‹ Terres françaises: Bourgogne, Franche-Comté, NarbonnaiseChapitre 3 sur 18 · VOYAGE AU PAYS DES LIGURES · texte numérisé non relu

VOYAGE AU PAYS DES LIGURES

Itîiojjr- i^.

Le plus ^SiÔT-t fef r-îniniiif T^rriuwiirt t la Stendhal };»^il1 jjsr.itrtr ^n. irîonrL j*^ joies IranqDÎllf^ fin r*ilîri*ii:x hl ût faùîisr qui obéiss-eQï i izit* îicr^î^ TBa>»îir» iiic»ment acceplife -et «.ç^ iiuî*«n: rirt**r ^^rf xn but idéal. D^anç > :rti- î^ïDfaiTn ji imn.

on jouit de loaJ k î:i;J3f»^ td^ âimift T iaurbdon de soi-fii^iDt' i n^i^ x*ïi*tyî-iiT>* -itSii!table, mais là ^tasçi rnLAiZiZUt ^ j-^ûî- fc ramasser les 5*rîiiSè.i!:'::Lf £3 &ii:;c«. Fî&je d'être distrait par î-es p^ts^lX*^ 'tLsiiççaati de la route, on en vi^at i ua^ t^^ïk méfiance contre celle force omaijppOteiEe qui vous entraîne.

Ce que je cherche avant tout dans mes voyages en France, ce que je guette par la

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portière du wagon, c'est quelque détail de la configuration du sol qui m'aide à m'orienter plus vite sur cette terre si merveilleusement faite pour Tétude de ce que M. Victor Bérard appelle la topologie, et si simple d'arrangement, dans sa diversité, que Tantiquité avait su prévoir la formation sur ce sol d'une grande nation centralisée. Ce soir, par bonheur, je me trouve sur une route que j'ai souvent parcourue, la sépulcrale route de Sologne qui me conduira, par petites étapes, vers le Roussillon. A minuit, je descendrai à Châteauroux, au point de jonction des deux bras de la grande croix jurassique sur laquelle la France est étendue. J'ai éprouvé cependant, ce soir, une sensation vraiment forte ; une traversée rapide de la Loire grossie par les premières pluies de l'automne. Sous la lune, le fleuve semblait un Mississîpi, véritable Père des Eaux romantiquement argenté. Une Loire tout autre que celle

que, accoudé sur le pont de Tours, le sonnet de Heredia sur les lèvres, j'avais vue exposer son lit dénudé au soleil franc de la Touraine.

Nous ne connaissons pas la lune dans les grandes villes, ni les étoiles, ni les vents, ni le ciel. En voyage, toutes ces grandes forces de la nature, tous les rouages de la gigantesque machine du globe sortent de leur oubli, collaborent à nos joies.

De Limoges à Cahors.

La ville se dresse en amphithéâtre, à droite et à gauche du viaduc qui traverse la Yienne, resplendissante et affairée sous le soleil, avec ses châteaux modernes, ses tours d'églises, ses villas et ses hautes cheminées d'usines. Les prés, d'un vert de printemps rehaussé de l'éclat doré des topinambours, s'étendent au niveau du fleuve, offrant un riche pâturage aux moutons inconscients de toute cette aimable beauté.

Le train so faufile ensuite entre les charmantes collines du Limousin, par la vallée de la Briance, glissant de mamelons verdoyants en mamelons boisés, contournant à Solignac ce qui reste d'une des plus anciennes abbayes bénédictines de France.

Puis, tout d'un coup, c'est un sile du plus grand style : les ruines du château Chalusset, séjour majestueux des anciens vicomtes de Limoges ; élégamment campées sur un pic, elles semblent là comme une évocation de la civilisation féodale à son déclin.

De pareils monuments rendent enchanteurs des pays qui, sans eux, ne seraient que pittoresques. Le vague de la légende flotte autour d'eux, se mêle à la brume matinale de l'automne et ajoute à leur beauté. En se livrant à leur séduction, le voyageur redoute autant les indiscrétions de l'histoire que le soleil ardent de midi.

C'est parmi de telles sensations qu'on monte presque en droite ligne à travers les

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montagaes dxL Lininnsin, 4<yn*blaoce avec les ps-ties^ jts: jûisr gr^fTTftf^ da massif, sûum ti»n<» .^i^ T.-ïfr^^ t*-*> tUlsss^ qui se cachent an «rr^sis: ît-^ -r^J"*?***^. 7-^ ooms acintillenf comme je luts.

Maintenaiity ce ne sanL '^*n^ #f*^ **'«n>g»^ perspectives anverza^es^ usi^ âa? ri>Iîra^ accoudées lesimes aox fiim^. Z. isl ijxaœ:

au lieu de planer. K^i ie «sar-i^œ f*?îei^ dant ; toutes les iïg^ps smc srraiAtteî. 3t petits paysages élég^rïT-^âe SDSs^cien: nsnmif une série de eoAZûJies^ a3xs l ïïrrgpjE^ naûb tous de la même main. L^ ari^. r. ^im ssaîire del'iJyUe.

Telle est la douceur de toute ceti^ cantrw qu'on a peine à y associer le nom de ce TjTtée moyenâgeux, Bertran de Bom, dont M. Emile Magne a buriné les traits. « Embouchant frénétiquement la trompette de l'archange, Bertran de Born sonna à travers toute cette région, sur les châteaux endormis, sur les villes et les villages apaisés,

sur les calmes campagnes », et refoula, avec le cri strident de son sirventès^ les chansons grêles des autres troubadours.

Lorsqu'on approche do Masseret pour franchir la ligne de partage des eaux de la Loire et (h? la Dordogne, le pays perd déjà de son élégance. Cette rivière qui court à travers des bois de petits chônes est la Vézere ; comme la Vienne, comme la Creuse, elle descend de ce haut plateau de Mille- Vaches qui devrait se nommer plateau des Mille-sources. A Uzerches, le pays redevient charmant. C'est un des trois ou quatre points où Ton cherche Uxelloduniim. Mais, ayant photographié il y a quelques mois le Puy d'Issolud, sur la ligne de Brive à Aurillac, comme étant la vraie scène de l'acte de sauvagerie de César, j'ai tout intérêt à croire au peu d'importance d'Uzerches.

C'est une façon d'avoir raison qui en vaut une autre. J'ai appliqué autrefois cette méthode — la bonne vieille méthode sacerdo-

taie — au problème de la vérification d'un texte de Pausanias, un après-midi de printemps, au bord de la source Pirène, sur rAcro-Corintlie. Les devins de Delphes, Grégoire de Tours, et les moines de Vézelay avaient du bon. Sans eux et leurs pareils, les auteurs de V Introduction aux études historiques n'auraient pas senti le besoin d'indiquerune mélhode moinsrapide, mais plus sûre et plus moderne.

tkures françaises. iO

Au-dessous d'Uzerches, la Vézère a des airs de plagiat. Elle imite effrontément la vallée de la Gère, cachant cependant sa honte derrière une demi-douzaine de tunnels, pour couler enfin en torrent entre les murs rocheux d'une gorge serpentante et ahrupte. Vous sortez de ce couloirde géants pour reposer vos yeux sur une large perspective qui rappelle celle de Murât. Quel éblouissant pays ! Los coteaux sont couverts de vignes, comme ceux du Maçonnais.

Jusqu'à Brive Thorizon reste largement ouvert. Un air délicieux, embaumé de je ne sais quelle odeur moite, pénëtre dans le wagon.

Apres Brive, tout change. Une région infiniment désolée annonce la vaste et morne aridité et les gerçures profondes des causses. Une terre aussi rouge que les tuiles des maisons couvre par endroits les pierres pourrissantes dont les morceaux, aussi nombreux que les galets d'une plage, jonchent les champs aménagés avec peine pour le pâturage des moutons. Très peu de châtaigniers, mais beaucoup de genévriers et de petits chênes.

Bientôt on se sent rouler le long d'une rampe rapide ; ponts et viaducs myriapodes sautent les vallées. Il faut venir voir ici ce que Thomme moderne sait faire pour dompter la nature, en glissant par ces pentes, en décrivant les courbes énormes taillées dans les flancs de ces montagnes.

On regrette qu'un de ces ingénieurs romains ^^i commencèrent, il y a dix-huit cents ^^^9 à travailler les Gaules, ne soit pas du voyage. Nos descendants lointains attribue-

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ront peut-ôlrc ces constructions à ces léf^en- (laires bâtisseurs.

Une heure avant Cahors, le noyer se mêle aux châtaigniers. Dans cette région de la haute Guyenne, la vie doit être assez misérable. Je relis dans un livre de M. Demolins un chapitre consacré au type limousin et périgourdin. L'étrange rôle de la châtaigne y semble fort bien expliqué, avec ses conséquences de maraudage et de mendicité, la facilité de se traiter de cousins, le peu d'expansion de la race. Méfions-nous cependant des généralisations hâtives. A Espère, dans la vallée du Lot, tout près de Cahors, on se sent à la lisière du Midi, mais d'un Midi fané. Jusqu'à Cahors, le Lot roule impétueusement ses eaux saumâtrcs.

Cahors.

C'est une ville à part. D'abord par le site : une grande langue de terre, aux trois quarts

entourée par le Lot, et insérée dans un amphithéâtre de montagnes, comme dans une bouche. Toute cette péninsule couverte de maisons, de terrasses et d'églises est reliée par des ponts, de chaque côté et à sa pointe, aux montagnes environnantes. De ces ponts deux sont remarquables ; le troisième est unique. Ce célèbre pont Valentré est, avec le souvenir de Gambetta, la seule chose qu'évoque ordinairement le nom de Cahors.

La statue de Gambetta orne la plus belle place de la ville où un campanile de style médiocre, mais d'un effet assez heureux, domine les longs bâtiments, déjà méridionaux, du lycée. Le pont rappelle sept cents ans d'histoire ; il élève ses hautes tours carrées à màcliicoulis entre l'escarpement de la montagne et la ville, offrant l'échantillon l<i plus parfait qu'on puisse désirer de l'arciiitecture militaire d'un siècle où le combatlani devait payer de ses bras.

Aucun terme ne peut exagérer la beauté

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de cet assemblage du noble pont fortifié, du ileuve fougueux et des hautes falaises qui surplombent le tout. Pour compléter le earaotî'iT vraiment admirable de ce paysage, une source merveilleusement abondante et transparente précipite éternellement ses eaux dans les cuvettes naturelles creusées à la base de la montagne, puis inonde de sa clarté le boueux courant du Lot. Le coin est ravissant. C'est une sorte de petit Yaucluse, plus mystérieux môme par le voisinage surprenant du fleuve. C'est une des noies essentielles de Cahors, un souvenir qui viendra se confondre avec la mémoire de ce Clément Marot qui a son monument et sa fontaine sur l'autre rive du Lot, mais qui aurait préféré, j'en suis sûr, le voisinage de ces eaux limpides et naturelles des Chartreux. Mais puisque Pétrarque attend toujours son buste à la fontaine de Vaucluse, pourquoi ce poète secondaire serait-il si exigeant? Le voici au milieu

E5 5ARB05XAfcJE lai

d'une place mianâcule près de la porte extraordinaire par laquelle il a âoav^eat dà entrer dans la curieuse église du \f siècle où j'ai retrouvé quelques-unes des sensations rares de Saint-Front de Périgueux.

Non loin du buste de 3Iarofc, sur le quai du Lot, s'élève une belle maison de la Renaissance, appelée la maison de Henri IV, et qui, si elle n*a jamais abrité l'impétueux roi de Navarre, n'en fut pas moins digne de cet honneur. Sur tout ce côté de la vLUe, le long du quai, se dressent de sombres souvenirs de Tancienne ville fortifiée : le château du roi, maintenant prison d'Ëtat, qui, vu du pont, semble une mauvaise contrefaçon du palais des papes d'Avignon, maintes autres ruines encore : tours, remparts et murs de la vieille ville. Derrière cela, les rues ne sont que des ruelles, entre des ïnaisons hautes aux fenêtres à Titalienne, comme à Figeac, celte petite ville italienne ^Ju Nord; mais ici, je cherchai en vain les

ligures de bambius, ovales et fraîches, des petites filles de Figeac. Des figuiers débordent les terrasses, les grenadiers sont chargés de fruits, des femmes passent tricotant, leur panier sur la tôte, des petites voitures à âne traînent la vendange.

Le parler sibilant du peuple achève de nous dépayser. Les r vibrent dans la bouche des gamins comme des roulements de tambours ; tout à riieure, près de la statue de Gambetta, je surprenais je ne sais quel rapport entre le parler de quelques garçons gesticulant en patois au pied du monument et les accents sonores du grand tribun gravés sur le piédestal. C'est le rythme et la fougue de ce patois qui ont vaincu le Nord.

Depuis le Béarnais jusqu'à Thiers et Gambetta, la France a subi la force des mots conquérants : « Paris vaut bien une messe », la « justice immanente », « le cléricalisme, voilà Tennemi » et tant d'autres

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qui ont quelque chose de bien taillé, de sculptural, de lapidaire. Mois du même âtjrle que le pontValenlré, le mausolée de Saint- Rémi, le pont du Gard, le petit Temple de Nîmes. Dans une région de végétation touffue, ces monuments perdraient de leur valeur, comme perd de sa force et de sa portée telle parole vibrante en France et qui sonne creux au delà de la Manche on des Vosges, dans des pays moins épris du beau geste, où les lignes ne se découpent jamais avec netteté, mais sont confondues avec les ombres du fond.

Je remonte ensuite la vallée du Lot qui

foTm^ une g^rande défense naturelle au sud

d^ l'ancien Quercy, au-dessous des causses

^e Gramat. La splendeur du soleil brille sur

^«?s tours de Cahors. Le Lot est interrompu

par de fréquents barrages ; dans les champs

^G nciaîs les paysans gaulent les noix. La

lo* TERRES FRANÇAISES

vallrt» court entre Jeux murailles, arides et brunes, formées par les causses. Des petits villagres, aux toits couverts Je tuiles convexes rt rouges, se Jressent comme des châteaux Je cartes, sur le rocher même. Parfois la vallée s'élargit en vastes etsplen- JiJes cercles Je falaises où des ruines de châteaux se Jistinguent à peine des rochers Je la montagne. Comme les hirondelles des falaises, les hommes ont niché dans les crevasses Ju calcaire à pic. Tout en bas, la rivière est Je boue. Cette vallée est une des routes fluviales les plus caractéristiques de toute la région Jes causses.

J'étais parti pour la vieille terre ibérienne, l'ancienne terre Jes Ligures et des Celtes, la Narbonnaise, et Je plus en plus je me trouve retenu par le ruJe pittoresque du Rouergue et Ju calviniste Quercy, où Tàpreté Jes hauts plateaux courbe Tàme vers la mélancolie et le sacrifice ; là elle accepte Jans ce mon Je la pauvreté et la peine dans

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Tcspoir do la Terre Promise. Ils en eurent chaque soir la vision fugitive, ces traf^^iques idéalistes, quand, leur journée finie, ils se rapprochaient un instant des hords du précipice, d'où leurs regards plongeaient sur les herbages et sur les arbres du Paradis Terrestre d'en bas. Lorsque les armées navarraises pass?îrent par cette merveilleuse vallée pour s'emparer do Cahors, en brûlant h couvent dont j'ai vu ce matin les belles ruines, le.s guetteurs calvinistes de là-haut durent s'écrier, eux aussi : « Voici l'armécî du Seigneur ! »

Avant Capdenac, le paysage résume en un seul instant touttîs l(*s beautés de la roule. Vous vous arrôtez îi Capdenac avec le sentiment d'avoir vu un chef-d'œuvre de cette collaboration séculaire du lleuve et de la montagne ([ue sait réaliser la nature quand le commerce et les ingénieurs la laissent en repos.

On pénl»tre ensuite au cœur des collines.

156 TERRRS FRANÇAISES

entre les causses et les grandes hauteurs du massif, pour tourner vers Villefranche et Najac et vers le chemin que s'est creusé TAvcyron pour rejoindre la Garonne. La montée est raide ; mais, môme à cette hauteur, des vignes poussent à l'abri des noyers. Puis on descend sur Villefranche ; les collines prennent alors des allures bourguignonnes ; ce sont de vrais kopjeSy qui expliquent la défense obstinée des habitants pendant les guerres de religion. Le train contourne un de ces kopjes et, après beaucoup de tunnels, il s'arrête dans un vaste entonnoir de montagnes en face d'une tour d'église qui, vue au-dessous des toits des vieilles maisons, ressemble aune forteresse féodale ; c'est Villefranche.

Villefranche.

Villefranche apparaît, par son histoire et par son aspect extérieur, comme un cas vraiment typique de développement communal.

Établie humblement ici au xiii* siècle, sur la grande route romaine, entre Cahors (Divona) et Rodez (Segodunum), par les rois de France qui octroyèrent des privilèges tout neufs et tout particuliers aux mineurs et aux paysans des environs pour les arracher à leur fidélité aux seigneurs du Rouergue, Villefranche ne tarda pas à devenir, autour de son église-forteresse, un poste-frontière de la puissance royale, aux limites mêmes des apanages de la France.

Rien n'est plus suggestif que la montée de la vieille rue étroite qui conduit directement de l'Aveyron à Téglise, sous les encorbellements et les fenêtres du moyen âge, jusqu'à la fontaine du xiv® siècle et à cette tour massive, véritable bastide qui, à mi-pente de la colline, fut à la fois salle de prière et hôtel de ville; lourd coffret où étaient enfermés le tabernacle de Tautel et le petit livre noir des franchises de la ville.

Je signale en passant aux curieux de

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science sociale ranalogie entre la calliédralc du moyen agc et l'ancien meeiing-house de la Nouvelle-Angleterre. Tous deux furent le centre respecté, à la fois religieux et laïque, de la vie urbaine. Faute d'un local plus spacieux, les citoyens prirent l*habitude de s'y rassembler pour des réunions de toutes sortes. C'est ainsi que les fastes consulaires de Villefrancbe contiennent les procès-verbaux de nombreuses assemblées communales tenues sous le porche, dans la nef et môme dans le chœur de la cathédrale.

C'est sous cette voûte qu'un soir de septembre les habitants décidèrent l'expulsion (le la garnison anglaise. L'église était bien alors le cœur de la ville, le réduit central. Je suis monté au Nord, sur le bord de cette coupe au fond de laquelle d'anciennes maisons évoquent noblement le souvenir des États du Rouergue. De là-haut, vous tenez tout ce passé dans le creux de la main, concentré dans ces vieux hôtels serrés

autour de la haute égUâe. C'est ainai que ^illefranche peut racoater au pëleria de 1 histoire les effiÉ>rts séculaires et souveat inconscieols da peurroir cealral pour Tunification des Gaoks,

Je quitte Villefranebe sous la brume ép^^issequi enveloppe les hauteurs. UAvey- ^oxx décrit des zigzags interminables dans *^ montagne; nous traversons sous des ^^rinels ces séries d'à juxtaposées. A Najae, 3^ me mets à la recherche d'^un château ^^Os les nuages — entreprise à laquelle je Suis- aguerri. Aucun signe de la féoda- **te dans ce vallon sauvage. Le brouillard ^ï'aîne ses lambeaux sur les coUines; on ^onte pendant une demi-heure le long ^*une belle roule, tandis que d'en bas s'élève l^ bruit d'un torrent. C'est un dimanche, ^U d'une église vaguement dessinée dans la ^rume, descend le tintement des carillons.

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Comment arriver là-haut ? Seuls Dieu et les ndèles le savent. Enfin, voici sur la route un paysan dans sa belle blouse. Je l'aborde cl tout de suite, il me montre une âme très celtique, avenante et implorante à la fois, car il s'offre à me conduire au château, mais sans perdre de temps, il me raconte sa pauvreté et les misères de sa vie. Il me pilote à travers dos sentiers escarpés, chemins de poules et de porcs, parmi des maisons qui ne sont que des niches accrochées à la montagne ; la brume traîne toujours, et, lorsque nous atteignons le château, elle s'engouffre comme de la fumée par la porte ouverte dans la vaste cour centrale. C'est une demeure féodale du xni® siècle, d'architecture intéressante pour un connaisseur, et superbement perchée. Les murs extérieurs sont encore en bon état; dans le donjon subsistent deux belles salles voûtées dont une, appelée la chapelle, conserve quelques traces de fresque. Par les embrasures le

brouillard entre toujours, comme un encens approprié à ce lieu. Ce château fut vendu douze francs à Tépoque de la Révolution. Il fut racheté dernièrement pour douze cents francs par les jésuites d'Albi.

Il échappera ainsi à certaines causes de destruction, car ses nouveaux acquéreurs Font mis sous la clé d'un gardien. Ces douze cents francs furent sans doute dépensés par application de ce mot de TÉcriture : « Jetez votre pain sur les eaux, après beaucoup de jours il vous reviendra. »

Le brouillard tombé, on aperçoit le paysage de montagne et de fleuve au centre ^Uquel se dresse ce monument seigneurial, ^ovir le voir dans toute sa splendeur, il faut ^^ s cendre un peu pour gagner ensuite la '^ï^gue route du village qui gravit la crête ^'^^i Ton aura tout d'un coup, en tournant '^ t:éte, une impression très vive de la féerie îéc^dale. Vu de loin, ce château se place à ^^t,^ de Vianden, Hohkœnigsburg ou Cro-

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zant. Les maisons qui s'alignent le long du chemin rojciteni le château plus loin et plus haut dans les airs. C'est une perspective qui semble avoir été combinée à souhait pour le plaisir des yeux; c'est Tidéal du paysage pour un roman de d'Urfé ou d'Octave Feuillet.

De Najac à. Montauban.

On suit TAveyron jusqu'à sa sortie du massif pour s'arrôter à Lexos, au bord de la belle plaine qui attira le regard de Young il y a cent ans. On est toujours en pays protestant. La vallée s'élargit et perd son pittoresque. Cette route fluviale est un large couloir vers le Midi. Entre Monricoux et Nègrepelisse, petite ville calviniste saccagée par Louis XIII, la vallée est devenue plate.

Nous sommes définitivement sortis du massif, et la plaine va rester ouverte jusqu'aux Pyrénées.

Montauban.

Je vois pour la première fois les monts de la Nymphe du Feu, de la terrasse de la promenade des Carmes, à côté de la belle figure du grand artiste qui illustra cette ville. Ingres est assis là, la tête tournée vers cette ligne bleue de pics dentelés qui montrent leurs taches de neige au fond de la vaste plaine d'Armagnac.

A vrai dire, c'est, avec les dessins d'Ingres au Musée, la seule chose, ou peu s'en faut, qui puisse éveiller ici la sensibilité du voyageur, s'il ne cherche pas des compensations dans des rêveries sur le beau passé de ce tte ville que Louis XIII n'a pas pu prendre. Ûa.iî8 le charmant jardin botanique, fréquenté aujourd'hui dimanche, mais sans doute bien délaissé en semaine, on pourra Passer une heure agréable à lire Mézerai o\i M.Hanotaux. C'est un jardin anglais, de >^ègétation très touffue, au bord d'une petite

rivière qui répand sa fraîcheur sur des plantes exotiques qui frissonnent ce matin sous le vent du Nord. On est ici à l'abri de la sensation un peu irritante de cette ville, rouge parmi les villes. Bâtie en briques, elle rappelle, en ses meilleurs endroits, certaines inspirations des architectes de la Renaissance ; lorsqu'elle est le plus banalement elle-même, elle semble ressuscitée des débris d'une petite sous-préfecture romaine.

Cependant, c'est aussi un des rares endroits en Europe où, lorsque ces briques nues flambent au soleil, Ton puisse, pendant un instant, se croire débarqué dans le Nouveau Monde.

Me tromperais-je? Il me semble deviner dans cette ville aux couleurs mates sous cette forme un peu grêle que prennent toujours les constructions de briques, quelques-uns des traits les plus caractéristiques de la peinture d'Ingres. Mais il est trop dangereux de vouloir expliquer un artiste

par son milieu pour que je me hasarde plus loin. En tout cas, Ingres fut, sinon le grand coloriste que quelques-uns ont récemment prétendu, du moins un des plus loyaux observateurs de la nature et un des plus admira- Wement industrieux chercheurs delà réalité paxmi les grands peintres modernes. Si on h devine ailleurs, ce n'est qu'ici, au Musée, qt-i. 'on en a la preuve. Il est peu de plaisirs d*^i.Tt plus parfaits que de flâner tout un ap^ :i?ès-midi dans cet ancien palais parmi ces d^:ssins, ces croquis, ces notes, ces études q^iî racontent toute une existence artistique. C*^st le même plaisir, mais ici beaucoup plxxs étendu et raffiné, qu'à Nancy devant les dessins de Grand ville. Car Ingres, classic^ne de par les exigences de son temps, se révèle à Montauban aussi réaliste que fut ce caricaturiste de génie, qui ne sut exagérer humoristiquement la vérité que parce ^lu'il savait très bien la voir. Nancy et Montauban devraient être, pour les critiques

d'art, deux ports de refuge, lorsqu'ils s'aperçoivent qu'ils s'égarent.

Toulouse.

Je crois que le voyageur épris du passé aura ici des déceptions. Toulouse n'a plus cet éclat particulier qu'elle rayonna pendant tant de siècles. Le souffle des grands vents modernes a refoulé les cendres mourantes dans les coins de la ville où il faut aller les chercher pour évoquer devant ces pâles veslijjes, comme devant les feux vestaux, la puissante splendeur de cette capitale des Volcœ Tectosages qui avaient toutes les audaces.

L'or, à Toulouse, ne brille plus a d'un œil sorcier ». Vous vous trouvez aujourd'iiui dans une grande ville remuante, presque exclusivement commerciale, d'allure plutôt américaine que française, sauf sur les quais déserts qui bordentla Garonne.

C'est avec peine que vous associez à la

Toulouse du journal la Dépêche et des grands cafés des Allées, le souvenir de l'expédition romantique et inutile des habitants de Tolosa en Grèce et en Asie Mineure, oîi, après le pillage de Delphes et le retour chez eux, ils furent frappés d'une maladie terrible qu'ils ne surent conjurer qu'en jetant dans un lac le meilleur de leur butin. ^''où l'expression : « Tor de Toulouse ». En somme, ce furent les Toulousains qui firent ^^ première croisade.

On trouve dans les rues une nuée de

"^^ridiants montrant leurs infirmités avec un

luxe d'étalage qui rappelle le 1*' janvier à

"^rig. On souhaite, en les regardant, que

*^ rnunicipalité organise des fouilles au

lond du lac légendaire. La vie est cepen-

^^ut à bon compte ici. On peut louer pour

"^*lle francs un vaste appartement dans une

"^^ison de style Henri II ou François P'.

^■^îiis rien n'évoque un passé plus lointain ;

^ Poîne une vague trace de la longue lutte

1C8 TElflRES Ï'RANCAISES

qui remplit le ix* siècle, entre les coia*-^^ (le. Toulouse, maîtres de la Garonne, et J-^ comtes (le Poitiers, maîtres de la Loic*^ rien ne rappelle ces Francs, qui selon vieil André Duchesne, « dénichoient I^ Wisigotlis » ; rien ne rappelle les charme^ anciens chantes par Ausone. Les racines d^ la ville sont mortes ; Toulouse n'est plus guère maintenant qu'un des satellites de la métropole. Cependant elle a elle-même son propre système de petites lunes municipales qui circulent autour d'elles. Les gens de cinquantes lieues à la ronde en reçoivent les rayons, mais elle-même, avec tous ses petits satellites, subit l'attraction de la Ville-lumière par excellence.

Le travail séculaire de la centralisation opérée plutôt par les exigences de la configuration du sol que par les efforts conscients des gouvernements successifs est aujourd'hui presque achevé. La langue d'oc n'existe plus que comme patois musical

EN NARBONNAISE lOy

parlé sur les collines ou autour des tables des félibriges; et l'Université, bien que possédant de nouveau une vie et une personnalité indépendantes qui peut-être seront, ^vec le chemin de fer Trans- Pyrénéen, le salut de Toulouse, n'a plus le culte vivant ^® la langue de Clémence Isaure, mais seulement celle de Cujas et des juges de Tinlortuné Calas. Cependant, dans la belle ^^yp te de Saint-Sernin (Saturnin) , guidé par ^^ prêtre devant des reliques incroyables, vous aurez la sensation qu'on veille ici sur le P^ssé. Vous pourrez contempler le crâne ûô Saint Barnarbé, celui de Thomas d'Aquin, ^^s châsses d'un superbe travail des xiv^ et ^^* siècles, contenant des moitiés ou des ^^^is quarts de corps, généreusement mutilés P^Ur offrir à d'autres trésors ecclésiastiques ^^s morceaux de saints envoyés par les apôtres pour christianiser la ville soi-disant "^ï'bare. J'ignore si parmi ces reliques se ^^ouve quelques os de ce saint Martial, men-

lionne par le vieux Duchesne comme le chef de celte bande de missionnaires. Mais ce dont je me rendais bien compte, c'est que les ouvrages de l'homonyme de ce Duchesne, — du célèbre abbé qui dirige Técole de Rome, — d'où se dégage celte certitude que Saint-Sernin no fut fondé qu'un peu avant le milieu du ni* siècle, ne sont pas les livres de chevet du suave Père qui guette le visiteur derrière la grille du trésor de la cathédrale.

J'attendais autre chose de Toulouse que ce que j'y ai trouvé. Cependant la poésie de la brique vous réconcilie ici avec cette matière de construction, en démontrant que l'air étriqué de Montauban n'est pas un caractère inévitable de ce genre de villes.

Ici, elle est d'un charme savant dans une vingtaine de maisons de la Renaissance, les plus logiques qu'on puisse rencontrer ; elle est robuste et élégante dans Téglise de Saint- Sernin, qui se campe avec sa couronne do

chapelles romanes dans une attitude de mâle distinction et de calme, dans la spacieuse cour de la maison Assézat, où siègent les sociétés savantes qui maintiennent ici la tradition des Jeux Floraux, et dans les voûtes de la noble construction moderne bâtie sur les plans de VioUet-le-Duc, comme façade aux aimables cloîtres de l'ancien couvent où est installé le musée des Beaux- Arts. C'est là que Falguiëre et Benjamin Constant, Mercié et Henri-Guillaume Martin montrent quelle variété de vie coule encore, malgré tout, dans ce mélange ligure, celte, gallo-romain et golh dont sont pétris les lecteurs de la Dépêche de Toulouse.

Cordes.

Je rentre dans les collines pour visiter Cordes, avant d'aller à Albi. La route se wige tout droit, à travers champs, vers l^s premiers contreforts du massif. A partir "^ Saint-Sulpice, on grimpe le long du

Tarn qui coule plus haut dans des gorg®^ grandioses. La pente est bordée de prair*^ jusqu'à Tessonniere. Cette vallée si larg^»

qui débouche sur la belle et riche région ^ Lanp^uedoc occidental, est une sorte ^ golfe ouvert sur la marée montante de civilisation de la plaine. Cette partie de vallée du Tarn difR're beaucoup de Taspe»

des autres grands affluents de la Garonne a^^ point où ils quittent la montagne, et c'es là un fait dont il faudra tenir compte dai ' la rédaction des monographies qui devront ^ ôtre un jour écrites sur toutes les propylées du massif.

Après Tessonniere on se rapproche des causses et des canons. Pour aller à Cordes, il faut descendre à Vindrac où Ton prend un omnibus pour parcourir cinq ou six kilomètres à travers vignes. Enfin Cordes se dresse là-bas : une haute colline conique dont la pointe est formée par le clocher toulousain d'une église dominant des co-

teaux tout converti à*: consimrruofir a*r-

ciennes qui revêteaiî conne^ du»^ cour ôr

maill^B la Charente rocbens^ a-- c- iiir. ol

Midi, Lia vieille cité dt* Gotch^î. aiDi i»ûit?r

^u milien de ce «rand valioii a2ixTici±*fb ciir

tîires 5 a une véritabie xrraudeui Xi i**r - sssj

plixs ici de quelque ciiâieaix iéoda. ccomii^

^^JH-c, idéakment ^lev^ e: i^Oi^ iiobt >»

pABa&xr du poète et du peinire. luaih dui^

^^"^ entière bâtie de paiain. av^r è»b h;?-

^^ssr^g^ ^Q^ p^mde -é^isfc, de iarçeè ruet.

^^ restes respectables de iariîiicâiioiiè.

^^^t. les Tieilles portes d'entrée laisëenl

^i^eore passer les âm^ elles liœnfb reteiuml,

^^lïxxïie an xiv* sièck, ia descente de^

^*^^JTettes. Parmi c« maisons il y en a

" ^^sez belles pour avoir arraciié aux çai-

^^ixs des fonds aux Beaux-Arte quelques-

^ïis <le leurs trop rares deniers. Mais celles

^^ On a choisies pour les restaurer comme

^^duments historiques ne sont certaine-

^^ï^t pas plus intéressantes que beaucoup

d'autres ; celle surtout de la place du Marché, en face de la vieille croix qui a été imposée à la ville par un pape, pour comniémorer trois inquisiteurs jetés dans un puits, mérite par ses sculptures d'attirer l'attention d'un nouveau Mérimée.

Si ce qu'on me dit est vrai, personne ici ne songe à veiller sur cette antiquité noble et gracieuse. Toute la ville, du reste, se dégrade lentement; même quelques-unes des feuilles enluminées de son curieux livre des coutumes municipales (qui, si j'ai bien lu, porte la date de 1273) se sont envolées, et les autres semblent disposées à les suivre. C'est le concierge de la mairie qui alla chercher ce livre pour me le montrer, et qui tourna les pages pour me les traduire. Je dois dire à son honneur qu'il les maniait avec respect et qu'il savait même, ce qui m'a fort surpris, comprendre la lourde et élégante black-letter du texte provençal. Ce concierge représente évidemment la science

à Cordes, où, sauf quelques rares exceptions, les habitants sont de petits propriétaires socialistes ou radicaux. Les « bourgfeois » y deviennent chaque année moins nombreux. On voit poindre Tinstant où Cordes ne sera plus qu'un simple Najac. La rfégringolade de ces vieilles villes est lente ^î^^s inévitable. Quelle admirable occasion pc^ -mr les quelques hommes de loisir et d'arë"^xitqui vivent encore ici, de mettre leur *^ ^*>Qps et leur fortune au service de la France, ^^^^ veillant tendrement sur les années de ^^^ Cîlin de leur petite patrie, de leur ville ^^^ taie ! Je doute qu'on puisse trouver dans la ^ ^•^«iice entière — du moins je n'en airencont^^ moi-même nulle part, ni en Auvergne, ni ^^-«s le Dauphiné, ni en Provence, ni dans ^ ^^st — une ville du moyen âge à la fois si "i^n conservée et si pittoresquement située.

^^ ville entière devrait être classée comme ^^onument historique, mise tout entière ^^ns un écrin, ou plutôt sous une châsse.

i76 TERRES FRANÇAISES

dont la vue Je Semur ornerait Tune des ^ *" rois.

Albi.

L'extraordinaire catliédrale m'a Ion -^8" temps retenu prisonnier. J'en ai été autar -^^ resclave que si elle eût été un fer aiman — ^'^ t't moi-môme une simple miette d'acierjet^^^® dans la sphoiv de son irrésistible influenc^*-"^ • L't'xcursion (|ue j'ai faite à travers cham^^^ j us(ju'au saut du Tarn vaut beaucoup, certei par elle-même : la rivifere, à Jouery, s'éta rencontrée avec un barrage naturel de rc cliers, a travaillé ceux-ci de siècle en siècle trouant la pierre en entonnoir pour formc^^^^ une cataracte oîi vous pouvez étudier, da un paysage magnifique, tous les phénc:::^^^^^--^ menés connus de l'érosion par Teau. D reste, cette promenade vous révélera, s divers points des montagnes environnantei^^ de hautes cheminées qui, marquant les pui^^^ des mines de charbon, sont en réalité autar"^:^''

phares élevés aux limites de cet océan s premiers âges qui baignait les bords de it le massif central et séparait cette Te, relativement primitive, des cimes des rénées. Mais je me soupçonne d'avoir rtout fait cette excursion de quelques ures dans la campagne pour m'orienter r rapport à l'église, pour reconnaître le Ire de ce monument si digne d'être vu ns son milieu historique.

Après toutes ces allées et venues, après i heures passées dans cette cathédrale tinte-Cécile, devant ces murs qui excitent, li épouvantent presque l'imagination mme les temples d'Egypte, ou sur ces ints d'où, les yeux toujours levés vers ïglisc forteresse, on la voit colossale, maâtueuse comme une de ces œuvres que les recs attribuaient aux Cyclopes, je crois ^uvoir écrire en toute modération que c'est

plus étrange et la plus surprenante église li soit au nord de Saint-Marc de Venise,

un monument en tout cas unique en son genre dans la chrétienté. Extérieurement elle est toute en briques, sauf un exquis porclie de pierre qui a été littéralement collé contre les murs par un évoque dilettante de la Renaissance, et qui fait ici un contraste du même genre, et peut-être même plus accentué, que TErechtlieion prës du Partliénon. A Toulouse, c'était la poésie de la brique, lyrique et élégante à la fois; l'église d'Albi, c'est la brique en sonnantset retentissants hexamètres héroïques, ques les bâtisseurs du mur extérieur du Théâtre d'Orange auraient regardée avec un frisson d'admiration. Le voyageur moderne qi contemple cette église illuminée par h lueurs d'une terrible guerre sera secoué pi ce genre d'effroi que nos aïeux ressentais devant les spectacles de la nature trop pitt resquement sauvage.

A Tintérieur, l'impression change; vo vous trouvez tout à coup entouré de de

sins îanlasliques, or et Dieu ae ciei, splendeurs fanées dues aux peintres italiens de laRenaissance. Une danse de petits amours^ de médaillons, d'arabesques, de losanges, très peu religieuse, mais décorative à l'extrême, quand on la voit d'un coup d'œil.

JOevant vous, coupant la basilique en deux parties, une haie de pierres dentelées vous sépare du chœur. Les murs latéraux de ce jubé forment Tenceinte du chœur et ne sont pas moins curieusement ouvragés que la Pai*t:ie centrale. Ce sont rideaux sur rideaux ^^ dentelle pétrifiée, séparés les uns des ^^tx*es par de curieuses statues d'apôtres, de P^'^phëtes, de grandes dames en costumes ^^ la fin du xv** siècle. Le chœur entier *orme ainsi la plus vaste châsse qui existe, ^ont la rude cathédrale elle-môme ne semble ^Ue le gigantesque écrin. Vous ne ti'ouverez •^Ullçj part, si ce n'est dans la petite église de ^^U, un plus débordant effet de luxe archi- ^ctural. Comme dit Chateaubriand : « Ce

n'est pas seulement une église, c'est un admirable musée. » L'évêque qui a décoré cette église — un des cadets de la famille d'Amboise — fait k notre âge démocratique un magnifique plaidoyer en faveur du système de patronage. On ne voit pas l'Étatpatron saciiant arriver à de tels résultats.

Remarquons en même temps que c'était l'esprit socialiste, communautaire, des municipalités du moyen âge ou des anciens ordres religieux qui rendait possible un Vézelay ou un Albi. Quels monuments aujourd'hui succèdent à ceux-là? Un Palais de Justice de Bruxelles, les cartons-pâte d'une Exposition Universelle et les sky-scrapers de New-York !

Garcassonne.

On cueille les figues et les grenades sur les murs de la vieille cité. Je m'asseois au sud de la ville, juste au-dessous des murs extérieurs bâtis par saint Louis sur un coteau

en face des Corbières et des pics bleus des Pyrénées. Les papillons se poursuivent parmi les vignes. Dans les longues herbes les cigales chantent, chauffant leurs armures aux chauds rayons du soleil. Le parfum sauvage du serpolet remplit les espaces vides qui longent les anciennes fortifications. Deux fois j*ai fait le tour de la double enceinte de cette citadelle, si longtemps imprenable. La brochure de VioUet-le-Duc à la main, j'ai suivi le chemin de ronde de cette Acropole des Wisigoths, revivant la belle histoire de ce siëge et me représentant maint autre geste romantique d'une époque encore plus lointaine. Ici, derrière ces tours et ces murs, fut emprisonné le petit prince Wisigoth qui, à la mort de son père Alaric, avait hérité d'un empire croulant sous les assauts des Francs et des Burgondes. Des meurtrières et des hautes fenêtres des tours, i'ai longuement plongé un œil scrutateur ur ce paysage, cherchant devant chaque

182 TERRRS FRANÇAISES

montagne-sentinelle, dans les vastes espaces d'un horizon qui s*étend des comtés pyrénéens de Foix et d'Andorre jusqu'aux Cévennes méridionales, les grandes routes naturelles de cette ancienne terre de la Narboniiaiso.

On se sent ici au fond d'un cul-de-sac. Descendez de ces monts et suivez FAude, dont vous entendez l'appel, et vous arriverez avant peu à la Méditerranée. La vallée (jui s'ouvre devant vous suit le sol exhaussé d'une mer préliistorique qui joignait, par un détroit autrement grandiose que celui de Gibraltar, l'Atlantique et le lac gréco-latin. C'est seulement par cette route fluviale que vous pouvez gagner facilement la mer. C'est l'isthme gaulois de Strabon. Ailleurs, du côté de l'Est, les Corbiferes bouchent la sortie. ATOuest, le terrain s'ouvre en éventail jusqu'à Toulouse et, par la vallée de la Garonne, jusqu'aux dunes du littoral. Carcassonne commande ces deux terres : la

région des montagnes et la belle et fertile plaine ; tandis que dans le grand lointain, par défilé sur défilé, elle a ses portes d'accès aux hauteurs pyrénéennes. D'un coup d'œil vous comprenez pourquoi la possession de ce point stratégique eut tant de prix à une époque où de grands mouvements de race furent déterminés parlaconfigurationdu sol.

Que la géographie soit la base de l'histoire, c'est une banalité que chaque voyage confirme et renouvelle. J'ajouterai Carcassonne à la liste des endroits que, dans mes '^^tes sur le Morvan, j'ai indiqués comme de dignes lieux de pèlerinage pour le jeune J^a-ohelier des Universités françaises, déraciné par une instruction trop abstraitement pl^ilosophique. Qu'il vienne ici, il saura mieux qu'à Paris ce que fut la Narbonnaise.

Il ï*eviendra aiiisi à ce qui doit être son culte naturel : le culte de « la terre et des morts », des royaumes entre le Rhin, les Alpes, les ^yï^énées et TOcéan.

Tandis que j'écris, la terre s'élfcve doucement vers le soleil, et la brume s'aligne en nuages le long des crêtes des Pyrénées. La soirée automnale fraîchit et les anciens murs lézardés se dessinent menaçants et froids.

I^es pics déchiquetés des montagnes surgissent comme de pâles îlots; ils ne semblent pas plus éternels que la vieille Carcassonne ellc-môme. Mais, dans cette splendeur dorée du soleil couchant où les nuages prennent des teintes d'enluminures, comme l'harmonie bleu et or des voûtes de la cathédrale d'Albi, cet aspect d'éternité des vieux remparts n'est qu'une illusion. On tremble h la pensée de ce qu'aurait été le sort de Carcassonne sans un VioUet-le-Duc et sans son impérial maître.

Maintenant, la terre a éclipsé le soleil ; les petits nuages qui moutonnent derrière l'astre ont passé de Tor au rouge feu. Ce n'est qu'un instant d'apothéose, car les ombres guettent les murs.

focx<-,5,j- ianï •-"- --.^ '

^'ȕri.-r3

leur^

inaiils, grAct? aux belles ruines d'une abbaye hénéilictine qui fut célèbre pendant tout nioytMi îlgre. Partout ici, Teau chaude mon il la surface du sol.

A Quillan, on voit la statue d'un pet abbé. Tout on dégustant avec raoi le vin i pays, raub(»r{çiste, qui est le fils d'un ancie ruisinior du vice-roi dos Indes, me raconi la bolle fèt(» de Tinauguration de cette st^ tu(». Co fut ce prôtre qui, il y a une centaiirr^ d'annoos, ouvrit une route le long de M^ vallée de l'Aude, par ces gorges du Ly^ dont la réputation m'a amené ici. Depui six ou sept ans, on construit une ligne chemin do fer par la haute vallée de TAud^^^^ à travers les hauteurs du Roussillon d " sud, mais c'est l'initiative du curé de pa-^ ""^ roisse qui a ouvert le premier chemin. Mo3 hôte me dit que tous les habitants de 1<^ montagne descendirent pour célébrer lo souvenir de cet homme de volonté. A sa mort, ses soutanes furent coupées en mille

**^Orceaa3[ par le* iioiitaiiruariir- -r*. irmw

^^iKoap de femiile* in laT'*^ in ^TjJtîh

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^-^^-■te est xunft «fe* pins^ flUHînfiittenieii: iiiîîi-

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^^^^ç*ne toute la p^irtù»^ E^iitrÎHGz:» ex î»fîtx i.~r^

^*^*^t vert qui eas^atii^ T.»rj 1* ll-t^£::^ffT£:Lr^^

^î ce chemin aTait «txîsiîi^ £s Tnr* oiz bm

^'^^^ siècle, les Arabes aoraSesl f-eat-eîre pu

Pï'olonger longtemps leur domination 5ur

^^s Pyrénées de l'Est, mais, en ce cas, les

Pi'eraiers bénédictins d'Alet se seraient cer-

^B.înement choisi on autre asile. Ils arri-

vîîrent dans celte vallée solitaire apr{*s les

longues luttes entre Vascons et Francs,

pour défricher un sol qui devait ressembler

alors aux abords de la Grande Chartreuse.

Ali ix' siî'cl*', rrs montagnes, dont on vO^ aujourd'hui saillir les côtes de calcaî^^' riaient roniplî^tpment boisées. On y explO^ ''^ t'iuîore de vastes forôts do sapins, et ■*'** travaux d'art qu'on poursuit dans c^ *^ rrfirion n'ont, pour le moment, pas d'atV- ^^ hul tiu«» tit» transporter dans la plaine le h> ^^** coupé sur le versant de ces montagnes. ^^^

<|ue. les moines d'Alet avaient commeiB- ^^^^^' ee prêtre Ta triomphalement achevé. ^^ ^^" vrai monument, c'est la route qu'il a co :*"'^^* Iruile. Aucun voyageur dans le Midi -*^

drvraitpasscT par Carcassonne sanspren^^^ ^^ le lemps cralh^' voir cette merveille.

A cinq ou six kilomî»tres au-dessus (Juillan, en suivant l'Aude, vous arrive ^^ un point où la montagne semble vouL^^^^ barrer le passage au fleuve, mais marct^^^ en avant : l'Aude reparaît coulant dans vM^^ gigantesqu(î tranchée formée par deux pei-^^ de montagne, juste assez écartés pour 1»'^' ser passer le torrent; de chaque côté, O^^

deux montagnes blanches s'élëvent vers d'autres pics, qui presque tout le jour intor- ^ptent les rayons du soloil. Lù-haut, ver»

i^ zénith, le calcaire crayeux brille comme du marbre dans le libre jeu d(î la lurnil^n*supérieure. Mais déjà l'air se glace dan» en couloir de Titans, où vous vous engage/ ^vec le fleuve. L'Aude seule, il y a un »iîîcle, Po-ssait entre ces murs prodigieux. Tel c»t 1^ défilé du Lys au delà de Quillan.

Comment l'Aude a-t-elle pu se frayer \uw ^oute à travers ces parois rocheuse» d*une épaisseur de deux kilomètres et demi? Cet ^Qcien Atax est un des fleuves le» plus typiques qu'on puisse trouver. De sa source, ^^ pied du Canigou, il descend tout droit ^^i*s Carcassonne, volontaire, joyeux, con»- ^^^ui de sa force comme un centaure ; P^is, tenu en respect par la Montagne Noire, il tourne à l'Est vers la Méditerranée, mi "^urte aux Corbière» et, charriant Je» rochers pulvérisé» de» Pyrénée», il tombe

lorrentiellement dans Tancien golfe de W-^^* honiK», refoule la mer, et arrache jalousent ^^^^ la luxueuse capitale de la colonie romai:*^-*®* h? grand emporium des Volcœ, la plus b^^ -*^ ville des Wisigotlis, à la déesse qui aV^ son temple sur les anciens rocliers du ^^ toral ; coinnie un barbare il étrangle la c^célèbre et la laisse mourir dans une les agonie, étouffée par les marécages env-' hissants.

Narbonne.

Je viens de le suivre, ce furieux, depu le délilé du Lys jusqu'à la côte languedi cienn(3 et, monté sur les blancs rochers la montagne de la Clape, j'ai dominé scène de ses alireux exploits. De réminea où je suis, lœil s'étend sur une belle plain de vignobles, sur de vastes étangs d'ea salée, sur un massif montagneux à droit et à gauche de Narbonne et, dans la direc--^ tion opposée, sur la Méditerranée. Eu deJSî

temps relativement modernes, cette montagrie aride où je suis n'était encore qu'une île a.11 milieu des flots. Tout cet espace était ^lors un lac bleu que traversaient les trirèmes ^va.nt de s'amarrer sous les murs de Narl^oriiie. A cet instant de l'histoire, une barque ^X'rîvant du large trouvait ici un port semblable au Marseille d'aujourd'hui, bien que ^^s collines environnantes n'aient jamais ^^^^ comme celles de la vieille Massilia, cou. vertes de villas et de temples. MaisNar- *^^riiie était déjà menacée par le destin. Le torrent étendait son alluvion sous les flots, ^'ïipiétant sur le domaine de la mer pour lorrner ce limon où maintenant s'étendent ^es vignobles. L'Atax a tué Narbonne, mais, ^^Us un nom nouveau, il l'a fait revivre.

Les anciens textes qui parlent de cette ^*Ue colonisée de trois façons différentes :

officiellement, militairement, et par les émisses, racontent la culture florissante, l'abon- ^î^ace, la richesse, la distinction de mœurs

par ]t'S(iuelles la Narbonnaise ne le cédait: ^ aucune province. C'était en elle t une aut^^*^* Italie, et les riches villas dont on a trou ^^^^ partout les traces témoignent encore de 8^:^=^ ^ urbanité. Aujourd'hui il faut aller chercl*^ ^sr pUis loin un point d'où Ton puisse domii^ ^er U\ delta de l'Aude; on ne trouvera rieo^ *

Narbonnc (|ui fasse revivre le passé*.

Perpignan.

Après dîner, je me promène dans les rue^ '

sous des platanes superbes. On dirait ui ville de cent mille habitants, une ville étraf <;ère ; les paysans sont venus passer dimanche en ville, et ils flânent par peti «i^roupes, se tenant par le bras sur toute '. largeur de la rue et parlant catalan. Le trail des Pyrénées a annexé ce pays et le ruba-^'^ ^ rouge le relie tous les jours de plus en plu^^^

« Je recommande très vivement aux voyageurs dans rt'tle région l'ouvrage précieux de M. Charles Lenthéric sur « Les villes mûries du golfe de Lyon ».

EN NARBONNAISÉ 193

officiellement à Paris, mais le Roussillon est pyrénéen : ni espagnol ni français.

On peut passer une matinée sur les sables de Canet; c'est une côte déserte. Du Canigou, à moitié voilé par les nuages, au loin vers le Sud, jusqu'à Fembouchure du Têt, pas un homme ni un chien. Si la linguistique avait quelque audace, il y a longtemps qu'elle aurait pénétré le mystère de cette expression iont M. de Saulcy et M. Charles Lenthéric Dnt noté la bizarrerie : littus cyneticurà.

l'engage les philologues à chercher du côté ies étoiles où se trouvait Sirius, pour les •narins de cette mer... Rien de plus triste ^ue cette côte, mais elle a son histoire. C'est e rivage des Sardons ; tout ce beau golfe Dortait le nom de to Sapoovtov T^sXavoç, la mer Sardonienne, du nom du petit peuple de paludiers et de pêcheurs que les Volcae laissaient subsister sur cette frange de la côte. On peut voir sur la route de Perpignan tout ce qui reste d'une de leurs villes ; une haute

TEBRES FRANÇAISES. 43

194 TKRRES FRANÇAISES

tour, dans les vignes, au-dessus du Tét, quimarque, sans aucun doute, la limite an — cienne de la lagune et du continent. Le^ Normands ont elFacé Ruscino de la surface du sol. Depuis mille ans, il n'en reste rien. Seule une tour, dénommée Castei-Roussillon sur les cartes, marque l'emplacement^ d'une place connue d'Annibal, et peut-être même la scène de son entretien avec les délégués des Volcœ à qui il demandait libre passage pour ses cavaliers et ses éléphants, a travers le Roussillon. C'est la plus morte des a villes mortes » de tout ce littoral. Sa tour n'est plus qu'une borne qui arrête le voyageur pour lui raconter la tragédie séculaire de l'homme avec le sol et la mer.

La route d'Annibal.

« Los luoDlcs cK'an letrados ■ (Don QuichoUe].

Dans la direction de Barcelone, on rencontre la ligne d'Amélie-les-Bains qui, montant les premiers gradins des Pyrénées,

tout droit vers le Canigou, suit les bords d'une large vallée qui ressemble à celle de Sparte au-dessous du Taygète. Tout au fond coule le Tôt. De l'autre côté s'élèvent les parois blanches d'une magnifique chaîne de montagnes, les Albères qui nous séparent de la Méditerranée. Le pays est d'une fertilité enivrante : joncs et arbres fruitiers, vignes et oliviers, pins-parasol et orangers croissent pêle-mêle dans cette vallée heureuse.

Je quitte le train au Boulou et, montant

sur une vieille diligence, je me dirige sur

le chemin qu'ont suivi toutes les armées

depuis Annibal jusqu'à Philippe le Hardi,

et même jusqu'aux guerres modernes de la

Péninsule. Le long de la route poussent des

chônes-lieges. Toutes les montagnes sont

couvertes de ces arbres qui représentent

des richesses incalculables pour ce pays qui

n*est pas, comme le Rouergue ou le Quercy,

une contrée de petits propriétaires. A mon

coté, sur le siège de la diligence, se trou un lioinine à ligure avenante et énergiqui If seul ù qui, dans cette petite compagni df paysans pariant catalan, je puisse m'a dresser en français. Je nraperçois bient( ([ue j'ai eu la bonne fortune dans cett^^ marche-frontière de rencontrer un hau fonctionnaire de la sûreté, venu dans cei parages pour affaires de service. AprëS s'être assuré fort adroitement d'ailleurs, au* cours de notre conversation, que je n'étais pas nioi-niômc un carliste, — bien qu'i/ m'affirme, avec un haussement d'épaules, que ces prétendues agitations carlistes sont des histoires, sinon tout à fait de brigands, du moins de journalistes — il se met à ma disposition comme nous atteignons le petit hameau de TËcluse, vraie porte du défilé qui mène à Perthus. Alors, il me montre, au fond de la vallée, le long de la rivière Rom, les traces intermittentes d'une ancienne roule i\m traverse et retraverse la rivière.

jat

EN NARBONNAISE i97

monte et descend, et se laisse voir presque tout entière de la hauteur où a été taillée, dans les parois du défilé, la belle route nationale moderne conduisant au col. Des ruines informes nous apparaissent bientôt en un point très étroit du défilé : ce sont (le vieux restes de forteresse, et, de l'autre côté, une terrasse à soubassement ornée d'une rude colonne ; tous ces murs paraissent posés sur des points presque inaccessibles du côté de la vallée. Mon compagnon m'assure que ces constructions sont les restes d'une forteresse romaine et du fameux pilier de Pompée. Je le regarde avec un peu d'incrédulité ; d'autant plus que lorsque je le presse un peu, il se dérobe, rejetant toute la responsabilité de ses affirmations sur un savant qui, me dit-il, habile Le Perthus, et qui est en train d'écrire une histoire de cette vallée et du col.

Au nom de ce savant, M. Jacques Freixe, tous les paysans qui écoutaient notre conver-

198 TRRRRS FRANÇAISES

sation, prêtent Toreille, et plusieurs d'enlreoux, interromj)ant, cette fois en français, s'écrient : « Ah ! c'est un homme modeste qui aurait pu être tout ce qu'il aurait voulu : maire, député, sénateur, mais qui a refusé tous les iionnours, sauf un siëge de conseiller municipal ! Il est bien modeste ! Il a parcouru tout le Roussillon et toute la Catalogne k pied. Vous verrez ! Autrefois, il faisait le commerce des étoffes surtout avec les gens d'au delà de la frontière ; il ramassait beaucoup d'argent, mais maintenant, il met sur ses rayons plus de livres que d'étoffes. 11 en sait long sur le pays, M. Freixe ! Mais il est si modeste que, lorscjuc vous le vern^z, vous ne vous douterez pas qu'il est un vrai savant. » Cela me donne l'envie de frapper à la porte de cet homme, si estimé de ses concitoyens...

La route continue à monter; mes compagnons me désignent un arbre qu'ils disent historique, un large chône-liegeoù, en 1845,

s'étaient cachés quelques brigands qui cultivaient, dans ces montagnes, tout comme s'ils eussent été en Péloponnèse, le jeu de prise et de rançon aux frais des voyageurs qui traversaient le col.

..,Mais nous voici tout à coup au haut du col. Nous nous rendons chez M. Freixe.

II était assis sur sa porte, se reposant à la fin de la journée. Son accueil fut tout de suite très cordial. L'idée qu'il avait devant lui quelqu'un venu de si loin avec le seul projet de voirie chemin de passage de tant d'armées, le lieu où deux fois avait été joué le sort du monde, Tavait touché sans aucun doute, et c'était naturel, car, après tant d'années d'études consacrées à cette région, il doit sentir qu'elle est un peu son fief.

J'entre dans sa maison ; dans un vaste appartement du rez-de-chaussée, qui conserve encore un air de magasin, quoique — ainsi qu'on me Tavait dit — les rayons autrefois chargés de pièces d'étoffes plient

200 TRRRES FRANÇAISES

aujourd'hui sous le poids de lourds ouvrag( d'érudition grecs, latins, français, ail mands, catalans, espagnols.

Venu ici un peu sceptique sur ridentit de cette route avec celle qu*avait suivie Annibal, sur l'emplacement des piliers d^ Pompée et sur la situation attribuée par li tal)l(» de Peutinger au Summum Pyrœneum je quittai M. Freixe dans le même état d'es prit que jadis M. Pierre Vidal, le trfe savant bibliothécaire de Perpignan, c'est-—' à-dire tout prAt à faire amende honorable do tous mes doutes. Textes et chroniques^ en mains, depuis Strabon jusqu'à Wambale\Visigoth,appuyantsesraisonnement8Sur des cartes, et sur des considérations géographiques tirées de la mesure des étapes le long de la grande route romaine qui traversait l'empire, ajoutant à tout cela le contrôle de l'observation directe du pays au cours de longues années de promenades, il m'a convaincu qu' Annibal avec ses éléphants

pas sales Pyrénées par le défilé que je venais

do gravir. Inconsciemment et pendant toute

lirà^ vie passée dans ce village de montagne,

saxif pendant ses années d'études à Tou-

^oxj^se, M. Freixe fut un des premiers dévots

^1^ latopologie. Son totto; à lui est un véri-

^^-fc^le Tijjievoç; une enceinte sacrée qu'il a

P^-x^courue et fouillée. Il a cru se borner

^*^^ï:xs ses études à ce seul col du Perthus,

'^^ ^^î s il s'est aperçu que l'histoire du Perthus

^ ^^ ne. portée sinon « mondiale », tout au

^^^^^îns européenne. Ainsi, tout en restant

spécialiste, il s'est vu obligé d'étendre la

s plaire de ses études, descendant d'abord,

PB.X* les deux versants des Pyrénées, en Cata-

*^^^ne et dans le Roussillon, puis s'avançant

P^vis loin, pour explorer la Narbonnaise et

^^êrne l'Aquitaine, jusqu'aux villes mortes

^^ Golfe du Lion. De temps en temps, il

ionne à une petite revue d'archéologie et

^'histoire, publiée à Perpignan, le résultat

i^ ses études et des chapitres de sa grande

202 TRRRRS FRANÇAISES

inonograpliio du Porllius. Mais, toujo^" iiiodesto travailleur — les paysans ava-** raison — il pioche et ramasse patiemm ^^ -^ ' sans faire aucun effort pour se mettre ®^ contact avec « ces messieurs de Tlnstitm* ^ " tlont il a une méfiance peut-être un f^^^ trop provinciale.

Son sort m'a semblé trtîs enviable. Ki^s^ ^'^ dans son village, par droit divin d'int^^-^"' gcnce et de bonté, il emploie son loisîi^"*^ * travailler ici parmi les figuiers et les vig"X^— *^^ où plus lard se dressera son buste. P^»— -**^ d'un membre de Tlnstitut n'aura jarrE^^^ oûlé les joies que celui-ci connaît à to *■ — ^ lioun», seul avec ses livres, au bord ^^^^ champs où les médailles de l'Hellas et Home se cachent dans un antique sol.

En rcMlescendant le soir, je rencontre ^^^ vigneron sur la route : « Le temps s'en vm^ ' * lui dis-je. — « Soyez tranquille. Monsieur* ^ ne partira pas sans vous. »

Elne.

« Pyrène, Illiberis, Helna,Elne, désignent la même ville, d'abord colonie phénicienne io 1:1.1 Torigine se perd dans la nuit des temps, disparue presque complètement à une époque très ancienne et jusqu'ici indéternnînée, puis rebâtie par les Ibères, ruinée de noxxveau, restaurée par Constantin le Grand; jadis opulente et peuplée, maintenant presque complètement éteinte. »

Ainsi parle M. Lenthéric ; il aurait pu ajou-

^^^ : pays de vignobles où il est impossible

^^ trouver un verre de vin buvable. Sa

phrase alors aurait contenu plus d'exactitude

qu'elle n'en renferme actuellement. Car, si

^1- Freixe ne se trompe pas — et après ma

conversation avec lui je suis convaincu qu'il

^st dans le vrai — la célèbre Pyrène, dont

parlent les auteurs anciens, jusqu'au poème

d'Avienus, ne peut être Illiberis, mais doit

^certainement être Cadaquès près du cap

20fr TF.RRRS FRANÇAISES

Ouus'. On pourrait aussi dire des cl^^^* inliTt»ssaiili.'S sur la signiRcation du ^^ llliberis ; ce sont là autant de petits P^^ blt'mes qui passionnent Térudit ; nf* ^*' ([ut'Ih* (juo soit Tissue finale de toutes ^^^ discussions, ri<Mi no peut empêcher q\X^ ^ niisrrahlo l)Ourg moderne ne soit une

plus anciennes villes des bords delalV^^-^

de Irrranco, Debout sur un tertre, acropole

l'ancien comptoir phénicien qui ém^ '^^

coiiniH» un îlot au milieu d'une des f^

belles et des plus riches plaines de V^wxr^^^^

entière, av(»c, au loin, la mer et la lïj ^

harmonieuse des Albères dont le prom

toire descend comme un escalier jus

dans les flois antiques, le voyageur estt

saisi par l'élégance idéale de ce paya

pour se préoccuper longtemps des questii

* Dopuis ma visite au Porlhus, M. Frcixe a publié -j^,

ivchoivhos sur la position oxactn de Pyrène, dans arlicio «le la Revue d'histoire et d'archéologie du F^^^ sillon, (le novembre 191)3, p. 340. Cette idontificatio*^^^^ été acceptée par M. Jullian dans un article de la R^*^ ^ historique do juillet-août d904, p. 323.

Llil IK^AlAJVrX

>hllologiques. Une seule chose reste pour érrâoigner de « Tancienne Illiberis » : le sol urélevé de son acropole. Une église du i^ siècle, avec un cloître qui est un des c^yciuxde la France, occupe le sommet et irio grande partie de cette colline sur lal^olle avait été bâtie aussi la ville de Consstrxtin.

Sur la route de Banyuls à Cette; Béziors, Agdo.

Le caractère presque tropical de la végé-

t-atîon de cet étrange Roussillon me frappe

plus que jamais. Les vieilles tours à signaux

se silhouettent parmi les chênes-lièges, les

figuiers, les dattiers, les vignes, les lauriers-

ï'oses, les oliviers troués de loin en loin par

des échappées sur la mer. De l'autre côté,

^u-dessus d'une chaîne de mamelons cernés

d^ vignobles et d'où des lits de torrents

encombrés de joncs descendent vers la

plaine, surgissent, derrière un rideau de

Peupliers et de pins, les crêtes des Albères.

On sorl du Koussillon avec une demi ^^ ^ impression de liaut caractère : les m*^u-».T8 rouges et sinistres d'un vieux château E^<*:^rt espagnol accroupi sur des rochers aricL c? s, comme un vaulour qui aurait choisi là t^^:^^ repaire. C\.'sl de hi honne vieille Ëspag*/' ^* Bien que Richelieu ait passé par ici, (^ ^^ trouve encore (;à el la le cachet des anciens possesseurs du sol. Désolé, rugueux, mélan ^ colique», ce paysage évoque Tomhre de dor^^ (Ju idiotie.

Apres Narbonne, on prend une route nouvelle et sans intérêt, sauf la vue des Cévennes, à gauche. Aujourd'hui, la pluie lombe sur la campagne; mais, malgré le mauvais temps, je pars à la découverte de Béziers. L'accueil que vous fait cette ville la rend immédiatement sympathique.

On monte par un cliarmant jardin jus-* (ju'à une grande avenue. Je n'ai pu qu'entrevoir Béziers, mais pendant cette rapide course à travers les étroites rues abou-

tissant à la terrasse où la cathédrale domine

l'Ojb comme une citadelle, la ville se pré-

sox:i.te avec une netteté qui incruste son

sou.venir dans la mémoire. L'église était

^^^■:**^née, comme c'est l'usage dans cette con-

^^e^, entre midi et deux heures ; l'extérieur

s 'i f £it pour laisser une impression très forte

^^^ Jrnurs crénelés devant un splendide pay-

^^-S"<î qui se déroule, de sa terrasse, vers le

^<^x-d; on est placé ici devant la partie la

P*^^-«^s méridionale du Massif Central, dont on

^I^^Tçoit la très longue muraille coupée çà

^ ^ Xà par de larges ouvertures qui sont les

P^^x^tails des vallées. Si vous voulez voir

cl *

^ ^-i^ïi seul coup d'œil la cathédrale et le pay-

^^^ë'c, éloignez-vous un peu jusqu'à l'ombre

^ ^^xie autre église, Saint-Jacques, d'où vous

^^^^^ez de biais la terrasse que vous venez de

^^îtter, élevée au-dessus de la rivière, qui

^^^sine fièrement son cours, presque en

^^oîte ligne vers les Céyennes. Ce qui

^ous entoure ici, c'est la vieille ville et les

affreux souvenirs de guerres civiles i^^^** ces églises crénelées sont encore pleic:^^*' Mais, de l'autre côté des jardins, il y a '^'^ IJéziers tout moderne, très actif, avec ^^®8 grands magasins, ses cafés aux larges fc^^^" rasses et son théâtre où l'on voit des 1>^^-^" reliefs de David d'Angers. Un des rar-^* hommes (jui aient fait quelque chose pot-^^*^ n» vivifier le Midi de la France, Riquet, -^"^^ ici, au milieu des allées, une statue en^^^ bronze de taille héroïque par le même David ^^ d'Angers. Béziers est une petite Lille du Midi.

De Béziers à Agde le chemin est court.

Agde est bâtie au pied d'un volcan éteint, parfaitement conique ; un petit Vésuve, moins le panache. Du pont de THérault, . " par une pluie battante, je regarde l'église qui est un des spécimens les plus parfaits d'église fortifiée (jui soient dans le Midi.

Au-dessus des rues étroites, celle-ci s'élève menaçante comme un donjon féodal; ces

églises fortifiées du Midi renversent complètement ridée qu'on se fait d'un édifice religieux. Aucune ornementation extérieure ; xine tour qui est un observatoire plutôt qu'un clocher, et de vrais créneaux faits pour une véritable défense. La pluie convient mieux à leur aspect rébarbatif que le chaud soleil du pays.

Cette.

JMarseille même ne donne pas une impression aussi forte d'activité et de vie. Cependant e'ô st un port sinon déchu, du moins en décade née. Mais toute la ville de Cette est dans ses quais et ses bassins, tandis qu'à Marseille oa pourrait vivre toute une existence sans descendre jusqu'à ce splendide port qui fait de cette ville la porte de TOrient. A Cette, quinze kilomètres de beaux quais occupent tout le premier plan, ou plutôt tout le tableau, Cï^tre la montagne voisine qui forme le fond, ^t la plage, les phares, les digues et les

^10 TRRRES FRANÇAISES

môles qui retiennent la Méditerranée. ^ partout vous apercevez les antennes C^ ^ voilier, les cheminées d'un vapeur ; les q^*-* ^^ sont encombrés de marchandises et de cB"^^^" rettes ù bascules, de la forme si simple in\^^^°" tée par Pascal, qui chargent de grands f^^^

d(» vins « espagnols » faits de sava^r^^

le mélanges des crus du Roussillon. Tout

long de ces quais bruyants, de hautes ^^' solides maisons de commerce semblei témoigner d'une bourgeoisie habituée au:

grandes affaires, ayant ses agents aux extré-mités de Tunivers : à Hong-Kong, à New- York, au Cap, à Melbourne. Mais la mer guette ce beau port pour l'étouffer ; ces longues et magnifiques jetées lèvent leur doigt menaçant contre des flots impitoyables. A rinterdiction de troubler le port, la mer répond en déposant tous les ans cent mille mètres cubes de sable dans les passes. C'est qu'ici riiomme, impatient et effronté, a voulu contrecarrer le travail de la nature. Nous

avons vu à Narbonne ce que, laissée à elle-

nnême, la nature sait faire : TAtax avait tué

cette ville, mais aujourd'hui, sur les allu-

vions que ce fleuve a déposées, poussent les

vignes qui vont rendre à l'ancienne capitale

une partie de ses richesses. A Cette, aucun

ernsablement ne saurait arrêter le commerce

d'^iin port merveilleusement organisé pour

IsL lutte, mais les tarifs douaniers actuels

r-é «disent l'œuvre de mort que les sables ont

^v^^i-inement essayée. Tous les orifices de res-

p£ x-ation de la France, — tous les ports, —

d^ j)uis Dunkerque jusqu'à Marseille, sont

éto^uBés par ces traités de commerce qui

^ trient censés les protéger. Quelques-uns

^^* essaient même pas de vivre : ainsi La Pal-

*i^^^, avec ses grands bassins vides, et ses

^'^tcrminables quais déserts habités seule-

'^^^^nt par les mouettes, les torpilleurs, et par

^^ Arent.

Un Languedoc, la France avait besoin d'un Port pour compléter Tœuvre de Riquet. Le

/iat (lu Roi-Soleil a fuit sortir de la mer la ville qui surprend si favorablement le visiteur «raujourd'hui, au pied de cette belle montagne que les Grecs connaissaient et dénommaient Sétliion. Dans Tantiquité, ce {j^rand roclier a dû être un des repères des navigateurs. Les barques phocéennes qui rôloyaient le golfe Tapercevaient à mi-chemin de leur route vers lUiberis. Les étangs de la Camargue et tout le delta du Rhône dépassés, le pic de Séthion fut la seule vraie terra firma sur cette côte paludéenne, avant (ju'à Narbonne les Corbieres arides rappelassent aux Massiliotes les montagnes de leur port.

La montagne de Cette fut certainement autrefois une île derrière laquelle s'étendaient les eaux calmes de cette grande baie qui est devenue Tétang de Thau. Pour comprendre le caractère grandiose de ces changements et toute leur portée historique et économique, il faut monter derrière les

quais, à travers les jardios ftyta^att tp£»picaux qui se développent eo tiernssies. jusqu'à la petite chapelle du sominel de Ul montagne. Là, devant cet incomparable site.

le drame de la mer et du sol se présente sous une forme que vous n'oublierez jamais.

J'ai vu beaucoup de beaux paysages ; celui qui m'avait le plus ému était La vue du Péloponnèse du haut de TAcro-Corinthe.

Si, pour un esprit nourri de Tantiquîté, ^ne acropole hellénique excite toujours certains frissons que même cette côte phénicienne et grecque du golfe du Lion ne pourra pas éveiller, pourtant, prise en elle- '^ême et jugée simplement par l'intérêt de Ses couleurs et de ses lignes, la vue des pI^Lges illimitées du golfe, de la grande mer *^t.^rieure avec les villages de ses rives, ^^ s hautes Ce venues au fond, de l'étendue ^^rxs bornes de la Méditerranée, tout cela ^^it un ensemble d'une beauté telle qu'on ^ étonne qu'il reste encore des voyageurs

pouvant l'igiioivr. CVsl un de ces p^ï' sag(»s que seuls les grands oiseaux ^^^ hauts «'spacos et 'H-^a^TTo;, le messager ^^^ dieux, ont Tliabitude de voir.

Montpellier.

J'étais arrivé ici très convaincu que ks récits des voyageurs étaient inspirés d^^ la réalité et que, lorsque le vieil A»^^ Duchesne donne comme origine du mofc ^® Montpt^Iiier Mo/is Puellariim^ c'est p^^-^^^^ (jue les jolies filles y abondent : « Ell^ *> ainsi que beaucoup d'autres, changé ^^^^ premier nom en celui de Montpell:^^®''»

emprunté selon aucuns, en partie de ^^^^

assiette, et en partie des filles et puce

:we

(jue la beauté y recommande au-dessus ^^ commun... » Rousseau avait déjà prév^^^^ le voyageur contre l'illusion dont j'ai ét^^ ^* mélancolique victime. Mais je ne voud^^^'^ pas abuser de la logique dans le pays o *-* * scolastique a eu, pendant tout le moy^

ge, une de ses places fortes. Je n'ai pas le roit de conclure que Montpellier n'est plus X ville des jolies femmes sous prétexte que endant deux jours je n'ai pas eu la chance e vérifier la chanson :

Pézenas petite ville Y a pas de jolies filles Comme dans Montpellier; Faudra s'y marier.

Car, dans ce pays de ténors, je ne suis .lié ni à rÉden-Concert, ni à TOpéra, et je l'ai fait autre chose que de me promener Lans la rue, dans le musée Fabre où règne loudon, au Jardin des Plantes, au Peyrou ît sur la plage de Palavaz. Je n'ai donc pas [ualité pour re viser le verdict des siècles ur la beauté des demoiselles de ce Mont, ^our Montpellier, on a suggéré cette étymoogie, Mons pitillarius. Il y eut, en effet, xne période assez longue où les pitillarii, es gros commerçants de la ville, étaient de i^rais princes marchands dont les navires

parcouraiiMit tout le Levant. Ils avaient leurs ronsuls à Kliodes, à Alexandrie, dans l'île dr (Chypre, aussi bien que dans le nord de la France, aux foires de Brie et de Champaj^nu». Ils oirraient aux étrangers une hospitalité si généreuse que, dans une requête adressée au roi Jean par les consuls, il est (lit ({uc « plus des deux parties des habitants de Monlp(»liier étaient d'éti'anges partiels; les uns Catlialans, les autres Espafiuols, Gennevois, Lombards, Vénitiens, (iliyprois, Provansals, Alemans, et d'autres plus estranges nations ». On voit un cer- tain nombre de solides maisons anciennes ^ cachées dans les dédales des rues serrées et^ pliées les unes contre les autres, au nord — est (le la ville, entreTEsplanadeet le Peyrou— En passant devant leurs portes, aussi her — métiquement closes que celles des viei li(3tels bourgeois de Dijon, je me rappelais -^^ -'^ les arrêts consulaires qui, au moyen âg réglaient, avec sanction d'expulsion de

ville» les atours des dames de Montpellier ^

Aucune femme n'avait le droit de porter

des perles ou des pierreries, si ce n'était

aux bourses et ceintures déjà faites et aux

a,nneaux pour les doigts; aucune broderie

de peau ou de drap fin aux habits ni autour

clés pieds ; pas de manteau ouvert de côté,

p>arce que les femmes ainsi vêtues semblent

ôtre des hommes; ordre à chacune d'aller

Suivant son état et la condition de sa

famille. De tels arrêts semblent concilier

X^s deux étymologies ; ce sont des mesures

€.le respectability au bénéfice des dames

X^ien pensantes de l'aristocratie universitaire

^-^ t commerciale, de ces dames qui dînaient

<::rliez Jacques Cœur ou invitaient Scaliger

<z^u Casaubou à manger des épices. On les

^^éfendait aussi contre les belles filles inter-

lopes, de mœurs trop levantines et de cos-

tiximes pareils, qui se rassemblaient ici pour

* On trouvera des extraits de ces arrêts dans VHistoire «^« Montvellier. nar Fabre.

distraire les marcliands méditerranéens»

clients «les grandes maisons d'exportation, et les «'selioliers d'une université célèbre dans tous les pays.

Au Jardin des Plantes, le plus ancien de Franrr, un tout autre souvenir de femme, celui de Narcissa, vous surprend. Mais comme ce tombeau de la fille adoptive de Voung est peu isolé au milieu de cette luxuriante végétation. Gardez-vous d'y aller vous reposer. Un jardin botanique n'est qu'un nmsée. Ce (|ui fait le repos des grandes forets, c'est la magnifique anonymité des arbres. Avec les étiquettes savantes (|ui les individualisent, ils semblent avoir quitté leur royaume à eux pour empiéter sur le nôtre. Ce sont dans notre monde autant d'intrus; et leur présence, au lieu d'apporter le calme, impose l'attention, et empêche le recueillement.

Juin 1902.

Le Temps d'hier signalait la neige à Remiremont. Je prendrai quand même, ce soir, le rapide qui me déposera à minuit en gare de Vesoul, dans cette région de TEst où même à la mi-juin, paraît-il, le froid sévit comme en hiver. J'ai vu les Vosges, la Lorraine, l'Alsace, le Dauphiné : je tiens maintenant à parcourir la Franche-Comté.

Cette fois, je m'en vais du côté de la Suisse, vers une frontière que je franchirai sans appréhension : j'en suis tout joyeux. Je me rappelle si bien la sensation étrange qui m'a enveloppé lorsque, sur la frontière du Luxembourg, je m'égarai au delà de la zone où l'on ne peut demander du jambon sans se servir du mot schinken; et, plus

tard, dans les hautes Vosges où je zigzag ^ pendant vingt jours, entre le Donon et ballon d'Alsace, je ressentais toujours môme serrement de cœur, et je regarda^ instinctivement des deux côtés de la route sous les sapins, comme un enfant qui peur. Comment expliquer qu'un homme m et élevé hors de France éprouve une telle émotion à quitter la terre française?

Deux raisons m'attirent dans cetu Franclie-Comté. La première, c'est h reproche continuel de ma carte, qui m( montre trois cents kilomètres de pays fran çaisque je n'ai jamais parcourus. La seconde est plus forte. C'est presque, si je ne nu trompe, un sentiment de pitié. Aucun so ne me semble aussi usé par l'invasion Même la poussière des champs a dû perdra son caractère primitif. Quelles rancunei ataviques et quelles tenaces ambitions quelles méfiances héréditaires et quels rêvei de libération, quels longs espoirs déçus e

toujoiars vivaces ont dû se mêler pour for-

'^^i* le caractère franc-comtois? Les mers

^ glace qui, jadis, aux jours préhistoriques,

Passaient par-dessus les cols du Jura pour

^^"^^^ser et arrondir les parties occidentales

'-'^ ïinassif, ne furent que Tavant-garde des

^"^"^^hisseurs de toute espèce qui, tout au

^^ "^ g de riiistoire humaine, vinrent de TEst

^^^^^T fouler ce pays, depuis les troupes

"'^^ioviste jusqu'aux armées de Bismarck.

'«^ ^ cherche partout dans l'histoire sans

^-^Xaver peut-être une marche-frontière si

^^X^itoyablement exposée à Tinvasion. Les

^^ tîntes humaines qui ont survécu à cet e f^^F^

*^^^Tt du temps pour les déraciner doivent

"*^^singulièrement hardies. Des âmesrabou-

^^s, peut-être, mais solides, ou encore

^^^^ êtres vraiment supérieurs, une élite

*^ ^mmes trempés comme l'acier, prêts à

^-X l, capables de tout.

TERRRS FRANÇAISRS

Vcsoui.

Celle première étape, si elle ne conflrm9 pas mes réllexions d'hier soir, n'offre cependant rien qui les contredise. Vesoul n^ donne pas l'impression d'une vieille ville :

elle est bien bâtie, solidement assise ; ses maisons de pierre gi*ise sont fermement plantées; mais on cherche en vain un monument qui parle du grand passé. Il n'y a pas non plus de ruelles sales et pittoresques, aux pignons ou portes sculptés. Cette très petite ville semble mener une saine et paisible vie, une vie bourgeoise, une vie moderne, sans attaches avec les siècles vraiment franc-comtois, je veux dire avec répoque antérieure aux campagnes de Richelieu et de Louis XIV. Vesoul est bien française. Elle ne semble pas dater de plus loin que la porte même qui a été élevée àl'entrée de la rue Saint-Martin, à Paris^

pour commémorer la défaite de la vieille Franche- Comté.

La vieille Franche-Comté ! Il y en avait une. Cette impression de modernité s'accorde mal avec ce que Ton sait d'un certain passé de Vesoul lorsque de véritables bourrasques de superstitions folles semblaientêtredescenduessurla ville. LouisXIV a fait table rase de beaucoup de choses dans cette province. Bien des fois les habitants eurent à se plaindre de lui. Mais par ses efforts à dissiper, ici, comme ailleurs, la croyance à la sorcellerie, le Roi-Soleil se montra digne de son nom. Lisez dans les «^ Archives du département de la Haute- Saône » le procès-verbal des ravages causés P^x* les sorcières dans cette population de V'osoul, qui en était infestée. C'est une histoii*^ qui ressemble singulièrement à celle ^^ oe Salem Witchcraft qui forme le fond *^ Sombre des livres du grand Hawthorne.

J avais parcouru tous ces procès jugés à

220 TRRnES FnANÇAISRS

Vesoul et les sentences rendues de 1611 à 1014 contre les sorcières. Certaines sont d*un(» cocasserie toute rabelaisienne. D'au- Ires peuvent se raconter. Cette pauvre Claudine Oudot qui, entre autres délits plus al)surdes les uns que les autres, se trouva accusée d'avoir eu conférence avec le diable; (( pendant un dimanche d'orage impétueux Iv dial)le la voulut cognoistre charnellement », Cette dame assista à un sabbat composé d'environ une vingtaine de sorcières, « chantant avec les autres frelantantain^ brelantantain, le diable regardant tout debout, en forme d'un grand homme noir, laid et tout gassoux ». Ce qu'il y a de plus clair dans toutes ces histoires, c'est que la Claudine et ses commères auraient été de beaux cas pour >IM. les docteurs Raymond et Janet. Pendant les trente années qui s'écoulèrent de 1006 à 1636, le nombre total des exécutions capitales qui eurent lieu dans l'étendue du bailliage d'Amont

fut environ de cent, et les bannis étaient à peine moins nombreux. Une ordonnance de Louis XIV de 1682 écrasa cette superstition, en commandant de cesser toute poursuite contre les sorciers. Je ne sais si, même aujourd'hui, la superstition est complètement chassée de la montagne. Mais dans les rues de Vesoul, en tout cas, on n'entend plus jeter d'anathème aux danseuses de rondes diaboliques.

Tout passe — et repasse! Frelantantain ; brelantantain!

Vers Délie et vers les Franches Montagnes.

De Belfort, le train monte doucement.

Un splendide pan de mur des Vosges arrête la vue à gauche. Tout autour de nous, des prairies détrempées. Surélevé comme les chaussées de Brunehaut, miroite, interminable, le canal qui relie le Rhône et le Rhin. C'est un paisible pays. A Morvillars, les châteaux somptueux des seigneurs usiniers

.Î2S TKRnES FRANÇAISES

étorinont, punni ces champs. A partir ^^ Délie, liî loii}^^ ilo l'Allaîno, on entre dans ^^* collines. Les femmes retournent et secou^^^ le foin dans les prairies. Apres la temp ^^ «le jcr>' II' d'hier, elles profitent d'une éclair' ^^® de soleil. Par un défilé, nous débouchc::^"^ dans le hassin de Porrentruy. La dou^^® suisse immobilise le train une demi-hea ^^re. Je cherrhe a voir le château qui s'élèv^^ ^ \)\c. sur la ville, en face de hautes sapinier^^^ Ce fut un refuse charmant pour les princi évoques ehassés de Bfde par la Réfon Vax lui-même, le site est des plus agréabl Ce matin, un grand aigle plane et tourn autour du ehâteau ; les courbes de son ^ sont comme les griffonnages d'un bon arti sur la bordure d'une eau-forte.

D(^ plus (»n plus nombreuses, les faneui ptîuplent les champs. La chaîne du mi Terrible semble barrer la route. Nous la f> (;ons en droit-fil, quittant les prairies Courgenay pour pénétrer sous un tua

d'environ trois mille mètres. La sortie est une surprise. On se trouve dans un clos du Doubs, haut perché sur une pente de la montagne, au-dessus d'un tout petit pays, Sainte-Ursanne, fondé jadis par un disciple du grand saint des Vosges, Colomban. Le Doubs serpente au fond de ce couloir. Vu d'en haut, il a la couleur de Tœil-de-chat.

A^u sortir de ce mystérieux cloître où se recueille un instant la rivière, on se trouve encore en pleins champs, dans le large bassin de Glovelier. Mais ce nouveau paysage est si banal qu'on se demande si Ton ne voient pas de faire un rêve romantique. Ces contrastes se renouvellent constamment <i^ns le Jura. Ils sont assez caractéristiques pour former la base des romans d'un ^orntois, M. Georges Riat, qui a su très bien décrire les paysages de ses montagnes, 'ï e suis venu ici pour pénétrer dans une des <^luses de ce Jura bernois dont on dit mer- ^eiljç Déjà, à travers champs, on soupçonne

23(» TKHHKS KHANr.AISES

r<'nli-tM' (les ^orfTJ's. A pied sous un cl inmaranl, je nie (liri^fi» vers ce portail. J enire avec un(» désillusion anticipée. Ce (|ue j«' porte iMi moi l'obsédant souvenir ( «lélilé du Lys et de la haule vallée de TAud Il esl peut-être danjfereux d'avoir accum Irop (le sensations... Jusqu'à Underveli par la cluse de la Sorne, ce souvenir g mon honln^ur. Pourtant les rochers son:::

bien beaux, majestueux môme, et le villaj «riJndervelier, — dont les maisons trapu soni semées connue au hasard au bord m la Sorne. autour d'une petite église, s («iilre d'un cercle de montagnes tapissé ^ «le sapins. — esl le type du village suis Toul me Iransporte bien loin des impressio (|ue j'ai ressenties hier à Vesoul... Subi" Mienl, loul change ; nous entrons dans paierie du Pichoux. Si le souvenir du dél (lu Lys subsiste encore, ce n'est plus p li'oubler mon plaisir devant la beauté gr diose de cet âpre paysage.

st lu e. lé r, te nt

.es de au ;es e.

0ns te- Ja

lie

ur

A mesure qu'on monte à côté du fleuve <:jui cascade le long de la route, les muiBi-ailles majestueuses se rapprochent. Plongeant des hauts sommets crénelés ou sortant des fissures de la paroi, des filets d'eau ou des torrents descendent à travers une ^%'égétation luxuriante, et cascadent vers la :rivière. En contraste avec les parois dénudées, déchiquetées, terribles, de la vallée de l'Aude, la sauvagerie de ces hauteurs jurassiennes est comme dissimulée sous une ^verdure avenante, qui exhale de la fraîcheur et des parfums fleuris. En haut, sous le tunnel du Pichoux où je m'abrite de la pluie, je cause pendant quelques instants avec un cantonnier : je le félicite du bonheur 4e vivre dans un séjour aussi pittoresque ; il me répond ce que nos grands-pères, méconnaissant le gothique et les sauvages beautés, eussent répondu devant quelque cathédrale : « Ah ! vous croyez que la vie est heureuse, ici ! J'en ai assez de vivre en

232 TKRUES FRANÇAISES

sauvajrii. Je veux vivre dafis une vallée parmi les hommes, m

Pour Hidcscendre, je lièle la diligence qui trottine, l'n des passagers de la voilure me parle des richesses forestières de cette haute rluse encore inexploitée : il me dit qu'avant peu le elieniin de fer aura fait communiquer Glovelier et Undervelier. Je n'ai jamais pu supporter le snobisme d'une fausse esthétique qui proteste contre l'arrivée de la vapeur ou de rélectricité dans des endroits sacrés par des souvenirs ou illuminés par la beauté. Les Vaux-de-Cernay ne seront pas moins virgiliens quand ils seront traversés par un tramway électrique, ni Vaucluse, ni les gorges du Pichoux moin^ poétiques ou moins admirables quand ja»pourrai les atteindre en wagon. Je n'aL visité Sparte à clieval que faute de chemin^ de fer. Le domaine de la beauté s'agrandit:-en même temps que s'élargit le champ de^ nos sensations, et l'esprit réfléchi découvre^

dans le jeu des forces naturelles luttant contre l'énergie de l'homme, des harmonies de plus en plus neuves.

Montbéliard.

Une odeur délicieuse de foin coupé me saisit à la sortie de la gare. L'air nocturne est saturé de ce parfum. Les prés doivent nous enserrer.

Le lendemain, je grimpe sur la colline, près de l'église, pour m'orienter. Montbéliard est un petit coin de Suisse allemande cievenu français. La ville étend à mes pieds ^es toits rouges, autour de la masse informe ciu vieux château des Wurtemberg. Com- :»Tient cette ville est-elle devenue française? <;i'est une histoire réjouissante, que Ton peut Xire dans les pages spirituelles de M. Pierre de Ségur. J'ai relu ce livre : Le maréchal de ^Luxembourg et le prince d Orange^ là-haut, sur la colline, à l'ombre d'un arbre. Château, ville et duc furent pris littéralement

par un assaut dr ooiupliments. C'est ua épisode hurh'squo, à la Cyrano de Bergerac, t*l (jui juslilitTait presque le mot du mair^ de Gray présentant les clefs de sa ville * Ijouis \IV, après la chute du fort de Jou:^ « Sire, voln» ron(|uète serait plus glorieux ^^ si *»lle vous (»ùt été disputée. »

Hussy-Ral)ulin a formulé un jugeme :* sur les deux campagnes de la Franch— -^ ®' (lonité qui est assez curieux, et, je croS- — *^' peu connu. Dans une lettre à M"® de Se- ^'

déry, du 21 juin lG7i, il dit :

11 csl bien juste que le Koi se délasse de toutes falijjîucs; il vn u eu assez pour prendre du rep- OeuK qui n'approfondissent pas les choses croj< (pio la campagne du Comte de 1668 est la ^ i:rande action du monde, parce qu'elle fut faite huit jours, dépendant il n'y a pas de comparai! (Milrc la gloire que mérita le Roi & cette fois et qu'il vient d'acquérir. Les ennemis furent surprii [iremièrc et ne se défendirent pas et ils Tiennent^ faire une grande résistance parce qu'ils étoient jmrcs.

Je soup(;onne ce courtisan exilé, qui

^ie

perdait jamais Toccasion de se rappeler aux bonnes grâces du Roi, d'avoir rédigé ce jugement dans l'espoir que sa lettre serait mise sous les yeux du maître. Un Franc- Comtois, patriote et érudit, M. Tripard, dans sa Notice sur la ville et les communes du canton de Salins, ua partage point cet enthousiasme et même se laisse aller à des protestations indignées contre Tinscription de la Porte Saint-Martin : Ludovico Magno^ Sequanis bis fractis et victis; à Louis le Grand, sur les Francs-Comtois deux fois brisés et vaincus, M. Tripard est sans doute aussi Français que n'importe quel habitant de rile-de-France. Qu'il y ait cependant un je ne sais quoi de différent dans l'âme de ces provinces de TEst, on le voit par ce fait qu'en ces pays frontières s'expriment quelquefois des regrets qui ne se montrent jamais dans les régions du centre. M. Tripard nous en donne un échantillon caractéi'isli(iue dans la page que voici :

TERHKS FRANÇAISES

I)<>l>iii^ |iliis lie (ItMix renls ans '^sous la doininatl r>paL:iiul«* , uns ancêlrcs jouissaient, avec la plet sali^fartinii «im» prinrure tout bien légitimeme a««|uis. (1 un rtat social si luerveilleusement appi \tvïi\ a tes niontagiws ! Hélas! la conquête va e: j»nrt»M* «'.• l)i»'n-tMro lnnj:uenienl amassé. Le prodL «rt'tïnris sifulaiivs va sombrer dans Tannexion ri)vauni«' vnisiu... La nation des Franks, qui a co] nn'nif' rduinic b-s Hourtiuijinons, plus de cinq cei ans avant loi, va d(''st)rniais absorber et tes enfai avi'f leurs coiilunn's, cl l<*s franchises. Cette gra: nation j)ourra bien lier tes destinées À un ave; brillant, mais tu n\v jjrendras qu'une part efifaci D'ailltMirs. celle nouvelle patrie, si elle laisse sol à les cnfanls. voudra qu'ils oublient tout à t'ois ton passé, les joies et les douleurs mises l(»ni:tenips on coniniun. Ne sera-ce pas leur enle Tune des nuîi Heures parts de ce qui constitue vn ni..'nt la pairie ?

ALiis voici le ohriteau des Wurtember J)cr Brocken ist ein deiUscher ; le a Brocke est bien alltMiianil », disait Heine dans 1 Reisebi/der. Il est plus allemand, plus lou daml encore, ce château de Montbéliard excellenle coquille pour le duc George (le Wurtemberg, personnage « roide, g*au

be, et gourmé », un sot, pour tout dire.

A Tarrivée des Français, il descendit iluer son cousin Luxembourg, et il l'arrêta evant le pont-levis pour causer avec lui de 3s intentions. Tout en faisant des grâces, t avec une profusion de beaux gestes, le laréchal de Luxembourg faisait élégamlent reculer Wurtemberg jusqu'au seuil du kâteau, et il l'accompagnait, causant tou- >urs, suivi par quatre compagnies de greadiers, qui battaient aux champs pour Eîndre les honneurs à un aussi puissant ouverain. M. de Montbéliard comprit trop ird qu'il était dupe... C'est en présence du lus bonasse des châteaux qu'il faut relire et épisode d'un comique si français.

Montbéliard ne valait pas un effort plus érieux; comme place-frontiëre, elle avait cependant sa valeur. Aujourd'hui, les rues, >ressées les unes contre les autres, décrivent les cercles autour du vilain château trans- Tormé en caserne. Je me sens ici hors de

238 TRRRRS FRANÇAISES

Fraïuo. Kl vraiinont, l'on est en dehors ^ rayoniu»inenl di» la monarchie parisien^ v\ la vil» <le celle petite forteresse, si j^ l\ro à rrvolulion de la nationalité français iiiaii(|ue de frrand intérêt historique. Da^ riiisloin» de la pensée, cependant. Mon liard brille d'uni» lumi^re claire et sëcl Plus (|ue Vézelay, sa ville natale, Mont liard (»sl le nom qui apparaît à la mémoir' lorscju'on pense h Théodore de Bbze et i'()llo(|ue fameux qui se tint ici. Bèze Moiilhéliard sont presque synonymes. Voc^ pouvez joindre à ce nom celui de Cuvier assorior à Todeur du foin le souvenir l'ame rustique du duc Georges de Wurtei her^.

iS

ere

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et

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Mandeure.

Tout un long après-midi de lumière bleu et dorée, je reste étendu sur Therbe, ^ Tombre d'un acacia, contre la chapelle qu ^ domine les vestiges de la ville romaine

^'Epomanduodurum. Je viens de grimper ;parmi les ronces, les églantiers, les noise- "tiers et les buis qui voilent et étouffent les portes, les murs, les voûtes, les gradins du théâtre de cette ancienne capitale des Séquanes latinisés. C'est un voyage qui r^'est pas tout à fait sans péril.

\\x à travers champs, ce petit promontoire, surmonté d'une chapelle et entouré par* le Doubs, semble promettre peu de ^-'^c^se, mais, de plus près, la ville antique so dessine, et, dès que vous avez pénétré ^^^ï^s cet amas de pierres enfouies, vous ^'^^^-*s étonnez de l'étendue et de la variété <^*o oes ruines vraiment poétiques. La végé- *^^t:îoTi a tout envahi ; on poursuit le chemin ^^^^teux, sur la pente de la colline, le long ^^ t-ï*ous béants, ou sur des pans de murs *ï^^*^ ohancellent. Sauf une seule porte et le ^^â.tre, tout dessin d'architecture a disparu, ^^st un dédale interminable qui rend déses- ^^^stnte la recherche d'un abri. Exténué de

240 TRRRRS FRANÇAISES

lati^^ui', l)rùl(* par le soleil, vous désirez un peu (ronibre où méditer sur les cartes du pays et sur le rôle stratégique de cette place. On est ici à pou près à mi-chemin du parcours (lu Doubs. Le fleuve, que j'ai vu hier encaissé entre les parois du mont Terrible, coule ici larpt» et un peu langoureux, au milieu d'un paysage immense, dans un pays fertile et de proportions élégantes, où de petits villages occupent Tancienne zone militaire de cette forteresse latine. Les ruines (VEpoinandiioduriim couvrent tout Téperon du promontoire qui coupe en deux le vaste amphithéîltre formé par la courbe^^^ du Doubs.

Cette ville se révèle alors subitemei comme un poste-frontière de Rome, un p< dissimulé à l'écart de la route naturelle q" sortant de la vallée du Rhône, filait remontant le Doubs, par la trouée de R • fort, jusque dans la vallée du Rhin. En fe du point où je me suis installé pour prem

ces notes, de Tautre côté de la montagne qui forme le mur de ce bassin au Nord, passe la longue voie commerciale moderne, le canal du Rhône au Rhin, dont le tracé confirme le coup d'oeil topologique des Romains. La distance à vol d'oiseau, de Mandeure à Voujeaucourt, — où, après avoir décrit une grande courbe, le Doubs supérieur boude définitivement le Jura bernois et se nationalise Français — n'est que d'environ trois kilomètres, mais un bateau mettrait un jour entier pour descendre fVEpomanduoduriim jusqu'à Voujeaucourt.

Jiln aval de ces ruines de Mandeure, le Doubs inférieur descend, indécis, douteux :

' trace cependant à tous les gens de la mon- ^g*ne une route facile vers le Lyonnais. Ce -Vive fut pour les Romains, qui le remonî^c^nt, la voie de pénétration vers les mon- Çiies. Une légion, sortant de la sécurité Besançon, était encore en sûreté à Epo- """^iduoduruni. Plus haut, le Doubs mène

TERUES FRANÇAISES. iO

pur une faillt^ jusqu'à Saint-Hippolyley ropaire redoutable pour une guerre de guérillas. Les inontagiies de Lomont et tous ces cliuînous que, du haut de ma terrasse, je vois là-bas, dans le Sud-Ouest, pouvaient caclier bien des périls. II n'aurait pas été prudent de pousser en droite ligne à travers le massif, vers les lacs de Neuchâtel et de Bienne. Ici môme, il fallait ôlre toujours sur le qui-vive. Mais le bassin est si spacieux et remplacement de la ville si bien choisi, commandant de haut les dernières vallées ouvertes vers la barbarie, que Ton comprend sans peine comment le légionnaire de Rome put y installer la vie méridionale, la vie pacifique, la vie urbaine...

Rome ayant refoulé les Germains jusqu'aux montagnes et planté sur ce coteau Tune de ses bornes, ce ne fut que pour un temps.

Les Burgondes revinrent, et ces ruines, qui jonchent le sol, sont les débris mélanco*— li(iues de ce qu'ils ont laissé derrière eux^:^

EN FR.V>XHE-COMTé 245

y a quelque chose d'humoristique, ^ré rhorreur du moment, dans cet îct si inattendu des choses. Un train bonne compagnie, un honnête train, iliërement monté sur sa ligne, n'a pas ; le droit, semble-t-il, de déserter sa : qu'un homme distingué de prendre un : nez pour faire le fou. En pareil cas, 1 les deux vont au ridicule, andis que tous les voya^^eurs s'agitent place, arrivent, sortis on ne sait d'où, paysans en grand nombre. Mais, dans 3 foule, il n'y a pas quatre personnes ibles de prendre une décision : on sort n une bicyclette du fourgon de queue et nomme se met en route pour Branne, lis qu'un autre part à pied à Baume-Iesfios. Deux lieunvs s'écoulent avant l'arri- (les secours. Enfin, la locomotive et le 'gon d'un train express de Besançon, qui ait trouvé bloqué à la gare voisine, arrit, amenant un turé. Nous transportons

'1U\ TRRRF.S FRANÇAISES

dans 1<^ fourg^on le chef de train blessé. Le ruiv insiste» pour qu'on le conduise chez lui, Il llyî'vrr-Paroisso. Quelques-uns de nous 1«» portent donc à la cure.

Tous C(»s incidents m'offraient, comme en un«*. expi^'ionco de laboratoire, quelques juslilicalions des impressions que j'avais déjà amassées pendant mon séjour en ce pays. Il m'avait semblé distinguer en cette Comté deux types dUiommes bien différents.

L'un mou. d(» langage traînard, de caractère apathi([ue ; l'autre actif, d'intelligence vive, presque dauphinoise, de parole scandée et alerte, très accessible à la gaieté, et d'un bon sens sincëre, que la clarté de ses yeux bleus souligne encore^ Ici, le premier type m'était fourni par l'aiguilleur, à qui Ton reprochait de n'avoir pas couvert la

' Dans rinlroduclion remarquable qu'il a écrite pour ]v Diction nuire gcof/rapkique et administratif de France^ jnir M. I*. .loanne, M. Elisée Reclus note (p. viii), le ref/arU tranquille et audacieux des Francs-Comtois, pliiase très heureuse qui conllrme mon impression.

voie et qui répondait : « Ça se peut! » Le second était très nettement personnifié par un tout jeune homme, accouru d'un village voisin et qui organisâtes secours. Il montra là tant d'initiative et d'énergie que j'eus envie de savoir qui il était. Il s'appelait M. R... : orphelin au sortir de l'Université, il venait d'être nommé résident dans une des colonies françaises d'Afrique ; il fera plus tard parler de lui.

Dans le village d'Hyèvre-Paroisse, je trouve une voiture qui me conduit à Baumeles-Dames. La vallée est superbe; le Doubs s'est tracé une route serpentant à travers de hautes falaises stratifiées, qui ferment et ouvrent leurs demi-cercles changeants, jusqu'à Baume, en prenant des formes étranges et belles, comme, par exemple, le colossal fauteuil de Gargantua où il semble vraiment que quelque Titan philosoplie doive parfois s'asseoir pour contempler le spectacle de la vallée.

•iiN TKMRKS FRANÇAISES

Il MM» lîinlait ilv visihT Baume-Ics-Dames, — liru di' naissance «le cet intelligent abbé (]oyrr, (|ui in*a toujours semblé un des plus niO(lrrn4*s t't (l(*s plus indépendants parmi h's pt'lils érrivains du xvnf siècle. La vallée s*arrondil imi petits cirques et la célèbre ilrineure des nohlrs dames de l'abbaye se trouv(» dissimulée dans une retraite profonde. Les solides maisons de pierre consf'rvent, oomm<? à Remiremont, un air de (*alme bif'nséaner, mais, sauf le site admirable i»t ces deux mémoires, — celle des {rrandes danjes et celle de Tabbé Coyer, — rien ne» relient \v \ isitt»ur. Je passai lanuità me rappeler toutes ces petites brocbures, de pensée hardie et d'esprit alerte, où Tabbi' cinprlait la noblesse fainéante de son temps» lui reprochait son peu d'initiative, sa craint*-' de s'embourgeoiser dans le commerce c* dans rindustrie. Avec une indépendance toute frfinr-comtoise, il fit, avec M. RénfiJ* de Gourmont, (|ueh|ues belles dissociations

d'idées reçues, montrant surtout ce qu'il y avait d'étriqué dans une certaine façon de concevoir la patrie. J'y voyais la marque de la race et le cachet du pays. Deux jeunes étudiants en médecine entrèrent en coup de vent dans la salle à manger de Fhôtel; ils racontaient tout essoufflés, qu'on disait à Besançon que dans Taccident de chemin de fer quatre-vingts personnes avaient trouvé la mort; ils étaient donc accourus à bicyclette dans Tespoir de se rendre utiles.

La jeunesse est la jeunesse partout; cependant, il y avait chez ceux-ci une vivacité et un élan qui m'ont fait penser à ce Jean de VVatteville, que nous allons retrouver dans l'autre Baume, — Baume-les-Messieurs, — et que les Francs-Comtois ont peut-être tort de trop exécrer.

Bi»san(;on.

Enfin^ il aperçut sur une montagne lointaine des nnirs noirs ; c'était la citadelle de

250 TRUIIES FRANr.AISES

Hvsttnnin.,, lirsanron nesi pas seulement nnf (1rs plus jolies villes de France^ elle nhnnde m r/ens de co'ur et d'esprit. JfflM Julien filetait tjuun petit paysan et vleut aucun hun/en d approcher les hommes distint/ut's,

Cos lijriu's, qui commencent le chapitre XXIV dans le Rouge et le Noir^ me revenaient à la nir moire, lorsque du haut d^* monlairnes du Nord, je regardais lacapit^^^ où l'oditHix pi'lil héros do Stendhal se r& "^^ dail sympalhiqin' à la belle Amanda BinC^ *

N'«''tjint pas mieux muni que Julien Sof*'*^ il«» moyens de me faire guider par la vill -^ je eontem[)lais avec un certain émoi 1^ ^^ forts modernes (|ui la défendent; ils scn^^ blent élevés là pour rehausser la belle si^ ' gularilé provinciale de son caractère. ^C^:^ moins prési'nt à mon espril, le passage d^^^^ Commentaires où César parle de celte pla*:^^ forle <( bien a[)provisionnée et qui, par s^^

situation, était très commode pour tirer la guerre en longueur ». Très commode, en effet. Tout cela se voit avec la belle précision d'une de ces toiles de Versailles, oii des villes, resserrées entre des fortifications à la Vauban et entourées d'une riante campagne où caracolent des groupes de guerriers empanachés, semblent faites exprès pour se laisser prendre par le grand roi.

A Besançon, le Doubs a ramassé la ville entière dans une boucle de son cours, comme dans une fronde. Cet isolement naturel a été rendu redoutable par une citadelle et une enceinte de forts, tous construits d'après les plans de Vauban. Comme un château est entouré de douves, tout Besançon est cerné par le Doubs. A Fintérieur, les fenêtres grillées de l'occupation espagnole accentuent l'impression d'isolement jaloux. Place forte de première classe depuis les commencements de l'histoire française jusqu'ànos jours, siège d'un arche-

i'M TKnRES FRANÇAISES

viM-hr. lii'saiiroii a une couleur Irès person- \\AU\ le iiirlanfre bariolé de ce rouge et de vr nnit\ riiln» lesquels le petit abbé Sorel ne sut jamais choisir, mais que les fortt>s tètes «le et>s montaj^nes surent toujours mettre d'arconl. Itesaneon est la patrie du uranil canlinal dt» firanvello et de Jean de Waltevilli*. Ct» sont les revenants qui vous (Mnhoîtent h* pas partout où vous dirigez votn» promenadt», soit (ju'îi la cathédrale Sainl-Jean vous vous arrêtiez devant le marbre blanc du tombeau de Tami de Kaphai'l. soit ({ue vous suiviez les quais jiis(|u'îi la port<' taillée dans le rocher par les Itoniains, soit que dans le joli square anlié()l(>j:i(im', |)armi les colonnes corinthiennes, vous vous re[)Osiez sur les gradins (le raiicien théâtre pour rêver un peu d'un passé iVanc-comlois (|U(» ces deux enfants de lt(\sanron pourraient personnifier.

{\v fut «Ml Franche-Comté que César commenta Funification dos Gaules. Le Jura

avait été franchi par les Germains d'Arioviste qui occupaient la Franche-Comté. L'insolent défi d'Arioviste y attira César et, dans la bataille qu'on peut appeler « de Besançon », le chef allemand fut défait. Ce fut le jour natal de la France latine. Ces montagnes du Jura devinrent du coup la limite orientale du pays; lorsque, dans Témiettement féodal qui suivit la ruine de Tempire de Charlemagne, la Franche-Comté fut de nouveau mise hors de la frontière, devenant d'abord impériale, puis bourguignonne, ensuite espagnole, cette partie intégrale de la France, tout en aimant ses franchises, se sentait quand même en exil, comme TAlsace d'aujourd'hui, car elle y était rattachée par la langue et les mœurs.

Louis XIV n'a fait que restaurer l'œuvre de César: le traité de Nimegue scella la défaite d'Arioviste.

2;ifr TKRRKS FRANÇAISES

Du Bosani;on à Omans.

(Ml «*sl liissir, comme par un ascenseur, sur Ir premier gradin des monlagnes : le train dé(M*it unt^ «rrande courbe au flanc des pentt>s vu préripice, au-dessus du Doubs, el iia}riie Ir luiul plateau par une rampe ^ifraiitesque. Kn haut, nous traversons des marécages immenses dont l'eau, presque stagnante, s'inliltre lentement dans la masse de cette tabh» calcaire et reparaît aux sources d'en bas. Plus loin encore, le train semble fouiller à tûtons parmi les roches à la recherche de la vallée de la Loue ; subitement il trouve la route, descend, plonge.

C'est un véritable canon dans le calcaire.

Mais, en contraste avec les canons du Midi, celui (le Rocamadour par exemple^ tous ces précipices jurassiques sont boisés jusqu'aux trois quarts de leur hauteur; au sommet de ce talus verdoyant, le rocher nu apparaît en longs rubans de faijades grisesj cou-

ronnées encore par de la verdure... Le train glisse sur la voie taillée dans la paroi du ravin. On tombe sur Ornans.

Ornans.

Au pied de belles falaises qui l'enclosent, la patrie du vieux Granvelle et de Courbet repose au fond de la vallée, sur la limpide et fougueuse Loue. Ses maisons, construites sur pilotis ou qui adossent des jardins fleuris au courant vert de la rivière, offrent des coins très pittoresques. De partout, lorsqu'on lève les yeux, on aperçoit des crénelures de montagnes découpées sur le bleu du ciel. La variété de ces arrangements de lignes et de couleur est charmante.

Devant une petite statue de bronze qui représente un pêcheur, j'aborde un homme vénérable qui flâne sous les arbres de la place. Je lui demande s'il reste encore ici des traces des Granvelle et de Courbet : « Tenezj dit-il, cette statue est de Courbet,

'j:i('> IKHHKS FHANÇAISES

crsl II' |MM'li«*ur (le cliavols : les chavols sont li's |»(*til.s poissons qui se cachent sous Irs |»i('rn*s dt; la Loue et que les enfants |)i(|U(Mil roiniiitî vous le voyez. Kl voîcî. en farc, la maison <1(* Courbet. »

Il nir (Irsiirnc uut* maison, à j^auclie de ranrii'inii' porte dr la ville. C'est une maison qui ne porte pas d'inscription, pas plus, du reste, que eidle des (iranvelle, un peu plus loin, au bout de la grande rue; celle-ci est occupée îiujourd'hui par une distillerie : c'i'sl la maison natale de Nicolas Perrenot de (Iranvelle, pen» du cardinal et garde lies sceaux de Cluules-Quint. C'était probablement une maison (b; campagne dont les jardins et bî verger s'étendaient jusqu'à la l-.oue. Aujounriiui, la grande rue la sépare (b» la riviî're : une petitiî place, reste de ce jardin, olFre encore Tabri de ses arbres séculaires.

Sur Taulre rive, mon guide me montre bî séminaire oii fut élevé Courbet : « Il

KN FRANCHE-COMTÉ 257

était de mes amis ; il n'avait que deux ans de plus que moi. C'était un mélancolique.

Je lui ait dit bien souvent qu'il aurait mieux fait de peindre un beau tableau de plus que (le se fourrer dans la Commune. Il répondait toujours : « Non, non ! Il faut qu7/ s'en aille. . . — Mais, ajoutait ce vieil homme, ce ne sont pas les républicains de Paris qui ont chassé l'empereur, c'est Bismarck. De Courbet, voyez-vous, on ne peut pas tout (lire. Il ne travaillait que le matin. 11 passait tous ses après-midi au café. C'est Delescluze qui Fa perdu. Ici, de Courbet, personne ne dit plus rien. On avait parlé de ramener son corps de Suisse, mais on n'en a rien fait. » Ce vieillard me parla de son ami lonfruement et avec affection, mais comme une mère comprenant peu le tempérament artiste d'un fils qui s'égare. Il revenait toujours à ce mot : « Les artistes, voyez-vous ne devraient jamais s'occuper lie politique. »

TKRRES fllANÇMSKS. 17

;::)» TGRHF.S FRANÇAISES

J*iivais <Mi poche une brochure précieuse, (riisfave Courbet et la colonne Vendôme^ un « plaidoyer pour un ami mort », par Caslng^nary, et j'avais lu par liasard le procès-verhal rh» Taudience du 14 août du Conseil de fi:uiTre de Versailles où Courbet fut inlerrofré. J'aurais pu facilement donner rliapitre el texte à cet excellent homme pour le ronvainrre que la persistante légende de Courbet le Déboulonncur, que j'avais retrouvée sur ses lèvres, ne fut point digne de lui. Mais que voulez-vous? L'histoire^

surtout depuis la découverte deTimprimerie »

n*est qu'un maquis d'ouïs-dire oîi seuls le explorateurs les plus hardis osent s'aven-^ turer. Dans toutes celte affaire de la chut-:^ de la colonne Vendôme, le véritable déboi^.

lonné fut Courbet lui-môme. Non seules ment il fut injustement accusé d'avoir prf r3C l'initiative de la démolition de ce mom^^-^" ment, mais il fut condamné à payer à TÉt^» -z lui chez qui à Ornans les Prussiens avair=*g

tout détruit, comme montant des dépenses faites pour réédifier la colonne Vendôme, une somme de plus de 300 000 francs, bien qu'il ne fût pas membre de la Commune au moment où on décréta la destruction du monument. Raconter toutes ces choses à ce charmant vieillard aurait été peine perdue. A quoi bon reviser les jugements des gens sympathiques ?

Nous étions passés devant Thôtel de ville.

Mon compagnon avait voulu me montrer des autographes. Malheureusement la salle était fermée. Je n'ai vu des Granvelle qu'un très beau buste. Dans une salle qu'on voulut bien nous ouvrir se trouvent deux tableaux de Courbet : une réplique de Château-Chillon, et un portrait du peintre, la pipe à la bouche. Je fut vivement frappé par Texactitude extraordinaire de la couleur <^t de la structure des rochers. Courbet, cj ui jetait la brosse pour étendre ses couleurs ^.vec le couteau, avait, comme on le sait.

*200 TRnnRS FRANÇAISES

uîi pjirli pris pour Tocro et lo brun, lestot^* rrayoux r[ houfux. Mais ce n'est là que ^^ roult'ur lociilr des rochors de sa vallée, de ^^ F^our. roinnie du reste de presque tout ^^ ralraire Jurassien. Ceux qui critiquent ^^ parti pris du peintre n'ont jamais visité 1 ^^ hautes vallées tributaires du Doubs.

\jv soleil décliuîuit laisse déjà le fond ^^^ la valliM* dans Toiubre, mais il dore toujou — ^^ l('s blanches falaises qui nous surplomben^^^* Nous nous détournons de la petite pla^^^ (iranvelle, et nous croisons, sur notre rout -^^ uiH* bande de villageois qui accompagne^^*^ à la {;are le nouveau député du pays ; il ^ h»s bras chargés de fleurs; il est précéi^^* d'au cheval enrubanné. C'est en vérité, poi Urnans, loseul successeur de l'ancien gar des sceaux de Charles-Quint ; le canon tonr en son honneur.

Vers Lods.

A la tombée de la nuit, une dizaine r kilomètres plus loin, vers Lods. Le trai

est bondé de gens du pays : tous électeurs qui ont banqueté à Ornans en Thonaeur de leur député ! Les petits intérêts de clocher sont le sujet des conversations.

Toutes les notabilités sont du voyage et, à chaque gare, on crie par les portières :

« Vive Janet ! Vive Janet ! » Quelques-uns ont perdu leur cravate à Ornans, dans une bagarre. On cause, on crie, on jure. Les gros mots ici, comme partout en Franche- Comté, glissent facilement des lèvres; ce sont de simples virgules qu'ils mettent 3ntreles phrases.

Nous suivons une ligne d'intérêt local, [ ui a l'avantage de faciliter aux touristes la 'i site de la source de la Loue. Sans les cent ~^ ille francs produits annuellement par les erisiers de la vallée célèbre, et sans les >rçcs de la Franche-Comté, il faudrait deux ^^vs au moins pour une excursion à ces >ui*ces. Aujourd'hui rien n'est plus facile, *1 faut ajouter : rien n'est plus beau, que

'202 TKRKKS FHANCAISËS

Iv parcours depuis Lods, un beau malin de juin, jus([u*ù la source de la Loue. C*estle Vaucluso du Nord ; un Vauclusc aux approches plus grandioses et plus pittoresques.

Des ravins, <[u'on est tenté d'appeler incomparables, connus sous le nom de Combe de Nouaille, nous y conduisent par un sentier laiilé sur une de leurs parois. A chaque inslant, um.' éclaircie à pic révèle le torrent d'émeraude qui bouillonne en bas.

C'est dans les cavernes de ces couloirs qu'habittîla Vouivre, la bute merveilleuse, le serpent-dragon à l'œil de diamant que la splendeur sauvage du site maintiendra, longtemps encore, gardienne de ce vestibule de mystère. Apres trois quarts d'heure de marche, on arrive à un cul-de-sac : la Loue se précipite hors de la montagne sous une voûte en forme de four taillée dans le roc; elle bondit à la lumière comme une légion de Centaures; elle a déjà fait auparavant une longue course nocturne dans les mysté-

rieuses profondeurs du plateau. D'où viennent les eaux qui Talimentent? Déjà à sa naissance elle est plus forte que le fleuve souterrain de Padirac ; si on pouvait sonder le plateau qui la nourrit, on découvrirait peut-être un nouveau Padirac. Dans un pays de fantaisie, sous un soleil apolonien, une nymphe ortygienne aurait remplacé ici la Vouivre : les emposieiix du Jura ne sont que les katacothra de THellade. Mais je ne connais rien en Grèce qui égale ce fleuve miraculeux. On me dit dans le pays que lorsque les grandes pluies ont gonflé ses eaux, la Loue devient la Louve : grondante, elle descend comme un fauve de son repaire. L'auteur de Sigurd qui habite une villa sur sa route doit songer, à de tels moments, qu'il a vu la Vouivre.

Le Locle; le Doubs; Neuchâtel.

Vers l'Est, jusqu'au Locle, à travers les plateaux. Pour la première fois, le rocher

■iO* TKHHKS FUANÇAISES

raicain* apparaîl ù Ih^ur de sol. Uu peu avant (rarriv«»r au Locle, le paysage avec ses paturaires, ses sapins el ses chalets, prend un air tout à fait suisse. L'aspect tlu Locle éloiuus avec ses maisons neuves, éparpillées, et ressemblant à des châteaux de carti's. Même vues de loin, elles sentent le sapin.

Le Locit' est décidément sans beauté. Son seul intérêt est son importance commerciale, comme ville-mèriï de tout un essaim d'ateliers paysans, ([ui ont appris à fabri- (juer des montres. Devant l'hôtel de ville, se dresse la statue d'un ouvrier tenant à la main une montrt» ([u'il scrute attentivement.

Je ne suis venu ici que pour la visite classique au Saut-du-Doubs. Une petite ligne à voie étroite vous transporte jusqu'au village idéal des Brenéts où, sur chaque pente du large bassin tintent les clochettes des vaches. Le Doubs, (|ui sert ici Ao frontière entre la

KN FRANCHE-COMTÉ 265

Suisse et la France, s'élargit subitement en une série de petits lacs d'un pittoresque ravissant. On s'y embarque pour un voyage d'une demi-heure. Au pied d'un des plus hauts rochers de la rive française, on s'arrête, pour faire répondre le bel écho des hauteurs suisses d'en face. Des phrases entières nous reviennent, avec le timbre exact de la voix. Au bout du lac, un sentier conduit en quelques minutes à l'endroit où le Doubs, venu le long d'une gorge étroite, tombe subitement dans un gouffre au milieu d'un site d'une sauvagerie grandiose. Loin, 1res loin en bas, l'œil le suit le long d'une gorge majestueuse où il continue sa route.

Après les gorges du Pichoux, après la Combe de Nouaille et après la source de la Loue, on pouvait craindre ici quelque déception ; il n'en est rien. La nature dans ses ressources infinies, a trouvé des combinaisons nouvelles.

Ce Doubs, dans sa variété étrange, ce

:2<''ii TEHHES FRANÇAISES

Doulis (1(* Miuideure^ de Sainle-Ursanne, <li* Bi'Siiiiroii et de Morleâu, a une indiviiluiilitr rluingoanto, multiple, toujours (Hrange ou cliarmaiito, <|ui eu fait vraiment un <l(\s plus hraux cours d'eau de TEurope.

Il Njrrilt» dV4n» symbolisé parTart; je serais li-î's lUonnr s'il m» se trouvait pas des monuiiifhls «If poésie religieuse attestant la forte impression que le Doubs, si noblement rapricieux, a laissé chez les peuplades indiiivn(»s de la Séquanie, ou chez les Romains (1*^ Vesuntio et crEpomanduodurum. Voici h*s vrais nïaîlres du pays : les dieux fluviaux. Dans ret aréopage secret de divinités vénérables ({ui ont présidé depuis la préhistoire et (|ui président encore aux deslinét.'s (le la France, lo Doubs a sa place et sa voix.

Je rêvions de ses bords enrôlé dans son culte. Mais, tout de suite infîdfele, je sors de son domaine pour franchir les montagnes qui nous séparent du grand lac de Neuchâ-

tel, OÙ régnent d'autres dieux. La route qui descend dans ce canton lacustre, après avoir traversé les sapins de la montagne, passe dans les vignobles que borde le lac, en vue des Alpes couronnées et striées de neige. On sort ici des contrées qui subirent la séculaire influence centralisatrice de la topographie française.

Dans l'admirable musée de Neuchâtel, un des plus beaux que j'aie, vus depuis Trêves, on sent la nécessité de faire table rase de toutes les méthodes et de beaucoup des idées qu'on apporte d'au delà du Jura. On y écoute les pulsations du cœur d'une patrie nouvelle. Des terrasses du vieux château, tout près de la statue de Farel, qui tient au-dessus de sa tête la Bible enfin livrée aux foules, la vue, planant au delà du lac, domine une étendue qui a été le berceau et le domaine d'un autre peuple, d'un autre monde.

•J«)H TKHKES FRANÇAISES

Dr .NriirlidU.'l ii Pontarlior: lu Val do Travers.

Li' vi'iil <lii Nonl, la hise, soufflant en iiiisiral. a halay»? \v ciol. Pas un nuage ne |M'nil à et» lioine ilazur. Le lac, d'un bleu profon»!. niouloniie sou» h; venl. A Auvernirr, «lans la \w[[U' bail», uno heure de rêve ^iit'ucit'ux. Les vifçiiobies couvrent les deux iiiaiiielons (|ui s'arrondissent en étages suc- • l'ssifs jus(iu'au lac. Une jolie anse, avec, à 1 arrit'rr-foinl, uur montagne pittoresque, r()iii|)li*tr (•(» paysage hellénique et rappelle aussi certains coins de la Xarbonnaise. Tout à coup j'apeivois hVbas, peint sur la loilure d*uiie inaisonnelLe isolée au coin du lac, ci's mots : « Kles-vous sauvé de vos [MM'hrs ? » Parole qui, jetée ainsi en pleine naliin\. parmi ces nobles harmonies de couleurs et de lignes, tandis que l'air vibre d'une vie presque dionysiaque au-dessus des vignes, éclate comme une dissonance.

Ouelb* réponse est possible à un appel de

ce genre fait en un tel lieu ? Celle-ci vient à mon cerveau mécréant : qu*on ne peut, hélas ! pas toujours se sauver à la fois de ses péchés et de la sottise.

Nous rentrons dans le Jura par la gorge de la Reuse. Ce passage désormais, grâce au chemin de fer, permettra une rentrée facile. Mais, par le passé, il n'a pas pu jouer un rôle important dans les grands mouvements de peuples. Le Jura est un mur que la Reuse ne fait que lézarder, sans en compromettre le rôle de barrière internationale. Pourtant, à mi-distance entre Neuchâtel et Pontarlier, la montagne s'entr'ouvre et la Reuse, qui jusqu'ici a traversé des gorges grandioses, sous les précipices du Creuxdu-Vent, coule entre les prés, dans une vaste cuvette entourée de sapins qui n'ont rien de sauvage. C'est le célèbre Val de Travers, oasis de repos, remplie de sensations douces. Accaparée aujourd'hui par l'industrie neuchâteloise et parcourue par un petit

•JTi) iKnnes fhançaises

rlicinin (lt> fcT local, cette vallée possède uiio (If'iiiMloiizaine de gros villages qui preniit'iil do plus (*n plus l'allure américaine. (Jui'l <'oiitrastr rntre le calme rustique de ce paisihh' vallon ot les hautes constructions modernes (|ui abritent ces ouvriers liorlo^^ers ! Du moins, cette industrie a Tavanlagi» crètre propre : elle ne déverse pas snr les champs ces détritus, ces rouilles, ces llocons noirs et ces fumées qui salissent tant d'autres sites champêtres. Le parfum de Tabsinthe embaume les prés.

Jean-Jacques, s'il revenait dans ce vallon, pourrait revoir, à Motiers, la maison 011, exilé de Genève, épave humaine poussée vers de nouveaux rivages, il jeta l'ancre pendant plus de deux ans. C'est ici qu'il écrivit les Lettres de la montagne. Il trouverait, dans la présence de ce terrible commerce de l'absinthe, l'occasion d'une protestation plus humaine et plus digne de son génie que les misérables

EN FRANCHE-COMTK 271

querelles d'église dont il daignait s'occuper alors.

J'ai retrouvé à ce vallon le caractère grand et simple, sauvage et animé, paisible et romantique que l'auteur d'Oberman avait noté. Mais, plus curieux que ce rêveur qui étendit toujours entre ses yeux et les choses comme un voile de mélancolie, — la brume chatoyante qui émanait des eaux un peu stagnantes de son âme, — je cherchais partout les traces de Jean-Jacques. A Motiers, je questionnai les gens dans la rue : « Où se trouve la maison de Rousseau? » Personne n'en savait rien. Personne n'avait jamais entendu parler d'un « monsieur Rousseau ». EnBn, au bureau de poste, où j'entre en désespoir de cause, une dame répond à ma question et m'indique le chemin. Je retrouve l'endroit, qu'aucune plaque ne signale au voyageur pieux. Depuis un siècle, le village a dû changer très peu et la large rue si calme, où d'anciennes mai-

272 TKlinKS FRANÇAISES

sons s'ali^Mit'iit il'uii st*ul côlé, en face des cliaiiips au bout (lesquels se dresse la monlairne, doit <'lrt» la mémo que lorsque Jean- Jar(|ues, habillé m Arménien, pauvre neurastlirni(|ue de ^'^énie, faisait des lacets sur 11' s(»uil (b' sa porte pour ses jeunes amies ilu pays, à rondition qu'elles allaiteraient b'urs enfants.

J(*an-»lae(|ues logeait au premier étage; b* rorps dt' loiris senjble faire partie d'une maison à armoiries qu^on appelle encore le rjiateau et où je recoiums la disposition notée dans 1rs Confessions. Assis sur un bane de pierre, dt» l'autre côté de la rue, à l'ombre des jrrands arbres, je contemplais b's vitres termées et glauques de cette demeure avec une véritable tristesse, eu songeant aux futiles souffrances de cet être maladif et (juand môme sympathique. Mes sensations, mes rôveries et les souvenirs i\v mes lectures se fondaient en une seule impression : l'absurdité des illusions hu-

luaiues. Rousseau alla jusqu'au bout de sa vie croyant à la réalité de tous ses rêves : croyant aux mots, croyant à la Raison, tout à fait dépourvu du sens de la relativité; incapable de sourire à la destinée, à la sienne comme à celle des autres ; homme religieux, incorrigiblement sérieux, comme le chien qu'on vivisecte sur la table de l'opérateur, ne comprenant rien aux lois inéluctables, il fut toujours de son avis. Je voyais le châtelain Martinet, le pasteur Montmollin, Pierre Boy, et les autres échan* géant à la sortie de Téglise leurs propos sur le compte d'un homme qu'ils voulaient chasser de son asile, bien qu'il ne fît de tort qu'à lui-même. Une génisse passa dans la rue du village et s'arrêta pour s'abreuver à la fontaine, devant la maison de Jean- Jacques. Je crus voir lo, la divine prêtresse de Héra, chassée de rivage en rivage jusqu'au bord de ce Nil où elle retrouva la forme dont Zeus s'était épris. Ainsi passa

274 IKHUKS FHANt;.VlSKS

Miv la It'rn*, iiioniu par les taons de ses liroprt's iina^inatioiis. de ses propres soup- •:oiis. (Il' ses propres iilées, ee pauvre persiM'uh» lit* Hoiisseau.

Un sort lies iiioii(ai:iies du Val de Travers |)ar un i^rand portail naturel. Jusqu'à VerriiTes, et ensuilt* sous le cliAteau de Jeux, on suit la voie séculaire des nations. En ce driilr lie la liante Keuse. ont passé tous les priiples. Par n*ttt» eluse transversale dont !♦' tort de Joux j.'^anle l'entrée et que deux fois les Suisses ont essayé de fermer par une eliaine dr 1er. fuyards ou conquérants ont pénétré sans trop de difficulté dans le vallijn ensoleillé de Travtu'S. Parcourir cette route, de|)uis les rives de Neuchâtel jus- (|u'aux bonis du Doubs, h Pontarlier, est d'une sujTirestion lopologiciue charmante.

Naturellement, les Romains virent l'utilité stratéj^i(jue de cette route. Un reste de fortilioation se trouve sur le col où passe aujourd'hui la ligne-fronliere : le Val de

Travers devrait appartenir à la France car, avant les chemins de fer, il ne fut pénétrable que par TOuest. Les deux forts de Pontarlier lui font un cadenas.

Pontarlier.

De Pontarlier môme, il y a peu de chose à dire. Une tristesse morne se dégage de ses pierres. Je ne sais pas tout à fait pourquoi, mais je fus très frappé, le soir de mon arrivée, par la ressemblance de la ville entière avec certains vieux quartiers de Rome où des masures et des constructions sans style encadrent les parties déblayées de la ville ancienne. Nulle part plus qu'ici je n'ai ressenti ce sentiment de pitié qui vous saisit en certains points de cette Franche-Comté, si souvent dévastée. La ville, en effet, est, par sa situation, aussi exposée que Vesoul ; sauf le nid d'aigle de Joux, aussi sauvagement impressionnant qu'un fort espagnol du Roussillon, il ne

276 IKIIHKS t'ItAN^AlSËS

rrslt* ici auciiiit' trace de la vie innombrable i|iii a Iravnsé ri* ilùlilé.

L«» crlMiri* hmmchaije de Pontarlier, véritabb' pt'litt» républijiut» oîi les liabilaols jouissaieiil de Loiile la liberté suisse, disparut en 170."). Louis XIV militarisa la provinci'. cl si les Francs-Comtois peuvent coiiipreiidrc li'S rerjrets de .M. Tripard, ils lu' voiil ccpcij^laiit pas jus(|u'à regretter le temps où ils ^nirdaienl la dague au côté et la harbc taillée à l'espagnole, et enterraient li'urs morts, la fact^ regardant le fond du c(Mcucil pour tourner le dos aux vivants.

L'absiiillie a rendu Pontarlier célèbre; celti* gloire vous salue par les vastes afficbes où llamboie un nom connu dans le monde entier.

Je lis quel([ues notes prises sur ce paysci par Guiberl qui, sous le premier Empire, vint à Pontarlier au cours de son inspection (h^s établissements d'invalides. En y arrivant de Levier, pour visiter le château de

Joux, il trouva la ville « riante et bien bâtie », mais il ajoute presque immédiatement : « des façades uniformes, Taîr caserne ». Guibert fait une remarque intéressante que j'étais prfes d'oublier. On 8e demande à quoi servent ces forts de Joux et de Larmont, placés sur la route de Suisse, et on se répond que c'est dans l'éventualité d'une invasion par une puissance autre que la Suisse. Guibert, des le premier Empire, s'étant posé la môme question, rappelle que Louis XIV avait fortifié le château de Joux, non contre les Suisse», mais contre les Francs-Comtois qu'il venait de conquérir et qu'il sentait la nécessité de traiter en ennemis jusqu'à ce qu'ils fussent accoutumés à être ses sujets. Aujourd'hui, l'habitude est prise. La question de l'utilité de ces deux forts pourrait se poser de nouveau, n'était le rôle protecteur qu'ils ont joué en 1870, en couvrant la retraite de l'armée de l'Est,

•2:s TKlinKS Fn.VNÇAISRS

ViM's la Sai)no.

.If iii'arraclip au «Irsir irallor visiter, du rolr «II* Lausaiim'. la vilh* romaine do TOrbe. .Il' ii'viriis à !'( Ki»'sl, au cœur de la Franchc- <loinlr.Nnuslrav('rsonsiiiiplateauimmense, iiiic sorir tif ni'aure eailiouleuse ; on se rroirait drliiiitivenieiit sorti du Jura. C'est la <]liaMx-irArIit'r, ehamp de bataille pierrt'iix. à SiM) MïMres au-dessus du niveau de la mut: ici. (iharlt's le Chauve a vaincu son vassal (irrard ilc Koussillon. A travers les pàluratr«'s, dcrrirn» Ponlarlier, se dresse la haute hanièrt' de uioutairiies qui sépare la Kraun» de la Suisse», aver réchancrure du déiiié où perrhi» le fort de Jou\% sur la nulle du Val de» Travers. Nous dépassons une petite station ({ui s'appelle Frasne, où »'sl né l'aiuiahle Xavier Marniier.

(li's hauts plateaux manquent d'intérêt, mais, sans eux, ([ui re(;oivent les eaux et !t»s ahsorlMMil. nous n'aurions pas de ces

belles résurgences comme la source Je la Loue. C'est encore du causse, couleur de nougat, avec, comme seule végétation, d'assez méchants sapins. A Boujailles, nous quittons le plateau et nous commenijons la descente qui va nous mener jusqu'à la plaine de la Saône. La contrée est moins laide et moins monotone. Les sapins se rassemblent en forôl.

La descente, jusqu'à la station d'Andelot, n'est pas encore très rapide, parmi des rochers assez pittoresques. Mais cette région de la Moyenne Montagne est infiniment moins belle que la région supérieure. Le Irain ou je me trouve est bondé de marrhands de bois qui discutent les prix du matin à la foire de Pontarlier. Aux environs de la vallée de la Furieuse, le pittoresque revient, et bientôt, on peut le dire, revient précipitamment : le train dévale sur une rampe en palier. Après une secousse comme mon accident de Baume-les-Dames, un peu

'lHi\ TK.nilKS FIIANÇAISES

(lo rrainh' sr mùlo forcément au plaisir qiron peut prendre à glisser à toute vitesse II» lonjj il'uno penlt» de deux pour cent, au lon^ dt's (ontjvforts de la montagne, en face du vast«' paysafTi' de la vallée de la Cuisance où srteiideiit, à mille pieds plus bas, les glorieux viiiiiobles des Arsures. A droite, les monlagnes calcaires peu boisées, et les ruines du chàleau de Vaugrenans, — demeure, aussi, (b' la Voulvre, — contrastent, dans leur aridité méridionale, avec lesplendide et lumineux pays qui s'étend à perte de vue vers le sud-ouest.

f Iclti» desoeiile du Pontarlier vers la Saône, prt'scjue (»n droile ligne, m'a fait connaître b»s impressions larges et exactes d'un oiseau de ])assag(\ Quids maîtres de la topologie doivent (Mre les pigeons voyageurs ! A étudier la carte, on ne sent qu'à moitié la vraie configuration de ce Jura. En le traversant ainsi vu droite ligne, après dix jours passés à l'étude détaillée de quelques-uns de ses

l^all^ it?.- uiur caraoïensiiflur.-. l;. vtTitahlt strucLurt àt*se> c.iiainon> es; ûtiiinitivomonî c-omprist I. mt semlur eniii. avoir \i. pp.rcepiiou ai. roif, . Ih' u-. Diaint u ht IMoynnnc Moniajni^ . d* it. Moyonnt Montap^nt- au\ i»ialeaux illle^nlHdlal^t^^. o; de p(r> piatoaux au çi-diïd .lun, nu! tomiM i. pic sut lf>< lars d^ Je Suisst. avt"- se< failh*> transvorsaiosol st*^ caLioii- serju»ntaiiU. jf posî^t^dc cos iriL''uulesqut*> rrradiii?^ du Jura conim(^ unr' parLif iiilt-CTautt* dt- nioi-mt>mr.

Et je compreuds la uoslalirie de oel aventurier sublime, dom Jean de Wal te ville, ce renég-at dantesque qui souhaitJî vivre et mourir dans ce domaine si vasle et si heati de Franche-Comté, — qu'il finit pourtant par vendre à la France. Pendant quelque temps, flattant l'amour d'indt^pendance don Comtois et se rappelant sans doute au^ni qu'il était d'origine bernoise, cv merveilleux dom Jean voulut écarter sa provin*'*' i|f»

Tinfluence française, en faire un nalellite i|e

•J^J IKltltKS FIlANr.AISES

la ruiifi'*«lf/ralioii lM*lvi'ti«iu«'. II ne serait pas tivs iliflicilu il un avocat habile de plaider l(*s rirruiistaïuvs atti^iuantes pour la volte* {i\rr qui suivit. Partant ilu principe qu'il ifcst januiis trop lanl pour bien faire, on •Irinoiiirerait (jue Watteville, à l'arrivée de C.oniir», fut illuminé par des idées de vérilablr lionune d'État, qu*il sentit la nécessité inéluctable d'allior les destinées de son pays adoptif. drvenu sa patrie bien-aimée, au soit dt' la Franc*', vers laquelle cette Franclie-douilé était si naturellement orienter par la disposition de ses gradins.

Salins.

Avrc si's hauts pics en bec d'oiseau, Salins (îp^ure 1rs deux cornes d'un dilemme; la vilh' seinhlt' dire îi l'intrus : Il faut être luien nu jr te tiens. Si le voyageur cherche d'autres solutions, il n'en trouvera pas; mais la villr lui ollVe des attraits multiples. Les montairnes de Saint-André et de Belin. entre

EN FRAiNCHE-COMTÉ 283

lesquelles coule la Furieuse, sont une Scylla et une Charybde menaçantes, qui, non moins redoutables que les rochers antiques, empêchèrent le passage des Allemands en 1870. Au fond de cette cluse étroite, sur une longueur de trois kilomètres, s'alignent les maisons d'une des villes les plus étrangement situées de toute la montagne. Les cimes fantastiques qui dominent Salins reproduisent avec un réalisme surprenant certaines enluminures de manuscrits anciens, où les contours de hautes cimes bizarres se silhouettent contre le bleu de ciel. On retrouve ce modèle de pic biscornu dans le chaînon des Alpilles. A Salins, au fond de ce couloir, entre des pics surmontés de forts, les armées du roi de France n'auraient pu pénétrer, sans la trahison du gouverneur. Dom Jean de Watteville ne fut pas étranger à cette affaire. Ce que Salins peut faire, quand elle veut conserver son honneur, fut démontré pendant la seconde cam-

•2^t ÏKIIHKS FRANÇAISES

pauMir ili* Louis XIV : Salins résista dix-scpl jours, ri Ir siî'f^r coûta deux mille hommes.

Il y a it*i do célM)res sources salées; les voûU's qui rrrouvrrnt aujourd'hui ces eaux iir daleul. paraîl-il, qur du commencement du \" siî'rlr. Pourtant, il est peu probable qu'un tri silt» el res raux mystérieuses, jaillissant dos entrailles de montagnes si bizarres, n'aient pas été fréquentées pendant la prriodc ^allo-romaine. En tous cas, Salins rst drvenu bien vite une des villes les plus ('ara(:trristi(|ues «lu moyen âge. Dès la premit're moitié du xni^ siècle, les monnaies de Salins connnençèrent à se répandre en Kurop(» ; cm» fut îi Salins qu'en i363 fut établi 1(» premier moiil-de-piété français; Tune des premières imprimeries françaises fut celle (le Salins : un bréviaire, qu'on montre à Besançon, est le premier livre publié en Franche-Comté.

A la nuit tombante, nous grimpons à l'rglise Saint-Anatole, près des vignobles

qui escaladent les pics jusqu'à la hauteur des forts. Les portes étaient closes. Nous revenons au musée dans l'espoir, malgré Theure tardive, d'y passer quelques instants : également clos. Je dus quitter Salins sans voir les tapisseries brugeoises si célèbres ; elles glorifient le travail avec une franchise et une hardiesse qui rappellent la verve de Tabbé Coyer de Baume-les-Dames : dans tout le Jura, et de tout temps, le travail et le commerce n'ont jamais été considérés comme une servitude.

De Salins à Auxonne.

A Mouchard, nous quittons les dernières ondulations du plateau et, de plus en plus hors de la montagne, nous courons vers la plaine de la Saône. On traverse la Loue, ici méconnaissable, coulant tranquillement dans les prés qui dorment à la base des monts. Nous faisons, en sens inverse, la route de la princesse Jeanne, quand elle vint

•jMi IKIIIIKS FKANÇAISKS

<lr Dùlr il Salins pour visiter la province qut' IMûlippt' ir KoI avait réunie à son royauiiH'. (k'Ue princesst» bourguignonne avait rrru toninic ronti» la dépouille des roniploirs israéliU'S Je Salins, Arbois et (iray : au iiioinent Je mourir, elle ordonna la vrille de sa maison de Nesles pour bâtir h Paris un collège où les jeunes Francsr;omloiss«»raientadmisde préférence. Jeanne .srmbli* avoir désiré déjà la centralisation des boimes volontés franc-comtoises dans la rapitale parisienne; c'était un acte a d'impérialismr » très réiléchi, à la façon de (ieoil Rhodes. Plus tard, lorsque la cenlralisalioii se fut accomplie et la France formé»', Napoléon négligea ce procédé d'assimilation d une province (|ui avait fourni tant »rillustres oriiciers aux armées de la Républiqut^ : il s'enipara de ces quarante-six bourses de Nesles pour créer le Prytanée mililaire. Un ministre de Tlnstruction p;ibli(|ur, à mun avis, ne serait pas mal ins-

pire eu rétablissant cette fondation, mais en sens inverse. II pourrait maintenant expédier à Salins quelques-uns de ces jeunes Parisiens qui connaissent mal la province et ignorent presque tout des péripéties que la France a subies pour devenir une nation.

Auxonne.

C'est pour voir une des étapes de Napoléon que je suis descendu si loin de la montagne, au delà de la forêt de Chaux, au delà du Doubs, jusqu'à la plaine bourguignonne, jusqu'à Auxonne. J'ai suivi, à travers la plaine, la même route, à peu près, que le jeune officier d'artillerie prenait en sens inverse pour aller à DôIe corriger chez M. Joly les bonnes feuilles de sa brochure :

Lettre de Monsieur Bonaparte à Monsieur Malteo Biittafuoco. Le livre intéressant de M. J.-B. Marcaggi, la Genèse de Napoléon^ montre combien les deux années que Napoléon a passées dans cette ville d' Auxonne

2«S TKHHKS FIIANÇAISES

l'un'iil «ItH'isivt's pour son développemeat iiitrlleclut'l. Lt* « inoinent psychologique » drsavic «lulùlrreii 17S7i't 1788, àAuxonne.

On n'a p<»ul-iHr(» pas assez remarqué que ce fut lo travail inlellecluel acliarné auquel il SI' livra peiulant ccUe période, — travail si anlrnl iju'il tomba malade de surmenage, — qui lui donna Thabitude des idées générales t*t drtaclia son esprit de la routine, avant que b's frrandes journées révolutionnaires de Paris acln.'vassent de le « déraciner »

complMement et pour toujours.

A Auxonne, il lisait, il lisait comme aucun jeune officier, aujourd'hui, dans sa paisible petite garnison, n'est probablement tenté de le faire. Trois fois par semaine, il allait au polygone, à deux kilomètres de la ville, pour assister à l'école pratique. Le reste du temps, il lisait, la plume à la main : les dix volumes de l'histoire d'Angleterre par Barrows, — « cette noble Angleterre qui avait donné asile à Théodore, roi de

Corse, et reçu Paoli » ; — RoUin, qu'il contrôla par une profonde étude des sources originales ; Platon ; V Histoire philosophique des Indes de Raynal ; Buffon ; Y Histoire des Arabes de Marigny ; Marmontel ; le Voyage en Suisse^ de William Cox ; Duclos ; Bernardin de Saint-Pierre; Y Histoire critique de la noblesse ; Y Esprit de Gerson, etc.

Tout cela, en dehors des études spéciales de rÉcole. Il compare l'administration de Carthage avec celle de la Compagnie anglaise du Bengale. Il note les détails d'approvisionnement des armées des Perses et d'Alexandre ; il analyse la Magna charta d'Angleterre et approfondit les mœurs et coutumes des Anglais. Il lisait, à la dérive, sans méthode apparente, tous les livres qu'il pouvait. Mais cette absence de méthode fut, pour un esprit comme le sien, une méthode admirable. J'oserai même dire que, pour toute culture véritable, c'est à certaines heures la méthode par exellence. De ces

2<.«0 TKnRES FRANÇAISES

lortiiros (Milromôlées, surgissent forcémeot ilrs comparaisons inattendues, mais souverainonuMit suggestives, entre les idées les plus diverses. Fouiller toujours un même sujet, c'est comme suivre la même route outre drux haies, ou descendre un fleuve (Mitre If's parois du même caiion. On creuse son sujet de plus en plus profondément, mais les points de comparaison font défaut rt jamais on ne jouit de longues échappées sur le paysage d*alentour.

Napoléon, à Auxonne, le cerveau maladivement excité par Tinsomnie des fiëvres paludéennes qui venaient encore s'ajouter au surmenage, secoué dans toutes les fibres par les nouvelles des grands événements qui se succédaient en Corse et à Paris, se trouva dans Tétat le plus favorable pour vivre h la plus haute tension. Je suis convaincu que si plus tard on l'avait questionné sur le temps d'où datait la plus grande partie (le ses idées, il aurait répondu que ce fut à

Auxonoe, dans la caserne de cette petite ville marécageuse, ou dans son lo^s, pr^s de Tadmirable église, qu'il se découvrit lui-même.

La méthode des lectures comparatives, appliquée au moment propice, doit être un des secrets de la fabrication des cerTcaux supérieurs

Je réfléchissais à toutes ces choses à Auxonne, près de la statue de Napoléon par Jouffroy, sur la place d'Armes, tandis que le soleil brûlait les feuillages du petit parc. Auxonne a peu de choses à offrir au voyageur. Mais nous sommes tous ainsi faits que, sans un cadre où disposer nos impressions, elles s'éparpillent et se perdent. A ce moment, Téglise, la statue et le petit hôtel de ville prirent à mes yeux un air de grandeur : Napoléon avait passé par là.

Dôle.

Auxonne est tout près de Dôle. Gomme Chalon-sur-Saône, comme tant d'autre»

292 TKnnES FRANÇAISES

boulevards de la plaine et du commerce exposés il toutes les convoitises, la vieille ville «le Dôle, siège du parlement de la Friuiehe-CoiiUé, forleresse des Jésuites du collèf^e de TAre, a été incendiée, saccagée, déparée iU\ tous ses anciens monuments, (juelhï tristesse hante les sombres rues de ces patientes villes-frontiere! Le site est beau. Le Doubs, large et calme comme une petite Loire, serpente parmi les champs et eontouriit^ Téniinence qui supporte une eatbétirale de style lourdaud, entourée de vaste couvents où sœurs et jésuites ont éduqué des générations. Cette cathédrale, gothique après tout, manque de grâce.

Cependant, à cause de la grande hauteur de sa nef, elle produit un certain effet et rappelle de loin la majesté des églises fortifiées du Rouergue. Vue du faubourg de la ville, au delà du Doubs, elle impressionne comme un bon géant qui prépare un bon accueil. L'intérieur continue cette sensation

(l'hoiinele et cordiale puissance. Les colonnes épaisses n'ont leurs pareilles, d'après mes souvenirs, que dans Téglise deTournus* Mais, à rencontre de Tournus, Notre-Dame de Dôle est claire et gaie. Le soleil y pénètre comme dans les églises de Belgique et joue sur les dorures et les couleurs des tableaux, comme pour laisser aux enfants du catéchisme une impression favorable à la religion. La statue en bronze du président Gré vy tient la plus belle place de la ville. Pasteur est ici un souvenir d'une toute autre noblesse. Il aura bientôt sa statue dans le beau parc qui forme terrasse au-dessus du Doubs, en face du Jura et des Alpes lointaines, presque invisibles.

Poligny.

De très bon matin, je prends la petite li^ne ferrée que le président Grévy avait fait construire jusqu'à Poligny pour desservir son pays Mont-sous-Vaudrey.

2'.*4 TKRHES FIUNÇAISES

Poligny csl oiicore une de ces villes qui jaloiniriit lu bas du premier plateau, entre la plaint* franvaise et la montagne comtoise, il la tètr d'une de ces vallées profondes qui s\>nibncenl dans le Jura. Par-dessus la plaine «le la Saône, une ligne droite, tracée de rOiH'sl à TKst. joindrait Chagny, au bord du massif morvannais, à Poligny, tête d'une <li»s voirs d«» pi'nélralion jurassienne. A mi- «lislanre mire ces deux portes des monts, t'ouli», tlans ses prés facilement submersibles, la Saône. L'éternelle marée humaine, ({iii Mionlail de la Méditerranée par la route rhodanienne, se répandait en éventail, d'aprî'S les lois statiques des liquides, sur toute eelle plaine : mais lorsque se heurtant (•ontre les dijiues montagneuses qui encaissent eelle large vallée, elle rencontrait quelque fissure, comme la vallée de Chagny à gauche ou la coulée de Poligny à droite, cette marée montante s'élevait alors doucemeal h» long des gorges latérales, en vertu

d'une sorte de capillarité, qui s'explique peutêtre par les mêmes lois que la capillarité physique.

On aurait pu prédire, presque avec certitude, la formation, à Poligny, d'une agglomération humaine, et, même sans les découvertes de vestiges grecs et gallo-romains, on ne pourrait pas se tromper sur l'antiquité reculée de cet établissement. Il y eut ici une ville romaine qui fut détruite lors des invasions barbares. Cette ville avait succédé, selon toutes les probabilités, à quelque agglomération celtique; elle précéda la célèbre l)aronie dont le château de Grimont gardait mal l'inviolabilité. C'est ici que Gérard de Roussillon se réfugia, après la bataille du plateau de Chaux-d'Arlier contre Charles le Chauve. Du plateau son armée et lui dégringolèrent en droite ligne, jusqu'à ce port de refuge, au bord de la plaine.

Sa situation équivoque fut toujours funeste à Poligny, qui fut rasée une dizaine

tîlMi TKKIiKS FRANÇAISES

(ii* fois. Kilo ruposo uujourJ'ilui autour de son éjrlise, au pitMl dos vignobles qui s'accrorlirnt aux lianes flo la montagne. L'ère des trouhlos ost finio, ot les vignerons du conseil municipal — qui refusent de laisser encausll(|uer le beau parquet de la salle des séances, (le erainte dt» glisser sur leurs gros souliers à clous, — p(»uveiit discuter, sans voir surgir là-liaut dt* nouv(*aux barbares.

Lons-lo-Saulnier.

Depuis Poligny, la roule au bord de la plaine coudoie toujours le pied du plateau, la premiî-re marche de Tescalier qui monte d(* la vallée de la Saône» vers les Alpes. C'est la longue ligne de fortifications naturelles (jueles rois de France, Henri IV surtout, et b» père du grand Condé, ont si souvent assaillie. Louis XIV appelait les murailles du théâtre d'Orange le plus beau mur de son royaume. Il aurait pu réserver cette épithete pour le mur d(; montagne qui

s'étend depuis Baume-les-Danies jusqu'à Lons-le-Saulnier et qui forme le premier gradin du Jura. Baume-les-Dames, Besançon, Salins, Arbois, Poligny, Lons, toutes ces villes échelonnées le long de cette ligne extérieure sont autant de meurtrières des bastions qui protégeaient la Franche-Comté.

Ce sont elles, et entre toutes Lons-le-Saulnier qui ont le plus souffert des attaques successives des lieureux souverains de France.

Sortez de Lons-le-Saulnier par le chemin qui mène aux grottes de Baume-les-Messieurs, montez par rexcellente route départementale sur la hauteur du Nord-Est qu'on atteint après dix kilomètres de pente douce.

Au fur et à mesure qu'on s'élève, les lignes mollement harmonieuses du bassin de Lons se dessinent et la ville prend sa place au fond de sa cuvette de coteaux vignobles. De beaux mamelons, pittoresques et nuancés, comme le travail en relief des faïences de Bernard Palissy, se montrent ça et là, cou-

JJh IKHHKS FRANÇAISES

l'Diinrs «11' cliàk'ciux OU de ruines. Ces bosses t)nu*nl «l'uiif décoration si variée ce beau bushiii, dont la couleur dominante de fond t'sl 11* \ t'it-blfu du vig^noble ! Telles collines isolét's sont de [)t»lites acropoles aux contours alliéiiiens. D'autres sont des platesfoinu's (|ui snnhlrnt attendre leur temple, d aulirs incorr. de drssin arrondi, portent, «•oiimic tlisposés avec art sur leur crête, des lK)U(|ut'ls i\r iiros arbres Toutes ces bau- Iriirs sont liinbrtM's des sceaux historiques <b' rliàlraiix féodaux.

L;i-b;is. au t'entre, les maisons de Lons sont rasscmbb'rs sous b' soleil. Tout autour vt'illaiciil ja<lis cl dorment aujourd'hui ces «bàh'aux fiaiu's-coMilois, bons et gaillards, ([uebiucs-uiis en ruinr, enveloppés d'une brunie adorabb' dliistoire. C'est Montmorot, la prison dr Clolide avant son mariage avec Clovis. un donjon que Henri IV détruisit cl qui mariiue l'emplacement d'une ville iiallo-romainc. C'est le château de l'Étoile,

une des demeures de Jean de Châion T Antique, démantelé par le duc de Longueville.

C'est le célèbre château du Pin, encore habité, que Tintercession de Jean de Watteville a conservé pour rehausser la beauté d*un pays qu'il aimait tant. Ces vieilles constructions sont les souvenirs d'une histoire toute particulière. L'histoire de la France parisienne, — cette petite histoire de potins dorés qui commence avec le cardinal de Retz et finit avec l'abbé Duclos ou le Mémoire Justificatif de la comtesse de Valois de la Motte, — s'ouvre au point où l'autre histoire, l'histoire provinciale, se termine. Le bassin de Lons-le-Saulnier n'est qu'une petite baie, une de ces innombrables anses par où, de chaque côté de la vallée de la Saône, la marée des nations entrait dans les montagnes ; ce flot humain se reposait là avant de se glisser au cœur du Jura ^

* Quelques mois après la rédaction de ces iVo/c«, j'ai «Il la satisruclion de trouver dans les Débats la confir-

300 TKRRGS FRANÇAISES

L(* sLMliiiiriii humain est ici composé de ('«•ni races. On on pt*ul, clans les ruines ou h'S traditions, ivlrouver toutes les couches, depuis l(*s tribus préliistoriqucs jusqu'aux habitants (h* la petite ville moderne qui fêlait r(* matin son député-ministre.

BiiuiiM.'-li.'s M«'ssii'urs et Joan de Walte\illc.

PiU'nii tous mes souvenirs de l'histoire (h* Fraiiee, une mémoire que je persiste à

mat ion suivunUî t\o n'S considérations topologiqaes : n On p«'ut voir m (V inoiucnt sous la Halle aux grains il«' Lons-l('-S;iutni(>r où d«>s ouvriers sont occupés & la iirttnyrr ri il Irniluiro pour la protéffi^r, une pirogue larustro qui vient d'(''tn> trouvée dans le lac de Ghalain, avec do nuiiibii'uv olijets préhisturiques, haches de pii'rres. pointes de flèches «'t de lances en silex, poinçons en os. cornes de c<'rfs. etc. Cette pirogue se trouvait enfouie dans des dépiMs lacustres qui rcccavrent les rives sur une curlaine épaisseur : elle est formée du tronc creus»* d'un énorme chône, mesurant 9" ,25 de liMi^uour sur 0». 73 de lar^reur: la proue est terminée par une sorte d'ép<?ron, tandis que l'arrière s'évase at)solurn4.>nt (!omme dans les bateaux de construction mod<3rne. Au fond et un peu sur l'arrière se trouve une ouverture carrée de 8 centimètres de côté environ, fermé»; par un bouchon de chônc, et qui devait servir, selon toutes probabilités, à établir un mùX.

C'est le plus ^Tand et le plus beau spécimen du genre ifui existe en France. On l'installera au musée de Lonsle-Saulnicr. »

ES FEâSCHÏ-COMTÉ IkM

trouver beUe. est celle de JeAn de Watt^^ ville. Quand on a CTavi la montaime qui ceinture la plaine de Lons, on se tjnome sur un haut plateau où il serait danp>reux pour le voyageur d'errer seul à la tonibt^^ de la nuit. Il risquerait de srlisser dans un des plus beaux précipices de TEurope. dans ces roches de Baume qui, de tous h^s accidents orographiques des régions calcain^s, me semblent le plus surprenant, le plus miraculeux. On arrive tout à coup sur le rebord d'un abîme demi-ovale, en haut d'un amphithéâtre de dimensions inouïes, d*au moins trois kilomètres de longueur, creusé pour des jeux de cirque par les Titans. Tr^8 loin, à l'autre bout de rdlipse, sur ^a^^no même, arène non sablée, verdoyante, parsemée de blocs gigantesques et traverséo d'un torrent qui mugit, on aperçoit vaguement un village, dominé par une égllHe d'air ancien. C'est l'église de la célbbr»

abbave de Baumc-les-Messieurs, Tune deH

302 TFRRRS FRANÇAISES

plus anrioniif's des deux Bourgognes. Elle riian|uo, dit-on, une des étapes du pëleriniifro «1(« saint Colomban. Cette abbaye devint plus tard la maison mlTe de Cluny.

Iri, Jran do Watlrville se retira, pour mettre un inUTvallf «Mitre la vie et la mort et pour passer on rovuo les souvenirs de son étrange rxistmr*'.

\j' rôlo di» Jean de Wattevillc reste toujours mal roiinu, bien que la carriëre de ce sin» avriiluroux pût devenir le thème d'un roman à la Dumas. Il était d'origine suisse.

Déracin/M* par la Réforme, sa famille avait émi<^ré dans la Comté. Le jeune dom Jean iia({uit (Ml l<)ii à Itesançon. II choisit le métiiT dos armes et partit pour Tltalie où il tua (Ml du(d un dignitaire espagnol; il s'en rop(Mitit si fort qu'il alla s'enfermer dans un couvtîiit (le capu(!ins : toujours le rouge et I»» noir franc-comtois. Mais son tempérament fougueux le rejetait bientôt sur les ^^randes routes. Quittant le froc, il endosse

la cuirasse, poignarde le prieur qui se mettait en travers de ses projets, et gagne enfin TEspagne, après avoir, en route, tué un compagnon d'auberge. Dans un autre due], en Espagne, il assassine un jeune noble et s'enfuit au Levant, accompagné d'une religieuse qu'il avait enlevée et qui mourut à Smyrne. A Constantinople, il devient musulman et sert si bien le Sultan qu'après avoir été nommé pacha, il devient gouverneur d'une partie de la Morée.

Il resta quinze ans fonctionnaire turc, repos inexplicable de la part d'un homme qui, comme on disait de son temps, fut un tire-pays qui se gaussait des frontières.

Enfin, pour des raisons mal définies, il se décide; à livrer aux Vénitiens toutes les forteresses en sa possession et même à faire tomber dans un piège la petite armée qu'il commandait; il avait exigé, comme prix (le sa trahison, l'intervention des Impériaux auprès du pape pour obtenir son absolution

30i TERRES FRANÇAISES

v{ (1rs liéiirlices en Franche-Comté. Watteville s'en va donc à Rome, où il fait pénitenee publique, et» absous, revient en Franrhi»-r4onilé, où on lui donne Tabbaye de Bannir. Il rentre en faveur complète auprès du roi d'Espagne. Il devient un des membres les plus influents du parlement de I)ob». C'était l'époque où la Comté hésitjiil 4'iilre la France et le roi d'Espagne, n'ayant pas confiance en la vigueur de ce dernier et craignant la première. Chez Watteville parlait le sang héréditaire : chef de mission en Suisse, il proposait que la Comté fût englobée dans la Confédération, comme un ({uatorzieme canton. On l'écoute. Il revient à Dôle, convainc le parlement qu'il a bien agi et retourne en Suisse, pournégo* cier avec la Diète la convention définitive.

Mais on lui dit que le prince de Condé est en marche. Avec sa résolution prompte et son admirable sens du réel, il se hâte de retourner h Dôle, formule sa pensée ainsi :

« Si on a fait les bêtes avec les Suisses, il ne faut pas faire les braves avec les Français. » Puis, tout en simulant la loyauté envers l'Espagne, il entraîne la noblesse à la cause de la France, dont il reçoit deux mille louis d'or, de nombreux honneurs et quelques bénéfices. C'était en 1668 : la Comlé redevint pour un instant espagnole; Watteville se réfugia en France. Mais, en 1680, il était de retour dans son abbaye de Baume, où il mourut en 1702, à Tâge de quatre-vingt-neuf ans.

Voici le portrait que Saint-Simon, après avoir tracé le « prodige de sa vie », esquisse de lui : « Il avoit partout beaucoup d'équipage, grande chère, une belle meute, grande table et bonne compagnie. Il ne se contrai* gnoit point sur les demoiselles, et vivoit non seulement en grand seigneur, et fort craint et respecté, mais à Tancienne mode, tyrannisant fort ses terres, celles de ses abbayes, et quebiuefois ses voisins; surtout

TE 11 m: s KllANÇAISKS. 20

:t«"» rKKMKS Fit ANC AISES

vlio'A lui Irrs absolu; les intendants pliolent 1rs rpaulrs, et par ordre exprès de la Cour, tant (ju'il véeut. le laissoient faire, et n'osoirnt le choquer en rien, ni sur les impositions ({u*il ré<|^loit à peu près comme 1)011 lui senililoil dans toutes ses dépendances, ni sur ses entreprises, assez souvent violentes. Avec ces mœurs et ce maintien qui le faisoit respecter, il se plaisoit & all(»r qufl(|uerois voir les Chartreux, pour se «i:audir d'avoir (juitlé leur froc. Il jouoit fort bien à l'honibre, et y gagnoit si souvent codille (|ue le nom iVAhôé Codille lui en resta. Il vccut de la sorte, et toujours dans la même licenct* et dans la môme considrration. jusqu'à près de quatre-vingt-dix ans. »

On comprend mieux Jean de Watteville, on le comprend même très bien, au rebord de ce stade olympique. L'endroit fut digne de lui, et lui, type nietzschéen d'homme de volonté, fut digne de Tendroit. Les mots de

patrie et de nation n'eurent pas à ses oreilles de sens fixe. Ce joyeux « déraciné » collaborait avec la nature et avec l'esprit du temps {Zeitgeist), C'est ici, derrière Lons, dans ce site grandiose d'un accès facile à toutes les provisions de la plaine, auprès des vignobles d'Arbois, que le grand homme finit ses jours. Le vaste cirque des rochers de Baume est comme la cuve, aujourd'hui profanée, de son majestueux sarcophage.

Vers Champagnolo et Morez.

Derrière Lons, nous escaladons le premier mur du Jura. Le train y monte par une rampe superbe : au moment de se briser contre un pan de roc, il le perce et nous voici sur le sommet, dans la haute vallée de l'Ain.

Autour de Champagnole, le paysage prend une ampleur un peu auvergnate.

Mont Rivel, oppidtnn gaulois, se dresse comme Gergovie. En vain, je frappai à

iUiïS TKliliKS FUA.NÇAISES

louU\s 1rs portos «le l'iiôtel de ville à la ivrlu'H-lh' <i*uii coiirierge qui m'ouvrit le iiiust'c (jù je savais trouver des antiquités i:aIlo-roiiiaiii('s. C'était dimanche et tout le Miouilc («tait sorti. II nr me restait que la ri'ssouirr ilu pavsafre. A travers tout le Jura, (^hampajinolf est vanté en termes lyriqut's. On en parle comme possédant tous 1rs t'Iiarmes que son joli nom peut rvo(iui'r. Li' vrai est (|u«î cette ville assise au-tii'ssous «lu mont Rivel et dominant l'Ain, (|ui coule dans des gorges encoml)ré**s ti'usiiR's, est au cœur d'un pays admirablemt^uL varié, d'où l'on peut rayonner en tous sens parmi les sitt^s les plus caractéristi({ucs du Jura.

L iK' excursion d'essai de cinq heures me donna le tlésir de i)rolonger mon séjour.

Sur les pentes de ces gorges, qui servent de couloirs aux affluents de l'Ain, se dressent les forets de sapins les plus belles du inonde. Au milieu de ct»s déserts, on arrive

tout (l'un coup à une solitude plus belle el plus étrange, celle de la gorge effrayante où l'Ain, que vous venez de quitter flânant parmi les cailloux et les bancs de sable, disparaît sous des blocs énormes, parmi d«^s tourbillons d'écume, comme dans une bouilloire diabolique. On a ici un exemple des mille accidents possibles de la vie d'un Meuve qui coule en pays calcaire.

La géographie a sur l'astronomie cet avantage qu'elle dispose de cas beaucoup plus nombreux pour établir ses lois. Les anneaux (le Saturne et les nébuleuses ne permettent que des hypothèses pour expliquer la formalion des mondes. Les pertes de l'Ain, les rochers et les grottes de Baume, la source de la Loue, les gorges de Padirac, les kataroi/ira du Péloponnèse sont autant de variétés d'effets d'une même cause. Devant ces expériences si bien faites par la nature, l'induction fait presque place à la déduction et permet une science absolument certaine.

:hi» tkrrks françaises

lanl dans rapr«*s-nndi, je reprends le train pour continuiTcetto traversée du Jura VOIS .Mort'z. On niontr de plateau en plateau, dr sapinirn»s en pAturages, jusqu'à un petit pays qui s'a[)pelle .Morbier. De la gare de .Mt)rliier, on voit, avec un certain effroi, la voie <[ui se n^plie autour -de l'éperon de la niontapie, et qui n'est supportée que par une pente dt» niaeonnerie. On se demande tlans quel gouffre le train va se précipiter, l'ii p(*u plus loin, la surprise devient presque de répouvant*'. A une profondeur de cent vingt-cinq mètres, au bout d'une voie qui oraniponiK* ses lacets aux parois de la montagne, on apei-(;oit une ville qui doit être le but du voyage ; mais on ne peut imaginer ({ue le train puisse jamais arriver sans désastre au fond de cette vallée. Très loin, en face de soi, on découvre l'orifice d'un tunnel, (1*011, évidemment, le train doit tout Il riieure ressortir, mais comment dans un espace si étroit arrivera-t-il à se retourner

tête à queue, ensensdiamétralementopposé?

C'est un problème qui cesse d'être intéressant pour devenir émouvant. Nulle part en France, je n'avais vu un effort d'ingénieur aussi gigantesque ; ni en Auvergne ni en Dauphiné on ne rencontre rien de pareil.

Cinq millions, dit-on, — un million par kilomètre, — ont été dépensés pour cette seule descente de Morbier sur Morez. Si les ingénieurs ont pu faire cela, rien ne les empêche désormais, le long des quelques kilomètres qui séparent Morez de Saint- Claude, de traverser gorges et torrents; malgré l'importance de Morez, on ne comprendrait pas sans cela une telle dépense d'argent et d'énergie.

Morez, sous ces escarpements, est une ville presque moderne ; une des villes industrielles les plus actives et les plus entreprenantes qui soient en France. Ses lunetteries et ses horlogeries sont célèbres dans le monde entier. Ce n'est pas une dea

Ml TKRHF.S FRANÇAISES

in()imlrr> surprises du voyageur de trouver il:iiis rrs inoiilapies des c«»nlres d'activité iiidiislriillc CDiiune le Loele et Morez, abrilaiil une vie lirvreuse (|ue le resle de TEu- H)\tr appelle la vit» ainérieainc».

La Dolo.

De Mur»*/, il faut louer une voilure pour rnonlrr au eol d<» la Faucille, par une de rr^ superbes roules nationales de France, larms, bien leiun»s, et (jui dépassent tout ce qu(» les Romains, ces classiques faiseurs d«' routes, ont jamais rêvé. Ce parcours est un long ravissement. C'est la Schlucht et Ir Sappey ensemble, avec quelque chose «Ir plus admirable encore, lorsqu'on arrive au bord cb' l'abîme qu'est la vallée de la Valserine. et (|u*on descend enfin sur le pays (le (lex et le lac de Genève.

De Morez, on i^scalade d'abord doucement les parois de la vallée de la Bienne, en frôlant les précipices. Apres deux heures de

KN FRANCHE-COMTK 313

iiioutce, on se trouve sur un immense plateau de pâturages alpestres où le vent apporte le parfum de mille fleurs et herbes sauvages. On croit humer Tarôme du miel antique.

Les clochettes des troupeaux agitent leur musique argentine. La pureté de cet air, dont aucune parcelle dépoussière ne trouble la clarté, est enivrante. Un village, frais comme un jouet d'enfant, trône là au miheu des pâturages, à cheval sur la ligne de partage des bassins du Rhône et du Rhin. C'est le village des Rousses, que les vents d'hiver doivent souvent balayer et les neiges ensevelir, mais qui se trouve quand même d'accès facile, sur cette grande route entre l'Est et rOuest. Un mamelon plus élevé du plateau porte les constructions trapues d'un fort qui garde la frontière, car cette route du col a connu les tentatives d'invasion et les connaîtra peut-être encore. Une heure passe, pendant laquelle le cheval peut faire un temps de trot; les chalets de bouviers appa-

:)!'» TKRRKs kham;aises

raissiMil. |M»rrhés îi «los hauteurs inaccessililos ou tapis au fond do vallées vertigiiieusi's, iMitourrs de leur bt' tail (|ui s'assemble aux portfs |)our la traite. Maintenant, à traurlie de la route, a travers des mamelons lr<:<Teiiirn( i)()is«'s de iieaux sapins, apparaît une loii<rur rn^le- dénudée, qu'on reconnaît faciirment, aprî'S ce long parcours la carte <Mi niain, coiinne le dernier ciiaînon du Jura, la manche ultime des gradins qui conduist'nl au lu^lvédere classique de la Dôle.

Passer ici sans monter jusqu'à cette plateforme serait absurde.

Je ((uitte la voiture et monte parmi les sapins (|ui cachent la vue du sommet, jusqu'à un chalet où une cinquantaine de «rénisses se reposent dans Therbe parmi les Heurs. Un bouvier suisse, à qui je demande la roule, partage le déjeuner que j'ai apporté de Morez. Ces hommes ne se nourrissent pendant tout l'été que de lait, de fromage et de pain. Jamais ou presque jamais ils ne

mangent de viande ni ne boivent de vin. Us passent de longues journées couchés à Tombre, sur la pente de la montagne, méditant, comme le pâtre de Théocrite, tandis que les heures dorées s'envolent. L'atmosphère bucolique qui les enveloppe, en fait des philosophes rustiques. La causerie de ce rude garçon me le fait désirer comme compagnon de route et je sollicite ses services pour monter à la Dôle... Il quitte ses troupeaux sans souci et s'en vient avec moi vers les hauteurs.

Une heure suffit pour atteindre la crête.

La surprise est éblouissante. Depuis TacrQ* pôle de Corinthe et la montagne de Cette, je n'avais rien vu de si émouvant. On comprend les exaltations de Jean-Jacques et de Saussure. L'étude des cartes vous prépare à ce que vous allez contempler, mais la vue elle-même est une de ces révélations qui restent dans la mémoire comme un rêve de paradis aux siècles mystiques de foi. Vous

:m<; trrres françaisrs

airivtz ii (|u«'l(|urs coiiliiiiMres au-dessous ilr la rrèli» «It» la Dôl«» : vous ne voyez rien cncon'. .Mais Teirorl d'un seul pas va compl/'ler rrloniianl panorama que vous avez drjà de tout \r Jura, avec! ses cliaînes parallî'lrs el ses lacs, jus(|u'ii la vallée de la Sann»', par un spe^rlacli* infiniment plus beau, plus rare el plus inattendu. Celle inonlairne en penh» douce que vous avez i:ravif si aisément, lond)e subitement à pic dans un monde tout bleu oi violet : le pays «le (le\ el b» urand lac de Genève, dominé tout au lond par la longue ligne des Alpes, d'où pointe un sommet qui s'él?îve à une bauteur [irodigieuse el qui trône là-haut.

blanc et pur, dans une splendeur idéale, olympienne, — l'impérial mont Blanc, au milieu de son cortège neigeux, qui va depuis les Alpes bernoises jusqu'à celles du Daupbiné. Ceux qui ont écrit, après Jean- Ja('(|ues. (|ue c'est là le plus beau point de vue (|ui soit en Europe no doivent pas

craindre de démenti. En bas, les bateaux sillonnent la surface du grand lac cosmopolite, qui se laisse voir depuis les quais de Genève jusqu'à Chillon. Une vingtaine de petits villages animent les parterres de cet admirable pays de Gex, mais ne semblent d'ici que d(î simples ruches d'abeilles. Au loin, à droite, entre les Alpes du Daupbiné et les chaînons du Jura, on voit, comme porte de montagnes, Técluse par oii le Rhône s'en va vers la Méditerranée. Sans être atteint de délire orphique, tout voyageur à la Dole peut contempler un paysage divin.

La Faucille ; Genève.

Au col de la Faucille, où Ton arrive après deux heures et demie de voiture, on retrouve la vue des neiges sublimes du mont Blanc. La route y conduit au rebord dje la plus profonde, je crois, des vallées du Jura, celhï de la Yalserine. L'œil plonge dans un

31 h TKIIRKS fh.\N4;aises

aliîiiit' dr inilN' |)ii'(Is ; partout, semées sur un lapis vert font'*'', st» voient des maisons, l'I c'est un niystrn* quon |misse approvisionner (1rs liahihitions aussi inaccessibles. (Ir sont 1rs foyiTs ili» familles qui, pendant 1rs trois (juarls di» Tannée, lorsque les n»'ii:«'s n»couvn'nl les pàlurages, passent le temps à polir tles pierres précieuses, et même des diamants... Tout a coup, à un détour tl«» la roule, on se trouve sur le col, il une altitude d*environ quatre mille pieds. Kn face, plus j^lorieux cjue jamais, parce qu'il se |)réseiite encadré dans une échanerure de montagnes, le sommet du mont Hlanc plane comme un spectre étrange, et le sourire vous monte aux lèvres dans une sensation de joie ineffable, en présence d'une beauté si calme, si pure, si dégagée de toute sentimentalité.

De Lons-le-Saulnier ou de Poligny, qui, dans la plaine, gardent la première marche de l'escalier jurassien, un bon touriste,

montant à pied, arriverait peut-être au col Je la Faucille en huit jours. J'ai dégringolé presque à pic sur le lac de Genève, en moins de trois heures.

Par un matin adorable, nous nous laissons glisser du sommet sur le vert tapis de Gex, et, ayant déjeuné à Divonne, — où les eaux divinement pures montent à la surface du sol, entre le lac et la montagne, comme si elles étaient distillées, par simple pression des veines de la masse jurassienne, — nous nous dirigeons doucement vers Genève par la route de Ferney. La nuit était tombée lorsque nous retrouvâmes le gîte cosmopo* lite d'un des grands hôtels du rivage. Après dîner, au fumoir, un monsieur venait de lire le Times. Nous liâmes conversation, et, en résumant ici ce qu'il me disait sur cette ville unique, je regrette de ne pouvoir donner le nom de mon interlocuteur, un ^es fins diplomates de notre temps. Voici son dia*gnostic.

32n TKHHKS FHANÇAISES

(iriïi'Vf : imr villr de jirovince qui a des ri'ssoiinrs liiiiilrrs, mais prodig-ieusemenl dont r par la iialurc dt' Ixiaulés iiicomparahlrs. lu di's srjours les plus attrayants df riiuropi'. On y trouve une société érudite t'I d'unr resprclahilité, hélas ! assez rare dans 1rs villrs d'une Itdle importance. Cependant la vir y rst monotone ; le Genevois ainh' trop son foyer. A moins de titres t'.xrcplionnt'Is il est diflicile pour le nouvel arrivant d«' se fairr admettre dans la société dr (Iciirvr. I)i' quoi cause-t-on à Genève dans les salons et 1rs cercles? D'art, de littérature, dr science : mais de Tart français, de la littérature fran(;aise ou anglaise, de la science allemande : ce n'est peut-être que modestie suisse I II y a relativement peu de temps (lue Genî've a un théâtre digne de ce nom. C(dui ([ui existe, le Grand-Opéra, estdû il la munilicence du duc de Brunswick. En sonnne, si Genève ne possédait pas un charme iiidélinissahlc. conmient cet homme

È^ FliANCHE-GCfMtÉ 3^1

à qui la fortune permettait de choisir dans tout l'univers un séjour, aurait-il donné la préférence à Genève ? Il ne faut pas oublier non plus que Timpératrice Elisabeth, qui cherchait en tout ce qu'il y avait de plus beau et de plus exquis, a subi le charme de Genève, même après ces paradis terrestres de Corfou et du Cap Martin.

S'il m'était permis de donner mon sentiment personnel sur Genève, je dirais que c'est une ville de repos que Ton peut habiter pendant dix ans sans devenir Genevois et même sans en avoir l'envie ; un de ces paradis assez rares où peut se fixer Thomme fatigué, sans attache au pays natal, et cependant ne voulant pas s'isoler complë* tement du courant intellectuel. Une des maladies les plus rares au rivage genevois est le mal du pays. Si la population de Genève n'est pas très liante, il y a peu d'endroits sur cette terre où Tétranger qui a vu et vécu se console aussi facilement

TERRES FRANÇAISES. li

:{22 IKHIIKS KHANÇAISES

lie (:«' dont il Ile peul plus OU ue veut plus jouir.

Vers Nanlna.

Dr IJrll«»franli* à Naiilua, le long d'uac ln»lli' îfoip' où roule la Valserine Inférieure; l'un (h's bonis s'élend en terrasse et s'élève (loui-riufnl vrrs les parois magnifiques du (Inulo où traînent les nuages. La gorge s\';lar}rit, puis se rétrécit, restant toujours superbe île sauvagerie. Dans la lointaine perspective. le (jHmIo semble barrer le fond (le la vallée. Nous laissons la Valserine derrière nous et grimpons par d'autres gorges de torrents tributaires. La montée devient plus raide : cette grande cluse transversale qui mène», par une route de lacs, depuis les étangs de la Bresse jusqu'à Bellegarde et de là à Genève, résume la plupart des types de paysages jurassiens. Après une suite de jours passés à visiter en détail les sites el les curiosités de ces montagnes.

KN FHANCHE-COMTÉ 323

la descente au lac de Nantua laisse rinipression d'un rêve dans lequel on revit vertigineusement toutes les sensations ramassées pendant la veille.

Nantua elle-même, à mi-distance entre le lac de Genfeve el la Bresse, est une toute petite ville qui semble se moquer de son lac. L'exquise nappe d'eau occupe les trois quarts de l'espace entre le beau cirque de montagnes qui fait de ce célèbre séjour de moines une véritable retraite. Pas une seule des maisons de la ville ne borde le lac, et même la plupart tournent le dos à l'un des plus charmants paysages du Jura.

J'ai cherché l'explication de cette insouciance pour ce qui fait le charme exceptionnel de ce site : Nantua est une de ces villes qui doivent leur existence à une abbaye.

A l'entrée du bassin, en venant de Bellegarde, on apergoll, au détour d'un proiiioiitoin» (Ir roches, limbrée sur les parois

32» TKIIKKS KHANCAISES

(11* la iiioiita^ii«\ une tour octogonale qui n'a ririi ilr la LaiialiU* liahituelle des églises (lu Jura. On si* r mirait transporté au delà dr la Sadne, rn t«Tre bourguignonne. C'est la tour dr Tancienne église prieuriale des inoinrs tle Nanlua. vestige d'une civilisation qui date au moins du viir siècle. Cette é.i:lis«', drtruiti» par lt»s Hongrois et rebâtie par b'S moines dv Cluny, devint une abbaye», (jui s'était adossée à la montagne, «lans le pli du coude de la vallée, — un pru écartée, du lac, il est vrai, mais abritée ainsi contre lt\s vi»nts tlu Nord-Est et de TKsl et protégée» de deux côtés par les monlagn(»s cl i»n face par le fossé naturel de la rivière de TOignin. N.antua s'est élevé autour de l'abbaye (*l en même temps elle s'est accolée aussi près que possible à sa montagne du Nord, pour jouir du soleil. Bien que ces raisons historiques (»t naturelles pour dédaigner le lac ne subsistent plus qu'en partie, les rivt»s sont encore jonchées d'immondes

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détritus, sous le prétexte apparent de former une chaussée qui traversera les prés entre le lac et la ville. Cela est attristant. Une telle nappe d'eau, en Suisse, aurait déjà attiré les voyageurs; ses bords auraient été aménagés comme un parc.

Saint-Claude.

Avant de quitter définitivement ces montagnes pour la plaine de la Bresse, j'ai voulu remonter encore une fois jusqu'au cœur.

La montée de la Cluse vers Saint-Claude est le pendant de la route entre Champagnole et Morez. La ligne du chemin de fer s'enfonce entre deux chaînons parallèles du Jura. Nous dépassons une petite ville coquette et nouvelle, Oyonnax, Tune de ces villes industrielles, toutes modernes, qui .

étonnent si souvent le touriste dans le Jura. Comme les Vosges, ces montagnes ont tiré grand bénéfice de la guerre franco-aliemande. Des ouvriers d'Alsace-Lorraine ont

i^i**» TFHKKS FRANÇAISES

iiiiiiiiizrr ilaiis \r Jura, un peu partout. On U»s trouve depuis Wsoul et DôIe jusqu'ici «lans l'Ain. C'est la revanche de la révocalion <Ie redit de Nantes...

Au tielii de la station d'Arlient. les belles «'•niolions c.oinnienrent. On se sent de nouveau parmi Ii's {rrandes et simples choses :

on priiî'ln* dans une sorte de canon, la hault' valire dr la Bienne, et, à mesure (|u'on avance. h*s splendeurs pittoresques se multiplient. Si belle qu'elle soit, cette roui*' n'est que difrne de l'admirable ville (|u'on drcouvre tout à coup.

échelonnée, ou plutôt accrochée sur une ro( hi' nue, au coin de deux forts torrents aujourd'hui traversés par un pont suspendu (|ui fait une h(dle ligne dans le centre du lahleau, longlem[)s Saint-Claude ne fut qu'une retraite monacale. Puis l'abbaye a colonisé tout(» la haute montagne, et pendant (les siècles (,'lle resta dame des corps et des .iines drs sprf.< (h( ntnnt Jura, jusqu'au

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jour OÙ Voltaire plaida la cause de ses victimes de la mainmorte. Je suis entré au hasard dans une des boutiques proprettes où se vendent les menus objets connus dans le monde entier comme « articles de Saint-Claude ». Parmi toutes les choses qu'on vous montre, aucune n'est plus caractéristique que la pipe qui porte les traits de Voltaire. La belle sculpture sur bois est une tradition à Saint-Claude. Les stalles, de la cathédrale, qui datent du milieu du \v° siëcle, sont parmi les joyaux de la France. Rien, à mon avis, n'est plus typique que de trouver dans ces solitudes de la (( Terre de la Grande Judicature de Sainte Claude », où domina pendant plus de mille ans la tyrannie exclusive d'une souveraineté de moines, la statue de Voltaire, répandant son influence aristocratique et subtile, imprégnée de pensée claire et de fine ironie, parmi les descendants des serfs de jadis, aujourd'liui tailleurs méticuleux de diamapts

:\1H TKHRRS KRANÇAISKS

rt urtistos sculpteurs sur bols. Quel contraste entre relte ruclie intelligente de fiers ouvriers et ces montagnes abruptes» oiil'on croyait ne rencontrer que le pâtre et où l'on retrouve le malicieux sourire de Vollairr.

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