès le principe, je ne veux pour texte de mon commentaire que cette grande parole qui vous appartient, et qui sjrmbolise admirablement, selon moi, ce qu'il y a de constant dans le fond des rapports continuellement variaHes que nous entretenons avec notre planète r « La terre te fera germer des ronces et des épines, et tu mangeras son herbe; tu te nourriras à la sueur de ton visage,* jusqu'à ce que tu retournes à la terre de laquelle tu as été formé. »

En effet, il saute aux yeux que la terre n'a pomt été ordonnée par Dieu de manière à se trouver partout et toujours à la convenance de l'homme. Par un ordre singulier et auquel on ne peut trop feire attention, les choses y sont tellement ménagées, qu'il n'est pour ainsi dire aucun des effets qui s'y produisent dont l'homme ne soit exposé à recevoir du mal; à la domination duquel il ne soit par conséquent porté à résister; qui cependant, à certains égards, ne lui soit utile, et dont, par son industrie, il ne soit maître de tirer continuellement de plus en plus de profit. De sorte qu'il n'y a pas une chose sur terre qui soit si malfaisante, qu'elle ne soit bienfaisante en même temps par quelque endroit, ni si bienfaisante que, d'autre part, elle ne soit aussi le contraire. Les impressions les plus opposées, quant au plaisir ou à la peine que nous en devons ressentir, procèdent donc, suivant les circonstances, des mêmes sources; et pour vivre le moins gênés possible, nous n'avons d'autre moyen que de nous appliquer, autant que nous en sommes capables, à détourner ce qui nous fait mal, pour donner cours à ce dont notre organisation s'accommode. Mais ce résultat ne s'obtient jamais que par une lutte où notre force s'engage. Sur ce môme sol qui produit de bonnes herbes, il en croît in-

LA T£RRE. 5i

àiBéremmeM de mauvaises; et pour qu'il n'y en Tienne que de bonnei», il feut toujours, selon la juste expression de lliébreii^ ^ae la sœur coule sur le tisage de llioAkiae*

Je nnx supposer que le réeît de la Genèse soit litlé<ntleirient vrai ; qu'un homme, ncm point nn sauvage, ffloiûs eneore une demi-brute^ 4uc Tun de nous enfin« puisque Ton a généralement eoiHume de se représen^» ter Adam sous notre âgure^ arraebé d'une demeure où il avût toujours vécu satisfait et tranquille, soit mis brusquement dans les forêts, nu, sans armes, sans ou-* tiis^ sans toit, privé de toute intervention comme de tout legs de ses semblables, à la merci de toutes les iiiflueoces d'une nature que rien ne lui a jusqu'alors bit eonnattr^r dans ce qu'elle recèle de nuisible, dénué de ees instincts qui, ebez les animaux, suppléent, dès leur apparition dan» le monde^ à l'expérience qui leur iii^Ai^fue, seul, en un mot, sur la terre déserte, avec une femme^ à protéger ; il va paraître évident que ce séjour, pour ce malheureux solitaire, eat un enfer, et l'on pourta douter qu'ainsi abandonné, il soit en état de s'y conser^ Tcr et d'y établir sa race»

Bn eiét, à peine y a4-il mis le pied qu'il s'y voit entouré de pièges que son ignorance l'empècbe d'aper^ devoir, affligé d'inflnmtés qu'elle l'empècbe de guérir, frappé de coups qu'elle l'empêche de prévoir et de pré^ ▼enir. n n'y a pas une seule des conditions physiques qui y régnent, qui ne se tourne contre lui et ne lui de-^ "Vienne fimeste. Ëst<;e la gravitation? elle l'accable : pdr elle, son corps lui est un fardeau dont rien ne le soulage; a-t-il marché tout le jour, couru quelque temps, gravi une montagne, le voilà haletant, fatigué, îendu, et qui plie sous le faix. C'est bien pis, si, habitué à vivre sur des pelouses toujours unies, et ne sa-

chant pas les lois de la chute, il se trouve amené sur les pentes de quelque ravin ou de quelque autre enfoncement : le pied lui glisse, il tombe, se relève meurtri, et, de faux pas en faux pas, sur cette terre inégale où \ il faut avoir appris à marcher, il va finir à quelque roche contre laquelle la pesanteur le jette et Técrase, ou dans quelque eau profonde qu'il veut traverser, et dans laquelle elle Tenfonce et le noie. Non-seulement elle rincommode par Finsupportable chaîne qu'elle lui. scelle pour ainsi dire à chaque pied, elle lui fait encore une autre guerre, soit en s'attachant à tout objet qu'il veut prendre, jusqu'à lui en disputer quelques-uns avec une opiniâtreté qu'il ne peut vaincre, soit en précipitant sur lui des masses solides avec lesquelles elle le blesse ou le tue. Enfin, soit dans les mouvements qu'il se donne, soit dans les mouvements qu'il veut communiquer, soit dans ceux qu'il est exposé à recevoir, ce principe fondamental de l'ordre astronomique lui cause des contrariétés continuelles. La chaleur ne lui est pas plus favorable, car elle ne lui convient que lorsqu'elle est justeà sa mesure. Est-elle trop forte, il ne la peut supporter; ne l'est-elle pas assez, le voilà dans le transissement, il frissonne, il gémit, il souffre affreusement jusqu'à mourir. Ah! si chassé de cette demeure toujours tempérée, où il ne connaissait, dites-vous, ni le froid nî le chaud, il s'est vu tout à coup au milieu d'une campagne brûlée par les rayons de l'été, ou couverte par la neige et les frimas, que son sort est à plaindre ! que ce nouveau séjour qui s'annonce si durement doit lui sembler redoutable, et avec quels douloureux transports, quand il y fera la dure expérience de la vicissitude des saisons, il devra regarder en arrière vers les portes à jamais fermées du printemps éternel ! Compatissons à son supplice, car plus on y pense,

plus on y découvre de détails cruels. 0 terre ennemie, elle désole son corps et ne le nourrit même pas ! de l'eau, de Tair, des minéraux, pas le moindre aliment : pour se repaître, c'est aux débris des autres êtres qu'il est réduit à recourir. Ses organes, au lieu d'aspirer insensiblement leur nourriture dans le milieu qui les baigne, n'y trouvent seulement pas un atome substantiel; et s'il ne veut souffrir de leur dépérissement, c'est avec des objets recherchés çà et là qu'il doit les soutenir. Mais, quel travail pour mettre la main sur ces œufs et sur ces fruits, pour déterrer ces racines, pour surprendre et-mettre à mort ces animaux ! Il me semble voir les deux infortunés, agités par la faim, s'efforçant en vain de l'apaiser avec quelques baies sauvages péniblement glanées dans ces ronces et ces épines dont tout sol inculte se hérisse, avec quelques bêtes rampantes ramassées avec dégoût et mangées avec aversion, plus encore, peut-être, contraints par une dernière nécessité à brouter en pleurant l'herbe sauvage que l'arrêt de malédiction leur donne pour suprême pâture. Je les vois, sur la fin de leur première journée dans ce monde inhospitalier, épuisés de fatigue et de besoin, les pieds blessés, les jambes déchirées, tout le corps meurtri, tombés sans force et sans espérance sur la terre, et priant Dieu amèrement de les y faire tous deux i-entrer. Et pour compléter cette esquisse du mal inhérent à notre globe, ne faudrait-il pas y ajouter l'horreur de la nuit, la disparition du soleil, seul bien conservé de l'ancienne demeure, le triste météore de la pluie qui surprend nos deux exilés et bientôt les inonde de ses torrents glacés, la lueur effroyable des éclairs, et le bruit du tonnerre, semblable à celui du ciel fracassé tombant en éclats sur leurs têtes? Ne faudrait-il pas faire comparaître aussi ces légions d'êtres mauvais qfUi,

dé tous côtés, dans les bois, dans Tair, dans les eaiix, les attendent, les uns pour s'acharner sur eux par milliers et les couvrir de leurs cuisantes piqûres, les autres pour leur faire la chasse et leur reinplir Tàme de terreur par des clameurs menaçantes, ceux-ci pour leur empoisonner de venin les plus riants gazons, ceux-là pour leur faire craindre le bord des eaux, tous conspirant avec une ardente férocité à augmenter une torture pour laquelle les forces générales de la nature ne suffisent que trop? Et tout cela n'est rien cependant, car je n'ai pas voulu combler la misère de ce couple malheureux en lui donnant des enfants.

Aussi, indépendamment de toute autre considération, doit-il sembler tout à fait improbable que Dieu ait installé la race humaine sur la terre d'une manière

, si précipitée et avec si peu de précaution. Apparemment que les hommes choisis par lui pour vivre les premiers

\ au milieu de circonstances aussi contraires à la tranquillité de leur existence physique, et par conséquent de leur développement moral, privés, par leur position au sommet de la chaîne des générations, de toute ressource de société, de tradition, d'expérience, ne jouissaient ni de ces besoins de l'esprit, ni de cette délicatesse d'organisation qui ont caractérisé leurs descendants. Une dureté de corps analogue à celle des animaux leur rendait plus faciles à supporter des souffrances qu'ils n'avaient aucun moyen d'éviter, tandis que des forces instinctives, suppléant à l'insuffisance de leur raison, les guidaient dans leurs actions les plus importantes, et assuraient leurs pas à travers les embarras sans nombre de leur séjour. La vie humaine n'a donc pu prendre son essor que graduellement et à mesure qu'en apprenant à vivre ensemble, les hommes sont devenus capables, par leurs progrès dans l'asso-

LA TERHE. 66

mtàou et dans Tiadustrie, de se soustraire aux coadi-\ tioQs défavorables de la résidence qui leur est assignée. ' C'est alors seulement que^ fondée sur leur travail, la ' quiétude de leur existence physique s'est établie, et' que leurs qualités supérieures trouvant ouverture pour 66 développer, les préliminaires de la vie angéUque ont commencé leur règne dans ce monde.

ï^s ce moment, bien que les hommes n'aient pris possession de la terre q-ue depuis si peu de temps, il est sensible que leurs rapports avec elle, tant en raison des modifications qu'ils lui ont fait subir que de Tart avec lequel ils savent s'y conduire, ont considérablement changé. Comparé à l'état primitif, l'état des peuples les plus avancés en diffère autant que s'il était d'un autre monde. Au lieu d'une existence troublée par des souffrances et des anxiétés continuelles, ces masses d'hommes commencent à se trouver en mesure de vivre en paix, même avec satisfaction, et par conséqnent de se perfectionner en liberté. Non, sans doute, qu'il n'y ait malheureusement encore, par la faute de l'ordre social, même chez les peuples les plus favorisés, àe cruelles et nombreuses exceptions. Mais en embrassant l'espèce humaine dans sa généralité, on y voit une conspiration universelle, permanente et déjà en pleine prospérité sur plusieurs points, pour se délivrer successivement de toutes les contrariétés de la nature. On est en marche vers une limite, limite extrême, il est vrai, et purement idéale, où cessant d'être gênés par les circonstances physiques dans lesquelles ils sont nés et prenant tout à fait le dessus, les hommes, moyenmmt leur travail, seraient en harmonie à tous égards avec leur planète et n'en éprouveraient que du bien. C'est un sujet dont les conséquences vont loin. 11 est donc essentiel de l'examiner avec soin; et dans ce but,

TOUS me permettrez de reprendre sommairement nne seconde fois, mais d'un autre point de vue, la suite des lois astronomiques qui régissent la terre, afin de nous assurer, à l'endroit de chacune, des moyens par lesquels l'homme s'affranchit des obstacles qu'elles lui opposent et de la condition à laquelle il parvient par cet affranchissement.

A commencer par la gravitation, il est certain qu'il n'y a point à dire que l'homme soit parvenu à se délivrer de son obéissance native à ses lois. Son corps est toujours attiré par la masse du globe avec la même force, sans que l'on puisse seulement entrevoir la possibilité de le soulager directement. Il lui faut une base solide, et il est hors d'état de se tenir ni dans l'air ni sur l'eau. Aussi votre tradition nous donne-t-elle l'idée de la plus grande modification de l'ordre naturel qui se puisse concevoir, lorsqu'elle nous représente le Christ marchant librement à la surface de la mer. C'est ce que ne fera vraisemblablement jamais la chair de l'homme. La pesanteur parait être une affection invariable sur laquelle on ne saurait avoir aucune prise, pas plus pour en augmenter que pour en diminuer l'intensité ; de sorte que l'atténuation de notre densité, jusqu'à devenir égale à celle de l'air, serait encore le moyen le plus simple que l'on pût imaginer pour que nous fussions jamais capables de flotter sans effort dans notre atmosphère. Mais il n'y aurait pas là une simple variation d'organisme; ce serait un changement de substance qui, bien que n'ayant par lui-même, en vue d'un autre monde, rien d'impossible, se trouve du moins, quant à la terre, en désaccord formel, tant avec la nature de tous les corps solides qui s'y rencontrent qu'avec le principe de l'analogie générale des races successives. Lors même qu'un tel changement ne de-

vrait entraîner aucun inconvénient, il ne nous serait donc pas même permis de l'espérer pour aucune des races qui pourront ici-bas faire apparition après nous.

Reste le développement du principe par lequel les êtres vivants reçoivent le don de résistance à cette force, comme à toutes les autres; c'est l'énergie musculaire. On a constaté en effet qu'elle augmente à me* snre que le régime s'améliore, et que les peuples sauvages sont inférieurs sur ce point aux peuples civilisés. Elle varie principalement sous la loi de l'exercice du corps et de la nourriture; par où l'on aperçoit la grande profondeur qu'il y avait dans l'attention avec laquelle les anciens s'appliquaient à perfectionner l'organisation de leurs enfants par la gymnastique et par l'hygiène. Ils accroissaient ainsi la seule légèreté qu'il soit permis à l'homme d'acquérir. Mais à quelques progrès que ce mode de résistance à la gravitation puisse arriver par la continuité de l'éducation dans la suite des siècles, il ne parait pas y avoir de fondement suffisant pour refu^ ser d'entrevoir à ces progrès une limite prochaine, déterminée par les principes mêmes de l'organisation de l'homme, et qui ne pourrait être franchie qu'à condition que ces principes, par une transformation de race, fassent eux-mêmes changés. Ce serait donc également one chimère que de se figurer les hommes débarrassés, parle développement de leur force musculaire, de leur chaîne la plus gênante, et s'élevant naturellement comme les oiseaux dans les régions de l'air.

Mais, comme il n'y avait rien de considérable à gagner sur le fond même de la gravité, on s'est attaché à ses effets, et c'est oîi le génie de l'homme triomphe. La terre, dans toutes les directions jugées convenables, a été égalisée, façonnée, consolidée; elle s'est couverte d'un réseau de routes, de chemins, de sentiers, dont le

nombre et le bon établissemeat sont un des {dus fra^ pants indices de la prédominance de la civilisation sur la nature. Grftce h cette précaution , la fatigue n'a pas été seulement adoucie; il s'est trouvé qu'elle était toute détruite, puisque, sans renoncer à se mouvoir, on a pu dès lors se dispenser de marcher. En se créant des d^ meures mobiles, l'bomn^e a inventé le moyen de se transporter en tous lieux, sans mettre, pour ainsi dire, le pied hors de chez lui. Sa locomotion, primitivement si difficile, est devenue plus parfaite que celle d'aucun animal. Bien ne l'arrête, ni les rivières, ni les montagnes, ni les marécages, ni la mer. S'il est pressé et son but lointain, il va nuit et jouf et sans repos. Le voilà même qui prend, pour la vitesse ordinaire de ses voyages, celle dont les plus agiles quadrupèdes ne jouissent que dans des instants de crise, et qui commence à glisser à la surface de la terre avec une impétuosité sans égale, comme si l'ouragan portait son char. La vaste étendue de l'Océan lui est désormais si fami^ Hère, qu'il l'habite en quelque sorte comme il habita la terre. H y fait descendre et y entretient des villes flottantes qui se laissent conduire où il veut; et circulant à son aise, malgjré les vents, il se joue derrière ses remparts du vain tumulte des eaux, et oblige la tempête elle-même à le servir et à prêter main-forte à sa manœuvre. Il n'y a pas jusqu'à l'atmosphère, où, en dépit de la pesanteur, il n'ait déjà réussi à s'élever; et il est à croire que,, son audace se joignant à son désir, on le verra bientôt fréquenter les nuages. Ainsi, par son génie, il s'est ouvert toutes les voies; et, soit qu'il prenne son vol comme les plus hardis oiseaux dans les hauteurs de l'air, soit qu'il s'avance à la surface des eaux en répandant l'effroi parmi leurs silencieux habitants par l'appareil et la vélocité de sa marche, soit

qa'il roule ensouvemafiiir ses domaines naturels, d^ HTré de la cbatae qni l'alcrardissaît, il achève tous ces grands mouTements sans phu de fatigue que s'il était resté tranquillement assis dans sa maison.

Certes, sur tous ces points, la force astronomique est bien raineue;- mais il est admirable que Thomme ne soit parvenu à la vaincre qu'en prenant appui sur elle. Ce sont les lois mômes de la gravitation qni obli^ gent ses aérostats à s'élever; ce sont elles qui donnent du lest à ses vansseaux et les rendent capables de lutter contre les vents et de s'en faire obéir; ce sont elles qui l'assurent, même sur terre, oii, sans elles, ses voitures, privées de stabilité , verseraient au moindre choc , s'emportaut d'ailleurs, aossi bien que sa personne ellemême, à chaque souffle dé l'air. En détruisant la pe^ sauteur, il n'acquerrait donc la facilité de se déplacer qu'au détriment de celle de se conduire, puisque la condition de son indépendance à l'égard du plus capricieux de tous les règnes, celui des vents, est justement son obéissance à ce règne invariable. On sent encore mieux combien cette force, si incommode dans l'institution primitive de la nature, rend de bons services dans l'ordre social, lorsqu'on réfléchit à la diffl«culté qu'éprouveraient les hommes, si la pesanteur n'existait pas, pour faire subir à la surface de la terre des modifications permanentes. Quel système coûteux de construction ne leur faudrait-il pas inventer pour sceller «u sol leurs édifices, qui, dans l'état actuel, y demeurent solidement assis par le seul effet de leur poids? Ces routes, ces ponts, ces lieux d'habitation, ces monoments dont chaque génération gratifie ses héritières, ces maçonneries de toute espèce qui dispo^ sent l'extérieur du globe à la eonvenance du genre homain, rien de tout cela ne serait sorti de terre, car

rien de tout cela n'aurait pu se maintenir. Le vent au* rait fait continuellement trembler les villes jusque dans leurs fondements, et il aurait suffi d'une tempête pour les balayer à travers les champs comme des tourbillons de feuilles mortes.

Ainsi, pour peu que Ton considère les choses avec attention, on découvre que, tout en retardant l'homme, la pesanteur est cependant nécessaire à sa marche, et que, tout en aggravant les travaux de l'architecture, elle est une des conditions principales de leur réussite; si bien que par cette contradiction singulière qui existe dans les choses terrestres, elle nous est un auxiliaire comme un obstacle, et une cause de liberté en même temps qu'une cause d'esclavage. Mais, domptée successivement partout où elle est incommode, elle tend, en définitive, grâce aux progrès du génie industriel de l'homme, à se changer en un bien pur.

De l'étude de nos rapports avec la terre par la pesanteur, passons à la considération de nos rapports avec elle par la forme et l'étendue de sa superficie. Il est évident que si la donation de cette planète à la race' des hommes n'est pas un vain mot, il faut que chaque homme la possède collectivement tout entière. Or, pendant des siècles, loin d'y jouir de la moindre possession à distance, nos prédécesseurs n'ont pas même eu l'idée de ce qui s'y rencontrait au delà des strictes limites de leur voisinage. Ce n'est que d'hier, par l'achèvement presque parfait de toutes les grandes découvertes, que nous sommes devenus capables de nous imaginer le globe terrestre dans son entier. Et toutefois, le commerce y est dès à présent si bien institué, que nous tirons indifféremment de toutes les zones ce qui s'y trouve à notre goût. On peut donc dire sans hyperbole que, par l'effet de cette extension de notre

domaine naturel, la terre est aujourd'hui à chacun de nous. Nous sommes en relation familière avec toutes les contrées qu'elle embrasse, et nous ne pouvons remonter à la source, de nos satisfactions domestiques les plus simples sans voir la géographie universelle se déployer devant nous. Nous péchons autour des deux pôles pour avoir de l'huile; c'est la Chine qui, après nous avoir communiqué l'industrie de la soie et de la porcelaine, nous donne chaque jour notre thé; nos épices et nos objets de consommation les plus usuels sont le tribut des deux mondes ; nos troupeaux paissent aux antipodes; on chasse pour nous donner de l'ivoire, dans l'intérieur de l'Afrique, et jusque dans les déserts arctiques, pour nous donner des fourrures; enfin, il n'y a pas, pour ainsi dire, à la surface de la terre, un pays si pauvre et si éloigné qui ne fasse quelque échange avec nous; et nous avons sous notre main, dans chacune de nos villes, des magasins dans lesquels les provenances de toutes les parties du monde sont réunies. Adam ne possédait pas mieux tous les fruits de son étroit paradis que nous ne possédons aujourd'hui tous ceux des continents et des mers de notre vaste héritage. Cette mise en commun de tous les biens ne serait ^ pas encore une coiTCction suffisante de la trop grande étendue de la terre, si nous n'étions en état, à la différence de nos ancêtres, de nous transporter aisément en tous lieux et d'entretenir des relations commodes tout autour du globe. C'est ce qui résulte de l'établissement! du commerce international. Il y a un si vif mouvement de correspondance, soit dans l'intérieur des terres, soit de continent à continent, que les lettres et les voyageurs ne font que se croiser continuellement dans tous les sens. En même temps que les transports deviennent plus fréquents et de plus long cours, ils deviennent

M LA TKftR£.

aussi pkis prompts et plus aisés; de sorte que retends^* ie la terre par rapport à Hiomme étant déterminée, non par la proportion entre la grandeur da eorps^ hu*main et la grandeur de la terre, mais par la tAcïlïté avec laquelle rbomme^ mesurant le globe avec ses mains, peut en toucher altematitemient les quartiers Dipposés, on se trouve conduit à ce résultat remarquable, que cette étendue, au lieu de demeurer con^stuite, dim^inue progressivement de jour en joun £t qui ne voit, en effet, en se mettant au vrai jour de la géographie, que la terre est inoomparablen^nt plus petite pour nous qu'elle ne Tétait pour nos pères ; que chaque année, par le perfectionnement de nos moyen» de communication, elle subit une réduction nouvelle, et qu'elle est destinée à devenir encore bien plus pe-^ tile pour nos descendants que pour nous? £n ce qui concerne la transmission de la pensée, la distance n'existe même plus : par un miracle devant lequel aôs devanciers seraient demeurés confondus, chacun sera bientôt maître de converser avec les antipodes^ ncni moins facilement et non moins vite qi&'avee le cercle de ses voisins. Aussi, tandis que les anciens pouvaient admirer la puissance infinie en se prostemafit devant la grandeur de la terre, nous nous verrions exposés à prendre une bien médiocre idée de l'œuvre du Créa^ teur, si nous ne devions juger de sa magnificence quepar une demeure ob nous commençons à nous sentir à l'étroit, où les plus longs voyages sont désormais des^ promenades frayées, enfin dont l'exiguïté effraie défà les statisticiens qui pensent à la postérité* Il est donc bien heureux que cet air de majesté que la terre a né^ cessairement perdu en se laissant mieux connaître, ait été remplacé avec tant d'avantage par les perspectives nouvelles que les astronomes nous ont ouvertes dans

LA TEHRE.

\t del ; de sorte que tandis que la terre nom a paru de plus en plus homée, le monde sidéral, par une tendance contraire, nous a de plus en plus étonnés par son immensité.

Pour tnmrer \§ signification essentielle de l'étendue

de la terre relativement à l'homme, il faut donc voir

aillem^s ; et en effet, dès qu'on rapporte cette étendue

à la totaKté du genre humain, et non plus à Tindividu

seulement, sa vraie valeur se découvre. Que l'on faise

le calcul de ce quil faut à chaque homme de place au

soleil, tant pour son jardin et sa maison que pour les

animaux et les végétaux nécessmres i son entretien, on

en dédurra imm^iatement quel est, au maiimum, le

nombre de vivants qui peuvent exister simultaaiément

ici-bas. 1^1 est le sens réel de l'étendue superficielle

de la planète sur laquelle non» sommes. Cette étendue

est l'expressicm de la force numérique extrême, et, par

suite, de Tun des éléments fondamentaux de la puiS"

aance possible de la société humidne; elle contient vir-

fnellement la date du temps d'arrdt qui menace le

eours des générations, et nous^ dcmne en conséquence*

le signe certain, bien qu'encore enveloppé, d'un efaaii»

gement à venir dans les conditions naturelles de la peK

puiation terrestre, lorsque le gem*e humain sera par*-

Tenu au dernier terme que sa prospérité, sous le ré^mê

actuel, puisse atteindre.

Après la distance des lieux, les montagnes, les mers, les déserts sont ce qui nous gêne le plus dans la libre pratique de notre globe. Leur caractère conmiun te plus essentiel est de rompre la continmté des voisin nages. Il résulte de leur interposition que les hommes qui habitent d'un côté sont induits à se lier entre eux plus étroitement qu'avec ceux qui habitent de l'autre; et par conséquent, il faut ranger ces traits géographi*

eu, LA TERRE.

ques en première ligne parmi les moyens naturels dont la Providence s'est servie pour déterminer, dès l'origine, des. groupes particuliers dans le chaos de Thumanité sauvage. Nous sommes, à la vérité, hors d'état d'évaluer avec précision leurs avantages, puisque nous ne connaissons ni le meilleur mode de société universelle que l'on puisse concevoir sur la terre, ni les meilleures divisions qu'on aurait à y instituer pour y parvenir.. Mais cependant, comme il est dès à présent hors de doute que l'établissement des nationalités, à cause des influences réciproques qui en résultent, est un des principes les plus efficaces du perfectionnement de l'esprit humain, on ne peut refuser d'admettre qu'une disposition qui y a si puissamment contribué ne soit un bien. Il parait même vraisemblable, lorsque l'on mesure attentivement les conditions du développement de l'ordre politique dans le passé, que le genre humain serait encore aujourd'hui dans sa confusion primitive, si le territoire sur lequel il a été répandu, au lieu de s'être trouvé naturellement coupé, avait constitué, avec la même étendue superficielle, une seule plaine. Ne voyons donc que ce qu'il y a de véritablement grand dans les. barrières qui s'élèvent entre les diverses résidences de la race des hommes; et, en regard de cette grandeur, méprisons les inconvénients secondaires dont le commerce peut se plaindre. Ces traits fondamentaux de la géographie terrestre, régulateurs souverains du système des peuples, viennent de Dieu; Dieu les avait marqués dès le principe dans la poussière de laquelle devait naître la terre, et dont les tourbillons lui récitaient déjà l'histoire future des nations; et s'il lui a plu de mettre les hommes dans un édifice tout bâti et que toute leur puissance ne peut changer, c'est que cet édifice était bâti conformément à ses desseins

sor eux. Sans parler des barrages secondaires qui ont tant servi et qui servent encore si efficacement à la netteté des nations, mais qui, n'étant pas aussi indestructibles que les séparations de premier ordre, ne jouissent pas d'un caractère aussi absolu, il n*y a point à douter que ces dernières ne soient en permanence parmi les hommes jusqu'à la fin. Rien ne fera que les quatre quartiers de la cité humaine ne soient toujours isolés les uns des autres par les mers qui les divisent, ni qu'une telle discontinuité ne demeure toujours le principe d'une physionomie spéciale pour chacun d'eux. Seulement, puisqu'elle doit persister jusque dans l'état d'harmonie que nous pressentons pour les temps futurs, ne sommes-nous pas autorisés à penser que cette quadrisection capitale n'a rien de condamnable en soi?

D'ailleurs, qui sait tout le profit dont la masse des mers sera peut-être un jour la source? Je ne puis croire que cette immense partie de notre domaine soit destinée à une stérilité perpétuelle, et à ne verser jamais d'autre richesse dans nos sociétés qu'un peu de sel et de poisson. Je me persuade que c'est la faiblesse de notre esprit, et non la parcimonie de la nature, qui fait la pauvreté de ce vaste territoire ; et quand je considère le parti que le Créateur en a tiré pour l'économie de la planète, je ne puis m'empêcher de penser que le genre humain, devenu plus puissant, en tirera également parti, à l'exemple de Dieu, pour sa propre économie. Indépendamment de la force, aujourd'hui en pure perte, des vagues et des marées, de quels inappréciables trésors l'Océan, décomposé en ses éléments primitifs, ne pourrait-il pas nous combler? Quels secrets n'est-il pas susceptible de nous cacher encore? Je ne me suis jamais vu dans ces étranges déserts, lors-

que, la terre s'étant éclipsée, on n'aperçoit plus autour de soi que la multitude des flots, sans me sentir profondément convaincu que je me trouvais là en présence de quelque grand inconnu. Pour avoir déterminé la ligne des rivages de POcéan, l'hydrographie n'a certes pas encore soulevé tous les voiles qui l'enveloppent; et après avoir découvert comment nous pouvons visiter, malgré lui, tous les cantons de la terre, il nous reste à découvrir par quel art nous pourrons nous servir de lui. Il y a bien d'autres mines que les hommes, dans leur ignorance, ont longtemps frappées du pied, sans se douter que ces substances dédaignées seraient, pour leurs descendants mieux instruits, les sources fonda* mentales d^ l'opulence! Plus notre clairvoyance se développe, plus il nous est manifeste qu'il n'y a rien autour de nous qui n'y soit pour nous, et sur quoi nous ne soyons par conséquent destinés à étendre un jour notre empire. Outre les biens que nous recevons gratuitement de la. mer, les nuages, la pluie, l'humidité de l'air, les rivières, outre ceux que nous réussissons déjà à nous y procurer, ne craignons donc point de faire avec confiance, dans cette mystérieuse réserve, une part pour les conquêtes de l'avenir. Quelles bomeSy en effet, imposer aux progrès du genre humain dès que nous n'en imposons plus à la série des siècles qui doivent se dérouler devant lui? Quand je juge de ce qui se fera d'ici à huit ou dix mille ans ou môme davantage, d'après ce qui se fait depuis une centaine d'années que l'industrie a décidément commencé son mouvement, je n'hésite point, je l'avoue, à lâcher à mon imagination toutes les brides; et pour l'Océan en particulier, je m'aventure sans peine jusqu'à rêver quelque invention par laquelle on arriverait à le mettre aux prises avec la chaleur centrale; et dès lors, du sein de ces

masses maintenant inertes, voyons, s'il vons plaît, jaillir à Tolonté les transformations les pins extraordinaires dans les conditions de l'existence de Thomme sur sa {danète. Ne fût-ce même là qu'une fantaisie poétique, que cette fantaisie serve du moins à nous peindre la témérité qu'il y aurait à condamner, comme incommode et inutile, une ordonnance dont nous ne* sommes nullement assurés jusqu'ici de connaître le fond.

Quant à ces autres déserts que forment les aspérités des montagnes et qui ont également pour effet de diviser les nations, non-seul^nent il est dès à présent facile de voir que l'industrie ne tardera pas à en avoir raison sur tous les points où l'importance des communications lui en fera une loi; mais il est incontestable que depuis que nous avons appris à goûter les harmonies de la nature, ces contrées, si longtemps méconnues, sont devenues pour nous les véritables jardins de notre globe. Combien il est doux à l'homme fatigué d*y reposer ses pensées et ses regards; et s'il faut s'y humilier aussi bien qu'en face de l'Océan, devant la grandeur des perspectives, combien leur majesté n'est-elle pas au fond plus attrayante et plus variée? Cimes sublimes, de quelles pures et bienfaisantes jouissances ne formez-vous pas le principe ! Quelles marques vives et éloquentes ne donnez*vous pas de la petitesse de ces idoles que le luxe met en honneur parmi les hommes, lorsque vous étalez devant eux l'immensité de vos points de vue et les masses sévères de vos éternelles pyramides, et que l'on aperçoit, du haut de vos sommets, les fumées des grandes villes s'élevant çà et là du milieu des provinces qui rampent à vos pieds ! Quel architecte imiterait jamais votre magnificence, et où existerait-il des trésors qui la pussent payer? Tous les peuples se donnant rendez-vous au travail, ne bâti-

raient seulement pas une tour à la hauteur de la plus humble d'entre vous. Les nations antiques, tous mettant à part du reste du monde, vous considéraient comme la seule demeure digne des dieux; et il semble en effet que vos pics, à demi perdus dans les nuages, soient autant de signaux qui sortent de la terre pour enseigner aux hommes le chemin des cieux. Il n'y avait que la nature qui fût capable de rompre la monotonie de notre globe par des édifices tels que vous; et sans nous demander aucun effort, elle nous a ouvert d'ellemême les portes de vos va^ées, comme si elle avait plaisir à appeler les hommes dans ces temples qu'elle a bâtis, où elle a inspiré aux. premiers hôtes de la terre l'idée de sacrifier à l'Éternel, et dans lesquels elle ne cesse de nous découvrir de plus en plus vivement ses merveilles de puissance et de beauté. Aussi, dans mon admiration, ne m'inquiété-je plus de voir ces crêtes magnifiques apporter des entraves au commerce des nations; et lors même qu'elles auraient dû rester à jamais infranchissables, je ne les rangerais pas moins parmi les biens les plus précieux dont le genre humain soit redevable à la munificence du Créateur.

Mais les conséquences de la figure générale de la terre vont bien plus loin : c'est à elles, conjointement avec les conséquences du rayonnement de la chaleur solaire et du mouvement de rotation, qu'il faut rapporter les différences des climats, les variations des saisons, les inégalités du jour et de la nuit. Rien n'est assurément plus aisé à concevoir qu'une planète sur laquelle la température, égale en tous lieux, serait aussi la même en tous temps, où il n'y aurait pas de nuit, enfin où le soleil, immobile au même point du ciel, ferait régner partout un éternel midi. Il suffirait que la rotation de cette planète lui eût donné la forme

d'un disque ou d'un anneau tel que celui de Saturne; que, placée dans une orbite ciFCulaire, elle fdt en outre assujettie à tourner constamment son axe vers le soleil; enfin, qu'un soleil secondaire, situé en arrière, l'escortât dans sa marche. Dieu n'aurait qu'à faire jouer quelques astres pour mettre bientôt, s'il le voulait, la terre en cet état; et il n'est pas improbable que, dans l'infinie variété des mondes, il n'y en ait de soumis à un tel régime. Mais la condition de ces mondes à régime fixe doit-elle être considérée comme supérieure à celle des mondes à régime variable? Pour ma part, je n'hésite point à tenir ces derniers pour préférables, dès que leurs habitants sont en mesure de se garantir sans peine des inconvénients de la nuit et des intempéries. A juger d'après nous-mêmes, il est certain que le changement des circonstances physiques au milieu desquelles s'écoule la vie est un charme. Ce serait peu de chose, sans doute, et plutôt même un désagrément qu'un avantage, si le changement ne portait que sur la * sensation de la température. Mais d'une saison à l'autre, la terre tout entière se transforme; il semble qu'un monde nouveau naisse à chaque fois autour de nous, pu qu'entraînés dans un voyage sans fin, nous ne fassions que circuler d'une sphère aune autre. L'année est une palingénésie perpétuelle. Le peuple des végé- :l taux, cette enveloppe vivante de notre globe, à laquelle nous sommes si intimement liés par toutes nos habitudes et tous nos sens, est, par son assujettissement à l'ordre des saisons, dans un état incessant de variation. Sous l'influence de cette variation, varient nos intérêts, nos occupations, nos plaisirs. Tantôt le temps des fleurs, tantôt celui des puissantes verdures, tantôt celui des fruits; l'hiver même a sa grandeur, lorsque la campagne sévèrement couverte de son linceul blanc, les

fleuYes silencieux et immobiles, les arbres éleyant audessus de la neige leurs fines ramures, chargées quel-* quefois des plus éblouissantes broderies, le ciel Imm6me devenu plus austère jusque dans ses splendeurs, on dirait que la terre s'est momentanément dépeuplée, et que la nature est dans une heure de sommeil ou de recueillement. Nos sentiments se ravivent par cette succession; la décoration de notre planète nous charme davantage, et, enchaînés aux saisons par mille engagements, nous nous laissons aller à les accompagner sans résistance, saluant leur arrivée, acceptant leur fin, ne nous lassant pas de nous réjouir de leur nouveauté comme d'un bien.

A prendre en elle-même la loi de variation imposée à la terre, nous n'aurions donc pas à nous en plaindre, si les saisons ne s'écartaient en rien de ces types divins qu'aiment à représenter les peintres et les poètes; si le printemps était toujours riant, l'été toujours modéré, l'automne toujours riche et serein, l'hiver toujours pur; enfin si, avec tant de diversités, il n'y avait jamais que de beaux jours. Mais combien il s'en faut que le système qui règne autour de nous soit conforme à cette régularité idéale! elle représente une perfectioa dont on ne jouit nulle part sur la terre, et dont notre consolation est de rêver l'existence pour des mondes meilleurs. Notre régime peut se traduire par ce seul fait, que nous avons été obligés de quitter le plein air de la campagne pour nous réfugier dans des lieux plus agréables. La nature terrestre ne nous dmine, en effet, qu'une mauvaise hospitalité; ncm- seulement elle ne nous étale guère de beautés qui ne soient quelque part gfttées par des laideurs; mais, sans attention pour nos besoins, après s'être capricieusement complu à nous caresser un instant, elle se pousse à des excès de cli-

mat que nous ne pouvons supporter sans douleur» et nous réduit à nous garder de ses injures, tout en utilisant ses bienfaits.

C'est à quoi nous parvenons, grâce à la puissance de notre industrie, dans Tintérieur des maisons bien éta* Uies. Nous nous y faisons un monde à part, soumis à nos lois, aussi indépendant du dehors que nos convenances le commandent, et dans lequel, bravant les intempéries, nous coulons à notre gré des jours paisibles. Si Thiver sévit avec des rigueurs trop vives, nous contentant d'adoiirer à travers nos vitres les tableaux ^'il nous ofi[re, nous faisons régner autour de nous la tâOQpérature du printemps. Nous nous égayons en reportant nos regards sur nos foyers, et si la tristesse et la monotonie de la nature nous fatiguent, nous la laissons de côté, et nous vengeons de ses disgrâces, soit par l'éclat et la variété de nos ameublements et de nos fêtes, soit même au moyen de ses plus belles fleurs que nous lui eidevons, et auxquelles il nous suffît de donner asile dans ûos appartements pour les y voir s'épanouir. Si c'est de l'été que nous avons à nous plaindre, nous avons des l'essources analogues pour nous protéger contre lui. I^s arbres nous servent à composer de charmantes dentenres, toujours aérées, toujours ombragées, toujours latiaicbies par les eaux que noi]fô y faisons jaillir en l^ouquets sous les charmilles ou ruisseler de tous côtés P^nni les pelouses; prenant la douceur de la verdure, la lumière elle-même s'y tempère, et pour leur embel- ^ftsement, ouvrant largement la porte à toutes les ma- Soiflceuces de l'été, nous la fermons k tout ce qu'il y ^ d'incommode. Quand les ardeurs du soleil sont trop f<^s, nous pouvons même les éviter plus sûrement ^i^re dans le sein de nos maisons ordinaires, et nous ydéfeiulFe contre la chaleur après nous y être défen-

dus contre le froid. Rien ne serait plus facile que d*y avoir constamment à nos ordres la tiédeur légère du printemps , en prenant seulement la peine d'imiter l'exemple de la nature qui accumule pendant l'hiver dans ses glaciers pour les dépenses de l'été, et de goûter ainsi à notre aise le contraste du froid, après avoir joui, durant la saison rigoureuse, de celui de la chaleur. Enfin, nous pouvons hardiment nous dire maîtres chez nous des saisons. Nous y sommes également les maîtres du jour et de la nuit. Peu nous importe à quelle heure le soleil, donnant à la nature le signal de se réveiller ou de s'endormir, se lève ou se couche : nous avons su nous faire un jour et une nuit réglés, non sur l'ordre des astres, mais sur celui de nos affaires et de nos divertissements. Tandis qu'à l'entour de nos maisons, le monde est dans l'obscurité, leur intérieur est inondé de lumière; et par leur éclat, par leur symétrie, par leurs supports étincelants, les flammes qui la versent nous forment un ornement nocturne qui nous dédommage amplement par son faste de la disparition du soleil.

De plus, comme toutes nos affaires, hors de nos domiciles, ne nous appellent pas nécessairement dans la campagne ; comme les voies publiques sont, aussi bien que nos appartements, un terrain limité dont la fréquentation est continuelle; comme il y a enfin une sorte d'intermédiaire entre nos possessions domestiques et celles où nous ne pouvons songer à dompter aussi absolument la nature, il nous reste, si je puis ainsi dire, la ressource de prolonger nos toits au delà de nos maisons. C'est le principe de l'architecture des villes, et il est à croire que l'avenir ne manquera pas de donner à ce principe tout le développement dont il paraît susceptible. Incapables de régler la température dans

la vaste étendue des champs, nous devrions être en état de la régler du moins dans ces enceintes communes, et d*y vivre partout avec la même indépendance que BOUS avons chez nous. Le vent, la pluie, 1& soleil, ne devraient y donner que de Taveu de nos architectes; Tair, échauffé ou refroidi, selon les saisons, par son passage dans les régions souterraines, c'est-à-dire disputé à la chaleur variable du soleil par la chaleur moins inconstante de la planète, devrait circuler méthodiquement dans les rues, et en balayer tous les miasmes; enfin, nous devrions y entretenir avec les mêmes soins que nous jugeons nécessaires dans nos intérieurs, la douceur de la température, la salubrité, la netteté. L'imperfection de nos villes montre combien nous sommes encore pauvres et mal policés, et, bien que depuis quelques siècles les nations d'élite aient fait à cet égard de grands progrès, la postérité s'étonnera sans doute qu'aussi recherchés dans nos constructions domestiques, nous ayons pu nous contenter de constructions civiles si grossières.

Mais dès que nous mettons le pied hors des régions artificielles que nous avons l'industrie de créer autour de JW)us, dès que nous affrontons le ciel, notre empire s'en va, et nous retombons sous la tyrannie de la nature. H nous reste à la vérité quelques ressources, soit contre la i^uit, soit contre l'insubordination des saisons. Nous avons nos enveloppes, dont les unes, toutes légères, nous abritent seulement contre les rayons du soleil, dont les autres, plus épaisses, nous garantissent du froid; nous pouvons marcher accompagnés de flambeaux qui, dissipant autour de nous l'obscurité, suffisent pour éclairer iiospas; nous pouvons même ne sortir qu'en voiture, ^nservant ainsi dans nos déplacements les avantages ^entiels de nos intérieurs, et obligeant en quelque

n LA TERRE.

sorte nos maisons à aller ellefr-mèmes où U nous plaît. Enfin, à la rigueur, en utilisant la Daculté des voyages^ nous pourrions trouver moyen de nous affranchir tout à fait de la vicissitude des saisons, en leur opposant la différence des climats. N'est-ce pas ce que font sous nos yeux les oiseaux, qui; au Jieu de vivre toute Tannée dans le même lieu, passent périodiquement d'un lîeu à l'autre, choisissant les pays froids pour leur demeure d'été, et les pays chauds pour leur deoieure d'hiver? Ainsi pourrions-nous faire à leur exemple, grâce à. notre puissance de locomotion devenue égale à la leur; comme eux, habitant vraiment la terre ccMume on ha^ bite son logis, et circulant régulièrement, selon les lois de l'année, de nos appartements d'hiver à nos appartements d'été. Ainsi agissent en effet les nomades et ceux que leur condition n'attache à aucune place. Mais qui ne sait que ces voyageurs sont des exceptions? Les sociétés ont des liens qui les fixent à demeure sur le s<d qu'elles occupent; et lors même qu'elles seraient matériellement en état d'exécuter de telles migraticms, elles seraient obligées d'y rencxicer et de se résigner aux inconvénients des saisons, car elles ne sont point ûomme les oiseaux, qui prennent sans peine leur volée, parce qu'ils sont sans patrie et portent avec eux tous leurs biens.

En définitive, toute notre industrie ne saurait donc empêcher que, si nous voulons jouir de tcHite l'étendue de territoire qui nous est attribuée, il ne faUle nous résoudre à endurer, au gré de la nature, le froid et le chaud. C'est une des fatalités de notre séjour actuel, et il ne parait pas que noire puissance soit jamais car pable de s'agrandir assez pour la réprimer tout à fait Malheur pour toujours à ces climats excessifs dans lesf- <|aels, à un hiver atroce, succède régulièrcinent tous

Là TIKRE^ 75

les ans on été accablant ! Qui pourrait imaginer, sinon en rêverie, leurs habitants, devenus les arbitres de Tatmosphèrey détournant à volonté de leurs champs, tantM les vents glacés, tantôt les vents brûlants, et renvivant ainsi les lois astronomiques du globe pour lui en imposer d'autres? La constitution fondamentale de la terre ne nous laisse d'autre parti que de choisir entre deux esclavages : l'esclavage des saisons ou l'esclavage du logis. C'est celui des saisons que, tout pesé, il faut prendre ; et, pour l'alléger, le plus sûr est i»icore de nous y habituer, en nous faisant, conmie les habitants de la campagne, une force d'insensibilité supérieure à toute intempérie, et, ne pouvant changer l'organisation de la terre à cet égard, de nous changer nous» mêmes.

Du reste, je crois que l'on peut poser en principe que les excès de la température nuisent encore moins à notre existence en plein air que la pluie. Rien n'est plus insupportable pour nous que ce météore, qui chan^ subitement toutes les conditions, non-seule»' ment de l'atmosphère, mais du sol. Il faut l'avoir en* duré durant de IcMigues marches, en hiver, sur des ter» rains glissants, pour se faire une juste idée de son importnnité. D n'y a pas de vêtements qui en garantissent oonmodément, comme il y en a qui garantissent du firoid et du soleil ; et encore ces vêtements ne répondeni<-ils qu'à une partie des inconvénients dont il est cause, n voile la lumière du ciel, il change la terre en une sorte de marécage, il noie toute la nature dans la tristesse, il va même jusqu'à nous attaquer par la mélancolie en même temps que par la gône et le malaise; enfin son caractère fâeheux se marque aasea en ce q^'en tous pays, c'est la pluie qui signifie le juste opposé du beau temps. Ainsi, quoique la pkne

soit un bien pour l'atmosphère qu'elle humecte, pour le sol qu'elle empêche de se mettre en poussière, pour la circulation des eaux qu'elle alimente, pour la végétation qu'elle garantit de la sécheresse; quoique l'homme en profite indirectement de toutes ces manières, elle lui est cependant, dans son engagement immédiat avec lui, un véritable mal. Et cependant, elle a dû être un des principaux moyens qui l'aient contraint à laisser la vie sauvage pour embrasser la vie domestique, car c'est contre elle que se sont évidemment élevés les premiers toits.

Si la destinée de la terre était de former une demeure tout agréable, la pluie y tomberait sans doute suivant un ordre qu'il est facile de concevoir, et qui, sans nous priver d'aucun avantage, nous ôterait tous les ennuis que ce météore nous cause. Il suffirait que, se réglant sur la convenance des saisons, et toujours modérée dans son développement, la pluie fût liée de telle manière à la nuit qu'elle ne se produisît qu'aux heures où les habitants de la terre, retirés dans leurs maisons, jouissent du repos et ne s'inquiètent pas de ce qui se passe dehors. Mais tel n'est point l'ordre de ce monde* ci. La pluie y tombe le jour comme la nuit, trop abondante aux époques où elle n'est pas utile, et trop rare, au contraire, à celles où elle le serait; en un mot, tout au rebours des lois que nous lui dicterions si nous étions ses maîtres. Il y a des pays dans lesquels elle se soutient sans interruption durant des mois entiers, leur donnant une mauvaise saison mille fois plus in- (Commode, malgré la tiédeur de l'air, qu'un pur hiver, n y en a d'autres dans lesquels, loin d'avoir à se plaindre de sa régularité, c'est au contraire par son dérèglement que l'on est le plus contrarié. On n'y peut compter d'avance sur le temps, pas même pour le len-

demain, pas même, bien souvent, pour le seul intervalle de la journée. Le beau et le mauvais temps y sont à la merci du vent, et le vent y est si variable qu'il y est le symbole de l'inconstance. Enfin Ton y vit, touchant l'état prochain de l'atmosphère, danà nue incertitude perpétuelle, et dans toutes les affaires du dehors on est obligé d'aller à l'aventure. Ce dérèglement s'ajoute à toutes les autres vexations dont la pluie est le principe, et les aggrave à tel point, que, si le calendrier pouvait nous prédire le temps comme il nous prédit les phénomènes célestes, nous flairions vraiseinblablement par composer sans trop de difficulté avec la pluie, même dans les climats qui y sont le plus sujets; tandis que, dans l'ignorance où nous sommes, nous ne saurions éviter d'être dérangés à chaque instant par les surprises de ce fatal ennemi. Il nous est impossible de prendre jour pour une promenade, pour une partie de campagne, pour une réunion quelconque en plein air, sans nous exposer à des mécomptes. Quel obstacle n'en résulte-t-il pas pour l'institution des cérémonies et des réjouissances publiques? n y a tant de mauvaises chances contre elles, même dans les plus agréables saisons, que l'on n'est jamais sûr que le temps ne viendra pas jeter le trouble dans leur joie, rompre la convocation et nécessiter des ajournements. La religion des anniversaires est soumise ainsi à toutes sortes de difficultés ; le ciel ne consent à lui sourire que par occasions , et il n'y a moyen de célébrer Dieu en commun, à jour fixe, que si l'on est en mesure de s'abriter sous un ciel fabriqué de main d'homme.

A la vérité , il est juste de reconnaître que l'architecture, sans ces disgrâces de la nature de notre monde, n'aurait jamais atteint les proportions sublimes qu'elle

a prises, surtout dans les climats les plus exposés à la pluie. C'est presque toujours en vue des grands toits que les grands édifices se sont faits. A force de génie et de patience, les hommes ont su se créer, malgré les intempéries, la liberté de leurs rendez-vous politiques et religieux; et en s'assemblant ainsi à couvert, ils ont été conduits à se donner mutuellement une marque d'autant plus éloquente de leur communauté, qu'à la majesté des foules s'est trouvée jointe celle des voûtes érigées à leur intention. Mais cette magnificence n'est, au fond, qu'une protestation contre la terre; nos tem* pies lui inscrivent au front sa condamnation: et c'est en efiPet un signe bien considérable de sa méchanceté, que les hommes, quand ils veulent se mettre convenablement en communion devant Dieu, soient obligés de se séparer de la demeure dans laquelle il lui a plu de les faire vivre, et de se loger momentanément dans une résidence meilleure.

Pour perfectionner à l'égard de la pluie les conditions de notre existence, le parti le plus héroïque serait, à coup sûr, de nous emparer de la direction de ce capricieux météore. Mais il n'y a qu'à considérer la grandeur des principes qui le règlent, l'Océan, la chaleur solaire, la figure et la rotation de la terre, pour entrevoir aussitôt toute l'ambition de l'entreprise. Les courants de l'atmosphère sont des forces astronomiques avec lesquelles il n'est pas vraisemblable que notre bras devienne jamais capable de lutter, et il semble qu'il n'y aurait guère moins de chimère à vouloir maîtriser les vents qu'à vouloir maîtriser le flux et le reflux de la mer ou les librations de la lune. Toutefois, en réfléchissant à l'action capitale de la chaleur et de l'électricité sur ces courants, et à ce que, dans l'état présent, il n'y a que les rayonnements du soleil qui y aient de l'in-

LA TEERE. 7f

loeace, on devra sentir qu'ils ne sont peut-^tre pas anssi absolument indépendants de nous que les phé- MOiènes qui tiennent à la gravitation. D suffirait, en flist, que liiomoie devint capable de faire jouer de quelque manière les rayonnements du noyau central ie sa planète, pour susciter au soleil, au moins dans l'atmospbère , une puissance capable de le troubler dans sa domination absolue, et pour causer par consignent une révolution dans l'ordre actuel des vents et des nuages. Mais ces mêmes réflexions doivent nous oonvainere aussi que c'est seulement à la condition de -Bianier à son gré une arme aussi prodigieuse que la chaleur enfermée dans les entrailles du globe, que lliomme pourra jamais se flatter de se faire maître dans ce domaine.

Le parti le plus sage serait donc , sans reftiser à rimagination aucune des glorieuses perspectives par lesquelles il y a lieu de chercher à se faire jour vers la terre future, de se résigner, dans l'expectative, à l'éta- Missement actuel, en ne se proposant que d'en déter^ iBiner les lois. Mais cette détermination, qui, en nous dbD&ant la prescience des variations de l'atmosphère, tesurerait un si précieux développement à notre lii>erté; qui, en apportant à la géographie physique un élément capital qui lui manque, lui permettrait de comparer rigoureusement, par rapport au climat, tous les lieux, et de servir ainsi de flambeau à la géographie politique; qui changerait cette terre, où, météorologifaement, nous vivons au hasard et trop souvent k coQtre-sens, en une demeure dont nous aurions du moiûsla ressource de savoir la règle; cette détermioation, qui mettrait d'un seul coup à néant tant d'inattitudes et de déceptions, parait contrariée, de son o6té, par des difficultés dignes par leur étendue d'être

mises en parallèle avec ses avantages. Ici, toutefois, les travaux desquels résultera ce progrès, si janiais, pour le bonheur de notre postérité, il s'effectue, peuvent dès à présent commencer. Leurs préliminaires devraient être-d'étudier les mouvements de l'atmosphère avec autant de suite et de précision que l'astronomie en met à étudier ceux des astres. Malheureusement, en raison de la connexion qui existe entre toutes les parties du globe, l'universalité des observations, m^me sur l'Océan, est, aussi bien que leur continuation durant un intervalle dé temps assez grand, une des conditions nécessaires du succès. A jnoins de ces longs efforts, la science n'a point à essayer de surprendre la nature dans le secret de ses phénomènes, et de Tempôcher de nous causer à l'avenir tous les contre-temps par lesquels elle nous afflige aujourd'hui. En attendant que l'esprit humain ait amélioré par une telle conquête l'existence terrestre, le meilleur remède, pour nous soustraire autant que possible aux troubles de cette espèce, est donc de poursuivre tout simplement le perfectionnement de nos maisons, de nos lieux publics, de nos voitures, de nos vêtements; et d'autant mieux, que si nous devons jamais parvenir à la prescience des intempéries, ce ne sera que pour être mieux avertis de nous prévaloir contre elles de tous les moyens de garantie que nous aurons inventés.

Telles sont, en résumé, les ronces et les épines que fait germer la terre; les ronces avec lesquelles elle elle embarrasse l'homme dans ses mouvements; les épines avec lesquelles elle le menace, le tourmente, et empêche son esprit de demeurer en repos. L'homme les arrache; mais il ne semble pas que son industrie puisse jamais se développer assez pour qu'il puisse tout arracher, surtout pour qu'il puisse rien extirper

si profondément que cela ne revive et ne veuille être arraché encore. Au fond, la nature terrestre demeure constante, ses variations séculaires, qu'il faut tant de raisonnements pour découvrir, étant, comme nous l'avons vu tout à l'heure, à peu près indifférentes à notre égard; et si nous' pouvons espérer produire du changement dans les rapports de la terre avec l'homme, ce ne peut être que par le changement des qualités et de la science de l'homme.

C'est ce qui achève de se découvrir quand on examine quelles sont ces herbes de la terre dont notre malheureuse race, conformément à la parole que je commente, est condamnée à se nourrir. Il est impossible de ne pas se sentir tout de suite frappé de ce que parmi tant de milliers d'espèces d'animaux et de végétaux qui pullulent à profusion autour de l'homme, il n'y en ait qu'un nombre si limité qui lui serve, et qu'encore ces espèces d'élite soient, dans l'ordre naturel, si* parcimonieusement répandues. Supposons que tout l'effet des travaux soutenus durant tant de siècles pour la culture du sol et la multiplication des animaux domestiques venant à disparaître, la surface de la terre retourne tout à coup à sa virginité primitive, quelle effroyable calamité pour les peuples que cette restauration du règne de la nature ! Je croîs qu'il ne faudrait pas huit jours pour que le genre humain, surpris de la sorte au milieu des forêts ressuscitées, diminuât au moins des trois quarts; et en imaginant même que la disette eût enfin achevé de mettre le nombre des vivants en équilibre avec la quantité de nourriture qui se produit spontanément sur la terre, quelles difficultés de tout genre pour i^amasser à l'aventure, dans leur état de dispersion, ces rares et misérables objets de subsistance! Si le genre humain trouve de quoi

8f LA TERRE.

viTre dans la deiâeure qui lui est assignée, c'est donc par l'effet du régime particulier qu'il a su y iustitoer, et non point en vertu de bonnes dispositions de la nature. Ce qu'il: reçoit de la libéralité de la nature est peu de cbose en comparaison de ce qti'il la contraini à lui donner, et l'on peut dire que, féconde à contrecœur, presque tous ses bienfaits sont forcés. Il a fallu que l'homme cherchât et déteriainât lui-même les espèces qui convenaient le mieux à ses besoins ;. et si, au lieu de demeu,rer clair-semées et à demi perdues dans Texubérance des espèces nuisibles et inutiles, comnae dans l'ordre naturel, ces espèces ont pris le dessus, c'est lui seul qui en est cause. Il a même dû les modifier de manière à augmenter leur saveur et leur succulence; et en se chargeant lui-même du soin de leur propagation et de leur entretien, il leur a donné tant d'avantages sur les autres, qu'elles ont fini par remplir toute la campagne. Enfin, autour de lui, comme dans un paradis terrestre, il n'y a pour ainsi dire pliAs rien qui ne relève de lui. Là, des sillons à perte de vue, des prairies, des vignes, des vergers; là, des compagnies d'oiseaux, des ruches, des viviers; là, des troupeaux de toute sorte. Il semble, à voir les champs si bien fournis, que l'homme n'ait qu'à étendre la main pour avoir de quoi se nourrir; et même, s'il y a quelque objet de son goût hors de son voisinage, le commerce est aux aguets pour le lui présenter sitôt qu'il le demande.

Mais pour assurer la prédominance à ces bonnes espèces, il est absolument nécessaire que l'homme les prenne sous sa tutelle et combatte en leur faveur, autant que possible. C'est lui-même qui doit nettoyer le sol et le disposer à se prêter mollement aux racines; c'est lui qui doit opérer le dépôt de la semence, et

s'opposer aux yégétaux ennemis qui voudraient opprimer par leur invasion ceux qu'il protège; c'est lui qui doil présider à Tirrigatioa et à la nourriture de ces derniers; qui doit même, s'ils sont délicats, les protéger par des abris convenables contre les vivacités du froid et du soleil. C'est pour eux, c'est pour les servir, c'est pour les récolter, c'est pour leur préparer des sillons, qu'il est obligé de passer une partie de sa vie en plein air, et de braver, bors de sa demeure, toutes les intempéries des saisons. Les animaux qu'il administre ne lui donnent pas moins de mal. Il y en a pour lesquels il est forcé d'avoir presque autant d'attention que pour lui-même; il faut qu'il les mène et les sur* veille; qu'il leur bâtisse des maisons; qu'il leur cultive et leur emmagasine les plantes dont ils ont besoin; enfin, que, les retirant du règne dur et sévère de la nature, il les fasse vivre dans sa propre bospitalité. Heureux quand la nature, suivant un cours tranquille et acceptant avec docilité les réformes qu'il lui impose, ne se révolte pas contre cette usurpation par de soudaines violences, comme pour marquer, en éclatant, ^i, que sa soumission n'est qu'apparente et que sa force est toujours la vraie souveraine I

Nous sommes en effet, devant elle, sans aucune gantatie. Tantôt ce sont des pluies excessives contre lesquelles il n'y a point de ressource, tantôt des déborde* méats de rivières, tantôt des sécheresses, tantôt la S^e, tantôt la gelée, tantôt les épidémies, tantôt même l'incendie; car l'ordre des éléments est si hasardeux sur la terre, qu'il n'y a presque aucune de nos étions qui n'y coure la chance de prendre feu, cette oosphère, où nous puisons la vie, étant toujours P^He à se tourner contre nous et à faire sa proie de ce pB nous possédons. Adieu alors le fruit de tant d'in-

8/i LA TERRE.

dustrie et de labeurs : les champs sont dévastés, les troupeaux sont enlevés, et Thomme, menacé des horreurs de la famine, erre avec désespoir dans ces campagnes sur lesquelles la nature vient de ressaisir momentanément son empire. Ainsi, pour ohtenir ce que notre organisation nous rend indispensable, nous sommes obligés d'être constamment en éveil, et malgré notre sollicitude, nous n'avons pas même la certitude de réussir. Que de choses Dieu n'a-t-il pas gardées dans sa main ! L'ouragan, la foudre, les tremblements de terre sont à lui seul. Non-seulement donc tout ne nous est pas utile dans notre demeure présente, mais d'indomptables puissances y sont en action contre nos œuvres, contre nous-mêmes, et nous rappellent cruellement que si, à certains égards, il existe entre notre organisation et l'organisation de notre planète une harmonie calculée, la destinée particulière de cette résidence n'a cependant pas voulu que l'harmonie fût parfaite.

Aussi, combien s'en faut-il que tout ce qui vit sur la terre y vive à l'intention de l'homme ! Loin que, dans cette étrange réunion, il y ait une convergence régulière de toutes les espèces inférieures vers l'espèce culminante, ce n'est que par une lutte assidue contre l'institution naturelle que cette espèce est parvenue à en attirer à elle quelques autres. Pour quel motif des milliers de races diverses sont-ils rassemblés dans le même séjour? Mystère profond des animaux, plus profond encore, si je ne me trompe, que celui de l'homme ! mais, quelle que soit, dans la pensée divine, la raison d'un rapprochement et d'une multiplicité que notre intelligence ne peut comprendre, cette raison est apparemment tout autre que le service du genre humain. Non-seulement les espèces utiles à notre entretien ne

sont qu'une fraction presque insensible de cette population immense, mais encore n'en tirons-nous ce qu'il nous faut qu'à la condition de modifier nous-mêmes leur essence. A mesure que notre clairvoyance se développe, nous entrevoyons, il est vrai, des ressources imprévues dans des espèces que nous avions juqu'alors jugées indifférentes. Mais, de quelques végétaux que l'homme parvienne à enrichir encore ses champs et ses jardins; de quelques animaux, transformés par sa discipline, qu'il imagine d'accroître ses basses-cours, ses haras, ses troupeaux; en un mot, sans les détailler, quelques acquisitions qu'il lui reste à faire dans le monde sauvage, on ne peut douter qu'il n'y ait une limite à laquelle il doive s'arrêter, et qu'il ne lui soit par conséquent interdit de tenir jamais sous sa main et à son profit tout ce qui existe autour de lui sur la terre. Ne seraient-ce que ces armées de mollusques et de zoophytes qui habitent dans les incultures de l'Océan , une fraction considérable du peuple de la planète semble trop étrangère à l'homme pour ne pas conserver à perpétuité son indépendance native; et il est même presque évident que, pour achever de nous établir convenablement sur la terre, nous n'avons pas moins de races à éliminer qu'à soumettre.

Toutefois, à quelque opinion que l'on s'arrête sur ce point où l'on ne peut rien affirmer sans témérité, puisque notre ignorance est la seule chose que nous y connaissions avec certitude; et voulût-on même que la fin commune de toutes les espèces qui sont sur la terre, même de celles qui y ont précédemment été, soit/en définitive l'utilité du genre humain, ce ne serait encore rien, car l'essentiel est ceci : que l'homme, quel que soit son développement intellectuel , sera toujours lié à certains êtres, principe fondamental de

sa nourriture et de son entretien, et qu'une partie considérable de sa vie devra toujours se passer dans les champs, en guerre contre la nature, afin d'assurer, malgré les influences contraires, à ces êtres nécessaires, la possession de la' terre.

C'est là ce qui constitue le travail principal de l'homme. Si l'on pouvait embrasser d'un coup d'oeil tout ce qui se fait à la surface du globe, on apercevrait que les mouvements que se donnent chaque jour, de tant de façons, en tant de régions différentes, ses habitants de toute espèce ont presque uniquement pour but la recherche des objets de subsistance, et que les hommes, considérés dans leur ensemble, ne diffèrent guère des animaux sur ce point-là. C'est la difficulté de nourrir leurs corps qui leur emporte le plus de temps, et tant de soins de tout genre qu'on leur voit prendre s'y rattachent. Non-seulement ils sont contraints par la faim et par la stérilité naturelle de leur planète à consacrer à cette occupation la majeure partie de leur vie, mais cette occupation, si x»toyable en elle-même, n'a rien d'agréable pour eux. Les choses, loin d'être ordonnées de manière qu'elle soit une jouissance ou un divertissement, le sont de telle sorte qu'elle est une peine véritable, et qu'elle exige à elle seule plus de dépense de force musculaire que ne le font ensemble toutes les autres occupations que notre condition nous impose.

C'est elle qui fait couler sur le visage humain cette étemelle sueur dont il est question dans l'hébreu. B<m gré mal gré, sous peine de mort, il faut nous résoudre à la verser, car c'est de quoi nous vivons; et si nous regardions bien à ce que nous mangeons, nous verrions que c'est tout imprégné de sueur d'homfme. Combien il s^en répand, en cémbien de lieux, sur

eombien de fronts, dans combien d'opérations différentes, pour la création d'un seul morceau de pain, cela étonne quand on y pense en détail, et Ton y dé- €oaTre bien vivement le triste état de l'homme sur la terre, qui ne peut se soustraire au tourment de la faim qu'en se tourmentant lui-même de tant de manières. Commençons par celui qui laboure le sol après l'avoir pémbiement défriché; voyons celui qui a arraché du sein de la terre, pour le livrer à la forge, le fer de la charrue; celui qui marche dans les sillons pour les ensemencer, celui qui fait la moisson, celui qui fait le battage ou la mouture, celui qui pétrit avec tant d'ef* forts et de doléances, celui qui veille pour entretenir le feu et diriger la cuisson. Que de multitudes en haleine pour cette bouchée I En poussant l'analyse de tontes les sueurs qu'elle a causées, et dont elle représente en quelque sorte l'essence, nous y trouverions, je crois, tous les métiers. Que serait-ce donc si, au lieu de me borner à un pauvre morceau de pain, j'avais considéré ce qui nous est nécessaire pour un repas convenable! Je ne voudrais pas, même à la table la pins frugale, éveiller l'idée des fatigues, des épuisements, des dangers de tout genre endurés sur terre et snr mer, même dans les profondeurs souterraines, poor produire ce peu d'aisance et de bonne chère qui s'y rencontre, de peur d'y étouffer la joie, d'y faire paraître abominable la délicatesse la moins recherchée, et par le souvenir des souffrances physiques et morales dont on y savourait étourdiment les fruits, d'y faire tomber des larmes de compassion et de découragement parmi les coupes. Ainsi, la misère de notre condition est partout. Nous réunissons-nous pour nous ^yer un instant en compagnie, cette misère est li, tt milieu de nous, qui se cache, d'autant plus grande

qu'il y a plus de richesse dans le service; et si nous ne la voyons pas, c'est grâce à la légèreté de notre esprit, et parce que nos yeux ne veulent toucher qu'à la superficie des objets. Mais partout oti le luxe nous sourit, ôtons le masque, et nous verrons dessous des visages qui pleurent.

En effet, ce n'est pas seulement pour nourrir son corps que l'homme est obligé de pâtir; il est obligé de pâtir de la même façon pour se préserver de tous les autres inconvénients du séjour de la terre. La nature n'y obéit nulle part à sa voix, et il n'en obtient rien qu'en lui faisant violence. Il est donc forcé, s'il veut lui imposer quelque changement, de s'y prendre de vive force, de soutenir une lutte, de se fatiguer, d'entrer de lui-même dans le mal-être. Ce n'est qu'avec cette peine volontaire qu'il se délivre des peines plus fortes auxquelles sa présence sur la terre l'expose, et s'il parvient à se procurer quelque aisance, c'est toujours avec son labeur qu'il la paie. Ainsi le travail est sa rançon, et il ne peut se racheter qu'à ce prix. S'il veut communiquer, malgré l'obstacle de la distance, avec les pays lointains, en évitant la perte de temps et la souffrance qu'une longue marche lui causerait, il faut qu'il se rachète en travaillant pour établir des routes, pour construire des voitures, pour nourrir et entretenir des chevaux; s'il veut traverser la mer, il faut qu'il se rachète en bâtissant des vaisseaux; s'il veut se préserver du froid, de la pluie, des incommodités de toute espèce qui font de l'atmosphère un lieu d'affliction, il faut encore qu'il se rachète en s'appliquant, soit à fabriquer des vêtements, soit à rassembler les matériaux avec lesquels la chaleur et la lumière se produisent, soit enfin, chose si coûteuse, à édifier des maisons. Combien son génie est donc au-

dessus de sa puissance, puisqu'il y a une telle opposition entre la facilité avec laquelle il conçoit la manière de corriger la nature et la difficulté avec laquelle il la corrige effectivement !

Aussi, pour apercevoir la grandeur du genre humain, vaut-il bien mieux jeter les yeux, comme je le faisais tout à Theure, sur les résultats généraux de ses inventions que sur ses opérations manuelles. Celles-ci, par leur monotonie et leur puérilité, par la médiocrité de leurs effets, par le déplaisir et la lassitude qui les accompagnent presque toujours, ne sont-elles pas dignes de pitié? On ne peut s'empêcher de prendre une bien pauvre idée de la vertu créatrice de Thomme, quand, au lieu de le contempler, la lutte achevée, jouissant en paix du fruit de son labeur et triomphant majestueusement de la nature partout où elle l'avait menacé, on le suit à la tâche, et qu'on le voit piochant, creusant, portant des fardeaux, tournant des manivelles, haletant, mal à l'aise, aspirant à l'heure où il se reposera, trempant la terre de ses sueurs pendant toute une journée pour y faire, en définitive, si peu de chose qu'il suffit de s'éloigner de quelques pas pour que cela ne paraisse déjà plus. Et c'est effectivement mie suite et en même temps une marque bien manifeste de l'imperfection de son état présent, que cette difficulté qu'il éprouve à se rendre maître de la nature dans les moindres objets. Ce n'est qu'avec le temps, au moyen de toutes sortes de ruses et d'artifices, et après s'être mis en ligue avec ses semblables, qu'il vient à bout de ce qu'il veut. 11 ne manœuvre pas autrement qu'une fourmi, et sa persévérance jointe à son adresse vaut mieux que ses muscles. Quelle misérable chose que son corps si l'on y cherche un instrument de création! Sa destinée est de transformer la surface du

t^O LA TERRE.

globe pour raccommoder à ses besoins, d'y découper les montagnes, d'y asseoir les rochers dans un autre ordre, d'y tailler aux rivières de nouveaux lits, et il n'est pas même organisé de manière à creuser avec ses ongles dans la poussière. H n'est en état par lui-même ni de trancher, ni de frapper de grands coups, ni de manier et de déplacer les lourdes masses, et cependant il faut qu'il exécute tout cela. Il faut que, sur tous les points par où la nature le touche, il s'engage contre elle, et il est sans armes, presque sans force. Qui ne conviendrait que la loi à laquelle il se trouve livré ici-bas est une loi sévère? Et comment ne serait-il pas soumis sur la terre à une fatigue continuelle quand il a tant à y faire avec un bras si faible?

Cette dure obligation ne serait encore, j'ose le dire, qu'un demi-mal, si l'homme était assuré de se procurer, en y satisfaisant, toute l'aisance dont il est possible de jouir sur la terre. Nous arrivons en effet ici à une tout autre question, n est constant, comme noos venons de le reconnaître, qu'il y a des moyens de remédier, au moins en partie, à chacun des inconvénients de la nature terrestre, et que les hommes, en combinant leurs efforts, sont en état d'assurer ces réformes; mais il reste à savoir si ce qu'un homme peut verser de sueur suffit pour payer tout ce dont un homme a besoin. Que l'on consulte l'expérience, et Ton verra combien l'industrie est encore loin de compte là-dessus. Voilà qui est considérable assurément : l'immense majorité des hommes est à la peine; sa corvée est de tous les jours, presque de tous les instants, rude, fatigante, souvent excessive; la sueur coule de toutes parts, continuellement, en abondance; et, avec tout cela, il n'y a qu'un petit nombre d'hommes qui obtienne les commodités de la vie, laa-

LA TBRRK. « tl

dis que les antres, privés du nécessaire, demeurent exposés à presque toutes les duretés de la nature. La majorité habite dans de tristes et déplaisantes maisons, mal meublées, mal aérées, mal éclairées, mal chauffées; la majorité est incapable de passer à son gré d'un lieu à l'autre, sinon à pied, à la pluie, au soleil, dans la poussière, sans hospitalité; elle est imparfaitement vêtue, aussi dénuée d'élégance dans son costume que dans son logis, à peine chaussée,, malpropre; elle est pauvrement nourrie, privée de vin, privée de viande, privée de tout agrément culinaire, souvent réduite à se ménager le pain, souvent même à avoir faim; bref, l'immense majorité travaille, et nonsenlement elle n'arrive pas à la jouissance, mais son travail est si assidu et sa vie si épineuse, qu'elle manque absolument de la quiétude qui serait indispensable pour le plein développement de son existence intellectuelle et morale. Qu'est-ce d<Hic au fond que cette misère? C'est le défaut de vertu créatrice. Le genre htt->^, inain peut bien concevoir un autre ordre que celui auquel sa planète le convie, mais il n'a pas le nerf qu'il faudrait pour le réaliser. La nature lui est à la fois trop hostile et trop supérieure, et, pour donner un autre cours aux lois de la terre, il est ou trop faible <ni trop inintelligent. En rassemblant toute sa puissance, il ne réussit à produire que la somme d'actions nécessaire pour faire régner autour d'une imperceptible minorité les conditions qui devraient être celles de tout le monde. Les bras lui manquent. En un mot, daus sa lutte, il n'y a pas assez de force de son côté*

Mais cette infériorité appartient-elle à ce qu'il y a da constant dans les conditions faites au genre hui&ain, on à ce qu'il y a de variable? Faut-il se résigner pour

toujours à l'indigence actuelle, ou peut-on se donner toute liberté d'embellir en imagination l'avenir? Le problème est capital, mais facile. Si le genre humain, dans sa lutte, n'avait pour lui que la force musculaire, comme cette force, liée à l'organisation même de l'espèce, n'augmente guère, il n'y aurait guère à espérer non plus que l'état de la lutte pût changer. Mais il est rare que l'homme engage directement sa force contre la force qu'il veut vaincre. Pour remonter les courants, il a des méthodes plus recherchées et plus impérieuses que de fatiguer ses bras sur les rames. Il a, en face de l'aveugle nature, une tactique et une diplomatie; et sa puissance n'est pas moins fondée sur son intelligence que sur ses muscles. Aussi cette puissance, loin d'être stationnaire, se développe-t-elle continuellement. Aidé par la connaissance des secrètes dispositions de son ennemi, l'homme parvient à tourner les unes contre les autres les forces adverses qu'il rencontre sur la terre, et à réduire la nature par le seul effet des circonstances qu'il lui prépare et dans lesquelles il la laisse. Il a pour lui non-seulement sa force personnelle, mais encore toutes les forces qu'il a su enrôler, comme font les habiles conquérants, aux dépens de son adversaire, et qui opèrent désormais à son profit. C'est de ce côté que l'augmentation parait sans bornes. Plus les proportions de la nature sont au-dessus de celles de l'homme, plus les auxiliaires qu'il réussit à en détacher ont de vigueur. Il n'est rien qu'avec leur concours il ne. puisse projeter, s'il lui suffit de porter les premiers coups pour que l'action qu'il a commandée, quelque colossale qu'elle soit, succède à ce signal. Et n'est-il pas en droit de songer, sans chimère, à une réforme universelle de l'existence terrestre, si cette réforme peut effectivement résulter, sans

plus de labeur musculaire, de plus d'expérience et de génie?

Puisque Thomme est capable, par les seules conséquences du perfectionnement de son esprit, de mettre de son côté autant de forces qu'il en peut souhaiter, il ne lui reste donc pour assurer son succès qu'à tourner son intelligence à deux choses : la première, de découvrir les moyens propres à neutraliser de mieux en mieux les influences pernicieuses de la nature, et à faire régner autour de lui l'élégance et le bien-être; la seconde, de découvrir des procédés pour réaliser ces inventions avec une quantité de bras de plus en plus petite, et pour étendre par conséquent leur bienfait à une multitude de plus en plus considérable. L'une, pour garder la comparaison avec la guerre, est la détermination des positions à enlever; l'autre, la détermination de la manière de se soustraire à l'ennemi et de mettre en action contre lui, le plus héroïquement, les forces dont il est possible de faire usage.

Voilà, en eifet, qui importe non-seulement à l'intérêt matériel, mais à l'honneur du genre humain. Qu'il fût dans là condition primitive de l'homme de se contenter des voies les plus simples, c'est ce que la bassesse de son point de départ explique assez; mais aujourd'hui, avec l'idée superbe que nous avons de notre espèce, quoi de plus répugnant que de voir l'homme, s'employant comme un agent mécanique, se ravalant au niveau d'un animal, d'une chute d'eau, de toute force grossière^ oubliant, en un mot, dans son labeur, son intelligence? Ce n'est pas tant la sueur qu'il verse qui me fait pitié, c'est le métier misérable dans lequel je l'aperçois. Est-ce bien à jamais la destinée d'un si grand nombre de nos semblables de n'être sur la terre que des fournisseurs de mouvement? ou plutôt, la fin de

9i LA TERRE.

rittdastrie n'est-elle pas, comme je le marquais tout à rheure, non-seulement de nous donner des moyens de remédier à tous les inconvénients de notre séjour actuel, non~seulement de faire en sorte que cette aisance devienne commune à tout le monde, mais encore, ce qui n'est pas moins considérable, d'élever tous les travailleurs à la dignité soit d'artistes, soit de directeurs intelligents des forces de la nature? J'aime à me représenter les hommes comme les officiers de cette grande milice que nous tirons de la terre, et qui nous sert à soumettre la terre à notre discipline. Qu'ils se fatiguent maintenant, qu'ils fassent effort, qu'ils se trempent de sueur, leur grandeur ne m'échappe plus. Je puis les plaindre, mais je vois en eux des maîtres, et je les admire. En voici un qui médite de grandes chose, il entre dans la terre, il en rompt d'un coup de poudre quelques morceaux, qu'il jette, en les y enflammant, dans une construction qu'il a disposée d'avance, et dans laquelle ce feu trouve de l'eau : la nature peut agir maintenant; qu'elle suive ses lois, ces mêmes lois thermologiques desquelles, dans sa liberté, elle nous fait naître l'incendie, la sécheresse, la pluie, les inondations de toute espèce, il n'y a plus ici à la craindre, car on a su la mettre dans des circonstances où tous les phénomènes qu'elle est en état de produire sont désormais à la convenance de l'homme. Elle est réduite à travailler sous ses ordres; et, pourvu qu'il lui prépare les matériaux et les instruments, et qu'il la mette aux prises avec eux, elle va lui fabriquer ses vêtements, lui forger le fer, lui scier le marbre, lui façonner toutes choses, lui creuser ses rivières, lui remorquer ses bateaux, le transporter lui et ses fardeaux partout où il lui plaira, et, pour peu qu'il le désire, lui labourer et lui ense» mencer la terre. Il suffit qu'il soit présent, afin de veil-

1er à rimprévu» et de g;uider par la main, dans le^ daiDps et dans les ateliers, son aveugle et gigantesque j esdaye.

G*est un esclave en effet qui ne saurait travailler de Ini-ittème et sans Tassistance de son maître; ou, pour prendre une expression plus littérale, il n'y a là qu'un simple développement de la force musculaire de llkomme. Ainsi fortifié, un seul bras accomplit ce qu'autrement mille bras n'auraient pu faire. Mais encore est-il de première nécessité que ce bras d'homme soit à l'œuvre, puisqu'il est le principe de tout. C'est cette présence de l'homme au travail qui constitue, dans l'ordre général de l'industrie, le seul point invariable. Du reste, tout est susceptible de changer, tout a changé, tout changera. On sait assez que les inventions propres à corriger la nature sont sans bornes, et nous avons entrevu tout à l'heure que, dès à présent lotême, il n'y a plus guère de maux dont il n'existe quelque moyen de se défendre; mais il n'y a pas de bornes non plus à la quantité de force que l'homme peut attacher à son service. La terre lui en offre plus que, selon toute apparence, il ne lui en faudra jamais. Outre les sources artificielles fondées sur les propriétés physiques et chimiques des éléments, de combien de sources naturelles et inépuisables ne sommes-nous pas les naltres de prendre possession? Les vents, les fleuves, les cascades, les variations de la mer et de l'atmosphère, les foyers calorifiques souterrains, les effets jusqu'à présent négligés de l'électricité planétaire, toutes ces puissances au milieu desquelles nous vivons, dont ^ les moindres manifestations sont des prodiges en comparaison de nous-mêmes, toutes ces puissances sont à nous, si nous le voulons, car notre génie les domine. Pour ne citer que la force qui donne les volcans, que

n'en ferions-nous pas si nous Tavions à* nos ordres? Ce n*est pas le feu du ciel, c'est le feu bien plus merveilleux de la planète que Prométhée aurait dû nous donner; et si l'entreprise fut trop périlleuse pour lui, il se trouvera quelque jour un de ses enfants qui saura la conduire à bonne fin : Audax Japeti genus I Ne craignons donc pas de nourrir dans nos espérances une industrie ambitieuse, car il est certain que l'homme n'est * pas fait pour recevoir toujours un aussi faible prix de son travail qu'aujourd'hui. S'il consent à verser sa sueur sur la terre, il faut du moins que cette sueur y devienne de plus en plus efficace. Sa destinée ne saurait être de demeurer éternellement l'inférieur de la nature, puisqu'il s'agrandit continuellement et que la nature ne change pas; puisqu'il y a en lui l'infini, et qu'il n'y a jamais rien que de fini dans cette nature telle qu'elle se témoigne à lui. Ainsi demeurons bien persuadés, car c'est là une des plus belles et des plus sûres prophéties des temps modernes, que l'anéantissement universel de la misère n'est qu'une simple question de temps et d'intelligence : qu'on laisse faire les sociétés humaines, elles sauront bien résoudre ce problème final.

C'est à quoi l'instinct de l'humanité les conduit. Même dans leurs plus mauvais jours, désolées par la discorde, par la famine, par les calamités de toute espèce, elles ont refusé-de désespérer et de déserter la cause de l'industrie. En vain a-t-on voulu leur prêcher la malédiction de Dieu sur la terre comme absolue, elles n'ont pas cessé de s'ingénier à en adoucir la dureté. Elles ont résisté à l'idée que cette résidence fût nécessairement et à jamais un lieu de pauvreté. Elles ont condamné les ascètes, et laissé la superbe entreprise des ordres mendiants s'évanouir. Elles ont même

fait implicitement violence à la croyance dominante du moyen âge, et aspiré, à leur insu, par le travail, à la vraie fin du monde. 0 raison profonde des nations, d'où avez-vous donc déduit si fermement que les apôtres de l'indigence avaient tort, qu'il n'est pas nécessaire que le corps soit gêné pour que l'âme tende au ciel, et que la sérénité physique de la vie est au contraire une des conditions essentielles de la plénitude de l'essor spirituel du genre humain? Mais les moines sont morts; les jardins fleurissent sur leurs cimetières, et le bruit des machines qui, jour et nuit, vomissent la richesse sur la terre, remplit les antiques demeures où ils s'efforcèrent si longtemps de convier les hommes aux austérités funestes de ce monde. Chaque jour, de la même quantité de travail, naît une plus grande somme de biens. Comparez ce qui se produit aujourd'hui en Europe, et ce qui, il y a un siècle, avant que la technologie eût fait tant de progrès, s'y produisait avec la même somme de fatigue ! Que de terrain gagné sur la nature dans un si court intervalle, et combien lui enlèverons-nous donc encore avant qu'il se soit écoulé seulement quelques centaines d'années! On peut, sans illusion, concevoir une époque où, les sociétés comprenant plus nettement le sens religieux de l'industrie, concertant mieux leurs efforts et en distribuant les fruits. avec plus de méthode, il n'y aura plus dans leur sein on seul homme qui, moyennant son application au travail, ne soit convenablement entretenu, qui n'ait sa part non-seulement de confortable, mais d'élégance et de loisir, et qui, affranchi de tout ce que la terre a de fâcheux, ne soit enfin en position d'y bien vivre.

Le perfectionnement véritable, je ne dis pas celui des conditions qui entourent les hommes, celui des hommes eux-mêmes, loin d'être ralenti par une telle

politique, n'en sera que plus ^r. Il est faux que les privations et les douleurs coi^orelks soient un bon stimulant yers Dieu. Elles n^ezaltent râiae que dam des circonstances exceptionnelles et en kt faisant passer, si je puis ainsi dire, par-dessus la création, ce qui est un égarement, et, ati fond, «ne impiélé. Ce n'est pas un régime à proposer. Le monde est ordonné de telle sorte que le culte de Tintelligenoe et de la charité y est surtout facile dans les âmes tranqiiîlles, qu'aucune préoccupation ne détourne et qu'une «xistence paisible dispose à la bonté. Aussi, quand les amis du genre humain désirent que la pauvreté disparaisse de la terre, doivent-ils le faire moins encore en vue de la souffîrance physique, que de l'abrutissement dont elle est souvent cause. C'est parce qu'elle est un obstacle au salut spirituel des hommes, qu'ils sont en droit de lui dire pleinement anathème. Non, théologiens sévères du moyen âge, la pauvreté n'est pas un bien; non, elle n'est pas une épreuve efficace; non, elle n'est pas une règle fondamentale de notre monde. L'universalité d<u bien-être y est d'une plus haute convenance. Elle y représente le chemin du ciel, devenu plus aisé et plus égal pour tous. Elle y est donc une des bases légitimes de l'institution morale et religieuse, comme elle y est une des grâces à espérer du Créateur. Peut-être a-t-il été utile que, dans le commencement, die ait manqué. Mais ce n'est pas dans les vaines satisfactions du bien-être que le genre humain, une fois sorti de son enfance, peut être en danger de s'embarrasser jusqu'à se laisser distraire de la noble recherche des jouissances d'en haut. Il n'y a que les âmes puériles qui soient exposées à se perdre dans de tels amusements, parce que chez elles le goût de l'infini sommeille encore.

LA TERUK. 99

Du reste, quels que soient les succès que j'ose prophétiser au genre humain dans Tamélioration de sa résidence, TOUS conviendrez, je crois, que j'ai fait de suffisantes restrictions à la plénitude de cette prospérité, en posant en principe que le travail eu sera toujours la condition essentielle. Le travail est la conséquence du âé£auit d'harmonie qui existe, par TefTet de l'ordonnance divine, entre l'organisation de l'homme et l'organistition de la terre, et, pour que ce défaut cessât, il fau* drait que l'une ou l'autre de ces deux organisations vint à changer. Mais les inconvénients généraux de la terre, étant, comme je me suis appliqué à le mettr«^ en évidence, une suite naturelle des lois astronomiques qui y régnent, ne peuvent changer qu'avec ces lois; et, conune, d'autre part, l'organisation de l'homme se rapporte à ces mêmes lois par une intime connexion, .1 s'ensuit qu'elles ne sauraient subir aucun changement que cette organisation ne dût varier en même temps. D'où il résulte que l'existence du travail est liée à jamais à l'existence du genre humain dans sa forme actuelle. Il ne faut donc pas rêver de s'y soustraire. Et, bien que l'on ne puisse rien conclure de là contre la planète piise en elle-même, puisque rien n'empêche d'y concevoir une race différente de la nôtre et disposée de manière à être indifférente aux phénomènes qui noos sont hostiles, ou même à y trouver du plaisir, on est du moins autorisé à établir que la terre, considérée dans ses relations avec le genre humain, n'arrivera ja* mais à la perfection. Le travail, par les progrès de l'as- I sociation et de l'industrie, pourra y devenir moins conônuel, moins rude, moins déplaisant, mais il y aura toujours à s'y résigner. C'est une peine sans an. La technologie, quoi qu'on fasse, appellera toujours quel^ que fatigue. PeulK)n concevoir un soûl art qui n'ait ses

ennuis, une seule opération mécanique qui n'ait ses efforts de vigueur ou de patience opposés de quelque manière à la béatitude du corps? Parviendrait-on à se délivrer de ce que le texte hébreu nomme la sueur, qu'on ne parviendrait cependant pas à se délivrer de ce que la philosophie nomme plus généralement le déplaisir. N'est-il pas impossible que l'homme ait jamais de l'attrait à prendre la mesure de sa faiblesse, et le travail mécanique n'est-il pas justement ce qui lui rend le plus sensible la distance qui existe entre sa vertu de création et sa vertu de volonté et de pensée? Au fond, nul métier, lors même qu'on l'aurait dépouillé de toute âpreté, ne saurait donc être véritablement agréable. Il me semble voir sur le visage même de l'homme, au plus noble endroit, dans ces sourcils qui n'ont d'autre fin que d'empêcher la sueur qui tombe du front de ruisseler dans les yeux, un signe de la condition invariable de sa race, et, si j'ose le dire, comme une marque de sa condamnation à perpétuité au travail forcé. Que la rigueur de cet arrêt fondamental perde, avec le temps, tout ce que l'on voudra de sa dureté primitive, le genre humain n'en sera pas moins toujours visiblement solidaire, et ses organes en rendront jusqu'à la fin des temps témoignage.

Mais, en laissant de côté pour le moment toute idée de pénalité^ afin de ne pas nous engager encore dans la théologie, ne saurions-nous entrevoir dans la condition présente de l'homme une justification suffisante du régime étrange auquel il est soumis? N'y a-t-il pas de bonnes raisons pour qu'une partie si considérable de notre yie soit employée à des actes si absolument étrangers à notre salut éternel? Pour moi, je me persuade sans peine qu'étant ce que nous sommes, il nous serait funeste de n'être pas condamnés au travail comme

nous le sommes. Les^ hommes n'ont point en eux assez de force pour s'appliquer avec un effort incessant aux œuvres qui reposent uniquement sur Tamour de Dieu, n leur faut à tous du relâche, et d'autant mieux que leur éducation spirituelle, qui ne peut s'effectuer que graduellement, réclame aussi des intermittences plus ou moins prolongées, durant lesquelles les leçons s'absorbent, pour ainsi dire, sans qu'ils en aient conscience et s'identifient avec la substance de l'être. C'est, en un mot, une nécessité de la nature humaine que de se divertir par instants de la pensée de l'infini. Donc il lui faut une autre occupation qui la puisse également fixer, et sans la détourner assez pour l'égarer : cette occupation, c'est le travail. Moins l'être est élevé, plus il a besoin de s'aider et de se préserver par le travail. Travailler et prier : travailler, si l'on ne prie pas; prier, si l'on ne travaille pas. Voilà, en étendant le nom de prière à tout ce qui perfectionne les âmes, le système normal de la vie de la terre; et même, en ce sens, le travail, comme acte de soumission et d'expiation volontaire, prend-il une vertu plus efficace encore qu'il n'y paraissait au commencement, et devient-il capable, par ce qu'y ajoute l'intention, de se sanclifier et de s'associer par conséquent à la prière. Qui travaille prie, a dit le prince de vos théologiens. Il ne faut donc pas nous plaindre que les lois qui régissent la terre fassent du travailune obligation générale. Il ne faut nous plaindre que de nous-mêmes, puisque, dans l'état d'imperfection où nous sommes, c'est une grâce de Dieu que nous soyons tirés, malgré nous, du désœuvrement, et assujettis, pour assurer notre aisance, à dépenser d'une manière sérieuse une partie de notre vie. Aussi faut-il bien se garder d'imaginer que les parties de la terre où le climat, donnant les plus larges

i02 LA TERRE.

dispenses du travail, est en apparence le plus favorable, soient efi'ecthement Les meilleures. De ce que le sol y est plus fécond, l'ainciosphère plus tempérée, les besoins de l'organisation moins actifs, il ne résulte pas que les hommes y soient dans une position plus prospère. L'oisiveté qui leur y est permise, loin de profiter à leur développement, sert plutôt, comme l'expérience ne le montre que trop, à les faire dévier et à les perdre; de sorte que les contrées dans lesquelles le genre humain, dans son état actuel, est en définitive le mieux placé, sont celles où il n'est ni trop flatté ni trop in-« oommodé p^ la nature. Il est bon que,, dans nos so* ciétés, il y ait toujours quelque travail corporel à accomplir, les &mes supérieures étant les seules qui puissent sans péril s'abstenir d'y prendre part, parce qu'elles ont assez d'attachement à la pensée pour se garder elles-mêmes de l'engourdissement et des aberrations où mène trop facilement le loisir.

Mais, comme à ce point de vue la condition du travail se trouve liée à l'état de développement que {Mrésentent les àmes^, il s'ensuit que, s'il y a quelque harmonie dans l'institution terrestre, le travail doit y être soumis à une variation correspondante à celle des Ames. L'ordre aurait également à souffrir, soit que le travail diminuât sans que les âmes s'élevassent, soit que les âmes s'élevassent sans que le travail diminuât. L'adoucissement graduel du travail, qui, ainsi que noos l'apercevions tout à l'heure, est une des conséquences de fait de la perfectibilité du genre humain, en résulte donc aussi en droit divin. Le genre humain se justifie â mesure qu'il s'éclaire, et, se justifiâ;nt et s'éclairant, il devient de plus en plus digne et de plus en plus capable et de s'appliquer à la jouissance de l'infini, et de se délivrer des occupations mécaniques.

LA TEBRE. 103

Ainsi, tandis que la terre demeure constante, ses relations avec les populations qui viennent successive* ment y prendre place revêtent d'âge en âge un carac*tère de moins en moins tyrannique. Le genre humain n'est pas enchaîné sur son globe comme un Prométhée sur son rocher où les mêmes fers Tétreignient toujours, où le même vautour lui ronge éternellement les entrailles. La grâce du ciel ne lui est point refusée, et chaque jour les duretés de sa demeure cèdent aux e^ forts qu'il fait. II a donc tendance à élever Fastrc qui lui est assigné parmi les paradis. Mais parviendra*t-il jamais à Pégaler à ces résidences bienheureuses? Déjà le principe de la perpétuité du travail nous a prouvé qne non. Tant que Thomme sera obligé par une nécessité d'existence de corriger la nature, tant qu'elle lui résistera, tant qu'il sera empêché par cette lutte de se donner tout entier au Créateur et aux choses infinies de Tart et de la création, tant que la vie ne se passera pas dans une admiration et un ravissement continuels, ITiomme, quelle <[u« soit la sublimité de son rang dans les zones moyennes, ne sera pas à la hauteur des zones snpérieures du monde.

Mais je veux même que l'homme soit dispensé sur ïa terre de toute occupation grossière, que le sol y fleufïsse partout sous ses pas, que sa locomotion devienne douce et rapide comme celle de l'hirondelle qui nage dans Vtir, que le ciel lui soit toujours serein, que l'atniosphère le nourrisse comme elle lui donne à respirer,' ^j s'il faut nécessairement qu'il s'entretienne aux dépens des êtres qui l'entourent, que les rameaux, en secouant dans les vents de succulents parfums, y suffi- ^t, que sa puissance créatrice, uniquement consacrée '^^ beaux-arts, à tout ce qui unit les hommes entre ^ pour les tourner ensemble vers Dieu, en un mot,

iOli LA TERRE.

à toute œuvre ouvrant sur l'infini, suive magnifiquement sa volonté, que le travail lui soit en tout plus facile qu'au musicien qui, en promenant légèrement ses doigts sur le clavier, soulève à son gré dans l'espace des sphères immenses d'harmonie; bref que la société humaine soit comme im chœur d'anges : ce rêve n'est pas encore assez beau pour faire descendre la pure béatitude sur la terre. La mort y reste pour crier sans cesse à l'oreille de l'homme que sa condition est imparfaite et que ses espérances doivent tendre vers un état meilleur.

Sans doute il n'est pas impossible que le principe de la perfectibilité étende à certains égards ses bienfaits jusque sur le domaine de la mort. Les maladies peuvent devenir plus rares et moins douloureuses, les angoisses de la dernière heure moins amères. Rien n'empêche môme que l'aveugle terreur que le trépas inspire au vulgaire, ne disparaisse entièrement devant la sérénité des croyances. Celui qui s'endort en Dieu, comme l'enfant dans les bras de sa mère, sûr de rouvrir le lendemain les yeux à la lumière, n'a rien à redouter, en effet, de ce rafraîchissement d'un instant. Et quant à ce corps qu'il nous faudra quitter, ne sais-je pas que la même force qui m'a servi à ramasser sur la terre la poussière dont il se compose, ne me manquera pas pour en ramasser encore ce qu'il m'en faudra, partout où ma destinée m'appellera? Je sens même que, la mort dût-elle me dépouiller absolument dçs souvenirs de ma personne, je pourrais aller, s'il le fallait, jusqu'à les lui résigner volontiers. Mais ce sont mes amis, ô mort, que je ne te livrerai jamais sans douleur. Tu me les prends, et je ne les vois plus : je n'en possède plus que ce qui est demeuré dans rtion cœur, et, quand tu me prendras à mon tour, si tu éteins ma mémoire, ce peu

que j'en avais ne sera même plus qu'un néant. Quelles amitiés pouvons^nous donc former sur la terre, si tu ne nous permets de les nouer que pour un jour? Je ne crains donc pas de réclamer contre toi devant la souveraine bonté, puisque c'est toi qui nous trouble l'amour infini des créatures, le plus grand des biens dont Dieu, après l'amour de lui-même, ait mis en nous le sentiment et le désir, et qui te joues par des ironies si terribles de nos affections les plus saintes, lorsque, oubliant la misère de notre condition actuelle, nous avons l'imprudence de ne pas les arrêter dans leur essor. O mort, qui brises par le milieu les destinées les plus belles, et renverses les desseins les plus sagement combinés; qui fais régner partout autour de nous Tincertitude; qui empoisonnes, dès la naissance, tout ce que nous aimons et nous-mêmes, et ne nous laisses toucher dans l'éternelle création aucun bien avec lequel nous soyons sûrs de pouvoir contracter une alliance sans fin; ennemie de tout attachement véritable, toi qui feras verser des larmes sur la terre, lors même qu'on aura trouvé le secret de n'y plus verser de sueurs, 6 mort ! bien qu'au fond, comme le travail et comme la pauvreté, tu conviennes peut-être à notre imperfection présente, qui ne reconnaîtrait que tu es pour nous, telle que tu te témoignes, un incurable fléau? Faites donc, ô mon Dieu, que nous devenions dignes de la pleine jouissance de l'immortalité. Faites que l'effort de notre vie actuelle soit assez méritoire pour une telle récompense. Faites qu'en l'attendant, et pour y parvenir, l'amour de vous et de votre création soit dans nos cœurs, et que nous n'ayons aucune pensée, en dehors de vous, qui ne soit pour le perfectionnement de la société dans laquelle il vous a plu de nous faire vivre. Ck)nfirmez-nous dans l'idée que, par l'effet des œuvres

i06 LfL TERRE.

de chacun de nons, si médiocres qu'elles sment, la vie des hommes sera un jour i^us facile, leur éducation meilleure, leur salut plus certain. Que nos successeurs sur cette terre soient plus heureux que nous, et qae Tespérance d'être, malgré Téloignement des âges, les bienfaiteurs secrets de nos semblables, nous soutienne au travail. Dévouons-nous au service de rhnmaiiité future avec la même vertu qu'à celui de l'humamté présente, et fortifions-nous par la croyance que nous ne pouvons rien d'efficace pour notre perfectionnement personnel que par notre coopération au perféetioDii&* ment général de l'univers^ Attachons-nous donc afvec courage à la terre, et, s'il n'est pas dans la destinée de cet astre que les créatures, sous la forme humaine, y soient jamais bienheureuses, maintenons du moins dans son histoire une ouverture vers l'infimi, en pensant que la forme humaine est peut-être aussi transitoire dans le cours des exi^stences qui doivent se snecédev sur la terre que dans celui des phases successives de notre existence étemelle.

LE THÉOLOGIEN

Voilà, pour conclure votre commentaire, un retour bien téméraire aux inductions scientifiques l Une race supérieure mise en possession de la terre, sous des conditions plus avantageuses, en remplacement de la race des hommes devenue à son tour une race perdue î Ce serait une fin du monde qui, toute conforme qu'elle pût être aux précédents naturels dont la géologie paraît rendre témoignage, ne serait pas moins merveilleuse. Non content de donner au genre humain une vie d'une étendue démesurée, vous en viendriez à lui attribuer, par un système de transfigurations successives, une

sorte d'immortalité sur la terre. Heureusement, vous ne nous offrez vous-même cette perspective que pour une simple conjecture, car je n'imagine pas que vous vous flattiez de voir jamais interpréter en ce sens la fameuse parole ; Emitte spiritum tuum et creabuntur^ et renovabis fcLciem terra.

LE PHILOSOPHE

Contemplez ces montagnes qui, dans les splendeurs de la lumière, nous dessinent à l'horizon une si riche dentelure. Que de sujets variés d'admiration elles fournissent! L'artiste, le poëte, le savant, le penseur, y trouvent chacun leur part. Pour moi, rien ne me semble plus frappant que l'énormité du temps qu'a dû nécessairement demander la construction de ces colossales pyramides. Songez que, depuis leur base enfoncée dans les alluvions de la vallée jusqu'à leur cime perdue dans les nuages, la plupart d'entre elles se composent uniquement de cailloux, de sable, de coquilles brisées; et calculez maintenant combien de centaines de siècles il a fallu pour triturer tant de roches dures, arrondir tant de galets, faire vivre et mourir tant de générations d'animaux, charrier et mettre en place tant de menus matériaux. L'imagination en est comme effrayée; d'autant -que rien ne nous empêche de suivre par la pensée nos mineurs dans les puits qu'ils ont creusés dans la plaine, et qui, après avoir traversé des entassements du môme genre, aboutissent à ces couches .profondes où dorment, sous leurs

magnifiques tumulus, les forêts gigantesques de Tancien monde. Gène sont point des chimères; les faits sont sous nos yeux et nous parlent. Ces accumulations sont exactement la même chose que le monticule qui se dépose à Torifice du sablier et représente par sa hauteur la mesure de l'heure. N'estimez-vous pas que la nature nous fait là une grande leçon? N'est-il pas impossible, sous le coup d'un tel sentiment de la durée, de persister davantage dans les idées étroites de nos pères relativement à retendue de l'histoire de la terre dans le passé comme dans l'avenir? L'échelle des temps est désormais absolument changée par la géologie, et, avec cette échelle, bien des croyances du moyen âge doivent changer également.

LE THEOLOGIEN.

Vous me paraissez disposé à donner trop d'importance à la valeur du temps. La chronologie de Dieu n'est pas la même que la nôtre. 11 mesure les choses en elles-mêmes sans les rapporter à un phénomène aussi étranger à leur essence que le mouvement d'une planète tournant autour de son soleiL C'est a£faire à nous, qui sommes si intéressés à la durée, de la supputer partout minutieusement, jBt de compter les événements pour ce qu'ils durent au moins autant que pour ce qu'ils valent; mais celui devant qui la suite des temps comparait incessamment tout entière en chaque instant, y découvre les phénomènes dans leur ordre véritable, c'est-à-dire classés d'après leurs propres enchaînements, et non pas découpés à notre mode sur l'échelle artificielle de nos calendriers. En un mot, l'histoire est gravée en lui selon les âges; et, s'il connaît les années, ce n'est que par l'usage que nous en faisons

U9% l'Es AGES.

dans notre ijElflnnité. Tâchons donc de Timiter, si qo«» sommes jaloux de pénétrer dans les profondeers de roniYers, et, laissant aux géoilogues et aux astoonomes leurs comptes d'arithmétique, n'ayons souci que de la chronologie réelle.

LE PHXLOSePHE.

Je me félicite de tous voir sortir, conformément à des exemples trop p&i nombreux, de la Toie battue par le commun des historiens ecclésiastiques, qui s'est adonné au contraire à dresser partout, d'après les textes de la Bible, des supputations chronologiques si détaillées; et j'espère que ce premier pas vous disposera peut-être à vous en permettre quelques autres. Au fond, je suis tout à fait de votre avis. Je crois, comme vous, que le premier soin de l'historien doit être de classer d'après leurs caractères intrinsèques les phénomènes qu'il a en vue d'étudier. Sa tâche lui est d'autant plus facile que le temps lui présente, si je puis ainsi dire, sa collection tout alignée , et qu'il ne lui reste plus qu'à y instituer les divisions convenables. Ces divisions, ce sont les âges. Les âges sont dans les classifications de l'histoire ce que sont les familles dans les classifications des sciences natairelles. Aussi ne ferais-je aucune difficulté de comparer l'empirique qui se borne à réunir les événements siècle par siècle, à l'ignorant qui, placé à la iète d'une galerie, s'aviserait d'en classer simplement les dqets cent par cent, sans aucun égard à leurs rapports ou i leurs différences réelles, et prétendrait ensuite nous éclairer en nous offirant la description de toutes ces centuries*

Mais, tout en m'aocordant de la sorte avec vous, je M saurais prendre un tour aussi exclusif que vous le

LES AGES. ili

demandez. Que la durée ne soit qu'un élément secondaire de l'histoire, ce n'est pas une raison de n'en faire nul état. Commençons par classer, mais ne renonçons pas à évaluer ensuite aussi exactement que possible l'étendue de chaque classe. Non-seulement notre.perception de Teitsemble, en derenant plus précise, deviendra par là même plus claire, mais nous retirerons de ce savoir une satisfsiction qui me semble parfaitement légitime. Nous avons beau y viser, nous ne nous élèverons jamais à ces compréhensions absolues qui sont le propre de ÏMeu. Notre nature est toujours devant nous, et, pour donner la vie à nos calculs, nous n'avons d'autre moyen que de leur donner comparaison avec nous-mêmes. Que saurions-nous en astronomie, si nous nous contentions de contempler, comme le Créateur, les rapports mutuels des astres, et si nous n'ajoutions à ces abstractions les arpentages qui nous permettent de traduire à la barre de nos personnes toutes ces grandeurs? Il nous est aussi naturel de prendre idée du temps en le référant à la mesure de notre vie que de l'espace en le référant à celle de notre taille. Ainsi, que, dans le récit du livre de la Genèse, l'âge dans lequel les continents se sont mis à sec, et qui comprend en réalité des milliers de siècles, soit, au point de vue de l'Éternel, comme un jour, et que Técrivain sacré lui applique ce nom^ cela n'empêche pas mon esprit, dans son appétence à des idées plus complètes, d'être invinciblement porté à chercher la proportion qui existe entre la durée de cet âge et la durée que je parcours chaque année de ma vie et dont j'ai si bien conscience; et non-seulement la conscience de cette proportion m'est nécessaire poi;r voir clair dans cette période, mais encore pour bien juger de sa relation avec la période suivante, durant laquelle les génë^

il2 LES AGES.

rations animales, en attendant Thomme, se sont paisiblement suiecédé sur les continents découverts.

D'ailleurs ne sentez-vous pas que cette mesure de la grandeur du temps dans le passé, en s'introduisant dans votre esprit, Tétoeut et Tébranle, en quelque sorte malgré vous, en ce qui concerne l'avenir? C'est par là surtout que j'estime cette connaissance. Lorsque nous voyons tant de milliers de siècles employés à préparer réclosion du genre humain, demeurons-nous maîtres de nous persuader que l'accomplissement de ce que le genre humain est destiné à opérer sur la terre sera l'œuvre de quelques centaines d'années? Notre sentiment est instinctivement entraîné bien au delà, et, les perspectives de notre monde s'ouvrant avec la même immensité sur les temps futurs que sur les temps passés, nos ambitions et nos espérances pour l'avenir réservé à la terre s'élancent impétueusement en avant.

Voilà pourquoi je vous ai, dès l'abord, provoqué sur le problème de la durée. Nous nous appliquerons donc à chercher ensemble, si vous le voulez bien, les hautes leçons qu'il nous est permis de déduire de l'ordre de succession établi par la Providence d'un âge à l'autre, mais nous ne repousserons pas les enseignements subsidiaires qui émanent si naturellement des grandeurs que la science nous laisse aujourd'hui entrevoir à l'horizon; et nous nous réjouirons, comme d'une conquête essentielle de l'esprit humain, de tout progrès obtenu dans le sens de la chronologie numérique.

LE THÉOLOGIEN

Sans voir dans de tels progrès autant d'avantages que vous, je ne voudrais cependant pas être condamné à dire que j'y trouve de l'inconvénient. Mais il y a. de ce

LES AGES. lia

côté des secrets trop bien cachés pour qu'il y ait jamais à éprouver beaucoup d'inquiétude au sujet des indiscrétions de la science. Quand rhomme se montre si vacillant dans la chronologie de ses propres annales, que faut-il attendre de ses entreprises sur la chronologie des âges dont il ne lui a pas été donné d'être témoin? Je ne sache pas de meilleure instruction à cet égard que celle qui ressort des textes vénérables dont wus parliez tout à l'heure. L'histoire de la création y est partagée en sept périodes, dont l'écrivain sacré se contente de nous indiquer la suite, sans nous rien dire ni de leur durée absolue, ni même de leur durée relative. La mesure du temps lui est si indifférente, qu'il attribue uniformément à toutes ces périodes le nom do jour; d'où il est résulté que l'on s'est longtemps persuadé, et qu'un grand nombre de théologiens continuent encore à s'imaginer, prenant les choses à la lettre, que ces périodes n'ont eu que l'étendueordinaire d'une de nos journées : sur quoi je ne pense pas qu'il y ait raison de contredire, encore qu'il me semble préférable de s'en tenir à une idée générale de durée. Que les temps du Créateur aient été précisément de vingt* quatre heures, qu'ils aient été moindres, qu'ils aient été plus grands, ce n'est point là que gît l'intérêt de la question : cet intérêt consiste tout entier dans l'ordre qu'il a plu à la divine sagesse de donner à l'ensemble de ses opérations. Dans la première période. Dieu fait la lumière; dans la seconde, le firmament; dans la troisième, il élève les continents au-dessus des eaux et produit les végétaux; dans la quatrième, il fait paraître le soleil, la lune et les étoiles; dans la cinquième, les animaux aquatiques et les oiseaux; dans la sixième, les reptiles, les quadrupèdes et l'homne; dans la septième, il rentre dans cet éternel repos où il se contente

au LES AGES.

de régir les choses qu'il a faites, sans en créer désormais de nouvelles. Voilà une notion nette, parfaitement suftsante, et d^ns laquelle cependant^ à moins de se lier inutilement, comme on a pu le faire quelquefois, au sens littéral, rien n'engage la mesure du temp&

LE PHILOSOPHE. 4

Bien que je n'aie aucun doute que, pour imprimer dans les imaginations une idée ferme, l'écrivain biblique n'ait entendu attacher au mot jour une signifl* cation plus formelle que vous n'inclinez à le foire aujourd'hui sous le coup des révélations de la science moderne, il vous est assurément d'autant plus permi» de ne pas vous en tenir à la lettre que le texte lui-même trahit, comme malgré lui, des différences capitales dans la durée de ce qu'il nomme des jours. Sopposes que la première journée soit de vingt-quatre heures/ vous en détruisez toute la sublimité : « Dieu dit que Id lumière soit, et la lumière fut; et il fût soir, il fut matin ; un jour. » Vous représentez-vous le Créateur employant toute une journée à préparer cette magnifique explosion? Transportez-vous au conU'aire au sixième jour, durant lequel on voit apparaître tour à tour le bétail, les reptiles, les quadrupèdes sauvages, l'homme, formé d'abord organiquement, élevé ensuite à sa dignité spirituelle, puis conjoint à la femme par le mariage, enfin gratifié de la loi qui l'élève au-dessus des animaux et lui confère l'empire de la teire; au lien d*ôtre frappé, comme dans le jour consacré k la production de la lumière, par l'idée d'instantanéité, vous le serez par l'idée d'une succession plus ou moins prolongée. Et l'on ^urrait même dire que c'est ce qui se voit encore plus manifestement à Toccasion de votre

septième jour» puisque ce septiètne jour n'a pas eu de fin^ et n'en saurait avoir d'autre que celle du monde. Donc il s'agit de périodes inégales; et, si elles sont inégales, n'est-il pas évident, comme vous êtes disposé i le penser, que ce sont des périodes dont l'étendue reste indéterminée?

Mais, en ajournant même la question de durée, que d'un commun accord nous mettons en seconde ligne, pour ne oous attacher d'abord qu'à celle des âges con* âdérés daas leurs caractères intrinsèques, iljne semble que, pour nous élever à des idées claires, il serait nécessaire de poser avant tout quelques prineipes. Je n'en veux que de bien simples : c'est de ne point mè- , 1er ensemble des sujets de nature différente; et, les sujets de même nature une fois reconnus, de ne les diviser que d'après des caractères fondamentaux , c'est-à-dire tels que leur variation ait toujours pour conséquence la variation de tous les autres. Ce n'est qu'à cette condition que nous pouvons espérer de disposer les choses, non-seulemefit dans l'ordre de leur soecession, mais dans l'ordre de leur dassiflcation, ou, pour parler comme vous, d'après les lois de leur chro- Bolo^ divine.

Ainsi, en regardant l'histoire générale de l'univers, j'y aperçois tout de suite trois sujets très-distincts qui en sont comnaie le tronc, la branche et le rameau; je veux dire le système sidéral, la terre, le genre humain» L'histoire particulière de la terre est un chapitre du ^re du ciel, comme l'histoire du genre humain est. dle-mème un pasragraphe de ce chapitre. En conséquence, je vous demande d'abord de me témoigner dans votre classifik^tion que les notions relatives à la création de l'éther, du soleil, des astres en général, appartiennent à un ordre plus élevé que les notions

l'elatives à la création des poissons ou des insectes. Et, en même temps, je vous demande aussi d'énoncer plus régulièrement que vous ne le faites la suite des phénomènes. Ne reconnaissez-vous pas que la création des astres, que vous intercalez entre la création des végétaux et la création des animaux, prend place aussi naturellement à la suite immédiate de la voûte du firmament attribuée au second jour, que la création des animaux immédiatement après celle des végétaux, sans compter l'interversion choquante qui résulte de l'apparition de ceux-ci antérieurement au soleil? Malgré mon admiration pour l'effet sublime de la méprise, je . suis bien obligé d'en dire autant de la préséance donnée par l'écrivain sacré à la lumière, qui, au lieu de tout précéder, devrait, au contraire, tout couronner. Et, à ce sujet, vous ne me défendrez sans doute pas de plaisanter en passant ces gens d'expédients qui ont imaginé d'appeler ici Descartes à l'appui de Moïse, prétendant que, sil'éther est le principe de la lumière, il est juste de placer sa création avant celle des astres et de toutes choses; ce à quoi je consens assurément, pourvu qu'ils veuillent bien entendre qu'à la suite de cette grande parole, ^< Et la lumière fut, » il s'est répandu dans le sein de l'univers tout autant^ de jour qu'il s'en voit en pleine nuit. Qui ne sait aujourd'hui que la lumière n'est pas un objet, mais une sensation? C'est l'effet produit sur notre âme par les ondulations de l'éther, causées par un corps pondérable et perçues par nos organes. Otez la vie, vous ôtez du même coup la lumière. Rectifions donc avant tout un désordre que rien ne justifie, et dont j'aimerais à voir vos théologiens faire justice, s'il était possible, par l'hypothèse de quelque transposition dans les manuscrits. Je respecte profondément le génie hébreu, mais, pour la

méthode et la simplicité du récit cosmogonique, vous me permettrez de préférer le génie mazdéen : u Des productions du monde pur, dit laconiquement le fioun-Dehesch, la première que fit Ormuzd fut le ciel ; la seconde, Teau; la troisième, la terre; la quatrième, les arbres; la cinquième, les animaux; la sixième, l'homme. »

C'est seulement après le partage primordial des phénomènes entre l'histoire générale de l'univers, l'histoire du globe terrestre et celle du genre humain, et leur disposition rationnelle dans chacune de ces histoires, que l'on peut en venir, sans danger de confusion, à la question des âges, autrement dit à la question des di> visions chronologiques propres à chacun des trois ordres distincts que nous reconnaissons.

L'histoire générale de l'univers offre-t-elle des âges? Grande question, à laquelle l'imagination n'aurait sans doute^ aucune peine à répondre : elle se représenterait l'âge du chaos, durant lequel la matière cosmique ne serait encore que vapeurs et poussière; l'âge astronomique , durant lequel les molécules s'aggloméreraient pour former les masses solaires et planétaires; l'âge de la vie, durant lequel les êtres animés prendraient naissance et peupleraient l'immensité; enfin Tâge final, alors que cet univers, ayant achevé son rôle, chancellerait sur ses bases et s'abîmerait. Mais ces images ne seraient-elles pas des spéculations arbitraires? Est-il à croire que leg évolutions de l'univers se fassent d'ensemble? Ne faut-il pas plutôt penser que, de la compensation entre les vicissitudes diverse.» de tous les mondes qui le composent, résulte une sorte de constance moyenne dans sa condition? Des astres nouveaux peuvent se produire, d'autres se modifier, se peupler, se dépeupler ou se dissoudre, et cependant

aucun changement n'atteindre des proportions suffisantes pour atfecter à la fois toute la création. Il me semble voir toujours, dans la yaste capacité de Féteiidue sidérale, un mouvement identique causé par les âmes, qui, sortant par myriades du néant, s'incarnent dans une poussière ramassée sur un astre ou sur un autre et s'unissent à leurs devancières pour s'élever de concert vers Dieu, chacune à sa mode et à son gré, avec des variations correspondantes dans ses conditions dé résidence, d'organisation, d'association. Il me répugne de me représenter une seule période durant laquelle le Créateur se serait trouvé face à face avec la matière brute, sans aucune créature capable de le connaître, de l'adorer et de participei^à ses œuvres et à sa béatitude. Si ce que les poètes nomment le chaos a jamais régné, ce n'a pu être que çà et là.

LE THÉOLOGIEN

Sur ce dernier point, si capital, je suis d'autant plus disposé à ne pas trop m'écarter de votre avis dans ce qu'il a d'essentiel, que là définition du concile de Latran semble destinée à rectifier les fausses impressions que l'on pourrait tirer du texte de Moïse, oh l'on croirait voir, en effet, le Créateur placé d'abord tête à tête avec le chaos, dans les ténèbres, puis uniquement occupé pendant cinq jours de l'organisation de la matière et des animaux, et n'arrivant qu'au sixième jour à se donner enfin, dans l'homme, une réflexion de sa divine essence : Simula ah initia temporis, dit le concile, ntram^ que de nikilo condidit ereaturam^ spiritualeni et corporet' lent. Ainsi, dès l'origine de la création, comme par une sublime explosion, auraient immédiatement comparu devant Dieu, à côté du monde matériel encore informe,

LES AGES. ii4)

d'immortelles sociétés d'êtres purs et intelligents; si bien que je ne crains nullement de dire avec vous que les cieux n'ont jamais failli à glorifier Dieu et à faire retentir devant lui leurs hymnes d'amour et de recoOh naissance. Mais d'entrer dans l'histoire du monde an* gélique» ce serait trop nous détourner; et, sans ouvrir ks portes de la discussion sur ces horizons qui domi* nent de si haut ceux de la terre, je ferai seulement mes réserves quant à votre prétendu principe de la constance moyenne de l'univers, auquel les effets vé«ritablement universels de la rébellion de Satan, du crucifiement du Verbe et du jugement de Josaphat« m'interdisent suffisamment de me prêter.

Pour en revenir donc à notre monde, je vous avouerai que je ne trouve aucune difficulté à la distinction que vous proposez d'instituer, dans votre classement, entre les ordonnances qui concernent simplement la terre, et celles qui concernent .les astres. Il est sensible, en effet, que, sur six jours dont parle la Genèse, il y en a trois qui se rapportent à la terre et trois qui se rapportent au ciel; et ce qui les enchaîne naturellement dans le récit, c'est que, l'établissement de l'homme étaat évidemment leur fin commune, rien n'était plus légitime que de placer immédiatement, les unes à la suite des autres, les conditions célestes et les conditions terrestres de cet établissement. C'est pourquoi je suis tout prêt, si vous le voulez, . à commencer avec vous l'his» toire de la Genèse, en ce qui touche spécialement la terre, au jour de la séparation du sec et de l'humide, car c'est ce que nous enseigne le te^te même de l'Écri* tore.

LE PHILOSOPHE

Je m'im^iM que si la discussion de l'histoire gêné-

raie de l'univers ne devait, comme vous le dites, nous entraîner trop loin de l'objet actuel de notre entretien, le différend qui existe entre nous arriverait peut-être à s'y amoindrir plus que vous ne le pensez. Quant à la terre, nous ne saurions sans doute nous trouver divisés par aucun désaccord essentiel sur l'ordre de succession des phénomènes, quand la plus simple réflexion suffit pour nous révéler la gradation des minéraux aux végétaux, de ceux-ci aux animaux, et, entre ces derniers, des poissons et des reptiles aux quadrupèdes, enfin des quadrupèdes à l'homme. Mais je crains cependant que vous ne me jugiez, à première vue, un peu exigeant dans les concessions que la rigueur de la méthode de classification d'après laquelle je me gouverne va m'obliger à vous demander.

Ainsi, l'apparition de l'homme est, à mon sens, un fait si capital dans l'histoire de la terre, et qui exerce une telle influence sur le caractère revêtu dès lors par cette planète, qu'il me parait devoir constituer naturellement le principe d'un âge à part; et, par conséquent, au lieu de placer, comme vous, ce grand événement dans la même période qui voit naître les reptiles et les mammifères, je le placerais au contraire à l'origine d'une période succédant à celle-ci, et que le développement du genre humain remplirait de la sorte tout entière. De même, je ne découvre pas de différence assez considérable entre les végétaux et les animaux aquatiques inférieurs, pour ouvrir, à votre exemple, un âge pour la création des uns et un autre âge pour celle des autres; d'autant que la géologie est loin de nous donner l'assurance que tous ces êtres, si analogues au fond, ne soient pas à peu près contemporains. Enfin, au lieu de prendre pour sujet du premier âge la formation des continents, qui est un pas si décisif vers l'ap-

propriatîon du globe aux destinées du genre humain, j'aimerais mieux remonter à la condition véritablement primitive, où, nul être vivant n'ayant pu encore y prendre pied, la planète roulait dans l'espace comme un roc désert et effervescent.

En divisant l'histoire de la terre d'après les principaux changements de régime qui s'y sont manifestés, voici donc les quatre âges que je proposerais d'y établir, et que l'on pourrait caractériser d'un seul mot en les nommant âge du feu, âge de l'Océan, âge des continents, âge de l'homme. Ce sont en quelque sorte, si ^ vous me permettez ce langage mythologique, les règnes successifs de Pluton, de Neptune, de Pan et de Jupiter, père des humains.

£n effet, comme je vous le rappelais dans notre précédent entretien, la terre, dans les plus anciens temps dont la géologie nous rende témoignage, semble appartenir à la classe des astres lumineux. Sa surface est incandescente et probablement en fusion. Son atmosphère brûlante, mêlée d'émanations délétères, s'étend dans l'espace bien au delà des limites qu'elle occupe aujourd'hui. Éclairée par les feux d'en bas, elle ne connaît pas encore les vicissitudes du jour et de la nuit : peut-être même l'activité électrique, excitée par l'ardeur des combinaisons minérales, y entretient-elle des ^lendeurs permanentes dont nos aurores boréales ne sont qu'une ombre et nos plus brillants éclairs qu'une étincelle. Des ouragans prodigieux agitent la masse des airs, et, s'il se forme des orages, la pluie n'en demeure pas moins étrangère à la superficie et se résorbe dans les zones supérieures bien avant d'avoir touché les bassins embrasés dans lesquels se précipitera un jour l'Océan. Les seuls phénomènes de cette époque, dont les traces soient venues jusqu'à nous, consistent

i22 LES AGES.

dans la formation de ces vastes glaçons de roches cri^ talUnes, brisés, redressés, confondus et soudés les uns avec les autres, que Ton rencontre partout où le noyau primitif de la planète est à nu et partout où l'on a percé jusqu'à lui. Nulle empreinte d'êtres vivants ne s'est conservée dans le sol, et rien n'autorise à penser qu'aucun animal ait pu se développer dans un monde aus» rempli de conflagrations et de bouleversements. U n'existait rien sur la planète qui ne fit exactemeat corps avec elle; et, si des torrents y portaieat déjà le ^ ravage et la destruction, c'étaient des torrents de feç s'épandant ou roulant en cascades sur les brasiers, et les liquéfiant ou s'y amalgamant tour à tour. Un seul principe dans tout l'éclat de ses formidables merveilles, le principe chimique; une seule vitalité, la vitalité minérale; un seul être, le globe : voilà le premier âge.

Et maintenant, pour en venir à la chronologie numérique, à quelle distance, me direz-vous, faut-il que l'imagination remonte pour rencontrer ces temps? Loin de chercher à rivaliser avec ces chronologistes dont vous vous séparez avec raison, et qui, la Bible à la main, s'évertuent à détermiaer l'année, le mois, le jour où le monde a pris naissance, je vous répondrai simplement qu'à la vérité toute assignation rigoureuse est impossible, mais que notre esprit ne demandant ajox nombres que des à peu près, toutes les fois qu'ils dépassent les portées qui lui sont familières, la géométrie nous donne sur ce point des aperçus généraux qui nous doivent suffire. Vous n'ignorez pas que le calcul établit qu'un boulet, de la même dimension que la terre, diauffé au rouge et abandonné ensuite au refroidissem^it dans des conditions du même genre, emploierait plusieurs millions d'amiées pour descendre au degré

LES AGES. itt

de température qui règne actnellement sur notre pla^* iiète. Que le globe ait été originairement en proie à «ne chaleur aussi intense jusque dans ses régions centrales, ou que rîgnition ne s'y soit étendue que jusqu'à nne certaine profondeur, on n'entrevoit pas moins dans l'histoire de la terre, sous le coup d'un tel calcul, des chaînes de siècles véritablement démesurées en comparaison des cinq ou six millénaires que nous étale complaisamment la prétendue chronologie de l'ère du monde; d'autant que le calcul ne porte que sur une conflagration terminée, et ne comprend ni la durée de la conflagration primitive ni même le degré excessif de chaleur dont les combinaisons minérales ont pu être originairement la source, ce qui laisse encore en réserve bien du temps.

Quant à la création de la substance même de la planète, qu'elle se dérobe à notre compas dans un éloignement inabordable, en définitive, peu nous importe, ' n nous suffit de savoir en général que notre création a certainement sa date dans les livres du ciel, et que bien d'autres créations du même genre, dont les titres nous échappent encore plus complètement, perdues comme elles le sont à nos yeux dans la foule lointaine des étoiles, y ont pris place avant elle. Le moment solennel oh se sont précipitées Tune dans l'autre les nuées îui, par leur réunion, ont engendré le tourbillon dans lequel nous vivons en ce moment, soit que ces nuées eussent déjà couru depuis longtemps dans l'univers, soit qu'elles ne fissent alors que d'y apparaître, ce moment constitue bien, en ce qui nous regarde, le commencement de l'histoire, mais ne l'est vraisemblablement pas pour tous les mondes. L'être en qui se concentrent tous les mystères a seul le secret des gélïérations qui s'opèrent, l'une à la suite de l'autre, dans

cet abîme des temps où les siècles s'ajoutent aux siècles innombrablement, et du sein duquel émerge chaque chose, soleil ou moucheron, à mesure que son heure sonne et que Tharmonie du monde demande sa venue. Dans le second âge, Teffervescence chimique s'est ralentie. Le refroidissement devient sensible. La masse des eaux, suspendue jusque-là dans l'atmosphère, commence, par suite de cet abaissement de température, à se précipiter, et, le globe n'ayant encore perdu que peu de chose de sa sphéricité primitive, cette précipitation détermine à sa surface une couche liquide qui le mouille presque en entier. A peine quelques éminences, premiers jalons des continents futurs, se dessinent-elles au-dessus des flots de ce grand océan, dont nos eaux thermales représentent encore la constitution et la chaleur. Les substances qu'il tient en dissolution ne cessent de se précipiter sur le noyau du, globe, • comme il s'y est précipité lui-même, et d'en recouvrir la surface d'une incrustation qui s'épaissit tous les jours. Il n'y a guère de calme, ni dans les eaux, ni dans les airs, ainsi que l'attestent les couches bouleversées et les amas de débris triturés et roulés qui appartiennent à cet âge. Les tremblements de terre, les volcans, les pluies, les ouragans, y dépassent toutes les proportions sous lesquelles ces phénomènes nous sont connus aujourd'hui. Néanmoins, dès ces temps reculés, la vie organique est en possession de la planète. Il ne semble pas douteux que les premiers êtres n'aient dû y germer dans quelque repli abrité de la puissante matrice de l'Océan. Doués de la structure la plus élémentaire dont les types se soient perpétués jusqu'à nous, ils flottent entre la végétation et l'animalité, et forment l'origine commune de ces deux branches. Ainsi que l'embryon dont les évolutions initiales se poursuivent avec rapi-

dite, ce règne organique primitif se complique et se diversifie de jour en jour, en même temps qu*il pullule et se répand en tous lieux. L*air en a sa part comme les eaux. Les îles sont ensemencées, les végétaux les plus simples y prennent racine et se nourrissent de la terre et de Tatmosphère, pour nourrir à leur tour de leur substance quelques pâles mollusques. De génération en génération, conformément aux lois transcendantes imposées au développement du règne animal, et parallèlement aux variations correspondantes de Tordre physique, les espèces s'élèvent : au-dessus des lichens, des mousses, des fucoïdes et des autres végétaux des prairies de l'Océan, s'étalent des équisétacées, des fougères et toutes les fastueuses arhorescences de nos houillères. De même, au-dessus des zoophytcs et des mollusques, paraissent des poissons; au-dessus des poissons, ces familles variées d'ovipares, qui, dégagées de l'asile des eaux, vivent à découvert sous le ciel et préludent à l'époque où l'éclat de la vie sera dans les régions aériennes. Les traces de ces populations successives sont ensevelies dans les sédiments siliceux et calcaires qui se sont effectués de leurs temps, et chaque strate de pierre est un feuillet de la Genèse, sur lequel la science s'exerce à déchiffrer l'histoire des organisations et des bouleversements qui caractérisent cette période lointaine.

Les éléments du troisième âge sont réunis; le théâtre desx^ontinents est préparé : la scène principale de la vie terrestre s'y transporte. Nos pays actuels, avec leurs reliefs essentiels, sont à peu près dès lors au-dessus des eaux : des golfes et des méditerranées les découpent; des caspiennes salées et des lacs d'eau douce sont disséminés dans leur intérieur, et de grands fleuves à crues périodiques, descendant des montagnes, portent

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la fertilité daas lies plaine». Les années ont leurs sai^ sons, les latitudes leurs climats, et lés stations des dir verses espèces d'animaux et de Tégéiaux se pariioula^ risent de plus en plus. Le rèfne de la v^iété gagae chaque jour. Les mammifères ont paru et animent par leurs ébats les savanes et les immenses f(H*èts des âe«kx mondes. Les plus anciens de oes animaux diffèrent sensiblement des types actudis; mais, à mesure que les générations se déroulent, les types primtlils s'épuis^it^ et d'autres types, plus rapprochés de ceux qui se perpétuent sous nos yeux^ leur succèdent. Ën£n, de mé* tamorphoses en métamorphoses,, la nature a revêtu uoe figure presque identique avec ceUe qu'elle nous présente aujourd'hui. A côté des hippopotames, des rhinocéros, des élépbants, qui doivent se continuer jusque dans notre temps, comme pour y apporter l'image des traits les plus puissants de cette époque sauvage, se découvrent les bœufe, les chevaux, les moutons, tout ce bétail sans maître, les singes même, avant-ooureurs de l'homme. Aucun être libre ei intelligent n'a pri& pied jusque-là sur la planète; mais, par l'ineubation séculaire de cette suite d'embryons, l'architecture des organes de l'homme s'y est élaborée jusqu'aux formes les plus voisines de oelles qui lui sont destinées, et, quand l'homme daignera descendre, il ne lui restera plus, pour ainsi dire, qu'à donner les dernières touches à cette ébauche encore inclinée vers le sol et à la mettre debout en face du ciel.

Comment estimer la durée de cette Taste évolutkm? S'il n'y a aucun moyen d'évaluer mathématiquement l'étendue de chacun de ses termes, il est toutefois permis à l'imagination de se représenter celle de leur ensemble , soit d'après le temps qui a dû s'écouler pour qu'en raison du reft*oidissement séculaire, le eli-

mat des zones moyennes soit descendu, de la température équatcmale qu'il possédait dans le principe, à la températare actuelle, soit d'après le nombre de gêné* rations qui ont dû se succéder pour former ces énormes dépôts de coquilles brisées, paisiblement entassés les uns an-dessus des autres sur des milliers de mètres de haateor. Prononçons donc sans hésiter des centaines de mille ans. Tressaillez-vous devant ce chiffre? Mais que sont de telles suites à Tégard de celui qui gouverne les choses dans l'éternité et leur dispense la durée sans la ressentir? Et que valent-elles en efiPet au delà d'un instant, quand Thomme n'est pas là pour mesurer leur longueur à la longueur de ses jours, et s'étonner, en les rapportant à sa personne, devant des accumulations d'années qui, hors de lui, ne sont rien?

Le quatrième âge appartient au genre humain. Son earactère astronomique le plus essentiel consiste, ainsi que nous l'avons reconnu dès le principe de notre précédent entretien, en ce que dès lors, la chaleur envoyée par le globe aux espaces célestes étant équilibrée par celle qu'il en reçoit, la température de la superficie de la terre cesse de décroître. Les générations, en se succédant sur les mêmes points, y trouvent donc toujours à peu près le m^e climat. Le relief du globe continue, comme dans les âges précédents, à se modifier sous l*empire des forces physiques, mais avec une vivacit4 décroissante et qui disparaît en quelque sorte devant celle de la puissance nouvelle établie à demeure à la surface de la planète. Cette puissance semble s'adjoindre à la puissance du Créateur et prendre plaisir à remanier à sa convenance l'œuvre divine. Elle détourne les fleuves dans d'autres voies et les police, dessèche les lacs et les marécages, aplanit le sol pour Fapproprier à une circulation plus facile, fouille dans les

profondeurs pour ameaer au jour les richesses minérales qui y étaient enfouies ou en faire surgir des fontaines nouvelles, commande à l'Océan lui-même et le retient de force devant les rivages que ses violences menacent, bâtit sur ses vagues et ordonne à la chaleur ou aux vents de transporter où elle veut ces bâtisses flottantes. Cette puissance règne aussi sur la nature animale, chasse ou extermine les espèces qui contrarient ses desseins, exploite les autres, soit en les laissant en liberté, soit en les asservissant et les retenant en troupeaux; et, poussant encore plus loin la domination, elle transforme leurs conditions naturelles, change leurs patries, diversifie leurs qualités et dirige même à son gré leurs instincts. La végétation n'est pas moins exactement soumise à ses lois. Les parties du globe sur lesquelles l'imitateur de Dieu a mis la main se reconnaissent de loin; la campagne y est revêtue de la livrée qu'il lui impose; elle n'a droit de porter que les plantes qu'il adopte, et ces plantes s'alignent, croissent, tombent et se renouvellent, en alternant selon ses ordonnances. Leurs espèces se métamorphosent, deviennent plus éclatantes, plus opulentes, plus savoureuses, et les semences de la nature sont rejetées vers les lieux dont le maître ne se soucié point encore. La matière brute connaît sa voix : elle se détache des rochers dont elle faisait partie, et s'organise de toutes parts sous des formes dont aucun modèle n'avait encore paru sur le globe. Ce sont les villes avec leurs dômes, leurs clochers, leurs toits innombrables, leurs tours et leurs bastions ; les temples, qui tantôt s'écroulent et toujours se relèvent ornés de symboles nouveaux; les statues, les trophées, les monuments de tous genres : mobilier éphémère dans un remauiement continuel. La nuit même porte témoignage des changements

qui signalent cette période : elle s'illumine de milliers de feux et de flambeaux; et, s'il y a sur les astres qui nous entourent des regards assez perçants pour nous voir, on doit s'y étonner et se demander quelle est la cause qui réveille ainsi sur quelques points choisis, comme à dessein d'y combattre les inconvénients du froid et des ténèbres, les conflagrations du premier âge. Jusqu'ici les continents ne sont pas encore soumis dans toute leur étendue à cet ordre nouveau. Ses effets se condensent quelquefois avec une intensité spéciale sur un lieu déterminé, puis ils s'y amoindrissent jusqu'à s'effacer presque entièrement, tandis qu'ils éclatent et se propagent énergiquement dans des contrées antérieurement négligées. Mais, quels que soient les ralentissements, les turbulences, les abattements, toujours ces prodigieux effets gagnent et grandissent, et l'on peut prévoir l'époque à laquelle le globe offrira partout leur empreinte.

Me questionnerez-vous sur la durée de ce quatrièrue âge? Ce ne serait pas seulement vouloir la date de l'apparition du premier homme, ce serait vouloir en même temps celle du grand événement que le moyen âge a nommé la fin du monde, et qui échappe encore bien davantage, je le reconnais volontiers, au compas de la science. Quant à la première, le peu de progrès du genre humain dans le peuplement et le perfectionne^ ment du globe ne laisse aucun doute que, comparativement aux longues perspectives des âges précédents, elle ne soit encore assez voisine de nous; et l'on sent qu'au delà du terme peu reculé auquel appartiennent les plus anciens monuments, et où les générations commencent à conserver mémoire de leurs devancières, le genre humain devait être dans les débuts de son enfance. On peut disputer sur le chiffre, mais on ne peut

iao LES AGES.

raisonnablement éloigner de beaucoup plus d'une douzaine de millénaires le point de départ de la chronologie de l'espèce humaine; et» mesurée même à l'échelle de notre vie, cette grandeur, que l'on peut se figurer par une centaine de vieillards se tenant l'un l'autre par la main, semblerait encore bien minime.

Mais, pour la limite future, comment n'aTonerais-je pas que la difficulté est d'un ordre encore supérieur? Ce n'est plus de l'histoire, c'est de la prophétie qu'il faudrait. Et d'ailleurs, savons-nous seulement quel est au juste le genre de révolution dont la date se trouve ainsi en question? La nécessité d'une modification quelconque dans le cours naturel des générations est manifeste, car autrement, la population se développant sans cesse sur un espace qui demeure fixe, il viendrait un temps, que, sans les anomalies qui se jettent à la traverse, on pourrait môme déterminer géométriquement, où la terre cesserait de demeurer proportionnée à. ses habitants; ce qui serait en contradiction avec la sagesse de la nature. Donc il y a certainement en réserve dans les desseins de Dieu un remède contre une telle extrémité. Il ne m'en faut pas davantage , et je m'endors volontiers à cet égard daps ma foi à la Providence. Que la terre, après avoir nourri le genre humain jusqu'à la consommation de ce qu'il doit y ac^ complir, soit envahie par une vitalité plus parfaite que la nôtre, héritière de notre sang, de nos traditions et de nos vertus, dans cet avenir inconnu vers lequel elle court déjà, la terre obéira, comme dans le passé dont elle sort, aux divines prédispositions de sa destinée. Nées à la parole de Dieu, et toujours sous sa main, les molécules qui composent sa masse, dussent*elles même aller se retremper un jour à des foyers nouveaux, ne se perdront pas plus dans l'abîme que ne se seront per-

LES AGES. 13i

does daitô le néant les âmes qui passé dans cette résidence.

Telle est, en résumé, la classification qui me parait ressortir des découvertes accomplies par les modernes dans les antiquités du monde. Vous voyez que je ne conclus nullement à des périodes tranchées, à la manière de ces géologues qui, pour expliquer sans doute les jours et les nuits du texte sacré, mais plus voisins à coup sûr de la théologie de Brahma que de celle du Christ, nous divisent le passé en périodes alternatives de création et de destruction, peuplant la terre le matin, la dépeuplant le soir, et suscitant le lendemain d'autres populations pour la même tragédie que celles de la veille. Je crois, tout au contraire, la chaîne des temps continue : l'histoire de la terre m'apparait comme un immense poftme dont toutes les parties sont solidement enchaînées au même dessein; et pour des yeux plus pénétrants que les nôtres, l'unité n'y éclaterait pas moins que la variété.

Aussi, tout en essayant d'éclairer cette histoire au moyen d'une classification méthodique, faut-il se gaiv der d'imaginer que des divisioi» absolues y soient possibles. Les phénomènes qui ont caractérisé un âge ne disparaissent pas totalement dans l'âge qui suit : ils s'amoindrissent, tandis que des phénomènes qui n'existaient pas auparavant prennent carrière et deviennent le caractère des temps nouveaux, jusqu'à l'heure où ils perdent à leur tour la primauté. Ainsi, aujourd'hui même, la vitalité minérale, qui s'est témoignée jadis par tant d'effets magnifiques, est toujours active : Enoelade n'est point mort. La force souterraine continue 1 se faire sentir par les explosions volcaniques, les tremblements de terre, les sources thermales; l'enve- U^fiçe do globe se contracte et se disloque; des plages

s'élèvent ou s'abaissent; il se forme des lies et des montagnes, et les fleuves, gonflés par les orages ou la fonte des neiges, causent dans les plaines des inondations qui s'estiment déluges chez les riverains. Au sein des mers se stratiûent les matériaux arrachés aux continents par les eaux; et pour l'instruction des observateurs futurs, les dépouilles de nos animaux s'ensevelissent dans ces dépôts. Les coraux et les madrépores bâtissent sans relâche sur les récifs de l'Océan et préparent les fondements d'archipels nouveaux. En un mot, la géographie varie tous les jours, non-seulement par le travail de l'homme, mais par le jeu des forces centrales et atmosphériques, et les influences sous l'empire desquelles nous vivons sont au fond les mêmes qui, de tout temps, ont animé la terre.

C'est pourquoi, au lieu des imparfaites peintures par lesquelles j'ai essayé tout à l'heure de vous définir les anciens âges, j'aurais pu m'en tenir à vous adresser tout uniment à la nature actuelle. Transportez-vous sur la cime de quelq[ue volcan désolé, au milieu des ébuUitions et des laves, dans des tourbillons embrasés, corrompus par toutes sortes d'émanations méphitiques, pleins de fracas et d'éclairs, sur un sol ébranlé par les détonations souterraines et tout palpitant; pas un être vivant, pas une mousse, la chimie toute seule : c'est une idée adoucie du premier âge. Vous rencçntrerez le second dans les déserts de l'Océan, durant ces terribles ouragans des tropiques, qui portent la dévastation sur leur passage et ne laissent rien debout sur le sol, tandis que, dans la profondeur des eaux, les zoophytes s'occupent paisiblement à sécréter ces calcaires qui seront un jour la substance d'une terre ferme. Les jungles de l'Inde ou de l'Afrique, avec leur végétation luxuriante, leurs lianes, leurs grands arbres enchevêtrés, leurs

marécages peuplés d'alligators et de hideux reptiles, les troupeaux d'éléphants ou les rhinocéros paissant bruyamment les branchages ou les écrasant sous leurs lourdes masses, les tigres et les lions en embuscade, les singes, en compagnie des oiseaux, voltigeant dans le feuillage ; ni vestige de rhompie dans les sentiers, ni voix humaine dans le lointain, ni bruit de haches, ni fumée, la bestialité dans la plénitude de ses épanchements : voilà le tableau de ce qui nous a précédés; et, en nous représentant les hommes qui réussissent à vivre dans ces forêts sauvages, nous avons un aperçu de la manière dont notre époque a pu s'enter sur celle-là.

LE THÉOLOGIEN

Rien ne m'oblige à vous contester vos âges : sans entrer dans leur détail, je ne demande pas mieux que de les croire conformes à la vérité de la nature. Mais permettez-moi de constater que vous vous bornez à grouper les faits autrement que nous, sans rien changer de considérable à ce que nous enseignons de leur succession; car, encore qu'il vous plaise de faire de l'idée du développement progressif de la vie une simple inspiration du bon sens, que les observations scientifiques sont venues plus tard justifier, vous n'êtes pas moins obligé de nous accorder la priorité quant à ce principe fondamental, et de soumettre ainsi votre science à notre tradition. De plus, je ne pense pas que vous puissiez nier que notre histoire a plus de grandeur que la vôtre. Tandis que, chez vous , ce sont tout simplement les choses de la terre qui se concertent pour la préparation de l'homme, chez nous on voit le soleil, les étoiles, la lumière, entrer dans cette conspi-

ration sublime, et sortir à tour de rôle du néant en vue de ce roi de la création et pour le servir. Je conviens qu'en donnant pour fin à l'ordonnance matérielle de Tunivers Tutilité de la population que tous répandes si libéralement dans tous ses quartiers, vous le rattachez en quelque sorte à Thomme, qui, soit dans sa forme actuelle, soit dans ses formes passées et futures, fait, selon vous, partie intégrante de ce grand peuple. Mais il n'en est pas moins vrai que, pour vous élever à la même hauteur que nous, il faudrait que vous fussiez en état de donner pour préface à votre histoire de la terre une histoire du ciel, dont ¥Ous chercheriez le principe, non dans les vaines lois de la gravitation et de l'optique, mais dans les lois qui gouvernent' ces tourbillons d'âmes dont vous parlez, et auxquels les mouvements de la matière sont sans doute partout subordonnés dans le ciel comme sur la terre.

£t pour en revenir maintenant au point de l'histoire où vous êtes resté, quelles sections instituerez-vons dans votre quatrième âge? Nous n'y sommes plus sous le règne de la nature, nous sommes arrivés à celui de l'humanité. Vos sciences physiques vont donc vous manquer. Où trouverez -vous en dehors de nous un principe de classification suffijsamment général? Encore que nos théologiens ne soient pas exactemeni d'accord, il ne saurait pourtant y avoir aucun doute que la division septénaire ne doive prévaloir. C'est, vous le savez, la thèse de Bossuet dans son Histoire universelle, et l'autorité de ce grand homme donne sans contredit une valeur considérable à l'opinion qui distingue sept âges depuis la création jusqu'à la fin du monde. D'Adam au déluge, premier âge; du déluge à la vocation d'Abraham, deuxième âge; d'Abraham à la loi du Sinal, troisième âge ; de celle-ci au temple de

SalomoD^ quatrième âge; de Salomoa à la captivité, cinquième âge; de la captivité à la naissance de Jésus- Christ, sixième âge; de la naissance de Jésos-CIirist à la fin du monde, septième et dernier âge. Vous saisissez déjà le défaut que Ton peut reprocher à cette grande semaine : c'est sa dissemblance d'avec la semaine de la création. Septimâ die fmevity dit la Genèse; et nous, génération du septième âge, cimibien il s'en faut que nous soyons en position d'imiter à cet égard le Seigneur! En attendant le jour désiré du repos dans la béatitude, nous combattons, nous soulEfrons, nous agissons, nous sommes toujours l'Église militante» Aussi, malgré l'exeynple de Bossuet, l'idée qui a pris généralement faveur parmi les théologiens de ne compter que six âges jusqu'à la fin du monde, et de réserver le septième à l'Église triomphante, me parait-elle mé* littt la préférence.

Ce système ne difière d'ailleurs de celui de l'auteur de l'Histoire universelle qu'en ce que la suite des événements depuis Abraham jusqu'à David, au lieu de se partager en deux âges, n'en forme qu'un seul. Peuiètre est-il un peu dur de réunir dans la même période des temps aussi diversement doués que ceux qui ont précédé la révélation de Moïse et ceux qui l'ont suivie; mais, indépendamment des nécessités de la symétrie, ce mode de division nous est en quelque sorte imposé par le témoignage même du texte sacré. En effet, de la naissance du genre humain à son renouvellement par le déluge, puis de cette révolution fondamentale à la vocation d'Abraham, voilà d'abord deux âges par* fidtement définis dans le livre de la Genèse, dont ils eonstitoent l'objet essentiel ; les trois suivants ressortent plus manifestement encore de la récapitulation faite dans saint Bfatthieu des temps écoulés depuis Abraham :

c( Toutes les générations d'Abraham jusqu'à David , quatorze générations; et de David jusqu'à la captivité de Babylone, quatorze générations; et de la captivité de Babylone jusqu'à Jésus-Christ, quatorze générations. » La loi de symétrie, vous le voyez, se poursuit dans le sein même de ces âges, puisque le double septénaire les détermine uniformément tous les trois.

Quant au sixième âge, qui, à première vue, semble, à la vérité, d'autant plus disproportionné en importance comme en étendue, qu'il serait séduisant de regarder l'histoire du monde comme divisée en deux parties égales par Jésus-Christ, il faut observer que le même esprit qui nous a fait connAÎtre le partage des temps qui précèdent notre ère a voulu nous donner aussi les. éléments du partage de ceux qui doivent la suivre; c'est-à-dire qu'au lieu de se borner à nous définir in gîobo le grand âge dont il s'agit, il nous en a montré par avance les diverses périodes. Vous entendez que, m'élevant ici au-dessus des méthodes naturelles, je veux profiter de mon avantage et fais appel à cette parole qui, dans la prophétie de saint Jean, nous ouvre le secret des siècles qui ne sont point encore, comme elle nous ouvre, dans celle de Moïse, le secret des siècles antérieurs à l'homme et dans la profondeur desquels nulle mémoire ne* peut plonger. Bossuet^ dans son savant ouvrage sur l'Apocalypse, en a tiré avec raison le complément de son Histoire universelle, car ces mystérieux documents en présentent à la fois la suite et la conclusion. Aussi, depuis le signal donné à cet égard par son génie, les commentateurs les plus recommandables se sont-ils tous accordés à suivre la même voie. A la vérité, ce grand homme, dans l'histoire scellée sous les sept sceaux et accomplie au son des sept trompettes, n'a pas reconnu distinctement les

sept périodes; il n'en a vu que quatre : le règne de la persécution, le règne de TËglise militante, le règne de l'Antéchrist, le règne de TËglise céleste. Mais vous n'ignorez pas que les idées de son savant contemporain, l'abbé de la Chétardie, ont plu généralement davantage en ce qu'elles se rapportent plus exactement aux figures employées par l'auteur sacré : la rupture du premier sceau correspond à la persécution de l'Église sous les empereurs; la rupture du second, à la persécution non moins cruelle de l'arianisme ; du troisième, à l'invasion des barbares ; du quatrième, au fléau du mahométisme ; du cinquième, à celui du protestantisme, sous le coup duquel nous sommes encore; du sixième, à une guerre terrible suspendue sur les siècles futurs, guerre dans laquelle doit périr un tiers du genre humain, et que suivront les trois événements qui marquent l'approche du dernier jour : la persécution de l'Antéchrist, le retour d'Élie et la conversion des Juifs. Enfin, au septième sceau, le ciel s'ouvre, et de grandes voix, selon la déclaration de saint Jean, s'écrient dans le ciel : « Les royaumes de ce monde sont passés à Notre-Seigneur Jésu&-Ghrist, et il régnera dans les siècles des siècles. » Sans nier qu'il ne puisse y avoir de la témérité à s'attacher trop obstinément à la désignation de tel ou tel âge, du moins faut-il reconnaître que le caractère historique de cette prophétie, qui embrasse dans son large dessein toute notre ère, n'a rien de douteux. Et quelle différence pour l'homme, convenez-en, au lieu de se sentir comme perdu sur un radeau qui flotte au hasard sur l'abîme, de se voir enveloppé avec tous ses seinblables dans un drame parfaitement défini, dont tous les actes sont comptés et dont le dénomment est au grand jour !

On peut dire que la connaissance de la durée est ici

$m LES AGES.

k seul élément qui nous manque ; mais c'est un défaut qui règne dans tout notre saroir, et quîv à mon sens, ainsi que je vous Tai déclaré dès le principe, rafifecte peu. Nous ne sommes guère plus éclairés sur ce détail dans les temps qui sont derrière nous que dans ceux que nous entrevoyons en avant. U semble même que IHeu ait daigné nous enseigner par une fnq>pante leçc»^ combien est vaine cette curiosité qui s'évertue à éva- Ittor toutes choses à Téchelle des solstices : les troi& textes par lesquels il a voulu que sa parole vint jusqu'à nous, l'hébreu, le samaritain et le grec, merveilleusement d'accord sur tout ce qui est de fond, se brouillent tout à fait dès que l'on j cherche des dates. Notre pre>* mier âge, selon l'hébreu, est de 1656 ans, de 3312 sui^ vaut le grec, et de 1307 suivant le samaritain. Le se* cond &ge offre encore plus d'incertitude, puisqu'il est de 367 ans selon l'un, de 1147 selon l'autre, éi de iOil selon le dernier. Bref, vous le savea, on a relevé chez les cfaronologîstes quatre-vingt-dix opinions diffêrentea sur la durée des temps qui séparent Adam de Jésu»- Christ : c'est la confusion des langues.

Bien plus, puisque les trois textes se démentent mu» tnellemeat, il n'y a pas de raison de croire, si l'on reste sur le terrain de la critique historique, qu'aucun de ces textes soit, à l'exclusion des deux autres, l'exprèsaîcNi exacte de la vérité, ni même que celle-d soit comprise comme une moyenne entre les limites de leurs différences; d'où il faut conclure que, sur ce point, comme sur tant d'autres de même sorte, il a phi au divin auteur de toute lumière de laisser les choses dans l'indécision la plus comi^ète. Il n'y a pas jusqu'à la distance qui nous sépare de Jésus-Christ, cette disrtance d'hier, si je puis ainsi parler, que nous ne soyons incapables de déterminer rigoureusement. «On ne con-

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