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LA PROSE DE L AN E

Tant de douceur ouvrait les âmes, qu'un lot de bénédiction était offert aux bêtes elles-mêmes. L'âne surtout, ce compagnon laborieux, l'âne patient, l'âne docile et sobre, l'âne qui, dans retable, réchauffa le Nouveau-né, avait un rang d'élection parmi les animaux domestiques. Un office tout entier se disait à sa louange.

Et dans la bête humiliée autant que débonnaire, le pauvre serf entrevoyait son image buvant à la coupe sainte de la fraternité.

Donc, après la messe de minuit, un baudet conduit processionneilement à l'Église, s'installait dans le choeur. Un prêtre en chasuble d'or offrait itérativement le sacrifice, tandis que les assistants répondaient aux oraisons prescrites, par le « hi-han » du roussin :

He% ! sire asnes, car chante^,

Belle bouche rechigne^, Vous aurez du foin asse% Et de l'avoine à plante^ !

« Ici, — dit le Rituel, — chacun pliait le genou. »

Les encensoirs des thuriféraires envoyaient au baudet un hommage de parfums, cependant que le préchantre entonnait au lutrin la prose coutumière. Cette prose, conservée par Ducange dans son Glossaire, avait — semblerait-il — droit à figurer dans le Latin mystique de Gourmont, ne

fût-ce qu'à titre de repoussoir. Et plus d'un s'étonne d'une pareille lacune au travail si notable du jeune et profond érudit.

C'est un panégyrique intégral du « coursier aux grandes oreilles », cette « prose » de l'âne. Sancho Pança, lui-même, ne trouve pas de plus chauds accents pour épancher sa gratitude envers son inséparable ami :

a Des confins de l'Orient, — clopin-clopant, advint Vdne, — superbe et robuste aussi, — avec des sacs sur le dos.

u Voici, les oreilles hautes, — voici le fils lourd bdti, — l'A non egrogore qui — est vraiment le roi des Anes.

« Sa course égale en vitesse — la biche et le daim fuyard, — il Passe les dromadaires — véloces de Madian. »

La tempérance, vertu fondamentale du héros, n'est point omise :

« Traînant plus d'un véhicule — et les sacs pleins jusqu'au bord, — ses frugales mandibules — triturent de durs festins.

« L'orge brut dans son épi, — l'Ane broute le chardon, — mais, sur l'aire, il sait choisir — le froment pur, hors du chaume. »

Suit le mandat « évangélique » où triomphent tant de courage et d'humilité :

« Encens, baumes précieux — et la myrrhe de Saba, — c'est Tasinaire vertu — qui vous porta dans l'Église. »

Ce chant discors et bigarré a pour coda une strophe de grande allure. Mouvement lyrique

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fort au-dessus des couplets antécédents, dont le principal mérite provient des timbres assonnés et des rythmes imprévus, — toutes choses qu'une traduction, même littérale, demeure impuissante à révéler :

Amen! dis Amen, bourrique!

Déjà repu de g r amen s, Réitère cet Amen Et dédaigne le passé!

Michelet admirait, dans les vers ci-dessus, une façon de ^Marseillaise, un cri de ralliement pour les gueux en quête de bonheur et de fraternité.

Le culte de l'Ane, ainsi gardé par le christianisme latin, ne semble donc jurer avec les dédaigneuses fêtes d'icelui qu'aux yeux d'une trop superficielle observation.

C'est, en effet, chose connue à tous ceux qui portent la moindre clarté sur les études religieuses, que le christianisme hérita des cérémonies païennes : théories, encensements, aspersions lustrales, prosternations, offertoires et absoutes dont il orna la pauvreté de sa théogonie.

Venu d'Egypte avec l'Isis africaine, mêlé aux rituels orgiastiques des dieux adolescents chers à l'Asie Inférieure, l'Ane figurait avec gloire dans ces religions obscures qui, même aux jours triomphants de la Rome impériale, préparaient dans l'ombre l'avènement du dieu nouveau. Tandis

que la belle courtisane, lasse de plaisir et d'adoration, cherchait

. . . un esprit indulgent à qui tendre L'ardente et lourde fleur de son dernier amour,

on voyait les prêtres de Cybèle promener sur le roussin hiératique un simulacre de la déesse, vendre force indulgences et gris-gris miraculeux, selon une pratique florissante encore de nos jours.

« Non moins vivace qu'Adonis, et plus sournois, dura (et dans l'antiquité et dans le moyen âge) l'autre démon qu'avait dompté le prophète Balaam, le rusé Belphégor de Syrie aux longues oreilles, l'âne du vin de la lascivité, indomptablement priapique*. »

Le goût des siècles féodaux pour les bêtes monstrueuses accueillit aisément le grison que tant d'illustres motifs recommandaient à ses bontés.

Non content de le conduire à l'autel, il en orna les enseignes et le sculpta sous mille formes, entre « l'ours qui vielle » et « l'oison ferré ». Plus tard, enfin, quand l'esprit de la Renaissance mit un terme aux joies grossières des époques naïves, Cervantes emprunta son baudet à la fête de l'Ane, et, sur cette monture, conduisit le bon Sancho à l'immortalité.

* La Bible de l'Humanité : Le Tyran.

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