RUINES SEIGNEUR' A LES I9I
Ce vitrail, attribué aux artistes de l'école de Beauvais, est, avec la Insurrection de Lazare et le vitrail de sainte oAnne, un des plus beaux spécimens de cette riche collection.
Le retrait de sainte oAnne, où Ton voit Joachim, vêtu de pourpre et mitre de sinople, offrant des tourterelles au grand-prêtre Ruben, fait songer, par son exécution ingénue, au cantique de Tristan Corbières, magnifiant la patronne des Bretons :
Vieille verte à la face usée, Comme la pierre du torrent, Toi, dont la mamelle tarie S'est refait, pour avoir porté La virginité de Marie, Une mâle virginité!
O fleur de la pue elle neuve!
Fruit de l'épouse au sein grossi!
Reposoir de la femme veuve Et du veuf, Dame-de-Merci!
Arche de Joachim! Aïeule, Médaille de cuivre effacé, Gui sacré! Trèfle quatre- feuille!
Mont d'Oreb! Tige de Je s se!
Sur les murs passés à la chaux, les effroyables bondieuseries de la rue Bonaparte : anges à la crème et saints au nougat, ont vite fait de dissiper le Rêve. Elles évoquent (même ici) les boutiques sacrilèges du quartier Saint-Sulpice où, selon le mot d'un fantaisiste de mes amis :
Les saint Joseph, l'Adoration des Rois-Mages,
Les Sacrés-Cœurs ont l'air de « machins au fromage ».
IÇ2 TERRE LATINE
Pourquoi ces moulages hideux n'offusquentils pas la piété des catholiques, le respect dû aux images qu'ils affectent de vénérer?
La laideur est maîtresse du monde. Le soir est venu de toute aristocratie, de toute élégance, de toute pudeur. Les seuls lieux qui témoignent encore d'une vie plus haute sont les villes désertes, où le pas du voyageur retentit sur les dalles comme sur un tombeau; où les voix du passé n'annoncent plus aux races finies que tristesse, écœurement et désespoir.
Montfort-VAmaury, le 21 septembre 1897.
Le Mardi Gras des Cimetières
<yfëf H bien! non, malgré la vénérable auto- Jrp rite de Monseigneurle Truisme, et l'im- $$ pératif de l'omnipotent Cliché, j'aurai ce courage de ne verser aucun pleur devant les ce sociétés » plus ou moins joviales qui periustrent, fin octobre, dans quelques moments, les cimetières parisiens.
Telle est, bonnes gens, la complexion sacrilège de mon âme!
Les sujets, attendrissants, combien! de chromolithographies, ces anecdotes leucorrhéiques dont s'enorgueillissent les boites de vermicelle ou les chocolats instantanés : a. Départ des Hirondelles », « Enfin seuls », « Convoi du Pauvre », et même les « Adieux du Torero » (ces derniers exclusivement acquis aux raisins de Malaga) n'a-
gissent point sur mon plexus solaire et n'augmentent pas d'un battement la générosité de mon pouls.
Le dirai-j e ? Cette échéance de douleur, dernier cri des foires estivales qui, le long des avenues funéraires, échelonne, avec tentes ou maringottes, les photographes nomades, les boulangers en pain d'épices, manque plutôt de grandeur et de sérénité.
Au lieu d'induire le passant vers un funéraire congruent à de telles promenades, la « visite aux nécropoles » fait naître volontiers cette bonne humeur compliquée de mal de mer qui caractérise la fête de Neuilly.
Si les enterrements brillent, d'habitude, par l'indifférence des conviés autant que parles gestes imbriaques des croquemorts obscènes, rien ne surpasse en hilarité simiesquela rigolade annuelle des Trépassés.
Les gens de boutique, vêtus pour ce jour-là de vêtements inusités; leurs ce dames », sous des chapeaux qu'elles ne portent pas en semaine; les ouvriers, curieux d'absorber le litre à seize, communion de toutes les joies ainsi que de toutes les douleurs plébéiennes, gravissent les pentes mortuaires avec des façons de carnaval. Ajoutez les paquets de frites, l'orgue de Barbarie, les joujoux lacrymatoires : immortelles jaunes ou regrets éternels, avec, pour toile de fond, les incohérentes hor-
reurs de la marbrerie sépulcrale : n'y a-t-il pas de quoi mettre en fuite le Génie même du Désespoir ?
En ses T{èveries} trop peu lues, d'un Taïen mystique, Louis Ménard donne un tableau plein de grâce — mais furieusement embelli — de ce que Méténier appellerait sans doute « la godaille en noir » :
ce Le peuple de Paris est le plus religieux de tous les peuples. Sa religion c'est le culte des Trépassés. A Paris s'est établi l'usage de se découvrir devant un cercueil. Tous les ans, au commencement de ce triste et brumeux novembre, bien choisi pour une fête funèbre, la foule envahit les nécropoles, spontanément, sans convocation, sans prêtre, sans solennité. On se disperse dans le dédale des pierres funéraires et chacun cherche ses tombes pour y déposer l'offrande de pensées et de chrysanthèmes, dernières fleurs de l'année. »
Tel est le tableau rêvé par le poète encore plus que par le philosophe. Si l'écrivain eût accompli, quelque jour de Toussaint, le pèlerinage qu'il décrit en un verbe si pur, le contact de la plèbe, et les marmots criards, et les ivrognes nidoreux eussent refroidi, je pense, l'enthousiasme de sa description.
Il faut l'avouer ici. La décadence du christianisme a sevré l'humanité des plus belles fêtes qu'elle ait jamais connues, depuis le retour des siècles barbares. Même les vestiges de ces grandioses solennités gardent encore unemagnificence étrangère aux pompes laïques, si mesquines et d'une si honteuse bouffonnerie!
L'Office des morts, en particulier, avec ses lamentations infinies, ses musiques de deuil et ses poèmes de terreur, forme le plus majestueux spectacle, la plus troublante mise en scène.
A Saint-Sulpice, banal pourtant, à Saint-Sulpice où la chapelle fait entendre un Vies irœ composé sous Louis-Phiiippe(lemêmequeJ.-K. Huysmans admire comme plain-chant du quatrième siècle), la beauté du cérémonial pénètre l'âme de tendresse et de douleur.
Les vêpres de la Toussaint achevées, quand un rideau noir à croix d'argent cache le maître-autel et sa parure d'allégresse; quand le clergé, vêtu de noir aussi, lentement, se range dans le chœur, tandis que l'orgue éclate en sanglots éperdus, les plus braves, les plus libres de toute superstition abjecte sentent passer sur leur front l'aile inévitable de la Mort.
De tels rites, à vrai dire, ne sont guère pour apaiser les nerfs, pour animer d'un souffle robuste la poitrine des croyants.
Au lieu des vertus civiques, de l'action virile, c'est le renoncement et la torpeur béatifique des cloîtres qu'ils enseignent, et le mai de vivre et la douceur de mourir.
Tout autres les funérailles antiques, aux âges de civilisation, de lumière et de beauté.
Dans la claire Athènes, sous le regard perçant de la Déesse, les rites funèbres exaltaient l'énergie individuelle, éternisaient Târne héroïque dans la descendance du héros.
Toujours présent par la libation funéraire, l'Ancêtre, dont le tombeau sanctifiait la maison et gardaitje patrimoine, l'Ancêtre promu à l'existence divine siégeait encore entre les siens, — juge suprême et consulté.
Sur le tertre du père assassiné, Electre apporte le sacrifice propitiatoire. Là, parmi les urnes et les coupes, se montre le gage, promettant un justicier à l'adultère, un continuateur à la maison de Péiops.
I 98 T ERRE L ATI N 1
Telle fut, dans ce matin du monde, où la race indo-européenne fonda pour jamais sa noblesse, érigea l'autel du droit et la Cité des hommes libres, telle fut la surabondance de la vie, que la mortmême y gardait un sourire de jeunesse, une invincible sérénité.
Dans les blanches prairies d'asphodèles, parmi les bois sacrés et la confuse lumière des champs Élyséens, les combattants de l'Iliade prolongent sans fin telle bataille de leur printemps.
Et ce n'est pas un squelette cliquetant, la noire Faucheuse des âges postérieurs, qui recueille, à son départ, l'esprit des citoyens. Non : c'est le dieu toujours enfant, dieu des échanges et de la parole, c'est Hermès conducteur de la palestre et des larcins joyeux, qui vient, au crépuscule de la vie(Sûryameïa), rassurer l'âme tremblante etguider son couchant vers l'immuable repos.
Ainsi la commémoration des morts était, en Grèce, l'apothéose du Printemps.
A voir la terre égayée de fleurs, et les matins d'avril ramener Perséphone, le deuil paraissait moins amer, le souvenir embaumé d'espoir.
Tant de places vides! Tant de paupières closes sous le baiser suprême! Tant d'amis disparus! Mais ils renaîtront sans doute, au rayon d'un autre monde, comme ces plantes, comme ces roses de jubilation que ramène chaque été.
La journée de flemme à Saint-Ouen, la ballade à Montparnasse et la vadrouille au Champ d'Asile ont remplacé, pour le Parisien moderne, ces augustes rituels du moyen-âge et de l'antique Hellas.
Les sépultures bourgeoises, de laideur économique et prétentieuse, dégoûteraient jusqu'aux vers du tombeau, si ces louables travailleurs ne jouissaient d'une agréable cécité.
Les nécropoles sont à présent devenues la boutique à treize et le caboulot du désespoir.
Seul, encore, le soleil donne une fête suprême et console de rayons attendris le spleen des Trépassés.
Chrysanthèmes, dahlias et les dernières roses, et les premières violettes, il couronne de sombres et royales fleurs son été de la Saint-Martin. Comme un prodigue, à la fin du trésor, il enguirlande les grilles funéraires et les marbres endeuillés d'incomparables festons. Avant que de mourir luimême, il dit adieu aux pauvres morts, en éparpillant surleur tombe mille fastueuses corolles teintes de pourpre, de sang et d'or.
Paris, le Ier novembre i8pjj soir des Morts.
La Prose de l'Ane
et
Les Rituels de haute graisse
es vacances de Noël et le retour du jeune soleil invitent à de calmes entretiens.
Le souvenir des coutumes ancestrales hante ces heures de repos.
Tel usage — usage héréditaire conservant jusqu'à nous les traditions du polythéisme — revient en nos mémoires, pendant la trêve de Christmas. Entre autres, je cite la Fête des Fous, la messe de l'Ane, la Danse des Morts, qui longtemps eurent place, jadis, à coté des liturgies orthodoxes.
Mais où est le preux Charlethaigne ?
De ces pompes bizarres, nulle n'est plus carac-