ÉROS PALESTRITE PRÈS D'UN TERME
noir, orné de moulures, sert de base à l'hermidion. Lui aussi, le Terme, a les traits d'un enfant, comme celui du groupe que je viens de citer. Mais sa draperie a moins d'ampleur- elle étreint le buste, se replie sur la tête, en guise de voile, pour faire ensuite le tour du pilastre. Ces détails ont été observés ailleurs et depuis longtemps. Ce qu'il importe ici, c'est de saisir le rapport du sujet avec la terre cuite précédente, et rien ne sera plus facile. De môme que les enfants ont leur lieu d'exercice, Éros a sa palestre à lui, ses jeux et son genre de triomphes. Mais à l'art antique il ne suffit pas de montrer de loin ces analogies; il les développe et s'y étend. Localité, costume et geste, tout doit concourir à rendre sa pensée et à la préciser. Sans les ailes qui l'en distinguent, notre Éros se confondrait avec le premier éphèbe venu, car il porte la couronne et se drape dans le manteau du palestrite,, il s'appuie contre le Terme, qui est le dieu protecteur du gymnase. Le déguisement est complet.
Et néanmoins il reste quelque chose qui ne convient pas à l'Éros grec , et ce seul défaut nous oblige de prendre une autre voie pour arriver à une solution meilleure.
En effet, le visage de l'enfant, tout réjoui et souriant, n'a pas le type divin. Il est aussi personnel que possible. C'est la figure d'un mortel, d'un jeune homme devenu dieu, non pas d'un dieu livré à des occupations humaines. Dès lors le point de vue change , et à la place d'un tableau de la vie familière, nous avons une scène de la vie future, car ce n'est qu'après leur mort, dans le séjour des bienheureux, que les enfants se transforment en Amours. Nous verrons peu à peu toutes les faces de cette doctrine , qui joue un rôle important dans l'histoire de l'art.
Si j'ai admis ce groupe au milieu de tant de chefs-d'œuvre qui le dépassent, j'ai voulu donner une idée complète de nos terres cuites d'Asie, les classer moi-même selon leur style et leur fabrique. On assure qu'il a été extrait d'une nécropole des environs de Phocée, et rien, jusqu'à présent, n'est venu infirmer cette indication.
APHRODITE MONOKNÈME
collection de m. julien gréau (Pl. 7).
^u revers d'une monnaie de cuivre frappée à Aphrodisias de Carie1, on voit 'une déesse nue, ôtant ses sandales. C'est la protectrice de la ville, Aphrodite,, qui va se baigner. Déjà le kestos est retiré; mais comme il n'y a pas de siège et que, pour dénouer les courroies, il faut mettre le pied à portée de la main, la déesse pose le genou sur une colonnette. Un petit Éros arrive en toute hâte; il saisit la chaussure au moment où elle va tomber.
Les artistes grecs ont copié et varié à l'infini cet agréable sujet. Marbres, bronzes, terres
cuites, intailles le représentent à tour de rôle, et la figurine de la collection Gréau n'est pas la seule du genre qui soit venue récemment d'Asie Mineure; elle n'en est que la plus charmante2. La déesse a jeté son manteau sur un tronc d'arbre. Tout le poids du corps porte sur la jambe gauche, l'autre est repliée, et la main droite d'Aphrodite touche la cheville, comme pour délier les cordons d'une sandale que le sculpteur n'a pas reproduite. De même, la main gauche est censée dénouer un kestos qui n'existe pas. L'art antique se permet souvent de ces oublis ou de ces abréviations, alors que le geste suffit pour indiquer ce qui manque. Ici, il n'y a pas d'erreur possible. Chaque détail est clair, chaque mouvement réfléchi, la critique se tait devant la beauté accomplie de l'œuvre. Ce visage profilé avec une extrême finesse, ces cheveux crêpelés, frisés , noués en korymbe; cette tête qui se penche sur la gorge, ce regard qui s'abaisse vers
1 Je l'ai fait graver d'après un exemplaire que M. Hoffmann a eu la bonté de me communiquer. M. Friedliinder l'avait déjà publiée dans VArchâologische Zeitung de 1869, pl. 23, 5. — Voyez aussi: Mûller-Wieseleu, Denkmàler, t. II, pl. 26, 283b.
- Terre rouge pâle; fabrique smyrniote. Hauteur: 16 centimètres.— Les doigts de la main gauche sont brisés.
TERRES CUITES D'ASIE Ml iURE
W h Jr'^
COLLECTION JULIEN GPxÉAU
APHRODITE MONOKNEME
la sandale, ce corps d'un modelé incomparable et dont la grâce est rehaussée par l'éclat de la dorure : comment la décrire? comment suivre, trait par trait, les inspirations de l'artiste ? Voilà encore un type qui doit remonter au siècle d'Alexandre-le-Grand. On entrevoit derrière les copies et les variantes, et à leur point de départ, quelque original célèbre; mais rien de tel n'est cité dans les textes, si explorés pourtant et si féconds en renseignements. Pour ressaisir la filiation, une seule voie nous reste ouverte, la voie des conjectures. Il n'y aura pas de temps perdu à s'y hasarder.
On se rappelle le passage de Pétrone : lam vero Apellis, quam Graeci monocnemon appellant, etiam adoravi1. Une faute s'était glissée dans les manuscrits2; pour la faire disparaître, bien des efforts ont été tentés, et je crois que Scaliger y a réussi du premier coup. Voilà donc un tableau d'Apelles, représentant une femme, une déesse sans doute, que les Grecs connaissaient sous le nom de Monoknemos. Le mot n'a pu s'appliquer qu'à une figure qui se tenait sur une seule jambe. Est-ce me faire illusion? ou cette figure tant cherchée ne serait-elle pas devant nous? Quel autre type rendrait plus complètement l'idée d'une Aphrodite monoknème que celui dont aujourd'hui, et grâce aux terres cuites d'Asie, nous mesurons au juste degré la beauté et l'originalité? Si la Vénus naissante, du même peintre, est devenue le motif favori des sculpteurs, la Vénus debout sur une jambe a pu acquérir, elle aussi, sa part de faveur et entrer dans le domaine des arts voisins. Le sens littéral de /uovôxvijuoç ne s'oppose pas d'ailleurs à ma conjecture, car, vu sous un certain angle, le corps semble réellement n'avoir qu'une seule xvrfirj. C'est presque une critique; mais au siècle d'Apelles, l'art religieux commençait déjà à se départir de sa gravité native et , dans une limite encore étroite , à se séculariser.
Une dernière remarque. Est-ce pour ôter ou pour remettre ses sandales que la déesse prend l'attitude que l'on sait? Les antiquaires n'ont pas soulevé cette question; ils ne doutent pas que la scène ne se passe au sortir du bain et qu'Aphrodite ne se rhabille. S'il en était ainsi, le sujet serait sans poésie, alors qu'il est la poésie même. En effet, et à y regarder de près, on ne saurait se méprendre sur l'intention du sculpteur. Pour lier les courroies d'une sandale, il faut les deux mains3; pour les délier, c'en est assez d'une seule. Il n'y a donc pas de confusion possible, car en même temps qu'elle ôte son kestos, Aphrodite porte la main droite, la seule qui reste libre, à sa chaussure , et nous voilà avertis qu'elle se déshabille. L'artiste dit clairement ce qu'il veut; il ne demande à ses appréciateurs que de bien voir et de bien observer.
1 Ch. 83 (p. 98, éd. Bûcheler).
2 Les manuscrits portent monocremon. Malheureusement, le fragment ne se trouve pas dans le Parisinus 7989.
3 Voir, entre autres, la pyxis de Mégaklès, de l'ancienne collection Albert Barre (mon Catalogue, n° 356, pi. VII), et la statue célèbre connue sous le nom de Jason (Frœhner, Notice de la Sculpture antique du Louvre, n° 1 83). Il faudra examiner dans quelle mesure mon observation s'applique à une des Victoires du temple de l'Acropole (Kekulé, Die Balustrade des Tempels der Athena-Nike, p. 29).
STATUETTE ICONIQUE
COLLECTION DE M. H. HOFFMANN ' (PL. 8)
'iconographie grecque, nous en avons fait l'expérience ici même (p. io), est un champ peu ouvert et peu cultivé. On hésite à grossir le nombre des inconnus, et cependant ce ne serait pas donner une idée juste de l'ensemble de nos Terres cuites que de laisser de côté une série aussi importante.
La figurine que j'ai choisie pour représenter cette série m'a paru la meilleure. Un vieillard, absolument chauve, au crâne osseux, aux joues flasques et creuses, au front sillonné de rides profondes, ne portant qti'une courte barbe et des moustaches, se tient debout sur une base. D'une maigreur très accentuée, le corps est drapé dans un manteau violet qui recouvre les deux bras; seule une partie du bras droit reste visible. Les pieds sont nus; la tête s'incline un peu en avant, comme sous le poids de graves méditations. Ai-je besoin de le dire? le moindre de ces traits est rendu avec une finesse d'observation, avec un sentiment de la vérité qui rappellent les plus beaux portraits antiques de marbre ou de bronze. L'école de Tarse, car c'est à Tarse que la terre cuite a été trouvée, se montre sous son vrai jour; elle sort de l'idéal et s'attache au réalisme. Poète, orateur ou philosophe, le vieillard dont l'image est sous nos yeux et déjà gravée dans nos mémoires n'est pas idéalisé; aucun rayon d'en haut ne l'a touché ni embelli. Il a le sérieux de son âge et la physionomie de son rôle.
A quel siècle la statuette peut-elle remonter? Je la crois de l'époque romaine, cette date ayant été fixée par l'ensemble de la trouvaille. Mais rien ne prouve que le personnage dont nous voudrions savoir le nom ait vécu sous les empereurs. Jusqu'au règne de Philippe de Macédoine, les orateurs grecs cachaient la main droite sous leur chlamyde (vi)v %dQa ovvtyuv èwoç tïjç jtEQifîolrjç). Solon, Périklès, Phocion se conformaient à celte règle2, et le jour où Kléon le démagogue se permit d'écarter le manteau pour avoir le libre mouvement de son bras,
1 Cette terre cuite appartient depuis quelques jours à M. Julien Gréau. — Terre rouge pâle. — Hauteur: 25 centimètres.
2 Mon ami, M. Alfred Schône, s'est tout de suite souvenu de ces exemples, en voyant la terre cuite dans les vitrines de M. Hoffmann.
PHOTOTYPIE AROSA
COLLECTION JULIEN GREAU
STATUETTE ICONIQUE
on l'accusa de manquer à la bienséance. Mais il s'agissait là d'un principe général, non d'un usage particulier aux hommes d'État. Je croirais plutôt que le vieillard de Tarse était un philosophe, à cause de la nudité de ses pieds. Cependant, et à titre de correctif, je citerai une autre figurine d'Asie Mineure qui a beaucoup d'analogie avec celle-ci et qui représente très certainement un orateur1. Un homme barbu, drapé dans sa chlamyde, lève le bras droit comme s'il prononçait un discours. Lui aussi a les pieds nus, et même une partie de l'épaule reste à découvert. Ainsi, avant d'expliquer un sujet isolé, il importe de faire le tour de la série entière ou de ne juger qu'en marquant partout ses doutes et ses réserves.
1 Collection Julien Gréau.