JOURS DE PLUIE I I
au premier baiser, dans une attitude qui rappelle de très loin la Psyché de Canova. Daphnis répète à Chlôé la leçon de Lycénion. La vierge, dont la ceinture est enfin dénouée s'apprête à célébrer les doux mystères de son oanstys. A gauche, un autre couple pour qui le désir n'a plus de secret. C'est un /Egipan, lassé des furieuses étreintes, que sa maîtresse raille et convie aux danses ingénues. Le marbre vit et palpite. Un sang divin, le flux éternel de jouvence et d'amour, anime ces beaux entants ivres de leurs baisers. Par la fureur de volupté qui les anime, les chèvre-pieds d'Injalbert pourraient symboliser cette « vitalité endiablée du Midi français » dont Baudelaire s'enivrait.
Or, cet ouvrage (chaste s'il est beau) scandalise, dans Montpellier, certains pieds-plats de sacristie auxquels le bon M. Giraud eut la condescendance excessive de répondre : d'où lettres échangées, entrefilets idiots dans les feuilles catholiques.
Un journal cléri-goîtreux, dont la fonction essentielle est de relater les dernières pasquinades de NN. SS. les évêques ainsi que le nombre des renards écorchés dans les trains de pèlerinage, Y Éclair (sic) du éMidi a ouvert le feu.
Des mômiers sans vergogne, éroto mânes à rebours, des moralistes d'arrière-boutique, grands dépuceleurs d'enfançons ; la clientèle pudique des lupanars assermentés, tous les eunuques et tous
les cafards de l'Hérault, ont déclaré honteuse l'œuvre d'Injalbert, hurlant au scandale et vociférant le préjudice que cause aux bonnes mœurs, ainsi qu'au renom intact de Montpellier, une si infâme exhibition.
Là-dessus, la Province aux yeux de chat-huant d'emboîter le pas.
Depuis l'histoire, dénichée par Flaubert, d'un mariage rompu à cause que le fiancé avait trouvé sa prétendue en train de lire Fanny, rien d'aussi bouffon n'avait paru sous le soleil.
Un groupe de « pères de famille » va, chaque soir, protester devant la maison Giraud, à l'instar des cochons qui, vers le déclin de l'Empire, maculèrent d'une fiole d'encre la Danse de Carpeaux.
Le doux Basile rencontre à ces petites fêtes sa vieille amie de la Prudotterie. Des avoués qui ont ruiné vingt familles et passé quarante ans dans les ordures de la chicane, rougissent timidement devant les croupes étalées; des marchands de pruneaux ratiocinent sur la moralité de l'art (!), ce dada de tous les imbéciles. Ces saligauds eucharistiques affirment entre eux la scélératesse d'Injalbert. M. Coquembois hurle à qui veut l'entendre que ce marbre scandalise son « épouse », qu'il allume dans les rognons de ses héritiers mâles de redoutables appétits et que sa « demoiselle » ne saurait passer devant sans éprouver