‹ Terres françaises: Bourgogne, Franche-Comté, NarbonnaiseChapitre 2 sur 18 · VOYAGE AU PAYS DES ÉDUENS · texte numérisé non relu

VOYAGE AU PAYS DES ÉDUENS

TERKES FRANÇAISES.

Paris, 9 mai 190d.

Toute la journée, le vent de Sud-Ouest a poussé en avant les nuages pluvieux. Ma résolution est bien hardie de m'en aller dans leMorvan, où, dit-on, les nuées traînent par les sommets pendant la moitié de Tannée.

Je pense au King Lear de Shakespeare ; Emile Montégut y signale cette épithète donnée à la Bourgogne : waterish. Mais ce que Montégut n'a pas dit et ce que je me rappelais surtout, en regardant cette pluie mélancolique qui cinglait les vitres de mon wagon, c'étaient les vers :

He that has and a Utile tiny wit, — With heigh ho, the wind and the rain, — Must make content with his fortunées fit Though the rain it raineth every day.

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Vers quatre heures, le vent se calme, la pluie cesse, et, pendant que nous suivons la Seine, en traversant la vieille terre de Tllede-France, le soleil revient. C'est la route que j'ai si souvent prise au printemps et à Fautomne, une des plus anciennes de la vieille France, fréquentée surtout pendant le moyen âge. En 1412, Charles VII, marchant au siège de Bourges, était venu en bateau de Paris jusqu'à Auxerre ; mais déjà, depuis des siècles, la Seine et la Loire étaient les grands chemins qui conduisaient à la mer. De la station de Sens, où je vais m' arrêter ce soir, à mi-distance entre Paris et la Bourgogne, elle rayonnait, cette tribu des Sénons qui tomba même sur Rome.

Quel contraste avec les prudentes gens de Langres, nation vraiment amie et alliée de Rome. Cette histoire compromettante des Lingons, je la lisais Tannée dernière à Langres même, en revenant des Vosges, et je la relis maintenant, racontée par Stendhal

dans son Voyage en France. Quant aux Sénons, ils ont toujours été les mêmes. Ce sont bien les fils de ceux qui ont saccagé Rome et qui résistèrent à Henri IV. Fut-ce un bien ou un mal, l'absorption de toutes ces cellules indépendantes dans le vaste et bel organisme que la République et Napoléon ont légué aux Français d'aujourd'hui?

Quelle ironie si le socialisme, si redouté des libéraux, appliquait aux sociétés modernes, de plus en plus compliquées, la loi biologique de spécialisation, et rendait à toutes ces anciennes provinces leur vie individuelle! Aujourd'hui, trop souvent elles ne font que végéter, menant une morne existence à peu près inutile pour la gloire de Paris...

Je songe à toutes ces choses au milieu de cette belle plaine verte de la Brie oii les horizons sans limite n'offrent aucune saillie où accrocher une rêverie un peu longue.

Nous plongeons parmi les bouleaux de la

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forôl de Fontainebleau, et nous traversons le viaduc de Moret. Fontainebleau! Moret!

mots magiques, fusées qui font dérailler ma pensée. Ainsi, transporté rapidement de point en point, on vit mille existences; chaque coteau, avec ses hameaux, évoque un nouveau groupe de souvenirs. Le soleil, maintenant, brille sur une Seine boueuse et gonflée parles récentes pluies. Mais le vent n'a pas changé et les vers de Shakespeare chantent toujours dans mon cerveau :

He that has and a Utile tiny wit.,.

Mais qui de nous en a davantage?... — A Montereau ou plutôt un peu au delà, nous arrivons au bord de TYonne; les prairies, coupées par ce ruban argenté, semblent miraculeusement vertes ; les peupUers bordent le fleuve, et, tout le long de la ligne du chemin de fer, les saules émergent de Teau.

Sens.

Je me hâte, avant le dîner, de m'approcher de la cathédrale qui s'élève là-bas, au delà du fleuve. L'Yonne que je traverse deux fois est aussi verte que les prairies qui la bordent. Je scrute les figures des gens qui passent, dans Tespoir, vite déçu, de trouver quelques marques de cette énergie, ce presque délire d'opposition qui semble avoir été la caractéristique des Sénons à travers les siècles; je n'y trouve rien. Les vieilles fortifications ont été rasées et sur leur emplacement poussent des marronniers en fleur et des ormes ; ils bordent le vieux pont à dos d'âne, d'où, en venant de la gare, on domine l'Yonne, avant de pénétrer dans la ville. Une chapelle avec des fenêtres romanes et un toit très à pic, sans doute pour déverser les pluies, arrête l'attention; avec le reste de cimetière du vieux temps qui l'entoure, elle forme, sur

sa terrasse au bord du fleuve, un ensemble très pittoresque.

Les ombres commencent à tomber quand j'entre dans la ville, et je ne sais quel ensemble de souvenirs et de ressemblances me suggèrent que l'île Saint-Louis à Paris, ce coin si peu visité et si tranquille, où Ton est au centre calme du tourbillon de la grande capitale, a dû autrefois offrir aux pèlerins quelques-unes des sensations que j'éprouve ce soir.

La célèbre cathédrale domine triomphalement la ville. Elle se dresse maintenant, au-dessus des toits pointus et des rues étroites, comme une forteresse en maçonnerie romaine. Tout ici existe pour elle.

Que serait une ville comme Sens, si elle n'avait pas ce grand vaisseau pour abriter ses souvenirs? Seul, le vaste et beau bâtiment parle de son ancienne gloire. Imaginez Athènes sans le temple de la Déesse, l'Acropole rasée : le site nous dirait peu de

chose; ainsi, tout ce que Sens a été ne survit plus que par ce seul monument.

Malgré Theure tardive, j'entre dans l'église. On célébrait dans une chapelle latérale Toffice du mois de Marie; les voix des jeunes filles rempHssaient délicieusement le vaste édifice ; les hauts espaces, à peine éclairés, présentaientles plus étranges effets d'ombre impénétrable encadrée de colonnes, de voûtes gothiques et d'arcs romans. Au dehors, devant l'église, la tour de gauche avait plus que jamais Fair d'un reste massif de l'ancien monde de Rome.

La pluie tombe toujours sur la ville.

En revenant, j'aperçois, dans un décor des Huguenots, à je ne sais quel coin de rue, un arbre de Jessé sculpté sur une maison :

on y voit le nom de Jean Cousin, né, paraîtil, dans cette rue. Montégut a vu ici un de ses plus beaux et de ses plus rares tableaux : VÈve Pandore ; dans ses Souvenirs de Bourgogne^ il consacre plusieurs pages à cette

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œuvre, et, homme de lettres plutôt que critique d'art, il fait appel à Hegel pour en mieux vanter la beauté. Les héritiers de ce tableau refusent, me dit mon hôtelier, de le faire voir. C'est déjà un tort que de laisser graviter vers Paris tout ce qui fait rintérêt des provinces de France, mais il est peut-être encore plus coupable, lorsqu'un pareil trésor d'art est resté dans son pays d'origine, de le cacher aux yeux des amateurs. Ce n'est qu'une autre façon de faire le Hun.

Matinée inoubliable parmi les tapisseries d'Arras et les reliques du Trésor de la cathédrale. On a pu voir quelques-unes de ces merveilles en 1900 au Petit Palais. Je doute qu'un Français puisse ressentir ce que j'ai éprouvé devant les robes de Thomas Becket qui semblent vraiment authentiques, même ici où elles figurent à côté de reliques peut-être un peu suspectes.

Ces robes réjouissent Tœil aussi bien à cause de leur coupe et de leur ton harmonieusement brun, qu'à cause des pensées qu'elles éveillent. Le meurtre de Becket est un des faits historiques qui hantërent mon enfance. Toute la scène nous est aussi présente, à nous autres Américaias et Anglais, que n'importe quel massacre de la Révolution aux Français. Mais ce que j'ignorais ou plutôt ce que j'avais oublié, c'était l'existence de ces vêtements dans cette cathédrale. Pontigny,lieu d'exil de tant de bons politiques parmi les moines anglais, avait, je me le rappelle, abrité Thomas Becket. Mais le voici à Sens : ces robes suspendues donnent l'illusion de le voir. Elles m'intéressaient plus que la petite statuette de saint Sébastien attribuée à tort à Jean Cousin, mais digne de lui ou des meilleurs sculpteurs de la Renaissance ; elles m'intéressaient plus que les émaux, les boîtes mérovingiennes et même plus que les vitraux

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du xii° siècle, qui sont cependant parmi les plus beaux qui existent. Et c'est à cause de Thomas Becket qu'après déjeuner et après la visite au musée — où Ton voit un Rochegrosse d'une violence brutale, et le célèbre « missel de TAne » qu'on nous a montré aussi au Petit Palais — je dirigeai mes pas le long du fleuve qui coule h fleur des prés, formant un paysage champêtre admirablement doux, jusqu'au site d(», Tanciennii abbaye de Sainte-Colombe, où Tarchevêque anglais se reposa de longs mois près des roseaux.

De cette abbaye il ne reste que le réfectoire et une crypte où l'on a installé une figure en cire de la Sainte martyrisée ici.

« Elle est bien moulée », me dit une charmante vieille religieuse, sœur de la Sainte- Enfance. Ce n'est qu'une poupée en cire comme on en voit dans les vitrines de tous les coiff*eurs, avec une ligne rouge grossièrement dessinée autour du cou, pour indi-

quer le genre de mort de la Sainte. On laisse ces mièvreries pour rêver sur Becket dans les jardins qui bordent le fleuve; Becket et Abélard qui, d'après la légende, fut mis dans un cachot sous la salle du concile, près de la cathédrale, saint Bernard, les Grands des États généraux qui ont siégé à Sens, tous ces noms semblent, aujourd'hui, bien sonores, dans ces prés tranquilles. Seul, un Parisien, fouilleur des coins et recoins de sa ville, et déjà averti par une visite à Thôtel des archevêques de Sens, pourra sans surprise communier ici avec ces vénérables revenants.

Je me demande si c'est par ignorance, ou par pose, ou par complaisance pour les idées de son temps que Stendhal disait tant d'énormités lorsqu'il s'agissait du gothique. A Autun, il écrivait : « L'esprit enflammé par ces nobles restes de l'antiquité, c'est avec peine, je l'avoue, et uniquement pour accomplir le devoir du voyageur, que je

suis monté à Saint-Lazare, la cathédrale du pays... Combien cette sculpture attriste Tœil qui vient de jouir des proportions de l'antique ! Quelle laideur, grand Dieu ! Il faut être bronzé pour étudier notre architecture ecclésiastique. » M. Goyau dit plus justement : « Révéler à nos contemporains ce que fut le moyen âge et montrer comment la vie sociale s'y imprégnait de préoccupations chrétiennes, et comment la vie chrétienne, même ascétique, s'y imprégnait de préoccupations sociales, c'est inviter et aider beaucoup d'entre nous à percevoir, en leur for intime, ces arriëre-plans de christianisme qui sont comme la suprême ligne d'horizon de l'âme française. » S'il est surprenant qu'un esprit aussi cultivé que celui de Stendhal n'ait pas senti la beauté du gothique, il est incroyable qu'il n'ait pas su se transporter jusqu'au point de vue historique, ni sentir l'intérêt, pour le Français, de rechercher ses titres de noblesse

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non seulement dans les restes romains, mais aussi dans les monuments du moyen âge.

La vérité, c'est que Thistoire d'une ville comme Sens ennoblit toute une nation.

Vouloir Toublier au profit de la capitale — et ceux-là Toublient qui désirent arracher à ces murs les tapisseries qui les ornent — c'est vouloir anémier la race; c'est un crime de lèse-nation.

Nous partons à six heures du soir pour Joigny en suivant toujours l'Yonne. Il y a des douceurs colorées sur l'eau enveloppée d'un air humide que Corot aurait aimé ; c'est la brume opaline de l'Angleterre.

A Joigny, l'Yonne coule d'une allure sérieuse et patiente. Le long des quais sont amarrés des chalands chargés de houille.

Le vent de Sud-Ouest a cessé, et, machinalement, sous un ciel violet, nous grimpons vers la citadelle du seigneur Raynard

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le Vieux. Telles maisons en bois, dont beaucoup sont sculptées, datent du xvi® siècle. Je reste en admiration devant la belle ornementation de Tune d'elles, usée par les vents et les pluies. C'est encore un arbre de Jessé ; le bois s'embranche et se tortille contre un fond de briques roses qui donne atout Tensemble un joli aspect de gouache.

On passe sous une porte de l'ancien château, et l'on se trouve en face de l'église Saint- Étienne. Les hirondelles entrent et sortent par la grande porte ouverte. J'étais surtout venu là pour voir le tombeau dont parle Montégut et dont il ne dit pas qu'il a beaucoup d'analogie avec les meilleurs des Alyscamps. C'est une bien belle œuvre, dans la plus pure tradition Néo-Grecque et Renaissance. Mais ce qui m'intéresse ici, ce n'est pas tant les anciennes maisons que le site même de ce petit centre affairé de vie communale qui s'étend entre les villas du coteau Saint-Jacques et l'Yonne. C'est un

type excellent de l'évolution d'une cité à travers les âges.

Pontigny.

De ces vertes prairies coupées par la petite rivière du Serein on peut tourner ses regards vers un horizon lointain jusqu'à une époque où aucun chauvinisme étroit n'élevait de murs entre les nations. Cette unité que le catholicisme du moyen âge avait su créer au-dessus des rivalités des peuples, la science peut-être la fera renaître un jour sur le monde.

Il est en tout cas permis d'y songer devant cette admirable église cistercienne où repose le corps de l'archevêque de Cantorbéry, qui, après ses grands prédécesseurs, est venu dans cette solitude champêtre pour se reposer et mourir.

Pendant sept cents ans, le corps de saint Edme a attiré les grands de la terre et les pauvres des contrées environnantes

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en pèlerinage dans ce coin de la Bourgogne. Je viens de voir dans sa châsse, le pauvre masque momifié du vieux prélat, avec la bouche ouverte et les mâchoires portant encore leurs dents. Me rencontrant dans l'église avec un prêtre, visiteur comme nous, je risquai cette question : « Ce corps est-il vraiment authentique ? » Bien vite vint la réponse : « Nous avons les miracles qui le confirment. » Je n'avais qu'à m'incliner devant une preuve si irréfutable et une conviction aussi belle; cependant je parlai de l'abbé Duchesne et de ses beaux travaux de critique. « Peut-être l'abbé Duchesne s'est-il trop avancé en ne tenant pas compte des traditions orales », me fut-il répondu. C'était un lambeau de conversation hâtive pendant notre promenade k travers l'abbaye ; je n'avais pas à insister, d'autant plus que, parmi les reliques de l'église, il doit être difficile d'en trouver une qui soit plus authentique et plus complète.

Edmond de Cantorbéry (saint Edinund of Abingdon) se plut ici. Tout près d'ici il mourut. Il légua son corps au monastère qu'il avait tant aimé, pour lui avoir offert bon gîte pour son corps et pour son âme après les années troublées de sa vie en Angleterre. Quant aux miracles qui suivirent sa mort, surtout dans la grande journée de la translation de son corps, et pour lesquels il fut si vite canonisé, le R. P. Massé cite, d'après les témoignages du temps, des récits naïfs qui n'ont rien d'étonnant pour ceux qui savent ce qui se produit même de nos jours, car certains de nos médecins se servent des mêmes méthodes, et ne diffèrent des « saints » que par l'interprétation qu'ils donnent à leurs miracles.

Assis au bord de la rivière qui coule à fleur d'herbe dans cette vallée entourée de forêts, je pense au moment extraordinaire où ces champs, aujourd'hui si tranquilles,

offraient un spectacle de splendeur et de pittoresque qu'ils n'avaient jamais connu et que certainement ils n'ont jamais présenté depuis.

Comment se fait- il qu'un tel endroit, sacré par les passages des générations, n'ait pas vu autour de son sanctuaire la naissance d'une ville ou du moins d'une commune digne de ce nom ? C'est que, sans doute, ce point se trouve éloigné de la grande route fluviale de l'Yonne, le long de laquelle les seigneurs durent construire, comme à Joigny, leurs demeures. A cause de ces nécessités géographiques, l'église abbatiale de Pontigny reste aujourd'hui à peu près ce qu'elle était il y a sept cents ans. Elle s'élève au milieu des champs, grandiose et sévère, avec l'aspect d'un château, n'offrant rien, sauf sa hauteur, qui attire le regard, monument remarquable cependant dans son austère simplicité cistercienne. Walter Pater, venu ici avant de

visiter Vézelay, a admirablement noté * l'aspect austère de cette église qui contraste avec le célèbre monastère des moines non réformés de Cluny. L'intérieur et la disposition générale ne sont pas moins puritains. On respire peu d'encens dans cette église de Pontigny ; l'esprit de la Réforme semble être ici en germe. Saint Bernard et ses moines révolutionnaires ont réalisé là un cadre parfait pour leurs âmes :

aucune ornementation, aucune fantaisie dans la sculpture des colonnes ; des ailes absolument claustrales; des fenêtres qui laissent entrer la vérité du grand jour ; le tout d'une unité si largement simple qu'on y sent la poussée d'un seul idéal de haute sérénité. L'église de Pontigny est la justification de saint Bernard. Je soupçonne que pour comprendre l'homme mieux vaut visiter cette abbaye que de feuilleter l'histoire.

* Voyez l'article « Vézelay » dans ses Miscellaneous Sludies, p. 123. (Macmillan, 1895.)

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Auxorrc.

C'est par la nuit noire que j'arrive à Auxerre, la ville de saint Germain et de Paul Bert. Nous grimpons lentement les tristes rues qui serpentent vers je ne sais quel sommet. En traversant un pont, j'ai déjà eu la rapide vision de la statue de Bert, — que ses compatriotes ont bien fait d'honorer, car i/était-il pas dans la tradition, celui qui, né sous Tombre de l'ancienne église collégiale du ix*' siëcle, dota la France de l'instruction primaire obligatoire ? — La longue montée, aux pentes incertaines, rappelle celle de Saint-Flour ; c'est sans doute une illusion qui se dissipera demain. A Thôtel de la Fontaine, je me trouve, à mon grand étonnement, éclairé par la lumière électrique. Adieu les vieilles bougies fumeuses! On peut enfin lire dans son lit. Je prends dans mes bagages les bulletins des Sociétés savantes de France,

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pour me documenter ce soir sur le grand Germanus qui joua au v® siècle un si beau rôle.

Mes fenêtres d'hôtel s'ouvrent sur ime étendue pittoresque de vieux toits rouges, pointus, qui ont un bel air romanesque.

C'est le dimanche de la première communion, et les théories déjeunes filles en blanc pressent le pas vers les carillons de Saint- Etienne. La pluie bourguignonne a eu le bon goût de rester là-bas, dans le Morvan.

Je descends pour m'orienter; c'est le caractère si compact de ces vieilles villes qui m'amuse et me plaît à chaque nouvelle rencontre. Je l'ai senti à Joigny, je le sens encore aujourd'hui, dans ce dédale de rues étroites qui parle d'une époque où l'ingégéniosité des constructeurs était aux prises avec les exigences d'une défense commune dans des murs crénelés. Cette ville d'Auxerre, comme toutes celles des routes fluviales, s'adossait au fleuve, embrassant les coteaux où, sur des monticules, étaient

perchés le château et les églises. On peut voir le type de cette évolution urbaine tout près de Paris, sur les bords de TOise. Une promenade d'un après-midi de Pontoise à Beaumont en passant par Auvers fait comprendre rhistoire des transformations de toute ville bâtie sur un fleuve. Sens, assis dans les prairies, était d'une autre famille de villes. Dijon, comme Montégut a bien raison de le rappeler, fut formé par les ducs et les parlements, et reste ville aristocratique, tandis qu'Auxerre, façonné par des « Saints » et des évoques, conserve un caractère ecclésiastique. Mais il y a des traits communs à toutes ces villes bâties au bord des routes fluviales, et c'est cela, pour le moment, qui m'intéresse le plus. Moins important qu'Auxerre et destiné à un rôle moins brillant, Joigny a offert à mes yeux, fatigués des splendeurs de la ville belle entre toutes, le Paris des Rois, des Empereurs et de la République, des surprises de perspec-

tive infinies, des passages et des culs-desac ennoblis par quelques restes de façades délicatement sculptées, de vieilles portes et des écussons, tout un mélange de notes combinées pour donner des impressions de joie purement esthétique.

Après avoir visité la cathédrale et remplacement de l'ancienne université, il faut descendre sur le pont dont les piles en forme de coques de galère datent du xni* siècle. D'ici, la vue est idéalement belle. Les deux vastes églises, la superbe cathédrale et la masse des bâtiments de la vieille église abbatiale de Saint-Germain forment Tarrière-plan ; on les aperçoit audessus des maisons à tuiles rouges qui glissent vers TYonne. C'est un étalage lointain de splendeurs et de richesses gothiques, délicieusement varié par la perfection de la belle tour romane qui met au milieu du tableau ses lignes austères. A gauche, une autre tour, gothique, domine la ville. J'au-

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rais voulu prendre Stendhal par la main et, l'amenant ici, lui poser certaines questions. Sur IVglise de Saint-Étienno, il y aurait beaucoup à dire. Après Ponligny, quel affranchissement de Tesprit et de Tâme !

Mais à Pontigny, on sent plus de recueillement. Peut-être, après tout, saint Bernard avait-il raison. Est-ce le buste d'Amyot, placé dans le chœur même, devant le sanctuaire, qui m'a distrait, évoquant, tout près de Tautel chrétien, les délices inoubliables de mes études grecques et des voyages en Hellas? Est-ce la beauté des vitraux qui ont versé dans ce t£;jl£voç, depuis six cents ans, leur lumière diamantée ? Mais j'ai compris mieux qu'liier le cœur simple et droit du grand moine puritain. Je nç sais si ce fut la hantise de ces joyeuses journées des écoliers et même des bourgeois d'Auxerre, quand la fête des Fous battait son plein dans les rues de la ville; toujours est-il que si je n'ai jamais rien vu de plus solennel et

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de plus siaeere que T intérieur de Poafciiriiy, j'ai raremeat senti une béante plus complexe, moins ecelétiiasfaLquey que «'ette ailmirable catheilrale d'Auxenre.

Noos quittons Auxerre à huit heures du matin. Le soleil brille chaudement dans le compartiment. Nous marchons vers le SmL remoalantr Yonne toujours interrompue par des barrages. Des vignes se pressent dans la plaine, tout près tlu blé, dans la chaii«le terre rouge ; plus loin, de hauts coteaux encadrent le fleuve. A Champs-Saint-Bris.

j'aurais désiré descendre, — mais le moindre coin de France mériterait être examiné pendant des mois I Les coteaux maintenant sont déchiquetés- Xous nous arrètous un inslant à VinceUes où 31""^ de Staël fut exilée : hameau de calme après les orages.

En6n, voici Gravant^ oii nous quittons U^ train.

Gravant.

Comme elle est instructive et attachante, mais combien accusatrice, la visite de cette ruche humaine de la vieille terre bourguignonne, maintenant presque abandonnée, aux rues sillonnées seulement par les hirondelles. C'est un joli village, au pied des mamelons couverts de vignes et de champs bigarrés, entre F Yonne bordée de peupliers, la Cure et les coteaux, au point de défense de deux vallées. La petite ville s'était entourée de fortifications rasées aujourd'hui, sauf une belle tour d'horloge qui sonne encore ses carillons un peu fêlés, il est vrai, mais rendant encore le service d'annoncer les heures aux travailleurs des champs.

Entre cette tour et l'Yonne, les maisons qui s'entassent dans des rues tortueuses ont l'apparence de chaumières ou d'habitations déchues où vivent chétivement des paysans appauvris. C'est comme si le célèbre

siège n'avait eu lieu qu'hier et que le soleil brillât sur un village complètement mis à sac, mais enfin rendu à ses habitants. Le sommet même de la tour porte des trous béants, comme si des biscaïens de pierre venaient de la transpercer. Cette tour est le seul monument qui reste d'un pittoresque fait d'armes dont certainement les habitants actuels font peu de cas, absorbés qu'ils sont par la misère qui a suivi le phylloxéra et par les mesquines luttes entre curé et maire, — car on est ici dans un de ces départements qui, d'après les prêtres, sont les moins pieux de la France. — Hier, dans la cathédrale d'Auxerre, j'ai vu un assez beau marbre commémoratif des sires de Chastellux, érigé sous la Restauration par le comte César de Chastellux, pour remplacer le tombeau élevé au xv® siècle par le chapitre, en souvenir d'un nom vénéré. L'aîné des Chastellux avait le titre de chanoine d'Auxerre. Ici, à Cravant, devant la tour

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(lu xiv"' siècle, j'ai appris pourquoi ^ : Gravant appartenait au chapitre d'Auxerre, c'est-à-dire aux ducs de Bourgogne. En 1423, quatre mille Écossais, conduits par John Stuart, apparaissent tout à coup devant les remparts où je prends un « bain de lézard » en écrivant ces notes. Malgré les ordres de Charles VU, les Écossais ouvrirent le siège. Pendant cinq semaines, ils bloquèrent la place; mais une petite force d'Anglo-Bourguignons commandée par Salisbury, Suffolk et le maréchal de Chastellux était arrivée à la rescousse ; Stuart, aussi, avait reçu des renforts : il y eut bataille par une chaude journée de juillet. Les troupes françaises furent défaites, Stuart fut fait prisonnier, et le maréchal de Chastellux put rendre au chapitre d'Auxerre toutes les places occupées par l'armée, de Charles VII, y compris cette jolie petite ville aujourd'hui

* M. Lequeutre, Itinérab^e Général de la France : Bourgogne et Morvan, Hachette, 1900, p. 138,

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si oubliée. C'est ainsi que Chastellux devinl chanoine héréditaire d'Auxerre.

Rien d'essentiel quant à la disposition ilt* la place n'est changé depuis 550 ans.

Elle a détruit ses fortifications et les a remplacées par des arbres ; mais ce nVsl pas pour s'étendre et grimper sur les coteaux qui la serrent de près. Tout, sous ce beau soleil, est joli et pittoresque, mais tout a Tair bien triste. L'église, une assez belle construction de la Renaissance, est tristement délabrée. Ses pierres s'émiettent k cause de Thumidité, et, au lieu de s'occuper (le sa restauration ou tout au moins (le sa désinfection en l'ouvrant toute large à l'air pur, le maire s'amuse à taquiner le curé, en lui défendant de porter la soutane, tandis que les paysans laissent faire.

Jusqu'à quel point ira la bêtise humaine / Voici une commune, héritière de pittoresques, sinon de grands souvenirs, possédant quelques monuments qui peuvent

attirer d'au delà des mers des voyageurs épris comme moi de la joie de fouiller le vieux sol de la France, véritable palimpseste où sont superposées les écritures des générations — et quelles délices de les déchiffrer ! — Je m'arrête ici entre deux trains, pour avoir sous les yeux une des enluminures de cet ancien manuscrit, pour rêver un instant du passé... Je trouve un beau cadre, le même, ou peu s'en faut, depuis un demimillier d'années ; fleuves et coteaux n'ont pas changé ; mais la toile est rongée par les rats. Cependant j'ai surpris à Gravant, avant que toute sa sève soit définitivement aspirée parla capitale, les derniers moments d'un bourg du moyen âge. Après Sens, Joigny et Auxerre, Gravant a sa note propre.

G'est un petit échantillon dans le genre « Gommune française ». Si cette ville avait été mieux traitée par le destin, je n'aurais peut-être pas senti le charme tout spécial qui m'y a ravi aujourd'hui.

La vallée de ITonne. Châtel-Censoir.

Nous reprenons le train, qui côtoie toujours l'Yonne. Voici maintenant le canal du Nivernais. Les coteaux deviennent plus abruptes, plus rocheux, plus pittoresques :

on sent la proximité du Morvan. Ce sont bien là les contreforts de cette partie primitive de la France, que, sous le nom de Massif central, j'ai appris à vénérer en Auvergne. Là-bas, à l'est du train, on devine le granit des premiers âges géologiques. Avant d'arriver à Châtel-Censoir, les coteaux sont devenus de hautes falaises baignées par l'Yonne. Je descends à cette gare, — non pour célébrer la mémoire de Charles Lecomte, qui, le premier, eut Tidée d'envoyer, le 20 avril 1547, par le flottage, un train de bois à brûler à Paris, ni parce que c'est ici la patrie du philanthrope Champion, « le petit manteau bleu » ; — mais pour visiter une église du xi® siî^clc

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érigée à Châtel-Gensoir par la famille de Montréal.

Nous ne sommes pas loin d'Avallon et le pays est plein d'histoires. Cette église est consacrée à un saint dont je n'ai jamais entendu parler, mais qui n'a rien fait cependant pour cacher sa gloire, car il domine, de sa colline, des lieues et des lieues de la vallée de ITonne. Il y a mille ans et plus, un château fort des seigneurs de Donzy s'élevait sur cette hauteur. Mais les comtes de Ne vers jouèrent alors aux barons de Donzy le même tour que joua plus tard le fort et subtil Richelieu aux grands du royaume de France. Le château fut rasé, et il ne reste, comme monument de ce passé, que Téglise, d'un intérêt tout exceptionnel par la rigueur primitive de ses lignes romanes.

Le chœur, avec ses chapiteaux ornés d'éléphants, est d'un style barbare. La massive structure de ces arcs, le caractère pri-

mitif de Tensemble fonl de cette église un échantillon rare de la seule ordonnance dont ces âmes rudes de Tan Mil étaient capables. Bientôt allait venir le grand réveil, mais pour le moment on était au bord du tombeau. Dans ce chœur, on se trouve à rinstant critique qui précédait Theure où la race allait revivre. Encore quelques années et elle reprendra son élan vers l'avenir gothique. Oui, le voyageur fera bien de monter la route souvent parcourue par les pèlerins de Saint-Potentien ; Châtel-Censoir a plusieurs choses à lui dire.

Nous filons le long du canal qui, avec l'Yonne, forme un fossé entre le Morvan et les régions de l'Ouest. Nous dépassons les chalands chargés de bois. A Goulanges, les deux bords du fleuve sont cachés sous de hautes piles de bûches bien alignées. C'est un des grands ports de bois du Morvan. A Glamecy, où nous arrivons bientôt, nous sommes au port d'origine. Mon hôtelier me

dit que, si j'étais venu dix jours plus tôt, j'aurais vu le fleuve rempli de bûches. Ce soir, la flottaison est finie, et Teau est aussi tranquille que je Tavais trouvée plus bas, à Auxerre et à Joigny.

Tout le long de ce couloir de ITonne le voyageur, nourri de bonne topologie, commencera à soupçonner que Ton n'a aucunement exagéré les conséquences politiques de cette pénétrabilité qui caractérise la partie de la Bourgogne appelée La Montagne. Jamais lutte ne fut plus critique pour la formation de la nation française que le duel entre Louis XI et Charles le Téméraire, car la Bourgogne sépara le Nord et le Midi. La Thèbes homérique aux cent portes pourrait ici servir de symbole : les fissures qui s'ouvrent dans la montagne y donnent accès de tous côtés à l'envahisseur, et facilitent en même temps la sortie du Bourguignon.

Cependant la Bourgogne, cet « élément

liant », réconciliateur du Midi et du Nord, ne mérita cette épithète qu'aux moments historiques où Tautorité centrale s'y était puissamment affermie : Tépoque romaine, et celle de la formation de la France moderne. Les souverains heureux de Tllede-France, en chassant de la Bourgogne la Maison des ducs, se substituèrent dans tous les péages aux anciens maîtres des routes, et par là rattachèrent ce pays aux autres

Glamecy.

Clamecy possède une belle tour gothique dressée au-dessus de toits rouges qui escaladent une colline derrière un canal. Elle a l'aspect d'un Bruges bourguignon. A vrai dire, nous sommes ici dans le Nivernais.

Toute cette vallée, qui forme le fossé occidental du Morvan, a toujours dépendu des comtes et des ducs de Nevers plutôt que du duché de Bourgogne. Le sol aussi est diffé-

38 TKRRES FlUNÇlAISKS

rent, bien que le jurassique de Bourgogne plonge franchement vers le Sud-Ouest presque jusqu'à la Loire. Mais les vieilles roches éruptives et cristallines nous serrent ici de près du côté de l'Est et on se sent aux confins de deux territoires bien délimités par la nature, ce qui explique les destinées différentes des deux pays. C'est le commerce, l'exploitation du bois du Morvan qui a arraché Clamecy aux Nivernais, qui Ta peuplé de Morvandiots frondeurs, qui a changé son naturçl si doux et en a fait une ville radicale et môme révolutionnaire. Ce fut le réveil du vieil esprit des Bagaudes du ni® siècle.

C'est au milieu du xvi*' siècle que vint la crise qui a désorienté Clamecy, en transformant l'esprit de ses habitants. Un homme de génie, Jean Rouvet, s'emparant de Tidée de ce Charles Lecomte dont j'avais trouvé les traces à Châtel-Gensoir, mit réguHèrement en pratique le système du flottage de

bois à brûler. Alors, de paisible et végétative, Clamecy devint agitée. Dans le siècle qui vient de finir, les ouvriers flotteurs ont plus d'une fois fait parler d'eux. Ils inventèrent presque la grève. En 1835, ils arrêtaient ici le bois destiné à la basse Yonne ; deux ans plus tard, ils s'opposaient avec violence à l'introduction du système décimal.

Puis, ils se déclarèrent contre TEmpire. Ils ont, comme on le voit, leurs titres de noblesse dans rhistoire du socialisme. Cela n'empêche pas qu'ils aient aujourd'hui un député réactionnaire. Évidemment, beaucoup d'eau a coulé sous le pont de Bethléem depuis le XH® siècle où, tout près de l'hôpital de Ponthenor, l'on construisait l'église destinée k abriter les pèlerins de Terre sainte.

Ainsi c'est une longue histoire que cette ville nous raconte, une histoire qui commence avec l'homme préhistorique de la vallée de l'Yonne et qui finit avec le pro* priétaire d'un de ces grands journaux qui

ont remplacé le silex et la pierre polie par des moyens de destruction plus subtils et plus funestes.

Vers la Montagne ; Chàteau-Chinon.

Dans le compartiment du train où je prends place pour aller à Château-Chinon, je parcours l'Histoire du Nivernais, par E. Colin, qui vient de paraître à Nevers.

A Corbigny, mon attention est attirée par la lointaine vue du Morvan. On aperçoit Téglise de Lormes toute blanche, en forme de T renversé timbré sur le fond des montagnes. C'est presque le point de partage des eaux, entre les vallées de la Seine et de la Loire... Qu'il est bien composé, ce petit livre du professeur d'histoire du lycée de Nevers ! Il pourrait être le modelé des ouvrages de ce genre. Plutôt que d'élaborer à Paris un programme unique pour tous les lycées et collèges de France, combien il serait plus utile de mettre aux mains des

élèves des livres du genre de celui-ci, capables d'exciter leur intérêt pour la vie qui les entoure, pour la vie historique de leur paroisse, de leur commune, puis de leur comté, ou évêché, de leur province enfin, considérée comme un neurone qui s'agrégera plus tard, mais seulement par une lente évolution, à la grande communauté française. Aucune autre méthode d'instruction n'est aussi logique et aussi scientifique.

A Tamnay-Châtillon il faut changer de train pour monter vers TEst, dans des hauteurs noires que j'ai vues, depuis une demi-heure, du compartiment. Tout de suite on sent Tefiort de la machine. Nous grimpons ; le train décrit de grands cercles, pour atteindre les crêtes des mamelons, et, de plus en plus large, s'ouvre devant nous la perspective des collines. C'est comme une moins grandiose Auvergne, une Auvergne vue par l'autre bout du télescope.

Tout en haut est l'ancien granit; la terre

42 TKRRKS Fli\NÇAlSES

ne couvre que dun manteau léger une armature de pierre cristalline qui la perce çà et là. Je ne croyais pas trouver le Morvan tout à fait ainsi; je l'imaginais plus souriant, moins noir. Là-hant, dans le lointain, les cimes boisées sont trîîs sombres, mais toute la grande distance qui les sépare de nous est un espace vert, parsemé de petits étangs qui brillent au soleil; des ruisseaux descendent, irriguant les hautes prairies.

Chàteau-Chinon se laisse voir bientôt ; encore quebiues minutes, et nous avons grimpé la dernière pente. Nous voici dans la ville dont, du reste, il n'y a pas grand'chose à dire. Son grand, son supérieur intérêt est sa magnifique situation; ce site, en effet, est d'une beauté superbe et d'une force d'évocation historique et, l'on peut dire sociologique, presque sans pareille. La ville elle-même est située juste au-dessus du plus haut sommet de la montagne. Celleci gravie, on se trouve à un point autour

duquel ont sévi, depuis deux mille ans, tous les orages qui se sont succédé sous le ciel de France.

Nous sommes debout à côté de trois croix, hautes et rudes, sur remplacement d'un oppidum gaulois sur lequel a été construite une citadelle romaine, qui, elle-même, a été ensevelie sous un château féodal, un des plus célèbres de tout le moyen âge. Oppidum^ citadelle romaine, château féodal ont dominé de cette hauteur la même vaste étendue de la vallée supérieure de TYonne, dont on peut suivre les méandres le long de profonds ravins, jusqu'aux noirs replis des montagnes.

Je ne connais rien en ce genre de plus largement suggestif. On voit d'un vaste et immédiat coup d'oeil comment les grands moments de l'histoire européenne, du moins dans cette grande péninsule asiatique qui s'étend de l'Oural jusqu'à TAtlantique, ont été déterminés, dans beaucoup de leurs traits essentiels, par des

causes purement géographiques. Une constatation de grand intérêt vient d'en donner une démonstration que j'appellerai élégante.

Un archéologue distingué, M. Déchélette, a noté la ressemblance des types les plus caractéristiques de la céramique, de Témaillerie et du bronze trouvés au Mont-Beuvray (dont nous parlerons tout à l'heure) avec ceux qu'on a découvert en Bohême dans V oppidum de Slvs,domc^ phare celtique isolé très loin en dehors des régions françaises^ mais debout sur une de ces grandes routes européennes que les races ont suivies pendant toute la préhistoire.

Pour avoir un poste de sentinelles, les Éduens s'étaient établis ici, puis vinrent leurs alliés les Romains, puis le seigneur féodal, enfin la démocratie moderne.

Mont-Beuvray. Bibracte; César.

Il manque un chapitre à ce livre amusant, suggestif et si courageusement commun

que Stendhal a fait sur ses voyages en France. Dans cette mosaïque bigarrée, quels beaux dessins il aurait su incruster, si seulement il avait pu faire le pèlerinage de Bibracte, d'où je reviens ravi ! Lui, qui aimait tant traverser la France, les Cotnmentaires de César dans sa poche, lui, qui ne perd jamais l'occasion de parler de la lutte des Gaulois contre le grand Romain retors, il a vraiment vécu trop tôt. Gergovie et Alésia, il les connaissait bien, mais il n'avait pas vu Bibracte.

Je connais peu d'excursions en France qui soient plus admirables que ce pèlerinage à TAcropole des Éduens. Le Puy-de- Dôme est bien plus beau, et, au point de vue purement pittoresque, plus étrange et plus satisfaisant. D'autres sites, comme Granum, Hohkoenigsburg, la Grande Chartreuse, ont un charme unique, exquis. Mais Bibracte est un nom qui évoque trop de souvenirs pour qu'il soit permis de l'ignorer;

de plus, à toute la gloire du plus aocieu passé civilisé dont le Nord et le Centre de la France puissent se vanter, s'ajoutent des beautés supérieures de paysage et des splendeurs de vue indescriptibles. La haute cime de cette montagne de Beuvray fut le siège de la dernière, on pourrait presque dire aussi, de la première Assemblée nationale des Gaulois, lorsque dans un élan désespéré, après Gergovie, les diverses tribus auxquelles les Éduehs eux-mêmes s'étaient ralliés cessèrent de s'écraser mutuellement pour lutter contre l'ennemi commun, et, sous le commandement du Vercingétorix, résolurent de se porter sur Alésia pour arrêter enfin les Romains.

Voici un pèlerinage que, trop souvent, les Français laissent aux étrangers. Ils font de belles et même glorieuses découvertes à Delphes et sur les routes de l'Asie ; mais les fouilles faites à l'o(jLcpa).6ç de leur race n'éveillent chez eux aucune curiosité popu-

laire. Une telle montagne, au delà du Rhin, aurait été il y a longtemps consacrée par un discours dithyrambique de l'Empereur, acclamant, aux applaudissements de toutes les tribus germaines, le palladium de la race. On dirait que, malgré les Fustel do Coulanges et les Lavisse, malgré les maîtres des études celtiques et les mémoires des Sociétés savantes départementales, les Français se soucient peu de leurs origines.

La terre française n'existait-elle donc pas avant la Révolution ? Pour moi, depuis le temps que je scrute le passé de la France et que je traverse en tous sens ce sol que Vauban * a presque raison d'appeler le plus beau royaume du monde, j'ai appris entre autres choses que la Révolution ne marque pas l'an I de l'histoire de France ; qu'elle n'en est, à vrai dire, qu'un épisode, et qu'ils entendent vraiment l'appel de leur

* La Dixme Royale, 1707, p. 25.

race, ceux qui cherchent à ressusciter la vie locale des anciennes provinces. Le culte des ancêtres fut la meilleure trouvaille de Tancienne religion romaine. Les Français qui, on ne sait pas trop pourquoi, persistent à s'appeler des Latins, devraient prendre cette tradition àleurs maîtres et éducateurs*. La route de Château-Chinon jusqu'au mont Beuvray est aussi directement orientée vers le Sud que les vallées et les ravins tortueux le permettent. Elle traverse une vaste section de la partie la plus sauvage de cette Montagne noire — telle est en effet, dit-on, la signification du mot celtique Mor^ van^ et cela s'explique par la couleur des rochers. Aujourd'hui, sous un ciel d'une

* Il y a peut-être à revenir, cependant, sur l'opinion qui a prévalu jusqu'ici quant à l'origine du culte des morts chez les Français. Beaucoup de sépultures ont été trouvées à. Bibracte sous les aires des habitations. M. Déchélette, le vice-président de la société ij^duenne, observe que l'habitude des Gaulois de donner le dernier asile à leurs morts sous le toit domestique est l'indice que le foyer chez eux, comme chez les autres peuples d'origine « aryenne », était l'autel du sacrifice offert aux mânes des ancêtres.

limpidité divine, avec juste assez de nuages pour bleuter çà et là d'ombres flottantes les montagnes, tout est d'une splendeur chantante, depuis le mordoré jusqu'aux teintes les plus vertes. D'innombrables ruisseaux coulent par les pentes raides où broutent quelques chèvres et des vaches de la couleur des fromages du pays ; les prés fleuris semblent suinter l'eau, et de fçracieux colliers d'eau de source détournée pour l'irrigation pendent sur les amples mamelles de la Cybèle morvandiote.

C'est surtout la nature qui est parée dans ce pays. D'eux-mêmes, les habitants disent ;

« Les Morvandelles ne sont pas belles Les Morvandiots ne sont pas beaux »

Ce mot a la rigueur un peu maladroite de ces dictons qui prétendent caractériser les différentes provinces, comme ceux des Champenois» des Lorrains, ou encore le jugement du Bourguignon, fier de ses hauts

50 TERRES FRANÇiUSES

crus, qui affirme que, « dans le Morvan, il n'y a ni bon vin, ni bonnes gens ». Les Athéniens avaient défini d'une manière tout aussi sommaire leurs voisins de l'Isthme de Corinthe, de la ville de Mégare, des hauts pays de la Béotie et de la Crète de Minos.

La psychologie historique a besoin de plus de nuances. Si les futaies et les hauts pâturages de ce pays sauvage (qui ressemble aux Highlands de FÉcosse, sans les lochs) ne portent pas la vigne, les gens que ce sol nourrit péniblement sont cependant, en dépit des Bourguignons, de bonnes et braves gens. Leur type, d'ailleurs, est bien net. Je ne sais que penser de l'idée de quelquesuns que, dans le vrai Morvandiot, on retrouve des descendants des Huns d'Attila pris ici dans les interstices des montagnes comme des mouches dans une toile d'araignée. C'est la race brachicéphale, nez plat, petits yeux, qui fait penser à ce rapprochement. On dit que les Morvandiots sont om-

brageux; jusqu'ici ce défaut ae m'a pas trop frappé, bien qu'on sente que ce sont là des gens qui, sans être agressifs, se tiennent sur la défensive, des gens sûrs de ce qu'ils pensent. Quel contraste avec le Normand légendaire, qui ne dit jamais ni oui ni non !

Je réfléchissais à toutes ces choses au pied de la montagne de Bibracte, sous les jambons accrochés aux solives de Tauberge où l'on prépare l'omelette pour notre déjeuner. C'est le petit hameau de l'Échenault, d'où l'on monte le plus facilement à l'ancien Oppidum. La montagne, ou tout au moins la plate-forme du sommet, appartient au vicomte d'Aboville, dont on voit le château moderne, en face de Beuvray, sous la petite église de Glux. La famille d'Aboville a bien mérité de la France en autorisant toutes les fouilles sur le sol qui est sa propriété. Tout ce sommet a l'aspect d'un beau parc planté de genêts et de hêtres,

52 TERRRS FRANÇAISES

dont quelques-uns très anciens. Leurs racines étreignent les fortifications, elles les vissent au sol dont nos pas foulent la mousse plantureuse. Les arbres parsèment ce haut plateau, entourant une croix de pierre, datant de 1831, et une chapelle de Saint-Martin élevée sur la cella du temple de cette déesse Bibracta, que saint Martin, en 376, dans son élan d'iconoclastie chrétienne, a cru détrôner. Mais, comme dit Shakespeare : what's in a ?iame ? Les Morvandiots qui montent à ce belvédère tous les premiers mercredis de mai pour la foire (la célèbre lite de Beuvray) rendent, en réalité, leur culte à Tancienne déesse qui a fait fleurir, pendant l'époque gauloise, le commerce sur cette hauteur. On y venait de tous les coins des Gaules, mais surtout du Nord, de TEst et du Midi. Les fils entreprenants des Phocéens de Marseille remontaient le Rhône et la Saône pour pénétrer le pays des Éduensj pour montrer leurs

marchandises étran^èrf^ asx ytvx âiiikt^

des peuples de lamontasue: puis. Ma hrjrùr de ces hautes forêts, ils de&cendiJeiiLl ^r^i^ les Senons ou, par la Champuri»^ t^ Ifa Flandre, ils §:a^aieDt la Manche Msû^ j^ Ëduens eux-mêmes aTaieBt pe^nt-étr*' pju* è vendre qu'à acheter- l^ns^emvi hThin César, la ville avait cessé d'êtr*- im hlmyi^ lieu de refiige pour devenir un ^mp'jrvam^ où les industries florissaieiit son^ lîi pr!>itî'> tion de Mercure et de Xotr^-ltiLiiif d*- Bibracte, loin des coups de main* d*^ autr^tè tribus ou des Romains. D y avait id d^^ métallurgistes, des orR^Tes. de* aU?li^rfc d'émaux, de vastes villas. véritbLleç ^hkteaux entourés des huttes des vilain^^. ou des tanières comme celles que le vayaç^ujen Irlande, — une autre ten*e oeltique — , prend souvent pour des étaLiet à porcë.

Sans l'initiative prise il y a plut ^ ciiiquante ans par feu M. BuJIiot. président de la Société Éduenne. tout e.f puësé

54 TRRRES FRANÇAISES

dormirait encore sous les hêtres et les pâturages.

Après rétablissement de la domination romaine et le rayonnement de la.pax romana, le besoin do s'éloigner à cette hauteur pour travailler fut de moins en moins vif. Une ville s'élevaitlà-bas, dansle Sud-Est, Ai/g^t^stodununiy TAutun d'aujourd'hui. De la terrasse qui avoisine le temple de la déesse détrônée, l'œil plonge sur cette nouvelle capitale et embrasse aussi des centaines de vallées par lesquelles les eaux descendent vers l'Yonne et la Loire. Pour la guerre ancienne, c'était un point stratégique incomparable ; pour le voyageur épris du pittoresque, ce lieu offre les satisfactions les plus grandioses, et, pour les citoyens d'une France unifiée, Bibracte serait vraiment un point sacré, hanté par les anciennes divinités de la race, mais délaissé jusqu'ici, dans sa haute et un peu inaccessible sublimité, par l'indifférence d'une démocratie

qui a voulu brûler * ses titres de gloire antérieurs à la Révolution.

C'est peut-être de tout l'univers le seul endroit, avec la colline d'Alise, où on puisse se dire : « Ce sol a été foulé par César; ce que mes yeux regardent, lui Fa contemplé. »

Deux fois au moins il a séjourné sur ce plateau; et Ton peut facilement deviner ses pensées lorsque, pendant Thiver de 52, arpentant avec Marc-Antoine le rempart de Toppidum en attendant les nouvelles de la guerre dans les autres provinces, il scrutait les lointaines perspectives qui s'étendaient devant lui. D'un coup d'oeil il put embrasser Timportance topologique de la Bourgogne. Pourquoi, en effet, cet homme qui s'était montré si barbare aux tribus de tant d'autres provinces, était-il si longanime et si généreux avec les Éduens, qui avaient fait de leur ville l'asile et la cita-

* Voyez les Archives de la France^ par le marquis de J[;^aborde, 1867.

:*i6 TERRRS FRANÇAISES

délie de toutes les Gaules ? Cette attitude prouve encore une fois la perspicacité do César. Il voyait que le pays des Éduens, qui — témoin les monnaies trouvées à Bibracte — fut le centre de passage commercial entre Tltalie, le nord et Test de la Gaule, ne fut qu'un état tampon entre le Nord et le Midi. Nos géographes modernes n'ont fait que redécouvrir ce que le sens pratique de César avait rapidement saisi.

Un coin du Nivernais.

Nous quittons aujourd'hui la montagne pour revenir sur nos pas jusqu'à Avallon.

L'incommodité des trains oblige à un arrêt de tout un après-midi à Tamnay. A la gare, on trouve l'omnibus de Châtillon-en-Bazois ; j'y monte pour explorer ce petit coin du Nivernais. Le contraste est grand et subit entre les hauteurs sauvages d'où nous venons et cette petite ville paisible, si joliment posée au bord du canal et de l'Aron ;

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déjà baignée de cette large limpidité qui illumine toute la vallée de la Loire, et dominée par son manoir, qui, avec Château- Chinon, fut un de ceux que Charles le Téméraire remplit des dernières violences de sa colère. Le Bazois était une espèce de marche-frontière entre la Bourgogne et les contrées qui formaient le Hinterland de rile-de-France. Les comtes et les ducs de Nevers se sentaient tiraillés entre la royauté du Nord-Ouest et le duché bourguignon dans le Morvan et la Côte-d'Or. Si vous suivez la route, jusqu'au petit hameau d'Alluy, vous apercevez bientôt, à travers la plaine ondulante, la longue ligne bleue de la Montagne noire fermant Thorizon. Vous voyez làhaut l'église de Château-Ghinon et près de vous le château de Châtillon.

Tout un épisode d'histoire, tout un roman de politique sont instantanément révélés par ce coup d'œil. Vous sentez que le Nivernais, avec ses deux châteaux-frontières de

l'Est, doit former par destination un buffer- State entre deux pouvoirs rivaux. Ici, vous êtes sur remplacement d'un foyer d'histoire au moins douze fois séculaire. Ce petit hameau d'AUuy, si gentiment placé sur une terrasse en face du Morvan, était VAllinsi" cum des Romains, une de ces villes, au nombre d'une trentaine, fondées par Rome en terre éduenne, ou plutôt, sans doute, rebâties sur l'emplacement des vieilles habitations gauloises. Une route allait d'ici vers le Sud-Est, jusqu'aux bains de Saint- Honoré, Aqi(œ Nisinœi. Sans doute une autre route montait à Castrum Canionis (Château-Chinon), par laquelle on se rendait à Bibracte et de là à Autun. D'Allinsi-' cum le chemin était bon et courait, presque en droite ligne, jusqu'à Nevers, où l'on retrouvait la large route de la Loire. Ainsi, située au cœur de la riche province où Rome puisait ses approvisionnements, AUuy restait toujours un centre de vie. Aujour-

d'hui, ce n'est qu'un hameau ramassé autour d'une église, minuscule, il est vrai, mais d'un intérêt particulier.

Le curé nous a surpris, « diables étrangers » rôdant autour de ce petit monument roman, mais, s'étant rassuré, du haut des marches de la sacristie, il nous offrit complaisamment de nous faire visiter la crypte.

Qu'il pût y avoir une crypte, on ne l'aurait jamais deviné. Mais, entrant avec lui et le sacristain qu'il appelle pour lever une planche au milieu de la nef, nous descendons dans une sorte de cave. Eclairées seulement par une bougie, les voûtes gardent encore leurs ombres. En approchant la lumière du plafond et des murs, on voit se dessiner des fresques, presque byzantines dans leur hiératique raideur, et d'une couleur ocre et brune disparue en beaucoup de places; l'ensemble, représentant le Christ entouré des quatre évangélistes, chacun avec ses emblèmes, s'effrite misérablement.

60 TRRRRS FRANÇAISES

C'est un morceau bien curieux de la décoration d'une petite église de campagne au \if siècle ; il témoigne de la civilisation artistique de cette époque dans un coin du Nivernais où l'on a aussi trouvé quelques restes de la plus belle orfeverie de la renaissance artistique de Charlemagne. Tout autour, dans les champs, sont des substructions gallo-romaines. — C'était de quoi réfléchir dans le train qui nous entraînait sur notre route d'Avallon. J'avais hâte d'arriver dans ce centre du Morvan ; aussi, malgré l'incommodité de voyager la nuit, nous continuons jusqu'à Cravant, d'où je repars le lendemain matin pour Arcy-sur- Cure.

L'abbaye de Reigny.

L'apparition subite, à travers des vignobles, d'une tour romane de grand style, qui rappelle celle de l'église d'Uzès, me force à descendre du train. C'est l'église de Ver-

manton, et je n'ai pas regretté d'avoir interrompu mon voyage. Ce n'était pas tant à cause de l'église elle-même, qui est cependant, à rintérieur, d'une belle perfection de style ogival du xm® siècle, et d'une clarté et d'une propreté qui réjouissent; mais, contre ses murs, sont suspendus deux tableaux de Jeaurat, dans la manière solide et formelle, conventionnelle et banale/d'une toile de prix de Rome, qui représentent saint Benoît dans sa grotte de Subiaco, et le moine rédigeant les statuts de son ordre.

Ces toiles proviennent de l'abbaye de Reigny que le guide signale à deux kilomètres au sud sur la Cure.

Le site d'une abbaye bénédictine exerce trop de fascination sur tous ceux qui savent quelque chose du rôle joué par les moines pendant le moyen âge, pour que je perde cette occasion de me trouver encore sur un emplacement hanté par de tels souvenirs.

L'ancienne terre monacale se trouve dans

le bas des prairies, séparée d'une colline abrupte par la Cure ombragée. Elle est entourée d'un mur, et la route qui y conduit est bordée de fossés remplis d'iris jaunes. Par cette avenue, plantée de sapins lugubres, on arrive à une vaste construction dont l'extérieur nt» parle guère du temps où les moines étaient maîtres du lieu.

Elle semble avoir toujours été ce qu'elle est devenue, une ferme avec sa grange. Mais entrons. Sous les belles voûtes gothiques, entre les colonnes du xni^ siècle, les charrues, les herses, les outils de ferme gisent pêle-mêle au milieu du foin. Ici, les moines se rassemblaient pour leur repas commun; la splendeur architecturale rayonne encore, mais combien humiliée, dégradée !

De l'église de l'abbaye il n'y a plus une pierre debout, mais les laboureurs émoussent le fer de leurs charrues contre ses fondations. Il reste cependant une vieille tour, un des vestiges les plus curieux de

l'arcliitecture du passé qu'on puisse voir.

C'est un colombier. Si les cellules des moines n'existent plus, celles des oiseaux qu'ils ont aimés subsistent encore, en rangées superposées, comme les cellules d'une ruche. Tout l'intérieur cylindrique de cette haute tour semble avoir été régulièrement travaillé parles abeilles. Pour soigner ou atteindre les pigeons, on se servait d'une double échelle de dix mëtres environ de hauteur, faites de poutres et de madriers massifs, le tout formant une rude croix de Lorraine capable de tourner sur elle-même, comme un manège. Il n'y a plus de pigeons, il n'y a plus de moines : seuls, les enfants viennent jouer là en faisant crier les ais dans leurs gambades insouciantes.

Cette relique du passé reste seule intacte au milieu de toutes ces ruines. Le naïf laboureur qui me guide, désignant la vieille citerne, les nervures en parapluie des voûtes de rétable, les crânes brisés trouvés dans

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les cercueils de pierre que ron aperçoit sous les mottes de terre où poussent les asperges, me dit : « J'ai trouvé l'autre jour un tas de vieux papiers, là-haut. Quelquesuns étaient écrits avec du sang. Nous avons jeté tout cela au fumier. » Je me demandais avec tremblement quelles enluminures de parchemin se cachaient sous ces mots :

« Quelques-uns étaient écrits avec du sang » ! J'aurais voulu retourner ce fumier pour retrouver ces reliques, mais le laboureur me dit : « Tout (;a a été répandu dans les champs, les vaches ont piétiné là-dessus, il n'en reste rien. »

Cependant une certaine beauté, non pas tout à fait de pourriture, comme aurait dit Baudelaire, mais de poésie profonde, de cette poésie des larmes des choses, éther tout spécial qui nous laisse communiquer avec les restes d'une humanité depuis longtemps morte, planait au-dessus de cette calme retraite qu'elle rendait belle et infi-»

niment touchante. Je songeais à ce rêve que M. A. Godfernaux exposait récemment, d'un avenir peut-être lointain où cette vieille expérience des moines sera tentée de nouveau, où la confraternité des savants et des thaumaturges organisera, comme au temps jadis, des foyers de recueillement, des asiles inviolables de travail d'où la science se répandra sur le monde moderne. — Une grande paix régnait sur toute cette enceinte, entre ces murs, au bord du fleuve et sous les bois sombres de la colline. J'en emportai un saint souvenir et un grand espoir.

L'abbaye de Reigny n'a pas d'histoire; elle en aura une désormais pour moi.

Arcy-sur-Gure.

Nous prenons le train après déjeuner pour Arcy-sur-Cure. Nous voilà sur la route poudreuse qui, à travers les vignobles, conduit aux célèbres grottes. Je n'ai pas l'intention de noter ici les péripéties d'une

descente dans ce labyrinthe souterrain que tout le monde a vu, et qui, pour moi du moins, après Padirac, n'était que du déjà vu. Mais on est vivement intéressé par le caractère géologique du lieu. Un vaste plateau calcaire troué par les eaux dont les gouttes éternelles, intérieurement distillées, ont bâti et sculpté des merveilles stalagmitiques ; de hautes falaises caverneuses défendues par un fleuve et qui semblent spécialement désignées pour des stations préhistoriques, voilà qui m'a beaucoup plus frappé que cette plongée dans les couloirs d'argile boueuse. Ces falaises, comme à Brives, où les troglodytes avaient presque ce qu'on peut appeler une capitale, regardent le Sud. Le chaud soleil de l'après-midi faisait un vrai coin de délices de ces donjons de rochers dont la base était cachée par la végétation la plus luxuriante. Des merles et des chardon* nerets chantaient, tandis qu'en haut, des

crevasses des falaises, sortaient des corbeaux.

Tous ces rochers, en ligne droite sur plusieurs centaines de mètres, présentent des cavernes béantes comme des repaires de bêtes mystérieuses. Devant quelquesuns, guidé par un curé de campagne que j'avais rencontré en sortant de la grande grotte, je ramassai dans les décombres des silex et des os de renne. Ce curé, M. Tabbé Parât, estici comme sur son propre domaine ; il est le bon génie de l'endroit. Son marteau de minéralogiste à moitié sorti de la poche de sa soutane, un fort bâton de marche à la main, de gros souliers ferrés aux pieds, la figure nerveuse et intelligente, ardent, acharné chercheur et archéologue, il était à la porte de la grotte depuis une heure et demie, attendant la sortie du gardien. Il voulait descendre un instant pour prendre un échantillon de pierre afin de vérifier quelques observations qu'il avait

trouvées dans le manuscrit inédit d'un ancien visiteur des grottes et qui Tavaient enthousiasmé. Au gardien, son bon serviteur et complice de ses fouilles, il raconta, comme à une société savante, sa joie de cette découverte. On sentait que le rude paysan et le chercheur instruit se comprenaient. Il doit en être ainsi quand un moine de rhospice du Saint-Bernard parle à son fidèle chien. Le moment était propice pour causer de cette solitude avec celui qui la connaissait mieux que personne. D'un air de simplicité charmante, il raconta ses recherches. Pas une crevasse qu'il n'eût scrutée. « Il faut voir M. le curé quand il a la pioche à la main ! » disait le vieux gardien. Il me confia que pendant les journées d'hiver, lorsque les vignerons ne peuvent pas se rendre à leurs champs, il les amène travailler avec lui aux grottes, notant sur le petit calepin qu'il porte toujours, ses observations qui formeront plus tard la base

de savants mémoires publiés dans les annales des sociétés de province. Il dépense à ces recherches toutes ses petites économies, j'en suis sûr. Vraiment, c'est une belle chose que cette passion de quelques modestes curés de campagne qui, relégués au fond d'un village, dans un milieu souvent hostile, trouvent le temps, leurs devoirs professionnels accomplis, d'étudier d'une manière scientifique les pays qui les entourent. Dans presque tous mes voyages en France, j'ai rencontré des prêtres intéressants, aimables, instruits. Ici, c'est ce modeste archéologue ; à Vaucluse , c'en était un autre qui venait de faire la découverte, sur la voie publique même, d'un cimetière mérovingien. Il y a deux ans, à Padirac, je rencontrais un autre prêtre, dont M. Martel a célébré la compétence dans son beau livre sur les gouffres, et ainsi presque partout. Tout ce travail se poursuit le plus souvent avec des difficultés qui

70 TRRRRS FRANÇAISES

font de ces existences un véritable « témoignage » en l'honneur de la science. Le curé de campagne a son rôle dans la France d'aujourd'hui; et ce n'est ni sur le boulevard, ni au palais Bourbon, qu'on peut faire cette découverte.

A vallon.

Voici plus de trois jours que, chargé du lourd bouquin où M. Victor Petit a amassé des renseignements inépuisables sur les villes et les campagnes du département de l'Yonne, je parcours la capitale de TAvallonnais et la contrée environnante. C'est toute une province, que cette riante partie du Morvan, travaillée depuis des siècles par de riches Romains, Templiers, moines agricoles et chevaliers ; ils en ont fait une sorte de parc incomparable, où les statues antiques se cachent dans les bois, où les croix, érigées sur les routes, témoignent de la présence des chevaliers attendant le pas-

sage des pèlerins pour leurs folles croisades, où les mosaïques des villas brûlées et saccagées gisent dans un sol parsemé de tuiles et de marbre d'Italie, où Ton retrouve les châteaux féodaux et les champs de bataille des chansons de geste, où, sur le sommet d'une haute montagne, le ojxcpaXoç de toute cette terre, sont encore les restes d'un temple qui se dressait devant les yeux de tout un petit monde d'aristocrates d'Italie, venus ici en villégiature, pour goûter Tombre des bois et la bonne eau du pays ; où enfin, à Vézelay, se voit encore un des monuments les plus splendides et des plus intéressants de toute l'Europe : cette église de la Madeleine qui domine les coteaux escarpés où saint Bernard prêcha les croisades.

En vérité, c'est une heureuse terre. Et quelle leçon de choses, de rayonner de son pittoresque centre, cette ravissante et distinguée ville d'Avallon, vers toutes ces mer-

veilles qui rentourent! On devrait rester ici toute une saison de beau temps. Ce serait un point idéal pour commencer le système d'étape que je voudrais préconiser pour Téducation de la jeunesse française.

Quelle bonne et utile méthode, que d'obliger les élèves des lycées à passer de ville en ville, tout autour de la vieille terre de France, s'arrêtant pour une leçon d'études locales dans chacune des anciennes capitales des provinces. En même temps qu'elle oSre des bourses de voyage à l'étranger, l'Université, à mon avis, devrait organiser des tournées sur le sol français. Bretagne, Savoie, Dauphiné, Picardie, Pyrénées, Normandie, Auvergne, villes mortes du golfe du Lion : quelle moisson d'impressions et d'idées ! Je souhaite cette aubaine à une jeunesse plus heureuse, plus intelligemment guidée que celle d'aujourd'hui, coulée tout entière dans le moule napoléonien.

Tout cela n'est qu'une façon un peu indj-

recte d'exprimer la joie toute spéciale avec laquelle, au crépuscule, chaque soir depuis mon arrivée ici, j'ai réfléchi, en arpentant la terrasse qui surplombe la petite vallée du Cousin, aux émotions et aux chocs intellectuels et artistiques de toute sorte que j'avais éprouvés pendant ces journées. De cette terrasse, aménagée sur des murailles de moyen âge, on contemple un spectacle dont je n'ai vu l'égal que dans le Luxembourg. Vauban, qui prit Luxembourg, jusque-là considéré comme imprenable, dut, lui qui était un enfant de TAvallonais, se souvenir de son pays natal, lorsqu'il se trouva au bord des précipices du petit duché du Nord avec l'ordre de les franchir. Il dut se dire : « C'est Avallon ! impossible d'être plus chez soi ! » J'ignore les moyens qu'employa le grand ingénieur pour traverser si aisément les gouffres de cet Avallon du Nord, mais il est probable que pour s'emparer de cette ville, il fut aidé par les

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réflexions à moitié inconscientes qu'il avait faites, étant enfant, dans son âme d'ingénieur, lorsqu'il regardait le paysage d'Avallon.

Cette terrasse est tout Avallon. On y oublie les suggestions historiques, la table de Peutinger et même la petite salle des éclievins — car Avallon eut ses échevins, et ce ne fut pas sans peine — dans la tour pittoresque qui contient aujourd'hui d'importantes trouvailles archéologiques d'Alise et de Montmartre. Montégut n'est pas monté dans cette tour, et il a eu tort. On y oublie presque Saint-Lazare, qui est cependant parmi les plus curieuses églises de style roman-bourguignon qui soient dans ce pays.

On oublie tout cela comme on oublie à Heidelberg, ou, à certains moments favorables, sur la terrasse de Saint-Germain, tout ce qui n'est pas simple joie d'existence dans une atmosphère de haute distinction et de charme. Et, tandis que les cris perçants

des chouettes, qui voltigent autour du clocher, jettent dans le crépuscule une note mélancolique et étrange, le caractère grandiose de ces anciens remparts et de ces hauteurs boisées couronnées de châteaux vous pénètre et remplit provisoirement tous les désirs du cœur.

L'impression n'est pas tout à fait la même à Semur-en-Auxois, qui est un peu moins noblement Avallonnais et beaucoup plus Bourguignon. Ce n'est pas que Semur ne soit pas d'un pittoresque achevé. Vu tout à coup, dans son ensemble, en venant d'Avallon, il surprend et ravit. On y arrive entre les haies d'aubépine à travers un haut pays de prairies tout semé d'histoires de guerres : Montréal, Guillon, et Époisses où M"™® de Sévigné écrivit quelques-unes de ses lettres. Dans les champs et sur les buttes voisines, de petits villages, des châteaux forts devenus fermes, témoignent de l'ancienneté de cette terre. Le roi Edouard III

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prit ses quartiers généraux ici, et on racheta son départ du Duché par une somme de deux cent mille moutons d'or. Mais un nom plus pittoresque que le sien colore le passé dont ces champs sont encore le riant cadre.

C'est celui de Brunehaut, qui précéda M"*" de Sévigné à Epoisses, et qui, si elle n'écrivit pas de lettres, a laissé dans tous ces hameaux une tradition orale qui ne s'éteindra pas de sitôt. Son âme de Valkyrie chevauche encore à travers TAvallonnais.

A Semur, lorsqu'on aperçoit soudainement les quatre tours et les fortifications qui s'élèvent sur les hauts rochers autour desquels l'Armançon forme comme une douve, la disposition admirable de chaque partie du tableau fait penser à ces sceaux ou à ces médailles où le graveur a condensé, dans des limites étroites, les lignes essentielles de l'architecture féodale. La perspective est d'une rigeur parfaite et comme gravée par un Benvenuto. Mais ce n'est

que pour cette rapide et frappante vision qu'il faut aller à Semur. A vallon, au contraire, possède une élégance qui lui est propre, et, même après avoir vu Vézelay, on pourra y rentrer sans déception.

Vézelay.

On a le choix des routes, mais celle que j'ai prise, qui est celle que Montégut a suivie, n'est pas celle qu'il a décrite. Il eut la malchance de descendre dans les gorges du Cousin pendant une rafale de neige, et la route, aujourd'hui délicieusement ombragée sous les beaux rochers où les lézards se chauffent au soleil, était, quand il l'a vue, d'une sauvagerie si aride qu'il se rappelait, en bon artiste littéraire, les tristes jours où les habitants de ce pays, chassés de leurs maisons par la guerre, erraient dans ces solitudes, parmi les ronces. L'impression que ces pages laisseraient sur le lecteur non prévenu serait donc forcément incom-

plète et inexacte. Pour moi, par cette belle matinée de printemps, cette route le long du fleuve jusqu'à Pontaubert, où, sous la protection des saints, dans les vieilles sculptures du tympan de Téglise, presque à portée de main, une nichée d'hirondelles, prête à prendre son vol, attirait mes regards, — cette route ne fut qu'un long enchantement.

On monte ensuite dans le vieux pays des Templiers, qui en ce moment n'est pas rasé et tondu comme le décrit Montégut, mais florissant comme au temps des moines agricoles. Là-bas, dans une dépression des champs, voici une petite chapelle isolée au bord d'un ancien étang, desséché depuis des siècles, creusé jadis par les Templiers pour avoir une réserve de poissons, et peut-ôtre aussi pour la vente d'une précieuse denrée de jours maigres. Gomme je Tai déjà dit, tout TAvallonnais a été travaillé, cultivé, depuis deux mille ans, mais ce qui reste ici de ce grand passé

est bien minime, si Ton excepte les décombres d'un château féodal, celui de Pierre-Perthuis, tout plein d'histoire, depuis Philippe-Auguste jusqu'aux guerres des Anglo-Bourguignons avec le roi de France, curieux surtout à cause de sa situation à pic au bord d'une gorge qui s'ouvre subitement dans les champs, et au fond de laquelle coule la Cure, « fleuve de malheur », disent les vieilles chansons de Geste, à cause de la terrible bataille qui eut lieu dans la plaine, entre le comte Gérard de Roussillon et Charles le Chauve.

L'église de Saint-Père, qu'on aperçoit bientôt au bas de la montagne de Vézelay, a été construite en expiation du sang versé dans ces régions. Magnifique écrin pour conserver le souvenir d'un prince ! En contraste avec les cathédrales et les églises abbatiales que j'ai vues ailleurs, en contraste surtout avec le colossal monument de Vézelay, elle est comme façonnée par un habile

Florentin. Il y a ici cette même joie dans le travail qu'on sent dans l'église de Brou, et je ne fus pas étonné d'entendre mon guide de Vézelay (je vous parlerai bientôt de la science et du charme de ce tailleur de pierres) me dire que s'il avait quelque habileté et quelque maîtrise, il ne le devait qu'à Fintluence subtile du bon goût qui rayonne de ces ogives et de ces pignons du xni" siècle. On a tant dit, on a tant écrit, depuis Thierry et VioUet-le-Duc jusqu'à Mérimée et Montégut, sur les moines de Vézelay et sur leur église de la Madeleine, que le seul nom de Vézelay évoque plus d'idées exactes qu'aucun autre de même sorte. C'est une histoire extraordinaire, d'un individualisme effréné, dans laquelle comtes de Nevers, rois de France, chefs de l'Église, bourgeois et paysans de Vézelay jouent, les uns après les autres ou tous ensemble, des rôles qui n'ont rien de particulièrement chrétien. C'était contre des moines mondains, poli-

tiques, grands seigneurs comme ceux-là, qui dominaient de leur nid d'aigle toutes les vieilles routes des pays des Éduens et des provinces romaines du Lyonnais, que saint Bernard et plus tard le grand réformateur de Bèze élevèrent leurs protestations. La douce mémoire de saint Bernard avec le souvenir de mon après-midi à Pontigny m'accompagnaient partout dans ce temple presque païen de Vézelay.

Car c'est vraiment un temple païen, cette majestueuse église que le gardien ouvre devant vous avec la certitude de vous éblouir et la joie d'avoir réussi. Vous franchissez le portail de la façade pour entrer dans une somptueuse salle de pierre, Téglise des catéchumènes ; mais, en dehors de la véritable enceinte, vous attendez encore en face des portes fermées, au milieu d'une profusion débordante de décorations sculpturales, la révélation de la sublimité grandiose de rintérieur. Comme un acteur au théâtre, le

gardien prépare ses effets : les portes crient sur leurs gonds et Tœil émerveillé plonge le long de la vaste perspective de la nef, glissant de colonne en colonne jusqu'au fond du chœur; ainsi, dans une forêt de sapins, on parcourt d'un regard qui ne se lasse pas les longues et majestueuses avenues d'arbres. C'est une profondeur à perte de vue.

Telle est Tordonnance des lignes que ni la pensée, ni la vision n'y sont encaissées sauf pour toujours vouloir pénétrer plus avant.

Cette nef a quelque chose de la svelte immensité des grands lévriers transatlantiques. Quittant le narthex^ nous franchissons le seuil, mais faut-il le dire? ce qui m'a ému ici, ce fut peut-être moins le détail des colonnes ou le jeu harmonieux des styles, que la présence à mon côté, comme gardien de Téglise et comme guide, d'un des derniers maîtres maçons de la grande race des constructeurs du moyen âge; un homme qui avait travaillé non seulement à Véze-

lay, mais à Notre-Dame de Paris, sous la direction de Viollet-le-Duc, et qui, tout en n'étant qu'un modeste et humble artisan, connaissait les mystères de tous ces styles, jouant avec ogives, arcs-boutants, rosaces et chapiteaux, comme le grand chirurgien avec le corps humain ou Tenfant avec des cubes. Dans cette longue vie de contact avec les pierres, sa tâchejournaliëre était devenue pour lui une chose glorieuse. Sa joie de bon travailleur illuminait sa belle figure. Je croyais voir un de ces maîtres maçons anonymes qui ont élevé les cathédrales des xii*^ etxin® siècles. Il nous devançait devant les colonnes, expliquant amoureusement la provenance des matériaux, les moindres changements dans leurs nuances, les détails des chapitaux qu'il avait restaurés, ceux qu'il avait débarrassés de leur badigeon, enfin, le moyen de reconnaître Tépoque d'une colonne ou d'un morceau de pierre selon le marteau employé. Dans chaque coin.

84 TERRRS FRANÇAISES

on trouvait les preuves de sa maîtrise. Si Viollet-le-Duc, dont il me dit : « II ne se plaisait que parmi les ouvriers », a su s'entourer de beaucoup de travailleurs de cette espèce, il a autant montré son talent par là que par ses œuvres. Cet homme, Emile Bobelin, qui s'inscrivit modestement sur mon carnet comme « tailleur de pierres à Vézelay », est certainement la fin d'une race. Qu'est notre science pédantesque, notre science de seconde main, à côté de la directe connaissance des choses de ce tailleur de pierres de Vézelay? Le travail et Tartsont pour lui une religion suffisante, et, dans ce vaste vaisseau soh taire, dans ce mausolée splendide d'où la science moderne a tout arraché \ jusqu'à ce corps de sainte Madeleine qui en faisait autrefois la gloire, rien n'est vivant, tout est mort, sauf la grande personnalité du vigi-

* Voyez le livre de l'abbé Duchesne, Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, vol. I, pp. 316-325.

lant tailleur de pierres, son gardien et son âme.

Avallon.

Nous cheminons vers le Sud, le long de Tancienne route romaine de Sens à Autun, côtoyant maintenant le Morvan par son bord oriental, vers Saulieu. Dans le train je pense que j'aurais pu intituler toutes ces notes Morvaniana ou Burgondiana. A Avallon ridée n'aurait pas été sans à propos : le compilateur Cousin, qui a renouvelé après les Valère-Maxime et les Aulu-Gelle les recueils d'anecdotes qu'il dénommait Ana^ était né à Avallon, au cœur de cette contrée que je parcours pendant ces trois semaines de printemps. Mais tous les livres à vrai dire ne sont que cela : des Ana^ des échos de ceux qui nous ont précédés. Nous allons, répétant nos prédécesseurs, tissant avec les fils de l'ancienne étoffe des trames nouvelles ; pareils aux oiseaux qui ramassent ici une

plume, là un cheveu» nous construisons des nids nouveaux pour y reposer nos vieilles vanités. Comme nos songes, comme nousmêmes, nos écrits ne sont faits que de lambeaux ramassés au hasard. Ainsi, dans ces notes, pour lesquelles je pourrais emprunter un mot de terroir, j'ofifre aux lecteurs une mosaïque où seul Tordre des morceaux, — je n'ose dire le dessin, a quelque nouveauté. Mais je l'ai dit : tout est Ana^ je dirais presque : VAna est tout.

Saulicu.

La ville est posée sur une sorte de terrasse d'où la ligne montagneuse de la Côte d'Or, vue a travers la plaine, rappelle les environs de l'ancienne ville de Granum (Saint-Rémy) ; mais les Alpilles manquent à l'horizon. Cependant les deux sites ont un aspect romain caractéristique, et, lorsqu'on apprend que Saulieu fut une des stations de la grande voie d'Agrippa, ou n'en est pas

étonné. A mi-distance entre Autun et Avallon, cette ville n'a jamais cessé d'être une petite capitale pour le Morvan de l'Est.

Ce que fut le rôle de son saint, Andoche le martyr, dans le développement même matériel de la ville au temps de la foi, on le devine dans le chœur de l'église abbatiale, à côté d'un tombeau en marbre blanc, qui, s'il n'est pas la dernière demeure du saint en question, n'en est pas moins un curieux monument de sculpture tombale du VI® siècle.

Autrefois le nom d'Andoche rayonnait jusqu'au delà des limites de la plaine de Saulieu. Encore aujourd'hui, dans les rues de Dijon, le passant peut entendre les enfants se jetant à la tête des paroles comme celles-ci : « Va donc, espèce d' Andoche. »

Il paraît même que la locution : « Quel Andoche! » n'est pas inusitée dans les pays plus à l'Est où régnent les bonnes grâces d'autres saints plus honorés. Ainsi être un

Andoche, pour le bourguignon de la Côte, c'est être un Morvandiot de terre béotienne.

Cela, il faut le diro, devrait être la gloire, pour un Saint patriote.

A Saulieu, ce n'est pas la grande église de Saint-Andoehe que je considérai avec le plus de plaisir, mais un ravissant coin, à rextrémité de la ville, où, à côté d'une grande terrasse ombragée, un ancien cimetière — Tidéal cimetière ancien do village — entoure une minuscule église, très vieille et très simple, mais si parfaitement en harmonie avec son entourage que le tableau entier ferait la joie d'un aquarelliste. La perfection complète est atteinte par la présence, entre les contreforts de Téglise, d'une demidouzaine de rudes pierres tombales galloromaines et peut-être gauloises qui rappellent ces médaillons que les artistes de la Renaissance posaient sur leurs façades, et qui forment ici une décoration très heureuse. C'est un effet qui n'est nullement

voulu, mais d'un à propos délicieux. Cette petite église de Saint- Saturnin résume tout Saulieu.

Autun.

Autun a des kiosques de journaux et des cafés chantants. Voilà les premiers signes de modernité banale que j'aie rencontrés depuis dix jours en Bourgogne. C'est une impression de dissonance immédiate, lorsque vous sortez de la gare, la tête remplie du beau mot à' Augustodunum^ et que vous enti'ez sur la vaste place du Champ-de-Mars, pavéô, il est vrai, d'une manière assez antique. Descendez maintenant à l'Ouest, en dehors de la ville, et, au delà de l'Arroux, dans les prairies ; dès que vous quittez la ville par la porte romaine d'Arroux, vous commencez à sentir ce que « la Rome celtique » a dû signifier autrefois de grandeur impériale.

Ainsi vu à distance, Autun redevient

le vrai Ausustodununi, la patrie du déroulédiste Sacrovir et du rhéteur Eumëne.

Arrêtez-vous sur la route d' Agrippa : les vieilles fortifications romaines s'étendent au-dessus de TArroux comme une haie pittoresque enserrant la ville. Celle-ci s'élève doucement le long de sa terrasse naturelle vers les montagnes boisées qui forment une scena dans Tarrière-plan, tandis que, tout près, TArroux serpente dans les champs.

Tous ces champs font une vaste plaine entourée de montagnes, un grand amphithéâtre naturel de dimensions dignes de Rome. Derrière vous, isolés dans les champs, s'élèvent les deux murs d'une tour immense qui donne au paysage un grand caractère et rappelle un peu la tour Vésone à Périgueux : le tout, ville, fleuve et tour lointaine, évoque d'une manière frappante la grande capitale romaine du Nord, Trêves sur la Moselle. Le fleuve que vous traversez par un gué, où les laveuses sont armées de

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battoirs résonnants, est tout bordé de débris de marbres et de briques romaines, où Ton peut faire des fouilles expédilives de touriste.

Napoléon, pendant ses promenades d'écolier, avant d'aller à Brienne, a dû rôder autour de ces monuments, piétiner ces innombrables morceaux de la ville antique, s'asseoir sur les ruines de cet amphithéâtre qui égalait presque le Colisée, et, dans ses ruminations un peu moroses de jeune Latin transplanté sur le sol de la grande capitale gallo-romaine, aspirer ici l'air grisant d'un grand passé en rêvant ses premiers projets d'une tradition latine renouvelée.

C'est le même air qui a grisé Stendhal au point de le rendre insensible à Tintérêt — on ne peut vraiment pas dire à la beauté — des sculptures du tympan de la cathédrale où se trouve un Jugement Dernier digne de figurer k côté de ceux de Conques et de Bourges. J'ai cité l'autre jour à Sens le pas-

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sage incroyable où Stendhal trahissait Tétroitesse vraiment fanatique de son âme quand il s'agit de l'architecture « ecclésiastique » de France. Sa partialité est d'autant plus étrange qu'il n'avait eu sous les yeux, comme véritables monuments romains, que deux portes qui, malgré leur solidité et leur harmonie, n'ont rien de remarquable, et ne sont certainement pas comparables à celles d'Orange. La vérité est que son imagination, nourrie du passé et surtout affolée par ses rêveries sur Napoléon, mettait une auréole autour de ces pauvres restes de l'antiquité. Cependant l'aspect de la ville d'Autun, vue au delà de TArroux, lui donne une certaine excuse.

Il aurait été encore plus excusable après un après-midi aussi instructif et délicieux que celui que j'ai passé dans les musées de la ville, surtout dans ce petit « Musée de Cluny » celtique que la Société Éduenne a organisé si admirablement dans l'ancien

hôtel historique du chancelier Rolin. Là, sous la présidence du vénérable M. BuUiot, le premier explorateur de Bibracte, ont été installées des collections que M. Déchelette a considérablement augmentées et qu'il a commentées avec une science qui le place au premier rang des maîtres de l'archéologie celtique. J'ai passé une heure exquise dans la salle où sont réunis les objets trouvés au sommet du mont Beuvray, à Bibracte^ ville mère d'Aiigusto-.

dunum. Il serait peut-être peu pratique de laisser ces restes de la ville foraine, ce Creuset embryonnaire comme l'a appelé M. Déchelette, sur le sommet même de la montagne, dans un musée bien aménagé, comme la Grèce a eu la hardiesse et le bon goût de faire à Olympie et sur l'Acropole d'Athènes. Mais, tout en reconnaissant la parfaite installation de ces objets, sous la protection savante de la Société Éduenne, je ne puis que répéter que c'était sur la

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liauleiir nit^me de Bibracte, véritable acropole de la race, que ce musée, but de pèlerinage national, aurait du être installé.

Quelles délices d'y faire le voyage pour examiner de près et longuement, sur le lieu même, les outils des émailleurs gaulois, le fer à gaufres, la verrerie, les bronzes, les poteries ! A Autun, ces reliques m'ont fait penser à ces divinités rudes mais tutélaires que les colons des villes d'Ionie retournaient chercher bien loin, au berceau de leurs ancêtres, pour rappeler à leurs enfants la mëre-patrie lointaine. On imagine donc les raisons sentimentales pour lesquelles Autun peut vouloir garder ces objets ; pourtant je doute fort, d'après ce que je viens de voir — les garçons des écoles jetant des pierres à la statue de Divitiacus — que les Autunois d'aujourd'hui, sauf cette charmante Société Ëduenne, soient capables d'éprouver un sentiment de ce genre. Cependant Bibracte, je le répète.

EN BOUBGOGNE 95

est un mot qui doit faire vibrer Tâme non seulement de la petite élite d'une seule province, mais Tâme de tous les Français. Il y a urgence à entourer cette montagne de tous les égards qu'une grande nation doit au berceau de son origine. Tout serait préférable à ce silence et à cet oubli, même la vulgarité des affiches réclames dans les gares et sur les voies publiques.

Voilà les réflexions qui me viennent dans ma chambre d'hôtel, où j'ai été obligé de prendre refuge, chassé par un grand orage de grêle qui est tombé sur tout le bassin d'Autun. C'est la première averse que nous avons rencontrée, malgré Shakespeare, depuis maintenant dix jours.

a He that has and a little tiny wit, — With heigh, ho, the wind and the rain — Must make content with his fortune's fit Though the rain it raineth every day. »

C'est ce que j'ai fait. Mais je m'aperçois maintenant que si Stendhal, ébloui de Rome

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et de Napoléon, a commis l'absurdité dont j'ai parlé plus haut, j'élais moi-même sur le point d'oublier deux choses admirables qui ennoblissent la cathédrale d'Autun : la toile d'Ingres, le Martyre de saint Symphorien, un des plus beaux tableaux qui ornent les murs d'aucune église française, et, du reste, la plus belle œuvre que j'aie vue de ce peintre, ici presque aussi coloré et richement varié que Véronèse, et les deux statues en marbre blanc du président Jeannin et de sa femme à genoux. Quel style ample, noblement idéal et réaliste à la fois, et digne des figures les plus sympathiques de la Bourgogne. Ce président au Parlement, pratiquant la sage politique Fabienne, lorsque l'ordre arrivait de Paris d'assassiner tous les protestants, glorifia magnifiquement le sobriquet de « Cunctator » et sauva l'honneur de Dijon.

Maintenant je pense au charme inoubliable de ce pays si sage qui nous entoure.

Je me trouvais ce matin sur un des plus hauts gradins de l'amphithéâtre; le soleil se levait au-dessus de la montagne de Monljeu; la brume de l'aube se dissipait le long des pentes en une vapeur délicate ; toute cette étendue de plaines et de collines boisées se déroulait devant moi en lignes harmonieusement élégantes ; c'était, dans des limites un peu moins grandioses, la vue du théâtre de Sparte vers les montagnes de Taygète. C'est là surtout que l'on comprend l'ancienne grandeur d'Autun. Je songeai que c'était aux larges courbes de ce théâtre que Stendhal avait mesuré l'ampleur de ses émotions, et je ne me sentis plus le droit de lui en faire un reproche.

Le Greu0ot.

En route pour Paray-le-Monial. — Cette plaine que nous avons vue du sommet de Beuvray, nous la traversons maintenant le long de l'Arroux. A mi-distance d'Étang,-

TERRES FRANÇAISES. t

98 TERKKS FRA^NÇAISES

nous changeons de train pour monter le Mesvrin par un des fossés du Morvan. Dans la zone des plages des mers préhistoriques — la ligne est hien tracée par des dépôts de houille, — les ruines d'un château dans la plaine retiennent longuement Tattention.

C'est, dit le guide, le château de Ghazeu, acheté en 1740 au chancelier Rolin par Bussy-Rabutin, qui Thabita pendantson exil, ainsi que sa cousine la Marquise dont plusieurs lettres sont datées d'ici... Qui fera le compte des châteaux où M"**" de Sévigné a séjourné? Ce sont peut-être ces contacts variés, ces voyages de la Bretagne à Grignan et de Paris à la Bourgogne, qui ont donné à son style cet air détaché et poli. — Au delà de rÉtang, la route est belle ; c'est une contrée de vraies montagnes, mais disposées de telle sorte que Taspect du paysage est gai ; cette région-ci non moins que celle d'Autun est timbrée de sceaux gallo-romains.

La montée est assez dure ; ce Charolais

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est presque auver^at. Un tuooel, et voici le Creusot. Quel contraste avec ce que j'ai vu jusqu'ici î Voici la ville type des temps nouveaux. Plus de communes formées avec peine autour des monastères, plus d'agglomérations de serfs s'élevant lentement à la conscience d'eux-mêmes autour du château féodal. Rien ici de particulièrement français, rien d'enraciné. Une ville à fleur du sol, qui aurait pu pousser sur n'importe quel autre point de la planète, pourvu seulement qu'il s'y fût trouvé quelques filons de houille et de grands capitaux pour les exploiter.

Pas d'histoire, ou une histoire qui date d'hier et qui doit plus son importance à ses prolongements vers l'avenir qu'à ses attaches au passé. Une ville toute d'industrie, créée par l'acier, ce génie des temps nouveaux ; une de ces villes impossibles, inconcevables il y a soixante-quinze ans, une ville qui nous sépare comme par les gouffres des siècles de tout ce que la vieille Europe a

t'iifaiité îiveo doulour. Ici et tout le long (If lu Bourbince, nous sommes en dehors du passt'* et fruïiclioment lancés sur la route dv Tavenir. C'est MontcIianin-les-Mines, IJlanzy, Montceau, avec leurs hautes cheminées fumantes au milieu des proprettes p(»tites habitations ouvrières, qui n'ont plus rien de françjais que leurs alentours de grandes prairies ondulantes où paissent les beaux bœufs charolais.

Païuy-lc-Monial

Il est peut-être heureux pour la bonne humeur et môme Timpartiaiité des récits des voyageurs modernes aux sanctuaires de la Grèce, à Delphes, a Eleusis, à Epidauros^ que ceux-ci y trouvent le sol déblayé de toutes les laideurs qui, sans doute, les serraient jadis d'aussi près là-bas que je les ai vues aujourd'hui rampantes, autour de ce célèbre prieuré des moines de Cluny. On vient àParay-le-Monial, si Ton n'est pas pèle-

EN BOURGOGTNE iOl

rln, pour voir un reste d'architecture clunisienne ; pour goûter, comme à Pontigny ou à Vézelay, quelque chose de Tatmosphere de noble distinction et de paix qui règne dans les lieux abandonnés oîi des hommes de piété, de science et d'initiative ont bâti, prié et labouré, il y a mille ans, et l'on trouve un des plus beaux monuments ecclésiastiques de rhistoire de France couvert de lichens païens. Les changeurs de monnaie, les exploiteurs delareligiony sont installés dans d'affreuses barraques qui étouffent les exquises chapelles romanes dont les murs même sont souillés par les faux estropiés et les mendiants. Près de là prospère un admirable institut de supercherie, intitulé « Hiéron du val d'or )),où les mystères de la religion sont traités avec une science perverse qui rappelle les mystifications organisées des oracles païens. Si quelque chose pouvait retarder la canonisation de Marguerite -Marie Alacoque , ce serait

ratmosphère qui remplit les alentours du prieuré de Cluny. Dans la prière affichée dans une des chapelles de TégUse et recommandée à ceux qui voudraient hâter les hésitations du Collège sacré, je trouve, adressée au Seigneur, cet étonnant avis :

« La gloire de votre divin cœur est intéressée ! » et Ton donne les raisons : « Proclamée sainte, Marie-Madeleine aura plus de puissance et de crédit pour attirer à vous tant d'âmes qui vous ignorent » ; là-dessus un appel à de nouveaux miracles. Que signifie cet appel dans une si noble église, héritière de tant de belles traditions? et que signifient — comme sile culte du Sacré-Cœur n'était pas suffisant, et que d'autres dieux fussent nécessaires pour attirer la foule — ces statues de Notre-Dame de Lourdes, de saint Antoine de Padoue et de saint Biaise?

La réponse saute aux yeux quand on voit la foule à la gare, — ce n'est qu'un jour quelconque, non un jour de pèlerinage or-

ganisé que je m'arrête ici — quand on entend la cohue qui encombre les boutiques des vendeurs d'images, surtout quand on lit les touchants, les merveilleux petits griffonnages, écrits au crayon sur les murs des chapelles : « Je suis un jeune homme très pieux et très fervent, me trouvant sans place et dans l'embarras . Alors, saint Biaise, veuillez vite m' accorder un soulagement : travail et santé » ou « Mon mari s'est coupé la main. Accordez-lui, saint Biaise, une prompte guérison ». ou « saint Biaise, je vous demande de décider mon avenir », etc. Touchantes en effet ces prières, et légitimes aussi. Oui, il y a certaines maladies de l'âme et du corps qui ne se guérissent encore que parmi le symbolisme éblouissant et magique des lieux hantés par une divinité. Ces mouvements de recul vers le paganisme sont charmants, cependant Ton pourrait choisir des lieux vides de souvenirs. Il y a Fourvières et il y a Mont-

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martre. Greffer ce lierre étouffant sur les nobles murs d'une vieille église comme celle (le Paray-lc-Monial où l'on avait façonné, comme abri pour les âmes, la forte armature de la théologie scolastique, c'est égaler en inconscience ceux qui voient sans crainte pousser les vrilles de la glycine le long de la grille qui protège leur maison et s'étonnent plus tard que les plus solides barreaux aient été tordus et même arrachés par son irrésistible étreinte.

auny

Cluny m'a été une grande surprise et une grande déception. De la splendeur spacieuse de l'ancien temps, quelques pierres à peine restent debout. Sans la visite à Paray-le- Monial et à Vézelay il serait impossible de se rendre compte de la beauté de cet ancien domaine monastique ou des dimensions de la vaste église, la plus grande de la Chrétienté après Saint-Pierre. Vous logez dans

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un hôtel qui a lui-même un air du vieux temps, et qui occupe seulement une partie de l'emplacement de la grande nef. De l'autre côté de la rue, un immense jardin, où sont installés les haras de l'État, étale sa verdure sur une autre partie de la même nef et sur le sol occupé autrefois par le chœur.

Deux routes de la ville, une cinquantaine de maisons, les hauts murs d'une terrasse de jardin, tout un quartier, en un mot, du bourg de Cluny, est placé sur le site même de la merveilleuse église. Mais que le lecteur ne s'imagine pas qu'ici, dans ce coin de ville dont je parle, il reste quelques traces du crime qui a été commis. Sans les cartes et les maquettes de la Bibliothèque nationale, sans les documents des archives de l'église, ni Thistorien, ni l'archéologue ne devineraient l'existence d'une construction qui fut la gloire de la France. Même le simple voyageur, attiré dans cette vallée par le rayonnement de ce mot de Cluny,

doit y venir déjà muni de renseignements précis afin de pouvoir s'orienter sur ce sol étonnamment déblayé. Au Musée, qu'il fera bien de visiter tout d'abord, il trouvera, classés comme on classe les monuments de Rome ou de Grèce, les autels, les colonnes de marbre pentélique ou de Paros, les chapiteaux romans, les bois sculptés, les coffrets, les clefs et d'autres restes encore de Téglise (d du monastère. Mais tout cela est bien peu de chose, et le bâtiment même où ces reliques sont exposées est actuellement à dix minutes de marche des seuls fragments à peu près intacts de ce monument : la tour qui s'élève au-dessus du bras sud du grand transept et une chapelle exquise dite chapelle de Bourbon. Il faut avoir étudié soigneusement, au Musée, les plans de Téglise telle qu'elle existait encore au commencement du siècle dernier, pour comprendre où Ton est lorsque, entrant sous cette tour par les bâtiments de l'école normale profes-

slonnelle installée dans le vieux logis des moines, on est saisi comme par un vent d'inspiration et transporté sous ces voûtes qui semblent d'autant plus hautes que la nef est d'une étroitesse inusitée.

C'est le même effet que dans la petite église de Semur, mais combien plus imposant! Tout près est cette chapelle de Bourbon où se voyaient les douze apôtres en argent supportés par des encorbellements sur lesquels étaient sculptés en buste, chacun avec une physionomie différente, les prophètes d'Israël. Les apôtres ont disparu, mais les têtes des prophètes existent encore, et elles forment une des séries les plus extraordinaires d'interprétations psychologiques que le ciseau du sculpteur ait jamais réahsées. L'idée était belle, et quelques-unes de ces têtes frappent vivement par la puissance de leur regard. Celle d'Ézéchiel peut aller de pair avec la tête de Moïse du « puits » de Dijon. Mais c'est

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tout ce qui subsiste de l'église abbatiale de Cluny.

Parlesgrandes galeries des dortoirs du premier étage on accède au balcon, qui domine toute la partie sud-est de l'ancienne enceinte. Accoudé sur ce balcon de fer forgé, échantillon parfait de Tart pratique et savant des moines, on peut se faire une idée de la disposition de leur domaine, dans ce bassin ouvert, entouré de pâturages et des vignobles des montagnes charolaises, et adossé comme toujours à un fleuve dont les moines avaient détourné un bras pour alimenter leur moulin dont quelques murs et une tour se voient par-dessus les arbres du parc. Quel site ravissant aujourd'hui ! Mais qu'il a dû sembler caché et lointain pendant les longs siëcles du moyen âge, quand les érudits et les artistes de Tordre distillaient dans cette ruche le miel de leur science et de leur goût.

L'histoire de leur influence féconde est

connue de tous. J'en eus la vision toute neuve hier soir en grimpant avec peine les montagnes qui séparent TOcéan de la Méditerranée. Il me semblait voir une petite caravane d'ânes et de moines se dessiner sur les cimes de ces coteaux du Charolais, faisant route vers Cluny, la maison-mère, chargés de quelque trouvaille de manuscrits grecs ou latins, de quelque cep de vigne inconnu, d*une graine nouvelle, de quelque message de pape ou de prince, de quelque fraîche recette de science médicale, ou encore, qui sait, d'une copie toute neuve de Pétrone, pour distraire la bonne compagnie pendant les soirées de « gab » et d'étape autour de l'âtre des châteaux féodaux.

A Cluny, ils croyaient bâtir pour l'éternité. Rien de plus rare qu'une église complètement détruite ; mais voici presque disparue de la mémoire des hommes, par je ne sais quel incroyable hasard ou quel

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vandalisme inepte et têtu, une église unique en France et qui intéressait tous les pays du monde. A la pensée que ce crime n'a eu lieu ni pendant les guerres de religion, ni sous les coups de foudre de la Révolution, mais dans les jpremiers quinze ans du siècle dernier, au temps de Napoléon, et quand on songe que Prud'hon ne s'est même pas soucié d'intervenir auprès de son maître en faveur de sa ville natale, on reste confondu. Dans tous les cas, la grande impression qu'on emporte d'ici est une des plus riches et des plus mélancoliques qu'il soit possible de ressentir.

Tout est mélancolique ici. On est réveillé par le houkou du hibou, pleurant dans la dernière tour de l'église, faisant lui-même, tout seul maintenant là-haut, la besogne des matines des moines. Cette mélancolie vous suit doucement jusque dans les coteaux de Saint-Point, dans l'enclos du petit parc du château de Lamartine, près du tombeau

OÙ dort, voisin d'une petite église, le plus sympathique des poètes, à mon avis le Français le plus séduisant du siècle dernier. — C'est une petite retraite très digne, très champêtre, que Lamartine lui-même a décrite et qu'il me tardait de voir.

Deux souvenirs, celui de Cluny et celui de Lamartine, ennoblissent singulièrement cette terre. On est pénétré par le sentiment d'une douloureuse analogie entre le destin des moines et celui du poète. Le hibou semble crier de la tour les paroles que Tamant d'Elvire a fait inscrire sur son tombeau :

Speravit anima mea^ « mon âme espérait toujours »...

Vers la Saône.

C'est le chemin du retour. — J'avais hésité entre les deux routes, celle qui passe par Mâcon et Tournus et celle qui suit la crête des montagnes au Nord. Je suis heu-

reux d'avoir choisi la première. Cette descente rapide de Cluny dans la vallée de la Saône m'a révélé subitement les raisons qui amenèrent les moines à choisir ce site. Hier, au Musée Ochier, à Cluny, en présence de ces marbres, et à l'hospice, émerveillé par la beauté du bas-relief de bataille rapporté de Rome pour le tombeau des Bouillon, je me demandais comment ces blocs ont pu être transportés de si loin dans ce lieu qui semble si inaccessible. J'avais mal étudié les cartes. La réclusion de Cluny n'est qu'une illusion. En réalité, ce n'est qu'un petit « chez soi » de montagnes, d'accès assez facile par la grande route de la Méditerranée, la vallée du Rhône et celle de la Saône. De là vous glissez presque verti* gineusement sur Mâcon. Et quel beau pays»

vraiment d'un grand caractère, avec ses pentes raides, de lignes sculpturales, toutes couvertes de vignes, et de quelles vignes !

Toute la surface du sol a la qualité d'un bas«

relief, el la contrée semble consacrée à Dionysos.

C'est le pays de Lamartine. Nous dépassons Milly, un village suspendu à Titalienne, sur de riches coteaux de vignes, en face du soleil. Déjà la grande lumière de l'Aquitaine tombe en flaques. Un peu plus bas, en face de Solutré le Mystérieux — qui nous délivrera de la hantise du problème que cette montagne nous pose ? — tout le paysage a une distinction du plus grand style. 11 a fallu à peine une demi-heure pour sortir de la poche de Cluny et pour arriver au bord de la grande route fluviale des nations. Je ne m'arrête pas à Mâcon que je connais trop bien. Je file tout de suite, pour me servir du mot de tous les paysans bourguignons, par la grande ligne, sur Tournus.

Tournus.

Tournus, c'est une longue rue de vieilles maisons parallèles à la SaônCj avec de

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larges quais, d'où, au-dessus des toits, on aperçoit les deux tours romanes d'uqe grande et bizarre église. Cette église de Saint-Philibert, avec la maison natale de Greuze, sont les deux seules choses dignes d'intérêt dans cette ville. Le dessin général de l'église résout certaines questions qu'on s'est posées en visitant les autres monuments bourguignons de même époque et de môme style, ou à peu près. La façade, très haute, est d'une grande -simplicité, d'une rudesse anatomique, dépouillée de tout ornement, sauf une petite bande en arête de hareng, qui la ceint, comme la bordure d'une chlamys, au-dessus de la taille. L'intérieur est d'une simplicité pareille, mais aussi sépulcralement saisissante que les grands gouffres des tombeaux égyptiens creusés dans le rocher. Solidité et durée en sont les caractères. Une sorte d'ébahissement respectueux vous prend devant la porte largement ouverte de la grande nef. L'effet

produit est autrement religieux que celui de Vézelay ou même de Paray-le-Monial, et c'est un effet qui ne doit rien au gothique.

Autour du chœur, tout un chapelet de petites chapelles rayonne. Mais il faut les contempler de dehors, lorsqu'elles prennent leur place d'une manière charmante dans le dessin général de l'église dans laquelle il semble qu'on pourrait les rentrer, comme des tiroirs dans un meuble. Nous avons ici exactement l'idéal d'architecture des moines de l'an 1000. Puisque l'église de Cluny est détruite, il est indispensable de sauvegarder Téglise de Tournus.

Ghalon.

En route pour Chagny, où je veux coucher pour visiter demain les antiquités de ^a Vallée de la Dheune. Je m'arrête pendant deux heures à Chalon, ce qui me donne larg^rnent le temps de voir la ville, le chœur d^ l'église et les quais. Chalon n'est pas tout

à fait moderne et banal, mais, comme fin d'une journée commencée àCluny et Solutré, et qui est encadrée par les piliers colossaux de Tournus, c'est un triste dénouement.

J'ai hâte de m'en aller, de me trouver encore dans les montagnes de l'Ouest. Cependant, cette plaine par laquelle on se dirige sur Chagny est aussi historique qu'on peut le désirer. C'est la plaine où campaient les Écorcheurs du xiv" siècle, cette terrible bande de brigands que Duguesclin seul sut persuader de quitter la France. Chalon lui-même ne manque pas d'histoire, et même, s'il est si peu intéressant aujourd'hui, c'est parce qu'il en a eu trop, ayant été pillé, brûlé, presque complètement balayé de la surface du sol. Tel est le sort des boulevards du commerce. Tel est le terrible destin de devenir vulgaires et usuelles, qui menace les villes trop favorisées 'par leur situation géographique. Tous les vestiges de leur passé disparaissent sous la marche des siècles:

Chagny.

Chagny possède un hôtel des plus confortables et sert d'accès facile à cette très curieuse vallée de la Dheune, où j'ai passé mon dimanche de la Pentecôte. Voilà à peu près tout ce que je peux dire de cette petite agglomération de maisons. Mais pour ceux qui suivent la Dheune pendant quelques kilomètres par le fond de sa vallée, Chagny partage malgré tout la faveur dont tout ce groupe d'images, tout à fait particulières et rares, évoquées par le mot Dheune, est entouré.

Comme la vallée qui monte au-dessus de Màcoa vers Cluny, celle-ci offre le mode '^ plus naturel et le plus pittoresque de pénétration des montagnes qui séparent toutes les routes du Midi et de l'Orient des routes du Nord et de TOuest, les routes de ^^ civilisation urbaine et commerçante des roules des barons pillards. Vous aurez beau

lire les volumes passionnants de Desjardins, vous ne comprendrez jamais, avant d'avoir vu de vos propres yeux, — je voudrais voir élever ici un monument à Thomas le Douteur, qui est le véritable pfere de la critique scientifique, — comment la porte du Midi a pour vestibule la vallée de la Saône, comment cette vallée est mise en communication avec Tautre monde du Nord par toute une série de vallées latérales conduisant le voyageur vers les régions de TOcéan. Ce sont de grands couloirs par lesquels se sont infiltrées toutes les races.

L'aspect de ces vallées, de celle de la Dheune comme de celle de Mâcon à Cluny, est tout h fait méridional. Vous vous croiriez à Valence lorsque, après vous être rapproché pendant quelques kilomètres de Santenay, vous vous arrêtez dans un petit jardin, près d'une source lithineuse, pour déjeuner en vue des crêtes dénudées et rocheuses des hautes falaises d'en face. Ces

falaises ferment Thorizon de chaque côté de la vallée ; tous leurs sommets sont autant de plates-formes qui surplombaient autrefois des précipices baignés par TOcéan ; la plaine est couverte de vignes qui produisent des vins célèbres. Nous étions sur une des parties les mieux conservées de la route d'Agrippa; assis dans ces vignobles, j'eus pendant quelques instants l'illusion d'être en Italie ou en Grèce. Pour compléter l'illusion, quelques saules lointains au delà des vignes prenaient l'aspect d'oliviers; les lézards zigzaguaient sur les rochers, et même les cigales, ou en tous les cas leurs sœurs bourguignonnes, chantaient dans l'air chaud.

J'étais venu ici pour monter au sommet du mont de Sène, ou montagne des Trois- Croix, point culminant de la contrée, site d'un temple de mercure que saint Martin, dans sa tournée d'iconomaque, a fait raser.

C'est, par l'aspect, un Vaucluse bourgui-

gnon, un vaste amphilliéâtre formant cul-desac, dont le sommet, véritable plate-forme naturelle d'une solennité grandiose, paraît attendre quelques monuments aux Dieux, au Trës-Haut, surtout à cet Hermès qui vole par les sommets comme un oiseau de passage, établissant ses étapes de voyage aussi près du soleil que possible, comme ici et dans son temple arverne du Puy-de-Dôme. C'est encore et surtout M. Bulliot qui a déblayé son logis de la vallée de la Dheune, et qui en a montré le chemin à ceux qui voudraient essayer pour la millième fois de résoudre le problème du sentiment du pittoresque chez les anciens.

Vous montez sans trop de peine à cette haute plate-forme. De là, la vue est superbe. Vers le Sud-Est, Tœil parcourt toute la plaine de la Saône, avec ses villages, depuis Chagny et Chalon jusque très loin vers le Jura. Vous voyez comment ce couloir de la vallée de la Dheune s'ouvre dans la plaine,

et pourquoi il fut choisi par Rome pour sa grande route du haut Morvan et des values de la Loire et de la Seine. Juste en face, de Tautre côté de la vallée, s'étend, dénudée, une haute plate-forme de montag-dos où vous pouvez suivre de l'œil 1 aooîenne ligne des fortifications du camp rorrietin qui gardait ce portail à la fois du *I»<ii et du Nord. Au Nord et au Nord-Est, eaooi^e deux montagnes en plates-formes s *^lo\rent comme des piédestaux grandioses dt^possédés de leurs statues. Tout ce paysage ^^^ <i^un superbe caractère et tout entier il ressemble a une sorte de musée créé par des X'itans pour l'installation à ciel ouvert temples divins à présent détruits. L'or- ^^rxance en est d'une beauté et d'une sim- P ^^îté classiques.

"*^^Out ce pays est un glorieux mausolée ;

^ quatre plates-formes de montagnes ont

^^ le passage de toutes les civilisations qui

^Scondent de la préhistoire jusqu'à nous-

mêmes. Ilots qui perçaient les flots des premières mers, ces hauteurs logeaient, aux jours de la fonte des glaciers, toutes les bêtes qui cherchaient un refuge contre les eaux surprenantes. Mon hôte, àChagny, m'a dit que, dans les hautes carrières du plateau, il avait trouvé des os ressemblant à des défenses d'éléphant, et bien que, occupé comme je Tétais par le temple de Mercure, je nome sois pas donné le temps de visiter ces gisements, j*ai trouvé néanmoins en quelques minutes plus de fossiles que je n'en avais jamais ramassé ailleurs dans le même nombre d'heures. Dans un des petits lits du ruisseau creusé par les eaux d'orages, les coquilles étaient si nombreuses qu'en cinq minutes j'en avais rempli mes poches, et j'eus la bonne fortune de trouver une hache en pierre et une pointe de flèche qui me ramenaient vraiment jusqu'aux temps civilisés.

Trois croix s'élèvent à présent sur cette

terre historique, au beau milieu de la Gella du temple, et ressemblent à des dagues plongées dans le corps de la divinité meurtrie et détrônée par saint Martin ; mais ici, fixées dans ce sol de fossiles et de gisements ossiferes, elles n'apparaissent que comme des virgules, dans le long rythme des âges ; car le paysage est si grand et les croix sont si petites que la vue s'étend quand même jusqu'aux siècles gallo - romains , quand le temple de Mercure se montrait ici comme un phare aux voyageurs venant du Midi.

Beauno.

Je ne sais comment il se fait que je n'aie pas noté mes impressions sur cette calme et proprette petite ville au moment môme oii j'étais livré à son influence. Je pense à ce que dit Bacon, dans son Essai sur les Voyages, «N'est-il pas surprenant, observet-il, que dans les voyages de mer, où Ton

l'J!4 TKHHES FRANÇAISES

lie voit que le ciel et Teau, on ait soin de prendre des notes, et que dans les voyages de terre où, à chaque pas, s'offrent tant d'objets dignes d'attention, on prenne si rarement cette peine? Comme si les objets ou les événenienls ([ui se présentent fortuitement méritait^it moins d'ôtre consignés sur des tablettes ou dans une relation que les observations qu'on s'était proposé de faire. » Le lecteur qui m'aura accompagné pendant ce voyage en Bourgogne se sera convaincu qu'il y a des exceptions à cette règle. Mais l'observation de Bacon est néanmoins fort juste, et je suis enclin à croire que, si je me surprends rédigeant mes impressions de Beaune lorsque déjà j'en suis éloigné, c'est que, pendant les heures passées entre ses murs, — car elle a des murs — j'étais comme fasciné par le charme très puissant du célèbre hospice et de son non moins célèbre Van der Weyden, — si tant est que ce soit un Van der Weyden. — Main-

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tenant, vue de loin, toute la ville de Beaune se rétrécit entre ses murs et ne semble plus que le cadre de ce bâtiment de Thospice si distingué de proportions, si vraiment beau dans sa simplicité. 11 y a, tout près de Paris, dans un coin de Seine-et-Oise, à Arpajon, un ancien marché qui est comme une rustique ébauche de cet édifice que, pour ma part, je tiens pour une réussite architecturale tout à fait remarquable. L'effet est dû exclusivement à la singulière harmonie et à la parfaite ordonnance de lignes droites relevées ça et là, avec un goût très sûr, par certains détails pittoresques qui donnent cette étrangeté dans les proportions, cette liberté dans l'emploi de la ligne droite que le même Bacon réclamait dans la parfaite beauté. La position du petit clocheton de Thospice, aux deux tiers environ de la longue ligne du toit, fait penser à un kakémono. Un artiste japonais, ayant à dessiner entre les limites d'un parallélo*

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gramme, dispose son sujet de la même fagon.

L'intérieur de l'hospice offre des plaisirs d'une autre sorte. A vrai dire, Thospice de Beaune, comme la maison Plantin, a Tallure d'un musée. Un véritable hospice devrait se signaler par une coquetterie de soins sans affectation ; celui-ci semble se distinguer par son affectation de coquetterie. La grande salle dans laquelle on est introduit tient lieu à la fois de salle de malades et de chapelle. Mais les malades sont des vieillards de vitrine discrètement encadrés par des rideaux rouges, et ils ont Tair d'être là pour jouer un rôle où le malheur et la misère n'ont rien à faire. L'identité de ces pauvres vieux est perdue dans les richesses qui s'accumulent sous les hautes ogives de la voûte. Au fond, derrière un grillage, les religieuses, en costume infiniment harmonieux d'Isa* beau, montrent leurs blanches cornettes comme dans un tableau de Fourbus. C'est un décor exquis. Tout y a été aménagé avec

ua parti pris évident d'attirer leë curioux épris du beau ancien. Depuis la cuisine, de Tautre côté de la belle cour, jusqu'au troisième étage d'une des ailes où Ton a installé un musée, tout est à voir ; du reste, Todeur traditionnelle des hôpitaux est absente. En haut se trouve le célèbre tableau de Van der Weyden si souvent décrit que je ne saurais m'y arrêter, sauf pour dire que ce i)â. liment unique n'est pas un écrin trop beau pour Tabriter. C'est un Jugement iJernier qui résume d'une façon naïve l'ancien chri»* tismisme populaire, et qui T^pfMtt dan» tou»

ses détails, de la façon la plus UmcliHitUt^ les loyautés impossibles dupasse.

Immédiatement en quittant la ^are A*t Darcey pour monter ver» Flavifrny, les champs de ffeves avec leur» fleur» %t\% p.'rie teintées de noir velouté, posée» chacune ^ur sa tige comme une libellule qui butine.

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me font penser aux règlements des moines <lu XI* siècle, obligés d'écosser les fèves dans les entr'actes de leurs prières et de leur besogne de copistes.

C'est par une jolie route sous bois, presque au sommet des bastions qui dominent rOze, que nous revenons dans les plaisants kopjes de la Bourgogne; le chemin traversant le mont Tevenel, où, tout le long de la lisière de la forêt, poussent le myosotis de la couleur du Wedgwood et toute la famille des fleurs étoilées, où voltigent des papillons du même bleu profond, et où le coucou fait son appel. Ce sont les mêmes fleurs que j'ai étudiées longuement hier à la loupe dans la bordure du tableau de Roger Van der Weyden à Beaune. Les Memling, les Van Eyck, les Flamands et surtout les Allemands du xiv® siècle et du xv* étaient des voyageurs de grandes routes. C'était en allant à pied en Italie, d'une ville de Flandre ou du Rhin, qu'ils se sont arrêtés le long du

chemin pour cueillir les forget-ine-not et prendre en abondance les notes dont ils se servaient plus tard pour orner leurs naïves et délicieuses compositions.

D'une ferme qui coupe le plateau du mont Tevenel, on aperçoit soudain, en face, à travers un profond et verdoyant vallon, la ville de Flavigny, comme un Auxerre moins pittoresque, un Semur moins moyen âge, un Vézelay moins grandiose, un Saint- Flour moins haut perché; mais une ville partageant certaines des qualités les plus caractéristiques de toutes celles-là et véritablement assise pour rayonner la lumière.

A notre droite, barrant le vallon, s'élève la belle plate-forme du mont Auxois, et Ton voit à la fois pourquoi Vercingétorix a choisi cet endroit pour son dernier effort de résistance contre Rome, et quel était le danger d'un tel choix. C'est un point admirable en temps de paix pour surveiller les vallons, disposés tout autour comme les

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rayons d'une étoile de mer. Mais, à cause de son isolement et' de sa forme, l'endroit peut ôtre facilement assiégé et réduit par la famine. Il est séparé du mont Teveael par un col qui pourrait bien ne pas être aussi naturel qu'il en a Tair.

La montée jusqu'à Flavigny est plutôt raide, et même lors([u'on a dépassé la porte des vieilles fortifications, on n'est pas encore au bout. On longe les murs d'une bien laide construction moderne, où, à des fenêtres, j'aperçois un jeune dominicain lisant. On voit encore à Flavigny un grand noviciat fondé par le Père Lacordaire, une église qui mérite une visite, une vingtaine de maisons intéressantes qui tombent en ruine, et des bâtiments assez intéressants où un pharmacien de Dijon fabrique les bonbons de Flavigny. Sans cette industrie, je ne sais si le monde n'aurait pas oublié tout à fait le nom de Flavigny. En somme, c'est surtout son site merveilleux qui

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signale aujourd'hui cette petite ville àTattention des touristes.

Il était de Flavigay, Hugues, ce moine fulminant, qui osa censurer, comme un prophète d'Israël, le quatrième capétien Philippe le Faible. De Tabbaye d'où sortirent ces vertes semonces, il ne restait jusqu'à ces derniers temps presque rien qu'un mur avec quelques colonnes sans caractère, le tout caché dans une des parties les plus ignorées du bâtiment où les durs petits bonbons de Flavigny sont fabriqués. M. Galimard, avec une initiative qui mérite tout éloge, a commencé à déblayer ce coin de sa propriété. Il a enlevé le badigeon, et commencé des fouilles discrètes. Actuellement on a retrouvé presque toute la crypte, sous le chœur, et des restes fort curieux du vieux monastère roman. Il paraît qu'on avait voulu classer ces restes parmi les monuments historiques, mais que le propriétaire

lui-môme a désiré avoir tous les honneurs de la dépense et de l'initiative. Il a déjà retrouvé des chapiteaux de style carolingien. Il nous oiïre ainsi un précieux reste d'un des plus célèhres monastères de France ; et il ne faudrait qu'un accî'S plus facile poui* attirer à cette hauteur les mômes voyageurs qui maintenant visitent Pontigny. .

C'est un spectacle assez triste que de voir la déchéance d'une commune comme celleci, où autrefois se tint le parlement de Bourgogne. Aujourd'hui Flavigny n'est qu'une simple bourgade sans vie, sans animation aucune. Sauf les moines et les Ursulines, la population semble ôtre de paysans et de petits cultivateurs, déchirés entre eux — et en ceci ils difierent peu des paysans de partout — parles plus mesquines jalousies et une étroitesse d'âme absolument désolante. Combien de fois, pendant ce voyage, n'ai-je pas trouvé les traces de ces haines et de ces rivalités entre paysans avares !

Pour arriver à Flavigny, des Laumes, qui est a une Irbs courte distance, on aurait à élargir une route qui existe à travers la plaine ; actuellement, il faut gravir toute la côte d'Alise, détour qui doit être intolérable pour les habitants et les chevaux du pays.

Le chercheur de pittoresque n'a peut-être pas à s'en plaindre ; il peut ainsi monter sur cette plate-forme du vieil Oppidum gaulois, de triste mémoire, ramasser des fossiles au pied de la statue du Vercingétorix, qui regarde fièrement la terrible plaine des larmes (c'est, d'après les gens d'ici le sens du mot Laumes) où son armée fut décimée par César, étudier les circonvallations et les routes romaines qui traversent le col entre les deux montagnes, et même, sans trop de peine, faire une visite au château du malicieux Bussy-Rabutin ^ Mais les habitants,

• Sur ce site il y aurait tout un chapitre à écrire. Bussy, loin de se calmer à la campagne, est devenu de plus en plus aigri. Exilé loin de la Cour, à cause de son Histoire amoureuse des Gaules, il s'entourait des portraits de

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qui ne sont pas, à de rares exceptions près, des chercheurs de pittoresque, mais des paysans égoïstes ou de petits politiciens retors, semblent si complètement dépourvus de toute inspiration élevée qu'ils préftTcnt marcliander le prix d'un champ, acheté pour contrarier le voisin, plutôt que de s'entr'aider pour rendre leur pays accessible. 11 est vrai que les campagnes sont appauvries lentement par la conscription militaire; les jeunes gens qui ont été arrachés à leur famille et à la culture des cliamps perdent trop souvent le goût des choses champêtres. C'est le terrible problème moderne de la dépopulation des campagnes et de l'agrandissement des centres industriels. C'est le problème du déracinement économique et social.

Grâce à Tinsouciance des habitants, Fla-

ses victimes et tuait le temps en se créant un musée de malignité, forgeant avec verve des mots lapidaireB qu'il accola sans vergogne au bas de chaque tableau.

vigny demeure presque aussi tranquille et aussi éloigné de tout mouvement qu'il Tétait jadis, quand les moines choisirent ce site à cause de son isolement et de son calme. Le pays doit même être plus tranquille aujourd'hui, car toute cette contrée, Alésia en face, et les montagnes tout autour, furent certainement peuplées de Gallo-Romains longtemps après la défaite des Gaulois unis.

C'est seulement aux jours de la fête de Sainte-Reine que les coteaux de cette contrée sortent de leur silence. Mais Flavigny, bien qu'elle croie posséder les vraies reliques de la martyre, reste quand même délaissée, tandis que la montagne d'en face devient le lieu de rassemblement de gens venus de tous les coins de la Bourgogne.

Le Vercingétorix trône là-haut sombre et fier au-dessus des théories de jeunes filles. Il n'a pas d'anniversaire, ni de fête ; et cependant Alise, Flavigny, les Laumes, n'existent plus que par lui.

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