octobre
Dernières journées passées à errer autour du Gethsémani, au pied du mont des Oliviers, dans les étroits ravins mortuaires qui se creusent audessous du vieux mur superbe de la ville. C'est un paysage unique : il n'y a rien ici d'aussi étrange, d'aussi simplement désolé que ces lieux, les plus saints de tous et qui ont vu le plus grand drame de l'histoire humaine.
On sort par les rues du quartier chrétien : sérieux corridors déserts entre les hautains couvents que percent de rares fenêtres grillées. Sur le petit pavé rond, du côté de l'ombre, de loin en loin, religieusement voilée de blanc comme une communiante, une femme passe, sans bruit, d'une démarche mystérieuse, frôlant le mur. De cent mètres en cent mètres, des voûtes s'ouvrent, où les croisées d'ogive entremêlent leurs lignes graves, les plus lointaines encadrées dans les plus proches toutes fuyant dans une ombre pâle, neutre de chaux blanche où le regard se déconcerte, se perd, ne trouve plus de surface où s'appuyer. Sensations
de cloître, de crypte, de catacombes. Les pas ont des sonorités singulières.
Sous le plus sombre de ces tunnels, une meurtrière, trouant la muraille, donne sur le Haram-ech- Cherif, sur le vaste quadrilatère lumineux et vide où se dresse la mosquée d'Omar, et, comme une vision qui surgit dans la nuit, entouré de grandeur et de solitude, sous la garde grave de ses cyprès, apparaît sur son piédestal, le dôme parfait, rimpeccable et glorieux monument de l'Islam.
Toujours le silence dans ces pauvres ruelles mortes du moyen âge. Toujours les rues voûtées, puis ouvertes, dont la perspective enchâsse l'un dans l'autre, tour à tour lumineux et noirs, les cintres successifs. A présent je laisse derrière moi la maison des filles de Sion, avec son morceau d'arc romain qui enjambe l'étroit couloir, un débris, raconte la légende, du prétoir où Pilate rendit son jugement. Çà et là une petite croix gravée sur le mur indique que c'est la Voie Douloureuse dont nous descendons maintenant la pente.
Plus loin, un coin du vieux quartier arabe qu'il faut traverser pour atteindre le rempart : de rares portes bardées de fers, de rares lucarnes, jalousement masquées de moucharabiehs. Puis, à gauche, seule percée dans un long mur, une fenêtre basse, grillée, donnant sur une cour où flotte un jour d'émeraude, tamisé par des feuillages. Lieu véné-
rable aussi : c est là que dort, sous une tombe toute dorée par le temps, un vieux cheikh musulman qui fit des miracles. Sur les barreaux de la grille, des centaines de chiffons jaunis sont attachés, des ex-voto de l'humble piété populaire.
Tout près de là surgit le mur qui étreint la ville. Voici se dresser sous ses créneaux, la porte Sainl- Étienne, haute, féodale, faite de pierre que les soleils ont roussie, — enfermant dans son ogive, entre ses battants de fer, l'éternel paysage sans verdure : la sinistre montagne brûlée au-dessus du Gethsémani, et les croupes de pierre aride, baignées de calme lumière. Un soldat ottoman monte la garde en jouant doucement de la flûte. Un troupeau de moutons se pousse, rentre en bêlant dans la ville, mené par un pâtre en manteau.
Le dimanche, il y a beaucoup de mendiants le long de ce sentier qui descend au Gethsémani, des miséreux en rang, à terre, à cropetons, avec des plaies aux jambes, des linges très sales, et, malgré tout, les grands traits arabes, majestueux à force de sérieux et de simplicité, beaucoup de noblesse aussi dans les plis que font sur les pauvres corps les lourdes laines trouées.
Dans ces mendiants, comme dans ceux qui hantent le Saint Sépulcre, il y a du fakir. Sans
trêve ils marmottent des prières : cela fait une triste rumeur suppliante.
Une vieille, toute cassée, m'implore d une voix d'enfant, grêle, chantante, insinuante, avec un accent si pitoyable : Khaouaga! gib metellik! metellik! Un pauvre mutilé gît dans la poussière, «nveloppé de toile, paquet sans forme humaine d'où sort une mélopée continue où le mot Allah revient toujours. Tout près, un vieux se déshabille, ne garde qu'une chemise, toute jaune de crasse, qui flotte sur ses maigres jambes, et par dessous, attentivement, il cherche ses insectes pendant une heure.
Il y a de la grandeur dans cette misère humaine, si simple, si humble, si impuissante et résignée au sein du calme des choses. Pauvres mendiants de Jérusalem ! Je les contemple longuement : voilà les paralytiques, les lépreux qui se traînaient au-devant de Jésus quand, par ce même chemin, il « montait à la Ville, » — ceux qu'il aimait, ceux qu'il regardait au front et guérissait d'un geste de sa main divine.
Passé le Gethsémani avec ses vieux oliviers, — ceux-là même, dit-on, qui virent l'angoisse du Christ, — nous trouvons au fond des creux une paix singulière, plus grande encore que dans les ruelles de la ville : dans cet étroit ravin du Cédron, on se sent
enveloppé, enfermé, protégé contre tous les bruits possibles. Ce simple et primitif paysage, tant de silence et de solitude surprennent au pied même de la cité. Au-dessus de nos tètes, couronnant le haut talus grisâtre du mont Sion, son mur s'allonge, crénelé, inflexible et droit, sur le ciel occidental.
A droite, à la base du talus il y a encore quelque végétation, des oliviers desséchés qui s'accrochent à la pierre, y confondant leur grisaille. Voici maintenant s'ouvrir la vallée de mort, sans une herbe, couleur de cendre et saturée de cendre humaine. Voici les pierres funéraires où nul Juif ne vient pleurer aujourd'hui, livides dans l'ombre de ce profond repli, dont elles jonchent les pentes comme les ossements d'un peuple détruit. Voici les inquiétants vestiges du primitif art juif, les monuments asmonéens, vides de leurs morts, fendus ou troués^ révélant leurs sinistres ténèbres intérieures.
Comme d'habitude, je m'asseois près de la fontaine de Siloé, sur sa margelle, au pied du mont Sion, au-dessous du premier angle de la grande muraille qui se replie là-haut, remonte et tourne vers l'ouest pour envelopper la ville. Au sein de cet invariable paysage qui nous parle de nos plus loin taines origines et des plus sacrées, la simple fontaine coule, épanche son petit filet fidèle qu'en tendit David et qui, depuis tant de siècles, chante^
chante sans se troubler dans la solitude des jours et des nuits....
En face, de l'autre côté de la vallée qui s'élargit un peu par ici, j'aperçois maintenant Siloé, le hameau troglodyte que Toeil ne distingue pas tout de suite, couleur de pierre, incrusté à la pierre comme les alvéoles d'un nid d'abeilles à l'écorce grise d'un vieux chêne. Entre les petits cubes des cases, des silhouettes bleues de femmes vont et viennent, se détachent une à une sur le flanc rocheux de la colline.
De quart d'heure en quart d'heure, périodiquement, deux de ces villageoises, toujours les mêmes* descendent l'une derrière l'autre sur l'imperceptible sentier qui égratigne la pierre, — descendent jusqu'à la fontaine pour y remplir des outres, de noires peaux de bouc, qu'elles chargent, ruisselantes sur leur dos. L'une est vieille, cassée, un animal usé par le labeur, tout flétri et ridé, vénérable à force d'inconsciente misère. L'autre, dont j'attends presque avec impatience la silencieuse réapparition sur le sentier au-dessus de ma tête, est une jeune créature libre aux yeux de feu, un peu sauvages; elle descend toute droite dans le bleu usé de sa robe, noble par le port assuré de la tête, par la pudeur fière du voile, par la beauté des pieds nus sous les lignes simples, sous toute la dignité de la draperie. Lentement, à la fontaine, de ses bras cerclés d'ar-
XO TERRES MORTES.
gent, elle soulève l'outre pleine, elle la charge sur sa nuque, la portant du front par une corde ainsi que les bestiaux de labour tirent la charrue, — et elle disparait au détour du chemin, chacun de ses pas pesants faisant trembler toute la jeune chair de son corps. De nouveau, pendant un quart d'heure, la solitude près de la fontaine, jusqu'à ce qu'elles reviennent toutes deux pour recommencer. Cette scène, ces gestes patients de labeur humain, ces vêtements traditionnels, tout cela est ancien comme ce paysage....
Le soir descend ; le ciel s'est empli de douceur crépusculaire, mais là-haut, sur le triste mont Sion, le rempart crénelé de Jérusalem barre de noirceur tout l'or fluide du couchant. Du nord au sud, il s'étend, il règne, inaccessible et farouche, il opprime ces ravins, il masque absolument la Ville dont rien n'apparaît que deux cyprès et le dôme d'Omar, portés sur le grand mur, en plein ciel, dominant tout, durs et précis, et comme imprimés à l'encre sur ce fond de clarté mystérieuse....
Le soir descend. Les deux femmes de Siloé ont cessé leur va-et-vient. La morne vallée s'assombrit; ses pierres sépulcrales font au loin comme un serais de blancheurs vagues. Je m'en retourne vers le Gethsémani par le sentier que l'ombre efface, mais longtemps encore, en m'éloignant, j'entends chanter l'humble fontaine, toute seule maintenant dans la nuit.
Je pars demain, me promettant de revenir ici de loin en loin, au cours de ma vie. Je n'ai pas su traduire c-e que m'a dit ce dur pays, si expressif, mais je n'en connais pas qui m'ait parlé tout bas plus profondément. Il me semble que j'emporte quelque chose de lui qui fait partie de moi-môme. Ces ruelles, ces murs, ces pierres, ces ravins, ces oliviers, tout ce petit paysage m'est ami d'une façon grave. Il n'y en a qu'un ou deux auxquels je me sente attaché de cette manière et qui me semblent pénétré d'autant de sens.
Je suis allé lui dire adieu cette nuit. Au risque de me perdre un peu, je me suis aventuré dans le labyrinthe de Jérusalem, dans les ruelles étranglées qui descendent le long des collines saintes. Tout à l'heure, quelle impression de solitude et de silence sur le mont Sion à côté de la grande muraille crénelée qui se dresse dans l'ombre ! Silence et solitude aussi dans la ville, mais moins effravanls parce que moins près des profondes vallées vides.
Au hasard, entre les vieux murs de chaux dont, çb. et là, un lumignon éclaire la pâleur morte. A
présent je dois être sur la pente du Golgotha. Ah ! voici encore les sombres couvents, avec leurs fenêtres grillées, leur air froid, fermé, hautain, ou l'on sent pourtant la crainte et la défense. Et voici le misérable cul-de-sac qui sert de parvis au Saint- Sépulcre, la cour déserte où la vieille église franque se renfrogne, se rencogne pour rêver du passé, abandonnée dans la nuit.
Maintenant, par les ruelles arabes, sous les voûtes noires où, quelquefois, un lampion pénètre de son rayonnement triste la profondeur de l'ombre. Pas une âme, pas un bruit.... Est-il possible que cette ville soit habitée? En files confuses, les arcades se suivent, tristes, opprimantes comme un intérieur de caveau; les ruelles montent, se croisent, descendent en petites marches disjointes, et leurs voûtes finissent en ogives ou en cintres, qui s'ouvrent sur la nuit, sur les grands espaces nocturnes où flotte une mystérieuse poussière bleue.
On dirait là-bas des grattements rapides de cordes, comme ces musiques d'insecte solitaire qui élargissent le silence. Cela vient d'en haut, maintenant, d'une terrasse. Qu'est-ce qui peut se passer sur ce toit? Justement, en face, une petite rue monte en escalier escarpé, et de là-haut mes yeux plongent sur le carré de lumière fumeuse que fait un petit café arabe posé sur la terrasse, adossé à
un mur, — à droite et à gauche fermé de toiles, mais ouvert en face de moi. Des nattes, des tapis, des haillons forment un plafond sordide, un toit contre le soleil de la journée. Sur des escabeaux boiteux, quelques fumeurs méditant leurs narghilés, et dont les vestes rouges, les culottes rayées font une note confuse de couleur, qui fait plaisir après cette solitude et cette saisissante noirceur des rues.
Pauvre café-concert, — le seul de Jérusalem, — si perdu dans cette nuit où revient flotter l'âme du passé, où l'on sent peser sur soi la poussière de tant de siècles ! Pauvre gîte où les vivants d'aujourd'hui viennent chercher à l'abri d'une toile un peu de sécurité, un peu de lumière, se serrent les uns contre les autres, ne se sentent plus seuls dans le silence et l'ombre de la ville solennelle, s'étourdissent à suivre, sans mot dire, l'arabesque grêle qu'une frissonnante cithare dessine autour d'une plainte brève!... Oui, pauvre gîte humain dont j'aperçois d'ici les deux faces; au dedans, entre les toiles, sous la vieille natte, dans le rayonnement fumeux de trois chandelles, vingt figures attentives ou engourdies, tandis que bat le tambourin et que chevrotent les voix arabes, — au dehors, dans la nuit, les silhouettes rigides des toits, Jérusalem obscure et, enveloppant tout, parmi le peuple des astres, montant très haut, se courbant d'un hori-
su TERll£S lORTES.
zon à l'autre, toute la voie lactée qui flotte en nuée blanche....
Pauvre musique aussi, lorsque l'on a entendu les capricieuses et savantes mélopées du Caire ; mais dont le battement sourd et le bruissement de cordes finit par enchanter les nerfs, dont l'obstination à décrire toujours, coupés par des silences, les mômes cercles autour de la même phrase, impatiente d'abord et, tout doucement, emplit l'âme d'une large paix, comme ces courtes tinteries que les cigales ne se lassent point de reprendre dans les nuits spacieuses d'été et qui, par nappes sonores, montent de la terre endormie.
Peu à peu cette musique exerce ses influences de rêve, et son charme agit tout entier. Les régions de paix où Ton est entré se peuplent : tout s'évoque ; les images se lèvent, non précises, découpées, mais se pénétrant les unes les autres, portées sur une onde obscure d'émotion où viennent se croiser les sensations de ces derniers jours, pour se fondre en une tristesse amère qui est l'âme même de toute cette Judée. Et lentement, sur ce courant vague qui enveloppe et baigne tout, une seule image surgit, distincte, et se détache au premier plan. Et ce n'est ni la glorieuse mosquée, ni la dalle sacrée du Saint-Sépulcre, ni la pouillerie juive des rues, ni les vallées mortuaires, ni les sables incendiés de Jéricho, mais simplement la grande muraille
EN XUDÉE 355
de la tour de David, au-dessus des creux stériles, le sombre rempart crénelé qui surveille les basfonds de pierre grise. 11 ne m'avait rien dit lorsque je l'ai vu pour la première fois il y a quinze jours, et maintenant c'est l'image la plus nette que j'emporte avec moi, celle qui contient le plus de sens, comme si la grandeur muette, la désolation de mort, l'abandon et la vétusté de Jérusalem s'étaient mystérieusement résumés là....