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Terres cuites d'Asie Mineure

/ y a deux ou trois ans, les figurine* de Œanagra nous tenaient encore sous leur premier charme, et déjà ta nouvelle d'une autre découverte de terres cuites, infiniment plus précieuse, quoique moins riche par le nombre, nous arrivait d'Orient. X'oAsie ^Lineure avait ouvert ses nécropoles. oA^u moment même où un rameau d'or venait s'ajouter à la couronne des artistes grecs, l'art de la ffrèce asiatique sortait de son tombeau pour donner ta mesure de sa force et de son originalité. Il réclame une part dans nos admirations; comment la lui refuser? Xa science que nous cultivons est fertile en surprises de ce genre. Telle branche de T archéologie reste un demi- siècle sans que son matériel augmente d'une façon appréciable. OEtle se tient à l'écart et comme dans la pénombre; les branches plus favorisées empiètent sur son domaine légitime. Tuis tout à coup une grande trouvaille se fait, et la série qui, jusque-là, occupait un rang secondaire, s'étend à perte de vue et se place d'emblée au premier rang. C'est ce qui vient d'arriver pour les terres cuites. ŒJlles n'avaient ni l'importance des marbres, ni l'attrait des vases peints; elles en approchent aujourd'hui pour les dépasser demain.

(Me voilà donc amené , après quelques mois d'intervalle, à traiter de nouveau la question des terres cuites. Cette question s'est compliquée dans tous les sens. &£ qui ne recherche dans l'art que les similitudes et les analogies , qui veut que chaque découverte récente soit la confirmation pure et simple d'une découverte

ancienne, les statuettes d'oÂ'sie créent bien des difficultés. ŒJtles serviront précisément à le replacer au juste point de vue. lJour le numismate , c'est l'aspect dune médaille, la fabrique comme on dit, qui définit le mieux l'endroit où elle a été frappée. JJe même, la poterie , les verres, les bijoux se classent selon leur fabrique, et chaque groupe a son cachet particulier. Jt faut étudier le style, le genre de décor, interroger la couleur et la forme, car la forme est un langage et la couleur une idée. Xe génie qui a inspiré l'œuvre s'y réfléchit tout entier. tEn serait-il autrement des terres cuites ?

Je ne le crois pas. Mais telle est la condition des sciences de tout ordre qu'à mesure qu'elles progressent, leurs principes mêmes semblent s'effondrer; il importe alors de redescendre jusqu'à la base pour voir si tout est intact et s'il n'y a rien de disloqué.

Certes, les figurines en terre présentent des rapports de famille que l'œil le moins exercé peut saisir; d'un groupe à l'autre, on voit un jeu d'influences réciproques . Mais les groupes subsistent. dEn Jjrance, les statuettes de Vichy, de Toulon-sur- -Allier forment un ensemble qui ne se confond avec aucun autre. Xes terres cuites étrusques s'isolent au milieu de toutes tes collections. Celles de Œ[ome ont aussi leur caractère à part ; elles ne comptent d'ailleurs qu'un choix très restreint de sujets. On reconnaît la même unité d'esprit et de technique dans les figurines de ta (jrande-Ljrèce et de la Sicile. lJlus loin, mais sans sortir de la Gfrèce propre, les groupes se multiplient davantage. JJans telle ville, les terres cuites n'ont absolu ment rien de commun avec celles des localités les plus voisines. On tracerait sur une carte les limites de certains centres de fabrication . oA n peine celle limite franchie, les terres cuites prennent une autre physionomie; elles changent de couleur, de style, de mot f favori; nous sommes dans un nouveau courant de traditions artistiques. Œt n'est donc pas possible de confondre une figurine de Cyrène avec une figurine du Hosphere cimmérien, une Vénus de Chypre arec une Vénus de Ifantara. Chaque morceau porte la marque de son pays natal; il sent sa race et son terroir. Je ne saurais mieux rendre ma pensée qu'en comparant ces différentes familles d œuvres d'art aux dialectes d'une seule et même langue.

Qu'est-ce donc que les terres cuites d'oAsie qui viennent prendre place dans nos musées, à côté, sinon au-dessus des plus grandes merveilles? Quel est cet

art qui ose se révéler à si peu de distance de Ici l rein 'a il le de Tanagra? lu lier avec des chefs-d'œuvre de si y le et de grâce?

Il ne nous est pas complètement inconnu. Xes figurines de Tarse, dont j'ai déjà publié une partie, sont depuis longtemps exposées aux regards de Ions, et le moins clairvoyant a pu voir qu'il y a là un genre nouveau, très distinct des autres, unique par te style, te choix, le nombre des sujets, les qualités de ta terre et le fini du travail. 'Malheureusement, sur dou^e ou quinze cents pièces qui font l'ornement de nos collections publiques et privées, on n'en compte pas dix qui soient entières. Xa plupart sont à l'état de fragments, et il faut un certain effort de l'imagination pour en ressaisir l'esprit et les reconstruire par la pensée. Xci, c'est une tète de femme ou un masque grotesque, là un torse, une jambe, un pan de draperie, un débris de bas-relief' qui ont survécu à ta destruction; mais le moindre débris a un charme inexprimable. Xi œil épris de la forme s'y plaît et s'y réjoui/.

Ce qui donne aux fragments de Tarse une physionomie à pari , c'est la situation exceptionnelle où se trouvait leur ville natale. Tarse était le point de jonction, le confluent de deux civilisations, fondée par un peuple asiatique, elle avait ci/vert ses portes à la culture grecque, et les deux races, si expertes en matière d'art, s'étaient unies au point qu'à l'époque où nos terres cuites sortirent du moule, ta tradition grecque se trouvait à demi engagée dans la tradition araméenne. Vu tel mélange d'éléments divers, de souvenirs, de croyances, de cultes et d'habitudes, devait produire un mélange d'inspirations artistiques. 'Il l'a produit en effet, et pour s'en convaincre on n'a qu'à regarder les figurines de Tarse.

éElles se d'nisenl eu plusieurs séries. Xa série religieuse ''/'eut naturellement en première ligne, car che~ les peuples de l'Asie, l'artiste s'inspire -sur tout de la religion. On dirait qu'il n'a pas d'autre air pour vivre , ni d'autre espace pour se déretopper. Vénus, Xacchus et Jfercule soûl les divinités qu'il représente le plus souvent, de mille façons , parfois avec grandeur, d'habitude avec une finesse qui va jusqu'à la mignardise , toujours avec un goût exquis. C'est que l'art primitif n'a laissé aucune oeuvre parmi les terres cuites de Tarse, et le style sévère s'y montre rarement. QTous sommes en pleine époque néoaiexandrine, où l'a ri, dans son arrière-saison, qui est encore une saison d'éclat.

suit sans obstacle une veine facile et féconde. Jl rajeunit les types consacrés par l'âge; il en fait des créations nouvelles , plus vivantes et plus humaines. Jetons un coup d'œil sur ces figures d'hercule, l'hercule asiatique d'abord, puis le dieu grec, couronné de feuilles de platane; elles sont d'une énergie dont rien n'approche. Œîacchus , avec son cortège de Satyres, de -Pans et de ^Bacchantes, se prête mieux aux caprices de l'invention. Jes poses, les groupes, les mouvements se multiplient et se diversifient; on ne compte plus les variétés. C'est tout un monde divin, calqué sur la vie, notre vie à nous, et cependant un monde idéal, alors même que l'art s'échappe vers l'excès et la licence.

Jl sait garder la mesure lorsqu'il s'agit de Vénus, de ïoJmour ou de Jsyché, dont les figurines abondent parmi les fragments de Jarse. Œfien de plus chaste et de plus délicatement sérieux que ces corps de Vénus, sv elles , superbes de noblesse, admirables de beauté et de pureté classique. 21 ne semble pas que les motifs diffèrent de ceux que nous trouvons ailleurs : c'est toujours Vénus à sa toilette, au sortir du bain. ^lais remarque^ avec quel raffinement de goût le sculpteur ta représente : ces chairs frissonnant sous leur épidémie dorée ou colorée; cette dorure même, qui est la glorification de la divinité ; ces voiles qui ne cachent rien, ces diadèmes aux larges découpures qui rappellent les bronzes de Syrie. Selon leur nature, les tJmeurs qui escortent la déesse ont les mouvements plus libres. Xa tête couronnée de feuillage , ils portent des corbeilles remplies de fruits , des grappes de raisin, des cornes d'abondance ; ils jouent avec des oiseaux, ils s'amusent entre eux, se querellant, se prenant par tes cheveux, riant, pleurant dans mille attitudes folles ou comiques. Ces scènes se déroulent à plaisir; jamais l'artiste n'est à court de verve; pour lui, la rie enfantine avec ses joies, ses tristesses passagères, ses espiègleries, est un champ pratique d'observation , où il trouve des poses pleines d'une adorable fraîcheur et de sentiment.

J'insiste sur ces détails, qui oui plus d'importance qu'on ne te suppose. JJt cependant, si certaines dh'inités jouent à Tarse un rôle prépondérant , le rôle des autres n'est pas absolument secondaire. ^J tout prendre , il y a là un Tanthéon très riche. Voici Jupiter barbare, brandissant le foudre; ffanymède ravi par l'aigle, Europe enlevée par le Taureau. Quel choix d'inimitables modèles, que ces têtes de J al las sous leur casque, du Soleil à la couronne

radiée , de dyché coiffée d'une triple couronne murale ; puis les figurines de (Mercure, de la Victoire, d'une (Muse assise gui tient sur ses genoux un diptyque ouvert! (Et comme si ce n'était pas assez; de deux religions, la croyance grecque et la croyance de ïctdhie , une troisième vient s'y mêler, celle des (Egyptiens, car les bustes de Sarapis et d'dLorus enfant comptent parmi les sujets les plus fréquents de la série. Ces bustes ont pour nous un attrait particulier: ils marquent une date, la même que nous aurions Jixée tout seuls et sans autre guide que la loi de développement de l'art antique, dl y a quelque chose de rassurant dans un tel accord entre ta théorie et les faits, dl prouve que nos doctrines ne sont pas une construction fictive ; on pourra ta compléter dans bien des parties, on n'en changera pas l'aspect.

des terres cuites de darse, je l'ai déjà fait remarquer, sont frustes pour la plupart. On les a recueillies dans une colline formée de décombres, une sorte de (Monte destaccio ; mais il n'est pas douteux qu'elles viennent d'une antique nécropole, qu'elles ont été brisées et abandonnées par des chercheurs d'or. Je ne puis analyser en détail tout ce qu'ont produit les fouilles de (Barker, de Victor danglois et d'autres explorateurs ; celte masse de figurines et de petits objets: lampes, autels portatifs , chapiteaux, mesures de capacité, bas-reliefs représentant des orgues hydrauliques ou des parties du -ediaque. z£ chaque morceau s'attache un intérêt d'art ou de science, de nombre des têtes est de beaucoup supérieur au nombre des autres fragments ; mais elles sont si variées, si idéales lorsqu'elles appartiennent à une divinité, si bien prises sur le vif quand il s agit d'un portrait , qu'on ne se lasse pas de les admirer, des femmes ont la coiffure des princesses de la dynastie Jlavienne et parfois celle de (gaustine jeune: de même les portraits d'hommes vont de l'époque de Vespasien jusqu'au règne de (Marc-oAiirèle. due profusion de têtes de nègres et de masques grotesques , d'un comique achevé, caractérise le mieux, et certainement avec le plus d'originalité, l'esprit de l'école de darse pendant les deux premiers siècles de l'ère chrétienne. (De loin et à ne consulter que les médailles, on la croirait en plein désarroi; ses terres cuites nous la montrent en fleur. Science de style, finesse, agrément , une audace ou une impatience qui se joue de toute difficulté : voilà la marque de ces brillants et faciles talents qui rivalisaient arec les maîtres de l'art grec, de me reprocherais d'avoir passé sous silence une des pièces les

plus curieuses de leur œuvre. C'est un masque que j'ai vu dans les vitrines du Misée Qfapelécn III , Je masque d'un écorché , peu de chose en soi, mais qui liais explique la perfection du genre. Tour rendre le corps humain exactement, il ne suffisait déjà plus de copier le modèle nu, d'étudier les brisures de la physionomie ; on roula il cou nai Ire le dessous, le ressort et le jeu des muscles. On v arrivait par l'a/iatomie.

JEst-ce là tout ce que nous savions de ces terres cuites avant les découvertes récentes0 Je te crains. H y eut bien, de temps à autre, quelques objets nouveaux venant du même pays et ayant les mêmes qualités; on les trouve décrits dans les catalogues de vente de ces dernières années, tyîais l'ensemble n'y a pas gagné, et si chaque objet, isolément, portail l'empreinte de son origine, on ne signalait ni une pièce entière, ni un sujet neuf. Xes petites têtes restèrent en majorité; plus tard encore, en 1875, c'est-à-dire au début des trouvailles qui m'ont Jour ni les matériaux de cet ouvrage, on recueillit des masses considérables de torses, de jambes, de bras, de têtes idéales ou grotesques , pas une ligure intacte. S'/, comme le supposait -Barker, tous ces débris n'étaient que des rebuis de fabrique, il fallait admettre que les fabriques d'oÀésie 'Mineure ne produisaient que du rebut.

Œllles produisaient mieux que cela , et nous en avons aujourd'hui la preuve. Cui ', il nous est démontré que ces innombrables débris ont appartenu à des figures complètes, que ces têtes avaient un corps, que ces poitrines brisées, ces jambes mutilées, ces bras détachés tenaient à quelque chose. oÂprès les fragments, tes statuettes entières sont venues, de petites d'abord, puis de grandes, puis d'énormes, lou jours du même style, de ta même délicatesse de travail, de la même hardiesse d'invention, éblouissantes de couleurs et de dorures. Xes groupes, à leur tour, ne se firent pas attendre, et bientôt on eut des compositions de deux, trois, jusqu'à cinq figures en rende bosse. ^Aucune autre famille de terres cuites n'offre rien de comparable à ces groupes, et ce qui les distingue particulièrement, non tous, mais quelques-uns, ce sont les noms d'artistes qui s'y trouvent inscrits. On en connaissait fort peu jusqu'à présent ; voilà tout un chapitre à ajouter à l'histoire de l'art.

Je m'arrête. Dans quelle mesure les découvertes récentes se rattachent-elles aux trouvailles antérieures? Quelle est la différence qui les sépare ou le lien

qui les unit? Tour moi, la question est résolue, et ce que j'en pense, je le dis avec franchise et conviction. Tes terres cuites nouvelles rentrent dans te même cadre que les terres cuites de Tarse. Si nous en connaissions la provenance exacte, rien ne serait plus incontestable; mais les paysans turcs qui fouillent leurs champs ou leurs vignes s'y prennent de la même façon que les paysans grecs: ils travaillent clandestinement et ne dressent pas de procès-verhal. De là une certaine difficulté à se renseigner. Evitons de trop nous en inquiéter pour le moment et d'obtenir, par notre impatience, des renseignements faux. On parle de plusieurs nécropoles explorées à la j'ois : Tarse, Cymé, 8myrne, Tphèse, Tergame. ïA. mesure que le nombre des objets ira croissant, nous verrons comment les séries se groupent et s'apparentent tes unes aux autres.

Xes terres cuites que je me propose de publier n'ont, en conséquence , rien qui doive nous surprendre. Tilles seront l'orgueil de nos musées; elles donneront à la science du beau et à l'élude de l'antiquité une surface infinie. Ta aussi, comme dans les j'ragmenls de Tarse, les œuvres du commencement de la sculpture manquent; mais le style sévère est représenté par des figurines de premier ordre. Quant au beau style , il apparaît sous ses formes les plus séduisantes , tantôt simple et sérieux, tantôt d'une hardiesse qui dépasse toute mesure et qui, ayant épuisé le domaine du beau et de l'harmonieux , ne recule pas devant la disproportion et l'énormilé.

Tes sujets sont a peu près les mêmes que nous ai'ons vus à Tarse. ^Beaucoup de dieux et de déesses. Te culte est une chose adhérente à la nature des anciens; ils ne s'en laissent pas distraire, et souvent l'idée qui nous semble la plus éloignée de la religion y tient et en dépend. Vénus et tes -Amours, le cercle bacchique, TLercule, sont au premier rang. Vais les figurines de Vénus ont un caractère à part et qu'on ne retrouve dans aucune oeuvre de sculpture de ta Çfrèce propre. Tl répond ci une différence fondamentale entre les ffrecs d'Europe et les grecs d 'Asie Mineure. Tn -Asie, on ne craint pas de modifier le type de la déesse; on lui donne des formes plus sr elles , plus élancées, qui rappellent les peintures du Trimatice et de Jfesse. C'est toujours la même jeune je m me , florissante de beauté, à la physionomie idéale ou finement personnelle. Tlle a toutes ses délicatesses et ses pudeurs; mais pour accroître l'élégance du corps, l'artiste sacrifie que/que peu la vérité el tombe dans l'exagération el le

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