‹ Terres françaises: Bourgogne, Franche-Comté, NarbonnaiseChapitre 1 sur 18 · W.'^MORTON FULLERTON · texte numérisé non relu

W.'^MORTON FULLERTON

Librairie Armand Colin

Paris, 5, rue de Mézières

Tous droits réservés.

Droits de tradacUon et de reprodaction réterrét poar tous les pays. j comprit la Hollande.

Pnblished May, 27. nineteen handred and Are.

PrivUef^e of Copjfright in the United States reterved,

nnder the Act approTed Harch, 3. 1905,

by Max Leclerc and H. Boorrelier, proprietort of Ubrairie Armand Colin

Forsitan et haec olim...

Je me souviens du moment précis où, pour la première fois, je pris contact direct avec l'Ancienne France. J'avais douze ans, et du haut des bastions de Québec je contemplais la perspective du Saint-Laurent, un des plus nobles fleuves que les matelots de France aient jamais suivi.

Montcalm^ Moiitmorency^ Montréal^ ces noms, avec leurs assonances nouvelles, /q m'auraient dépaysé, si je n'eusse pas lu ^ Athalie. C'était le seul livre français que , je connusse dans ce temps-là. On nous rJ l'avait donné k l'école, pour nous convain- '^ cre, peut-être, que les Français ne sont pas i le peuple frivole qu'ils sont censés être dans

ropiiiioii (le tout pays protestant. A la lecture A'Athalie je m'étais un peu refroidi, et beaucoup ennuyé. Cependant, sur les bastions de Québec, où, malgré Toccupation anglaise, on respire encore beaucoup de Tair de France, je pensai à Racine, et il ne me sembla plus si lointain.

Le sentiment du passé et de Tau-delà est naturel aux habitants de la Nouvelle -Angleterre. Tous les enfants de ma génération nés dans les vieux États du littoral de l-Atlan tique savent bien ce que ces mots-là veulent dire.

Souvent, pendant de longues courses à la campagne, mon père me montra des sites et des vestiges étranges. C'étaient ceux des guerres d'autrefois entre les Français, les Peaux-Rouges et nos aïeux. Même les noms musicaux des fleuves semblaient dater de la préhistoire. La nuit, à la maison, autour de la lampe, ou le lendemain à Tombre des arbres plantés par mes ancêtres sur un sol que leurs pères avaient défriché deux

TRRRRft FHANCAISRH III

siècles auparavant, j'ai suivi sur les cartes ou dans les chroniques les péripéties romanesques (le cette histoire idéaliste de Tancienne New England. Un jour, pendant les vacances, on ine conduisit dans une île déserte, au milieu du lac lloricon, dont les rivages étaicîut e.ncore hantés des héros d'une lutte. d(î cent ans entre, la France, e.t TAngleterre. Là, lorsqu'ofi était las de, chasser ou de ramer, nous lisions, mon père, mon frère et moi, le texte grec de Y Odyssée, et h; Lealher Slockinrj Taies.

J'étais imprégné de l'atmosphère du passé.

A ce moment, comme plus tard à Harvard, mon âme vihrait sans c(^ss(*. d'émotions historiques.

Je crois sincèrement qu'aux États-Unis,

non moins qu'ailleurs, le sentiment de la

ri

continuité des choses attache l'homme à son sol et à tout le passé de la race.

On m'excusera peut-ôtre d'avoir voulu constater ce fait si on réfléchit que les mots

Américain, Américanisme sont devenus en Europe synonymes d'une quantité de choses que le goût français cherche à éviter ; surtout lorsqu'un esprit aussi averti que M. Vidal de La Blache, qui revient d'un voyage aux États-Unis où il a pris des notes les plus remarquables, paraît avoir été frappé par la rareté là-bas — c'est son mot — d'émotions historiques. Il est vrai que je ne connais presque pas les régions dont il parle ; elles sont très éloignées de mon « pays » ; et Téminent géographe désarme toute critique en disant : « Il n'est permis à des passants comme nous que d'observer Textérieur des choses. »

Oui, l'œil étranger ne s'impressionne que des choses qui font saillie, et qui, précisément par là, ayant depuis longtemps excédé l'attention des gens du pays, ont cessé d'être remarquées. Loin que ce soit un mérite que de les voir, c'est un jeu inévitable et naturel. Je ne peux donc avoir aucune illusion

sur les pages qui suivent. Comme études complètes de quelques pays de France elles sont d'une rare insuffisance. Ce sont les simples notes de mes sensations. Aussi sont-elles d'une naïveté qui pourrait bien être leur seul intérêt, et que dans tous les cas il serait impossible d'exagérer. Je n'ai pas la prétention d'avoir découvert les provinces françaises, mais il faut avouer que j'en ai un peu l'air.

Ce qui s'est passé est fort simple. Ayant d'avance, et non sans méthode, déterminé les grandes limites des régions qui m'attiraient, j'y pénétrai, et je rôdai là au pur hasard de mon caprice. Les meilleures impressions sont celles qui ne datent que d'un quart d'heure. Toutes les autres ne sont que de la littérature. Ce fut involontairement que se précipita immédiatement sur les pages de mon carnet, sous l'action inconsciente de certaines tendances et de certains goûts, une cristallisation de mes

idées, qui pouvait donner parfois Tillusion d'unité, et faire croire à une préparation plus savante et plus complète qu'elle n'était réellement.

Rendre à tous, depuis César jusqu'aux voyageurs plus récents, — nos Pausanias modernes, les Onésime Reclus, les Ardouin- Dumazet, les Joanne, les Baedeker, — ce que je leur dois, serait une besogne au-dessus de mes forces. Du reste je m'en garderai bien, étant un peu confus des minces résultats que j'ai à offrir, après avoir lu tant et de si belles choses. Je ne m'en ferai pas moins un devoir de remercier ici publiquement deux personnes qui m'ont rendu de grands services. L'une est celle qui m'a fait l'honneur de m'accompagner dans mes voyages, et dont les heureuses remarques sont les seuls mots d'esprit que j'ai retrouvés dans mes carnets. C'est encore elle qui m'apprenait le nom des fleurs. L'autre, c'est M. André Godfernaux, qui par ses conseils

a un peu adouci pour les lecteurs français les heurts et les secousses de mon style barbare.

En lisant ces notes j'ai le sentiment d'avoir réalisé des aspirations très anciennes. Un jour, à Québec, j'eus envie de descendre le grand fleuve, pour chercher au delà de l'Atlantique d'autres impressions semblables dans les antiques Terres Françaises Je n'oublierai jamais comment,

beaucoup plus tard, dans le Morvan, le nom Montréal^ surgissant tout à coup sur mon chemin, éveilla en moi des émotions d'enfance, qui me mirent des larmes aux yeux.

Paris, mai 1905.

Page 1